LA LACRYMANIE

OU MANIE DES DRAMES

COMDIE EN TROIS ACTES ET EN VERS

1775

[Par le Chevalier CUBIRES-PALMZEAUX.]

AMSTERDAM.


Texte tabli par Paul FIEVRE, novembre 2013.

Publi par Paul FIEVRE, Dcembre 2013, revu mars 2017

© Thtre classique - Version du texte du 30/11/2022 23:23:40.


ACTEURS.

LISIMON, Lacrymane, beau-frre d'Alcipe.

MILIE, fille de Lisimon.

CLITANDRE, amant d'milie.

ALCIPE, beau-frere de Lisimon, oncle de l'Ethre.

L'ETHREE, neveu d'Alcipe, ou le Damis de la Mtromanie.

PASQUIN, valet de l'Ethre.

LISETTE, suivante d'milie.

La Scne est chez Monsieur Lisimon, ou, si l'on veut, chez M. de Francaleu de la Mtromanie.


ACTE I

SCNE PREMIERE.

ALCIPE.

M'y voil rsolu, je quitte enfin Paris,

Et fasse qui voudra la guerre aux beaux esprits :

Je renonce jamais ce mtier funeste,

Il aurait de mes jours empoisonn le reste ;

5   Et pour faire le bien, me ferai-je har ?

Mais, ne critiquer plus, c'est m'ter tout plaisir ;

Plaisir d'autant plus doux, qu'aux vapeurs de ma bile

Je ne mle jamais une humeur indocile

Que contre un sot crit, si j'use de rigueur,

10   Je sais en critiquant respecter un auteur ;

Et cependant ici, soit raison, soit caprice,

Puis-je en nommer un seul qui m'ait rendu justice ?

Non sans doute, et bien loin de me justifier,

Contre moi Lisimon est toujours le premier ;

15   Des beaux esprits du jour adoptant la dmence,

Il a plus loin qu'eux tous pouss l'extravagance.

Des drames larmoyants devenu protecteur,

Il prtend de cet art atteindre la hauteur ;

Un neveu que je hais pour son air hypocrite,

20   Se plat l'encenser comme homme de mrite,

Et lui fermant les yeux sur ses nombreux travers

Lui dit qu'il peut en sage instruire l'univers ;

Tandis que celui mme auquel il se confie,

Sans doute rit tout bas de tant de bonhomie.

SCNE II.
Lisimon, Alcipe.

LISIMON.

25   En croirai-je, mon frre, un avis peu certain...

Qui peut vous inspirer un semblable dessein ?

tant si bons amis, nous quitter de la sorte ?

ALCIPE.

Pour en user ainsi j'ai mes raisons.

LISIMON.

N'importe ;

Pourquoi de ce dpart ne pas nous avertir,

30   Chacun dans ce logis se faisait un plaisir,

Par un tribut d'encens et de reconnaissance,

D'adoucir dans mon coeur l'ennui de votre absence.

ALCIPE.

Eh ! Comment, s'il vous plat, pourriez-vous ?...

LISIMON, aprs avoir rv.

En prenant

Nos adieux pour sujet d'un drame larmoyant.

ALCIPE.

35   Quoi ! Tout de bon.

LISIMON.

Sans doute.

ALCIPE.

  sottise pareille

Que dirait tout Paris ?

LISIMON.

On s'crirait, merveille.

ALCIPE.

Et l'on applaudirait ?

LISIMON.

tout rompre.

ALCIPE.

Ah ! Grands Dieux !

Quel esprit de vertige habite donc ces lieux !

Mais ne craignez-vous plus le sifflet du parterre ?

LISIMON.

40   On sifflerait plutt les pices de Molire ;

Convenez entre nous que son trop de gaiet

Dgnre parfois en inutilit.

ALCIPE.

Vous le hassez donc ?

LISIMON.

Non, ma juste critique

Ne hait que sa gaiet trop peu philosophique,

45   Et s'il a pu jadis sur Monsieur Trissotin,  [ 1 Trissotin : Personnage des Femmes Savantes de Molire qualifi de "Bel esprit".]

Aux yeux de tout Paris distiller son venin,

Il aurait respect, dans sa rage d'crire,

Ces sages crivains que tout Paris admire ;

Et sans doute avec eux tonnant l'univers,

50   Il et mieux employ sa morale et ses vers.

ALCIPE.

