LAURENCE ET ORZANO

TRAGDIE EN CINQ ACTES ET EN VERS.

1784


© Thtre classique - Version du texte du 30/11/2022 23:18:50.


PERSONNAGES.

ZIANI, doge.

GRADONIGUE, snateur.

LAURENCE, fille de Gradonigue.

ORZANO, jeune hros.

QUIRINI, amant de Laurence.

MONTANO, membre du Conseil des Dix.

LUCILE, confidente de Laurence.

UN VIEILLARD.

UN MESSAGER.

UN AGENT DU CONSEIL DES DIX.

SOLDATS.

GARDES DU SNAT.

La scne est Venise.


ACTE I

SCNE PREMIRE.
Gradonigue, Ziani.

ZIANI.

Oui, de Venise enfin la gloire est affermie,

Gradonigue ; longtemps cette altire ennemie,

Gnes, de l'Archipel nous disputant l'accs,

Crut aux bords de l'Asie arrter nos succs ;

5   Mais sa flotte, par nous surprise et renverse,

A vu de son espoir l'insolence abaisse.

C'est ce jeune Orzano, ce fils heureux du Sort,

Ce superbe tranger qui, du sang dont il sort,

Couvrant l'obscurit par sa rare vaillance,

10   Doit tout la victoire, et rien la naissance ;

C'est lui, de qui le bras, par des exploits nouveaux,

Des Gnois abattus a fait fuir les vaisseaux,

De l'Archipel soumis nous a reconquis l'onde ;

Et rouvert cette source, o de l'Inde fconde

15   Nous pourrons, sans danger, puiser tous les trsors

Qui, verss dans l'Europe, enrichissent nos bords.

Le Snat veut soudain que cette ville apprte

Sur la mer, qui l'arrose, une pompeuse fte,

En l'honneur des travaux pour sa gloire entrepris ;

20   Mais ce brillant tribut est le plus faible prix

Que sa main gnreuse ce vainqueur dispense ;

Il lui laisse le choix d'une autre rcompense ;

Et, quoi qu'enfin sa voix lui veuille demander,

D'avance, s'il le peut, il prtend l'accorder.

25   Nous ignorons encor ce qu'Orzano dsire.

Dans une heure, a-t-il dit, il doit nous en instruire ;

Mais il m'a demand, pour expliquer ses voeux,

Que vous fussiez, Seigneur, prsent ses aveux

Un tel souhait rpond notre impatience.

30   Dans le conseil des Dix, par notre confiance,

Plac depuis un mois, ces devoirs importants.

Sans doute, chaque jour, occupent vos instants ;

Mais, fils du magistrat qui, contre la licence,

Du Snat par ses lois affermit la puissance,

35   Et vous-mme, aux combats par la gloire illustr,

Vous tes de nos coeurs doublement dsir.

Venez donc : votre aspect, que ce vainqueur implore,

Rendra cet appareil plus imposant encore.

GRADONIGUE.

Il est vrai, Ziani ; l'emploi qui m'est commis

40   Pour surveiller de prs les complots ennemis,

Demande mes instants ; et ma fille, livre

des maux dont la cause est encore ignore,

Ne m'occupe pas moins par ses sombres douleurs,

Et m'arrte souvent pour essuyer ses pleurs.

45   Mais aux voeux d'Orzano je me plais souscrire ;

Je craindrais d'affliger un hros que j'admire ;

Et j'aurai quelque joie, en un jour aussi grand,

concourir moi-mme aux honneurs qu'on lui rend.

ZIANI.

Ah ! Si de ce guerrier l'clat vous intresse,

50   Combien je dois sentir une plus grande ivresse,

Moi qui, devant ses pas, eus le bonheur d'ouvrir

Le chemin de la gloire, o l'on le voit courir !

Je n'oublierai jamais avec quel avantage,

Sur ces bords, qu' nos lois asservit mon courage,

55   Ce jeune homme inconnu, sorti du fond des bois,

Me demanda l'honneur de suivre nos exploits.

Frapp de sa valeur, que relevait encore

La grce et la beaut dont l'clat le dcore,

Je l'admis, avec joie, au rang de mes soldats.

60   Quels gnreux efforts signalrent son bras !

Terrible, imptueux, et semant les alarmes,

Tout pliait sous ses coups, tout cdait ses armes ;

Il remplit tout mon camp du feu de son grand coeur,

Et l'tranger dfait vit en moi son vainqueur.

65   Je devins d'Orzano le soutien et le pre ;

Des honneurs devant lui j'aplanis la carrire.

Je le fis envoyer contre les fiers Gnois.

Il a bien du Snat justifi le choix !

Venise, sur les mers, par lui reprend sou lustre ;

70   Et je jouis de voir que, dans ce jour illustre,

O tombe des Gnois l'orgueil humili,

J'ai servi mou pays en servant l'amiti.

Mais je rentre au Snat.

GRADONIGUE.

J'aurai soin de m'y rendre.

ZIANI.

Il suffit : de ma bouche Orzano va l'apprendre.

SCNE II.
Gradonigue, Montano.

GRADONIGUE.

75   Dans le Conseil des Dix lev comme moi,

Sentinelle assidu de l'ordre et de la loi,

Montano, vous savez tout ce que nous impose

La fte que Venise nos regards dispose.

Il faut que le pouvoir, sagement ombrageux,

80   D'un oeil plus vigilant suive, observe ces jeux,

O la confusion, trop favorable aux brigues,

Des sombres factieux peut servir les intrigues.

Il est encor des coeurs, dans le trouble nourris,

Du parti de Thyepole indociles dbris,

85   Qui, voulant ramener les temps de la licence,

Du snat, en secret, menacent la puissance.

Peut-tre ds longtemps sachant se concerter,

Ils attendent enfin ce jour pour clater ;

De vos obscurs agents la surveillance active

90   Doit donc tre, en ce jour, encor plus attentive.

Des trangers, souvent aux factieux lis,

Que les pas, les discours, soient surtout pis ;

Mais que toujours muet, ce ressort se dploie

Sans troubler les plaisirs, sans effrayer la joie :

95   tous ceux que la fte en nos murs runit,

Drobons l'oeil qui veille, et le bras qui punit.

MONTANO.

Mes soins sauront toujours seconder votre zle.

Mais qui peut vous donner cette crainte nouvelle ?

Vous sied-il de penser que ce faible parti,

100   Par votre pre et vous jadis ananti,

Contre nos lois encore ose rien entreprendre ;

Et, si longtemps teint, renaisse de sa cendre ?

Thyepole est mort sous vous : de ses amis vaincus

Les lois firent prir ceux qu'on craignait le plus.

105   De ses nombreux soldats la moiti fut bannie ;

Et l'autre, sur nos bords tremblant d'tre punie,

Sans soutien et sans chef, qui l'ost rallier,

Travaille seulement se faire oublier.

Ne redoutez donc pas qu'impatient d'enfreindre...

GRADONIGUE.

110   Seigneur, pour la patrie on ne saurait trop craindre.

Souvent dans ce climat, ami du changement,

Une tincelle allume un grand embrasement.

Prvenons ce danger par plus de vigilance :

Enfin dans cet tat rgne la dfiance.

115   Nos lois, des factieux craignant la trahison,

A ct du pouvoir ont assis la soupon.

Par-l, dans ce sjour, la paix reste tablie ;

Par l nous vitons les maux de l'Italie.

Quand les divisions dchirent ses cits,

120   Parmi tous ces tats, autour d'elle agits,

Venise garde seule une immobile tte,

Comme le roc, tranquille au sein de la tempte.

Sachons donc maintenir ce qui nous rend heureux.

MONTANO.

Gradonigue, il suffit ; je remplirai vos voeux.

125   Mais Laurence parat ; je vous laisse avec elle.

SCNE III.
Gradonigue, Laurence.

GRADONIGUE.

Quoi ! Tu m'offres encor ta douleur ternelle !

Ah ! Depuis dix-huit ans soigneux de la nourrir,

Ton coeur n'est-il donc pas fatigu de souffrir ?

Ma fille, je saurai, puisque tu veux les taire,

130   De tes chagrins secrets respecter le mystre ;

Mais ne puis-je esprer que mes soins, mes discours,

Plus forts que ces chagrins, en suspendront le cours ?

Ah ! Joignant l'clat du sang qui t'a forme,

Le don d'une beaut justement renomme,

135   Et qui, trompant toujours la douleur et le temps,

Offre dans son t les fleurs de son printemps ;

Par d'illustres amants sans cesse recherche,

Peux-tu perdre gmir ta jeunesse cache ?

Peux-tu donc ton sort toi-mme rsister ?

140   Eh ! Ma fille, au bonheur tout semblait t'inviter !

LAURENCE.

Au bonheur ! Moi ?... Jamais !...

GRADONIGUE.

Que ton tat me touche !

Si je ne craignais pas un refus de ta bouche,

Je te dirais encor qu' l'hymen que tu fuis,

Tu devrais demander la fin de tes ennuis.

145   Dans ses noeuds, tes maux, tu trouverais des charmes :

Un poux, un enfant, ont sch bien des larmes !

LAURENCE, en pleurant.

Un poux !

GRADONIGUE.

ce mot je vois tes pleurs couler ;

N'en parlons plus... je dois surtout te consoler.

Tu viens de perdre, hlas ! ta respectable mre,

150   Dont l'amour soulageait le poids de ta misre.

Ce devoir, par sa mort, est devenu le mien ;

Et mon coeur, tout toi, veut te rendre le sien.

LAURENCE.

Mon pre !...

GRADONIGUE.

Que ne sais-je, ma chre Laurence,

Ce qui pourrait calmer ta secrte souffrance !

155   Ma tendresse...

SCNE IV.
Gradonigue, Laurence, Un Messager.

LE MESSAGER.

  Au snat Orzano vient d'entrer ;

Le doge m'a charg....

GRADONIGUE.

J'y cours sans diffrer.

Laurence.

Sans doute d'Orzano tu connais la victoire.

LAURENCE.

Oui... Quel guerrier jamais mrita mieux sa gloire ?

GRADONIGUE.

Je cours tre au Snat tmoin de ses honneurs,

160   Et je reviens bientt partager tes douleurs.

SCNE V.

LAURENCE.

Il est donc vrai ! Vainqueur prs des mers du Bosphore,

Orzano dans ces lieux revient plus grand encore !

D'o vient que cet avis a redoubl mes maux ?

Pourquoi donc redouter l'aspect de ce hros ?

165   Hlas ! Dans son absence, mes longues alarmes,

Souvent son souvenir apporta quelques charmes,

Et son retour fatal, que malgr moi je crains,

Rend mon me trouble ses sombres chagrins.

Quel est ce sentiment dont je suis inquite ?

170   Je n'en puis dmler l'impression secrte :

Est-ce amour ? Est-ce estime ? Est-ce un simple intrt ?

Ah ! Quel qu'il soit, fuyons son dangereux attrait ;

vitons un penchant dont mon me est lasse :

C'est des droits plus saints qu'appartient ma pense.

175   Je me dois.... Ah ! Lucile !

SCNE VI.
Laurence, Lucile.

LUCILE.

  Eh quoi ! Vous gmissiez !

Vos yeux de pleurs encor me paraissent noys.

LAURENCE.

Plains-moi. Je crois aimer.

LUCILE.

Qu'entends-je ! vous, Laurence ?

Vous qui, toujours vantant la froide indiffrence,

l'amour, l'hymen prfriez votre ennui !

180   Quel est l'heureux mortel qui vous charme aujourd'hui ?

LAURENCE.

C'est ce jeune vainqueur que clbre Venise.

LUCILE.

Orzano !... C'est un choix que l'honneur autorise ;

Pourquoi donc dans vos yeux ai-je surpris des pleurs ?

LAURENCE.

L'amour serait pour moi le plus grand des malheurs !

185   Ah ! Si tu connaissais le secret de ma vie !

LUCILE.

Par vos bienfaits nagure vos lois asservie,

J'ai vu vos pleurs, j'ai craint de les interroger ;

Si ce coeur dans le mien voulait se soulager,

Il trouverait les soins d'un dvouement sincre.

LAURENCE.

190   Nul n'a su mes malheurs, hors le ciel et ma mre !

J'ai craint que dans nos murs mon aveu rpt,

N'allt porter ma honte mon pre irrit.

Mais il faut que j'panche un secret qui m'oppresse.

LUCILE.

Parlez, ne craignez rien.

LAURENCE.

Connais donc ma faiblesse ;

195   Connais ce que mon coeur ne peut plus renfermer,

Lucile ; et juge enfin s'il m'appartient d'aimer.

Je suis mre.

LUCILE.

Ciel ! Vous !

LAURENCE.

J'entrais dans la jeunesse,

Quand Quirini m'aima, m'inspira sa tendresse ;

Il demanda ma main. Dans de lointains climats,

200   Mon pre, en ce moment, commandait nos soldats ;

Ma mre n'osa point cder en son absence.

