LE GENTILHOMME GUESPIN

COMDIE

M. DC. LXX.

AVEC PRIVILGE DU ROI.

PARIS, Chez CLAUDE BARBIN, au Palais Sur le Second Perron de la Sainte Chapelle.

Reprsent pour la premire fois en 1670 au Thtre du Marais.


Texte tabli par Saera Kim (Mmoire de master I sous la direction de M. Georges Forestier U.F.R de Littrature franaise et compare, 2015-2016.)

publi par Paul FIEVRE, avril 2016, revu novembre 2020.

© Thtre classique - Version du texte du 31/07/2023 20:00:38.


PRFACE.

Ce Sujet m'a paru si plaisant et si propre au Thtre, que je n'ai pu m'empcher de le traiter. Peut-tre qu'il ne paratra pas tel sur le papier, ce qu'il a de plus Comique consistant plus dans les actions que dans les mots. Il y a un perptuel jeu muet dans cette Pice, qui tant tir du fonds du sujet, donne un plaisir extrme l'Auditeur ; et l'on ne dit presque pas un Vers qui ne fasse rire dans la Reprsentation, par le chagrin qu'il donne au Vicomte. Le papier ne peut reprsenter son inquitude ni ses postures, non plus que le grand bent de Fils de Monsieur de Bois-Douillet, dont on ne trouvera point le rle dans l'impression, encore qu'on n'ait gure vu de Personnages sur la Scne qui aient plus fait rire.


ERRATUM.

Page 7. au dessus du Vers, Mais ma soeur, s'il, etc. il faut mettre, LE VICOMTE.

Page 12. Devant le Vers, Que ne le, etc. LUCRCE.

Page 39. Je suis morte, j'ai parl trop haut, lisez, j'ai parl trop haut, je suis morte.


ACTEURS

LE VICOMTE DE LA SABLONNIERE.

LUCRCE, sa femme.

CLARICE, soeur du Vicomte.

LISETTE, femme de Chambre de Lucrce.

MONSIEUR DE CORNANVILLE, Gentilhomme Campagnard.

MONSIEUR DE BOIS-DOUILLET, Gentilhomme Campagnard.

SON FILS, Gentilhomme Campagnard.

MONSIEUR DE CHANTE-PIE, Gentilhomme Campagnard.

MONSIEUR DE COCHON-VILAIN, Gentilhomme Campagnard.

MONSIEUR DE BOIS-LE-ROUX, Amant de Clarice.

COLAS, Valet du Vicomte.

NICODEME, Valet du Vicomte.

BLAISE CLAMPIN.

Le Scne est dans le Chteau du Vicomte de la Sablonnire.


SCNE PREMIRE.
Lucrce, Clarice.

LUCRCE.

Non, je ne puis plus vivre avec votre frre,

Son humeur me dplat, je ne saurais m'en taire ;

Il me traite trop mal, depuis neuf ou dix mois

Que notre hymen m'engage vivre sous ses lois.

5   Il croit, ds qu'on me voit que je dois tre aime,

Et me tient en ce lieu jour et nuit enferme,

O ne trouvant jamais personne qui parler,

Avec vous seulement je puis me consoler.

CLARICE.

Je sais que je ne puis justifier mon frre,

10   Qu'un naturel jaloux a rendu trop svre ;

Mais je crois tre encore plus plaindre que vous,

Vous tes marie, et je n'ai point d'poux :

Toutefois il me tient comme vous prisonnire ;

peine, en ce Chteau, puis-je voir la lumire ;

15   J'en connais les raisons, et je m'aperois bien,

Qu'il ne me traite ainsi, qu'afin d'avoir mon bien ;

Et qu'il veut que je sois sans cesse la campagne,

Afin que vous ayez une triste compagne,

Qui puisse vous veiller, et rpondre de vous.

20   Il satisfait ainsi son naturel jaloux ;

Et me tenant toujours avec vous enferme,

Il empche, par l, que je ne sois aime ;

Car comme en ce logis aucun n'entre jamais,

Nul ne peut tre pris de mes faibles attraits :

25   Cependant chaque jour la jeunesse se passe,

Et le temps, tous les jours, de nos beauts efface.

LUCRCE.

Je ne puis condamner l'excs de votre ennui,

Et je dois, par mes maux, juger de ceux d'autrui,

Car enfin je ressens dans ma peine secrte...

SCNE II.
Lucrce, Clarice, Lisette.

LISETTE.

30   Ah quel maudit logis !

CLARICE.

  Mais qu'as-tu donc, Lisette ?

LISETTE.

Ce que j'ai ! Croyez vous que je n'enrage pas,

De voir ici chacun si triste un Lundi gras ?  [ 1 Lundi gras : le lundi de la semaine o le carnaval finit. [L]]

Depuis qu'en ce chteau je me vois enferme,

Je sens que je n'ai plus ma joie accoutume ;

35   Et je vous prie enfin, de vouloir m'accorder

Mon cong, que je viens exprs vous demander.

CLARICE.

Ta demande m'tonne, et n'est pas raisonnable.

LUCRCE.

Voudrais-tu me quitter dans l'ennui qui m'accable ?

LISETTE.

Vous vivez bien hlas ! Plus contente Paris ;

40   Et ce n'tait chez vous que festins, jeux, et ris,

Quand ce campagnard vint enjler votre pre,

Et quand il vous promit ce qu'il ne vous tient gure,

Pour vous faire en partant touffer vos soupirs,

Il sut de la Campagne taler les plaisirs :

45   Les nobles sont, chez eux, comme de petits princes,

Vous dit-il, et l'on est heureux dans les provinces ;

On y voit mille gens dont on est respect ;

On gote les plaisirs de la socit ;

Sans divertissement, aucun jour ne se passe ;

50   On a la promenade, et la pche et la chasse ;

On trouve, chaque jour, mille plaisirs nouveaux ;

On mange l'un chez l'autre, on se fait des cadeaux ;

Du soir, jusqu'au matin, on tient tables ouvertes ;

Qui d'excellent gibier sont sans cesse couvertes ;

55   On est, sans de grands frais, dans les jeux et les ris ;

Les modes aussitt, y viennent de Paris ;

Les plaisirs qu'on y prend, sont charmants et tranquilles,

Ils ne se sentent point de l'embarras des villes ;

Et qui veut y jouer, y trouve des joueurs.

60   Vous avez bien ici tout cela ?

CLARICE.

  Comme ailleurs,

Nous aurions ces plaisirs, sans l'humeur de mon frre.

LISETTE.

Elle est trop ridicule ensemble, et trop svre.

LISETTE.

Depuis son mariage, il est toujours pensif ;

tout ce qu'on vous dit, toute heure attentif ;

65   Il ouvre de grands yeux, et fait voir qu'en son me

Il n'a jamais pens qu'il fut d'honnte femme.

CLARICE.

Quoi qu'on souffre avec lui, je crois que tu diras,

Que tu n'as jamais mieux pass de Lundis gras.

Mon frre aura ce soir, souper, dix personnes.

LISETTE.

70   Et oui, je le croirai.

CLARICE.

  Quoi donc, tu t'en tonnes ?

LUCRCE.

Vous le dites aussi, pour vous moquer de nous.

LISETTE.

Le souper n'est pourtant prpar que pour vous.

CLARICE.

Ils viendront toutefois.

LISETTE.

S'ils n'ont que l'ordinaire,

Monsieur leur veut donc bien faire mchante chre.  [ 2 Chre Faire petite chre, maigre chre, avoir un repas insuffisant en quantit ou en qualit. [L]]

CLARICE.

75   Pour vous tirer d'erreur, je veux vous avouer

Un tour, dont toutes deux vous devez me louer.

Le Sieur de Bois-le-Roux, qu'autrefois pour affaire

Vous avez vu souvent venir trouver mon frre,

Pour mes faibles appts ayant pris de l'amour,

80   Par son mrite, a su m'en donner son tour.

Ce Cavalier n'a rien qui sente la province,

Ayant t longtemps la Cour de son Prince,

Le trpas de son pre, assez inopin,

Pour recueillir ses biens, ici l'a ramen :

85   Mais comme il a vid d'affaire avec mon frre,

Pour nous revoir tous deux, ne sachant plus que faire,

Ayant trouv Cphise au Temple l'autre jour,

Je ne pus en sortant lui taire mon amour.

