OSMAN

TRAGDIE

M. DC. LVI. Avec Privilge du Roi.

Du Sieur TRISTAN l'Hermite.

PARIS, Chez GUILLAUME DE LUYNES, Libraire jur, au Palais, dans la salle des Merciers, la Justice.


publi par Paul FIEVRE, mars 2014, revu novembre 2016.

© Thtre classique - Version du texte du 30/11/2022 23:01:02.


MONSEIGNEUR LE COMTE DE BUSSY, LIEUTENANT GNRAL des Armes du Roi, Matre de Camp Gnral de la Cavalerie Franaise et trangre, etc.

MONSEIGNEUR,

Alors que je me suis propos de mettre sous votre protection cette dernire Tragdie de feu Monsieur Tristan, je n'ai fait aprs sa Mort, que ce qu'il avait dessein de faire pendant sa vie. Ma bonne fortune, qui me fit autrefois avoir quelque part dans sa confidence, me rendit le tmoin de son estime pour votre Mrite et de son inclination pour votre Personne : je sais qu'il a toujours fait comme son intrt propre de votre gloire; et qu'il a sans cesse contribu ses louanges votre rputation ; et ses souhaits votre prosprit. Si cet Homme inimitable n'avait pas encore cess de vivre, il ne manquerait point ici de vous assurer avec un style doux et pompeux, que si vous souffrez que votre nom dfende cet ouvrage, il n'aura point craindre dans le Monde les Monstres que ses pareils ont accoutum d'y rencontrer. Il vous dirait que l'envie n'osera l'attaquer, le voyant sous la protection des Vertus et des Grces qui vous accompagnent, et qu'elle est aujourd'hui trop bien persuade de la grandeur de vos qualits clatantes, pour ne pas respecter les choses que vous avouez : Il exprimerait avantageusement tous les trais admirables de votre cour et de votre esprit. Il parlerait avec clat de cette noble audace, qui s'est toujours si glorieusement conserve dans les Hros de votre maison fameuse, et qui vous fait avancer si ardemment par tout o l'honneur vous appelle. Enfin, MONSEIGNEUR, il publierait toute l'Europe une vrit qui est connue de toute la France ; C'est qu'il y a peu de Seigneurs en ce Royaume qui soient accomplis comme vous tes, et qui puissent un jour avec plus de valeur et de succs que vous, servir aux grandes conqutes que les Oracles promettent notre jeune et incomparable Monarque. Quant moi, quelques instructions favorables que j'aie eu l'honneur de recevoir de cet crivain renomm, de qui je pleure encore la perte, e ne suis pas assez clair pour traiter fonds une matire si dlicate que celle de votre pangyrique. Il n'tait permis qu'au plus savant pinceau des sicles passez de tirer le visage d'Alexandre, et c'tait sans doute la plus excellente plume du ntre, reprsenter vos avantages. Je suis forc de vous avouer qu'il est presque impossible de bien figurer la splendeur des clarts qui nous blouissent comme les vtres ; et je sens bien que cet illustre Mort, dont la Mmoire est immortelle, ne m'a pas laiss tout l'art dont il savait vous honorer, bien qu'il m'en ait laiss tout le zle. C'est ce qui me fait hter de me dire avec mes profonds respects.

MONSEIGNEUR,

Votre trs humble et trs obissant serviteur,

QUINAULT.


LES PERSONNAGES

LA SULTANE.

FATIME, esclave de la Sultane Soeur.

LONTINE, esclave de la Sultane Soeur.

OSMAN, Empereur.

LA FILLE du MUFTI.

SELIM, Bassa.

MAMUD, Bassa.

ORCAN, Bassa.

LODIA, Prcepteur d'Osman.

UN CAPIGI ou Huissier de la Porte.

Des JANISSAIRES.

La Scne est Constantinople.

Le Thtre est la faade du Palais ou Srail , o il y a une porte au milieu qui s'ouvre et se ferme, ct une fenestre, o l'on pourra tirer un rideau, lors qu'Osman reoit les plaintes des Janissaires.


ACTE I

SCNE PREMIRE.

LA SULTANE Soeur, dormante.

Demeure, Parricide, arrte, sacrilge !

Quoi ! Le sang Ottoman n'a point de privilge :

On l'panche ma vue, on perd, devant mes yeux.

Le plus grand des mortels et le plus glorieux !

5   Ah c'est fait, il est mort, j'en suis trop assure,

De cet illustre corps l'me s'est spare !

SCNE II.
Fatime, La Sultane Soeur, Lontine.

FATIME.

Quel bruit s'est lev qui s'augmente si fort ?

LA SULTANE.

Achevez inhumains !

LONTINE.

C'est Madame qui dort.

FATIME.

C'est un songe fcheux dont elle est travaille.

LONTINE.

10   Il faut la rveiller ; mais elle est rveille.

LA SULTANE.

sommeil outrageux qui me trouble si fort,

On peut bien t'appeler le frre de la mort !

Puis qu'assis sur nos yeux avec tes noires ailes

Tu donnes des frayeurs et des peines mortelles.

15   Lontine !

LONTINE.

Madame !

LA SULTANE.

  Ah ! Viens me consoler

D'une vaine douleur dont je ne puis parler,

D'un songe furieux qui m'a donn des peines,

Par qui mon sang encore est fig dans mes veines ;

Et qui sera suivi de si mauvais effets

20   Que possible il faudra succomber sous le faix.

LONTINE.

C'est un songe, Madame, un dceveur, un tratre,

Dont on est garanti ds qu'on l'a pu connatre;

Toujours bon augure on prend les plus mauvais,

L'image de la Guerre y figure la Paix ;

25   Ses matires de pleurs montrent que l'on doit rire,

Et ce qu'il a de doux est ce qu'il a de pire.

LA SULTANE.

Je croirais comme toi que toute cette peur

Natrait d'une chimre et d'un songe trompeur,

N'tait que nos apprts et la rumeur publique

30   Me le font estimer un songe prophtique;

Mais, Fatime ! Sans toi je ne craindrais plus rien.

La fille du Mufti s'oppose notre bien ;

En voyant son portrait, Osman la crut si belle,

Que son retardement n'est que pour l'amour d'elle.

35   Mais comment parut-il ce portrait si fatal,

De qui l'enchantement nous cause tant de mal ?

Fut-ce par accident ou fut-ce par adresse.

Que tu le laissas choir aux pieds de sa Hautesse ?  [ 1 Hautesse : Titre d'honneur qu'on donne en ces quartier aux Empereurs d'Orient. [F]]

FATIME.

Ce fut par un malheur que je ne comprends pas :

40   Avec ce bracelet il tomba de mon bras.

LA SULTANE.

Un soupon l-dessus me tombe en la pense,

Que Fatime en ce fait peut tre intresse,

Et que d'un trait subtil et non pas imprudent,

Elle fit par dessein natre cet accident.

45   Qu'en est-il ?

FATIME.

  Moi, Madame, ah que l'Enfer m'abme!

Si jamais je pensai !

LA SULTANE.

Comment, c'est un beau crime,

Ne t'en excuse point, ne fais point de serment :

La Fille du Mufti mrite infiniment ;

Suivant ce stratagme Osman est la veille

50   D'une flicit qui n'a point de pareille ;

Et soit par une adresse, ou soit par un hasard,

Tu dois en ce bonheur entrer de quelque part :

Il te sirait trop mal de porter une chane

Et d'avoir pour amie une Sultane Reine.

FATIME.

55   H ! Madame, oubliez mon indiscrtion

Et ne me souponnez d'aucune ambition :

Car je refuserais l'honneur d'une couronne

Pour achever mes jours prs de votre personne !

LA SULTANE.

Les fuseaux de ton sort ne roulent pas ainsi :

60   La Sultane future en prendra le souci.

Tu ne saurais manquer d'tre dans son estime ;

Il faudra pour le moins un Bassa pour Fatime.

Si le malheur aussi vient nous accabler,

Que ces Soldats mutins que l'on voit s'assembler;

65   Avecque leur dsordre augmentent leur licence

Et privent le Sultan de sceptre et de puissance,

L'innocente Fatime qui la chane plat,

Demeurera toujours esclave comme elle est.

Se tournant vers Lontine.

Toi qui de Mustapha prends un soin charitable

70   Et dont il a toujours la visite agrable,

Va voir cet homme saint, cet illustre parent,

qui de l'avenir le cours est apparent,

Consulte son esprit sur la matire sombre,

Qui me donne des soins et des peines sans nombre ;

75   Afin que son conseil dissipe ma terreur.

Dis lui que j'ai song : mais voici l'Empereur.

SCNE III.
Osman, La Sultane Soeur, un Huissier.

OSMAN.

Enfin, c'est fait, ma soeur ! la chose est prpare

Pour succder bientt comme elle est dsire.

En cette occasion rien ne nous peut manquer,

80   Dans quatre grands vaisseaux j'ai tout fait embarquer ;

Et le Perse anim, le Russe et le Cosaque,

Qui vont forcer Byzance la premire attaque,

Et donner tout en proie leurs cruels efforts,

N'auront pas le loisir de piller nos trsors ;

85   Je n'aurai pas l'ennui de voir rduire en cendre

Cette grande Cit que je ne puis dfendre ;

Ne trouvant plus ici que ce Camp mutin,

Que ces lches soldats qui m'ont abandonn ;

Qui ne gardent plus d'ordre et font assez comprendre.

90   Que de leur multitude on ne doit rien attendre :

Le dessein de partir ne se peut diffrer.

Ne pouvant nous dfendre, il faut nous retirer.

Nous ne saurions attendre avec ces tristes restes

Qu'une perte apparente et des succs funestes ;

95   Il faut cder au temps, l'orage obscurci.

Qui ne nous permet plus de demeurer ici.

La faiblesse est trop grande en ce bord o nous sommes.

Nous reviendrons un jour quand nous aurons des hommes,

Et mme il est prdit dans nos sacrs crits

100   Qu'enfin nous reprendrons ce qu'on nous aura pris.

LA SULTANE.

Seigneur, qui vous fait craindre une telle aventure ?

OSMAN.

Des soldats dont le luxe amollit la nature,

Des courages faillis qui font de tous cts

Mourir la discipline entre les volupts.

105   Je n'ai plus de soldats que ce corps lche et tratre

Amoureux du repos, ennemi de son matre,

Sorti de race infme et de sang de chrtien,

Qu'autrefois mes aeux prirent pour leur soutien ;

Mais qui reste inutile au sort qui nous accable.

LA SULTANE.

110   Ces soldats sont pourtant un corps considrable.

OSMAN.

Quel fut devant Ouchin ce courage bouillant,

Qui les a fait passer pour un corps si vaillant ?

Le Niester tint pour faux tout ce qu'on en raconte,

Il rougit de leur sang bien moins que de leur honte ;

115   Les lches balanaient accompagnant mes pas.

Ils venaient au combat et ne combattaient pas,

Aux lieux o leur valeur n'tait si ncessaire.

On trouvait un eunuque au lieu d'un janissaire :

Leur lchet stupide en ce fameux abord

120   Ne donnait pas un coup en recevant la mort.

On les voyait tomber ces cours pusillanimes,

Non comme des Soldats, mais comme des victimes ;

Comme des animaux abrutis comme ils sont,

Sans avancer le bras et sans lever le front.

125   Voyant ce grand dsordre et ces terreurs extrmes ,

J'en fis autant prir que les ennemis mmes;

Je coupai mille bras dans ce juste courroux,

Pour les traner par force la presse des coups :

Le fils de Sigismond ravi de leur dfaite,

130   En les faisant plier, se moqua du prophte,

Passa dessus leurs corps, donna jusqu' mon parc,

Pera mes pavillons des flches de son arc,

Et se fut acharn longtemps la tuerie.

Si je n'eusse en personne arrt sa furie;

135   Si je n'eusse expos le sang des Ottomans,

Pour attidir l'ardeur de ces grands mouvements.

Quoi me commettre encor des mes si basses,

Qui ne peuvent our prires ni menaces;

Quand un faible ennemi se met les chasser,

140   Et ne reprennent cour que pour me menacer ?

Je veux, pour mon repos comme pour leur supplice,

En un autre climat faire une autre milice.

L'Egypte enfante assez de soldats florissants

Qui sont fort courageux et fort obissants,

145   Et qui, sans m'tourdir d'une plainte importune,

Trouveront de la joie suivre ma fortune.

Ils sauront comme moi combattre coups de main,

Ils supporteront mieux et le froid et la faim.

LA SULTANE.

En prenant le conseil de faire une retraite,

150   Il eut fallu tenir la chose plus secrte ;

Il eut t besoin que vous fussiez parti

Devant que dans la ville on en fut averti.

