LES DERVIS

VAUDEVILLE EN UN ACTE.

EN SOCIT AVEC M.GERMAIN DELAVIGNE.

THTRE DU VAUDEVILLE. - 2 septembre 1811.

1876.

PAR EUGNE SCRIBE de l'Acadmie Franaise.

PARIS, E. DENTU, LIBRAIRE-DITEUR, PALAIS-ROYAL, 17-19, Galerie d'Orlans.

Paris. - Imp. PAUL DUPONT, rue Saint-Louis, 46, au Marais.


Texte tabli par Paul FIEVRE juillet 2022

Publi par Paul FIEVRE aot 2022

© Thtre classique - Version du texte du 30/04/2024 20:06:49.


PERSONNAGES. ACTEURS.

TAHER, Cadi. M. CHAPELLE.

LLIO, Dervis. M. SEVESTE.

ARLEQUIN, son domestique. M. LAPORTE.

ALI, esclave de Taher. HIPPOLYTE.

CARLE, esclave franais. CARLE.

ISABELLE, esclave de Taher. Melle RIVIRE.

ESCLAVES FRANAIS.

Sculati, pris Constantinople.

Texte extrait de "Proverbes et Nouvelles par Eugne Scribe", Paris Gosselin, 1861. pp. 316-323.


LES DERVIS

Une grotte. ? Il fait nuit.

SCNE PREMIRE.
Llio, Carle, Esclaves franais.

Llio est en costume de Dervis, les autres sont en habit turc. Ils sont tous assis autour d'une table.

LLIO.

Allons, mes amis, encore une rasade.

AIR : C'est du Volnay le plus exquis, (lantara.)

Je suis exil de Paris,

J'ai perdu ma richesse,

Et le corsaire qui m'a pris

M'a ravi ma matresse ;

5   Mais je bois avec mes amis,

Et je sable

Un vin dlectable ;

Quand on boit avec ses amis,

On ne peut regretter Paris.

Bis.

TOUS.

10   Quand on boit avec ses amis,

Et qu'on sable

Un vin dlectable ;

Quand on boit avec ses amis.

On ne peut regretter Paris.

Bis.

CARLE.

15   Je suis l'esclave du Muphti,

Ma place est des plus belles ;

Nous l'aidons boira chez lui

Tout le vin des fidles.

TOUS.

Quand on boit avec ses amis,

20   Et qu'on sable

Un vin dlectable ;

Quand on boit avec ses amis,

On ne peut regretter Paris.

Bis.

CARLE.

C'est fort bien, mais explique-nous au moins tes projets ; qui aurait pu te reconnatre sous cet habit ?

LLIO.

Eh bien ! Mes amis, dites encore que l'habit ne fait pas le moine !

CARLE.

Trve de plaisanteries ! Songe que d'aprs tes avis, nous nous sommes chapps de chez nos patrons, et qu' leur retour, ils pourraient bien...

LLIO.

Vos patrons !... Vous ne les verrez plus.

CARLE.

Que veux-tu dire ?

LLIO, gaiement.

Je vous dlivre.

CARLE.

Toi ! Et comment ?

LLIO.

Je vais vous en instruire.

Ils se lvent.

Moi et Arlequin, mon domestique, nous nous chappons, comme vous le savez, de chez Taher, notre matre, et pour nous drober aux poursuites, nous prenons des habits de dervis. Nous tions sans argent, sans espoir, mais nous nous sommes dit...

AIR : Rions, chantons, aimons, buvons. (Florian.)

Quand on n'a ni bien ni crdit,

25   On ne peut trouver de ressource ;

Mais nous possdons un habit

Qui vaut cent fois mieux qu'une bourse.

Do tous les faux biens dtachs,

Du ciel soyons donc les aptres ;

30   Mourant de faim par nos pchs,

Il faut vivre de ceux des autres.

Alors, prenant bravement notre rsolution,

AIR : La bonne aventure, gu !

Pour temple nous choisissons

Cette grotte obscure,

35   Et des Dervis nous prenons

L'enseigne et l'allure.

Pourvu qu'on nous paye bien,

tous nous disons pour rien

La bonne aventure,

40   gu !

La bonne aventure.

CARLE.

Eh bien !

LLIO.

On accourt en foule ; bientt notre rputation de saintet se rpand dans la ville ; les plus grands seigneurs viennent me consulter. Je mentais hardiment : l'on me crut un prophte ; je donnais peu, recevais beaucoup, et je passai pour un saint homme. Nous avions une somme suffisante ; Arlequin, par mon ordre, achte un petit btiment, qui, cette nuit, nous attend l'entre du port ; il recherche ensuite tous mes compagnons d'esclavage; il vous trouve , vous rassemble, vous amne... et vous voil.

CARLE.

Mon ami, que de reconnaissance ! Partons, rien ne nous arrte.

LLIO.

Un moment... Service pour service, et je puis, je crois, compter sur les vtres.

CARLE.

Parle, nous te sommes tous dvous.

LLIO.

En quittant la France, j'tais amoureux, et par consquent dsol de m'loigner ; vous ftes tmoins de mes extravagances, vous tiez sur le mme vaisseau que moi : eh bien ! Celle que j'aime, qui a reu ma foi, je l'ai retrouve, elle est chez Taher, et, comme nous, elle gmit dans l'esclavage ; le hasard me l'a fait entrevoir la mosque.

CARLE.

Et quelle espce d'homme est ce Taher ?

LLIO.

La laideur, la sottise, la duret, la fraude, avec quelques phrases de morale, voil Taher, le Cadi de village, mon ancien matre, et celui de ma chre Isabelle.

CARLE.

Il fallait parler Isabelle.

LLIO.

Impossible.

CARLE.

La voir.

LLIO.

Impossible... Cependant il faut partir avant que le jour paraisse... N'importe, je la dlivre et je pars avec elle.

CARLE.

Et par quels moyens ?

LLIO.

Les circonstances les feront natre... Mais on vient !... Ne craignez rien, c'est Arlequin.

SCNE II.
Les mmes ; Arlequin, avec une besace trs garnie.

ARLEQUIN.

AIR : Voyage, voyage dsormais qui voudra. (Azmiaa.)

Lorsque je m'en vais la qute

J'entre chez tous les musulmans,

Au nom de notre saint Prophte

45   J'accepte leurs nombreux prsents ;

La prire est puissante

Quand la bourse est pesante.

Si le don n'est pas lourd

Le ciel est sourd.