Mais croyant que, fameux par ses biens, sa naissance,

Sans blesser mes parents, le jeune Quirini

Pouvait, mes destins, esprer d'tre uni,

205   Sa facile bont, jusqu'au retour d'un pre,

Nous laissa nous aimer, et nous voir sans mystre.

Notre amour s'en accrut ; et, bientt indiscret,

Entrana ma faiblesse en un lien secret.

Cette erreur nous perdit. Mon aeul Gradonigue,

210   Voulant aux factions opposer une digue,

Sut, par un changement dans nos lois apport,

Sur une base ferme asseoir l'autorit.

Un parti trop nombreux en prit soudain ombrage.

Thyepole, un de leurs chefs, excita leur courage.

215   Le brave Quirini, pre de mon amant,

Unit leurs fureurs son fier ressentiment,

Et, quand d'un doux espoir je savourais les charmes,

Avec les mcontents tous deux prirent les armes.

LUCILE.

J'entends ; fidle au sang dont il tait sorti,

220   Quirini de son pre embrassa le parti.

LAURENCE.

Il remplit son devoir dans ce moment terrible.

Mais que devins-je, hlas ! cette image horrible ;

Quand je vis diviss, pour des droits diffrents,

Mon amant d'un ct, de l'autre mes parents,

225   Et que, d'un tel destin malheureuse victime,

Je n'osai faire un voeu, de peur de faire un crime !

On combattit longtemps ; le sort sembla douter :

Mme, un instant, Thyepole espra l'emporter ;

Quand tout--coup parut, au milieu du carnage,

230   Mon pre, qui, vainqueur sur un autre rivage,

Dans nos climats alors ramenait ses soldats.

Le danger de Venise avait ht ses pas :

Il court ; avec les siens il fond dans la mle.

De Thyepole ce choc fuit la troupe branle ;

235   Thyepole tombe mort ; de mille coups frapp,

Quirini reste aux mains qui l'ont envelopp.

Mon amant, par la fuite, chappe leur colre.

Mais quel coup pour son coeur !... Le lendemain son pre

Sous le glaive des lois vit terminer son sort ;

240   S'il n'avait fui, lui-mme il recevait la mort ;

Sa sentence, grands cris, fut partout prononce.

Sous tant d'assauts divers j expirais, oppresse ;

Lorsqu' l'heure ou tout dort, mais o veille l'amour.

Un billet m'appela dans un secret sjour.

245   J'y courus, quand la nuit eut fait place l'aurore,

Je l'y trouve, il approche,... et plus pris encore ;

Chre pouse, dit-il, abjurons tout espoir ;

Avant de m'exiler j'ai voulu vous revoir.

ces mots, il se tut, et me couvrit de larmes.

250   Il fixa tour--tour et Laurence et ses armes ;

Son oeil tait troubl, son maintien menaant ;

Dans sa bouche expirait le plus sinistre accent ;

De ses derniers adieux je fus pouvante.

peine il disparat ma vue attriste,

255   J'entends le long soupir d'une mourante voix ;

Je m'lance ce bruit... coup affreux !... Je vois

Ce malheureux poux, perc de son pe,

tendu dans son sang, dont la terre est trempe.

Je tombe ses cts, je le prends dans mes bras ;

260   Je crois, par mes transports, arrter son trpas :

Cesse, dit-il, je touche mon heure suprme ;

Adieu : pouvais-je vivre en perdant ce que j'aime ?

Il mourut ! Un grand bruit fit retentir ces lieux.

Craignant d'tre surprise en ce dsordre affreux,

265   Je partis, et courus porter dans mon asile,

Mon effroi, ma douleur, et ma flamme inutile ;

Et ce tableau sanglant, cette scne d'horreur,

Qui, tout entire encore, est au fond de mon coeur.

LUCILE.

Je frmis, comme vous, cette horrible histoire ;

270   Peut-tre son trpas compromit votre gloire :

Ce corps tout sanglant...

LAURENCE.

Non ; depuis ce jour d'effroi,

Lucile, sur son sort tout se tut devant moi ;

J'ignore mme enfin o l'on cacha ses restes ;

Mais j'tais rserve des coups plus funestes.

275   Bientt je m'aperus, qu'en mon sein douloureux,

Vivait de mon hymen un gage malheureux.

Quel parti prendre, ciel ! Et comment le soustraire

Aux regards de Venise, au courroux de mon pre ?

J'en instruisis ma mre, et lui portai mes pleurs.

280   D'un regard indulgent elle vit mes douleurs.

Son adroite bont sut couvrir ma faiblesse ;

Et, sous le voile heureux que m'offrit sa tendresse,

Naquit, Lucile, un fils qui, voyant la clart,

Par Zno, dans l'Istrie, en secret fut port.

285   L, depuis dix-sept ans, sous ses yeux il respire,

Sans qu'une mre ait pu le voir et lui sourire.

Ai-je mme l'espoir de l'embrasser un jour ?

Tu vois tous les chagrins que je dois l'amour.

Tremblante sur un fils, qui vit loin de ma vue,

290   Regrettant d'un poux la perte inattendue,

Rappelant du pass les tableaux douloureux,

De tout engagement j'appris fuir les noeuds.

Juge quel est l'effroi qui doit natre en mon me,

Quand je crois que l'amour y rallume sa flamme,

295   Quand je crains que ce feu, qui causa tous mes maux,

N'expose ma faiblesse des tourments nouveaux.

Victime de mon coeur, pourrais-je aimer encore ?

LUCILE.

Il est vrai ; ce guerrier, qu'un triomphe dcore

M'a, depuis quelque temps, sembl vous occuper ;

300   Sa grce, sa valeur paraissaient vous frapper ;

Vous aimiez vanter sa jeunesse et sa gloire ;

Vos discours m'ont souvent prsag sa victoire ;

Et, dans ces entretiens o nous parlions de lui,

J'ai cru vous voir, Madame, oublier votre ennui.

LAURENCE.

305   loigne ce tableau... Dj si malheureuse,

Que puis-je attendre encor d'une ardeur dangereuse ?

Connaissai-je Orzano ? L'aurai-je su toucher ?

Sa jeunesse, son nom peut-il nous rapprocher ?

De l'orgueil Venise on connat la puissance ;

310   Mon pre prendrait-il un gendre sans naissance ?

Non, chassons ce penchant ; oublions ce vainqueur ;

Ah ! Ce n'est qu' mon fils rgner sur mon coeur !

Ne m'entretiens jamais que du fils que j'adore.

LUCILE.

On marche vers ces lieux.

LAURENCE.

Viens m'en parler encore.

315   Oui, d'un autre intrt me sauvant les tourments,

Que la nature seule ait tous mes sentiments.

Que vois-je ? C'est mon pre... loigne-toi, Lucile.

SCNE VII.
Laurence, Gradonigue.

LAURENCE.

Mon pre, votre front me semble moins tranquille !

Qu'avez-vous ?

GRADONIGUE.

Ah ! Je crains d'augmenter tes ennuis.

LAURENCE.

320   Expliquez-vous.

GRADONIGUE.

  Ma fille, aimes-tu ton pays ?

LAURENCE.

Peut-on ne pas aimer le lieu qui nous vit natre ?

GRADONIGUE.

Il demande un effort trop pnible peut-tre.

LAURENCE.

Quel est donc cet effort qu'il exige de moi ?

GRADONIGUE.

De vaincre tes froideurs, et d'engager ta foi.

LAURENCE.

325   Eh ! Qu'importe Venise ?

GRADONIGUE.

  coute-moi, Laurence.

Le Snat d'Orzano chrissant la vaillance,

Lui permit de choisir le prix de ses exploits ;

Nous tions assembls pour entendre son choix.

Voici ses propres mots : ils pourront te surprendre.

330   Pour remplir mes souhaits, vous voulez les apprendre ;

Snateurs, lisez donc dans ce coeur enflamm ;

Je vis Laurence ici, je la vis, et j'aimai.

De cet ardent amour devant vous je fais gloire,

Et demande sa main pour prix de ma victoire.

335   Puis, devant mes regards, baissant un front soumis ;

Pardonnez si, du rang o le destin m'a mis,

J'ose lever mes voeux jusqu' votre alliance ;

Mais j'aime, et de l'amour on conoit la puissance.

Jeune et brave mortel, ai-je repris soudain,

340   Que m'importe envers vous l'outrage du destin ?

Vos vertus, vos lauriers, voil votre noblesse.

Quelle que soit des grands l'orgueilleuse faiblesse,

Vainqueur, mes regards, vous les galez tous,

Et je m'honorerais de m'allier vous.

345   Mais, ma fille, toujours d'ennuis environne,

Des plus brillants partis refusa l'hymne.

Je ne puis la contraindre serrer ce lien ;

Obtenez son aveu, je vous donne le mien.

ces mots, transport d'esprance et d'ivresse,

350   Il m'a press du moins de servir sa tendresse,

De demander ta main ; les snateurs, pour lui,

Ont aussi prs de toi rclam mon appui.

Je cde, et d'Orzano t'apporte la prire

Jointe aux voeux du snat et de Venise entire.

355   Remplis ces voeux, mrite un tel excs d'honneur.

ma fille, mon sang, conois-tu ton bonheur ?

Pour consoler tes maux, le sort t'offre la gloire

D'acquitter ton pays, de payer la victoire,

Et de voir, en des noeuds aussi brillants que doux,

360   Tous les coeurs t'apporter le coeur de ton poux.

Laurence, tant d'clat sors de ta nuit profonde,

Pour un plus beau destin peux-tu te rendre au monde ?

LAURENCE.

Sans doute ce destin doit flatter ma fiert.

Je puis m'enorgueillir que ce hros vant,

365   qui tant de beauts s'empresseraient de plaire,

De sa gloire en mes mains ait plac le salaire,

Je croirais tre ingrate en rejetant sa foi,

Et les voeux du Snat sont un ordre pour moi...

Mais rester toujours libre tait mon esprance ;

370   De nos ges d'ailleurs je crains la diffrence.

Je tremble qu'unissant ma vie ses beaux jours

L'aspect de mes douleurs ne corrompe leur cours.

GRADONIGUE.

Mais te dplairait-il, Laurence ?

LAURENCE.

Lui ! Mon pre !

Ce hros trop aimable est-il fait pour dplaire ?

375   Ce n'est point Orzano, c'est l'hymen que je crains.

GRADONIGUE.

L'aimerais-tu, ma fille ?

LAURENCE.

Aprs tant de chagrins,

Suis-je bien en tat de me juger moi-mme ?

Un coeur toujours souffrant peut-il savoir s'il aime ?

Je sens, pour lui, sans doute un intrt bien doux.

GRADONIGUE.

380   Tu l'aimes ! Il suffit : il sera ton poux ;

Et loin que tes chagrins troublent sa destine,

Ton sort prendra du sien la douceur fortune.

Combien je m'applaudis d'avoir lu dans ton coeur !

Je suis sr maintenant de faire ton bonheur ;

385   Sur la foi de tes feux, je puis, sans dfiance,

Serrer les doux liens d'une telle alliance ;

Je ne te permets plus ni refus, ni dlais ;

Je saurai malgr toi servir tes intrts,

Et, forant, s'il le faut, ta lente obissance,

390   Pour ta flicit rclamer ma puissance.

Je cours dire au Snat que tu remplis ses voeux,

Et presser un hymen qui nous rend tous heureux.

Adieu ; voil le jour le plus beau de ma vie.

SCNE VIII.

LAURENCE.

De quelle motion je demeure saisie !

395   Est-ce toi, Quirini, qui viendrais la causer ?

Ombre toujours chrie, ah ! dois-tu m'accuser

Si des maux, o longtemps je fus abandonne,

Mon me se repose au sein de l'hymne ?

Non, choisir Orzano ce n'est point te trahir ;

400   Venise enfin l'ordonne, il lui faut obir.

mon fils malheureux il faut donner un pre ;

Tout veut cette union, et tout me la rend chre.

Puis-je ne pas aimer ce hros qu'en sa fleur

Embellissent l'amour, la gloire, et la valeur ;

405   Qui, pouvant attirer des regards pleins de charmes

Ne cherche que les miens, obscurcis par les larmes ?

Cessez, vaines frayeurs, je ne vous connais plus ;

Qu'Orzano parle seul mes sens perdus !

Orzano !... C'est donc moi qui rgne sur ton me !

410   Combien j'tais trouble en apprenant ta flamme !

J'ai balanc d'abord... inutile dtour

Qui m'a, plus que jamais, fait sentir mon amour !

Je cde au doux attrait dont je suis entrane ;

Mon coeur vole au-devant de toi,... de l'hymne ;

415   Et je sens, quand j'accepte un si tendre lien,

Que faire ton bonheur, c'est assurer le mien.