Vous le connaissez mal, et jamais dans la France

Il n'et vu de sang froid pareille extravagance ;

Jamais d'un sombre anglais les tragiques fureurs,

Aux yeux des Parisiens n'eussent cot des pleurs.

55   Jamais le fer en main la nature entire,

Un fou n'et imput le poids de sa misre ;

Et las du monde entier, jamais auteur moral

Ne ft impunment devenu spulcral.

LISIMON.

Et voil justement ce noble cart de l'me,

60   Qu'un d'entre eux nous dpeint avec des traits de flamme.

Embrassez son systme, et parmi nos auteurs,

Notre philosophie a de bons protecteurs.

ALCIPE.

Et qu'a produit de beau cette philosophie ?

Les voit-on, dites-moi, foulant aux pieds l'envie,

65   Pratiquer les vertus dont leurs crits sont pleins,

Mpriser la fureur de ces sots crivains,

Qui pouvant tre amis se traitent en corsaires,

Se jurent sans raison les plus cruelles guerres ;

Et qui prenant part ceux qu'ils ont ennuys,

70   Les font s'intresser leurs inimitis.

Mais quittons ces propos, et dites-moi, de grce,

Vous, que j'ai vu longtemps errer prs du Parnasse,

Depuis quand tenez-vous au genre larmoyant ?

LISIMON.

Depuis que j'ai rougi de mon garement.

ALCIPE.

75   Depuis quel temps enfin ?

LISIMON.

  Cela ne se peut dire.

J'ai trouv de tout temps qu'il tait sot de rire....

ALCIPE.

Ainsi de plus en plus outrageant le bon sens,

De mon neveu Damis vous prisez les talents.

LISIMON.

Je fais plus ; je prtends lui donner une femme ;

80   Le voir de sa moiti lui-mme embellir l'me ;

Et je veux que bientt, pris des plus beaux feux

Il soit par sentiment poux trs amoureux.

ALCIPE.

Mais savez-vous s'il l'aime, et si la jeune fille

Rpond, en l'pousant, aux voeux de sa famille ?

LISIMON.

85   Croyez qu'en ce logis ma seule volont,

Est chose dont jamais on ne s'est cart.

SCNE III.
Lisimon, milie, Alcipe, Lisette.

LISIMON, avec enthousiasme.

Je le rpte encor, la voix de la nature

Est d'un tre pensant la rgle la plus sre ;

Au bien de ses enfants sacrifier ses gots,

90   Et les savoir heureux, c'est un plaisir si doux,

Que c'est la seule loi qu'aujourd'hui je m'impose.

milie.

Connaissant le dessein que mon coeur se propose ;

Qu'il me tarde vous voir achever le bonheur

D'un pre et d'un poux...

LISETTE.

Cet espoir est flatteur,

95   Et rpond aux projets que vous avez sur elle...

En confidence.

Des poux adors il sera le modle.

LISIMON.

Lisette, taisez-vous ; et vous, rpondez-moi :

L'poux que je vous donne aura-t-il votre choix ?

MILIE.

Venant de votre main, ayant votre promesse,

100   Pourrais-je mpriser ses voeux et sa tendresse ?

LISIMON.

Vous l'entendez, mon frre, est-il plus grand plaisir,

Que d'avoir des enfants qui sachent vous chrir ?

Croyez que son amour et sa reconnaissance,

M'ont bien rcompens des soins de son enfance.

part.

105   Il ne me reste plus qu' guetter le moment

O je pourrai trouver mon auteur larmoyant ;

Cependant le temps presse, et je vois avec peine,

Un ouvrage aussi beau fait sans reprendre haleine.

SCNE IV.
Alcipe, Lisette, milie.

ALCIPE, part.

Quel ridicule affreux, et quelle triste erreur,

110   En lui tournant la tte, a donc chang son coeur !

Nous, soyons gnreux.

milie.

Oserais-je, Madame,

Sur l'hymen propos vous dcouvrir mon me ;

Les yeux moins prvenus, je vois avec regret

Que pour lui votre coeur est encore un secret ;

115   Ne me dguisez rien ; croyez que ma tendresse,

vous servir en tout aisment s'intresse....

MILIE.

Quand un pre a parl, je ne sais qu'obir,

Et loin de lui causer le moindre dplaisir...

ALCIPE.

Cependant cet hymen...

MILIE, avec contrainte.

Craignant de lui dplaire

120   J'obirai, Monsieur, aux ordres de mon pre.

LISETTE.