Comme elle a de l'esprit, et qu'enfin elle m'aime,

90   Elle sut m'inspirer d'abord ce stratagme,

Qui fut que de la part de mon frre, aujourd'hui,

Je prierais nos voisins de souper avec lui,

Sans oublier celui qui cause ma tendresse.

Je l'ai fait, et dans peu vous verrez la noblesse

95   De dix chteaux voisins arriver en ce lieu.

J'ai fait encore plus ; car pour couvrir mon jeu,

Et faire qu'on n'en puisse claircir le mystre,

J'ai su faire loigner, et mme par mon frre,

Celui qui de sa part, les a convis tous.

LISETTE.

100   Vous en savez, ma foi, Madame, plus que nous.

CLARICE.

Il n'en saurait coter qu'un repas mon frre.

LISETTE.

Vous avez bien, par l, fait une pire affaire.

Monsieur tant toujours si bourru, si jaloux,

Hlas ! Mon Dieu, Madame, o nous fourrerons-nous,

105   Quand ces gens-l viendront tantt baiser sa femme,  [ 3 Baiser : embrasser.]

Car la civilit veut qu'ils baisent Madame,

Alors qu'ils la verront pour la premire fois,

S'en dut-il de dpit cent fois mordre les doigts.

Quand j'y songe pourtant, j'en suis dj ravie,

110   Car jamais baiser, un campagnard n'oublie ;

Contre la biensance, il croirait trop pcher ;

La plus hardi jaloux ne saurait l'empcher ;

Et quoi que toujours fou, se croirait lors peu sage,

Blmant ce qu'autorise un aussi long usage :

115   Mais quand ils baiseront tantt, figurez-vous.

Ce que doit en son coeur ressentir le jaloux,

Qui verra, devant lui, qu'on baisera sa femme.

CLARICE.

Il vient.

LISETTE.

Je ris dj par avance en mon me.

SCNE III.
Lucrce, Clarice, Le Vicomte, Lisette.

LE VICOMTE, Lucrce.

Te verrai-je toujours avec cette langueur ?

120   Et ne puis-je savoir ce qui te tient au coeur ?

L, tche rire un peu, bannis cette tristesse,

Et du moins, ces jours gras, montre quelque allgresse.

LUCRCE.

Les divertissements nous marquent les jours gras ;

Et n'en ayant jamais, je ne les connais pas.

CLARICE.

125   Mais, mon frre, il est vrai qu'elle est trop solitaire.

LE VICOMTE.

Mais, ma soeur, s'il est vous plat, apprenez vous taire.  [ 4 Vers 126, LA mention du locuteur n'est que manuscrite. On lit "s'il est vous plait" ce qui fait treize pied au vers, nous conservons "s'il vous plait".]

LISETTE, part.

Nous rirons bien tantt, lorsque les campagnards,

Pour souper avec lui, viendront de toute parts.

LE VICOMTE, Lucrce.

Te verrai-je toujours tant de chagrin dans l'me ?

130   Le plaisir d'un poux devant tre en sa femme,

Et celui de la femme en son poux aussi,

J'ai cru ne devoir pas te laisser seule ici,

Quoiqu'on m'ait, pour ce soit, avec beaucoup d'instance,

Pri plus de dix fois d'un repas d'importance.

LUCRCE.

135   Mais, de ce grand repas, nous tions pri tous.

LISETTE.

J'tais prie aussi d'aller avec vous.

LE VICOMTE.

Comme pour toi mon coeur a beaucoup de tendresse,

Je veux avoir bien soin de toi dans ta grossesse.

LISETTE.

Quoi, ma matresse est grosse ? Il n'en est ma foi rien ;

140   Je crois, s'il tait vrai, que je le saurais bien.

LUCRCE.

Non, je ne la suis pas.

CLARICE.

Elle dit vrai, mon frre.

LE VICOMTE.

Mais que sait-on enfin ?

LISETTE.

On le sait d'ordinaire.

LE VICOMTE.

Nous rirons entre nous ; va, ma femme, crois-moi,

Le plaisir est bien doux, d'tre en repos chez soi.

145   Le berger doit ce soir apporter sa musette,  [ 5 Musette : cornemuse, instrument joyeux, par extension posie champtre et joyeuse. [L]]

Et pour te divertir, danser avec Lisette ;

Ne te chagrine point, tu te rjouiras,

Bien que nous soyons seuls le reste des jours gras.

LISETTE.

Oui-d.

LE VICOMTE.

Nous goterons un plaisir bien tranquille.

SCNE IV.
Le vicomte, Lucrce, Clarice, Lisette, Colas.

COLAS, au Vicomte.

150   On nous demande, et c'est Monsieur de Cornanville.

LE VICOMTE.

Je ne suis pas ici, tu le devais savoir.

COLAS.

Il vient.

LISETTE.

Comme il est fait !

LE VICOMTE.

Je suis au dsespoir.

SCNE V.
Le Vicomte, Lucrce, Clarice, Lisette, Monsieur de Cornanville.

MONSIEUR DE CORANANVILLE, au Vicomte, apercevant Lucrce.

Monsieur... Mais que d'appt ! Dieu, la belle femme !

Ah, permettez, Monsieur, que j'embrasse Madame.

LE VICOMTE.

155   Il appuie un peu fort.

LISETTE.

  Je plains peu le jaloux.

LE VICOMTE, part.

Il n'est que pour baiser, je crois, venu chez nous ;

Monsieur de Cornanville.

Les femmes de Paris craignent d'tre baises,

Et pour cette venu sont dessus tout prises.

MONSIEUR DE CORNANVILLE.

Pour la premire fois, je sais ce que je dois,

160   Et vous auriez sujet de vous plaindre de moi.

LE VICOMTE.

Point.

MONSIEUR DE CORNANVILLE, se retournant, et baisant Clarice.

Mais...

LE VICOMTE.

Il s'accommode ici tout son aise.

LISETTE, comme il va elle pour la baiser.

Je ne suis pas, Monsieur, de celles que l'on baise.

MONSIEUR DE CORNANVILLE.

Ah Madame !

LISETTE.

Ma foi je suis d'un rang plus bas :

Foin, il m'a fait baiser aussi ses cheveux gras.

LE VICOMTE, part.

165   Puis que pour la servante il a de la tendresse,

Il s'accommoderait aussi de la matresse.

LUCRCE, Monsieur de Cornanville.

Vous tes trop civil.

LE VICOMTE, Lucrce.

Vous voulez tout pour vous.

LISETTE.

Ah, quel plaisir de voir rechigner un jaloux !

MONSIEUR DE CORNANVILLE.

J'ai quitt mes amis, pour venir voir Madame.

LE VICOMTE.

170   H Monsieur.

LUCRCE, Monsieur de Cornanville.

Tout de bon.

LE VICOMTE, le regardant en colre.

Ah !

MONSIEUR DE CORNANVILLE.

  Oui, dessus mon me.

Je pense que de loin, je viens de voir aussi

Monsieur de Bois-Douillet qui tire droit ici.  [ 6 Tirer : venir directement.]

LE VICOMTE.

Comment, ici ?

MONSIEUR DE CORNANVILLE.

Du moins il en tenait la route.

LE VICOMTE, regardant sa soeur.

Ah j'enrage...

MONSIEUR DE CORNANVILLE, part.

Je suis pri tout seul, sans doute.

175   Je crois que vous passez votre temps sans ennuis,

Car on se divertit fort bien en ce pays :

Il le faut avouer, on gote ici la vie

D'une manire douce, et qui doit faire envie.

S'il arrive qu'on soit d'un ami visit,

180   Quand par hasard on est de quelque autre ct,

Le femme le reoit, comme le mari mme.

LE VICOMTE.

Ce serait, pour ma femme, une fatigue extrme ;

Elle hait l'embarras.

LUCRCE.

H mon Dieu, je ferais,

En cette occasion, tout ce que je pourrais.

LE VICOMTE.

185   Tant pis pour moi.

LISETTE.

  Madame est fort accommodante.

LE VICOMTE.

Plus que je ne voudrais.

MONSIEUR DE CORNANVILLE.

Mais au trente-et-quarante  [ 7 Trente et quarante : jeu de hasard qui se joue avec des cartes ; c'est un jeu de banque ; celui qui amne le plus prs de trente gagne ; trente et un il gagne double ; et quarante il perd double. [L]]

Si vous saviez jouer, je viendrais quelquefois....