Le peuple en est mu, le soldat en murmure,

Et tant d'avis reus sont de mauvais augure.

OSMAN.

155   Gardons bien de tomber dans des pensers si bas :   [ 2 Penser : nom masculin au XVIIme pour pense.]

Ils peuvent murmurer ; mais je ne les crains pas,

Et quelque bruit mutin qui partout retentisse,

Il faut que je m'embarque et que l'on m'obisse.

Ne porterais-je enfin le titre d'Empereur,

160   Que pour tre conduit par la commune erreur?

Quoi l'on me chargerait d'invisibles entraves,

Pour m'ajouter en suite au nombre des esclaves ?

Quoi l'on me contraindrait de garder la Cit ?

Je puis passer ailleurs en toute libert :

165   D'un pouvoir absolu sans qu'on ait rien dire,

Je puis mettre partout le sige de l'Empire.

Aussi ces bruits confus ne m'empcheront pas

De porter dans l'Asie, et mon trne, et mes pas,

D'y faire une Milice et plus belle et plus forte,

170   Que celle qui sans fruit murmure notre porte,

Qui portera la guerre aux lieux qu'il me plaira,

Et qui fera prir quiconque en parlera.

Que si nos matelots ne mettent point au large,

C'est que notre vaisseau n'a point encor sa charge :

175   J'y veux faire embarquer le plus beau des trsors,

Que jamais la Nature ait produit sur ces bords,

En se tournant vers Fatime.

Cette jeune beaut de charmes si pourvue,

Qu'on m'a reprsente et que je n'ai point vue.

FATIME.

Seigneur! elle est bien faite, elle a beaucoup d'appas,

180   Qu'en un objet vulgaire on ne rencontre pas;

Mais n'en point mentir, j'estime davantage

Les traits de son esprit que ceux de son visage.

OSMAN.

Mais elle a les yeux noirs et les cheveux aussi ?

Sa gorge est belle encor ?

FATIME.

Seigneur elle est ainsi.

OSMAN.

185   Sa taille ?

FATIME.

Avantageuse.

OSMAN.

Et son esprit ?

FATIME.

  Cleste.

OSMAN.

Sa parole ?

FATIME.

Charmante.

OSMAN.

Et son humeur ?

FATIME.

Modeste.

OSMAN.

Agrable ?

FATIME.

Mais fire et pleine d'un orgueil

mettre d'un amant l'esprance au cercueil.

OSMAN.

Elle ddaignera l'amour que j'ai pour elle ?

FATIME.

190   Seigneur, je ne crois pas qu'elle soit si cruelle.

LA SULTANE.

Fatime est en crdit, Fatime est en honneur,

Voyez comme elle traite avecque son Seigneur !

OSMAN.

Quoi son aimable esprit rpond son visage ?

A-t-elle tant d'appas ?

FATIME.

Elle en a davantage;

195   Mais quoi, je suis suspecte avec quelque raison,

La Sultane lui fait un signe comme pour lui importer silence.

Ayant t longtemps nourrie en sa Maison,

Possible l'amiti m'a fascin la vue,

Et sa jeune beaut d'appas est moins pourvue.

LA SULTANE.

Elle est intresse la louer si fort.

200   Au hasard du naufrage elle tend vers le port ;

Mais votre amour, Seigneur, se trouve sans exemple !

Vous vous en tes pris la voir dans le Temple.

C'tait ne la point voir, on n'a jamais parl

Que l'on fut bloui par un soleil voil.

OSMAN.

205   Mais, ma soeur, j'en ai vu la taille et la peinture.

LA SULTANE.

Mais, Seigneur, ce portrait peut tre vue imposture.

OSMAN.

Quelqu'un aura-t-il pris plaisir m'abuser ?

LA SULTANE.

On aura pris plaisir la favoriser.

OSMAN.

On ne peut me tromper sans une audace extrme.

LA SULTANE.

210   Le peintre aura voulu la tromper elle-mme.

OSMAN.

C'est souponner un mal sans aucun fondement.

LA SULTANE.

Mais c'est aussi, Seigneur, aimer lgrement.

OSMAN.

Il n'importe comment ; je me veux satisfaire.

LA SULTANE.

Seigneur ! Un prompt dpart vous serait ncessaire,

215   Et je redoute fort que cet objet charmant

Apporte un grand obstacle votre embarquement.

Son pre vos dsirs oppose des scrupules.

OSMAN.

On combat de ma part ses raisons ridicules ;

Par mon commandement le vizir est parti,

220   Pour dire promptement mon dsir au Mufti.

LA SULTANE.

Vous savez son humeur qui n'est gure traitable.

OSMAN.

Il sait que ma colre est assez redoutable.

LA SULTANE.

Si j'ose dclarer le danger que j'y vois,

J'ai peur qu' vos dsirs il oppose la loi,

225   Et que de cet effort l'instant ne rsulte

Tous les mauvais effets qui naissent d'un tumulte.

Dj le Janissaire mu par la Cit,

Est contre le srail demi rvolt.

Il ne faut qu'un prtexte ces mes cruelles,

230   Qui brlent de dsir pour les choses nouvelles :

Vous leur en donnez deux en cette occasion,

En choquant la police et la religion.

De moi, je tiens dj pour prsages sinistres,

L'audace qui les porte blmer vos ministres ;

235   Contre vos serviteurs exprimer leur courroux,

C'est indirectement se vouloir prendre vous ;

Il est mme apparent que ces troupes rebelles

De vos desseins secrets ont appris des nouvelles.

OSMAN.

Qui leur aurait appris ? L'Aga qui n'en sait rien ?   [ 3 Aga : Terme d'histoire et de relations. Ce mot signifie dans la langue des Mogols, et dans celle des Khovarezmien, un homme puissant, un seigneur et un commandant. Les turcs se servent de ce mot pour signifier absolument un commandant. [F]]

LA SULTANE.

240   Des tratres, des mchants, qui sont les gens de bien.

Dieu fasse s'il lui plat que ma peur soit trompe.

OSMAN.

Hormis le Musulman qui porte mon pe,

Et toujours pour me plaire a cent propos flatteurs,

Je ne puis souponner nul de mes serviteurs.

LA SULTANE.

245   Le Selictar Aga qui fait le politique

Et s'entretient toujours pour la cause publique ?

Ah ! Mon esprit le craint, et serait bahi

Que cet homme trompeur ne vous eut point trahi ;

L'Aspic qui s'entortille l'heure qu'on l'enchante,

250   A bien moins de replis que cette me mchante ;

Dans ses dguisements je le connais, Seigneur !

Je vois distinctement dans le fonds de son cour.

En sa noirceur cache il pense quelque ouvrage,

Que n'expriment jamais sa voix, ni son visage,

255   Il vous trahit sans doute et va par ce forfait

claircir les horreurs d'un songe que j'ai fait.

OSMAN.

H ! De grce, ma soeur, ne parlons point de songes,

On ne peut rien connatre en leurs confus mensonges,

Et les faire expliquer par le plus entendu.

260   N'est rien qu'une folie et que du temps perdu ;

Je fis, ds l'autre Lune, un songe pouvantable

Qui n'a point eu depuis de suite remarquable.

Selon qu'on expliquait le chameau dbrid,

Je devais de l'Empire tre dpossd ;

265   Mais tous ces pronostics sont des chimres vaines,

Ce farouche animal est encor sous les rnes,

Il aura beau gmir et beau se tourmenter,

Je sais parfaitement comme il faut le dompter.

LA SULTANE.

Seigneur, le coup encor peut suivre la menace,

270   Le temps n'est point pass.

OSMAN.

  Non ; mais il faut qu'il passe.

Pour tromper le malheur il faut nous en aller,

Partons ds cette nuit ; mais qui nous veut parler ?

FATIME.

Un Eunuque, Seigneur, a quelque charge expresse

D'apporter promptement un mot ta Hautesse.

OSMAN.

275   C'est de chez le Mufti que ce messager vient,

Et c'est mon vizir que l'eunuque appartient.

Il faut que le mufti dans son indpendance

Fasse mes passions accorder sa prudence,

S'il me fait perdre encor du temps le prier ;

280   Mais sachons ce que c'est, donne-moi ce papier.

OSMAN.

LETTRE DU GRAND VIZIR.

Seigneur, par cet Exprs, j'avertis ta Hautesse,

Que le Mufti dispute avec ton grand vizir,

Et fait lutter les lois et sa feinte sagesse

Contre sa propre gloire et son propre dsir.

     

285   Si j'ose mettre ici l'espoir dont je me flatte.

De l'offre avantageuse il est fort combattu ;

Mais avant que cder il veut qu'on le combatte,

Et que sa rsistance exprime sa vertu.

     

Tandis un bruit confus s'pand parmi la ville ;

290   Ce qui pour ton respect m'afflige au dernier point.

Encor pour conjurer cette guerre civile,

Je fais chercher l'Aga et ne le trouve point.

     

Dans l'aveugle transport d'une brutale rage,

Je vois de tous cotez le janissaire arm,   [ 4 Janissaire : Garde du grand seigneur, ou soldat de l'infanterie turquesque. [F]]

295   Seigneur, fais donner ordre ce naissant orage,

Je voudrais tre mort et qu'il fut bien calm.

     

LA SULTANE.

Seigneur, votre vizir, si j'entends bien sa lettre,

Du ct de l'amour vous semble tout promettre ;

Mais il y marque aussi que les mauvais destins

300   Semblent vous menacer du ct des mutins.

OSMAN.

C'est se troubler l'esprit d'une crainte inutile,

Nous mettrons bientt l'ordre et la paix dans la ville :

Et nous viendrons bout d'un plus puissant parti,

Ayant avecque nous la fille du Mufti.

Parlant l'eunuque.

305   Dis-lui qu'il m'est ais de calmer la tempte,

Qui bruit prs du srail et gronde sur sa tte,

Et que le seul pril dont il est menac,

Est n'achever pas ce qu'il a commenc.

Il n'a qu' satisfaire mon ardente envie,

310   Pour assurer par l mon bonheur et sa vie ;

Qu'il presse le Mufti, je te le dis encor.

Parlant l'huissier.

Qu'on lui donne une veste et qui soit de drap d'or.

ACTE II

SCNE PREMIRE.
La Sultane soeur, Fatime, Lontine.

LA SULTANE.

Songe plein de terreur, pouvantable Histoire !

Dont le funeste objet repasse en ma mmoire ;

315   M'offriras-tu toujours des matires de deuil,

Et dois-tu m'obsder jusques dans le cercueil ?

Faut-il absolument que mon me craintive

Souffre un cruel effet paravant qu'il arrive ;

Comme si ce malheur par le ciel rserv

320   N'affligeait pas assez quand il est arriv ?

Ici dans les replis des nuages d'un songe,

le tiens pour vrit ce qui n'est qu'un mensonge :

Car c'est un accident dont le ciel m'avertit,

Un avis d'une part qui jamais ne mentit,

325   Un rais mystrieux d'une lumire sainte,

Qui tient envelopp le vrai parmi la feinte ;

Mais le ciel toutefois peut, durant le sommeil,

tonner notre esprit, pour nous donner conseil ;

La rsolution de notre destine

330   Toujours dans ses avis n'est pas dtermine ;

Les Foudres murmurant ne tombent pas toujours,

Un mouvement du cour en dtourne le cours ;

Fortune inconstante et de qui les caprices

lvent et font choir les plus grands difices !

335   Et qui prends sans raison plaisir dtrner,

Ceux qui justement tu devrais tout donner,

J'ai peur qu'aveuglment tu ne choques mon frre,

ses nobles desseins tu fus toujours contraire.

Le feras-tu prir et t'accableras-tu,

340   cause de l'amour qu'il porte la vertu ?

Tempre ton dpit, suspend ta jalousie,

Et permets pour le moins qu'il passe dans l'Asie.

Astres qui menacs les plus beaux de ses jours,

Pour changer ses destins, prenez un autre cours,

345   Et n'exterminez pas par une injuste guerre,

Celui qu'on peut nommer un astre de la Terre !

Et vous saints messagers, sacrs nonces des Cieux,

clairez son esprit et dessillez ses yeux :

Donnez-lui des conseils, faites qu'il les approuve,

350   Et l'tez du danger o sa teste se trouve.

Il suit imprudemment un conseil qui le perd,

Et d'un oeil confiant il voit l'abme ouvert :

Son cour se rjouit au plus fort de l'orage,

Au point de son trpas il fait un mariage.

355   On a beau le presser, on a beau l'avertir,

Il veut faire une noce au temps qu'il doit partir :

Il croit tre assur quand je vois qu'il succombe ;

Il fait dresser son lit, lorsqu'on ouvre sa tombe.

que mon me souffre prvoir ses malheurs.