Monsieur, je suis plus franche et je vais sans faon

Vous parler du futur, mais sur un autre ton.

Vous savez qu'en ces lieux presqu'avec frnsie,

Jadis on nous faisait jouer la Comdie,

125   Que Monsieur la table admettant des savants

En change avec eux recevait leur encens,

Qu'on tait bien venu, pourvu qu'avec hardiesse

On pt sans s'y connatre applaudir une pice,

La trouver sans dfauts et rire avec fureur,

130   En maudissant tout bas et l'ouvrage et l'auteur ;

Que les temps sont changs, dans leurs drames en prose,

Nous corriger n'est plus le but qu'on s'y propose,

On veut nous attendrir et nous faire pleurer

Sur de certains malheurs bien faits pour effrayer,

135   Et qui sur tous les points choquant la vraisemblance,

De leurs sombres auteurs prouve l'extravagance :

Mais ce ne serait rien si bornant l leurs voeux,

Ces modernes esprits n'taient pas amoureux :

Cet amour est de trop, et la philosophie

140   Devrait les garantir d'une telle folie.

Peut-on dix-sept ans, dans l'ge des plaisirs,

D'un lugubre crivain couter les soupirs ?

ALCIPE.

Lisette, il n'est pas temps de faire une satyre,

Contre le bel esprit c'est trop peu de mdire ;

145   Il faut avec prudence en dmontrer l'erreur,

Faire tomber son masque hypocrite et menteur,

Et quoiqu'en critiquant toujours avec dcence

Dtacher le bandeau qui flattait l'ignorance.

milie.

Mais quant cet poux, si l'amour paternel

150   Exige en sa faveur un effort trop cruel,

Bien qu'il soit mon neveu, je romps cet hymne,

Qui le rendrait heureux et vous infortune....

Peut-tre ma rigueur...

MILIE.

Ah ! Pourrai-je jamais

M'acquitter envers vous pour de si grands bienfaits ?

LISETTE.

155   Qui pourrait rsister cet aveu si tendre...

Son coeur est si naf...

SCNE V.
Lisette, milie, Alcipe, Clitandre.

LISETTE.

Mais j'aperois Clitandre.

MILIE, part.

Quel instant !

LISETTE, bas Clitandre et part d'milie.

Apprenez que Monsieur aujourd'hui

Contre un pre abus daigne tre notre appui.

ALCIPE.

Oui, Clitandre, aujourd'hui je prtends que mon frre

160   Aux projets de son coeur soit un peu moins svre ;

Puissai-je aussi vous voir, remplissant mes dsirs,

En possdant ses voeux partager ses plaisirs.

J'estime et j'aime en vous cet air de modestie,

Qui vous fait raisonner en homme de gnie,

165   Qui vous fait mpriser l'imbcile travers

De vouloir qu'en tous lieux on rcite vos vers,

De vouloir qu'en tous lieux une muse indiscrte,

Au lieu d'homme sens vous annonce pote,

De faire impunment le connaisseur en tout,

170   Et d'tre enfin ici l'arbitre du bon got.

CLITANDRE.

Rendez moins de Justice cette folle ivresse,

Dont j'ai su, dites-vous, garantir ma jeunesse :

C'est effet de nature et non de la raison...

ALCIPE.

Et qu'importe la cause, tes-vous sage ou non ?

175   Vous voit-on chaque jour affrontant la satyre,

Aux dpens de chacun vous distraire mdire ?

En qualit d'auteur faisant le bel esprit,

Sur un mot, sur un rien, condamner un crit,

Distribuer partout aux hommes comme aux femmes

180   Des sonnets, des rondeaux ou des pithalames,  [ 3 Epithalame : Ce sont des vers faits l'occasion d'un mariage de quelques personnes illustres, un chant de noces, pour fliciter les poux. [F]]  [ 2 Rondeau : Est une espce de posie ancienne. Le commun est compos de treize vers, dont il y en a huit d'une rime, et cinq de l'autre. Il est divis en trois couplets, et la fin du second, et du troisime, le commencement du rondeau est rpt en sens quivoque, s'il est possible. [F]]

Quelquefois de la prose et surtout des romans

De structure lugubre et pleins de sentiments ?

CLITANDRE.

Je n'ai point ces travers, n'ayant point leur gnie,

Me sentant peu de got pour la Mtromanie ;  [ 4 Voir la Mtromanie, comdie en 5 actes d'Alexis Piron (1738).]