50   Dans le canton chacun me vante

Et c'est qui m'enrichira.

Me caressera !

M'interrogera ?

Me consultera ;

Bis.

55   C'est moi,

C'est moi,

C'est moi,

C'est moi.

Un moment, donnez tous ensemble, mais parlez l'un aprs l'autre. - Mon pre, comment suis-je avec le Prophte ? - Trs bien ; vos fruits taient dlicieux. - Mon pre, avez-vous song prier pour moi ? - On verra ; vos gteaux d'amandes ne sont jamais assez cuits ; mais donnez toujours, donnez, c'est de l'argent bien plac...

Reprise de l'air.

Mes frres

Bis.

Le ciel vous le rendra.

LLIO.

Eh bien ! Quelles nouvelles ?

ARLEQUIN.

Ah ! Monsieur, les braves gens que ces musulmans !

Il ouvre sa besace et en tire du vin, des fruits, etc.

Quelles provisions ! C'est vraiment dommage de quitter un si beau pays... et ce vin !.... Je gagerais sa physionomie que c'est du vin de France.

60   tous les coeurs bien ns que la patrie est chre !

LLIO.

Eh ! Laisse l cette bouteille, et rponds-moi.

ARLEQUIN.

Non pas, monsieur, non pas.

AIR : Qu'il est mince notre journal. (Anglique et Melcour.) r

Le vin est mon meilleur ami.

Je lui dois le bonheur suprme ;

Sans tre ingrat puis-je aujourd'hui,

Mconnatre celui que j'aime ?

65   Non, rien, ne pourrait m'engager

cacher ma reconnaissance,

En retrouvant chez l'tranger

Une vieille connaissance.

Car il est vieux, Monsieur.

LLIO.

Ah ! Parleras-tu ? Qu'as-tu appris sur Isabelle ?

ARLEQUIN.

Attendez... Attendez... Ce que j'ai appris... Rien... On ne peut pntrer dans la maison de Taher, et partout rgne le plus profond silence. Ah ! Je viens de rencontrer Abou-Hassan, un soldat de la marine... Nous devons louer le ciel qui vous a fait choisir cette nuit pour notre vasion, demain il ne serait plus temps ; aucun btiment ne pourra sortir du port, sans un ordre de l'Agha de la mer.   [ 1 Agha : Chef militaire chez les Turcs. [L]]

LLIO.

Je le savais, et voil pourquoi j'ai ht les prparatifs ; mais comment s'y prendre ?... Comment parvenir Isabelle ? Arlequin, que faut-il faire ?

ARLEQUIN.

Ce qu'il faut faire ?... Il faut... il faut boire ; le vin porte conseil.

LLIO.

Il a raison, Messieurs, c'est du Champagne, du Bourgogne, ne l'pargnez pas.

ARLEQUIN.

Silence ! J'entends du bruit !... C'est quelque pnitent.

ALI, en dehors.

AIR : Ermite, bon ermite. {L'Ermite de Sainte-Avte).

coutez ma prire

70   Dans votre humble rduit,

Vous qui jenez, mon pre,

Et priez jour et nuit.

Auprs du saint Prophte,

Donnez-moi votre appui,

75   Soyez mon interprte ;

Je suis mal avec lui.

Ermite, bon ermite !

Eh quoi dormir ainsi :

Ermite, bon ermite !

80   Ouvrez bien vite,

Mon offrande est ici.

LLIO.

Une offrande !... Mais je connais cette voix.

ARLEQUIN.

Eh ! Oui, c'est Ali ; avec qui nous tions esclaves chez Taher ; quel dessein l'amne ? Si nous pouvions en tirer quelques claircissements.

MORCEAU D'ENSEMBLE de M. DOCHE.

ARLEQUIN.

Mes amis, silence, silence !

Un musulman vers nous s'avance,

Retirez-vous.

TOUS.

85   Quelqu'un s'avance,

Retirons-nous.

ARLEQUIN et LLIO.

Point de bruit, de la prudence.

Emportez tous ces apprts.

TOUS, emportant la table.

Point de bruit, de la prudence,

90   Emportons tous ces apprts.

ARLEQUIN et LLIO.

Silence !

TOUS.

Chut, paix !

SCNE III.
Llio, Arlequin, Ali.

ARLEQUIN, part.

C'est lui !!! Je ne m'tais pas tromp.

ALI, donnant une bourse A Arlequin.

Mon pre, priez pour moi : vous voyez un grand pcheur.

LLIO.

Le ciel nous ordonne de har le pch, et d'aimer le pcheur.

ARLEQUIN, part.

Quand il paye bien.

ALI.

Hlas ! Quand vous saurez qui je suis...

LLIO.

Nous le savons ; vous tes l'esclave de Taher.

ALI, avec effroi.

Ah ! Mon pre, puisque vous savez tout, ne me trahissez point... Mon matre va venir vous consulter, ne lui dites rien...

LLIO, part.

bonheur ! Taher viendrait !...

ALI, d'un air suppliant.

Vous ne lui direz rien, n'est-ce pas ?

ARLEQUIN, part.

Je serais bien embarrass.

Haut.

Cependant je ne sais si mon devoir...

ALI.

C'est au nom de mes camarades, songez que si vous lui dites quelque chose, nous sommes perdus.

LLIO, part.

Comment le faire jaser ?

Haut.

Vous m'avouerez, en effet, que vous avez des reproches vous faire.

ALI, d'un air repentant.

Il est vrai ; je suis bien un peu coupable.

ARLEQUIN, avec colre.

Un peu !... Une action !... Une faute !... Comme celle-l... fi, fi... C'est affreux !...

ALI.

Mais, aprs tout, qu'ai-je donc fait ? Je vous le demande.

ARLEQUIN.

Ce que vous avez fait ?

part.

Ma foi, je n'en sais rien.

ALI.

Serait-ce cette bouteille ? Mais...

ARLEQUIN.

Une bouteille !... Justement !... ciel !... Une bouteille !...

ALI.

Serait-ce un entretien que j'eus avec cette jeune esclave ?

ARLEQUIN.

Un entretien !... C'est ce que je voulais dire... Ah !... Vous avez des entretiens...

ALI.

Que voulez-vous ? Prs d'une femme on ne peut rpondre de soi... et je n'ai pu m'empcher de causer un peu ; mais elle tait si jolie ! C'est cette esclave qu'il a achete, dernirement.

LLIO, effray.

Comment, Isabelle !

ALI.