SCNE IX.
Laurence, Lucile.

LUCILE.

La fte s'ouvre enfin sur la mer aplanie ;

Des instruments guerriers l'imposante harmonie

Fait retentir les airs de l'hymne des hros ;

420   Jamais rien de si grand ne brilla sur les flots.

Le peuple, remplissant mille barques ornes,

Court en foule admirer ces pompes fortunes ;

Et le groupe charmant de nos jeunes beauts

Offre un autre spectacle aux regards enchants.

425   Les jeux vont commencer.

LAURENCE.

  Ils charmeront ma vue :

Mon sort est bien chang depuis que je t'ai vue.

LUCILE.

Que s'est-il donc pass ? Madame, expliquez-vous.

LAURENCE.

Orzano....

LUCILE.

Que fait-il ?

LAURENCE.

Il devient mon poux.

LUCILE.

Lui ! Comment se prpare une chane si belle ?

430   Je brle de savoir....

LAURENCE.

  La fte nous appelle :

Ne nous arrtons pas... Je t'instruirai... Suis-moi.

LUCILE.

jour heureux !

LAURENCE.

Amour, je m'abandonne toi.

ACTE II

SCNE PREMIRE.
Orzano, Ziani.

ZIANI.

L'hymen, cher Orzano, comble votre esprance.

Dans ce jour, aux autels, vous conduisez Laurence ;

435   Mes dsirs sont remplis, vous allez tre heureux :

ORZANO.

de mes jeunes ans protecteur gnreux,

C'est peu que, sur vos pas volant la victoire,

Je doive l'amiti les prsents de la gloire,

votre zle encor je devrai mon bonheur !

440   Combien de tant de soins je ressens la grandeur !

Mais j'espre en tremblant ; l'autel n'a point encore

Consacr cet hymen dont mon amour s'honore ;

Le sort, contre mes feux rassemblant tous ses traits,

Peut encor m'enlever sa main et ses attraits !

ZIANI.

445   Voil bien d'un amant la tendresse inquite :

Il croit que tout s'oppose au bonheur qu'il souhaite ;

Mais de quoi donc ici seriez-vous alarm ?

Son pre vous a dit que vous tiez aim.

ORZANO.

Il est vrai !

ZIANI.

Dans ces jeux, de vos honneurs mue,

450   Ses regards n'ont jamais cherch que votre vue.

ORZANO.

Je l'avoue, et l'clat de ses regards charmants

Surpassait de vos jeux les pompeux ornements ;

Tout ce vain appareil disparaissait prs d'elle ;

J'tais fier de l'aimer, en la voyant si belle.

ZIANI.

455   Eh bien ! Cher Orzano, qui produit votre effroi ?

ORZANO.

Ziani, je ne sais, mais je crains malgr moi ;

D'un prsage affligeant j'ai peine me dfendre.

C'est sans doute l'effet d'un sentiment trop tendre ;

Et je dois les chrir ces transports inquiets,

460   Puisque de mon amour ils me prouvent l'excs.

Quel amour ! Non, jamais rien n'gala sa flamme :

C'est ce feu qui remplit le coeur, les sens, et l'me ;

Qui, sparant de tout un amant enivr,

Fait pour lui l'univers de l'objet ador.

465   Je ne pense, ne sens, ne vis que pour Laurence.

Jusqu'alors, dans le calme et dans l'indiffrence,

Ignorant cette ardeur, ces feux tumultueux,

Du rveil de mon me enfants imptueux,

Cette me, sans dessein, n'tait jamais mue ;

470   La nature en silence tait morte ma vue.

Tout s'anime aujourd'hui ; pour moi rien n'est muet :

Mes regards ont un but, ma pense un objet ;

De mes jours occups chaque heure est embellie ;

Pour la premire fois je crois sentir la vie ;

475   Laurence m'a cr !... Je connus cet amour,

Quand je vins sur vos pas en ce brillant sjour.

J'tais obscur encor, je lui cachai ma flamme ;

Je voulus mriter de plaire sa grande me :

Je courus des Gnois combattre les vaisseaux

480   Sur ces mers o brillaient Ilion, et Lesbos.

L'aspect de ces climats, fameux dans la mmoire

Par les pleurs de l'amour ou les dons de la gloire,

Comme amant et guerrier embrasa ma valeur,

Et je sentis prs d'eux que je serais vainqueur ;

485   Je le fus !... Ah ! Combien revolant Venise,

Aux pieds de la beaut par mes exploits conquise,

Tout mon coeur, lanc vers des bords aussi chers,

Devanait mes vaisseaux et dvorait les mers !

Combien, quand je revis les charmes que j'adore,

490   Ma victoire, mes yeux, les embellit encore !

Sans doute je reois avec quelque fiert

Ces applaudissements d'un peuple transport,

Ces ftes, ces honneurs, qu'on donne ma vaillance

Mais leur plus grand attrait est la main de Laurence

495   Ses appas, son hymen par Venise form,

Voil, voil les dons qui surtout m'ont charm !

Voil, cher Ziani, ma premire victoire !

Et mon sort est si beau que j'ai peine le croire.

ZIANI.

Verrai-je donc toujours vos esprits obsds

500   Par des pressentiments qui sont si peu fonds ?

Qui doit plus qu'Orzano compter sur la fortune ?

Ouvrez les yeux : sorti de la foule commune,

Ds que votre valeur vous conduit aux combats,

La victoire s'empresse marcher sur vos pas ;

505   Et l'on vous voit briller, fameux ds votre aurore,

l'ge o cent hros taient obscurs encore.

C'est peu de triompher dans les champs de l'honneur,

Vous joignez aux lauriers l'amour et le bonheur :

De celle qui vous plat vous avez la tendresse,

510   Et tout un peuple enfin vos noeuds s'intresse.

Sans doute tous ces biens par vous sont mrits ;

Mais, doutant trop du sort, on lasse ses bonts ;

D'une vaine frayeur dissipez le nuage.

ORZANO.

Je la vois !

ZIANI.

Ses regards vont finir mon ouvrage.

515   Je me retire.

SCNE II.
Orzano, Laurence.

ORZANO.

  vous qui m'avez enflamm

De ce premier amour dont je suis consum,

but de mes travaux ! prix de mon courage !

Vous avez donc, Laurence, accept mon hommage ?

Vous avez consenti qu'en ce jour fortun

520   Par les noeuds de l'hymen je vous fusse enchan ?

Gradonigue m'a dit cette faveur extrme ;

Mais votre amant voudrait l'apprendre de vous-mme.

LAURENCE.

Oui, vaillant Orzano, l'hymen le plus heureux

Va bientt nous unir, et remplira mes voeux.

ORZANO.

525   Oh ! Combien un aveu devient plus cher encore,

Lorsqu'il est prononc par la voix qu'on adore !

Mais, par gard, peut-tre acceptez-vous mes voeux ?

Peut-tre voyez-vous cet hymen, que je veux,

Comme une loi qu'ici le snat vous impose ?

530   Si j'empruntai sa voix, apprenez-en la cause.

Je vous aimais dj quand je quittai ces lieux ;

Gradonigue aurait pu m'opposer ses aeux :

m'accorder la main, o ma tendresse aspire,

J'ai voulu le contraindre en servant cet empire ;

535   Et, pour mieux l'enchaner, par un exploit fameux,

Ranger tout le Snat du parti de mes feux.

Mais si je rclamai sa puissance suprme,

C'est contre vos parents, et non contre vous-mme.

De l'amour seul ici j'invoque le pouvoir.

540   Ce n'est qu' votre choix que je veux vous devoir.

Ah ! Lorsque votre main ma foi s'abandonne,

Rpondez : est-ce bien votre coeur qui la donne ?

LAURENCE.

Oui, mon choix, Orzano, vous nomme mon poux :

Ou si, prte former un lien aussi doux,

545   Je semble du Snat respecter la puissance,

Je trouve bien du charme mon obissance.

ORZANO.

Laurence, vous m'aimez ! Ce n'est point une erreur !

Ah ! Pour sentir ma joie est-ce assez d'un seul coeur ?

Puisque vous dissipez tout ce que je redoute,

550   Voudrez-vous m'claircir encore un dernier doute ?

LAURENCE.

Quel est-il ?

ORZANO.

L'on m'a dit que, renaissant toujours,

Des chagrins trop longtemps ont troubl vos beaux jours.

Ce matin mme encor, vous rpandiez des larmes.

Quel peut tre l'objet de ces longues alarmes ?

LAURENCE.

555   Voulez-vous, quand pour moi les cieux sont dsarms,

Rveiller mes ennuis peine encor calms ?

Quel qu'en soit le sujet, qu'il ne vous faut que plaindre,

Vous les ftes cesser, est-ce vous de les craindre ?

ORZANO.

Qu'entends-je ? Vos chagrins se calment prs de moi ?

LAURENCE.

560   Oui ; vous seul, dans la nuit de tristesse et d'effroi,

Dont l'ombre, ce matin, m'enveloppait encore,

Avez fait de la paix briller la douce aurore.

Mme, quand j'ignorais vos secrets sentiments,

Votre image dj s'unit mes tourments ;

565   Vous combattiez, et moi, de votre nom remplie,

J'aimais m'occuper, dans ma mlancolie,

Des lauriers qu'obtiendrait votre jeune valeur ;

Et, sans la dissiper, vous charmiez ma douleur.

Ma douleur maintenant s'loigne tout entire ;

570   Vers un ciel plus serein je lve ma paupire ;

Mes tourments ont fait place au charme le plus doux :

Je suis toute l'orgueil de vous voir mon poux.

Que je dois, dans les maux qui mont environne,

M'applaudir d'avoir fui les noeuds de l'hymne !

575   Quand je les refusai, sans doute quelque instinct

M'avertit en secret de mon futur destin,

Et, m'annonant dj vos soupirs et ma flamme,

Me dit de vous garder et ma main et mon me.

Je croyais n'obir qu' ma seule douleur :

580   Hlas ! Sans le savoir, j'assurais mon bonheur.

J'en gote devant vous toute la jouissance.

Que parlez-vous encor d'une obscure naissance !

Est-il donc un mortel dont la vaine splendeur

Puisse de votre nom galer la grandeur ?

585   Est-il une beaut qui ne me porte envie ?

J'pouse le hros qui vengea ma patrie ;

J'aime ce que j'admire, et, dans cet heureux jour,

Je sens jouir, en moi, l'amour-propre et l'amour.

ORZANO.

Arrtez, c'en est fait ; plus d'effroi, plus de plaintes ;

590   La tendre confiance a remplac mes craintes.

Vous aviez bien raison ; en de si beaux moments,

Ne nous occupons plus de pleurs, ni de tourments.

Oui, parlons seulement de mon amour, du vtre,

Et du lien charmant qui nous joint l'un l'autre.

595   Je le dois aux travaux par mon bras entrepris ;

Qu'ils sont loin cependant d'galer un tel prix !

C'est trop peu, prs de lui, qu'une seule victoire.

Mais, ignorant vos feux, si j'obtins quelque gloire,

Que ferai-je prsent ? Je serai, par vos mains.

600   Comme le plus heureux, le plus grand des humains.

Car vous ne pensez pas que jamais la mollesse

Puisse aux travaux de Mars drober ma jeunesse :

Il doit m'tre plus cher ; il me rend votre poux,

Et je prtends toujours tre digne de vous.

605   Oui, ma valeur enfin n'est que mon amour mme.

Vous ne concevez pas combien il est extrme.

Je n'y vois rien d'gal, rien que votre beaut.

Mais quand viendra l'instant de ma flicit ?

Quand sera-t-elle moi, cette main qui m'est chre ?

610   Un trop vain appareil veut encor qu'on diffre ;

Ah ! Que ce noeud plus tt ne peut-il s'avancer !

Chaque heure de retard est un sicle passer.

LAURENCE.

Eh bien ! De cet hymen htez l'heure trop lente.

Que lui sert, en effet, une pompe brillante ?

615   Votre aspect, votre amour, les Gnois terrasss,

Pour le coeur qui l'attend l'embelliront assez.

Elle rentre dans son palais.

SCNE III.

ORZANO.

Ah ! Je respire enfin ! Ma crainte est dissipe.

Laurence, ds longtemps, pour moi proccupe,

Brle des mmes feux dont je suis dvor :

620   Ses regards me l'ont dit ! Sa voix me l'a jur !

serment, que m'a fait cette voix adore !

Tu resteras toujours dans mon me enivre,

O tout cet entretien, par l'amour entendu,

Est, avec le bonheur et la paix, descendu.

625   Encor quelques moments, le lien que j'envie

M'assure le bonheur qui doit charmer ma vie ;

Laurence m'appartient !... Que je vais la chrir !

Voil le premier jour o j'ai craint de mourir !

