HORATIUS COCLÈS.

ACTE LYRIQUE.

Représenté pour la première fois, sur le Théâtre Natioanle de l'Opéra le décadi 30 pluviôse.

PRIX 25 SOLS.

M. DCC. XCIV. L'andeuxième de la république française

Les paroles du Citoyen ARNAULT. La musique du Citoyen MÉHUL.

À PARIS De l'Imprimerie de P. de LORME, rue di Foin Saint-Jacques.


Texte établi par Paul FIEVRE, octobre 2020.

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/10/2020 à 23:42:18.


PERSONNAGES.

VALÉRIUS PUBLICOLA, consul, Lays.

HORACE surnommé COCLÈS, Chéron.

MUTIUS SCÉVOLA, Laîné.

LE JEUNE HORACE, Rousseau.

UN AMBASSADEUR DE PORSENNA, Dufresne.

SÉNATEURS.

ROMAINS.

SOLDATS.

CAPTIFSCAPTIFS.

PEUPLE.


HORACE, ACTE LYRIQUE.

Le Théâtre représente une vue de Rome, on apperçoit le pont Sublicius et une des principales portes. Dans l'intervalle qui sépare la Tibre des murs de la ville est un tombeau élevé à Brutus, Le camp de Porsenna se distingue dans le lointain.

SCÈNE PREMIERE.
Valerius, Horace, Peuple romain.

CHOEUR DES ROMAINS.

Et pour l'univers et pour Rome,

Ce jour est un jour de douleur ;

À Rome il ravit un vengeur

Au monde il ravit un grand homme.

CHOEUR DES ROMAINES.

5   Brutus, tu dois être à la fois

Honoré d'un sexe et de l'autre :

Du tien tu rétablis les droits

Et tu vengeas l'honneur du nôtre.

VALÉRIUS.

Ô Brutus ! Fixe tes regards

10   Sur les bords désolés du Tibre ;

Contemple, au sein de ces remparts,

Rome assiégée et toujours libre.

Des rois les efforts seront vains,

Nous en attestons ta mémoire ;

15   Et la liberté des Romains

Doit durer autant que ta gloire.

HORACE.

Bellone accable nos guerriers

De tous les fléaux qu'elle entraîne.

La faim poursuit dans ses foyers

20   Le soldat vainqueur dans la plaine.

Sur ce vieillard mourant, sur l'enfant au berceau,

Elle étend sa main déchirante ;

Elle tarit le sein de la mère expirante :

Et Rome aux regards ne présente

25   Que des spectres errants dans un vaste tombeau.

LE CHOEUR.

Mais les efforts des rois sont vains,

Nous en attestons la mémoire.

Oui, la liberté des Romains

Doit durer autant que ta gloire.

VALÉRIUS.

30   Dût encor s'augmenter le péril où nous sommes,

Sache le contempler sans en être abattu,

Peuple libre ; ah ! Ce n'est qu'à force de vertu

Qu'on lasse le sort et les hommes.

HORACE.

Vous le savez, les destins ennemis

35   M'ont ravi l'espoir de ma race.

iL n'est plus de fils pour Horace,

Mais il lui reste son pays.

Montrer la tendresse d'un père,

Ce n'est pas se déshonorer ;

40   Et Sur une tête aussi chère,

Un homme, un romain peut pleurer;

Sans que le devoir en murmure,

Le sang peut élever la voix ;

Du devoir je connais les droits,

45   Et je sens ceux de la nature.

Mais au sein des maux les plus grands,

Non moins courageux que sensible,

On n'en doit vouer aux tyrans

Qu'une haine encor plus terrible.

Il prend le poignard déposé sur le tombeau de Brutus.

50   Par ce fer qu'à nos yeux consacraient à la fois,

Et le sang de Lucrèce, et le bras d'un grand homme,

Jurons la ruine des rois,

Jurons la liberté de Rome.

LE CHOEUR.

Jurons la ruine des rois,

55   Jurons la liberté de Rome.

SCÈNE II.
Les Précédents, Mutius vêtu en Toscan.

MUTIUS.

Horace !

HORACE.

Mutius !

MUTIUS, à Horace.

Remets entre mes mains

Ce fer, ce monument de pudeur et de crime.

HORACE.

Ce glaive encor fumant au sang de leur victime

En doit être lavé dans le sang des Tarquins.

MUTIUS.

60   Un projet encor plus sublime

Romains, doit en armer mon bras.

VALÉRIUS.

Quel est-il ce projet ?

MUTIUS.