185   Mais ils sont bien vengs, on les siffle souvent...

Et je ne puis comme eux en peignant mon tourment

Regardant milie.

Au sein de ce que j'aime inspirant ma tendresse...

ALCIPE.

Et moi je veux ici servir votre faiblesse,

Si Madame y consent et donne son aveu.

LISETTE.

190   Monsieur, moi j'en rponds, je la connais un peu.

MILIE, Lisette.

quelle extrmit me rduis-tu, Lisette ?...

LISETTE.

Quand on parle pour vous votre bouche est muette !

ALCIPE, voyant l'embarras d'milie.

Clitandre il me suffit, et de votre bonheur,

Je sais un bon moyen de devenir auteur.

SCNE VI.
Lisette, Clitandre.

CLITANDRE.

195   L'ai-je bien entendu... contre toute apparence

Alcipe tous mes voeux serait d'intelligence.

Quoi ! Contre son neveu... Mais Lisette aprs tout,

Du meilleur des projets tu peux venir bout...

Tu n'as qu' le vouloir...

LISETTE.

Ah ! Comptez sur Lisette.

CLITANDRE.

200   Tu sais bien qu'en ces lieux on dteste un pote ;

Qu'autrefois Lisimon leur grand admirateur

A cess tout--coup d'en tre protecteur ;

Qu'un auteur de libelle a souvent la manie

De s'orner du manteau de la Philosophie.

205   On m'a dit en secret que l'auteur tnbreux

De ce genre excrable tait fort amoureux ;

Saisissons, s'il se peut, son message au Mercure  [ 5 Mercure : "Le Mercure galant" est une revue littraire cre 1672 par Donneau de Vis et qui deviendra en 1724 "Le Mercure de France".]

Peut-tre y verrons-nous....

LISETTE.

J'en accepte l'augure.

Mais quel est le porteur de cet heureux envoi ?

CLITANDRE.

210   Sans doute c'est Pasquin.

LISETTE.

  Reposez-vous sur moi.

Pasquin auprs de moi courtisan malhabile

Voit depuis trs longtemps sa constance inutile,

Un seul mot, un regard, me sont un sr garant

De connatre le coeur de l'auteur larmoyant.

215   Mais le voici, rentrez... De votre stratagme

Je rponds m'acquitter et me venger moi-mme.

SCNE VII.
Lisette, Pasquin.

PASQUIN.

Serviteur l'objet de mes tendres amours.

Mon Matre est-il ici ?

LISETTE.

Du moins pour quelques jours.

PASQUIN.

N'pouserait-il plus ?

LISETTE.

Cela se pourrait faire.

PASQUIN.

part.

220   Serait-il l-dessous cach quelque mystre

Et si c'est pour demain.

LISETTE, du beau ton.

Il ne faut qu'un moment,

Pour qu' jamais sa flamme ait caus son tourment ;

Crois-tu qu'il soit aim ?

PASQUIN.

Sans doute, et le Mercure

Le vante assez pour que ...

LISETTE.

J'aimerais sa figure.

PASQUIN.

225   Il est grand et bienfait...

LISETTE.

  Mais son air trop pinc

Me le ferait har.

PASQUIN.

Un auteur si sens !

LISETTE.

Qui, malgr les grands airs de sa philosophie.

PASQUIN.

Lisette connat donc son genre de folie.

LISETTE.

Je sais qu'il est auteur de drames larmoyants,

230   Et l'ennemi jur des faiseurs de romans.

PASQUIN.

Il est vrai qu'aujourd'hui ses romans dramatiques

Ont rveill le fiel des auteurs satyriques ;

Que lasss de le voir planer au haut des Cieux,

Leur critique est venu le chercher en ces lieux ;

235   Mais lui pour touffer leur haine scandaleuse,

S'arme en tous ses crits d'une horreur tnbreuse :

Honnte homme du reste, et se comportant bien ;

Bon ami, bon parent et brave citoyen,

Ayant ce seul travers, et se croyant clbre ;

240   Pour avoir enfant quelque drame funbre.

LISIMON.

Et comment nomme-ton des travers aussi grands ?

PASQUIN.

N'osant leur refuser quelque peu de bon sens,

On appelle leur muse une muse amphibie,  [ 6 Amphibie : Qui vit sur la terre et dans l'eau. [L]]

Jouant le sentiment et la lacrymanie.  [ 7 Lacrymanie : Barbarisme propre cette pice signifiant manie des larmes.]