Eh ! Non, c'est Zulme... Vous savez bien qu'Isabelle est inaccessible, et que Taher, rebut de ses rigueurs...

LLIO, avec joie.

A sans doute rsolu de s'en dfaire.

ALI.

Au contraire... Il en est plus amoureux que jamais... Il l'a refuse au Pacha de cette province... Argent... menaces, il a tout brav, et s'il vient celte nuit, c'est pour vous consulter sur les moyens de s'en faire aimer.

ARLEQUIN.

Sans doute, sans doute...

Llio.

Mais vous savez cela.

LLIO.

Il est vrai, j'oubliais ; mais il me semblait qu'il ne devait venir que demain matin.

ALI.

Y pensez-vous ? En plein jour... un Cadi ! Et sa dignit ? Il ne viendra que dguis, et sous un faux nom.

ARLEQUIN.

Sagement vu.

ALI.

Or, il ne manquera pas de vous interroger sur la conduite de ses esclaves ! Il est si curieux !... Et...

AIR : Si Dorilas n'est parlait gure, (Pour et Contre.)

Je viens en leur nom, mon frre,

Vous prier pour eux et pour moi.

LLIO.

95   J'entends... il faudra pour vous plaire,

Qu'on vante votre bonne foi.

ARLEQUIN.

Oui, vos vertus sont exemplaires ;

Mais par modestie, en ce cas,

Il vaut mieux qu'on n'en parle gures

100   Il vaut mieux qu'on n'en parle pas.

Bis.

ALI.

Justement ; nous ne vous demandons que le silence.

ARLEQUIN.

Je ne le sais que trop... car vos fautes sont d'une nature...

ALI.

Il est vrai ; mais la tentation tait forte !... J'entre un malin dans la chambre de mon matre, je vois sur une table un flacon rempli d'une liqueur vermeille, je le prends, je le vide. Mais, douloureux effets de celle liqueur !

AIR : Quand le sultan Saladin. (Richard Coeur-de-Lion.)

Autrefois soir et matin

Je ne mangeais que du pain

Arros d'un peu d'eau claire,

Et quand j'tais en prire

105   Je me meurtrissais le sein.

LLIO et ARLEQUIN.

C'est bien,

Fort bien,

Cela ne nous blesse en rien.

Maintenant, pourriez-vous le croire ?

110   J'aime mieux boire.

Bis.

Et depuis ce temps-l...

AIR : Eh ! mais, oui-da. (Annette et Lubin.)

De ce breuvage aimable

J'ai bu plus d'un flacon.

ARLEQUIN.

La faute est pardonnable

Si le vin tait bon.

115   Alli ! Alla !

Comment peut-on trouver du mal a.

ALI.

Pour apaiser ma conscience, je jurai de fuir cette liqueur tratresse, mais voyez mon malheur.

Mme air.

Voil qu'une bouteille.

Me tombe sous la main :

J'avais jur la veille ;

120   Je bus le lendemain.

ARLEQUIN.

Le grand Alla

Ne peut encor trouver de mal a.

ALI.

Ce n'est pas tout : je n'avais pas fini celte maudite bouteille, que je rencontrai Zulme ; vous savez que le vin rend babillard, et j'eus avec elle un entretien fort anim.

Mme air.

Jusques la nuit close

Dura notre entretien.

ARLEQUIN.

125   Jamais trop l'on ne cause.

Lorsque l'on cause bien.

Alli, Alla,

On ne peut pas trouver de mal a.

Vous croyez donc que le Prophte est apais, et que...

ARLEQUIN.

Nous lui en parlerons.

ALI.

Au Prophte, soit ! Mais n'en parlez pas mon matre.

part, en sortant.

Ah ! L'honnte homme de Dervis... comme sa morale est consolante pour l'humanit !... Aussi je veux tre gris toute ma vie, si jamais je touche un verre de vin.

Il sort.

SCNE IV.
Arlequin, Llio.

LLIO, vivement.

Taher va venir.

ARLEQUIN, de mme.

Nous l'attrapons.

LLIO.

Il nous rend Isabelle.

ARLEQUIN.

Nous nous embarquons.

LLIO.

Et nous arrivons. Quel bonheur ! Nous voil en France, je vends mon petit btiment ; ajoute cela la fortune d'Isabelle qui est immense, me voil riche, trs riche ; je revois mes amis, je les traite, je donne bal, repas, concert.

ARLEQUIN.

Mon cher matre, nous voil encore ruins...

LLIO.

Bah ! Bah !

AIR : Ah ! que do chagrins dans la vie. (Lautara.)

La vie est un banquet de fte,

130   Au genre humain il est donn ;

Mais souvent la mort indiscrte

Arrive avant qu'on ait dn.

Il faut alors, au gr de son caprice,

Que chacun lve le couvert.

135   Jouissons donc ds le premier service ;

Qui peut compter sur le dessert ?

ARLEQUIN.

Fort bien, mais je ne vois pas encore quoi nous sert l'arrive de Taher ? Et l'enlvement...

LLIO.

Tu parles toujours d'enlever... Fi donc ; dans un instant je veux qu'Isabelle soit ici, et que son jaloux lui-mme nous l'amne.

ARLEQUIN.

Pour celui-l...

LLIO.

Pourquoi pas ? Taher va venir, je suis instruit, et pour le reste...

ARLEQUIN.

Pour le rest, je m'en charge ; il ne sera pas dit que je ne vous aurai pas second ; j'ai aussi mon projet, et je vais eh faire part mes compagnons... Mais silence ! J'entends marcher ; les pas se dirigent de ce ct. C'est sans doute votre pnitent, adieu.

Il sort.

SCENE V.
Lelio, Taher.

LLIO.

AIR : Alleluia.

Entrez sans crainte dans ce lieu.

TAHER.

Honneur au ministre de Dieu,

Au favori du grand Alla.

LLIO.

140   Alli !

TAHER.

  Alla !

Je viens, mon frre, sur le bruit de votre saintet...

LLIO.

J'ai lu dans votre pense ; mais songez que tout mensonge est banni de ces lieux, et qu'avant tout il faut me promettre d'tre sincre.

TAHER.

J'en fais le serment.

LLIO.

Parlez donc sans dguisement. D'abord, quel est votre nom ?

TAHER.

Mon nom !... C'est... Je me homme Cogia-Ali.

LLIO, svrement.

Cogia-Ali, vous tes un imposteur ; votre vrai nom est Taher ; ignorez-vous la punition que vous avez mrite pour avoir menti aprs le serment ?