LE VICOMTE.

Le jeu ne lui plat plus, depuis huit, ou neuf mois.

CLARICE.

Elle ne peut jouer, tant sans compagnie.

LE VICOMTE.

190   Je sais ce que je dis, taisez-vous je vous prie.

N'auriez-vous pas besoin de manger ?

MONSIEUR DE CORNANVILLE.

C'est bien dit,

Car le chemin m'a fait gagner de l'apptit.

LE VICOMTE.

Allez donc, je vous suis.

MONSIEUR DE CORNANVILLE, Lucrce.

N'en soyez pas surprise,

Madame, la campagne est un lieu de franchise, :

195   Et chez ses bons amis on vit comme chez soi.

LUCRCE.

Que ne le suivez-vous ?

LE VICOMTE.

Pourquoi vient-il chez moi,

Sachant bien qu' prsent je ne vois plus personne ?

Un procd si libre, et me fche, et m'tonne.

SCNE VI.
Monsieur de Bois-Douillet, et son fils, Lucrce, Clarice, Le Vicomte, Lisette.

BOIS-DOUILLET.

Je suis, sans dire mot, entr jusqu'ici.

200   Vous voyez avec moi, Monsieur, mon fils aussi.

LE VICOMTE, courant l'embrasser de peur qu'il n'aille sa femme.

Ah Monsieur !

BOIS-DOUILLET.

C'est assez, permettez-moi de grce...

LE VICOMTE.

Ah souffrez, s'il vous plat, qu'encore je vous embrasse.

LISETTE.

Ils sont fort bons.

CLARICE.

Mon frre est bien inquit.

BOIS-DOUILLET, au Vicomte.

Vous me faites commettre une incivilit ;

205   Je sais bien que je dois saluer votre femme,

Il court elle. Il la baise.

C'est la premire fois que je la vois. Madame,

Je suis ravi du bien qu'aujourd'hui je reois.

LE VICOMTE, part.

S'il en est satisfait, je ne le suis pas, moi.

LUCRCE, Monsieur de Bois-Douillet.

C'est moi qui le reois.

BOIS-DOUILLET, faisant signe son fils.

Ste. Approchez, vous dis-je,

210   Et saluez Madame. Approchez donc.

LE VICOMTE.

  O suis-je !

BOIS-DOUILLET.

L, saluez-la donc, faites-lui compliment.

CLARICE, voyant l'action du fils.

Est-il un plus grand sot !

LISETTE.

Quel divertissement !

LE FILS, faisant des rvrences Lucrce.

Madame.

BOIS-DOUILLET, le poussant par derrire.

Il est honteux ; l, baisez donc Madame ;

C'est toujours en baisant, qu'on salue une femme.

LE VICOMTE.

215   Quand il n'en ferait rien, ce n'est pas m'offenser.

BOIS-DOUILLET.

Vos charmes l'ont surpris, je vais recommencer,

Afin de lui montrer, par l, comme il faut faire.

LUCRCE.

Oh !

LE VICOMTE.

Arrtez, Monsieur, il n'est pas ncessaire.

CLARICE.

On le doit excuser, car toujours les enfants

220   Sont honteux, quand ils sont avec leurs parents.

LE VICOMTE.

Il fait bien ce qu'il fait, apprenez vous taire.

BOIS-DOUILLET.

Le fils, ce qu'on dit, ne vaudra pas son pre.

LUCRCE.

Vous tiez bien galant, je crois, en votre temps.

BOIS-DOUILLET.

Ah galant ! Tte-bleu, je l'tais ds dix ans.  [ 8 Galant : Empress auprs des femmes ; qui cherche leur plaire par ses manires, son langage, sa tenue. [L]]

LE VICOMTE.

225   Je crois que vous ferez, Messieurs, mchante chre.

BOIS-DOUILLET.

Alors qu'on voit, Madame, on ne la saurait faire.

SCNE VII.
Bois-Douillet, Le Vicomte, Lucrce, Clarice, Lisette, Colas.

COLAS.

Monsieur il faut percer du vin pour ce Monsieur.  [ 9 Percer du vin : faire un trou dans un tonneau et y placer un robinet ou un bouchon de lige.]

LE VICOMTE.

H bien, que l'on en perce, et mme du meilleur.

COLAS.

Mais....

LE VICOMTE.

Quoi mais ?...

COLAS.

Il faudrait que vous vinssiez vous-mme.

LE VICOMTE, part.

230   Quitterai-je ma femme ? Ah ma peine est extrme.

[ Colas.]

Va-t-en.

COLAS.

Mais...

LE VICOMTE.

Va, te dis-je, et ne raisonnes pas.

BOIS-DOUILLET.

Je m'en vais le percer, va, mon pauvre Colas.

J'entends mieux ce mtier qu'aucun qui soit en France ;

Et si vous le voulez voir par exprience,

235   Je vais en un moment percer tout votre vin.

LE VICOMTE.

C'est trop.

BOIS-DOUILLET.

Il vous en faut, car il est trs certain

Que les chemins sont pleins de beaucoup de noblesse,

Qui vient souper cans avec grande allgresse.

LE VICOMTE.

Comment, souper cans ? Diable ! Que dites-vous ?

LISETTE, part.

240   Nous allons comme il faut voir pester le jaloux.

BOIS-DOUILLET, son fils.

Nous tions pris seuls, et sa peine le montre.

LE VICOMTE, part.

Qui Diable fait qu'ici tout ce train se rencontre ?

BOIS-DOUILLET.

Je m'en vais vous percer du vin pour ces Messieurs.

son fils.

Quoi tu me suis, grand sot, ici tout comme ailleurs :

245   Apprends qu'un garon doit rester avec les femmes,

Et pour se faonner, entretenir les dames.

Tu n'es point de mon sang, et je vois entre nous

Trop...

LE VICOMTE.

Monsieur, il fait bien d'aller avec vous :

Oui, mon Fils, c'est bien fait, de suivre votre pre.

LISETTE.

250   Suivez votre papa.

SCNE VIII.
Le Vicomte, Lucrce, Clarice, Lisette.

LE VICOMTE.

  Ceci ne me plat gure :

Comment, un rgiment de gens dans ma maison ?

CLARICE.

Si vous ne tenez point votre femme en prison,

Vous n'auriez pas chez vous aujourd'hui cette fte ;

Le bruit court qu'on vous veut donner martel en tte ;  [ 10 Martel en tte : quelque chose qui donne du chagrin, du souci, de l'inquitude, de la jalousie [F] martel : marteau.]

255   Et ces Messieurs pourraient, vous croyant fort jaloux,

S'tre donn le mot, pour fondre ainsi chez vous.

Mon frre, pardonnez au zle qui m'emporte,

Votre intrt m'oblige parler de la sorte.

LE VICOMTE.

Ah j'empcherai bien qu'aucun d'eux n'entre ici.

CLARICE.

260   Vous pourrez tout gter, en agissant ainsi ;

Et vous devez, bien loin de paratre en colre,

Pour les faire enrager, faire tout le contraire.

Ne leur demandez point qui les a pris tous,

Mais paraissez content de les avoir chez vous ;

265   Ils seront bien surpris, et tout couvert de honte,

Ils en seront sans doute une retraite prompte ;

Car leur dessein ne va qu' vous faire dpit,

Et qu' voir s'il est vrai, ce que de vous on dit.

LE VICOMTE.

Vous en savez beaucoup.

LISETTE.

Ma foi sa politique,

270   Monsieur...

LUCRCE.

  Moi, je suivrais ses conseils sans rplique.

LE VICOMTE.

H bien soit ; mais s'il vient quelqu'un pour vous baiser,

Daignez adroitement du moins le refuser.

Je vous dirai pourtant d'tre alors plus civile ;

Mais loin de m'obir, soyez plus difficile ;

275   Et si vous ne pouvez enfin tenir contre eux,

Tendez leur seulement l'oreille, ou les cheveux ;

L'ardeur des campagnards baiser sans pareille,

Se contente souvent d'avoir touch l'oreille.

SCNE IX.
Le Vicomte, Lucrce, Clarice, Lisette, Colas.

COLAS.

Messieurs, de Chante-Pie, et de Cochon-Vilain,

280   Sont l-bas.

LE VICOMTE.