LISETTE.

245   Il est vrai que ton matre en a bien la fureur.

PASQUIN.

Oui, je gmis pour lui d'une semblable erreur ;

Quand je le vois crire il ressemble merveille

ceux qui l'on vient de crier l'oreille ;

Il voit, mais n'entend plus, et par distraction,

250   Fort souvent sur mon dos il fait sensation.

Cet article est de trop.

LISETTE.

Te paie-t-il tes gages ?

PASQUIN.

Il me les doit payer, si de nouveaux orages,

De l'hymen qu'en ces lieux...

LISETTE, part.

Ne nous rebutons point.

Avec finesse.

Mais par un bon projet suivi de point en point

255   Tu peux voir aujourd'hui ta fortune assure...

PASQUIN.

Et quel est ce projet ?

LISETTE.

De Monsieur l'Ethre

M'aider dmasquer et le coeur et l'esprit,

Voir tous ses airs pdants tomber en discrdit.

PASQUIN.

Crois-moi, c'est temps perdu, sous un maintien svre,

260   Lisette, il n'a jamais masqu son caractre.

LISETTE.

Et souvent par erreur, auteur un peu brutal,

Il te fait sur ton dos un sermon fort moral.

PASQUIN.

S'il pchait par le coeur j'en tirerais vengeance ;

Mais j'aime ses travers et son extravagance.

LISETTE.

265   Tu le crois donc sincre, et tel que son maintien.

PASQUIN.

Je te l'ai dj dit, c'est un homme de bien,

Avec quelques travers...

LISETTE.

Il t'envoie au Mercure

Annoncer ses romans...

PASQUIN.

Mme je conjecture,

Qu' dessein aujourd'hui... que mme ce paquet...

LISETTE.

270   Voyons ce qu'il contient.

PASQUIN, tirant un manuscrit.

  C'est un roman au net ;

crit trs merveilleux pour attirer le sexe,

Et que je lis parfois quand j'ai l'me perplexe.

LISETTE.

Le style ?

PASQUIN.

C'est en prose, ce que j'en ai vu,

Sujet intressant, mais souvent rebattu,

275   Un sombre assassinat, une reconnaissance,

Une fille clotre et qui fait pnitence

Pour de petits pchs o le Ciel n'eut point part,

Quand sa vertu mourante... Ah Ciel, avec quel art !...

PASQUIN, feuillette le livre et en fait sortir un billet.

Mais quel est ce billet, et quel nouveau dlire ?

280   Lui, faiseur de libelle ?  [ 8 Libelle : Ecrit qui contient des injures, des reproches, des accusations contre l'honneur et la rputation de quelqu'un. [F]]

LISETTE.

  Ah ! C'est quelque satyre !  [ 9 Satyre : Terme d'antiquit. Chez les grecs, pice d ethtre dont les principaux personnages taient des satyres.]

PASQUIN, lisant.

Sonnet sur un vieux fou dnu de talents,  [ 10 Sonnet : Ouvrage de posie compos de quatorze vers distribus en deux quatrains sur deux rimes seulement et deux tercets. [L]]

Qui pour se faire un nom court aprs le bon sens,

Et qui du larmoyant possdant la manie,

Pense prouver par l le feu de son gnie.

285   Quoi, mme critiquer jusqu' son bienfaiteur !

LISETTE.

C'est du beau ton, Pasquin, et telle est d'un auteur,

Sous un dehors heureux, la louable coutume,

Qu'un bienfait nous expose aux aigreurs de sa plume.

PASQUIN.

Je n'en puis revenir, cet crit me confond,

290   En vain l'excuser mon esprit se morfond.

LISETTE.

Prte-moi ce sonnet, et plus de conscience,

Rabattons son orgueil et son impertinence ;

C'est venger le public et les honntes gens

De la fausse vertu de tous ces charlatans.

PASQUIN.

295   Il me reste un scrupule, et je n'ose sans honte...

LISETTE.

Prjug ! Et lui-mme en a-t-il tenu compte ?

PASQUIN.

Cette raison l'emporte, et je vais t'initier,

Lisette, lui servir un plat de mon mtier.

ACTE II

SCNE PREMIRE.

L'ETHERE.