Ds que j'aurai form cette chane prospre,

630   Tu viendras prs de nous, mon vertueux pre !

Tu verras de ton fils les honneurs glorieux,

Et surtout la beaut, bien plus chre mes yeux.

Mais je vois Montano ; courons, plein d'assurance,

Hter le doux moment qu'attend aussi Laurence.

Il sort.

SCNE IV.
Montano, Un Officier du Conseil des Dix.

MONTANO.

635   Qui vous conduit vers moi ?

L'OFFICIER.

  Seigneur, un tranger,

Si par son vtement nous le devons juger,

Depuis quelques instants vient ici de paratre ;

Nous ignorons encor quel mortel il peut tre.

Mais les agents des Dix surveillent tous ses pas.

MONTANO.

640   Ne faites rien de plus, s'il ne conspire pas.

L'OFFICIER.

Si j'en crois les discours qui sortent de sa bouche,

Un entretien de vous est le soin qui le touche ;

Il nous a demand si vous viviez toujours.

MONTANO.

Comment ?... Quel intrt peut-il prendre mes jours ?

645   Son maintien ?...

L'OFFICIER.

  La fiert dans tous ses traits est peinte.

Cependant le malheur y grava son empreinte.

MONTANO.

Est-il jeune ?

L'OFFICIER.

Il parat, en sa mle beaut,

Dans l'ge o l'homme touche la maturit.

Que ferons-nous enfin ? Faut-il qu'on vous l'amne ?

MONTANO.

650   C'est peut-tre un proscrit de Florence et de Gnes

Qui cherche sur ces bords un asile assur ;

Respectez le malheur, il doit tre sacr.

Cependant conservez la mme vigilance ;

Observez-le toujours.

L'OFFICIER.

Vers ces lieux il s'avance.

MONTANO.

655   Il ne m'est pas connu... Mais laissez-nous tous deux ;

Je vais l'interroger.

SCNE V.
Quirini, Montano.

QUIRINI, part.

Amour, comble mes voeux !

MONTANO, part.

Il ne m'aperoit pas.

QUIRINI.

C'est l qu'est sa demeure !

toi qui me crois mort, que j'appelle toute heure,

Toi, pour qui dans ces lieux j'affronte le trpas,

660   Daigneras-tu me suivre et quitter ces climats ?

Je n'ose point former une crainte cruelle ;

Un coeur, tel que le tien, ne peut tre infidle !

Est-ce lui qui deux fois pourrait tre enflamm ?

Enfin, je t'aime trop pour n'tre plus aim.

665   Que l'aspect de ces lieux intresse mon me !

Tout vient, chaque instant, me parler de ma flamme.

L, Laurence me fit les aveux les plus doux ;

L, sa touchante voix me nomma son poux.

Sur moi dans ce moment elle gmit peut-tre.

670   Quelle sera sa joie en me voyant renatre !

Je n'ose approcher d'elle : o pourrai-je trouver

Ce mortel gnreux qui daigna me sauver ?

Montano s'approche.

Ciel !

MONTANO.

Eh bien ! Qui vous trouble en me voyant paratre ?

QUIRINI.

C'est lui-mme ! Un moment puis-je le mconnatre ?

675   Je vous rends grce, cieux ! qui conduisez ses pas.

MONTANO.

Qu'tes-vous ?

QUIRINI.

Quoi ! Mes traits ne vous l'apprennent pas ?

MONTANO.

Non, mon oeil inquiet en vain vous envisage.

QUIRINI.

Sans doute l'infortune a chang mon visage.

MONTANO.

C'est un infortun que je vois ?

QUIRINI.

Oui, Seigneur.

MONTANO.

680   Parlez ; les malheureux ont des droits sur mon coeur.

Qu'tes-vous donc ?

QUIRINI.

Je suis ce mortel dplorable

N d'un pre vaillant autant que misrable ;

Ce proscrit, dans son sang vos yeux tendu,

Et qu'au jour, Montano, vos secours ont rendu.

MONTANO.

685   Quirini ! Quoi ! C'est vous ?

QUIRINI.

  Oui, Seigneur, oui, moi-mme,

Qui, jadis condamn par un arrt suprme,

Me dcouvre vos yeux sans dtour, sans frayeur.

Eh ! Peut-on redouter jamais son bienfaiteur ?

MONTANO.

Montano vous sait gr de votre confiance.

690   Oui, sur ma tte enfin dt tomber la vengeance

De ce corps rigoureux o je suis lev,

Je ne livrerai pas celui que j'ai sauv.

Votre pre puissant daigna m'tre propice ;

J'ai voulu, dans son fils, lui payer ce service ;

695   Je le veux encor.... Mais, proscrit dans ce sjour,

Qui peut donc, Quirini, vous ramener ?

QUIRINI.

L'amour.

MONTANO.

L'amour !

QUIRINI.

Quand par vos soins je revis la lumire,

Vous crtes, qu'aux combats, o fut vaincu mon pre,

Je tombai sous les coups d'une barbare main ;

700   Non, l'amour, par mon bras, m'avait perc le sein.

MONTANO.

Ciel !

QUIRINI.

mon sort Laurence allait tre enchane ;

Proscrit, forc de fuir avant notre hymne,

Je voulus la revoir : sa vue gar,

J'enfonai dans mon sein mon bras dsespr ;

705   J'expirais. Paraissant sur ces rives funestes,

Vos soins de mes esprits ranimrent les restes ;

Et soudain, de ma fuite cartant les dangers,

Vous me ftes passer aux climats trangers.

J'avais de vous revoir emport l'assurance ;

710   Je voulais vous parler de mes feux, de Laurence,

De ces vnements, dont mes sens affaiblis

M'empchrent d'abord de tenter les rcits.

Je voulais vous charger de calmer sa tristesse...

Dsirs trop vains !

MONTANO.

Jaloux d'accomplir ma promesse,

715   Je courus en effet chez ces obscurs humains

Qui vous avaient reu dans leurs fidles mains.

Ils m'apprirent en pleurs que, sur le bord des ondes

Promenant vos pensers et vos peines profondes,

Des pirates arms vous avaient enlev.

QUIRINI.

720   Il est vrai, je partis leurs fers rserv.

Mais leurs avides mains m'offrant d'autres entraves,

Je me vis achet par le chef des esclaves

D'Oremzeb, possesseur d'un de ces champs si beaux

Que le Jourdain paisible arrose de ses eaux.

725   Arriv pour servir sur ce lointain rivage,

Qu' mes yeux fltrissait l'aspect de l'esclavage,

Je voulus m'immoler ; mais, plein de mon amour,

Je ne sais quel espoir vint m'attacher au jour.

Je pensai que mes yeux pourraient revoir Laurence :

730   Cette flatteuse ide adoucit ma souffrance ;

Et je ne songeai plus, au travail assidu,

Qu' remplir tous les soins o j'tais descendu.

J'avais dans ces emplois perdu dix-huit annes,

Lorsqu'un vnement changea mes destines ;

735   Le sort, devant mes pas, ouvrit un champ nouveau.

Des brigands d'Oremzeb surprirent le chteau :

Leur prsence partout rpandait les alarmes ;

Nul n'osait les braver : seul je saisis des armes ;

Je m'lanai bientt. Honteux de leur effroi,

740   Mes compagnons contre eux marchrent avec moi.

L'amour, dans ce combat, me rendit plus terrible ;

Je m'criai : Laurence ! Et je fus invincible.

De tous mes compagnons conduisant le courroux,

Ces cruels ennemis tombrent sous mes coups,

745   Au moment o, captif sous leur lche furie,

Mon matre avec les siens allait perdre la vie.

Sois libre, Quirini, me dit-il, et reois

Ces champs o, mon gal, tu seras prs de moi.

Vous jugez, ces mots, mon trouble et mon ivresse,

750   Puisque vous connaissez l'excs de ma tendresse.

J'acceptai ses prsents ; non, aprs tant de maux,

Pour trouver un asile, et goter le repos,

Mais pour y recevoir la beaut qui m'enchane.

Oui, voil dans ces lieux le dsir qui m'amne.

755   Ne pouvant Venise, o mes jours sont proscrits,

Rester prs des appas dont mon coeur est pris,

Je viens lui proposer une retraite obscure,

Et le bonheur plus doux auprs de la nature,

Et l'hymen, dont les noeuds, par l'amour consacrs,

760   Rejoindront nos destins si longtemps spars.

N'oserait-elle enfin, l'abri des naufrages,

Mettre nos tendres coeurs battus par tant d'orages ?

Au sein de son palais je crains de l'aborder

Vous, daignez, en mon nom, la voir, lui demander...

MONTANO.

765   Ah ! Deviez-vous chercher cette funeste terre ?

QUIRINI.

Que dites-vous ?... De grce, expliquez ce mystre.

MONTANO.

Laurence...

QUIRINI.

Eh bien ! Laurence ?

MONTANO.

Elle n'est plus vous.

QUIRINI.

Ne vivrait-elle plus ?

MONTANO.

Elle a pris un poux.

QUIRINI.

Elle a pris un poux ! Laurence ! Est-il possible ?

770   L'arrt de mon trpas m'et t moins sensible.

MONTANO.

Je conois vos chagrins ce coup douloureux ;

Vous mritiez sans doute un destin plus heureux.

Mais sachez vous dompter, et que l'indiffrence...

QUIRINI.

Eh ! Pourrai-je jamais la sentir pour Laurence ?

775   Quel que soit le ddain dont son coeur est arm,

Comment ne plus chrir ce que j'ai tant aim ?

Suis-je assez poursuivi ? Suis-je assez misrable ?

Vous voyez, Montano, comme le sort m'accable ;

J'ai support l'exil, et les fers, et le jour ;

780   Mourant par la douleur, j'ai vcu par l'amour.

J'affronte encor la mort pour retrouver ses charmes ;

Je viens mettre ses pieds son image et mes larmes ;

Et, lorsque j'esprais voir ces larmes finir,

Quand j'accours la chercher, quand j'ai cru l'obtenir,

785   La cruelle a donn cette main que j'envie ;

La cruelle a combl les malheurs de ma vie.

Je ne sais que rsoudre en un tel dsespoir ;

Je ne puis la har, ni la fuir, ni la voir.

Je ne puis que mourir.

MONTANO.

Dans sa douleur extrme

790   Le murmure est permis qui perd ce qu'il aime ;

Mais vous blmez Laurence avec peu d'quit.

Ce reproche par elle est-il donc mrit ?

Elle a vu votre bras trancher vos destines.

Pour elle, Quirini, mort depuis tant d'annes,

795   Pouviez-vous esprer d'avoir encor sa foi ?

QUIRINI.

Je m'en tais flatt, je la jugeais par moi.

Oui, dans ces temps heureux o j'tais aim d'elle,

O je croyais former la chane la plus belle,

Si la mort de ses jours et teint le flambeau,

800   Fidle sa mmoire, embrassant son tombeau,

Toujours d'autres noeuds j'aurais craint de descendre,

Et je n'aurais jamais ador que sa cendre.

Que dis-je ? Dans l'Asie, o j'ai cach mon sort,

O pour moi son absence tait presque sa mort,

805   son cher souvenir rendant toujours hommage,

N'ai-je pas, dix-huit ans, aim sa seule image ?

Voil, voil l'amour, tel que j'ai cru le sien !

Mais est-il dans le monde un coeur comme le mien ?

Je me suis bien tromp sur celui de Laurence.

810   Elle a donc termin mon avenir d'avance !

Ah ! Dieux !.... Mais quel rival la ravit mes voeux ?

MONTANO.

Il se nomme Orzano. C'est ce hros fameux

Qui, dans la fleur des ans, sur la mer tonne

A vaincu des Gnois la flotte consterne.

QUIRINI.

815   Je ne demande pas ce qu'a fait sa valeur ;

Son nom, son nom cruel suffit ma douleur.

Orzano !... Quand s'est fait cet hymen que j'abhorre ?

MONTANO.

Il va se clbrer, s'il ne l'est pas encore.

QUIRINI.

S'il ne l'est pas encor !... Se pourrait-il, hlas !...

820   Seigneur, dans ce moment ne m'abandonnez pas.

C'est en vous, en vous seul que ma tendresse espre ;

Si le Destin, pour moi dsormais plus prospre,

Permet que cet hymen, dont je suis alarm,

Ne soit pas aux autels par elle encor form,

825   Dites-lui que je vis, que je reviens prs d'elle,

Et que je lui rapporte un coeur toujours fidle.

J'aime croire qu'au sien, quoiqu'elle ait pu change,

Je ne suis pas encor tout--fait tranger.

D'un entretien secret obtenez-moi la grce ;

830   Peut-tre, mon aspect, retrouvant quelque trace

Des premiers sentiments,... je ne m'en flatte pas ;

Mais n'importe, Seigneur ; volez, cherchez ses pas.