Liberté, tu verras

Ce que peut un Romain que ton génie anime.

HORACE.

Quoi, Mutius, après ses attentats

65   Tarquin vivrait !

MUTIUS.

  Malgré sa haine,

Tarquin, privé d'appui, n'aurait été jamais

Que l'obscur témoin des succès

De la vertu républicaine.

Il n'est ni roi ni citoyen,

70   On peut le condamner à vivre.

Mais c'est de ce tyran, d'un tyran le soutien,

De Porsenna qu'il faut que mon bras vous délivre.

Romains, ne nous abusons pas.

Trop longtemps notre erreur extrême

75   A fait la guerre à des soldats ;

Je la déclare au tyran même.

J'affronterai, dans mon transport,

La garde dont il s'environne ;

Heureux de recevoir la mort,

80   Pourvu que mon bras la lui donne.

Je tomberai percé de coups,

Mais les miens auront sauvé Rome ;

Et du moins le salut de tous

Romains, n'aura coûté qu'un homme.

VALÉRIUS.

85   J'admire en frémissant le plus beau des projets.

LE CHOEUR.

Périlleuse et noble entreprise !

MUTIUS.

N'en retardons pas le succès.

Près du roi des toscans j'ai tends un libre accès

Sous cet habit qui me déguise.

90   Donne ce glaive.

HORACE.

  Arrête. Et vous, Peuple Romain,

Retenez ce héros qu'un zèle aveugle entraîne.

Le succès est douteux, le péril est certain.

MUTIUS.

La gloire n'est pas moins certaine.

DUO.

HORACE.

Je suis vieux, et je veux par un sublime effort

95   Terminer ma carrière en sauvant ma patrie.

Mutius, laisse-moi répandre sur ma mort

La gloire dont brillait ma vie.

MUTIUS.

Je suis jeune, et je veux par un sublime effort

Éterniser ma gloire et sauver ma patrie.

100   Pour m'immortaliser j'ai besoin de la mort,

Lorsqu'il te suffit de ta vie.

HORACE.

Du trépas je dois préserver

Et ta jeunesse et ta vaillance.

MUTIUS.

À Rome je dois conserver

105   Ta force et ton expérience.

HORACE.

Laisse-moi finir en soldat

Des jours qui bientôt vont s'éteindre.

MUTIUS.

Longtemps j'en admirai l'éclat,

Désormais j'y prétends atteindre.

ENSEMBLE.

110   La mort inutile à l'État

Est la seule qu'on doive craindre,

HORACE.

Je suis vieux, etc.

MUTIUS.

Je suis jeune, etc.

VALÉRIUS.

Horace, à ce dernier succès

115   Trop de célébrité met obstacle peut-être.

L'ennemi t'a vu de trop près

Pour qu'il puisse te méconnaître.

LE PEUPLE.

Pars, Mutius : mais à tes coups

Si les destins étaient contraires,

120   Sois sûr de retrouver en nous

Autant de vengeurs que de frères.

MUTIUS.

Ô bonheur ! À choix glorieux !

Le peuple a prononcé.

HORACE.

Je n'ai plus rien à dire :

À ses décrets je dois souscrire,

125   Et sa voix est la voix des dieux.

CHOEUR GÉNÉRAL.

Liberté que son bras seconde,

Toi qu'il défend, veille sur lui.

La cause qu'il sert aujourd'hui

Un jour sera celle du monde.

Mutius s'éloigne.

SCÈNE III.
Valerius, Horace, Le Peuple.

VALERIUS.

130   Vieillard terrible et généreux,

Je n'aurai pas longtemps enchaîné ton audace.

Ce passage important que l'ennemi menace,

Je le confie à ton bras valeureux.

Le poste le plus dangereux

135   Doit être le poste d'Horace.

Moi je cours attaquer Porsenna dans son camp

À la tête de notre élite.

Au signal convenu, que dans le même instant

Hors des remparts chacun se précipite.

140   Le jour à Brutus consacré

Pour les tyrans doit être un jour terrible ;

Et bientôt il aura montré

Qu'un peuple libre est invincible.

HORACE.

À t'imiter en tout Horace est préparé.

Le Consul sort avec une partie des soldats.

SCÈNE IV.
Horace, Le Peuple.

HORACE.

145   Liberté, flamme active et pure,

Embrase tout ainsi que moi ;

Le mortel coupable envers toi,

Est coupable envers la nature.

À tes pieds l'orgueil expirant

150   Frémit de rage en admirant

Ton temple auguste qui s'achève.