360   Et que son mauvais sort me cotera de pleurs !

Mais le voici.

SCNE II.
Osman, La Sultane Soeur, Fatime, Lontine.

OSMAN.

Ma Soeur rpand toujours des larmes,

Son me incessamment prend de fausses alarmes,

La nuit, elle s'applique songer mon trpas ,

Le jour, elle ressent les maux que je n'ai pas :

365   De grce, ma faveur, quitte cette humeur noire.

Et te tiens assure l'ombre de ma gloire,

Je sais fort bien l'ennui dont ton cour est touch,

Que ta discrtion m'a finement cach.

Je sais bien qu'un ermite, enclos dans sa cellule,

370   Vient de donner du trouble ton esprit crdule,

Qu'il te fait redouter un songe dcevant,

Dont la solidit n'est rien qu'ombre et que vent.

Crois-tu donc Mustapha ! Ce Dervis frntique ?

Est-ce une bouche rendre une voix prophtique ?

LA SULTANE Soeur.

375   Seigneur, ce vieux ermite est du sang ottoman.

Acmat tait son frre, il est oncle d'Osman ;

On a vu dans ses mains les rnes de l'Empire,

Et maintenant au Ciel son cour dvot aspire ;

Il prie, il souffre, il jene, et de hautes clarts

380   Le consolent parfois dans ses austrits.

OSMAN.

Mais enfin ces clarts pour les choses futures,

Passant par son esprit, deviennent fort obscures.

LA SULTANE Soeur.

Mais, Seigneur, ce qu'il dit n'a rien qui soit suspect,

Et toute sa folie est digne de respect ;

385   Car les sacrs transports donns ses mrites

Des Anges immortels nous marquent les visites.

OSMAN.

Et sur quels fondements l'explique-t-on ainsi ?

Sachons en la raison.

LA SULTANE.

La raison ? La voici.

Lorsque de tous pchs une me s'est purge,

390   De dons surnaturels elle est avantage,

Et s'levant au ciel, elle manque aux accords

Dont elle doit rgler les mouvements du corps :

De l viennent, Seigneur, ces gestes qui font rire,

Que l'ignorant mprise et que le sage admire,

395   Et nous devons toujours rvrer les propos

De ceux de qui l'esprit n'est jamais en repos.

En leurs drglements la grce est manifeste ;

Puisqu'ils sont agits d'une cause cleste.

OSMAN.

Mais les autres tats quand ils sont menacs,

400   Demandent-ils ainsi conseil aux insenss,

Et voit-on quelque part que les grands politiques

Concertent leur conduite avec des frntiques ?

LA SULTANE.

Cet tat lev sur les plus grands tats

Subsiste par des lois que les autres n'ont pas ;

405   Et sa propre grandeur fait voir la diffrence

De notre politique et de notre crance.

OSMAN.

Mais sur le songe enfin qu'a dit cet obsd ?

LA SULTANE.

Qu'Osman dans peu de jours se verra dgrad,

Qu'un, qu'on estime abject, s'en va tenir sa place,

410   Ayant prcipit sa dernire disgrce.

C'est le juste sujet des plaintes que je fais.

OSMAN.

Ma soeur, pour m'obliger ne m'en parle jamais.

Si j'entrais en colre, il me prendrait envie

De voir s'il a prvu le terme de sa vie,

415   Si de quelque fer chaud il peut tre aveugl,

Si d'une corde d'arc il doit tre trangl :

S'il ne craint point la flamme, ou n'a point peur encore

De trouver en buvant trop d'eau dans le Bosphore.

LA SULTANE.

Ha ! C'est quoi. Seigneur ! Il ne faut pas penser.

OSMAN.

420   Par ces traits d'imprudence il m'y pourrait forcer.

LA SULTANE.

Parmi vos sentiments la pit le garde.

OSMAN.

Qu'il ne parle donc plus de rien qui me regarde.

le lui ferais, possible, un fort mauvais parti.

SCNE III.
Mamud, Osman, Orcane, Slim, la Fille du Mufti.

MAMUD.

Seigneur, voici venir la fille du Mufti,

425   Le Grand Vizir l'amne.

OSMAN.

  Cieux ! Quelle nouvelle ?

Ha ! Ma soeur, la voici.

LA SULTANE.

Je vais au devant d'elle.

OSMAN.

Serait-ce ici l'objet dont mon cour est pris !

Cette mine superbe tonne mes esprits.

LA SULTANE Soeur.

Mon frre vous attend avec impatience.

OSMAN.

Il regarde le portrait.

430   En ce pinceau trompeur j'eus trop de confiance.

LA FILLE DU MUFTI.

Madame, par ce choix il me fait tant d'honneur,

Que rien que sa bont n'gale mon bonheur.

OSMAN.

Cieux ! Qu'elle a le port imprieux et grave !

Auprs d'elle ma soeur ne semble qu'une esclave ;

435   Mais elle a plus d'orgueil vingt fois que de beaut,

Le portrait qu'on en fit, est un portrait flatt.

Ce ne sont pas ses yeux, ce n'est pas son visage,

Et cette gorge peinte clate davantage ;

Cet hymen dessin ne s'accomplira pas.

440   Au prix de sa Peinture elle a trop peu d'appas.

Ha ! Fatime.

FATIME.

Seigneur... Dieux ! Je suis perdue !

OSMAN.

C'est donc cette beaut de grces si pourvue ?

Combien as-tu reu pour la louer si fort ?

Va, va, ton sexe seul t'exempte de la mort.

445   Aux aveugles dsirs la prudence succde,

Et j'ai perdu mon mal en voyant mon remde.

S'avanant vers la fille du Mufti.

Madame, je ne veux que ce que me permet

Avec facilit la loi de Mahomet.

Je ne donnerai point, en irritant le temple,

450   Aux sultans venir un si mauvais exemple ;

Mon esprit a got les raisons du Mufti,

J'tais dans une erreur, enfin j'en suis sorti.

Sans perdre plus de temps, allez, qu'on la ramne.

SELIM.

Mamud, suivons ses pas.

LA FILLE DU MUFTI.

N'en prenez pas la peine.

LA SULTANE.

455   Aprs avoir vant sa grce et ses appas,

Que Fatime la suive et ne revienne pas.

FATIME.

Madame, pardonnez si j'ai commis ce crime.

LA SULTANE.

Sors vite.

LONTINE.

Il ne faut plus de Bassa pour Fatime.

LA FILLE DU MUFTI.

De grce, retournez, ne m'accompagnez plus.

460   Selim, tes compliments sont ici superflus ;

Et puis que l'Empereur n'aime pas ma prsence,

Me servir est pcher contre la complaisance :

Tu n'en saurais douter, il s'en est expliqu.

Pourquoi donc s'arrter prs d'un sujet moqu,

465   D'une Fille peu prs sur le trne place.

Et qu'on a du srail indignement chasse ?

M'lisant pour sa femme, Osman s'tait mpris,

Je suis avec raison digne de son mpris :

La fille du Mufti n'est pas d'une naissance

470   Qu'il put tant honorer avecque biensance ;

Il lui faut un objet qu'avecque plus de soin

Quelqu'un de ses Bassas fasse venir de loin.

Quelque beaut Latine ou quelqu'autre captive,

Que l'on aura tir des mains de quelque juive.

475   Et que l'on aura vue en plus d'une autre Cour,

Sera plus propos l'objet de son Amour ;

Mais je voudrais savoir d'o lui vient ce caprice

De joindre m'enlever la force l'artifice.

Et m'honorer si fort pour se rire de moi.

480   Et se moquer ainsi du Ciel et de la Loi :

Le Prophte l-haut n'aura point de puissance.

Ou, devant qu'il soit peu, j'en aurai la vengeance.

Il aura contre lui tous les bons musulmans,

Les Anges, les humains, les Cieux, les lments;

485   Et n'eut-il que moi seule sa mort prpare,

Qu'il sache que sa vie est fort mal assure.

Dites lui, dites lui.

SELIM.

Madame, un mot tout bas.

Se tournant vers Mamud.

Prends garde que quelqu'un ne nous coute pas.

LA FILLE DU MUFTI.

H ! Que me veux-tu dire ?

SELIM.

Un secret d'importance.

LA FILLE DU MUFTI.

490   C'est ?

SELIM.

  Que tout notre camp fera votre vengeance,

Et que possible mme avant la fin du jour.

Vous verrez maltraiter ce Prince votre tour.

LA FILLE DU MUFTI.

promesse agrable et douce autant que vaine !

SELIM.

C'est selon l'apparence une chose certaine.

LA FILLE DU MUFTI.

495   Mais, de quelle faon ?

SELIM.

  coutez seulement,

Je vous vais dclarer le tout confidemment.

me garder la foi vous tes engage,

Par les cruels mpris qui vous ont outrage.

LA FILLE DU MUFTI.

Poursuis donc ?

SELIM.

Vous saurez que ce prsomptueux,

500   Vient de faire un voyage assez infructueux.

Il s'tait aveugl d'une superbe envie.

De voir en conqurant les murs de Cracovie ;

Mais de cette entreprise il fut mal satisfait :

Ce furent des desseins qui n'eurent point d'effet.

505   Et quoi que propost son ardeur indiscrte.

Tout son camp mutin voulut faire retraite.

Lui qui honteusement retourna sur ses pas.

En conut un dpit contre tous ses soldats,

Mais avec tant de rage et si peu de justice,

510   Qu'il rsolut ds lors d'teindre sa milice,

De transporter son sige et ses trsors ailleurs,

Pour trouver un terroir et des soldats meilleurs,

Et laisser cette ville en proie l'infidle,

Gomme pour l'immoler sa haine mortelle :

515   Vous voyez la noirceur de ce grand attentat,

S'il choque la patrie et les lois de l'tat.

Tandis il fait courir un bruit qu'il s'achemine,

Pour accomplir un voeu, vers la sainte Mdine.

Et que tant de trsors dessus l'onde ports

520   Sont pour y faire voir ses libralits ;

Mais il se trompera sur ce qu'il se propose ,

C'est assez que Selim ait dcouvert la chose,

La milice avertie, avant qu'il soit demain ,

Verra son crime crit et sign de sa main :

525   Le slictar Aga m'a confi nagure,

Une lettre d'Osman pour le Bassa du Caire,

Qui fait voir clairement tout ce que j'en ai dit.

Est-ce assez pour remettre un esprit interdit ?

Rien ne nous est suspect, lisez-la cette lettre.

530   Par qui votre dsir se pourra tout promettre.

LA FILLE DU MUFTI.

Ha ! Ce qu'on me fait voir et qu'on m'a fait our,

En flattant ma douleur, la fait vanouir !

Au BASSA du Caire.

Nous enlevons d'ici le dbris de l'Empire,

Et d'aller voir le Nil nous avons rsolu,

535   Viens au devant de nous et sagement dchire

Ce billet important ds que tu l'auras lu.

SELIM.

Quoi qu'il ait command la lettre est toute entire,

Et doit ses malheurs servir d'ample matire :

Pourvu que du Mufti nous soyons seconds,

540   Les passages bientt seront si bien gards,

Qu'il peut ds ce moment perdre la fantaisie

D'aller asseoir son trne au del de l'Asie.

LA FILLE DU MUFTI.

Travaille la rvolte et fais ds aujourd'hui

Que pour tout renverser il ne tienne qu' lui.

545   Mon Pre absolument sachant cette nouvelle

Mourra de dplaisir, ou prendra ma querelle.

SELIM.

Mais si j'avais tant fait avecque mes amis,

Que du trne aujourd'hui le Sultan fut dmis.

Et que selon le droit et selon votre envie,

550   Osman dans les sept tours allt perdre la vie ;

Dites-moi de quel prix serait rcompens

Le glorieux Selim, l'ayant ainsi pouss.

LA FILLE DU MUFTI.

D'un honneur non pareil, d'une immortelle gloire,

Qui mettrait jamais sa valeur dans l'Histoire.

SELIM.

555   Mais rien de votre part ?

LA FILLE DU MUFTI.

  Si tu sais me venger,

Je saurai de quel front tu braves le danger.

Marche cette entreprise et que rien ne t'arrte.

Je connatrai ton cour quand je verrai sa tte.

SELIM.

Il suffit, il suffit.

LA FILLE DU MUFTI.

Va donc et souviens-toi.

560   Que tu sers ta Patrie, en t'employant pour moi.

MAMUD.

Selim, retirons nous, j'ai peur qu'on nous dcouvre.

J'entends un certain bruit d'une porte qui s'ouvre.

SCNE IV.
Selim, Orcane, Mamud.

SELIM.

C'est Orcane, un des chefs de notre faction.

ORCANE.

Le Sultan vient de faire une belle action.

SELIM.