Si vous me mnagez l'entretien que j'envie,

Une seconde fois vous me rendrez la vie.

MONTANO.

835   Je suis prt ; mais, sans moi, je n'ose vous laisser

Dans ces lieux o la mort pourrait vous menacer.

Un humble toit s'lve aux portes de la ville,

Il m'appartient ; venez dans ce secret asile,

Que j'assure vos jours, et je vous obis.

QUIRINI.

840   Eh ! Qu'importe mes jours, si mes feux sont trahis ?

ACTE III

SCNE PREMIRE.

LAURENCE.

Dans une heure Orzano, pour serrer notre chane,

Me conduit aux autels, o son amour m'entrane ;

Mais, prte d'y marcher, je ne sais quel effroi,

Dans mes sens tonns, s'lve malgr moi ?

845   J'ai perdu cette paix, cette heureuse assurance,

Que tantt me donna son aimable prsence ;

Je trouve, le chrir, le charme le plus doux,

Et ne peux, sans frmir, le nommer mon poux !

Par divers mouvements, tour--tour entrane,

850   Un sentiment me porte aux autels d'hymne,

Un autre m'en loigne ; et mon me, en ce jour,

Sent mme quelque horreur se mler l'amour.

L'amour !... Est-ce bien lui dont j'prouve l'empire ?

Quirini m'inspirait un plus brlant dlire ;

855   Mon feu, pour Orzano, n'est qu'un tendre ascendant,

Mais il n'est pas moins cher, quoiqu'il soit moins ardent.

Qnirini, ta vertu, ta beaut le dcore ;

Et c'est toi, toi qu'en lui je crois aimer encore.

Cdons mon destin... mais, en formant ces noeuds.

860   Oserai-je lui taire encor mes premiers feux ?

Le silence me pse... Hlas ! Quand ses alarmes

M'ont demand, tantt, la cause de mes larmes,

J'ai craint de l'alarmer par d'affligeants aveux ;

Mais je ne puis tromper un amant gnreux.

865   Je parlerai... L'honneur me dfend de me taire,

Et, pour ce qu'on chrit, doit-il tre un mystre ?

SCNE II.
Laurence, Lucile.

LUCILE.

Un vieillard inconnu demande vous parler.

LAURENCE.

Quel motif ?

LUCILE.

vous seule il veut le rvler.

Son me, en vous nommant, paraissait attendrie,

870   Madame ; il vient, dit-il, des rives de l'Istrie.

LAURENCE.

De l'Istrie ! Ah ! C'est l qu' mes bras arrach,

Mon fils, ds qu'il naquit, par Zno fut cach.

Qu'il entre.

Lucile sort.

De son sort peut-tre il vient m'instruire.

SCNE III.
Laurence, Lucile, Le Vieillard.

LAURENCE.

Quel motif prs de moi, vieillard, peut vous conduire ?

LE VIEILLARD.

875   Un emploi douloureux que Zon m'a commis.

LAURENCE.

Eh ! Quoi ? Zno...

LE VIEILLARD.

N'est plus, Madame.

LAURENCE, part.

mon cher fils !

LE VIEILLARD.

Son me, ds longtemps la douleur ouverte,

Pleurait d'un fils l'absence, et peut-tre la perte.

LAURENCE, part.

mon fils, tu n'es plus !

LE VIEILLARD.

Il croyait le revoir ;

880   L'impitoyable mort lui ravit cet espoir.

Je touche, me dit-il, au terme de ma vie ;

Daigne de Zno mort remplir du moins l'envie

Des rives de Venise, ami, prends le chemin ;

Vois Laurence, et remets cet crit en sa main.

885   Le voici. Puisse-t-il vous causer quelque joie ;

C'est le voeu de l'ami que Zno vous envoie.

LAURENCE, prenant la lettre.

Vieillard, connaissez-vous cet important billet ?

LE VIEILLARD.

Non.

LAURENCE.

Souffrez qu' l'instant je le lise en secret.

LE VIEILLARD.

Je vous laisse.

LAURENCE.

Comptez sur ma reconnaissance.

Il se retire.

SCNE IV.
Laurence, Lucile.

LAURENCE, ouvrant le billet.

890   Lisons ; pour moi, sans doute, il n'est plus d'esprance.

Elle lit.

Ignorant le sang dont il sort,

Votre fils, pour combattre, a quitt notre asile.

J'ai fait, pour l'arrter, un effort inutile ;

Il partit, et depuis me droba son sort.

895   Mon terme est arriv, dans peu d'instants j'expire ;

Mais je meurs consol, s'il parat vos yeux.

Sachez que votre fils, digne de ses aeux,

Sous le nom d'Orzano respire.

Ciel ! Orzano ! Mon fils !... Et j'allais l'pouser !

LUCILE.

900   Le tort n'est qu'au destin qui put vous abuser...

LAURENCE, se jetant genoux.

Je te rends grce, Dieu, dont la bont propice

A retenu mes pas au bord du prcipice ;

Et, sauvant mes mains des noeuds incestueux,

Vient rendre la vertu ce coeur n vertueux.

905   Eh ! Quelle aurait t ma douleur et ma honte,

Si cette lettre, hlas ! plus obscure, ou moins prompte,

Un jour, un jour plus tard, clairant mes esprits,

Dans mon poux heureux m'et fait trouver mon fils !

Ah ! cette image encor m'pouvante et m'accable !

910   Qui peut donc esprer de n'tre point coupable ?

Mais je ne le suis point ! Le ciel avait tout fait ;

Le ciel rpare tout ; mon coeur est satisfait.

Ce coeur sent les transports d'une ardeur criminelle

Cder aux mouvements de l'amour maternelle ;

915   Ou plutt cette ardeur n'tait qu'un vain dtour :

C'est le sang qui parlait sous le nom de l'amour.

Oui, tous ces voeux qu'inspire un objet qu'on prfre

Je les crus d'une amante, ils taient d'une mre.

Sans doute aussi les tiens ne sont que ceux d'un fils,

920   Orzano ; comme moi, ta tendresse aura pris,

Suivant d'un doux penchant l'innocente imposture,

Pour la voix de l'amour le cri de la nature.

Nos coeurs, sentant qu'un noeud devait les attacher,

S'garrent tous deux, en se voulant chercher ?

925   Mais, instruit de quel sang tu reus la naissance,

La nature sur toi reprendra sa puissance.

Eh ! Dans ce changement qui pourrait t'alarmer ?

Ne nous laisse-t-il pas le droit de nous aimer.

Mme ce nouveau nom, dont Laurence s'honore,

930   Peut-tre, mes regards, te rend plus cher encore.

Pardonne, Quirini, pardonne mon erreur ;

Ah ! Toi seul, je le vois, dus enflammer mon coeur.

Tremblante du penchant o j'ai pu condescendre,

Je sens que mon amour n'appartient qu' ta cendre.

935   Viens, avec Orzano, partager tous mes voeux.

LuciLe.

Toi, vers mon fils...

LUCILE.

Bientt il viendra dans ces lieux.

LAURENCE.

Tu crois ?

LUCILE.

De son hymen pensant hter la fte,

Il volera vers vous pour qu'aux autels....

LAURENCE.

Arrte ;

Ne parle plus d'hymen, ni d'autels devant moi ;

940   Ces mots, ces mots toujours me font frmir d'effroi.

d'autres sentiments je dois livrer mon me...

On vient ! Serait-ce lui ?

LUCILE.

C'est Montano, Madame.

LAURENCE.

Lui !

SCNE V.
Laurence, Lucle, Montano.

MONTANO.

Madame, excusez si j'ose vous troubler :

Un moment, sans tmoin, ne puis-je vous parler ?

LAURENCE.

945   Lucile, laissez-nous.

SCNE VI.
Laurence, Montano.

LAURENCE.

Eh bien ! Seigneur ?

MONTANO.

  Madame,

Pour le jeune Orzano tout prouve votre flamme.

Mais, malgr cet amour, sans doute le pass

N'est pas de votre esprit tout--fait effac.

LAURENCE.

Le pass !... Mais o tend ce discours qui m'tonne ?

MONTANO.

950   Oui, quelque trouble heureux que ce grand jour vous donne !

J'aime le croire au moins, vous n'avez pas perdu

Le souvenir du sang devant vous rpandu.

LAURENCE.

Du sang ! Qu'entends-je, ciel ! Qui donc a pu vous dire ?

MONTANO.

La voix de l'amiti, Quirini.

LAURENCE, part.

Je respire ;

955   Il ne sait pas du moins qu'un fils est n de moi.

Haut.

Oui, Quirini mourut digne objet de ma foi ;

Mais daignez m'clairer. Lorsque, dans sa furie,

Accabl de me perdre, il s'arracha la vie,

Voulant jusqu' la fin son sort me lier,

960   Je crus de ses soupirs recevoir le dernier ;

Comment apprtes-vous ces secrets qu'on ignore ?

Me serais-je trompe, existait-il encore ?

MONTANO.

Il est vrai, je le vis en ces affreux instants.

LAURENCE.

Dans cet tat cruel a-t-il vcu longtemps ?

MONTANO.

965   Mais.... si la mort, Madame, avait fui sa paupire.

LAURENCE.

Se peut-il ? Quirini !

MONTANO.

S'il voyait la lumire.

LAURENCE.

Quirini, que mes pleurs chaque jour rpandus....

Laissez-moi rappeler mes esprits perdus.

Quoi ! La clart des cieux ne lui fut pas ravie ?

MONTANO.

970   Non, mes heureux secours lui rendirent la vie.

LAURENCE.

Et vous avez cach ce secret mes yeux ?

MONTANO.

J'ignorais, dans ce temps, votre amour et vos noeuds

LAURENCE.

Quand ftes-vous instruit de cet amour extrme ?

MONTANO.

Dans ce jour.

LAURENCE.

Dans ce jour ! Et par qui ?

MONTANO.

Par lui-mme.

LAURENCE.

975   Par lui !... Quoi ! Serait-il dans ces murs qu'autrefois ?

MONTANO.

Oui.

LAURENCE.

Chaque mot m'tonne et m'enivre la fois.

Mais un effroi s'lve en mon me interdite :

Il revient en des lieux o sa tte est proscrite ;

Par l'ordre du Snat serait-il arrt ?

MONTANO.

980   Abjurez toute crainte, il est en sret.

LAURENCE.

Pourquoi donc avec moi gardait-il le silence ?

Un mot et pargn bien des pleurs Laurence.

Mais l'absence peut-tre a caus sa froideur ?

MONTANO.

Non, Madame, l'absence a doubl son ardeur.

985   Il ne vit que pour vous, et c'est lui qui m'envoie.

LAURENCE.

Ah ! Conduisez mes pas, il faut que je le voie.

MONTANO.

Comment ! Oubliez-vous que l'hymen dsormais ?...

LAURENCE.

Arrtez ; cet hymen ne se fera jamais.

MONTANO.

Mais l'autel se prpare ; et seriez-vous capable ?...

LAURENCE.

990   Prissent les apprts d'une pompe coupable !

MONTANO.

Ce lien....

LAURENCE.

Est affreux. Si vous saviez, hlas !

Dans quel abme horrible il conduisait mes pas !

MONTANO.

Grands Dieux !

LAURENCE.

Si vous saviez quel poux j'osais prendre :

C'est devant Quirini que je veux vous l'apprendre.

995   C'est aux yeux de l'amant qui m'a tant fait gmir,

Que de tout mon danger je veux vous voir frmir.

Ne tardons plus : que j'aille, ses yeux encor chre,

Lui montrer le remords d'un crime involontaire,

La joie et les transports qu'il me cause aujourd'hui,

1000   Et ce coeur, qui renat tout entier avec lui.

MONTANO.

Venez donc ; dans ses bras je prtends vous remettre.

LAURENCE, voyant Orzano de loin.

Ciel ! Orzano parat.... de peur de le commettre

Je n'ose, Montano, vous suivre en ce moment ;

Pour me guider vers lui revenez promptement.

SCNE VII.

LAURENCE, un moment seule.

1005   Mre, pouse !... Ah ! Quels noms ce jour me voit reprendre !

Orzano vient vers moi... Que je vais le surprendre !...

Mais le doge et mon pre arrivent sur ses pas :

Je ne pourrai l'instruire ;... cruel embarras !

SCNE VIII.
Laurence, Orsano, Ziani, Gradonigue.

ORZANO.

cleste Laurence ! Idole de mon me !

1010   Enfin le temple est prt pour couronner ma flamme ;

Les flambeaux allums, les parfums rpandus ;

Les drapeaux des Gnois aux votes suspendus ;

De la religion la pompe rvre,

D'un auguste Snat la majest sacre,

1015   Le peuple, sur ses pas ardent se presser,

Tout attend vos regards, qui vont tout effacer.