TAHER.

Excusez-moi, je ne suis pas de ce pays, et je ne connais pas les lois.

LLIO.

Vous mentez encore, vous tes de ce pays, car vous demeurez Sculari. Vous connaissez les lois, car vous tes le Cadi.

TAHER.

Le Cadi ! Misricorde ! (

part.

Quel diable d'homme ! Impossible de lui rien cacher.

LLIO.

C'est vous qui devez rendre la justice, et qui la faites payer au poids de l'or.

TAHER, part.

Il dit vrai ; c'est un saint homme.

LLIO.

C'est vous qui voulez passer pour charitable, et qui ne faites point d'aumnes aux fidles.

TAHER, de mme.

Ah ! Le saint homme!

LLIO.

C'est vous enfin qui dfendez le vin, et qui le confisquez votre profit.

TAHER.

Ah ! Pour celui-l, mon frre...

LLIO.

Vous en buvez, le Prophte me l'a rvl.

TAHER.

Je n'en eus jamais dans ma maison.

LLIO.

Non, pas dans la maison ; mais au bout du jardin, gauche, sous l'escalier qui conduit au petit pavillon, est un caveau secret...

TAHER.

Ah ! Le saint homme ! Le saint homme ! Oui, je suis un misrable pcheur, et je n'ose esprer que vous voudrez bien encore...

LLIO.

Votre repentir efface tout ; parlons maintenant du sujet qui vous amne.

TAHER.

Le sujet qui m'engage venir vous consulter...

LLIO.

Croyez-vous que je l'ignore ?... Vous aimez une jeune esclave franaise, c'est tout simple ; elle ne vous aime pas, c'est tout naturel ; et vous venez me consulter pour vous en faire aimer, rien de plus juste. Mais l'entreprise offre de grandes difficults ; car elle ne plat pas au Prophte, et c'est lui qui fait natre tous les obstacles qui s'opposent votre bonheur.

TAHER.

En effet, mon frre, tout semble conjur contre moi. Ne voil-t-il pas que Nourredin, le Pacha de cette province, devient amoureux d'Isabelle, sur la rputation de sa beaut !

LLIO.

Oui, je sais qu'il voulait vous l'acheter ; et, en change,

AIR : Nous nous marierons dimanche.

Il offrait, dit-on,

Un jeune tendron.

TAHER.

C'est Isabelle que j'aime.

LLIO.

Il offrait encor

145   Mille pices d'or.

TAHER.

Qu'il les garde pour lui-mme.

LLIO.

Son amiti.

TAHER.

J'ai refus

De mme.

LLIO.

150   Il s'est fch.

TAHER.

J'ai refus,

De mme.

LLIO.

Et de plus,

Il offrait, dit-on,

155   Cent coups de bton.

TAHER.

Que j'ai refuss de mme.

part.

Il sait toutes mes affaires aussi bien que moi.

Haut.

Et voil pourtant quoi m'expose cette ingrate ! Mais...

AIR : a fait toujours plaisir.

Un seul point me console

De sa svrit;

Ce Turc qui me dsole

160   N'en est pas mieux trait ;

Mme sort est le ntre ;

On semble nous har

Presque autant l'un que l'autre ;

a fait toujours plaisir.

LLIO, d'an ton sentencieux.

Cette indiffrence m'tonne ; car je la crois susceptible d'aimer, et j'oserais vous promettre de la rendre sensible, si je l'avais seulement entretenue aussi longtemps qu'il y a que je vous parle.

TAHER, transport de joie.

AIR. l'ombre d'un vieux chne. (La forteresse du Danube.)

165   Demain j'amne Isabelle.

LLIO, part.

Les moments sont prcieux ;

Haut.

Ds demain aucun fidle

Ne pntre dans ces lieux.

Oui, c'est demain que commence,

170   Le saint temps du ramadan.

TAHER.

Ah ! Dans mon impatience,

Je vous l'amne l'instant.

LLIO.

Mais minuit voudra-t-elle?

TAHER.

Il le faudra bien vraiment.

LLIO.

175   Mais rveiller une belle...

TAHER.

Je sais comment on s'y prend.

On va m'tre favorable ?

LLIO.

Autant qu'on vous dtestait.

TAHER.

On va me trouver aimable ?

LLIO.

180   Autant qu'on vous trouvait laid.

TAHER.

Ah ! Que mon me est ravie !

LLIO.

J'espre toucher son coeur.

TAHER.

Vous me rendez la vie.

LLIO.

Je veux la rendre au bonheur.

185   Nous aimons, en bonnes mes,

Nous, charitables Dervis,

faire plaisir aux femmes

Pour obliger les maris.

Taher sort.

SCNE VI.
Llio, Arlequin.

LLIO.

Arlequin, Arlequin, que t'avais-je promis ?

ARLEQUIN.

Que Taher vous amnerait lui-mme son esclave.

LLIO.

Tu vas la voir paratre.

ARLEQUIN.

Taher vous amne votre matresse, c'est bien ; mais qu'en prtendez-vous faire ?

LLIO.

La voir, l'entretenir, prouver si elle m'est encore fidle, et la ramener dans sa patrie.

ARLEQUIN.

Mais comment la ramnerez-vous dans sa patrie ?

LLIO.

Comment ? Comment ? Parbleu ! Belle question ! Je l'enlve.

ARLEQUIN.

Fi ! Un enlvement, dfiez-vous ! C'est trop us.

LLIO.

Mais quand il n'y a pas d'autres moyens ! Nos amis sont l, Taher est seul, sans escorte, et s'il rsiste, nous l'enlverons lui-mme.

ARLEQUIN, vivement.

Et ne voyez-vous pas que ce moyen nous perdra ? Si vous laissez le Cadi il fera courir sur nos traces. Si vous l'emmenez, la pointe du jour on s'aperoit de son absence, ses esclaves racontent ce qu'ils savent, on vient la grotte, on n'y trouve personne, et si l'on nous rattrape... Oser enlever un Cadi! Par Mahomet! Il n'y aura pas pour nous de supplice assez grand.

LLIO.

Mais je ne vois pas d'autres moyens.

ARLEQUIN.

J'en sais un meilleur, et je vais l'employer. Nourredin, Pacha de cette province, est-il la ville ?

LLIO.

Oui ! Eh bien ?

ARLEQUIN.

Isabelle est nous.

LLIO.

Es-tu fou ? Comment contraindre ?...

ARLEQUIN.