Les préjugés sont abattus.

Ce n'est plus que par les vertus

Que sur ses égaux on s'élève.

155   Mais que veut ce soldat ?

SCÈNE V.
Les précédents, un envoyé.

LE SOLDAT.

  Romains, un envoyé

Au nom de Porsenna sur ces bords se présente.

UN ROMAIN.

Lorsque son maître aura ployé

Devant la liberté naissante,

On pourra l'écouter.

HORACE.

Qu'il soit admis, Romains,

160   Et que, dans ce péril extrême

Il puisse juger par lui-même

Ce que sont des républicains.

SCÈNE VI.
Les Précédents, Le Député suivi de plusieurs Romains captifs et du jeune Horace.

HORACE.

Le voici, qu'aperçois-je ? Ô moment d'allégresse !

Mon fils que je croyais victime du trépas,

165   Mon fils accompagne ses pas.

LE JEUNE HORACE.

Je vous revois, mon père.

HORACE.

Honneur de ma vieillesse,

Viens te jeter entre mes bras.

LE DÉPUTÉ, après les avoir observés.

Affligé des malheurs où vous êtes en proie,

Jaloux d'en terminer le cours,

170   Jaloux de prolonger vos jours,

Romains, c'est Porsenna qui dans ces lieux m'envoie.

Il a vu d'un oeil de pitié

D'un peuple et de son roi la longue inimitié.

Du malheur de Tarquin touché moins que du vôtre,

175   Il vous offre son amitié.

HORACE.

Son amitié ! J'ai cru qu'il implorait la nôtre.

LE DÉPUTÉ.

À l'accepter il est porté.

HORACE.

Il connaît donc bien peu ce peuple et son génie,

S'il vient la demander sans avoir écarté

180   De la terre de liberté

Les soldats de la tyrannie.

LE DÉPUTÉ.

De sa sincérité j'atteste pour garants

Ces captifs qu'en ses fers mit le droit de la guerre :

Il vous les rend ; il rend les enfants à leur père,

185   Il rend le père à ses enfants.

Romains, mettez un prix à tant de bienfaisance.

Les Tarquins, qui peut-être ont abusé des droits

Que leur transmis la suprême puissance,

Instruits par le malheur, à de plus douces lois

190   Réclament plus d'obéissance.

À ce prix on pardonne à la rébellion.

Mais quel est ce profond silence ?

HORACE.

Celui de l'indignation.

LE JEUNE HORACE.

Tyrans, laissez-moi des entraves

195   Qui ne blessent point ma fierté.

LE DÉPUTÉ.

Vous refusez la liberté.

HORACE.

Non ? Nous refusons d'être esclaves.

LE JEUNE HORACE.

Ces fers sont moins pesants que ceux

Dont nous avons su nous défaire.

HORACE.

200   Il n'est d'esclavage honteux

Que l'esclavage volontaire.

LE JEUNE HORACE.

Est-il un seul fils, à ce prix,

Qui voulut embrasser sa mère ?

HORACE.

À ce prix, est-il un seul père

205   Qui voulut embrasser son fils !

ENSEMBLE.

LE JEUNE HORACE.

Mon père, adieu, séparons-nous

À votre fils l'honneur l'ordonne ;

Et c'est lorsqu'il vous abandonne,

Qu'il se montre digne de vous.

HORACE.

210   Adieu, mon fils, séparons-nous ;

La voix de l'honneur te l'ordonne.

Romains, c'est quand il m'abandonne,

Qu'il se montre digne de vous.

LE DÉPUTÉ.

Tant de sublimité m'étonne,

215   Et malgré moi j'en suis jaloux.

LE JEUNE HORACE.

Aux rois nous n'accordons ni ne demandons grâce.

Aux fers tu peux nous renvoyer.

Partons.

LE DÉPUTÉ.

La réponse d'Horace

N'est pas celle du peuple entier.

HORACE.

220   En douter, c'est lui faire outrage.

LE DÉPUTÉ, au Peuple.

Souscrivez-vous à ce traité ?

UN ROMAIN.

Un traité plus saint nous engage.

UN AUTRES.

Par Brutus il nous fut dicté.

Tous les Romains se rassemblent autour du tombeau.

« Si dans le sein de Rome il se trouvait un traître

225   Qui regrettât les rois et qui voulût un maître,

Qu'il meure au milieu des tourments ;

Que sa cendre parjure, abandonnée aux vents,

Ne laisse plus qu'un nom plus odieux encore

Que celui des tyrans,

230   Qu'à jamais Rome libre abhorre. »

LE DÉPUTÉ.