J'amne devant vous mon ami, votre pre,

Pour qu'ils soient les tmoins de cet hymen prospre :

Venez donc avec nous ces autels chris,

1020   O je cours des poux offrir le plus pris ;

Venez de nos beauts prsenter la plus belle.

Je m'enivre dj du bonheur qui m'appelle ;

Et, marchant l'autel qui doit me l'assurer,

Ne vois qu'en vous le dieu que j'y vais adorer.

LAURENCE.

part.

1025   Mon fils !... Que lui rpondre ?

Haut.

Orzano...

ORZANO.

  Quoi ! Madame ?

LAURENCE.

Toujours votre bonheur sera cher mon me ;

Mais....

ORZANO.

Mais !

LAURENCE.

Vous connaissez tous les jeux du Destin.

ORZANO.

Que voulez-vous me dire ? Expliquez-vous enfin.

LAURENCE.

Puisqu'il faut que ma voix sans dtour vous l'expose,

1030   Un obstacle invincible notre hymen s'oppose.

GRADONIGUE.

Un obstacle !

ORZANO.

Eh ! Quel est cet obstacle cruel ?

Parlez....

LAURENCE.

Je ne le puis.

part.

Que n'est-il seul, ciel !

GRADONIGUE.

Ma fille !

ORZANO.

Se peut-il ?

LAURENCE.

Oui, tel est ce mystre,

Que l'honneur, en ce lieu, m'ordonne de le taire.

ORZANO.

1035   L'honneur !

LAURENCE.

  Quand vous saurez... Je me trouble et me crains,

Etne puis soutenir l'aspect de vos chagrins.

Adieu.

Elle sort.

GRADONIGUE, Orzano.

Vous me voyez confus de cette injure ;

Mais elle sort en vain, je la suis ; et vous jure

De ne pas la quitter sans la rendre vos voeux,

1040   Ou sans venger l'affront qu'elle fait tous deux.

SCNE IX.
Orzano, Ziani.

ZIANI.

Aurais-je pu prvoir cette prompte inconstance ?

Eh bien ! Cher Orzano, vous gardez le silence ?

ORZANO.

Moi, Seigneur, je n'ai plus de penser ni de voix ;

Je reste ananti du coup que je reois.

1045   Veillai-je ? Ou n'est-ce point un songe qui m'abuse ?

Quoi ! Prte m'pouser, Laurence me refuse !

Laurence !... Est-il bien vrai ? Ne me tromp-je pas ?

ZIANI.

Je voudrais que ce ft une erreur... mais, hlas !

Laurence, rejetant votre illustre hymne,

1050   Vient en effet de fuir ma vue tonne.

J'ai peine, comme vous, croire encor mes yeux ;

Je ne puis concevoir ce caprice odieux.

ORZANO.

Caprice !... Dites donc l'horreur la plus infme.

Tant de noirceur jamais entra-t-elle en une me ?

1055   Elle approuve mes feux, et m'assure des siens,

Elle m'engage mme presser nos liens ;

Et c'tait pour hter mon outrage et ma peine ;

C'tait pour me percer d'une main plus certaine !

L'ingrate ! Me tromper !... Avec autant d'appas !

1060   Il est donc des serments que le coeur ne fait pas !...

Combien je l'adorais ! le feu qu'elle m'inspire

N'tait pas de l'amour, mais plutt du dlire ;

Et mon coeur mme encor, dans ses voeux empresss,

Croyait, en l'adorant, ne pas l'aimer assez.

1065   Quel en est le salaire ? Un refus... Ah ! Laurence.

ZIANI.

De ce coeur dchir je connais la souffrance ;

Mais il faudrait, pourtant plus tranquille....

ORZANO.

Un rival

De mon bonheur sans doute est l'obstacle fatal.

Aidez, cher Ziani, ma rage le connatre.

1070   Quel est-il ? Oui, je veux voir et joindre ce tratre.

Oh ! Qu'il sera terrible, oh ! Qu'il sera cruel

Le combat que j'apprte avec ce vil mortel !

Tous les transports jaloux qu'enfante l'Italie

Ont, dans ce coeur bless, fait passer leur furie ;

1075   Le glaive impatient appelle mon courroux.

Amenez, amenez mon rival mes coups ;

Que j'teigne en son sang la soif qui me dvore,

Et le trane mourant aux regards qu'il adore !...

Malheureux ! Je m'abuse : et j'ose menacer,

1080   Sans connatre le sang que mon bras doit verser.

Et toute ma fureur, vainement exhale,

Rentre plus dchirante en mon me accable !

Je perds jusqu' l'espoir de venger mon affront ;

Je perds tout.

ZIANI.

Commandez ce courroux trop prompt.

1085   Je ne saurais penser que Laurence aime un autre ;

Si vous la revoyez, son coeur peut-tre au vtre...

ORZANO.

Moi, que j'aille, ses yeux exposant mes douleurs,

Caresser son orgueil du tribut de mes pleurs !

Que je brigue, ses pieds, une nouvelle injure !

1090   Ah ! Je n'ai que trop vu, trop cherch la parjure.

Que son nom de mon me jamais soit banni !

Ziani, c'en est fait, pour moi tout est fini.

ZIANI.

Ciel !

ORZANO.

Pour de vains lauriers j'abandonnai mon pre ;

Et, depuis que Laurence, hlas ! Me fut trop chre,

1095   Occup tout entier mriter sa main,

J'ai laiss ce vieillard ignorer mon destin.

ses pieds, Ziani, je cours finir ma vie.

De toutes vos bonts mon coeur vous remercie ;

Rendez grce au Snat de ce que je lui dois ;

1100   Et ne parlez jamais Laurence de moi.

Adieu.

ZIANI.

Sans doute il faut rassurer votre pre ;

Mais pourquoi fuir toujours ce bord qui sut vous plaire ?

Quand vous aurez du sang rempli toutes les lois,

Revenez dans nos murs jouir de vos exploits.

ORZANO.

1105   Pouvez-vous me parler encor de ma victoire !

Eh ! Le bonheur perdu, qu'est-ce, hlas, que la gloire ?

Sans doute ses prsents furent chers mes yeux ;

Maintenant, pour jamais, ils me sont odieux.

Je laisse aux coeurs heureux les palmes de la guerre ;

1110   Je hais ce peu de bruit que j'ai fait sur la terre.

Je voudrais, dans ma vie, anantir le jour

O j'ai connu l'clat, o j'ai connu l'amour.

Tout est dsenchant, pour moi, dans la nature.

Je ne veux que la mort, la mort la plus obscure ;

1115   Et je cours la chercher loin de cette cit,

O tout rappellerait, mon coeur attrist,

Ma honte, mes chagrins, les traits de la parjure,

Et l'honneur qui m'accable, et l'amour que j'abjure.

Il s'chappe.

ZIANI.

Je ne vous quitte pas ; et mon zle affermi

1120   Veut vous rendre vous-mme, au monde, votre ami.

ACTE IV

Le thtre reprsente un des endroits solitaires de Venise, aux extrmits de la ville.

SCNE PREMIRE.

QUIRINI.

Montano ne vient pas : je languis dans l'attente.

Du toit, o m'a cach son amiti prudente,

Je m'lance en ce lieu.... S'arrter si longtemps !

Il sait combien l'amour compte tous les instants :

1125   Et cependant.... Peut-tre il n'ose ici se rendre ;

Il peut n'avoir, hlas ! Qu'un refus m'apprendre.

Laurence est l'autel : et, quand je veux la voir,

C'est un coup de poignard que je vais recevoir.

Laurence aurait conclu ce funeste hymne !

1130   Malheur son poux, si sa main s'est donne.

Non, je n'ai point souffert des tourments rigoureux,

Je ne suis pas venu dans ces murs dangereux,

Parmi les ennemis que brave ma tendresse,

Pour voir cet Orzano m'enlever ma matresse.

1135   Non ; je suis descendu sur ce bord trop fatal ;

Il me faut ou Laurence, ou la mort d'un rival !

Ah ! Combien son trpas dj tarde ma haine !

Je coterai du moins des pleurs l'inhumaine.

Si je suis reconnu, sans doute il faut prir ;

1140   Mais l'amant qui perd tout a-t-il peur de mourir ?

Mais je ne donnerai ce sang, qui l'aime encore,

Qu'aprs m'tre abreuv de celui que j'abhorre.

On vient : rentrons.

SCNE II.
Orzano, Ziani.

ZIANI.

Eh bien ! Vous voulez nous quitter ?

ORZANO.

Il le faut, Ziani ; rien ne peut m'arrter.

1145   Resterai-je en un lieu tmoin de mon outrage ?

ZIANI.

S'il voit votre douleur, il vit votre courage.

Mais, malgr ce courroux, partirez-vous d'ici

Sans entendre Laurence, et sans tre clairci ?

ORZANO.

L'entendre !

ZIANI.

Cet effort cote votre me mue !

ORZANO.

1150   La perfide avec moi demande une entrevue :

Mais, de ses fiers ddains justement confondu,

ce message vain je n'ai rien rpondu.

Pourquoi rechercherais-je une clart funeste ?

Je ne puis l'prouver, que m'importe le reste.

ZIANI.

1155   Mais peut-tre une erreur...

ORZANO.

  Eh ! Qu'en dois-je esprer ?

Quoi ! Ne l'avez-vous pas entendue m'assurer

Qu'un ternel refus est un devoir pour elle ?

Qu'irais-je demander encore la cruelle ?

D'un inutile soin pourrais-je tre touch ?

ZIANI.

1160   Un mystre tonnant sous ce voile est cach :

Je veux le pntrer ; oui, je verrai Laurence.

ORZANO.

Qui ? Vous ?

ZIANI.

Je ne saurais en croire l'apparence ;

Et, par mon zle enfin tout doit tre employ

Pour consoler des maux dont gmit l'amiti,

1165   Je la verrai, vous dis-je.

ORZANO.

  Ami fidle et tendre,

ce coeur perdu si vous pouviez la rendre !

Je l'adore encor plus.

ZIANI.

Croyez que mes discours...

ORZANO.

Vous pensez donc, ami, qu'elle m'aime toujours ?

ZIANI.

Je le crois.

ORZANO.

Mais pourquoi cet obstacle barbare

1170   Qui, si j'en crois sa bouche, jamais nous spare ?

jamais !... Non, Seigneur, mnagez ma fiert,

Et n'allez pas pour moi supplier sa beaut.

Ah ! D'un nouvel affront je recevrais l'offense !

ZIANI.

Mais....

ORZANO.

Offrez-moi plutt l'espoir de la vengeance ;

1175   La vengeance ! Voil ce qui me peut gurir.

Vos ombrageuses lois savent tout dcouvrir :

Eh bien ! Par leur secours, ma fureur jalouse

Dcouvrez le rival qui m'enlve une pouse.

Quand je l'aurai frapp, teint d'un sang odieux,

1180   De Laurence avec vous j'irai braver les yeux.

ZIANI.

Il n'est rien que pour vous mon amiti ne tente :

Je cours l'entretenir. Si son me inconstante

Cde aux feux d'un rival, en s'loignant de vous,

Je saurai le connatre, et le livre vos coups.

ORZANO.

1185   Ce zle gnreux ne saurait me surprendre.

QUIRINI, revenant, et de loin.

Montano ne vient pas !

ZIANI.

Daignez ici m'attendre.

ORZANO.

Non, dans votre palais j'irai vous retrouver.

ZIANI.

Il suffit, Orzano, je cours tout observer.

SCNE III.
Quirini, Orzano.

QUIRINI, part.

Orzano !

ORZANO.

De ce coeur peut elle tre chrie !

QUIRINI, part.

1190   Mon rival ! Commandons ma juste furie.

Approchons.

Haut.

Orzano....

ORZANO.

Que voulez-vous de moi ?

QUIRINI, part.

C'est bien lui.

Haut.

Qui produit le trouble o je vous vois ?

Vainqueur, de votre sort ressentez mieux les charmes.

ORZANO.

N'est-il d'autre bonheur que la gloire des armes ?

1195   Quoique de cet clat les yeux soient blouis,

Plus d'un front est charg de lauriers et d'ennuis.

QUIRINI.

Ce n'est pas ce qu'il faut que pour vous l'on redoute ;

Car Laurence vous aime.

ORZANO.

Elle l'a dit, sans doute.

QUIRINI, part.

Elle l'a dit ! rage ! transports furieux !

Haut.

1200   Sa main vous appartient ; un hymen glorieux...

ORZANO.

Sa main !... Que vous importe ?

QUIRINI.

Il m'importe peut-tre.

ORZANO, part.

Dans mes sens, prs de lui, quel trouble vient de natre ?

Haut.

Et qui donc tes-vous pour me parler ainsi ?

QUIRINI.

Moi !... De mon nom trop tt vous serez clairci.

ORZANO.