  Quoi, les deux que je craignais enfin,

Qui ne parlent jamais que d'amour et de flamme,

Qui cajolent sans cesse, et tourmentent les femmes,

Qu'on estime partout d'impertinent jaseurs,

Et de tout le pays sont les plus grands baiseurs ?

285   Je suis perdu.

LUCRCE.

Le Fou.

LISETTE, part.

  Sa peine est sans pareille.

LE VICOMTE, Lucrce.

Souvenez-vous au moins de leur donner l'oreille ;

Ou bien fuyez plutt. Je vais les arrter.

SCNE X.
Lucrce, Le Vicomte, Clarice, Lisette, Monsieur de Chante-Pie et de Cochon-Vilain.

LE VICOMTE, les allant embrasser tous deux la fois.

Ah, Messieurs, aujourd'hui je veux vous protester,

Que pour vous...

CHANTE-PIE.

Quoi, tous deux nous embrasser ensemble ?

COCHON-VILAIN.

290   Quoi, Madame nous fuit ?

LISETTE.

Il en tient.

LE VICOMTE, part.

  Ah je tremble.

CHANTE-PIE.

Quand nous sommes venus, nous esprions jouir

Du bonheur de la voir.

LUCRCE.

Je ne saurais plus fuir.

COCHON-VILAIN.

Mais laissez-nous aller saluer votre femme.

LE VICOMTE, les serrant.

Je vous aime tous deux, et de toute mon me.

CHANTE-PIE.

295   En entrant dans ces lieux, je sais ce que je dois.

LE VICOMTE.

Pour elle, j'aime mieux vous embrasser dix fois.

CHANTE-PIE, s'chappant.

Monsieur....

CLARICE, part.

Selon mes voeux, la chose enfin se passe.

CHANTE-PIE, Lucrce qui se dfend sans parler.

Pour la premire fois, permettez-moi de grce...

COCHON-VILAIN, embrassant son tour le Vicomte, et l'arrtant quand il veut voir si l'autre baise la femme.

En vous embrassant seul, je veux vous faire voir....

LE VICOMTE.

300   Ce que je vois suffit pour me faire savoir....

COCHON-VILAIN.

Tout le monde sait bien que je suis fort sincre.

LE VICOMTE.

Oui.

part.

Mais je ne vois pas ce qu'on fait l-derrire ;

Cochon-Vilain qui l'embrasse toujours.

C'est assez.

COCHON-VILAIN, allant Lucrce.

Je vous laisse, et sais bien que je dois...

LE VICOMTE.

Embrassez-moi plutt encore une, ou deux fois.

305   L, bon.

Voyant sa femme se dfendre d'tre baise des deux.

CHANTE-PIE, Lucrce.

  Votre rigueur est pour nous sans pareille.

Cochon-Vilain la baise comme elle veut viter Chante-Pie.

COCHON-VILAIN, la baisant.

Ah !

LISETTE, part.

Celui-l, ma foi, n'a pas bais l'oreille.

LE VICOMTE.

Messieurs, l'un aprs l'autre, au moins allez plus doux.

Dois-je fermer les yeux, ou me mettre en courroux ?

Mais vous n'avez tous deux salu que ma femme ;

310   Ma soeur en doit avoir quelque dpit dans l'me.

CLARICE.

Moi ?

CHANTE-PIE.

Nous n'osions baiser une fille chez vous,

Aprs vous avoir vu presque entrer en courroux,

De voir baiser, Madame, avec biensance ;

Car nous craignons tous deux de vous faire une offense,

315   Si la premire fois que...

Il regarde Lucrce avec des yeux doux, et lui fais une rvrence comme pour l'approcher.

LE VICOMTE.

  C'est assez, Monsieur,

Je vous l'eusse tous deux pardonn de bon coeur.

COCHON-VILAIN, Clarice.

Puisqu'enfin nous pouvons vous saluer sans crainte,

Il ne faut vous laisser aucun sujet de plainte.

Il va la baiser, et cependant le Vicomte prend la place qu'il avait prs de Lucrce.

CLARICE, part.

Ah qu'il sent le fumier !

CHANTE-PIE, allant la baiser son tour.

Il va la baiser, et cependant Cochon-Vilain prend sa place, la sienne tant prise par le Vicomte.

Puisqu'il nous est permis....

CLARICE, se laissant baiser.

320   H quoi, doit-on baiser toujours tous ses amis ?

LISETTE.

Le beau jeu ! Je plaignais ma vie infortune ;

Mais je ris aujourd'hui, pour toute mon anne.

SCNE XI.
Le Vicomte, Lucrce, Clarice, Cochon-Vilain, Chante-Pie, Lisette, Nicodme.

NICODME.

Monsieur.

LE VICOMTE.

Que me veux-tu ?

NICODME.

Mais venez, s'il vous plat.  [ 11 vers 323, on lit "Hais" au lieu du plus probable "Mais", dans la version originale.]

LE VICOMTE.

Est-ce encor quelqu'un ?

NICODME.

Non.

LE VICOMTE.

Dis donc ce que c'est.

NICODME.

325   Mais venez.

LUCRCE, au Vicomte.

  Allez voir ce que ce pourrait tre.

LE VICOMTE.

Vous montrant mes talons, je vous plairais peut-tre.

Mais, parle.

NICODME.

Que faut-il que je parle Monsieur ?

LE VICOMTE.

N'as-tu point retenu ce qu'on t'a dit par coeur ?

NICODME.

Dame, on dit qu'[v]ous veniez.

LE VICOMTE.

Ah ma peine extrme !

LISETTE.

330   Explique-toi donc mieux, mon pauvre Nicodme.

NICODME.

Colin-Poivret, qui fait la cuisine l-bas,

Dit qu'il laissera tout l, si vous ne venez pas.

Venez donc lui prter la main.

LE VICOMTE.

H quoi donc, Tratre...

CHANTE-PIE, court mettre le hola, et prend la place du Vicomte prs de Lucrce.

H Monsieur.

LE VICOMTE.

Quoi, parler de la sorte son matre ?

Comme il trouve en se retournant Chante-Pie en sa place, ils se regardent tous deux sans se rien dire.

CHANTE-PIE, regardant Lucrce.

335   Je crois qu'on ne voit rien de plus beau dans la Cour.

COCHON-VILAIN, la regardant aussi.

Qu'un si charmant objet peut inspirer d'amour !

CHANTE-PIE, au Vicomte.

Que vous avez, Monsieur, une adorable femme !

COCHON-VILAIN.

Rien ne peut chapper aux attraits de Madame.

CHANTE-PIE.

On sait que sur les coeurs ils sont les tout-puissants.

COCHON-VILAIN.

340   Qu'elle a les cheveux beaux !

CHANTE-PIE.

  Qu'elle a les yeux perant !

COCHON-VILAIN.

Le beau front !

CHANTE-PIE.

Le beau teint !

COCHON-PIE.

Le beau nez !

CHANTE-PIE.

Que sa bouche

Fait voir, quand elle rit, une douceur qui touche !

COCHON-VILAIN.

On ne peut admirer assez ses belles dents.

CHANTE-PIE.

On a bien du plaisir lorsqu'elle mord les gens.

COCHON-VILAIN.

345   Les belles lvres ! Ah !

CHANTE-PIE.

  Dirait-on pas de roses,

Du plus bel incarnat, et frachement closes ?  [ 12 Qui est d'une couleur entre la couleur de cerise et la couleur de rose. [L]]

COCHON-VILAIN.

Je ne puis me lasser d'admirer ce beau cou.

CLARICE, Lisette.

Ils me poussent bout.

LISETTE, Clarice.

Cela le rendra fou.

CHANTE-PIE.

On ne saurait trouver une plus belle oreille.

COCHON-VILAIN.

350   Elle est belle, bien faite, et petite, et vermeille.

CHANTE-PIE.

La belle gorge, Ciel !

COCHON-VILAIN.

Les admirables mains !

CHANTE-PIE.

Sa taille seule peut charmer tous les humains.

COCHON-VILAIN.

Les beaux pieds ! Tte-bleu.

CHANTE-PIE.

Le reste, que je pense..

LISETTE, part.

Il fait bien, l-dessus, de garder le silence.

COCHON-VILAIN.

355   Chacun doit demeurer d'accord qu'elle a bon air.

LE VICOMTE, part.

Jusqu'ici je me suis empch de parler,

De peur d'en dire trop.