Je m'en charge.

LLIO.

Encore voudrais-je savoir...

ARLEQUIN.

C'est mon secret. Je veux mon tour vous surprendre. Ah ! Vous faites marcher les Cadis ; je ferai marcher les Pachas. Avant l'excution, deux mots vous instruiront de tout ; d'ailleurs vous serez toujours mme d'excuter vtre projet diabolique.   [ 2 Cadi : Fonctionnaire musulman charg de rgler les contestations civiles et religieuses. [L]]

LLIO.

Mais, encore une fois...

ARLEQUIN.

Silence. On vient !...

SCNE VII.
Les mmes ; Taher, Isabelle, voile dans le fond.

TAHER.

Entrez donc, Madame.

Ensemble.

AIR : Duo d'Azmia.

ISABELLE.

Je tremble, et je ne sais pourquoi.

190   Vainement j'en cherche la cause.

LLIO.

Je tremble et je ne sais pourquoi,

Le plaisir en est-il la cause ?

ARLEQUIN.

Il tremble et je ne sais pourquoi,

Le plaisir en est-il la cause ?

TAHER.

195   Approchez donc.

ISABELLE.

Moi ?

TAHER.

Vous !

ISABELLE.

  Qui ? Moi !

TAHER.

Oui, vous !

ISABELLE.

Je n'ose.

part.

D'o vient donc ce secret effroi ?

TAHER.

Mais n'tes-vous pas avec moi ?

ISABELLE.

Ah ! Que mon coeur est agit !

LLIO, ARLEQUIN et TAHER.

200   On respecte ici la beaut,

Entrez dans cette enceinte !

Entrez ! Entrez sans crainte.

Ensemble.

TAHER.

Mahomet, exauce mes voeux !

Fais que sa tendresse

205   Me rende heureux !

Touche le coeur d'une ingrate matresse ;

Mahomet, exauce mes voeux !

ISABELLE.

Ciel ! ciel ! Dans mon sort affreux,

toi je m'adresse,

210   Entends mes voeux ;

Sous mon tyran gmirai-je sans cesse ?

Ciel ! ciel! Exauce mes voeux !

LLIO.

Mahomet, exauce mes voeux !

Fais que sa tendresse

215   Me rende heureux !

Rends mon coeur une aimable matresse.

Mahomet, exauce mes voeux !

ARLEQUIN.

Mahomet, exauce ses voeux !

Fais que sa tendresse

220   Le rende heureux !

Rends son coeur une aimable matresse,

Mahomet, exauc ses voeux !

LLIO.

Rassurez-vous, Madame, vous n'avez rien craindre ; vous pouvez maintenant lever votre voile.

TAHER.

Mais, mon frre, permettez donc...

ARLEQUIN.

Paix ! Ainsi le veut le Prophte.

ISABELLE, levant son voile.

O suis-je ? Ah ! Les vilaines figures !

LLIO, part.

Elle est encore embellie !

voix haute.

Vous tes, Madame, avec les serviteurs du Prophte.

ISABELLE, regardant la grotte.

Le Prophte aurait pu donner ses serviteurs un appartement moins lugubre.

Avec volubilit.

Mais, parlez donc, vnrable Cadi ? Pourquoi m'amener en ces lieux ? Que me voulez-vous ? Qu'exigez-vous ? tait-ce pour me montrer ces grandes barbes de Dervis ? Quelles physionomies ! ! ! Ils sont presque aussi laids que vous.

TAHER.

Vous l'entendez, mon frre ! Voil de ses douceurs ordinaires.

ISABELLE.

C'tait bien la peine de venir interrompre nos plaisirs ! Une fte charmante, que me donnaient vos esclaves ! Apprenez, seigneur Cadi, que rien n'est plus dangereux que de me contrarier ainsi... Demain j'aurai une migraine.

TAHER.

Je vous prie, mon frre, de l'excuser;

Isabelle.

Silence ! Et plus de respect pour les ministres du Prophte !

ISABELLE.

Silence !... Voil qui est galant... Ah ! Pourquoi faut-il que je sois esclave ? M'empcher de parler 1

LLIO.

AIR du vaudeville des Amants tant amour.

A l'esclavage condamne,

Votre sort n'est point rigoureux

225   Car la beaut, quoique enchane,

Peut encor rgner dans ces lieux.

C'est en vain qu'un matre sauvage

Veut la soumettre sa rigueur,

Elle sait dans son esclavage

230   Donner des fers son vainqueur.

ISABELLE, a part.

Mais il est galant pour un Dervis ; il n'est pas si mal qu'il m'avait paru, sa voix surtout a quelque chose de...

LLIO.

Vous savez, seigneur Cadi, que les moments sont chers ; il est temps de vous retirer, je dois rester seul avec madame.

TAHER.

Comment ! Me retirer ? Mais ce n'est pas du tout mon intention.

ISABELLE.

Seule !... Je n'y consentirai jamais. Je mourrais de frayeur.

ARLEQUIN.

Ainsi le veut le Prophte.

TAHER.

Vous m'avouerez que le Prophte a des volonts bien singulires, car enfin un tte--tte...

LLIO.

Vous oubliez que c'est pour vous, et non pour moi que j'agis... Je pourrais m'offenser de votre dfiance... Mais si vous ne voulez pas absolument...

TAHER.

Je n'ai garde, mon frre.

LLIO.

Je ne vous cache point que c'est le seul moyen de la rendre sensible.

ISABELLE.

Ah ! Me rendre sensible ! Je suis curieuse de savoir comment il va s'y prendre.

TAHER.

Allons, mon frre, j'y consens, mais abrgez le plus possible, vous sentez qu'il est dur d'attendre.

LLIO.

Que dites-vous ? N'avez-vous pas des fautes expier ! Vous allez suivre ce respectable frre dans ma cellule, vous y prierez pour la russite de notre entreprise. Tenez, voil un petit livre de prires, tires du Coran... vous aurez soin de relire deux fois chaque chapitre, et de vous flageller chaque verset.

TAHER.

Mais permettez donc...

LLIO.

Ce saint homme vous aidera, s'il le faut.

TAHER.

Mais, mon frre, songez donc...

ARLEQUIN.

Paix ! Ainsi le veut le Prophte.

TAHER.

Voil encore une volont bien singulire.

ARLEQUIN.

Sans doute, mon frre, plus vous frapperez et plus l'on vous aimera.

TAHER.

Allons ! Je me rsigne.

Llio.