565   Elle est pouvantable.

MAMUD.

  Elle est assez trange.

ORCANE.

Mais elle est sa gloire, elle est sa louange.

Il faut que dans l'Histoire elle lui donne lieu,

Et l'y fasse passer pour quelque demi-Dieu.

S'il est rien de pareil son dernier voyage,

570   C'est la solennit de ce beau mariage.

MAMUD.

Ce sont des coups d'tat de son conseil secret.

SELIM.

Ce sont des procds qu'on voit avec regret.

Et des dportements dont la milice mue,

Si nous en sommes crs, n'aura jamais la vue.

575   Nous sommes tous dus, nous sommes tous trahis,

Le Sultan va passer dans un autre pays :

Et ceux qu'il fait agir au bien de ses affaires,

Ne veulent plus du tout qu'il ait des janissaires.

Que de femmes de morts, que de soldats blesss.

580   Par son proche dpart seront rcompenss !

Nous qui depuis longtemps attendons la porte,

Serons aussi payez d'une pareille sorte :

Et des gens barbs, des bouffons, des flatteurs   [ 5 barber : Raser, couper la barbe.]

S'engraisseront du sang de ses bons serviteurs :

585   Sans avoir d'aucun faix les paules charges,

Ils boiront nos sueurs en doux sorbets changs.

MAMUD.

Il y faut donner ordre, il faut bien empcher

La suite des conseils qui nous cotent si cher,

Et que ses conseillers, ces lches hypocrites.

590   Soient reconnus d'un prix digne de leurs mrites ;

Il faudra les traiter avec toute rigueur.

SELIM.

Je serai des premiers leur manger le coeur.

ORCANE.

Je crois que le Mufti sera de la partie;

Il tait au Divan quand sa fille est sortie :

595   Encor que son esprit soit prudent et cach,

D'un affront si sanglant son cour parat touch :

Il a pris le chemin du camp de la milice,

Feignant d'tre appelle pour un fait de police.

SELIM.

Allons le consulter sur cette affaire ici,

600   Cependant que du port on prendra le souci ;

Que l'on empchera qu'aujourd'hui l'on embarque

Ni Sultan, ni Bassas, ni personne de marque.

MAMUD.

Nous sommes tous perdus s'il vient se sauver.

ORCANE.

Mamud, prends cette charge et nous viens retrouver.

605   Tout ce qui peut passer du ct de l'Asie,

Nous mettant en pril, nous tient en jalousie.

Avecque vigilance il s'y faut gouverner.

MAMUD.

Je conois assez bien l'ordre qu'il faut donner,

Et je vais employer ce secret office,

610   Les plus forts rgiments qui soient dans la milice.

SELIM.

Va donc, de notre part nous n'pargnerons rien

Pour faire avecque nous armer les gens de bien.

ACTE III

SCNE PREMIRE.

LA FILLE DU MUFTI.

Stances.

Prince grand, mais trop orgueilleux

Des dons rares et merveilleux

615   Que le Ciel fit ta naissance!

Ne prsume pas tant d'un glorieux destin,

Tu connais ta valeur, tu connais ta puissance,

Mais tu ne connais pas ta fin.

Ne triomphe pas du mpris,

620   Dont tu m'as mise si bas prix ;

Le Ciel abhorre les superbes.

C'est avec trop d'orgueil aujourd'hui t'lever,

La foudre bien souvent met plus bas que les herbes,

Les cdres qui la vont braver.

     

625   Entre ceux qui te sont soumis,

Tu ne peux faire d'Ennemis,

Qui ne soient fort considrables.

Le bonheur des plus grands dont on craint le pouvoir

Peut tre travers par les plus misrables,

630   S'ils sont armez du dsespoir.

     

Une assez grande passion,

Va faire ma discrtion

Cette vengeance dsire.

Selim en ma faveur dessine ton trpas :

635   Au gr de mes dsirs ta mort est assure,

Ou bien son amour ne l'est pas.

     

Lorsqu'il m'offre sa libert.

Tout l'espoir dont il s'est flatt

Se fonde sur tes funrailles.

640   C'est de tes derniers maux que doit natre son bien :

Il faut qu'il ait tir ton cour de tes entrailles,

Pour avoir quelque part au mien.

     

Mais que dis-je avoir quelque part ?

Son mrite arrive trop tard,

645   Pour s'introduire en cette place.

Il a beau pour me plaire ici s'abandonner ;

Il faut qu'il soit certain, quelque chose qu'il fasse,

Que mon cour n'est plus donner.

     

Cieux ! Des sentiments incertains

650   Font secrtement que je crains

Un effet que je sollicite.

Puis qu'au destin d'Osman mon triste sort est joint.

Faites qu'absolument il ait ce qu'il mrite.

Ou ce qu'il ne mrite point.

     

655   Quoi pour ses intrts avoir le coeur si tendre !

Que dirait-on de toi si l'on t'allait entendre ?

Quel reproche honteux ne te ferait-on pas

Si l'on voyait en toi des sentiments si bas ?

Ce gnreux dpit que le mpris excite,

660   Te laisse donc encor penser son mrite.

Et souffre qu'en peignant sa grce et sa valeur.

Ta mmoire s'applique dcevoir ton cour ?

Tu l'aimes ? Oui je l'aime : eh bien qu'en veux-tu dire,

Raison, qui sur mon me a pris un tel empire,

665   Que dans les mouvements du plus grand dplaisir,

Tu ne lui laisses pas l'usage du dsir ?

Oui ! J'aime ce cruel, oui, j'aime ce barbare,

Et confesse toujours que son mrite est rare ;

Je trouve que sa mine blouit tous les yeux,

670   Qu'il semble que ce Prince est descendu des Cieux,

Comme un brillant clair, comme un foudre de guerre,

Capable de dompter tous les cours de la terre.

Je trouve que sans crime on le peut adorer,

Et que tout notre sexe a droit d'en soupirer.

675   Mais jusques quel point s'gare ta pense ?

Oses-tu discourir ainsi qu'une insense,

Oublier ta disgrce et mettre sur l'Autel

Un monstre en cruaut, ton ennemi mortel ?

Qui te fit recevoir comme Sultane Reine,

680   Et qui t'a dgrade avecque tant de haine,

Aprs t'avoir montr par un souris amer.

Que tu n'es point aimable et qu'il ne peut t'aimer?

Ha ! C'est une rigueur, Ha ! C'est une insolence

Qui ne doit point tenir ma colre en balance.

685   Sur le point de sa perte encore balancer ?

C'est trop : et ma raison a droit de me tancer.

Il faut que le superbe apprenne son dommage

respecter un sexe qui tout doit hommage.

Il faut que le cruel, accabl par les siens,

690   Soit trop charg d'ennuis pour se moquer des miens.

Il faut, pour satisfaire ma haine infinie,

Qu'on clate tout haut contre sa tyrannie,

Qu'il soit ha de tous, qu'il soit abandonn,

Qu'il soit assig, pris, dgrad, dtrn,

695   Que sa haute valeur se trouve mprise.

Qu'aux plus petits du peuple il serve de rise,

Qu'il perde toute estime et toute autorit.

Qu'ayant perdu l'espoir il perde la clart ;

Et qu'il sache, emport de ce courant funeste,

700   Que s'il m'eut conserve, il eut sauv le reste.

Voila les sentiments que je dois concevoir.

Pour demeurer toujours aux termes du devoir.

Que Selim contre lui mne donc les rebelles ;

Mais cet homme qui vient m'en dira des nouvelles.

SCNE II.
La Fille du Mufti, Mulsuman.

LA FILLE DU MUFTI.

705   Approche, Musulman, qui te fait larmoyer ?

MUSULMAN.

C'est Madame un succs qui me vient d'effrayer.

Un prodige d'audace, un miracle de gloire

Que la postrit ne voudra jamais croire,

Et que moi qui l'ai vu, ce rare vnement,

710   Ne puis m'imaginer qu'avec tonnement.

LA FILLE DU MUFTI.

H ! De grce dis-moi, quelle est cette aventure ?

Le sang du Saint Mufti t'en prie et t'en conjure.

MUSULMAN.

Madame, en un moment vingt mil hommes arms

S'taient parmi la ville en bataillons formez;

715   Ils murmuraient tout haut et, parmi leurs murmures,

Contre le grand Vizir vomissaient des injures,

Disaient que cet objet et de haine et d'horreur,

Qui voulait vers le Caire enlever l'Empereur,

Mritait sur le champ de prir d'un supplice

720   Qui se trouvt conforme sa noire malice.

Les armes la main ils allaient le trouver,

Juraient que le srail ne le pourrait sauver.

Et poussant mille cris qui montaient jusqu'aux nues,

Ils en gagnaient dj toutes les avenues ;

725   Lorsque pour effrayer les chefs de ce parti.

Les portes s'entrouvrant, Osman en est sorti.

Et s'est conduit au pas vers cette multitude,

Qui ne l'a vu venir qu'avec inquitude.

Il semblait qu'avec art il avait ddaign

730   Que dans un si bel acte il fut accompagn.

tant seul cheval, sa personne admirable

Aux yeux de tout le monde tait plus vnrable,

Pour donner l'pouvante ce grand armement,

Quarante Capigis le suivaient seulement.   [ 6 Capigis : soldat ottoman.]

735   Et six pages d'honneur dont l'un portait sa trousse,

Et les autres tenaient les cordons de sa housse :

Dessus ses brodequins et sur sa veste encor,

clataient des rubis, des perles et de l'or,

Et dessus le fourreau d'un riche cimeterre ,   [ 7 Cimeterre : Grosse pe et pesante, qui ne tranche que d'un cy, et qui est un peu recourbe sur la bout. [F]]

740   Qu'on redoute aux combats l'gal du tonnerre,

Et qui fait resplendir de mortelles clarts,

De larges diamants brillaient de tous cots ;

Mais cette belle taille et cet air magnifique,

Qui font comme l'amour la Fortune publique,

745   blouissaient les yeux et frappaient les esprits

Avec mille brillants qui sont dVn autre pris.

Aprs avoir lanc des regards tout de flamme,

Qui passants sur les fronts pntraient jusqu' l'me,

Et faisant dans les cours un merveilleux progrs,

750   Voici ce qu' la troupe il a dit peu prs :

Qui veut dans ce tumulte attirer ma disgrce ?

Ne suis-je pas Osman, de l'Ottomane race ?

Qui fais trembler la terre mon auguste aspect,

Et qui sers le Prophte avec humble respect ?

755   A-t-on pu remarquer quelque sujet de blme,

Entre mes actions mme au fonds de mon me,

Pour vouloir abaisser de serviles lois,

Celui qui sous ses pieds tient les ttes des Rois ?

Qu'est-ce qu'on peut produire mon dsavantage ?

760   Me peut-on accuser de manquer de courage,

Et n'ai-je pas fait voir les traits d'une valeur,

Dont les plus grands prils augmentent la chaleur ?

Lorsque sur les chrtiens j'ai fait quelque conqute,

Ai-je lch le pied marchant votre tte?

765   Et quelqu'un m'a-t-il vu balancer tant soit peu,

Pour donner avec vous au jour du plus grand feu ?

Suis-je un prince hbt, suis-je un prince barbare,

Voluptueux, ingrat, cruel, injuste, avare,

Qui de vin chaque jour s'enivre en lieu secret,

770   Et que l'on voit au trne avec quelque regret ?

Entre tant de soldats est-il quelque personne.

Qui de vices pareils m'accuse ou me souponne ?

Il n'a rien qu' parler, il n'a qu' repartir,

Je le ferai mourir aussitt que mentir.

775   Il mit, disant ces mots, la main au cimeterre,

Et porta ses regards sur tous les gens de guerre :

Qui touchs et transis d'un si noble courroux,

Jetant les armes bas, se mirent genoux.

Et comme en un instant amollis par des charmes

780   Autour de l'Empereur versrent tous des larmes ;

Ensuite le Sultan partout s'est promen,

Visitant tous les rangs de ce camp tonn,

Et voyant des soldats dont la mine insolente

Semblait respecter peu la sienne menaante

785   Il a fait un signal parmi les assembls

douze capigis qui les ont trangls ;   [ 8 Capigi : Gardien portier du srail dans l'empire ottoman.]

Mais soudain, sans murmure et sans qu' ce spectacle,

La troupe souleve ait apport d'obstacle,

Et vingt mille soldats d'un seul homme presss,

790   Sont devenus muets comme des marbres glacs :

Ainsi le grand Osman laissant partout la crainte,

Du srail qu'il habite a regagn l'enceinte;

Mais au tout petit pas et comme faisant voir

Qu'il faut que l'Univers tremble sous son pouvoir.

795   Madame, c'est ainsi que la chose s'est faite.

LA FILLE DU MUFTI.