CHANTE-PIE.

Il faut mener Madame,

Voir la belle maison du Baron de Vigame.

LE VICOMTE.

Mais...

COCHON-VILAIN.

Il la faut mener encore voir dix chteaux,

360   Qui ne lui cdent pas, et qu'on croit aussi beaux.

LE VICOMTE.

Si...

CHANTE-PIE.

Je la veux mener chez Monsieur de Chant-Oye.

LE VICOMTE.

Quoi...

COCHON-VILAIN.

Nous irons aussi chez Monsieur de Cour-Joye ?

LE VICOMTE.

Ah !

CHANTE-PIE.

Messieurs de Lampont, et de Crocan-Villiers,

Sur notre seul rcit, viendront tous des premiers.

LE VICOMTE.

365   Ils...

COCHON-VILAIN.

  De tout le pays elle doit tre aime.

LE VICOMTE.

Je ne...

CHANTE-PIE.

Notre jeunesse en sera bien charme.

LE VICOMTE.

Croyez...

COCHON-VILAIN.

Tout le pays fondra bientt chez vous,

Apprenant que Madame a des charmes si doux.

Ici ils parlent bas Lucrce et Clarice, et Lisette les regarde avec tonnement.

LE VICOMTE.

Je ne parlerai plus, que chacun ne se taise ;

370   Je leur pourrai parler alors plus mon aise ;

Jusque dans le gosier ils me coupent les mots,

Et leur langue maudite, est sans aucun repos.

CLARICE.

Ils ont, sans l'pargner, pouss sa jalousie.

COCHON-VILAIN, s'loignant un peu.

Un mot ou deux, Monsieur. Il faut que je vous dise...

375   Mais je crois que je dois passer de ce ct,

Car avec raison je crains d'tre cout.

COCHON-VILAIN, Lucrce.

Allons dans le Jardin, car ils ont, que je pense.

se parler tous deux, d'affaires d'importance.

LUCRCE.

Allons. Mais suis-moi donc, et demeure avec nous.

CLARICE, part.

380   Qui peut faire tarder Monsieur de Bois-le-Roux ?

SCNE XII.
Le Vicomte, Chante-Pie, Clarice.

CHANTE-PIE, demi haut.

Oui, sur le bruit que d'elle a fait la Renomme,

Sans l'avoir jamais vue, il l'a d'abord aime.

LE VICOMTE.

Il adore ma femme !

CHANTE-PIE, le tirant comme pour lui parler encore.

Et de plus....

LE VICOMTE.

Ah, je crois,

Que je la dois toujours tenir auprs de moi.

Il la cherche de la main sans tourner la tte.

CHANTE-PIE.

385   Vous ferez bien.

LE VICOMTE, la cherchant toujours.

  Donnez donc votre main, Madame ;

Se retournant.

Mais je ne trouve rien. O peut tre ma femme ?

CLARICE.

Ils sont dans le Jardin.

LE VICOMTE.

Que je suis malheureux !

CLARICE.

Ne vous emportez pas, Lisette est avec eux.

LE VICOMTE.

On doit peu se fier telle sentinelle.

390   Pardon, Monsieur, je vais courir vite aprs elle.

SCNE XIII.
Chante-Pie, Clarice.

CHANTE-PIE.

Comme tout le pays a su qu'il est jaloux,

Nous avions fait dessein d'en bien rire encore nous :

Je puis vous avouer, car de l'air qu'il vous traite,

Vous n'avez pas sujet d'en tre satisfaite.

CLARICE.

395   Non ; mais pour m'obliger, quittons-nous, car je crois

Qu'il pourrait devenir aussi jaloux de moi.

CHANTE-PIE.

Je suis toujours soumis, quand le sexe commande.

SCNE XIV.

CLARICE, seule.

Mon amant en vient point. Dieu, que j'apprhende !

S'il manquait venir, j'aurais beaucoup d'ennui,

400   Car cette fte-ci ne se fait que pour lui.

Mais il vient propos.

SCNE XV.
Clarice, Monsieur de Bois-Le-Roux.

CLARICE.

C'est trop vous faire attendre.

BOIS-LE-ROUX.

Madame, j'ai beaucoup de grces vous rendre,

Et votre esprit se fait connatre par le tour...

CLARICE.

Que n'entreprend-on point, quand on a de l'amour ?

BOIS-LE-ROUX.

405   Mon coeur...

CLARICE.

  Ah ne songeons du tout qu' notre affaire ;

Mon frre est si jaloux, si bourru, si svre.

Que je crois ne pouvoir vous parler qu'aujourd'hui.

BOIS-LE-ROUX.

Je me saurai si bien mnager devant lui...

CLARICE.

Le voici.

SCNE XVI.
Le Vicomte, Lucrce, Clarice, Bois-Le-Roux.

LE VICOMTE.

De leurs mains j'ai su tirer ma femme :

410   Mais Dieu, que celui-ci met de trouble en mon me !

C'est un galant blondin, un poupin, un poudr  [ 13 Blondin : qui a les cheveux blonds, ou une perruque blonde. "Les coquettes aiment fort les blondins, ce sont de vrais sducteurs de femmes." Molire [F]]

Qui connaissant la Cour, doit tre bien madr.  [ 14 Madr : Qui sait plus d'une tour. [L]]

Il le salue et se retourne vers sa femme, pour lui faire signe de se souvenir de l'oreille.

BOIS-LE-ROUX.

Quoi, Monsieur, c'est donc l Madame votre femme ?

Il ne rpond que de la tte, et se met quasi au devant d'elle, de peur qu'il ne la baise.

Mais quoi, tout de bon ?

LE VICOMTE.

Hay.

BOIS-LE-ROUX.

Je suis ravi, Madame,

Que Monsieur le Vicomte ait si bien mis son coeur ;

Serrant la main au Vicomte.

420   Il sait bien que je suis toujours son serviteur,

Et ne doit point douter que mon coeur ne partage

Le plaisir qu'il ressent d'un si grand avantage.

LE VICOMTE, part.

L'honnte femme ! On ne peut jamais trop le priser,

Voir une belle femme, et ne la point baiser !

425   Je ne m'en puis tenir, il faut que je l'embrasse.

Vous me ferez, Monsieur, une sensible grce,

L'embrassant.

De croire que....

SCNE XVII.
Le Vicomte, Lucrce, Clarice, Bois-Le-Roux, Nicodme, Lisette.

NICODME, Bois-le-Roux.

Monsieur on voudrait vous parler.

BOIS-LE-ROUX.

Vous me permettez bien...

LE VICOMTE.

Vous y pouvez aller,

Ou bien faire venir...

SCNE XVIII.
Le Vicomte, Lucrce, Clarice, Lisette.

LE VICOMTE.

Encore qu'il me plaise,

430   Je voudrais bien un peu, te parler mon aise,

Et que pour un quart d'heure on le pt amuser :

Tu pourrais au jardin avec lui causer.

CLARICE.

Moi ?

LE VICOMTE.

L'affaire sera, si tu veux, bientt faite :

Pour trouver des raison, tu n'es pas maladroite.

CLARICE, part.

435   Tout succde mes voeux.

Haut.

Mais...

LE VICOMTE.

  Mais oblige-moi,

Et tche faire, enfin, ce faible effort sur toi.

CLARICE.

Vraiment, il sera grand.

Regardant Lucrce et Lisette d'un regard malicieux et content.

Cela ne me plat gure :

Mais pour vous obliger, que ne voudrais-je faire ?

LE VICOMTE.

Tu m'oblige toujours, je n'en suis pas surpris.

LISETTE.

440   C'est l donner aux loups garder les brebis.

SCNE XIX.
Le Vicomte, Lucrce, Clarice, Lisette, Bois-Le-Roux.

BOIS-LE-ROUX.

Monsieur de Bois-Douillet est celui qu'on demande.

Comme nos noms n'ont pas de diffrence grande,

Et qu'on sait qu'il devait souper avec nous,

Au lieu de Bois-Douillet, on a dit Bois-le-Roux :

445   Mais...

CLARICE.

  propos de bois, le ntre est admirable,

Il est plus haut que moi...

BOIS-LE-ROUX.

Cela n'est pas croyable,

Le bois ne peut ici crotre si promptement.

LE VICOMTE, riant.

L'quivoque est gentille, et dite galamment.