Vous aurez besoin de patience ; je vous en avertis, car elle se moque toujours de vous ! Si vous saviez que c'est une Franaise.

LLIO.

Je le sais.

AIR : Je ne suis plus de ces vainqueurs. {Amour et mystre.)

Son coeur n'est jamais arrte,

Elle est vive, elle est infidle,

Et pourtant sa mobilit

Sait encor vous fixer prs d'elle ;

235   Sans cesse agitant son flambeau,

L'amour voltige sur ses traces ;

Son esprit est toujours nouveau,

Et ses caprices sont des grces.

ISABELLE.

Voil un madrigal turc, qui n'est pas du tout mal tourn... Il me semble que j'aurai moins peur avec lui.

TAHER.

Oh ! Grand Allah, fais que ce saint homme russisse dans le dessein qu'il mdite !

Isabelle.

Adieu ; s'il ne s'agit que de frapper pour me faire aimer, soyez sre que je n'irai pas de main morte.

ISABELLE.

votre aise, ne vous gnez pas.

ARLEQUIN.

Comptez sur moi.

Taher et Arlequin sortent.

SCNE VIII.
Llio, Isabelle.

LLIO.

Amour, inspire-moi, et fais que je la retrouve fidle !

Moment de silence.

ISABELLE.

C'est donc vous, mon frre, qui devez me rendre sensible ?

LLIO.

Madame, je n'eus jamais cette prtention, et vous ignorez...

ISABELLE.

Ignorer !... Je sais tout... Taher vous a choisi pour le reprsenter ; vous allez me faire la cour par procuration, mais je doute qu'il ait se louer du succs.

AIR du vaudeville du Sducteur en voyage.

Renonant enfin au bonheur

240   De faire agrer sa tendresse,

Dsormais par ambassadeur

11 fait la cour sa matresse.

11 a pris un mauvais moyen;

Je tiens pour maxime suprme

245   Qu'en amour ainsi qu'en hymen,

Il faut tout faire par soi-mme.

LLIO.

Madame, je n'agis point pour un autre, et vous en serez persuade quand vous me connatrez mieux.

ISABELLE, gaiement.

Pourquoi mentir ? Ne l'ai-je pas entendu ? N'avez-vous pas promis d'exciter ma sensibilit ? Ah ! Ah ! La promesse est dlicieuse, vous m'avouerez cependant qu'elle est au moins hasarde.

LLIO.

Elle l'est moins que vous ne le croyez, Madame ; je lis dans votre coeur mieux que vous-mme, et je vois que malgr cette insensibilit profonde dont vous faites gloire, vous avez dj aim.

ISABELLE, souriant avec embarras.

Qui, moi !

LLIO.

Oui, un Franais... et en conscience je ne puis blmer votre choix.

DUO de M. DOCHE.

LLIO, avec suffisance.

Il tait jeune et fort bien fait...

ISABELLE, part.

C'est bien l, c'est bien son portrait.

LLIO.

Il tait modeste et discret.

ISABELLE, part.

250   Oh ! Ce n'est plus l son portrait.

LLIO.

Il sut faire agrer sa flamme...

ISABELLE, haut.

Non, jamais sur mon me

L'amour n'eut de pouvoir.

LLIO, malignement.

Et cependant un certain soir...

ISABELLE, effraye.

255   ciel ! dans quel trouble il me jette.

LLIO.

Vous souvient-il,comme en cachette...

ISABELLE.

Eh bien !

LLIO.

Il prt certain baiser

Qu'on n'osa refuser.

ISABELLE et LLIO.

Ah ! Que mon me est mue !

260   D'o vient que je tremble sa vue ?

LLIO, tendrement.

Le temps n'a point chang son coeur,

C'est vous, c'est toujours vous qu'il aime.

ISABELLE, part.

Dieu ! Par quel pouvoir enchanteur.

Me connat-il mieux que moi-mme !

Observant.

265   Eh ! mais, ses sens sont agits...

Sa voix ne m'est pas inconnue.

Il tremble il dtourne la vue ;

Quel soupon !

LLIO, gaiement.

Mais si vous doutez

De mon art et de ma puissance,

270   Je puis mme lire en vos yeux,

Le nom de ce mortel heureux.

ISABELLE, part, vivement.

C'est lui ! Quel autre aurait cette assurance ?

LLIO.

Tournez vers moi cet oeil vif et piquant,

Regardez-moi bien tendrement,

275   Plus tendrement encore...

Feignant de lire.

C'est L... c'est L-lio que votre coeur adore.

Ensemble.

ISABELLE, part.

Voyez, le fat ! Oh ! c'est bien lui,

Il mrite d'tre puni.

LLIO, part.

Comme son trouble la trahit

280   L'on m'adore, l'on me chrit.

ISABELLE, part.

Et l'ingrat, au lieu de tomber mes pieds, cherchait m'prouver... Il me le paiera.

LLIO, gaiement.

Eh bien ! Madame, ai-je dit vrai ?

ISABELLE.

Je vois, Seigneur, que les gens honors de la communication familire avec le ciel se trompent comme les autres hommes.

LLIO, part.

Qu'est-ce dire ?

Haut.

En vain, Madame, vous voudriez dissimuler ; le trouble que vous venez de faire paratre tmoigne assez...

ISABELLE.

J'ignore par quel prodige ce nom peut vous tre connu ; mais, quoi qu'il en soit, je vous l'avouerai, je n'ai pu l'entendre sans tre mue ; il me rappelle un homme que j'ai indignement trahi.

LLIO.

Au nom du ciel ! Expliquez-vous.

ISABELLE.

Vous avez devin, seigneur Dervis, j'aimais Llio ; il partit, je lui jurai un amour ternel, et cependant huit jours n'taient pas couls...

LLIO.

Eh bien ! Madame, qu'arriva-t-il ?

ISABELLE, malignement.

Vous qui savez tout, mon Pre, vous le devinez aisment.

LLIO.

Eh ! Non je ne devine pas.

part.

Je souffre le martyre.

ISABELLE.

Huit jours n'taient pas couls, que je l'avais dj oubli.

LLIO, part.

La perfide !

ISABELLE.

Et ce qu'il y a de plus affreux, c'est que, sur-le-champ, j'en aimai un autre.

En pleurant.

Pour celui-l, je ne me le pardonnerai jamais.

LLIO, part.

Et c'est moi qu'elle choisit pour son confident !

Haut.

Quoi, Madame, aprs les serments...

ISABELLE.