Et moi je jure, au nom des rois,

À vous, à vous enfants une guerre éternelle.

Il sort avec les Captifs.

SCÈNE VII.
Horace, Romains.

HORACE.

Aux remparts l'honneur nous appelle.

Romains, entendez-vous fa voix .

235   Marchons.

Plusieurs divisions armées sortent de différents côtés.

UN SOLDAT.

  Pour traverser le Tibre,

Les ennemis s'avancent vers ces bords.

HORACE.

Pour repousser leurs vains efforts,

Il suffirait d'un homme libre.

LE SOLDAT.

D'un vain espoir c'est se flatter.

240   Du grand nombre ils ont l'avantage.

HORACE.

Le nombre vaut il le courage !

C'est en les immolant qu'il faudra les compter.

UN AUTRE SOLDAT.

Les arrêter n'est pas dans le pouvoir d'un homme.

Amis, brisez ce pont.

HORACE, s'élançant sur le pont.

Quoi qu'il puisse en coûter,

245   Ne songeons qu'au salut de Rome.

Les Toscans attaquent le pont défendu par le seul Horace, et que la hache des Romains fait bientôt écrouler dans le Tibre. Le héros s'y précipite après les ennemis , qu'il a luiseul arrêtés.

LE CHOEUR.

Tombez, fiers ennemis.

UN ROMAIN.

Ô Rome, ton héros

De ses succès est la victime.

UN AUTRE.

Voyez échanger de l'abîme

Horace triomphant des Toscans et des flots.

LE CHOEUR.

250   De Rome intrépide appui,

Jouis de la double gloire

Dont te couvrent aujourd'hui

Et ta fuite et la victoire.

UN ROMAIN.

Horace, tu nous es rendu.

On entend un bruit de guerre.

HORACE.

255   Entendez-vous, Romains, le signal attendu ?

Ce pont brisé met-il obstacle à votre audace ?

Marchons à l'ennemi par des chemins nouveaux.

Pour l'éviter j'ai traversé ces eaux,

Pour le chercher je les repasse.

260   Avançons.

SCÈNE VIII.
Les Précédents, Mutius, la main droite enveloppée dans son manteau.

MUTIUS.

Arrêtez.

LE CHOEUR.

Mutius !

MUTIUS.

  Oui, Romains.

HORACE.

Le tyran n'est plus !

MUTIUS.

Rome est libre.

Porsenna, pour jamais détaché des Tarquins,

S'éloigne en ce moment des rivages du Tibre.

HORACE.

D'où naît ce changement ?

MUTIUS.

Romains, j'ai pénétré

265   Dans la tente du tyran même.

Ils étaient deux : j'entends contre Rome un blasphème.

Je frappe qui l'a proféré.

C'était un courtisan. Près du roi l'on m'entraîne,

Qui peut, dit Porsenna, t'inspirer tant de haine ?

270   Que prétends-tu ? Frapper un roi

Complice de la tyrannie.

J'avais juré, sur toi, de venger ma patrie.

Trois cents romains l'ont juré comme moi.

Mon bras seul a trahi mes serments héroïques ;

275   Je l'en veux punir : et soudain

J'étends cette perfide main

Sur l'autel embrasé de ses dieux domestiques.

La foule admire, et le tyran pâlit.

Romain, sois libre, m'a-t-il dit.

280   Ton Peuple n'est pas fait pour ployer sous un maître.

Je renonce à mes vains projets.

Un peuple, je le reconnais,

Est libre aussitôt qu'il veut l'être.

SCÈNE DERNIÈRE.
Les Précédents, Valerius.

[HORACE].

Romains, apprenez nos succès,

285   Ils ont passé notre espérance.

VALÉRIUS.

La victoire en nos murs ramène l'abondance.

Horace, je te rends ton fils.

Tarquin fuit loin de Rome ensevelir sa honte :

Romains, je vous l'avais promis.

290   Il n'est pas de danger que l'homme ne surmonte.

Guerriers libres et triomphants,

Célébrez vos exploits : désormais Rome compte

Autant de héros que d'enfants.

CHOEUR GÉNÉRAL.

Les rois pesaient sur notre tête.

295   Chantons la ruine des rois.

Les tyrans usurpaient nos droits,

De nos droits chantons la conquête.

L'homme a repris sa dignité,

Le Peuple est rentré dans sa gloire ;

300   Le Peuple jure la victoire,

Quand il jure la liberté.

 


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