1205   Trop tt ! Mais d'o vous vient cette arrogance extrme ?

QUIRINI.

Un seul mot :... revenons l'objet qui vous aime.

Dans ces doux entretiens de son coeur enflamm,

Vous a-t-elle avou qu'un autre en fut aim ?

ORZANO.

Un autre, dites-vous ? Un autre ? De Laurence ?

QUIRINI.

1210   Oui.

ORZANO.

  J'en ai donc enfin la cruelle assurance !

Je l'avais pressenti ce mystre fatal.

Vous paraissez savoir le nom de mon rival :

Il faut me le nommer ; parlez ; quel est le tratre ?

QUIRINI.

Sans doute je pourrais vous le faire connatre ;

1215   Mais, quelque heureux clat qui vous pare aujourd'hui,

Ce discours menaant vous sied mal avec lui ;

Sachez qu'il fut toujours tranger la crainte.

ORZANO.

Je le crois... mais enfin expliquez-vous sans feinte ;

Nommez-moi le rival que cherche mon courroux.

1220   Vos regards, vos discours me font croire... Est-ce vous ?

Est-ce vous ?

QUIRINI.

Par ce ton penses-tu me confondre ?

Oui, c'est moi... qui suis prt, jeune homme, te rpondre.

ORZANO.

Toi, cruel ! Il suffit, rompons cet entretien.

Il tire son pe.

Viens prendre tout mon sang, ou verser tout le tien.

Ils se battent.

QUIRINI, en tombant.

1225   Je suis frapp.

ORZANO.

  Ce bras a veng mon offense !

Mais d'o vient que mon coeur frmit de ma vengeance ?

Si vers ce malheureux.... Je n'ose en approcher !

Une secrte voix semble me reprocher...

Fuyons ce lieu ; fuyons l'horreur qui m'environne.

Il s'chappe.

SCNE IV.

QUIRINI.

1230   Ah ! Je reviens moi. Laurence m'abandonne !

Laurence est arrache mon amour du !

Que ne puis-je mourir du coup que j'ai reu !

SCNE V.
Quirini, Montano, Laurence.

MONTANO.

Madame, c'est ici....

QUIRINI.

Montano....

MONTANO.

Il s'approche.

Qui m'appelle ?

Ciel !... mon ami sanglant !

LAURENCE.

Quirini !

QUIRINI.

Dieux ! C'est elle !

1235   O suis-je ?

LAURENCE.

  Quirini, dans quel tat affreux

Le sort, qui nous rejoint, vous prsente mes yeux ?

QUIRINI.

Vous me voyez bless... Mon coeur l'est plus encore ;

Votre hymen....

LAURENCE.

Est rompu.

QUIRINI.

Qu'ai-je appris ?

LAURENCE.

Je l'abhorre.

QUIRINI.

Se peut-il ?

LAURENCE.

Je suis libre, et je te rends la foi

1240   D'une pouse attendrie, et digne encor de toi.

QUIRINI.

Est-il bien vrai ? Le sort me serait moins funeste ?

LAURENCE.

Montano te dira....

MONTANO.

Mon ami, je l'atteste.

Lorsqu'elle a su de moi que vous voyiez le jour,

perdue, enivre, et tout votre amour,

1245   Elle a rompu le noeud qui dtruisait le vtre,

Et bni le destin qui vous rend l'un l'autre.

QUIRINI.

Ah ! Viens, viens sur ce coeur... mes maux sont oublis ;

Laurence, ce moment me les a tous pays.

LAURENCE.

Cher poux ! Ta blessure mon me perdue....

QUIRINI.

1250   Ma blessure n'est rien, puisque tu m'es rendue.

LAURENCE.

Mais quel est le cruel ?...

QUIRINI.

Je dois lui pardonner ;

C'est celui que, pour moi, tu viens d'abandonner :

Mon rival.

LAURENCE.

Orzano ! Ciel ! Qu'entends-je !

QUIRINI.

Lui-mme.

Je ne m'tonne pas de sa douleur extrme ;

1255   Mais, quoi qu'il m'ait vaincu, t'obtenant aujourd'hui,

Je ne changerais pas de destin avec lui.

LAURENCE.

Orzano dans ton sang.... forfait effroyable !

QUIRINI.

Comment ! De quel forfait te parat-il coupable ?

Il a fait son devoir ; nous tions ennemis.

LAURENCE.

1260   Lui, ton ennemi ! Dieux !

QUIRINI.

Qu'est-il donc ?

LAURENCE.

  C'est ton fils !

QUIRINI.

Orzano !... Soutiens-moi... Qui ? Lui ?... Je suis son pre ?

LAURENCE.

Oui.

QUIRINI.

Mais comment l'hymen lui donnait-il sa mre ?

LAURENCE.

lev dans l'Istrie, il est ici venu,

Venise, sa mre, lui-mme inconnu.

1265   Ma main devait payer son exploit magnanime ;

Avant de l'accomplir, j'ai connu tout mon crime ;

Je t'ai rendu ce coeur qui dplorait ta mort.

Quel trouble m'a saisie en apprenant ton sort !

Instruite par la voix de cet ami fidle,

1270   Je vole o la tendresse, o le devoir m'appelle ;

Et quand je crois, ravie de coupables noeuds,

Renouer avec toi des liens plus heureux,

Quand je crois, pour combler l'union la plus chre,

Rassembler dans mes bras et le fils et le pre,

1275   Je trouve par le fils le pre terrass...

Et j'ai pu mettre au jour celui qui t'a bless !

QUIRINI.

Que j'aurai de plaisir l'embrasser !... Laurence,

peine il m'a vaincu qu'il a fui ma prsence ;

Je ne sais quel effroi prcipitait ses pas ;

1280   Dieux, ramenez mon fils, qu'il vienne dans mes bras.

Dans notre affreux combat, dont il obtient la gloire,

Je suis le plus heureux, j'ai perdu la victoire.

J'aime mieux que son bras ait triomph du mien ;

J'aime mieux que mon sang ait coul que le sien.

LAURENCE.

1285   Ce langage, d'un pre a toute la tendresse ;

Mais trop d'motion peut nuire ta faiblesse.

Viens donc chez Montano, viens calmer les esprits,

Et recevoir les soins des mains que tu chris.

Je crains d'ailleurs ces lieux, o l'on peut te surprendre.

MONTANO.

1290   Oui, venez.

QUIRINI.

Laurence.

  Guidez-moi. Je brle de t'apprendre

L'espoir qui, sur ces bords, m'a conduit en ce jour,

Et les tendres projets qu'a forms mon amour.

LAURENCE.

Quels qu'ils soient, ton pouse t'obir est prte.

Ciel !

SCNE VI.
Les Prcdents, Soldats du Conseil des Dix.

LE COMMANDANT.

Quirini, des Dix un ordre vous arrte.

1295   Suivez-nous.

QUIRINI.

Laurence.

  Je suis prt. Mon bonheur a cess.

LAURENCE, Montano.

Seigneur, souffrirez-vous...

MONTANO.

Soldats, il est bless.

Voulez-vous qu'il vous suive en ce pril extrme ?

Je sais quelle est des Dix la puissance suprme ;

Je connais vos devoirs ; mais il est une loi

1300   Dont les droits sont plus saints, qui vous parle avec moi ;

L'humanit ! De vous Quirini la rclame.

LE COMMANDANT.

Je crains...

MONTANO.

Ne craignez point que le Conseil vous blme ;

Mais, quand il vous faudrait enfin le redouter,

Pour servir l'infortune on doit tout affronter.

LE COMMANDANT.

1305   Qu'exigez-vous ?

MONTANO.

  Chez moi souffrez qu'on le transporte.

Il n'chappera point, gard par votre escorte ;

Et, sans trahir la loi, vous serez gnreux.

LE COMMANDANT.

Rpondez-vous de lui, je remplirai vos voeux ?

MONTANO.

Oui.

LE COMMANDANT.

Commandez.

MONTANO.

Ami, rentrez dans cet asile.

1310   Je vous quitte un moment, mais pour vous tre utile.

Membre de ce Conseil qui vous fait arrter,

Pour dfendre vos jours je cours m'y prsenter.

QUIRINI.

Craignez, pour me servir, d'exposer votre tte.

MONTANO.

Ne parlez pas de moi, nul danger ne m'arrte ;

1315   Et l'on verra, dt-on nous frapper tous les deux,

Qu'un ami m'est plus cher, quand il est malheureux.

ACTE V

Le thtre reprsente l'intrieur du palais de Ziani.

SCNE PREMIRE.
Ziani, Laurence.

LAURENCE.

Venise retentit du bruit de mes malheurs ;

Mon pre m'a fait grce en voyant mes douleurs.

Mais si, dans ses foyers, il est pre sensible,

1320   Il se montre, au Snat, magistrat inflexible.

Je crains pour Quirini dans les prisons jet.

Montano, son soutien, lui-mme est arrt.

Tout l'abandonne, hlas ! Orzano seul lui reste :

Mais o l'aura conduit une erreur si funeste ?

1325   Ds longtemps, par mon ordre, on cherche en vain ses pas.

Il peut sauver son pre, et ne se montre pas.

ZIANI.

Oui, madame, avec vous je dois tre sincre ;

Le secours d'Orzano lui devient ncessaire.

Le Snat veut sa perte, et la croit un devoir.

1330   Mais, avant de partir, Orzano doit me voir ;

Je l'attends.

LAURENCE.

Il peut fuir la mre la plus tendre !

La nature, en son coeur, ne se fait point entendre !

Je brle de le voir, de l'appeler mon fils.

ZIANI.

Des dsirs aussi doux seront bientt remplis.

LAURENCE.

1335   Tandis qu'il est absent, si, par votre entremise,

De son pre mes voeux la prsence permise...

ZIANI.

J'en gmis ; mais nos lois, qui tout est suspect,

D'un criminel d'tat interdisent l'aspect.

Moi-mme je craindrais, si de votre infortune

1340   Je pouvais...

LAURENCE.

  Oubliez une plainte importune.

Je vais attendre ailleurs qu'un fils lent venir...

ZIANI.

Ds que je l'aperois, je cours vous prvenir.

LAURENCE.

De son destin surtout cachez-lui le mystre.

ZIANI.

J'entends ; vous dsirez l'instruire la premire.

1345   Il suffit.

Elle sort.

SCNE II.

ZIANI.

  Sans me voir a-t-il os partir ?

Non, son coeur ce point ne peut se dmentir.

Je le connaissais bien... Il parat ma vue.

SCNE III.
Ziani, Orzano.

ZIANI.

Qu'avez-vous, Orzano ?... Votre me semble mue...

Sauriez-vous ?...

ORZANO.

Je sais tout, Laurence m'a tromp :

1350   J'ai trouv son amant, l'ai joint, et l'ai frapp.

Ainsi de son refus ne cherchez plus la cause.

ZIANI.

Sur un motif plus saint son refus se repose.

ORZANO.

Sur un motif plus saint !... Que dites-vous ?... Eh ! Quoi ?..

N'est-ce point un rival qui m'enlve sa foi ?

ZIANI.

1355   Non.

ORZANO.

  Non !... Expliquez-moi cet trange mystre.

ZIANI.

Un autre vos regards doit montrer la lumire,

La lumire terrible.... hlas ! Qu'avez-vous fait ?

ORZANO.

J'ai veng mon amour.

ZIANI.

Il n'est plus qu'un forfait.

ORZANO.

Un forfait !

ZIANI.

Je ne puis en dire davantage.

ORZANO.

1360   Eh ! Qui doit de mon sort claircir le nuage ?

Qu'il paraisse...

ZIANI.

Bientt je l'amne en ces lieux.

Ah ! Lorsque le bandeau tombera de vos yeux,

Vous aurez, accabl de ces clarts soudaines,

remplir des devoirs, dvorer des peines ;

1365   Ce fardeau trop pesant, je veux le partager ;

Peut-tre votre ami le rendra plus lger.

Adieu ; vous connatrez ma tendresse et mon zle.

ORZANO.

Cher Ziani, quittez une feinte cruelle :

Terminez d'un seul mot, ou comblez mon tourment.

ZIANI.

1370   Vous allez tre instruit ; attendez un moment.

SCNE IV.

ORZANO.

Attendre !... Quel effort ! Ziani me l'ordonne !

Lui qui sait que mon sang dans mes veines bouillonne !

Les transports curieux, dont je suis tourment,

Prcipitent ses flots dans mon sein agit.

1375   Attendre !... Il le faut bien !... Je vais du moins apprendre

Ce mystre effrayant que je ne puis comprendre,

Qui rend, si j'en dois croire un avis trop affreux,

Mon amour criminel autant que malheureux.

Il l'est trop en effet, si sa force est un crime.

1380   Quels traits profonds en nous un objet cher imprime !

Ces refus, mon effroi, ce secret douloureux,

Le sang dont je suis teint, tout irrite mes feux.