J'tais de bonne foi en les faisant, mais l'absence d'un amant, les assiduits d'un autre font de terribles mtamorphoses dans le coeur d'une femme ; et puis, vous l'avouerez, Llio avait bien des dfauts ; vous qui rien n'est cach, convenez-en franchement.

LLIO.

Pour cela, je n'en conviendrai jamais.

ISABELLE.

Il tait fat, suffisant, en contait toutes les femmes.

LLIO.

Je trouve admirable que vous l'accusiez d'infidlit.

ISABELLE.

Et puis quelle conduite mne-t-il maintenant ? On m'a assur qu'il ne pensait plus moi.

LLIO.

On vous a trompe, je vous le jure, jamais amour n'gala le sien.

ISABELLE.

Je veux bien le croire, mais dcemment, puis-je aimer un homme dont la tte est attaque de folie ?

LLIO.

Comment ! De folie ?

ISABELLE.

On prtend qu'il a perdu la raison et qu'il s'est persuad qu'il tait Dervis.

LLIO, part.

Qu'entends-je ?

ISABELLE.

Et je sais de bonne part que, dans ce moment, cet amant si fidle est en tte tte avec une femme.

LLIO, part.

Je suis reconnu.

ISABELLE.

Et une coquette encore, qui depuis un quart d'heure se moque de lui.

LLIO, genoux.

Ma chre Isabelle !...

ISABELLE.

Ingrat, tu avais pu croire que ce dguisement te rendrait mconnaissable mes yeux ! Relevez-vous, seigneur Dervis, vous avez peu de communication avec le ciel, puisque vous savez si mal les affaires de la terre. Appelez votre bon gnie votre secours, et vous apprendrez de lui qu'Isabelle n'aimera jamais que son cher Llio.

LLIO.

mon amie ! Il ne manque plus rien mon bonheur sinon de t'arracher ce juif de Taher. Arlequin a, selon lui, un projet immanquable...

TAHER, en dehors.

Par Mahomet ! J'entrerai, vous dis-je.

ISABELLE.

Faut-il dj nous voir spars !...

LLIO.

Affecte de le regarder d'un oeil plus gracieux, et s'il t'interroge, charge-moi de rpondre.

SCNE IX.
Les mmes ; Taher, Arlequin.

LLIO, Arlequin.

Eh bien, mon frre, d'o vient donc ce bruit ?

ARLEQUIN.

Le seigneur Taher a perdu patience, peine s'est-il donn le temps dfinir le chapitre premier.

TAHER.

Oui, mais voire chapitre premier a plus de soixante versets. Eh bien, mon frre, quelles nouvelles ? Elle doit m'adorer, car je suis bris de coups.

LLIO.

Le Prophte a daign bnir mes efforts.

TAHER.

Serait-il vrai ?

Il regarde Isabelle amoureusement.

LLIO, bas Arlequin.

Il faut se hter.

ARLEQUIN.

Tout est prt.

Il lui parle bas l'oreille.

Songez me seconder.

Arlequin sort.

TAHER.

AIR de la Pipe de tabac. (Le Petit Matelot.)

Grands dieux ! Que de reconnaissance

Ne vous dois-je pas en ce jour ?

Puisqu'en ces lieux, votre loquence

A si bien servi mon amour.

LLIO.

285   Ah ! je vous donne l'assurance,

Et je parle de bonne foi,

Qu'en celle heureuse circonstance,

J'ai travaill comme pour moi.

TAHER, considrant Isabelle.

Mais, mais, c'est qu'en effet... Elle me regarde d'un air... Jamais elle ne m'a lanc de coups d'oeil aussi expressifs. Il faut qu'elle ail bien du plaisir me voir, la pauvre enfant ! C'est bien naturel. Comment, je suis aim, mignonne ?

ISABELLE.

Seigneur, demandez au Dervis.

LLIO.

Que serait-ce si vous aviez achev le chapitre second !

TAHER.

Mais il n'est besoin que d'un mot ; m'aimez-vous, oui ou non?

ISABELLE.

Seigneur, demandez au Dervis.

TAHER, part.

Le Dervis, le Dervis !... Ne peut-elle parler elle-mme ?

Isabelle.

me de ma vie, que dois-je augurer de celte rponse ?

ISABELLE.

Seigneur, demandez au Dervis.

TAHER.

Ah ! Parbleu, celui-ci est trop fort ! S'est-on jou de moi, et me prend-on pour un imbcile ?

ISABELLE.

Seigneur, demandez...

TAHER, furieux.

Encore... mais d'o vient ce bruit ? J'entends des voix d'hommes. Rentrez, madame, ne vous exposez pas leurs regards.

SCNE X.
Les mmes ; Arlequin, Carle, Les esclaves.

LES ESCLAVES.

AIR de la marche d'Aline, reine de Golconde.

Honneur ! Honneur ! Au Pacha !

290   Chantons sa gloire suprme

Il daigne ici venir lui-mme.

Honneur ! Salamalec ! Alli, Alla, Alla.

Honneur ! Honneur ! Au Pacha !

Arlequin parait sur un palanquin avec quelques gardes arms de piques.

TAHER.

Le Pacha ! Qui peut l'amener ? Mais il ne me connat pas, et je n'ai rien dmler avec lui.

LLIO, voix basse.

C'est Arlequin ! Ce sont nos amis !

TAHER, part.

Je n'ai jamais vu ce Nourredin, et cependant sa figure ne m'est pas inconnue.

ARLEQUIN, part.

Comme il m'observe ! Me reconnatrait-il ?

Haut.

Insolent ! Qui m'ose regarder en face.

Taher baisse les yeux.

Je sais depuis longtemps la conduite que l'on mne toutes les nuits dans celle grotte. J'ai voulu m'en convaincre par moi-mme, et vous prendre sur le fait, vous et vos complices. Je sais tout comme si j'y avais t.

AIR : la faridondaine, la faridondon.

Sous un air de dvotion

295   Vous abusez vos frres ;

Vous buvez et chantez, dit-on,

An lieu d'tre en prires.

Vous en contez maint tendron,

La laridondaine, la faridondon !

300   Enfin vous n'tes des Dervis,

Biribi,

Qu' la faon de barbari,

Mon ami.

Qu'on visite cette grotte, qu'on y saisisse tout ce qu'on trouvera !

On entre gauche dans la grotte o l'on a pos la table et o Isabelle est entre.

TAHER, bas Llio vivement.

Mais ils vont trouver Isabelle !