Enfin, grce moi seul, en devenant auteur,

300   J'ai trouv le moyen de faire mon bonheur,

De m'attirer l'estime ainsi que l'indulgence

De tous ceux dont le coeur respire la dcence,

Et de nos beaux esprits blmant l'oisivet,

Pour un homme de bien pouvoir tre cit,

305   Par de sages crits d'acqurir la tendresse,

D'une beaut clbre autant par sa richesse

Que par mille vertus, moins donc que mes yeux

Ne prennent pour vertus des dehors trop heureux.

Ainsi, sans plus compter sur le gain de mon livre

310   Je me vois pour toujours aisment de quoi vivre,

Et pourrai nanmoins, sans me voir alarm,

Par le prt clandestin d'un libraire affam,

Des humains malheureux embrassant la dfense,

Sur un sujet si beau mditer en silence,

315   Jusqu' ce que les ans mrissant ma raison,

Puissent par mes crits me faire un jour un nom.

Je borne l mes voeux, et je trouve stupide

Tout homme qu' trente ans le travail intimide,

Qui se voit sans frmir de soi-mme bourreau,

320   S'avancer sans horreur dans la nuit du tombeau,

Et qui traite de fous ceux qui mettent leur gloire

voir leurs noms inscrits au temple de Mmoire.

Cependant qu'il m'en cote faire ce mtier,

Qui me fait admirer de l'Univers entier.

325   L'envie et ses poisons sous des formes nouvelles

M'attaquent chaque jour dans d'infmes libelles ;

On m'y nomme un mchant, un coquin tnbreux ;

Tandis qu' la vertu j'ai consacr mes voeux :

Mme encor l'autre jour leur fureur insense

330   Va jusqu' me prouver que ma veine est use,

Et dans un beau sonnet conclut qu'en vrai pdant

Je fais tout Paris encenser mon talent.

Vengeons-nous, il le faut et faisons que ce tratre,

Aux traits qu'il m'a lancs, se fasse reconnatre :

335   (Oui, c'est le seul moyen de dciller les yeux ;)

Imprimons sous mon nom ce libelle odieux,

Et nous d'un bon ouvrage utile et respectable,

Faisons aux gens de bien un prsent agrable ;

Forons les gmir sur de nouveaux malheurs,

340   Et bnir avec moi la source de leurs pleurs.

SCNE II.
Lisimon, L'Ethere assis.

LISIMON.

Morbleu le bon exemple ; et quelle sotte ivresse

M'a fait en vains plaisirs consommer ma jeunesse ;

Mais que faisiez-vous-l, vous avez l'air rveur,

Et je vous vois encor l'embarras d'un auteur,

345   Qui donnant plein effort au feu de son gnie,

Est surpris achevant un plan de comdie ?

L'ETHERE.

Il est vrai qu' l'instant j'esquissais un tableau

Qui mrite, ma foi, le plus hardi pinceau.

Il lit.

Essai sur le bonheur que l'on gote en mnage ;

350   Ou moyens de fixer une femme volage.

Exista-t-il jamais un sujet plus heureux ?

LISIMON.

Quel homme !

L'ETHERE.

Pour bien peindre il faut tre amoureux.

LISIMON.

Sans doute... Mais parlons du sujet qui m'amne.

D'un frre que j'aimais l'humeur trop incertaine.

355   Apparemment ici voit avec dplaisir

Les Muses entre nous badiner loisir...

L'ETHERE.

Qu'ont produit ses serments ?

LISIMON.

Que las de nos ouvrages

Il traite d'insenss nos auteurs les plus sages ;

Et qu'au fond de l'Artois il court avec humeur

360   Y distiler sur nous sa bile et son aigreur.

D'un ton plaintif.

Ne pourriez vous donc pas refermer la blessure

Que rouvre dans mon sein la voix de la nature,

Dans un drame avec art retracer nos yeux,

En sanglotant.

Tous les soupirs que vont me coter ses adieux ?

365   Vous seul...

L'ETHERE.

  Quoi ! Vous voulez que d'un ton hroque

Je chante de vos coeurs l'amiti sympathique ;

Je prvois entre nous bien des difficults ;

D'ailleurs le peu de temps.

LISIMON.

H quoi ! Vous hsitez ?

Vous qui d'un jet d'esprit composeriez un drame.

L'ETHERE.

370   Le titre.

LISIMON.