L'vnement est beau, j'en suis fort satisfaite,

C'est assez.

MUSULMAN.

Mais Selim, qui tourne ici ses pas.

Possible vous dira ce que je ne sais pas,

Lui qui faisait agir cette troupe anime.

LA FILLE DU MUFTI.

800   Il suffit du succs dont tu m'as informe.

SCNE III.
Slim, La Fille du Mufti.

SELIM.

Madame, par l'avis que je viens vous donner,

D'un effet merveilleux je vais vous tonner,

Et de quelque vertu dont vous soyez pourvue,

Cela vous surprendra, vous en serez mue ;

805   coutez une chose trange au dernier point.

LA FILLE DU MUFTI.

Slim, tes lchets ne me surprendront point.

On me vient d'avertir qu'elles sont sans pareilles,

Et leur bruit l'instant a frapp mes oreilles.

Bien loin d'excuter ce que tu m'as promis,

810   Tu viens d'abandonner tous nos meilleurs amis ;

Osman, seul cheval, t'a fait quitter les armes.

Et flchir les genoux et rpandre des larmes :

Et vraiment ton courage a fort bien russi,

Puisque dans ce danger tes pleurs l'on adouci :

815   Quoi ! Ce brave Bassa, cette me grande et forte,

Se laisse pouvanter aux huissiers de la porte ?

Une terreur soudaine a fig tout son sang.

Il en frissonne encor, il en parat tout blanc ;

Mais puis qu'on le remarque entre ceux qui murmurent

820   Il faudra que sa fuite, ou la mort le rassurent.

Retourne voir Osman, ce hros glorieux.

Qui tire point nomm des larmes de tes yeux.

Va l'adorer encore, et par ta flatterie

Modre adroitement l'excs de sa furie ;

825   Suis-le vers le grand Caire avecque ses mignons,   [ 9 Mignon : Signifie aussi, favori, soit en terme d'amiti, soit d'amour. Le plupart des Princes ont des mignons, des favoris qui les gouvernent. [F]]

De peur d'tre touff comme tes compagnons :

vite sagement tout accident funeste,

Mais ne me vois jamais.

SELIM.

Apprenez donc le reste.

Madame, vous saurez qu'loign de la peur,

830   Je n'ai jamais manqu ni de foi, ni de cour.

coutez-moi de grce.

LA FILLE DU MUFTI.

Et que me peux-tu dire ?

SELIM.

Que seul j'ai relev la gloire de l'Empire,

Qu'Osman est en pril et que, ce mme jour,

Quelque grand changement fera voir mon amour.

LA FILLE DU MUFTI.

835   Ne tiens point ces propos ; ta vanit me blesse,

Dis plutt que tes pleurs feront voir ta faiblesse.

Va, va, par ma vengeance, galant son mpris,

J'aurai de ce beau coup et la peine et le prix.

Il apprendra bientt, par une fin tragique,

840   Que j'aspire l'honneur d'une fille hroque.

Il saura qu'aujourd'hui mon cour s'lve bien

Au dessus de mon sexe et possible du sien :

J'ai des pressentiments, quoi que Slim me jure,

Que cette seule main vengera mon injure.

SELIM.

845   Mais, Madame, coutez.

LA FILLE DU MUFTI.

  Ha ! Je n'coute rien.

SELIM.

Madame, je tairai ce que vous savez bien,

Ce dsespoir d'Osman, cette audace effroyable,

Dont encor la grandeur me parat incroyable.

Apprenez seulement que lorsqu'il est sorti,

850   J'tais dans la mosque avecque le Mufti :   [ 10 Mufti : C'est la chef de la religion mahomtane, rsidant Constantinople. Le Mufti est le souverain interprte du Coran, qui dcide les quesiton de la Loi. [F]]

Qui, pour mieux appuyer ce coup de consquence,

Animait nos Bassas par sa vive loquence,   [ 11 Bassa : ou bacha. On peut dire l'un ou l'autre. C'est un officier en Turquis qui a le commandement dans une province, ou qui en a le gouvernement. [F]]

Excitait tout le peuple et lui donnait horreur

Des dangereux conseils qu'embrasse l'Empereur :

855   Dj de tous cts la populace instruite

De ses mauvais desseins, du complot, de sa suite,

Murmurait dans le Temple et parlait hautement

Contre la cruaut de son gouvernement :

Alors qu'un janissaire approchant avec peine,

860   Tout couvert de sueur, comme tout hors d'haleine,

Aborda votre pre et lui vint annoncer,

Ce qui tout en public se venait de passer.

Et comme Osman superbe et tout enfl de gloire

Rentrait dans le srail aprs cette victoire,

865   Et de son bel exploit laissait nos mutins

Avec confusion sur la place tonns,

Nous y marchons, Madame, et votre pre mme

Vient pour les rassurer dans ce pril extrme,

Leur reproche tout haut, comme une trahison,

870   Cette docilit contraire la raison.

Ce lche abaissement devant une puissance

Qui pour nous exposer, nous soustrait sa prsence,

Et transportant ailleurs son sige et ses trsors,

Ne laisse que sa haine en ces funestes bords.

875   Ses propos sont gots, sa voix est un tonnerre

Qui rveille l'audace au cour des gens de guerre.

Lors, deux bassas et moi courons de rang en rang,

Et de termes pareils leur chauffons le sang,

Mettons devant leurs yeux de nouvelles images,

880   De tant d'affronts reus, de mpris et d'outrages,

Et faisant contempler ces soldats troubls

Leurs tristes compagnons sur le champ trangls,

Leur tons le respect qu'ils ont pour la personne

D'un qui les extermine, ou qui les abandonne.

885   Les Janissaires lors reprennent leurs esprits

Et les armes en main poussent de nouveaux cris ,

Marchent vers le srail d'une vitesse prompte

Et se promettent bien de rparer leur honte :

Moi, je marche leur tte et leur parle toujours,

890   Afin que leur ardeur s'chauffe mon discours.

Quoi qu'on puisse opposer des troupes si fortes,

Nous allons du srail faire enfoncer les portes.

LA FILLE DU MUFTI.

Comment, de but en blanc, sans lui faire savoir

Que l'on s'apaisera s'il fait mieux son devoir ?

SELIM.

895   Madame, votre Pre est un grand politique :

De trouver un prtexte il sait bien la pratique.

Deux articles devant lui seront exposs

Et nous savons fort bien qu'ils seront refuss.

Sur ce premier refus, notre effroyable ligue.

900   De mme qu'un torrent qui renverse une digue,

Et va du laboureur dtruire le travail.

Ira du mme pas enfoncer le srail.

LA FILLE DU MUFTI.

Pour conjurer bientt cette grande tempte,

Osman n'aura qu' faire un signe de la tte.

905   L'avantage, Slim, n'est pas donn des Cieux

De pouvoir soutenir les regards de ses yeux.

SELIM.

Vous le verrez.

LA FILLE DU MUFTI.

Va donc sans tarder davantage.

Profite bien du temps, poursuis ce grand ouvrage :

L'occasion est chauve et prompte s'loigner,

910   Aussitt qu'elle s'offre, il la faut empoigner ;

Mais encor que Selim avecque diligence,

Au hasard de prir travaille ma vengeance.

C'est gnreusement, qu'il se souvienne bien

Que pour tous ses travaux je ne lui promets rien.

SELIM.

915   Tu ne me promets rien pour un si grand service ?

C'est par ingratitude ou c'est par artifice :

le n'ai qu' trauailler, pour en venir bout,

Tu ne me promets rien ; mais je me promets tout.

ACTE IV

SCNE PREMIRE.
Osman, Lodia, Prcepteur.

OSMAN.

M'embarquer la hte ? Il ne sera pas dit

920   Que ce nouveau murmure ait eu tant de crdit,

Et que pour viter des rumeurs populaires,

Un Sultan soit de nuit pass dans ses galres.

Quoi, dans cette faiblesse Osman pourrait tomber ?

Non, non, il veut partir et non se drober.

925   Il faut que la trompette en tous lieux retentisse,

Et que de mon dpart le peuple elle avertisse.

Je veux sortir au pas, et voir si sans effroi

Quelqu'un entreprendra de parler contre moi ?

Le Bassa de la mer sans sujet apprhende,

930   IL n'a pas digr les choses qu'il me mande ;

Et ce zle qu'il n'a que pour ma sret.

Doit tre plus jaloux de mon autorit.

Je ne suis pas aussi rsolu de le croire,

Je prendrai seul le soin de conserver ma gloire

935   Dis-lui qu' mon gard les affaires vont bien :

Tandis qu'il se repose et qu'il ne craigne rien.

Aprs avoir remis la troupe mutine,

Je pourrai m'embarquer demain l'aprs-dne.

Qu'il tienne cependant ses soldats sur la mer ;

940   Afin que les forats soient tous prts ramer ;

Et toi, qui pris toujours soin de ma nourriture

Viens me donner conseil dessus cette aventure !

Et sans dissimuler dis moi ton sentiment

Sur l'tat de ce trouble et de mon partement,   [ 12 Partement : Action par laquelle on part, et on quitte un lieu pour aller en un autre. [F]]

945   Parle et sans me flatter.

LODIA.

  Seigneur, ton grand courage

S'accrot dans le pril et dpite l'orage ;

Mais la fureur des vents, l'orgueil des flots mutins

Font souvent faire bris aux plus heureux destins;

Et c'est pourquoi, Seigneur, toutes les sages testes

950   Avec discrtion respectent les temptes :

Tempre s'il te plat la force de ton cour.

Qui de tout, en tous lieux, veut demeurer vainqueur.

Et mnage un peu mieux le cours de cette vie.

Dont Alexandre mme eut soupir d'envie.

955   Garde mieux ta personne et n'expose pas tant

Ces trsors qu'un malheur peut perdre en un instant.

Tu sais que ta milice est toute mcontente.

Et qu'elle est en fureur autour de toi flottante :

S'il faut qu'elle s'lve une seconde fois.

960   Elle te peut porter en de mauvais dtroits ;

L'Histoire te conseille et si tu la contemples.

Beaucoup de tes aeux te fourniront d'exemples :

Qui s'tant mal conduits ou s'tant mal gards,

Par ces soldats mutins ont t dgrads ;

965   Et pour s'tre conduits par de mauvaises traces,

Avec confusion sont morts dans leurs disgrces.

Seigneur, dessus ce point je ne te flatte pas,

Demeure s'il te plat, ou bien hte tes pas.

Oppose ta puissance ce torrent terrible.

970   Si tu crois en avoir un succs infaillible;

Sinon dtourne-toi pour le laisser passer.

De peur que sa fureur vienne te terrasser.

OSMAN.

Le sang ce discours au visage me monte,

Je partirais pour vivre et vivre avecque honte,

975   Et je serais par l rduit honteusement,

porter d'Empereur le titre indignement :

Quoi, des soldats mutins, sans cour et sans conduite,

M'obligeront prendre une honteuse fuite,

Je craindrais leurs clameurs, je craindrais leur abord,

980   Moi qui dans les combats n'ai pu craindre la mort,

Moi, qui portant mes pas aussi loin que mes pres,

Ai sem la terreur sous les deux hmisphres,

Je serais branl par ces fils de chrtiens,

Qu'un opprobre odieux met au nombre des chiens :

985   Quand ils s'assembleraient, cette canaille mue

Ne pourrait soutenir un clat de ma vue :

Puis, que ferait le peuple en cette occasion,

Se voudrait-il mler dans la sdition ?

Serait-il aveugl jusqu' me mconnatre,

990   Lui qui m'a vu rgner aprs m'avoir vu natre ?

Pourrait-il oublier l'honneur de nos aeux

Dont la grandeur encore clate dans nos yeux?

LODIA.

Non, non, Seigneur ! Ton peuple est selon l'ordinaire,

D'une humeur pacifique, et douce, et dbonnaire.

995   Il pense son trafic, il pense son travail

Et sait qu'il vit en paix par l'ordre du srail;

Que sans l'autorit d'un sultan juste et sage,

Ses femmes et ses biens seraient mis au pillage,

Et qu'il serait port dans d'extrmes dangers

1000   Par nos propres soldats ou par des trangers :

Il est tout alarm de ces rumeurs publiques

Et de se voir contraint de fermer ses boutiques ;

Mais quoi que de son Peuple Osman soit fort aim,

Qu'est-ce que peut tenter ce peuple dsarm ?

1005   Pour abattre aujourd'hui l'orgueil du janissaire,

Un secours plus puissant te serait ncessaire.

OSMAN.

Je n'ai pour arrter tous ces braves guerriers

Qu' faire du srail armer les officiers ?

LODIA.