CLARICE, Bois-le-Roux, qui parat surpris de la proposition.

Allons-y.

LE VICOMTE.

Nous suivrons.

BOIS-LE-ROUX.

Que rien ne vous oblige

450   vous gner pour moi.

LE VICOMTE.

  Nous vous suivrons, vous dis-je.

BOIS-LE-ROUX.

Je ne veux point du tout vous causer d'embarras ;

Et vous m'obligerez de ne vous presser pas.

LISETTE.

On ne saurait trouver un homme plus sincre.

SCNE XX.
Le Vicomte, Lucrce, Lisette.

LE VICOMTE, entre tout  coup dans un grand chagrin, et dit aprs.

J'tais presque dup.

LUCRCE.

Qui vous met en colre ?

LE VICOMTE.

455   J'allais donner dedans.

LUCRCE.

  Mais, Monsieur, qu'avez-vous ?

LE VICOMTE.

J'avais l'esprit bouch.

LUCRCE.

D'o vient donc ce courroux ?

LE VICOMTE.

C'est assez.

LUCRCE, Lisette.

De ma soeur, il a connu la flamme.

LE VICOMTE.

Nous verrons.

LUCRCE.

Ils n'ont point mrit tant de blme.

LE VICOMTE.

Tte-bleu !

LUCRCE.

Vous devez excuser votre soeur.

LE VICOMTE.

460   Il l'entend.

LUCRCE.

  Vous aviez aussi trop de rigueur.

LE VICOMTE.

dessein, moi prsent, il vous a mprise,

Et d'abord en entrant ne vous a point baise !

Cependant il devait vous baiser, que je crois,

Venant vous voir chez vous pour la premire fois :

465   Mais de ce fin galant, c'est sans doute une adresse,

Pour ne pas faire voir devant moi sa tendresse.

LUCRCE.

Qu'on me baise, Monsieur, on ne me baise pas,

On vous cause toujours un pareil embarras :

Mais avec un jaloux on ne sait comment faire ;

470   Et mme ce qu'il veut ne le peut satisfaire.

LE VICOMTE.

Je crois n'avoir pas tort de vous parler ainsi ;

C'est un amant poudr, doucereux, et transi,

Et les femmes, morbleu, dans le sicle o nous sommes,

Aiment ces blondins-l, qui... qui ne sont pas hommes.

475   Comme il n'en veut qu' vous, je crois que de bon coeur,

Il enrage prsent de n'avoir que ma soeur.

LISETTE.

C'est justement cela.

LE VICOMTE.

Je crois bien qu'en ton me,

Quoi qu'il brle pour toi, tu condamnes sa flamme ;

Et comme je connais qu'ils te dplaisent tous,

480   Il te faut viter de souper avec nous ;

Et tu dois, pour cela, pendant la promenade,

Revenir tout d'un coup, feignant d'tre malade,

Et t'aller mettre au lit tout aussitt.

LISETTE.

Hlas !

S'aller coucher de jour, un propre Lundi gras !

LE VICOMTE.

485   J'entends que tu viendras lui tenir compagnie.

LUCRCE.

Je demeure immobile, et votre jalousie

Me parat aujourd'hui ridicule tel point...

LE VICOMTE.

Tu prends tout de travers, car je n'en ressens point.

H bien, Mignonne, enfin n'es-tu pas rsolue ?...

LUCRCE.

490   Vous vous moquez de moi.

LE VICOMTE.

  De puissance absolue,

Je le veux.

LUCRCE.

Mais...

LE VICOMTE.

Mais, quoi ? Je suis le matre enfin.

LUCRCE, part.

Matre des fous fieffs.

LE VICOMTE.

Vous avez du chagrin ;

Quelqu'autre campagnard pourrait encore vous plaire ;

Vous ne leur montrez pas un visage svre,

495   Vous en aimez ici de rougeauds, et de frais,

Qui paraissent mus, en voyant vos attraits.

LUCRCE.

Il est vrai qu'en mon coeur tant de belles figures

Ont fait, tout la fois, de profondes blessures.

Qui pourrait s'en dfendre ? Ils sont si ragotants,  [ 15 Ragotant : Qui ragote, qui excite l'apptit. Fig. Cela est peu ragotant, se dit d'une chose de laquelle on craint du dsagrment. [L]]

500   Qu'on ne saurait contre eux rsister bien longtemps.

Comme leur bonne mine est rare et sans pareille...

LE VICOMTE.

Vous n'avez pas tous fait baiser votre oreille ;

Mais je veux que l'on fasse, enfin, ce que j'ai dit.

LUCRCE.

Je vais me retirer, mais sans me mettre au lit,

505   Et me venger, par l, de votre jalousie

Qui fournira de quoi faire une comdie.

Lisette, allons, suis-moi.

LISETTE.

Quoi, c'est donc tout de bon ?

LE VICOMTE, seul.

Se rira qui voudra de ma prcaution.

SCNE XXI.
Le Vicomte, Nicodme.

LE VICOMTE.

Que veux-tu ?

NICODME.

Je ne sais, pourtant je vous apporte

510   Une lettre, Monsieur, qu'on dit qui vous importe.

LE VICOMTE, lit.

MONSIEUR LE VICOMTE DE LA SABLONNIRE.

Je crois que notre amiti m'oblige vous avertir que Cphise a dit ma fille en grande confidence, que l'Amour assemblerait aujourd'hui chez vous bien des gens que vous n'attendiez pas, et que vous seriez dup d'une manire qui ferait rire toute la province. Vous connatrez avant la fin du jour, si elle a dit vrai, par l'assemble que vous aurez. C'est tout ce qu'a pu savoir celui qui fera profession d'tre toujours votre ami.

DE CORNANDONNE.

LE VICOMTE, aprs avoir tmoign du dpit.

Va-t-en dire celui qui t'a donn ce mot,

Que je ferai rponse son matre au plutt.

SCNE XXII.
Le Vicomte, Lisette.

LE VICOMTE, sans la voir.

Ah dans un tel malheur, que rsoudre, et que faire !

LISETTE, au bout du thtre.

Je connais ses yeux qu'il est bien en colre,

515   Il a son humeur noire, et ses chagrins jaloux,

Et tantt, comme il faut, pestera contre tous.

LE VICOMTE.

Je suis au dsespoir, la fureur me transporte.

LISETTE.

Tout tremble devant lui, quand il est de la sorte.

LE VICOMTE.

Je ne sais qui me tient....

LISETTE.

Voyez-vous le jaloux,

520   Est-il pas bien aimable ? H bien, mariez-vous.

LE VICOMTE.

Morbleu !

LISETTE.

Tous les jaloux s'empcheraient de l'tre.

Si dans cette humeur noire ils se pouvaient connatre.

LE VICOMTE, faisant quelques pas.

Ciel !

LISETTE.

La chanson dit vrai, Que le plaisir est doux

De faire un cocu d'un jaloux.

Haut.

525   Ah.

Le Vicomte ayant t de del, se retourne brusquement et se trouve contre Lisette, qui s'enfuit de l'autre ct comme toute perdue.

J'ai parl trop haut, je suis morte.

LE VICOMTE, regardant de temps en temps Lisette, et songeant toutefois encore sa femme.

  Tratresse !

J'ai toujours craint cela de ta fausse sagesse.

LISETTE, croyant qu'il l'avait entendue, et voulant s'excuser.

Ce n'est qu'une chanson...

LE VICOMTE.

Une Chanson ? Tais-toi,

Je sais les sentiments qu'ici l'on a de moi,

Carogne.  [ 16 Carogne : Femme hargneuse, mchante femme. [L]]

LISETTE, voyant le Vicomte s'arracher les cheveux.

Mais Monsieur... Arrachez, bon, courage :

530   S'il en pouvait crever, ce serait grand dommage.

Qu'il se fait les yeux doux ! Le bel objet voir !

Pour se considrer, que n'a-t-il un miroir ?

LE VICOMTE, encore tout transport.

Les filles de Paris sont pour moi trop ruses.

LISETTE.

Vous vous blessez.

LE VICOMTE, Lisette.

J'ai su dmler vos fuses ;

535   Avec ma femme, enfin, je sais que tu t'entends ;

Tu me le paieras sans attendre longtemps.

Dis, qui sont ses galants ?

LISETTE.