  Jeu d'enfant. Si ma veine s'enflamme

On peut dans un instant vous en trouver quelqu'un ;

Convenable au sujet et surtout peu commun :

Nous autres du mtier, un effort de gnie,

Loin de nous effrayer n'est qu'une minutie ;

375   Rvons donc, et trouvons un titre si frappant

Qu'on puisse y reconnatre un auteur larmoyant.

Mais quelle est mon erreur ? Quoi ! Ma veine est strile ?

L'ETHERE.

Un champ dur au labour est toujours trs fertile.

LISIMON, rvant.

J'aime assez qu'avec peine...

L'ETHERE.

Eh bien ?

LISIMON.

Ah ! m'y voil.

380   J'ai senti rarement cette abondance-l.

Les adieux...

L'ETHERE.

Mais vraiment ce dbut m'encourage.

LISIMON.

Le titre fait souvent le succs d'un ouvrage :

Jugez de celui-ci, puisqu' peine naissant,

Il mrite dj votre applaudissement.

L'ETHERE.

385   Oui, je veux qu'aujourd'hui le beau feu qui m'anime,

Du public tonn vous attire l'estime,

Et qu'on pleure au tableau de deux amis parfaits,

Qu'un sort dur et jaloux spare pour jamais,

Sans leur laisser du moins la plus douce esprance

390   De se revoir un jour en ce lieu de plaisance.

LISIMON, attendri.

Ah ! Vous m'attendrissez et que du coeur humain,

Vous avez mieux que moi su prendre le chemin :

Continuez, mon cher, et vous tes cet homme

qui l'on doit l'encens de la Grce et de Rome.

part.

395   Mais serai-je le seul parmi tant d'amateurs,

Qui n'ait t parfois entour d'auditeurs,

Ne puis-je en cheveux blancs, pour monter au Parnasse,  [ 11 Parnasse : Montagne de la Phocide consacre Apollon et aux muses. Fig. Le Parnasse, la posie. [L]]

Du bon got, sur ses pas, reconnatre la trace.

Voltaire excelle encor quatre-vingt-dix ans,

400   Et malgr les censeurs, il n'est pas sans talents.

L'ETHERE.

Nous d'un objet charmant, et de qui la richesse

Est moins chre mes yeux que ne l'est sa tendresse ;

Faisons que cet crit nous attache le coeur,

Et qu'en faisant le mien j'assure son bonheur.

Il s'assied.

405   Muse, broyons du noir, qu'une tristesse affreuse

Rpande dans mon sein une horreur tnbreuse ;

Que Thalie plore, et brisant ses pinceaux,

Dlaisse ce Molire et ses joyeux tableaux,

Et qu'approuvant enfin le feu qui me consume,

410   Melpomne parfois vienne tailler ma plume.

SCNE III.
L'Ethere composant, Pasquin.

PASQUIN.

Grands Dieux ! Qui l'et pens que ce grave maintien,

Cacht pourtant un coeur aussi faux que le sien.

Ah ! Que l'on doit har cette philosophie,

Puisqu'elle sert de masque tant d'hypocrisie.

415   claircissons ce doute, et sachons en effet,

Si cet homme si sage est auteur du sonnet.

Haut.

Monsieur, je vous cherchais.

L'ETHERE.

Tais-toi.

PASQUIN.

Monsieur compose.

Est-ce en vers ? Je me tais ; mais point si c'est en prose.

Vous ne rpondez rien ; feriez-vous un roman ?

L'ETHERE, crivant toujours.

420   Non, d'un drame bourgeois je commence le plan,

Et trve tes discours.

PASQUIN.

Monsieur, mais le Mercure.

L'ETHERE.

Qu'il aille, ainsi que toi, vers la race future,

C'est un mauvais ouvrage et bien mal digr.

PASQUIN.

Parce qu'assez souvent il vous a censur.

L'ETHERE.

425   Pasquin, quand j'ai parl, je veux qu'on m'obisse.

PASQUIN.

Eh bien, je me tairai.

L'ETHERE composant.

Telle en sera l'esquisse :

La pice est en un acte ; ainsi sans plus tarder,

Au courant de la plume il faut nous hasarder.

PASQUIN.

La drle de manie, et qu'avec vraisemblance

430   On accuse un auteur d'un peu d'extravagance.

L'ETHERE.

Cette ide est terrible et fera son effet ;

Cette autre est plus sublime et fait seule portrait.

Avec commotion.

La tristesse et l'horreur ont pass dans mon me.

PASQUIN.

On la reconnatrait au trouble qui l'enflamme.