Un autre expdient me vient la pense,

1010   Contre quelqu'un des tiens cette troupe est pousse ?

L'honneur de tes bienfaits irrite son courroux.

De tout ce qui la fche elle se prend nous.

Saoule de notre sang cette race mutine,

Qui porte en ton tat une ardeur intestine :

1015   Nous serons trop heureux t'exprimant notre foi,

De servir de victime et de mourir pour toi.

OSMAN.

Comment, pour contenter ces troupes criminelles

Nous abandonnerions nos serviteurs fidles?

Nous aurions trop d'horreur de cette lchet,

1020   Lorsque nous les perdrons, nous perdrons la clart.

Mais que me veut ma soeur les yeux couverts de larmes ?

SCNE II.
La Sultane Soeur, Osman, Lodia.

LA SULTANE.

Seigneur, tout est perdu ; vingt mille hommes en armes

Menacent le srail et viennent fondre ici !

Tu les verras bientt.

OSMAN.

Ils nous verront aussi ;

1025   Mais du cours de tes pleurs essuye un peu la trace,

Car c'est une faiblesse indigne de ta race.

LA SULTANE.

Seigneur ! Souffre mes pleurs dans ce mortel effroi

Sachant que je ne pleure et ne crains que pour toi !

S'il fallait qu'aujourd'hui tu fusses dans le Caire,

1030   L'image de la mort ne m'tonnerait gure ;

Mais te voyant ici dans un grand embarras,

Ayant de tous cts des mutins sur les bras,

Te sachant assig de toute une milice,

Je m'afflige Seigneur ! Avec quelque justice :

1035   Tu n'as fait qu'chapper de l'orage pass,

Et je vois qu'aussitt il est recommenc !

LODIA.

J'ai peur que le Mufti dont toute la famille

S'intresse au mpris qu'on a fait de sa fille,

Par un trait de vengeance en cette occasion,

1040   N'ait rveill le trouble et la sdition,

Et retordant la Loi d'une subtile adresse,

N'en explique les points pour nuire ta Hautesse.

LA SULTANE.

On dit que consult par ces mutins arms.

Il crit des billets dont ils sont anims,

1045   Et qu'au lieu qu'il devrait leur imposer silence,

Ce mchant en raison fonde leur insolence.

Par ses crits, Seigneur ! comme par ses discours

la fureur passe il donne un plus grand cours.

OSMAN.

Si ce vieux hypocrite excite ma colre,

1050   Par le chef glorieux d'Acmat qui fut mon pre,

Bien que parmi le peuple on le rvre tant,

Je lui ferai voler la tte en un instant.

Et par l ferai voir au peuple de la Thrace,

ce vers il se fait grand bruit derrire le Thtre.

Qu'un trpas violent suit de prs ma menace,

1055   Et que le chtiment ne peut jamais manquer

quiconque entreprend de me venir choquer.

Mais quel grand bruit dj vient frapper nos oreilles ?

Ose-t-on nous troubler par des rumeurs pareilles ?

Dpche de ma part, va t'en leur ordonner

1060   De garder le silence, ou de s'en retourner :

Si de ce mandement ils n'ont aucune crainte,

J'irai sur le balcon pour entendre leur plainte.

SCNE III.
Un Capigi, Orcane, Mamud, Slim, Compagnie de Soldats.

CAPIGI.

Musulmans, qui vous meut ? Qui vous met en fureur

Que pretendez-vous?

ORCANE.

Parler l'Empereur.

MAMUD.

1065   Nous lui voulons parler et prtendons encore

L'informer sur le champ des choses qu'il ignore.

CAPIGI.

Possible vos soupons vous le font figurer ?

SELIM.

Oui, de ce qu'il ignore ou qu'il veut ignorer,

D'un dangereux Conseil qui va perdre l'Empire,

1070   S'il ne fait pour Osman quelque chose de pire.

CAPIGI.

Parlez de l'Empereur avec plus de respect.

SELIM.

Nous savons comme toi ce qui nous est suspect,

Nous connaissons fort bien cette fausse fentre,

D'o souvent en secret il nous oit sans paratre ;

1075   Mais ce n'est plus le temps de surprendre les siens,

L'excs de ses rigueurs relche nos liens,

Et son camp glorieux, qu'il maltraite et qu'il brave,

Ne saurait plus souffrir qu'on le traite en esclave.

Nous voulons promptement lui donner des avis.

ORCANE.

1080   Et si nous prtendons encor qu'ils soient suivis.

Osman parat en un Balcon.

MAMUD.

Ouvre donc cette porte avant que l'on t'en presse :

SELIM.

Ouvre, ouvre vitement!

CAPIGI.

Vous voyez sa Hautesse.

SCNE IV.
Osman, Orcane, Slim, Mamud.

OSMAN.

Qui vous fait assembler pour me donner conseil ?

L'ombre est-elle en tat d'clairer le soleil ?

1085   Et ceux dont le reproche a diffam la vie,

Doivent-ils se mler de calmer mon envie ?

Vous tes-vous mus en fuyant les combats,

Pour voir si votre sens vaut mieux que votre bras ?

Et si pour rtablir les affaires publiques

1090   De fort mauvais soldats seront bons politiques ?

Il fait beau voir ici ces enfants de tribut,

Qui de tous les humains sont le dernier rebut,

Nous empresser ainsi de leurs vaines requtes,

Eux dont la lchet retarde nos conqutes :

1095   Ne leur souvient-il plus qu'au temps qu'il faut marcher

Notre Hautesse mme a peine les chercher ?

Lorsqu'il faut ravager d'trangres provinces,

Porter nos allis, ou chtier des Princes

Et rendre cet Empire un service important,

1100   Leur Corps si paresseux ne se hte pas tant.

En ces occasions, ces gens qui font les braves,

Se tiennent jour et nuit enferms dans des caves :

S'enivrent en secret, n'osent se faire voir.

De crainte de rpondre la voix du devoir.

1105   De peur de partager une gloire immortelle,

S'ils marchaient sur mes pas o l'honneur les appelle.

Avez-vous oubli combien les Polonais

En une lune ou deux vous ont battus de fois ?

Mais en nombre ingal, sans nulle rsistance.

1110   Et mme sans garder de rang ni de distance.

Sans redouter la honte et d'autres chtiments

Et sans prter l'oreille nos commandements.

Allez, hommes sans cour ! Sortez, lche canaille !

Tmoignez votre audace au front d'une bataille,

1115   Opposez-vous alors nos mauvais destins,

Et dans un plein repos faites moins les mutins.

Rglez vos actions, Milice imprudente !

Et non les volonts d'une me indpendante

Dont votre lchet soutient mal l'intrt,

1120   Et qui peut librement faire ce qu'il lui plat :

Vous excitez en vain cette rumeur mutine,

Lorsque je veux partir pour la Sainte Mdine :

Vers le sacr tombeau je porterai mes pas,

Que vos sditions ne retarderont pas.

ORCANE.

1125   Seigneur, accorde-nous un moment d'audience,

Donne-toi pour ta gloire un peu de patience !

Nous avons quelque chose te reprsenter.

CAPIGI.

Silence, le Sultan fait signe d'couter.

ORCANE.

Seigneur, qui des grands Rois es le matre ou l'arbitre !

1130   Qui te nomme un Soleil, te donne un juste titre;

Mais comme l'on connat et comme nous voyons,

De cet astre brillant nous sommes les rayons :

Puisque notre valeur exprime sa puissance

Et fait sentir sa bonne ou mauvaise influence.

1135   Nous pouvons dire aussi que l'Empire est un corps

Compos de cits, d'hommes et de trsors.

Et que pour lui fournir des forces ncessaires

Nous sommes aujourd'hui ses nerfs et ses artres :

Toi, Seigneur, es son Chef qui le dois gouverner,

1140   Rgler ses mouvements et non l'abandonner!

Car c'est en cet emploi que ta vertu parfaite

Doit hautement rpondre la Loi du Prophte.

Ne te souvient-il plus lors que sur nos pavois

Nous t'levmes haut en te donnant nos voix;

1145   Quand notre lection vint avec la puissance

Avantager ainsi l'ordre de ta naissance :

Nous ne t'avons lu que pour nous bien traiter,

Pour payer nos travaux et non pour nous quitter,

Et les douleurs aussi que nous avons senties,

1150   C'est de quoi ce grand chef rompt avec ses parties.

Et suivant d'un dpit le mouvement ardent.

Va par un prompt dpart se perdre en nous perdant.

Seigneur, pour dsoler nos troupes plores.

Tu fais semer partout des raisons colores.

1155   De prtextes divers appuyant ton courroux,

Tu blmes notre corps et tu te plains de nous !

Tu dis qu'en la Pologne, o ton dsir aspire,

Nous avons raval la Gloire de l'Empire,

Que nous avons pli devant les Polonais,

1160   Sans vouloir couter tes ordres ni ta voix ;

Seigneur, quand de faillir nous serions incapables,

Voulant nous accuser, tu nous rendrais coupables ;

Mais sur ce braVe fait ta vue intent,

Crois moins ta colre et plus ta bont.

1165   Pense mieux la chose et ta noble indulgence

teindra dans ton cour tout dsir de vengeance.

Quand tu fis ce voyage trange et malheureux,

Manquas-tu de soldats braves et gnreux ?

Une histoire fidle en a cont cent mille

1170   Victimes en ces lieux d'un projet inutile,

D'un dessein qui pour toi semblait un peu trop bas

Et que les gens de bien ne te conseillaient pas ;

Nous ne manqumes point dans ce triste voyage

D'ardeur pour te servir, de force et de courage :

1175   Si nos armes alors eurent peu de bonheur,

L'on y vit de la perte et non du dshonneur :

Et le Niester superbe a trop fait de trophe

D'une troupe turquesque en ses flots touffe :

Toutefois l'ennemi, dont tu dis les exploits,

1180   Serr de tous cts et rduit aux abois,

D'une milice faible, et lche, et mprise,

Reut pourtant la paix qui lui fut impose ;

Cinq articles nouveaux de son Prince accepts

Dcouvrent clairement qu'ils furent les dompts,

1185   Pourquoi donc aujourd'hui ta Hautesse anime

Nous doit-elle traiter en dserteurs d'arme ?

Et veut-elle en fuyant nous rduire la faim.

Lorsqu'elle est oblige nous donner du pain ?

Pourquoi faut-il, Seigneur ! Employer l'artifice

1190   Pour tromper auJourd'hui ton peuple et ta milice ?

Quoi ? Feindre pour la Mecque un voeu de saintet;

C'est te trahir toi-mme avec impit !

Et c'est prendre tmoin la puissance divine

D'une mauvaise foi que Byzance devine,

1195   Et qui sous la couleur d'un voile spcieux

A paru ds l'abord toute claire nos yeux.

Nous savons bien, Seigneur ! que ce plerinage

Est vraiment une fuite et non pas un voyage :

Il ne faut point user de serments superflus ;

1200   On voit bien que tu pars pour ne revenir plus.

Tu n'as rien oubli de toutes tes richesses ;

On en a vu remplir un grand nombre de caisses,

Et le soin d'emporter tes plus riches trsors

T'a fait mme passer jusqu'au sjour des morts.

1205   L'me du grand Acmat dans une vote obscure,

Si l'on en croit les tiens, en a fait un murmure,

S'est plainte bassement de quoi l'on est entr

Pour ter une enseigne son turban sacr :

Et mme t'a repris, par des songes funestes,

1210   Du dessein que tu fais d'abandonner ses restes.

Quitte donc cet objet qui t'est pernicieux,

Et qui peut t'attirer la colre des Cieu x;

Et pour mieux conserver ta gloire et ta couronne,

Sois un peu moins facile aux conseils qu'on te donne :

1215   Reconnais le danger o ce charme t'a mis,

Et discerne les tiens d'entre tes ennemis ;

C'est ce que notre corps en larmes te demande.

MAMUD.

Et les ttes des trois qu'il faut que l'on nous rende.

Pour nous voir la fin d'un si grand dplaisir,

1220   Il faut que nous ayons celle du grand Vizir,

Celle du secrtaire et celle de ce tratre

Qui s'est rendu si riche en drobant son matre.

OSMAN.

Leur audace tel point ose se drgler !

O sont des Capigis qu'on les aille trangler.

ORCANE.

1225   Ne ferme plus l'oreille nos justes requtes !

Seigneur, fais sur le champ qu'on nous donne ces ttes

Si tu ne satisfais nos dsirs promptement,

Nous irons les saisir dans ton appartement.

LODIA.

Quoi ? Parler la porte avec tant d'insolence ?

1230   Musulmans, l'Empereur vous impose silence !

Il est temps de vous taire et de vous retirer.

SELIM.