Le sang dont je suis teint !... d'o vient que cette ide

A troubl tout--coup mon me intimide ?

1385   J'ai trouv mon rival, j'ai d hter sa mort ;

Je l'ai d... cependant je sens l le remord !

Le remords et l'amour se disputent mon me.

On vient : serait-ce lui ?...

SCNE V.
Orzano, Laurence.

ORZANO.

Que vois-je ? Vous, madame !

Venez-vous insulter aux maux que vous causez ?

LAURENCE.

1390   Vous en voyez mes yeux de larmes arross.

ORZANO.

Comment rejetez-vous l'amant qui vous adore,

Si vos pleurs ?...

LAURENCE.

Je l'ai fait, je le ferais encore.

ORZANO.

mes yeux irrits pourquoi donc vous offrir ?

LAURENCE.

Pour me justifier, vous plaindre, et vous chrir.

ORZANO.

1395   Me chrir !

LAURENCE.

  Oui, cruel, descends dans ta pense.

Comment, quand par un pre au silence force,

Je n'ai pu de ma main t'expliquer le refus,

Dans mes yeux, qui toujours cherchaient les tiens confus,

Comment n'as-tu pas vu qu'une cause rcente

1400   Rendait, envers tes feux, ma rigueur innocente ;

Et que, te ravissant le nom de mon poux,

Mon coeur te prsentait un titre encor plus doux ?

ORZANO.

Eh ! Quel titre mes yeux peut vous rendre plus chre ?

LAURENCE.

Celui de fils, ingrat ; vois, et connais ta mre.

ORZANO.

1405   L'pouse de Zno m'a mis au jour.

LAURENCE.

  C'est moi !

Fruit d'un secret hymen, que rprouvait la loi,

Zno, loin de mes yeux, pour cacher ta naissance,

Sous le nom de son fils, leva ton enfance.

Ce billet de Zno t'en claircira mieux.

ORZANO, tombant accabl.

1410   Je vois tout !... Ciel !

LAURENCE.

  Mon fils, tourne vers moi les yeux.

ton nouveau destin abandonne ton me.

Tu ne me rponds rien !... Mon fils...

ORZANO, aprs un long silence.

Adieu, Madame.

LAURENCE.

Orzano, tu me fuis ? Quel est donc ton dessein ?

Demeure.

ORZANO.

Je ne puis... Le trouble est dans mon sein.

1415   Comment lever les yeux en ce sjour funeste

Que j'ai souill d'un feu que ma vertu dteste.

Ces votes, m'accablant de l'aveu que j'ai fait,

Semblent me renvoyer ma honte et mon forfait.

Chaque endroit me reproche une flamme coupable.

1420   Il faut me drober ce poids qui m'accable ;

J'ai pu connatre un feu qui blesse mon devoir ?

J'ai pu brler pour vous ?... Je ne dois plus vous voir.

Adieu.

LAURENCE.

Non, arrtez :... tout vous dit de m entendre.

ORZANO.

Tout me dit de vous fuir. Faut-il plus vous apprendre ?

1425   Pour m'loigner de vous, faut-il vous dvoiler

Ce que mon front en feu devrait vous rvler ?

Je brle encor.

LAURENCE.

Grands Dieux !

ORZANO.

C'est un horrible crime.

Je tremble que la terre, o ma trace s'imprime,

Ne frmisse indigne, et que l'astre des cieux,

1430   Bless de mon aspect, ne plisse mes yeux.

Mais voyez l'ascendant de l'amour qui me touche ;

Je veux le taire, il sort de mes yeux, de ma bouche.

Je veux le vaincre, il rit de mes efforts trompeurs ;

Il crot de mes remords, il brle de mes pleurs.

1435   Votre voix, vos regards, tout accrot mon dlire :

Vous embrasez cet air qu'avec vous je respire.

De m'arrter encor aurez-vous la rigueur ?

LAURENCE.

coute.

ORZANO.

Eh bien, cruelle, arrachez-moi le coeur.

C'est l qu'il faut chercher ma flamme illgitime ;

1440   Soyez du moins ma mre, en punissant mon crime,

Ou je vais de ce fer vous venger et mourir.

LAURENCE.

Arrte, tu n'as pas encor droit de prir.

La mort, sans doute, est due ton feu tmraire ;

Mais respecte des jours que rclame ton pre.

ORZANO.

1445   Mon pre ! ce nom seul tout mon coeur s'est mu.

Quel est-il ?

LAURENCE.

Malheureux, tu ne l'as que trop vu !

ORZANO.

Vous me faites trembler !... Mon destin, que j'abhorre,

Pour un autre attentat m'a-t-il fait natre encore ?

Ce mortel, dont mes coups...

LAURENCE.

Oui, vous tes son fils.

ORZANO.

1450   Son fils ! voil le comble mes maux inous.

Que n'ai-je succomb dans ce combat impie !

Rpondez... sous mon bras a-t-il perdu la vie ?

LAURENCE.

ll respire.

ORZANO.

Je cours, maudissant mes fureurs,

Arroser sa blessure et ses pieds de mes pleurs.

1455   Guidez mes pas.

LAURENCE.

  Ton pre ! Il veut plus que des larmes.

Connais-tu son destin ? Connais-tu mes alarmes ?

Il est dans les fers !

ORZANO.

Ciel !

LAURENCE.

Sans secours, sans appui,

Fils d'un proscrit, dj la mort plane sur lui.

ORZANO.

Dieux !

LAURENCE.

La loi, qui jadis a condamn sa tte,

1460   Dans ce jour excrable la frapper s'apprte.

Toi seul, prs du Snat, tu peux le secourir.

Tu sais tout.... maintenant dsires-tu mourir ?

ORZANO.

Je ne dsire plus que vivre et le dfendre ;

Il n'est rien que pour lui son fils n'ose entreprendre.

1465   Je croirai, sous le crime encor trop abattu,

En sauvant votre poux, ressaisir ma vertu.

Oubliez les fureurs d'un amour dplorable ;

Je suis plus malheureux que je ne suis coupable.

Le vice de ces feux ne vint pas m'embraser ;

1470   J'ignorais.... Ciel, c'est toi que je dois accuser.

Toi seul, en m'aveuglant, m'a tran dans l'abme ;

Tu m'as cach mon nom pour me conduire au crime.

Eh bien ! Si l'quit doit maner de toi,

Si tu veux de mes maux t'absoudre devant moi,

1475   Je ne t'implore pas pour finir ma misre ;

Mais fais que, dans ce jour, je sauve au moins mon pre.

LAURENCE.

Que ce langage plat mon coeur soulag !

Je retrouve mon fils.

ORZANO.

Voue m'aviez bien jug.

Je suis fier du succs qu'emporta mon audace,

1480   Il me donne le droit de demander sa grce.

Je cours vers le Snat qu'a servi ma valeur ;

Il saura mon forfait ; il verra ma douleur :

Il faudra que ma voix apaise sa colre ;

Il faudra qu'il me frappe, ou qu'il me rende un pre ;

1485   Et si votre bonheur de mes soins est l'effet,

Je pardonne au destin, et je meurs satisfait.

Adieu ; pour l'assurer je cours tout entreprendre.

SCNE VI.

LAURENCE.

Le voil bien lui-mme ! Dieu, daigne m'entendre !

Ne souffre pas qu'un coeur, pour la vertu form,

1490   D'un amour criminel reste encore enflamm.

Me faudra-t-il toujours l'admirer et le craindre !

Le craindre ! Quel effort !... Et comment m'y contraindre !

Comment donc imposer un silence ternel

Aux transports innocents de ce coeur maternel ?

1495   Et, tremblant d'enflammer sa coupable tendresse,

Commander mes yeux de l'viter sans cesse ?

Mais quel penser m'occupe ? En ce moment affreux...

trouble ! dsespoir !... Un snat rigoureux

De mon poux peut-tre a condamn la tte !

1500   Le glaive va frapper !... Mon fils en vain l'arrte.

Ah ! Cruels, dtournez votre injuste courroux ;

Les exploits de son fils ne l'ont-ils pas absous ?

Les noms les plus chris feraient-ils ma misre ?

Ne pourrai-je tre, hlas ! pouse ainsi que mre ?

1505   C'est toi, Lucile !.. Eh bien ? Orzano ? Quirini ?

SCNE VII.
Laurence, Lucile.

LUCILE.

Bientt de votre coeur l'effroi sera banni :

Orzano doit sans doute obtenir la victoire,

Et la rigueur des lois va cder sa gloire.

Du moins jusqu'au Snat, dans leurs bras attendris,

1510   Mille Vnitiens ont port votre fils.

La ville tout entire en assige les portes.

Soldats et matelots, citoyens et cohortes,

Attendent, en tremblant, ce que l'on doit juger :

On dirait que chacun a son pre en danger.

1515   Ne pouvant traverser cette foule innombrable,

Qui me rend du Snat l'accs inabordable,

J'accours dans ce palais pour calmer votre effroi.

LAURENCE.

Je crains pour Quirini, tant qu'il est loin de moi.

Je redoute un Snat qui chrit la vengeance.

LUCILE.

1520   Vous allez tout savoir, Gradonigue s'avance.

SCNE VIII.
Laurence, Gradonigue.

LAURENCE.

Mon pre, que m'apprend votre front constern ?

Mon poux...

GRADONIGUE.

Ne vit plus.

LAURENCE.

Il est donc condamn.

GRADONIGUE.

Non ; le Snat, d'abord ne sachant que rsoudre,

Entran par son fils, tait prs de l'absoudre,

1525   Quand un rcit affreux nous apprend que la mort.

Dans l'horreur des cachots, a termin son sort.

LAURENCE.

Dieux ! Comment...

GRADONIGUE.

Irrit dans sa prison obscure,

Son sang aura sans doute enflamm sa blessure,

Et caus le trpas qui nous accable tous.

LAURENCE.

1530   C'en est donc fait ! Hlas, j'ai perdu mon poux !

GRADONIGUE.

De son malheureux fils la douleur est extrme :

Vainement le Snat, qui le rvre et l'aime,

Voulait calmer les maux dont il est dchir,

Il est sorti, muet, ple, dsespr ;

1535   Et moi je suis venu, dans ta peine mortelle,

Dplorer avec toi cette perte cruelle.

LAURENCE.

Vos soins me rendront-ils l'poux que j'ai perdu ?

GRADONIGUE.

Que vois-je ? Vers ces lieux ton fils marche perdu.

SCNE IX.
Laurence, Orzano, Gradonigue.

LAURENCE.

Orzano !

ORZANO.

C'en est fait, pouse infortune !

1540   Il est mort.

LAURENCE.

  Je sais trop ma triste destine.

ORZANO.

Et c'est moi ! Moi, son fils, qui rpandis son sang !

Le ciel n'a pas voulu que je fusse innocent.

C'est peu que son pouvoir, qui de mon sort dcide,

M'ait fait incestueux, il me rend parricide !

1545   Eh bien ! Ciel, sois content ; le crime est consomm.

Me voil tout couvert du sang qui m'a form.

LAURENCE.

Mon fils !

ORZANO.

Cruel destin, quel est donc ton empire ?

Contre moi ta rigueur, tout moment, conspire :

Je retrouve mon pre, aprs l'avoir bless ;

1550   Et lorsque d'un Snat, le perdre empress,

Je vole garantir sa tte poursuivie,

Il expire au moment o je sauvais sa vie !

Il meurt lorsque j'allais, le rendant au bonheur,

Rparer les forfaits commis par ma fureur !

GRADONIGUE.

1555   Si ce crime est affreux, il est involontaire.

ORZANO.

N'importe, il est commis, et j'ai tu mon pre.

GRADONIGUE.

loignez ces tableaux qui causent votre effroi.

ORZANO.

loignez donc ce sang qui coule autour de moi.

Il demande vengeance, il faut le satisfaire.

Il se tue.

LAURENCE.

1560   Arrte, malheureux, il te reste une mre.

Je perds tout en un jour.

ORZANO.

Ah ! Ne me plaignez pas :

L'amour seul ma main ordonnait mon trpas.

Aprs tant de malheurs, o ma force succombe,

Je n'avais d'autre espoir que la paix de la tombe...

Gradonigue.

1565   Seule, elle peut calmer tout mon coeur abattu,

Hlas ! Je meurs coupable en aimant la vertu.

Moins heureux que la fleur, je tombe mon aurore ;

Mais l'implacable amour m'a trop fait vivre encore.

Que n'ai-je, avant le jour !... C'est le dernier pour moi.

1570   Ami trop gnreux, approchez sans effroi ;

Et vous, digne mortel, o je regrette un pre,

Vous surtout mon coeur trop fatale et trop chre,

Donnez-moi votre main ; mon trpas est plus doux,

Et mon dernier soupir n'est encor que pour vous.

 



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