LLIO, froidement.

C'est croire.

TAHER, de mme.

Ils s'en empareront !

LLIO, de mme.

Ils en sont bien capables.

Un esclave sort avec un panier de vin.

CARLE, Isabelle qu'il amne.

Allons, Madame, pourquoi se faire prier ?

ARLEQUIN.

Cela suffit. Des femmes, du vin chez des Dervis ! Voil des preuves convaincantes.

TAHER.

Mais ces preuves ne prouvent rien.

Bas Llio.

Parlez donc, expliquez donc comment il se fait... Songez que je me trouve compromis.

ARLEQUIN.

Qu'avez-vous rpondre ?

LLIO.

Rien.

D'un air contrit en montrant Taher.

Nous sommes tous de grands coupables, et nous avons mrit d'tre punis.

TAHER.

Comment, nous ?... Parlez pour vous seul, s'il vous plat !... Seigneur Pacha, cette esclave est moi et je ne suis point complice de ce fripon de Dervis, demandez-lui plutt.

LLIO.

Hlas ! Mon frre, pourquoi chercher nous sauver par un mensonge ? Allah nous entend.

TAHER.

Qu'est-ce dire ?

LLIO.

Vous avez partag nos pchs, pourquoi ne partageriez vous pas notre pnitence ? C'est une tribulation que le Prophte nous envoie.

ARLEQUIN.

Puisque votre complice l'a avou... qu'on les mne l'instant chez le Cadi.

TAHER.

Misricorde ! Ils vont me ramener chez moi comme un criminel ; demain tout le quartier le saura.

CARLE, au Pacha.

Songez, Seigneur, que la nuit est bien avance, et que le Cadi...

ARLEQUIN.

N'importe, on le rveillera, on est bien sr de le trouver chez lui, celui-l. C'est un homme intgre, un homme de bonnes moeurs, qui ne passe jamais les nuits hors de chez lui ; allons, parlons !

TAHER.

Un moment, un moment encore, seigneur Pacha.

part.

Il faut bien me faire connatre.

Haut.

Cet homme dont vous parliez tout l'heure, cet homme de bonnes moeurs, qui ne passe jamais les nuits hors de chez lui... c'est moi-mme, je suis ce malheureux Cadi...

ARLEQUIN.

Qu'entends-je ? Vous seriez... J'en suis fch pour tous, mais votre nom ne vous sauvera pas. Vous qui devriez donner le bon exemple... Vous tes le complice de ce faux religieux !...

TAHER.

Mais, Seigneur...

ARLEQUIN.

Vous discuterez votre cause en justice, et j'aime croire que vous en serez quitte pour la bastonnade. Mais, en attendant, les apparences tant contre vous, en prison !

TAHER.

Mais, songez donc, Seigneur, un Cadi en prison ! Me voil dshonor, vilipend ! Mes envieux en profileront ; innocent ou coupable, je perdrai ma charge. Grce, grce ! Vous me voyez vos genoux.

ARLEQUIN.

Il m'attendrit, car je suis bon naturellement. Je vous permets de vous retirer, mais une condition, c'est que vous me vendrez cette esclave qui, sans doute, est cette Isabelle que vous m'avez dj refuse. Vous hsitez ? En prison !

TAHER.

Non, non, Seigneur ; elle est vous.

part.

J'enrage.

Haut.

Que de bont ! Que de gnrosit !

part.

Faut-il encore que je sois oblig de le remercier !

ARLEQUIN.

Je suis trop bon, comme vous le dites, mais j'aime qu'on soit heureux, et ne suis point comme la plupart des Pachas, mes confrres.

AIR : Le petit mot pour rire.

Les pleurs ont pour eux des attraits,

305   Ils aiment voir leurs sujets

Gmir sous leur empire.

Moi, loin de les faire pleurer,

Je suis, et je peux l'assurer,

Un Pacha

Ter.

pour rire.

Ce n'est pas tout, je vous avais propos mille sequins, c'tait trop peu, sans doute; je vous en offre deux mille...

TAHER, tendant la main.

J'accepte ; deux mille sequins consolent bien un peu...

ARLEQUIN.

Mais comme vous avez des fautes expier, je les garde, et je me charge de les distribuer publiquement aux pauvres de Sculari ; mais, parlez, si vous en voulez davantage ?...

TAHER.

Non, non, je craindrais d'abuser.

part.

J'touffe de colre,

Haut.

Je ne vous demande qu'une grce, c'est de faire trangler ce coquin de Dervis.

part.

Mahomet ! Me voil sans argent, sans matresse, et le dos bris ! Heureux encore d'en sortir ce prix !

Il sort.

SCNE XI.
Les mmes, except Taher.

LLIO.

Ma chre Isabelle, mon cher Arlequin, quelle reconnaissance !

ARLEQUIN.

Des remerciements, fi donc ! Ne songeons qu'au bonheur d'tre runis. Eh ! Monsieur, si nous crivions les mmoires de notre vie, voil une histoire dont nous pourrions faire un roman.

VAUDEVILLE.

AIR du vaudeville des Vlocifres.

CARLE.

310   Faire un roman de notre vie,

En France on se l'arrachera.

Roman prs de femme jolie

En tous les temps russira.

Tome premier : vertu notoire.

315   Tome second, deux, trois amants ;

Ces dames trouvent leur histoire,

crite dans tous nos romans.

ARLEQUIN.

Grand amateur de la science,

Je me demandais bien souvent :

320   Mais quelle est donc la diffrence

Et d'une histoire et d'un roman ?

Sans lire maint et maint grimoire,

J'ai su la trouver en buvant :

Bouteille pleine est une histoire,

325   Bouteille vide est un roman.

LLIO.

En France on sait se battre et plaire,

Volant de nouveaux combats,

En amour ainsi qu' la guerre,

Rien ne rsiste nos soldats ;

330   Oui, croyant peine leur gloire,

Chacun dans le sicle suivant,

Dans les hros de notre histoire,

Verra des hros de roman.

ISABELLE, au public.

Dans tous les romans, c'est l'usage,

335   Tout se termine heureusement,

Tout finit par un mariage,

Chez soi chacun s'en va content.

Puisque cet usage est notoire,

Daignez le suivre exactement,

340   Et par une tragique histoire,

N'allez pas finir le roman.

 



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Notes

[1] Agha : Chef militaire chez les Turcs. [L]

[2] Cadi : Fonctionnaire musulman charg de rgler les contestations civiles et religieuses. [L]

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