Non pas sans le revoir, et sans te dchirer ;

Monstre, qui te nourris des misres publiques,

Et t'enrichis toujours par des moyens obliques.

1235   Qu'on tire sur ce tratre ! Il a beau se cacher,

D'entre les bras d'Osman nous l'irons arracher.

Donnons, mes Compagnons ? Cette affaire avance

N'a pas lieu maintenant d'tre plus balance :

C'est trop indignement se laisser rebuter.

1240   C'est assez discourir ; il faut excuter.

Mamud, pour consoler tout le camp qui soupire,

Ordonne de l'attaque et que le canon tire.

ACTE V

SCNE PREMIRE.

OSMAN, seul.

Fortune ! Nymphe inconstante,

Qui, sur une conque flottante,

1245   Fais tourner ta voile tout vent !

Auras-tu pour Osman des outrages sans nombre ?

Il est si fort chang que ce n'est plus que l'ombre

De ce grand Empereur qu'il fut auparavant.

     

Le dsordre de la licence

1250   Qui choque aujourd'hui ma Puissance,

N'eut jamais de comparaison.

On ne voit en ce lieu que sang et que tueries,

On brise le srail, et le feu des furies

Se porte sans respect jusqu'en cette maison.

     

1255   D'ici la raison est bannie,

Le cours d'une aveugle manie

N'y reconnat plus le devoir.

En ces extrmits quel secours dois-je attendre ?

Mes amis sont teints, ce n'est plus rien que cendre,

1260   Et tous mes ennemis accroissent leur pouvoir.

     

Monstres ennemis du mrite,

Et que son bel clat irrite !

Finirez-vous par mon trpas ?

Et vous, chers serviteurs, honorables victimes,

1265   Dont la fidlit passe pour des grands crimes,

Mourrai-je du regret de ne vous venger pas ?

     

Rien n'est gal ma disgrce :

Le malheur me suit la trace,

Je ne sais plus o me guider,

1270   Je me trouve accabl de soucis et de peines ;

Et qui ne connat point les misres humaines,

Pour en voir le tableau n'a qu' me regarder.

     

Mon turban n'a plus sa couronne :

Son clat pompeux environne

1275   Le front d'un Dervis hbt.

Mustapha l'insens m'te mon hritage,

Tout le monde me quitte et pour tout avantage

Je n'ai que ma valeur qui ne m'a point quitt.

     

Mustapha proclam prendrait une couronne

1280   Sur la tte d'Osman ? D'Osman ? Cela m'tonne.

Si les fils d'Ismal, dont le camp glorieux

Parat tantt vaincu, tantt victorieux,

Avaient en nos combats le sort si favorable

Que leur prosprit me rendit misrable :

1285   Encor qu' leur progrs je me visse immol

Ce malheur clatant me rendrait consol ;

J'y verrais pour le moins quelque ombre de justice ;

Un beau coup me ferait tomber au prcipice.

Si c'tait Ladislas, que j'ai vu quelquefois

1290   Combattre au premier rang dans de fameux exploits,

Et montrer aux prils un courage intrpide,

Que pousse la valeur et que la gloire guide :

Je ne trouverais pas mon sort trop inhumain.

Je dirais : je pris ; mais d'une belle main.

1295   Et le bras glorieux sous lequel je succombe,

De ses propres lauriers peut honorer ma tombe.

Mais que je sois dtruit, mais que je sois chass,

Par un homme idiot, par un oncle insens,

Qui s'est rduit lui-mme en un lieu solitaire,

1300   Qui ne saurait parler, ni ne saurait se taire ;

Qu' ce Prince hbt l'Empire soit offert,

C'est un nouveau Ddale o ma raison se perd :

C'est un accablement o toute ma constance

Ne saurait opposer assez de rsistance,

1305   Je ne puis dmler un noeud si fort confus,

Je m'y vois, je m'y cherche, et ne m'y trouve plus.

Toutefois, quelque espoir flatte encore mon me.

Ussin Bassa me garde un zle tout de flamme ;

Il peut encor pour moi quelque ligue former

1310   Avec son confident le Bassa de le Mer.

Il faut que j'aille voir ce couple si fidle

Qui soutiendra ma chute et prendra ma querelle :

Il faut mettre l'preuve une longue amiti.

Que peuvent augmenter les traits de la piti.

1315   Cieux ! Qu'est-ce que je vois ! Cette fille importune

Accrot par son objet ma mauvaise fortune.

Ne prenons pas la route o ses pas sont tourns.

Ou passons promptement, le mouchoir sur le nez.

SCNE II.
La Fille du Mufti, Osman, Fatime.

LA FILLE DU MUFTI.

Arrte, digne Prince ! Autant que misrable,

1320   Sois civil qui plaint ton sort si dplorable,

Et salue, en passant, la fille d'un Mufti

Qui de tant de malheurs t'aurait bien garanti ;

Si tu n'eusses troubl la paix de sa famille,

En faisant un clat au mpris de sa fille ;

1325   Si ton orgueil trop grand eut un peu respect

L'clat de ses vertus et de sa saintet ;

Tes jours auraient le calme au lieu de la tempte,

Le diadme encor brillerait sur ta tte,   [ 13 Diadme : C'tait autrefois un bandeau royal de tissu de fil, de laine, ou de soie, qui tait la marque de la royaut, parce que les rois s'en ceignaient le front pour laisser le couronne aux Dieux. [L]]

Et le sacr respect de la religion

1330   Prendrait tes intrts en cette occasion.

Mon pre affermissant sur ton front la couronne

Maintiendrait le respect qu'on doit ta personne :

Avant que de la sorte on t'ost assaillir

La Loi de Mahomet viendrait dfaillir.

1335   Dans tes mauvais succs tu vois ton injustice;

Tu vois quel est le tort que t'a fait ton caprice.

Que me peux-tu rpondre en ce funeste jour ?

OSMAN.

Que je trouve mes maux plus doux que ton amour.

LA FILLE DU MUFTI.

J'aurais par mon amour affermi ta puissance.

OSMAN.

1340   Ce mal aurait possible accabl ma constance.

LA FILLE DU MUFTI.

Mon amour en ta bouche un mal se peut nommer !

OSMAN.

Je penserais plutt mourir qu' t'aimer.

LA FILLE DU MUFTI.

Seigneur ! Par ces rigueurs tu punis mon audace,

Qui trop insolemment s'attache ta disgrce :

1345   Aussi, t'oser blmer durant cette saison,

C'est manquer de courage autant que de raison.

Pardonne-moi ce crime, Prince magnanime !

Si ce premier transport peut passer pour un crime,

Tu sais bien que mon sexe a trop de vanit

1350   Pour tre sans dpit quand il est rebut ;

Mais je tiendrais pourtant mes pensers condamnables

S'ils osaient insulter au sort des misrables.

Si la publique voix d'une aveugle fureur

N'avait point tes yeux fait un autre empereur,

1355   Si ton autorit reprenait la licence,

Si le Srail encor tait en ta puissance,

Et qu'on t'en vit sortir en glorieux vainqueur,

Je prendrais un poignard pour te percer le coeur.

Et faire voir tous par l'effet de ma haine

1360   Que je mrite bien d'tre Sultane Reine :

Mais aujourd'hui, Seigneur, te voyant dtrn,

Mal voulu des soldats, des tiens abandonn.

Sans crdit, sans amis, et mme sans retraite,

Je suspens ma vengeance et notre paix est faite.

1365   Mon cour en tes malheurs trouve si peu de droit,

Qu'il irait s'opposer qui te poursuivrait,

Te servant de bouclier dans cette violence

Pour prserver ton sein des traits que l'on te lance :

Mais sur ces sentiments ne t'imagine pas

1370   Que ta grandeur passe eut pour moi des appas.

Je trouvais ta personne encor plus prcieuse

Et je ne t'aimais point comme une ambitieuse.

De peur que ton esprit ne soit en quelque erreur,

J'aimais Osman lui-mme et non pas l'Empereur,

1375   Et je considrais en ta noble personne

Des brillants d'autre prix que ceux de ta couronne.

Si les dcrets du Ciel, si l'ordre du Destin

Avaient mis sous mes lois les climats du matin ,

Et si, par des progrs o ta valeur aspire.

1380   Le Danube et le Rhin coulaient dans mon Empire,

Osman de ces tats serait matre aujourd'hui ;

Il n'aurait qu' m'aimer et tout serait lui.

Ne fut-il qu'un Soldat vtu d'une cuirasse,

N'eut-il rien que son cour, son esprit et sa grce,

1385   Et mon me serait encore au dsespoir

De n'avoir rien de plus pour mettre en son pouvoir.

OSMAN.

C'est assez, c'est assez, n'en dis pas davantage !

Un si tendre propos amollit mon courage,

J'ai besoin qu'il soit ferme en l'tat o je suis.

1390   Et ces traits de ton zle augmentent mes ennuis.

LA FILLE DU MUFTI.

Mon zle est grand, Seigneur ! et souhaite ta gloire.

OSMAN.

L'assiette o je me vois m'oblige de le croire ;

Mais Osman moins que toi se trouve intress.

Ne me retarde plus. Adieu ! Je suis press.

LA FILLE DU MUFTI.

1395   Mais o vas-tu, Seigneur ! dlaiss de la sorte ?

Tu cours ton trpas.

OSMAN.

Il n'importe, il n'importe.

LA FILLE DU MUFTI.

Veuille te retirer en cet appartement.

On te cherche partout.

OSMAN.

Nullement, nullement.

LA FILLE DU MUFTI.

Ta tte est mise prix, ne t'expose donc gure.

OSMAN.

1400   Au plus hardi marchand, je la vendrai bien chre.

SCNE III.
La Fille du Mufti, Fatime.

LA FILLE DU MUFTI.

Ha ! Le cour insensible, ha ! Le cruel qu'il est,

Sa cruaut me tue et sa vertu me plat :

Il ne me peut souffrir, il me hait, il m'abhorre;

Il me quitte, il me fuit, et si je l'aime encore.

1405   Sultan malheureux ! On va dessus tes traces.

On va par ton trpas terminer tes disgrces,

Et ton cour qui parat et si grand et si haut

Ne pourra soutenir un si puissant assaut.

Je vois ta rsistance et vois ton cimeterre

1410   Faire voler d'abord quelques testes par terre;

Mais il faudra subir les lois de ton malheur,

Et qu' la fin le nombre accable la valeur :

Il faudra que des tiens la fureur sans seconde

Donne une nuit dernire aux plus beaux jours du monde.

1415   Pourquoi t'ai-je revu, Prince trop glorieux ?

Que n'ai-je t pour toi sans oreille, sans yeux,

Sans orgueil, sans courroux, sans esprit, sans adresse,

Sans soupirs et sans pleurs, ou plutt sans tendresse ?

Pourquoi de ton objet me laissai-je toucher ?

1420   Ou pourquoi n'es-tu pas plus tendre qu'un rocher ?

Pourquoi ta cruaut n'est-elle point capable

D'tre pour mon sujet un peu moins qu'implacable ?

Je te suivrais partout dans ce pressant danger,

Soit pour te secourir, ou soit pour te venger :

1425   Et si toute esprance enfin tait perdue

J'aurais au moins le bien de prir ta vue.

De marquer de mon sang la grandeur de ma foi,

Et de dire en mourant : Osman, je meurs pour toi !

D'un courage constant je meurs pour ta querelle.

1430   Et je ne voudrais pas que ma mort fut plus belle :

Souviens-toi, que toi seul eus droit de me charmer,

Que je cesse de vivre et non pas de t'aimer.

FATIME.

Ha Madame ! Arrtez ces larmes et ces plaintes,

Possible son salut dissipera vos craintes.

LA FILLE DU MUFTI.

1435   Ha Fatime !

FATIME.

  Jamais je n'ai bien su comment

Ce feu dans votre sein s'prit si vivement :

Et si ce souvenir n'accrot votre martyre,

Dites-m'en quelque chose.

LA FILLE DU MUFTI.

Ha ! Le puis-je bien dire

Sans rougir, sans frmir ? Le puis-je dire, Dieux !

1440   Tout ce mal m'est venu d'avoir ouvert les yeux !

Un bruit avantageux en ma triste mmoire

Avait dj trac mille traits sa gloire.

Lorsque par sa prsence et sans aucun dessein

Il se grava lui-mme au milieu de mon sein.

1445   En un jour triomphant, je le vis, ce Monarque

Dont le sort glorieux semble braver la Parque,

Que le jour tait beau qui me fut si fatal !

Je le vis comme en pompe, il sortait cheval ;

Lorsque pour lever sa haute renomme

1450   Il menait vers le Nord une puissante arme,

Jamais les yeux mortels n'ont rien vu de pareil ;

Il avait de l'clat autant que le Soleil.