C'est votre jalousie

Qui vous a mis cela dedans la fantaisie :

Et je crois, par ma foi, qu'il en serait parl,

540   Si parmi votre honneur le sien n'tait ml ;

Car vous l'y contraignez, puisqu'il faut vous le dire.

LE VICOMTE.

quoi ? Dis, dis.

LISETTE.

Jaloux de l'air qu'elle respire,

Lorsque vous la tenez serre entre vos bras,

La voyant, la touchant, vous ne l'y croyez pas :

545   Vous paraissez jaloux de la province entire,

Et ne pouvez souffrir que le soleil l'claire :

Depuis neuf mois qu' peine elle ose voir le jour,

A-t-elle seulement vu votre basse-cour ?

Lui jetant une clef.

Tenez, je ne veux plus lui servir de gelire,

550   Vous la pouvez tenir vous-mme prisonnire,

Ou chercher qui voudra s'en donner le souci ;

Car pour moi, ds demain, je veux sortir d'ici.

SCNE XXIII.

LE VICOMTE, seul.

Tu fais bien. Je me suis impos le silence,

Pour voir jusqu'o pourrait aller ton impudence,

555   Avant qu'il soit demain, tu pourras dnicher.

Que ferai-je ? L'amour ne se saurait cacher ;

Et bien que les amants sans cesse dissimulent,

Leurs regards imprudents dcouvrent quand ils brlent :

C'est pourquoi je prtends les voir ensemble tous ;

560   Ceux qui s'aiment, d'abord se feront les yeux doux ;

Si je les y surprends, ils rougiront peut-tre,

Et par cette rougeur me feront tout connatre.

Alors... Voici de ceux que je puis souponner.

SCNE XXIV.
Clarice, Vicomte, Chante-Pie, Cochon-Vilain, Bois-Le-Roux.

CHANTE-PIE.

Sans Madame, ma foi, c'est trop se promener.

LE VICOMTE.

565   Je vais vous l'envoyer qurir. Hol, Lisette.

LISETTE, rentrant sur le thtre.

Allez-vous me payer ? Est-ce une affaire faite ?

LE VICOMTE.

Oui, tu dnicheras, n'en doute nullement :

Mais fais venir ici ma femme promptement.

LISETTE.

Je ne puis.

LE VICOMTE.

Tu ne peux ?

LISETTE.

Non.

LE VICOMTE.

Non ? Crains ma colre.

LISETTE.

570   Moi ?

LE VICOMTE.

  Toi. Ne veux-tu point m'obir, et te taire ?

CLARICE.

Madame est enferme, et la clef est sur vous.

LE VICOMTE.

l'entendre, on croirait que je serais jaloux ;

Par mgarde, la clef tait sur moi reste.

CLARICE.

Sans la croire sur vous, vous l'aviez emporte.

LE VICOMTE.

575   Vous en tiez fchez, vous autres, que je crois.

BOIS-LE-ROUX.

Nous ! Pourquoi ?

COCHON-VILAIN.

Pourquoi donc ?

LE VICOMTE.

Ah, trve de pourquoi ;

Je suis dupe, il est vrai, mais c'est en apparence.

CHANTE-PIE.

Croyez-vous...

LE VICOMTE.

Que chacun parle sa conscience.

Vous veniez pour... Mais non, je ne veux dire rien ;

580   Je sais ce que je sais, et je le sais fort bien.

COCHON-VILAIN.

Nous avez-vous pris pour nous faire querelle ?

LE VICOMTE.

Moi, je vous ai pris !

CHANTE-PIE.

Vous.

COCHON-VILAIN.

Oui, vous.

LE VICOMTE.

Bagatelle ;  [ 17 Bagatelle : Chose de peu de prix et peu ncessaire. [FC]]

On ne me berce point avec ces contes-l.

CLARICE.

Je tremble... Son chagrin lui fait dire cela,

585   Et l'on sait...

LE VICOMTE.

  Non, morbleu, je n'ai pri personne.

CLARICE, part.

Il va tout dcouvrir.

CHANTE-PIE.

Ce procd m'tonne.

COCHON-VILAIN.

De votre part, pourtant, Matre Blaise Clampin,

Est venu me prier ds hier au matin.

BOIS-LE-ROUX.

Il m'est aussi venu prier avec instance.

CHANTE-PIE.

590   Il m'est venu qurir avec diligence.

LE VICOMTE.

Vous rviez, que je crois, car ce Blaise Clampin,

Est all, par mon ordre, Paris hier matin,

Et ne peut vous avoir convis. Mais ma femme

Vient enfin dissiper le trouble de votre me ;

595   Vous la faire venir, n'est point tre jaloux.

SCNE XXV.
Lucrce, Le Vicomte, Bois-Le-Roux, Cochon-Vilain, Chante-Pie, Clarice, Lisette.

LE VICOMTE, les regardant tous.

H bien, Messieurs, hay ? Quoi ? Parlez, qu'en dites-vous ?

Lucrce.

Vous, de votre ct, faites leur bon visage.

CLARICE.

Pour moi, je ne puis rien comprendre ce langage.

LE VICOMTE.

H la-donc ? Vous, Messieurs, faites-lui compliment.

COCHON-VILAIN.

600   Il est fou, sur mon me.

CHANTE-PIE.

  Il l'est assurment.

COCHON-VILAIN.

Je ne puis rien comprendre tout ce badinage.

LE VICOMTE.

Vous me faisiez jouer un fort sot personnage,

Et j'allais tre dupe enfin ; mais Dieu merci...

Mais Monsieur, s'il vous plat, vous serez mieux ici.

Il te Bois-Le-Roux d'auprs de sa femme, pour le mettre auprs de sa soeur.

605   Ah quelque sot pourrait, en sa prsence mme,

Laisser ce beau blondin auprs de ce qu'il aime.

BOIS-LE-ROUX.

Que veut dire ceci ?

CHANTE-PIE.

Qu'est-ce donc ? Qu'avez-vous ?

LE VICOMTE.

Lequel connat le mieux Cphise de vous tous ?

CLARICE, bas Bois-le-Roux.

Hlas ! Elle a parl.

LE VICOMTE, Clarice.

Vous paraissez surprise,

610   Vous rougissez. Ah, mort, vous savez l'entreprise.

CLARICE.

Moi, je rougis !

LE VICOMTE, regardant Bois-le-Roux.

Voyez comment elle rougit :

Monsieur rougit aussi.

BOIS-LE-ROUX.

Croyez-vous...

LE VICOMTE.

Il suffit.

Comme on voit rarement une fille muette,

Cphise...

SCNE XXVI.
Le Vicomte, Lucrce, Clarice, Bois-le-Roux, Chante-Pie, Cochon-Vilain, Clampin, Lisette.

CLAMPIN, au Vicomte.

Me voici, car votre affaire est faite,

615   Monsieur, et j'ai trouv sur le chemin celui

Que je croyais trouver Paris aujourd'hui ?

Pour vous parler d'affaire il vient ici lui-mme.

CLARICE.

Ah tout ceci me met dans une peine extrme.

LE VICOMTE, Clampin.

Fus-tu chez ces Messieurs hier ?

CLARICE.

Que j'ai d'effroi !

CLAMPIN.

620   Quoi faire !

LE VICOMTE.

  Les prier de souper avec moi.

CLAMPIN.

Moi ?

COCHON-VILAIN.

C'est la vrit.

CHANTE-PIE.

Vous nous en devez croire.

CLARICE.

Vous n'en tirerez rien, je vois qu'il vient de boire.

BOIS-LE-ROUX.

Il ne s'en souviendra donc plus ?

CLARICE.

Non, que je crois.

COCHON-VILAIN, le tirant.

Dis-moi, ne vins-tu pas hier me prier chez moi ?

CHANTE-PIE, le tirant aussi.

625   Ne vins-tu pas aussi chez moi ? Rponds donc ?

LE VICOMTE.

  Tratre ;

Si tu ne leur rponds, rponds donc ton matre.

Fus-tu chez ces Messieurs hier ? Peste du sot.

Quoi, je ne puis de toi tirer enfin un mot ?

Si tu ne me rponds, je t'tranglerai.

Le prenant au collet.

CLAMPIN, Clarice.

Dame,

630   Dites-moi ce qu'il faut que je dise, Madame.

LE VICOMTE.

Mais ma soeur, et Monsieur, paraissent bien confus.

CLARICE.