Il semblait qu'il marcht pour mettre tout en flamme,

Et ce feu dangereux ne brla que mon me.

1455   J'observai trop ce Prince aimable et redout,

Qui, s'il n'tait la vie, toit la libert.

Tant de charmants appas, de grces, de merveilles

Entrrent par mes yeux comme par mes oreilles;

Que ma raison timide ce premier abord

1460   Laissa ravir mon cour sans faire aucun effort,

Et par tant de vertus et de charmes sduite,

Se porta d'elle-mme quitter ma conduite :

Elle laissa mon me au pouvoir de mes sens,

la discrtion de ces dsirs naissants,

1465   Qui prenant toujours force et croissant toute heure

Ont empir le mal dont il faut que je meure.

quels termes cruels, quel point de malheur,

M'ont rduite depuis ma crainte et ma douleur ?

Mais enfin la douleur plus vivement empreinte

1470   En mon me enflamme a surmont la crainte.

J'ai quitt les soupirs, les pleurs et les regrets.

Pour soulager mon mal par de meilleurs secrets :

En de tranquilles nuits vingt fois je suis alle

Conduite de l'amour, nus pieds, chevele,

1475   En des antres obscurs, aux entrailles des monts,

Pour demander avis et secours aux Dmons :

Mais tout cela sans fruit ; car leur noire puissance

En recevant mes soins trompait mon innocence ;

Enfin, comme l'amour, quand il est bien puissant,

1480   Se rend ingnieux et dvient agissant,

Je me voulus servir de cette aimable fille.

Que la soeur du Sultan prit en notre famille :

Tu sais bien tout le reste, il me souvint de toi,

Je dposai bientt mon secret ta foi,

1485   Avec cette fatale et funeste peinture

Qui causa de nous deux la mauvaise aventure ;

Mais quels hommes de sang, quels horribles coureurs

Avec un si grand bruit augmentent mes terreurs ?

Ha ! Mon espoir se perd et mes craintes s'accroissent,

1490   C'en est fait ; je l'apprends de ces gens qui paraissent.

Ils viennent tout exprs m'en faire le rapport.

Qu'est-ce que vous cherchez ?

SCNE IV.
La Fille du Mufti, Fatime, Mamud.

MAMUD.

Madame, Osman est mort.

C'est de la part d'Orcan que nous venons te dire

Qu'il a perdu la vie aussi bien que l'Empire,

1495   Et ce mme Bassa t'en dirait le dtail,

N'tait que Mustapha le retient au srail ;

Mais de ce grand avis ma bouche s'est charge.

D'o vient que tout  coup sa couleur est change ?

Il semble ce discours que des ennuis pressants

1500   Lui veuillent drober la libert des sens.

Un repentir tardif son courroux succde ;

Mais quoi, cet accident est un mal sans remde ?

LA FILLE DU MUFTI.

Ha ! Fatime !

FATIME.

Ha! Madame!

LA FILLE DU MUFTI.

Osman mort aujourd'hui,

Toute notre esprance est morte avecque lui ;

1505   Mais apprends-moi le reste et de quelle manire

Le Sultan fils d'Acmat a perdu la lumire.

MAMUD.

Madame, il l'a perdue avec tant de valeur,

Que Mustapha lui-mme en a de la douleur ;

Il pleure cette mort, lui qui l'a commande

1510   Et qui d'une fentre encor l'a regarde.

LA FILLE DU MUFTI.

Je m'en tonne fort, une belle action

Apporte ses auteurs bien peu d'affliction ;

Mais poursuis ce rcit !

MAMUD.

Pour vous dire le reste

D'une chose admirable ; autant qu'elle est funeste,

1515   Quand l'Empereur qui vit partout fut proclam,

Osman, de ce grand bruit, ne fut point alarm ;

Mais, travesti pourtant, alla parmi la ville

Faire de ses amis la recherche inutile :

Car les amis de Cour, ces mouches des Palais,

1520   Dans les adversits ne nous suivent jamais :

Et si dans un bon sort leur lchet nous loue,

Leur main dans un mauvais nous jette de la boue.

Peu de gens prirent part son grand dplaisir.

Hormis Ussin Bassa, qu'il fit son grand Vizir.

1525   Honneur infructueux, sans crdit, sans puissance,

Et dont la fin bientt a suivi la naissance :

Il voulait sous ce titre haranguer les soldats,

Leur donner des raisons qu'ils ne recevaient pas ;

Mais ces impatients choqus de son audace

1530   L'ont en moins d'un moment dchir sur la place :

Et ce peuple anim trane encor les morceaux

De son corps misrable travers les ruisseaux.

Tandis Osman le cherche et faisant ceste qute,

Trouve une Compagnie et Slim la tte

1535   D'un mouchoir l'instant il tche se cacher,

Mais Slim reconnat ce qu'il allait chercher ;

Le dcouvre sa troupe et lui criant : Arrte ,

Tient pour le terrasser sa pertuisane prte.   [ 14 Pertuisane : Arme d'hast, qui est une espce de hallebarde qui a un fer plus long, plus large et plus tranchant que les autres. [F] ]

Le Sultan pour cela ne s'pouvante pas,

1540   Met le sabre la main, le vient joindre au grand pas

Et, parant un grand coup avecque la main gauche

Lui met le corps en deux comme une herbe qu'on fauche,

Ensuite, se servant du mme coutelas,

Il fait soudain voler vingt ttes et vingt bras :

1545   Les premiers abattus, il entre dans la presse,   [ 15 Presse : Foule, multitude de personnes qui se pressent. [Ac. 1762]]

Frappe de tous cts et chamaille sans cesse,

Pntre avec le fer jusqu'au septime rang

Et ne donne aucun coup sans rpandre du sang :

De mme qu'un lion press dans ine chasse.

1550   Qui valets et piqueurs, chiens et chevaux terrasse,

Et parat au pril noblement courrouc

En s'adressant toujours ceux qui l'ont bless,

Ainsi le grand Osman, de, del, s'arrte

quiconque parat lui vouloir faire tte.

1555   Et sans dtruire ceux qui semblent s'effrayer,

Il court aux plus hardis et les va foudroyer :

Je crois qu'infatigable en sa propre furie

Il en eut jusqu'au soir fait une boucherie,

Si, tandis qu'il tenait encor le bras hauss,

1560   D'un grand coup par derrire on ne l'eut point bless ;

Mais le sifflant clair d'une tranchante hache

La moiti du bras droit de l'autre lui dtache :

Ds qu'il est dsarm, qu'il est hors de combat,

Chacun se jette lui, par terre l'on l'abat,

1565   Et comme encor d'un bras il lutte dans la fange.

Qu'il en tient quelques-uns qu'avec les dents il mange,

D'autres prennent le temps de le venir charger,

Et lui coupent le col sans courre aucun danger.

LA FILLE DU MUFTI.

brutale furie ! cruaut barbare !

1570   A-t-on pu l'exercer sur un sujet si rare ?

Ainsi donc fut meurtri par des monstres pervers

Le Prince le plus grand qui fut en l'Univers.

MAMUD.

Ce chef si glorieux, cette tte hroque

Est porte au srail sur le fer d'une pique,

1575   On dirait qu'elle jette un regard menaant.

Que d'un feu de vengeance elle claire en passant,

Et l'un de nos Dervis remarque en ce visage

De nos prochains malheurs un assur prsage.

LA FILLE DU MUFTI.

C'est assez, c'est assez, de grce arrte-toi !

1580   On n'a rien fait encore, on ne peut rien sans moi.

Quoi que fidlement ta bouche me raconte,

L'Imprieux Osman vit encor ma honte.

MAMUD.

Osman vivrait encor.

LA FILLE DU MUFTI.

Oui, oui, tu ne sais pas

Qu'un obstacle secret s'oppose son trpas;

1585   De quelque haut exploit dont ta troupe se vante,

Le Sultan n'est point mort, puisque je suis vivante.

Je l'aperois encor noblement dpit

Au retour de Pologne o les siens l'ont quitt.

Quand son grand cour contraint de cacher sa colre

1590   Brle d'un feu secret qui par ses yeux claire :

Je le vois, ce grand Prince, au point d'un partement   [ 16 Partement : Terme vieilli. Acheminement d'un lieu un autre. [L]]

Qui fait connatre aux siens son mcontentement ;

Je l'aperois qui m'aime et qui me perscute,

Qu'il brave les malheurs et qu'il leur sert de butte,

1595   Je vois son port auguste et plein de majest,

Qui relve l'clat d'une mle beaut :

Et vois mme briller, parmi l'air qu'il respire,

La grandeur Ottomane et celle de l'Empire.

On ne l'a pas dtruit, encor qu'on l'ait surpris.

1600   Il nage dans mon sang, il court dans mes esprits ;

Avec son insolence, avec son injustice,

Il subsiste en mon cour ; mais il faut qu'il prisse,

Il mourra sur le champ, cet aimable inhumain.

Qui ne pouvait mourir que d'un coup de ma main.

Elle se donne trois coups de poignard.

MAMUD.

1605   Ha ! Madame, arrtez ! Vous meurtrir de la sorte !

LA FILLE DU MUFTI.

C'en est fait ! C'en est fait !

FATIME.

Ha ! Malheur ! Elle est morte !

Soutenez-la de grce et faites promptement

Qu'on mette nos deux corps dedans un monument.

 


Extrait du Privilge du Roi.

Par Grce et Privilge du Roi, donn Paris le 17 Juin 1647, sign le Brun, il est permis au Sieur Tristan l'Hermite, de faire imprimer une pice de Thtre de sa Composition, intitule Osman Tragdie, et ce pendant le temps et espace de vingt ans entiers et accomplis, commencer du jour qu'elle sera acheve d'imprimer, et dfenses sont faites tous Libraires, Imprimeurs et autres, de l'imprimer peine de trois mil liures d'amende, confiscation des exemplaires, de tous dpens, dommages et intrts, comme il est plus amplement port par lesdites lettres.

Et ledit sieur Tristan a cd et transport le droit de son privilge Guillaume de Luynes, pour en jouir le temps port par icelui.

Les exemplaires ont t fournis, ainsi qu'il est port par le Privilge.

Achev d'imprimer pour la premire fois, le premier Fvrier 1656. Les Exemplaires ont t fournis.


Warning: Invalid argument supplied for foreach() in /htdocs/pages/programmes/edition.php on line 606

 

Notes

[1] Hautesse : Titre d'honneur qu'on donne en ces quartier aux Empereurs d'Orient. [F]

[2] Penser : nom masculin au XVIIme pour pense.

[3] Aga : Terme d'histoire et de relations. Ce mot signifie dans la langue des Mogols, et dans celle des Khovarezmien, un homme puissant, un seigneur et un commandant. Les turcs se servent de ce mot pour signifier absolument un commandant. [F]

[4] Janissaire : Garde du grand seigneur, ou soldat de l'infanterie turquesque. [F]

[5] barber : Raser, couper la barbe.

[6] Capigis : soldat ottoman.

[7] Cimeterre : Grosse pe et pesante, qui ne tranche que d'un cy, et qui est un peu recourbe sur la bout. [F]

[8] Capigi : Gardien portier du srail dans l'empire ottoman.

[9] Mignon : Signifie aussi, favori, soit en terme d'amiti, soit d'amour. Le plupart des Princes ont des mignons, des favoris qui les gouvernent. [F]

[10] Mufti : C'est la chef de la religion mahomtane, rsidant Constantinople. Le Mufti est le souverain interprte du Coran, qui dcide les quesiton de la Loi. [F]

[11] Bassa : ou bacha. On peut dire l'un ou l'autre. C'est un officier en Turquis qui a le commandement dans une province, ou qui en a le gouvernement. [F]

[12] Partement : Action par laquelle on part, et on quitte un lieu pour aller en un autre. [F]

[13] Diadme : C'tait autrefois un bandeau royal de tissu de fil, de laine, ou de soie, qui tait la marque de la royaut, parce que les rois s'en ceignaient le front pour laisser le couronne aux Dieux. [L]

[14] Pertuisane : Arme d'hast, qui est une espce de hallebarde qui a un fer plus long, plus large et plus tranchant que les autres. [F]

[15] Presse : Foule, multitude de personnes qui se pressent. [Ac. 1762]

[16] Partement : Terme vieilli. Acheminement d'un lieu un autre. [L]

 [PDF]  [TXT]  [XML] 

 

 Edition

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Présence par scène

 Caractères par acte

 Taille des scènes

 Répliques par scène

 Vers par acte

 Vers par scène

 Primo-locuteur

 

 Vocabulaire par acte

 Vocabulaire par perso.

 Long. mots par acte

 Long. mots par perso.

 

 Didascalies


Licence Creative Commons