Sans consommer le temps en discours superflus,

Ne trouvant plus de jour m'en pouvoir dfendre,

Je vais tout dbrouiller, Messieurs, et vous surprendre.

635   Je confesserai donc, et mme devant tous,

Que j'aimais en secret Monsieur de Bois-le-Roux,

Et que pour lui parler, ne sachant plus que faire,

Je vous ai fait mander de la part de mon frre,

Afin que mon amant, dont l'entretient m'est doux,

640   Sans qu'on souponnt rien, pt passer parmi vous.

Cphise, qui m'a fait trouver ce stratagme,

N'en a pas pu garder le secret elle-mme,

Et ce sot...

LE VICOMTE.

C'est assez.

COCHON-VILAIN.

Nous avions tort, Monsieur ?

CHANTE-PIE.

Grand tort.

LE VICOMTE.

Vous en savez beaucoup, ma chre soeur :

645   On ne peut, les voir, connatre les personnes ;

Ma femme avec vous, en apprendrait de bonnes.

Ah je veux qu'au plutt Monsieur de Bois-le-Roux,

Hors d'ici vous emmne, et qu'il soit votre poux :

Vous serez au contrat, Messieurs, je vous en prie,

650   Et partirez aprs cette crmonie.

SCNE DERNIRE.
Le Vicomte, Lucrce, Clarice, Cochon-Vilain, Chante-Pie, Bois-le-Roux, Bois-Douillet, son fils, Clampin, Lisette.

BOIS-DOUILLET, avec une serviette, et le Verre la main.

Allons, Messieurs, allons c'est trop se faire attendre.

COCHON-VILAIN.

Ce qui nous fait rester, vous doit beaucoup surprendre.

CHANTE-PIE.

C'est l'hymen de Clarice avec Bois-le-Roux ;

Et de fte, enfin, nous sommes pris tous.

BOIS-DOUILLET.

655   Tant mieux, nous danserons. Il faut que je la baise ;

Je lis dedans ses yeux qu'elle sera bien aise

Quand.... Elle m'entend bien Messieurs, sa sant :

C'est un vin admirable, en avez-vous got ?

Il est fort ptillant, et sa sve.....

Lucrce.

De grce,

660   Madame, gotez-en. Vous faites la grimace !

Il boit.

quoi bon entre nous faire tant de faon ?

COCHON-VILAIN.

Bois-Douillet est gaillard.  [ 18 Gaillard : Qui a un caractre de vaillance et de hardiesse. [L]]

CHANTE-PIE.

Et bien vert.

BOIS-DOUILLET, aprs avoir bu.

Il est bon.

Cette liqueur ne laisse aucun chagrin dans l'me.

L, rjouissons-nous, rions, sautons, Madame.

665   L, mon fils, prenez-la, remuez-vous, Le Sot !

Retire-toi, coquin ; quoi, ne pas dire un mot !

Allons, Madame, allons.

Il emmne Lucrce.

COCHON-VILAIN.

Suivons donc tous, Madame.

LE VICOMTE.

Suivons les de bien prs, ne quittons point ma femme.

 


PRIVILGE DU ROI.

LOUIS par la grce de Dieu, Roi de France et de Navarre : nos amis et faux Conseillers, les Gens tenant nos Cours de Parlement, Requtes de notre Htel et de notre Palais Paris, et tous autres nos Juges et Officiers qu'il appartiendra, Salut. Notre bien ami Thomas Jolly, Marchand Libraire Paris, Nous a fait remontrer qu'il a recouvert une pice de thtre, intitule LE GENTILHOMME GUESPIN, reprsente sur le Thtre du Marais, laquelle il dsirerait imprimer pour la donner au Public, s'il Nous plaisait lui accorder nos Lettres de Permission sur ce ncessaires. ces causes, de notre grce spciale, pleine puissance et autorit Royale, Nous lui avons permis, octroy et accord, et par ces Prsentes octroyons et accordons la Permission et Privilge d'imprimer, vendre et distribuer ladite Pice, en tel Volume et Caractre que bon lui semblera, pendant le temps et espace de cinq annes, commencer du jour qu'elle sera acheve d'imprimer pour la premire fois : Faisons dfenses tous autres Libraires et Imprimeurs, de l'imprimer, ou faire imprimer, sous quelque prtexte que ce soit, fait le consentement d. Exposant, ou de ceux qui auront droit de lui, peine de confiscation des Exemplaires, de cinq cent livres d'amende, et de tous dfenses, dommages et intrts : Le tout la charge de mettre un Exemplaire de ladite Pice dans notre Bibliothque, un autre en celle du Cabinet de Livres de notre Chteau du Louvre, et un troisime en celle de notre trs cher et fal Chevalier Chancelier de France, avant que de l'exposer en vente ; et d'en rapporter les mains de notre ami et fal Conseiller en nos Conseils, Grand Audiencier de France en quartier, les rcpisss de nos Bibliothcaires, peine de nullit des Prsentes. Voulons qu'en mettant au commencement du Livre l'Extrait des Prsentes elles soient tenues pour signifies, et qu'aux Copies d'icelles, collationnes par l'un de nos amis et faux Conseillers et Secrtaires, foi soit ajoute comme l'Original. Si vous mandons, et chacun de vous enjoignons, que du contenu en icelles, vous fassiez jouir l'Exposant, et ses ayants cause, cessant et faisant cesser tous troubles et empchement au contraire. Commandons au premier notre Huissier, ou Sergent sur ce requis, faire pour l'excution des Prsentes, tous Exploits requis et ncessaires, sans demander autre permission, nonobstant Clameur de Haro, Charte Normande, et Lettres ce contraires : Car tel est notre plaisir. DONNEAU S. Germain en Laye le vingt et un de Septembre, l'an de grce mille six cent soixante-dix : Et de notre Rgne le vingt-huit. Sign, Par le Roi en son Conseil, VILLET ;

Registr sur le Livre de la Communaut des Imprimeurs et Marchands Libraires de Paris, suivant et conformment l'Arrt de la Cour de Parlement du 8. Avril 1653. aux charges et conditions portes par ces Prsentes Lettres. Fait Paris le 23. Septembre 1670.

Sign, LOUIS SEVESTRE, Syndic.

Et ledit Thomas Jolly a associ audit Privilge, Guillaume de Luyne, Etienne Loyson, et Claude Barbin, pour en jouir conjointement, suivant l'accord fait entre eux.

Achev d'imprimer pour la premire fois le 27 Septembre 1670.


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Notes

[1] Lundi gras : le lundi de la semaine o le carnaval finit. [L]

[2] Chre Faire petite chre, maigre chre, avoir un repas insuffisant en quantit ou en qualit. [L]

[3] Baiser : embrasser.

[4] Vers 126, LA mention du locuteur n'est que manuscrite. On lit "s'il est vous plait" ce qui fait treize pied au vers, nous conservons "s'il vous plait".

[5] Musette : cornemuse, instrument joyeux, par extension posie champtre et joyeuse. [L]

[6] Tirer : venir directement.

[7] Trente et quarante : jeu de hasard qui se joue avec des cartes ; c'est un jeu de banque ; celui qui amne le plus prs de trente gagne ; trente et un il gagne double ; et quarante il perd double. [L]

[8] Galant : Empress auprs des femmes ; qui cherche leur plaire par ses manires, son langage, sa tenue. [L]

[9] Percer du vin : faire un trou dans un tonneau et y placer un robinet ou un bouchon de lige.

[10] Martel en tte : quelque chose qui donne du chagrin, du souci, de l'inquitude, de la jalousie [F] martel : marteau.

[11] vers 323, on lit "Hais" au lieu du plus probable "Mais", dans la version originale.

[12] Qui est d'une couleur entre la couleur de cerise et la couleur de rose. [L]

[13] Blondin : qui a les cheveux blonds, ou une perruque blonde. "Les coquettes aiment fort les blondins, ce sont de vrais sducteurs de femmes." Molire [F]

[14] Madr : Qui sait plus d'une tour. [L]

[15] Ragotant : Qui ragote, qui excite l'apptit. Fig. Cela est peu ragotant, se dit d'une chose de laquelle on craint du dsagrment. [L]

[16] Carogne : Femme hargneuse, mchante femme. [L]

[17] Bagatelle : Chose de peu de prix et peu ncessaire. [FC]

[18] Gaillard : Qui a un caractre de vaillance et de hardiesse. [L]

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