L'ETHERE.

435   Ma verve est bien monte, et je vais l'instant

Passer de la protase au premier incident,

la reconnaissance, aux billets sans adresse,

Aux adieux des amis, enfin leur tendresse :

C'est-l qu'il faut briller ; c'est-l qu'avec chaleur...

440   Muse, soutiens le feu qui brle dans mon coeur.

PASQUIN.

On dirait, le voir, tant sa face est charge,

Que par un coup du sort, sa tte est drange ;

Essayons cependant avant de le quitter,

Si de ce qu'il me doit il voudrait m'acquitter.

Il prsente un papier l'Ethre.

445   Voudriez-vous, Monsieur ?

L'ETHERE.

  Et quel est ce grimoire ?  [ 12 Grimoire : Livre qu'on n'a jamais vu, o on prtend qu'il y a des conjurations propres pour faire voquer les dmons. [F]]

PASQUIN.

Sous votre bon plaisir, c'est ce petit mmoire

Que l'autre jour....

L'ETHERE, se levant.

Traitons un point plus important.

Tu sais bien que je suis assez mal en argent ;

La presse va si mal, et Messieurs les Libraires,

450   Sont depuis si longtemps devenus usuraires,

Que cela fait piti.

PASQUIN.

Qui le sait mieux que nous ?

part.

Puisqu'il est sans argent, il me faut filer doux.

Mais, Monsieur, dites-moi, c'est demain qu' la presse

On moissonne gratis les lauriers du Permesse ;  [ 13 Permesse : Ruisseau qui coule au pied de l'Hlicon.]

455   Rsistez-vous, de grce, au charme dcevant,

De se voir par un Dieu lou de son vivant ?

L'ETHERE.

Non, sans doute, et c'est-l ce qui sait mon envie.

PASQUIN.

Vers le bureau, Monsieur, dpchez, je vous prie ;

Autrement vous seriez remis l'autre mois.

Il lui remet en main son roman.

L'ETHERE, le lui rendant un papier.

460   Tu peux aller.

PASQUIN.

  Monsieur, qu'un sonnet cette fois !

Y pensez-vous, grands Dieux ! Et l'auteur du Mercure ?

Qu'il versera sur vous et de fiel et d'injure.

L'ETHERE.

Pasquin, il me suffit, et j'ai quelque dessein

Pour le leur envoyer tout crit de ma main.

Il sort en tirant ses tablettes.

SCNE IV.

PASQUIN.

465   Le tratre jusqu'au bout a pouss l'insolence ;

Sans doute ce sonnet prouve son ignorance ;

N'allons pas cependant, faisant le bel esprit,

Imiter ses travers, et gloser cet crit.

Tout critique sens doit au moins se connatre

470   tout ce qu'il condamne, ou bien approuve en matre.

A-t-on d'un gros bon sens les organes pourvus ?

Il faut peu raisonner et se taire encor plus.

SCNE V.
Lisette, Pasquin.

PASQUIN.

Mais j'aperois Lisette.

LISETTE.

Eh bien ! Quelle nouvelle ?

PASQUIN.

Notre beau philosophe est auteur du libelle ;

475   Le sonnet est de lui ; son air sombre et rveur

A dessus ce papier distill son aigreur.

LISETTE.

Prte-le moi, Pasquin.

PASQUIN.

Hlas, qu'avec aisance

Une femme conoit un projet de vengeance !

LISETTE.

Je n'ai d'autre projet que de le dmasquer.

PASQUIN.

480   Dans une triste affaire, ah ! Tu vas m'embarquer ;

Chez tous nos beaux esprits il doit faire figure,

Et je cours trs grand risque voler le Mercure.

LISETTE.

Le voler, et c'est lui qui par un sot trafic,

Plus d'une fois par mois a vol le public ;

485   Par l'ennui qu' longs traits...

PASQUIN.

  Mais c'est trahir mon matre.

LISETTE.

Tous moyens sont permis pour dmasquer un tratre.

PASQUIN.

Tu le veux, j'y consens ; et s'il les croit perdus,

Pour sa muse en fureur c'est un effort de plus.

LISETTE, seule.

Quelqu'un vient, c'est Monsieur ; du projet de Clitandre

490   Essayons maintenant o le but pourra tendre.

SCNE VI.

LISIMON.

Dieux ! Qu'il sera surpris lorsque dans un instant

Je vais lui dbiter mon drame larmoyant.

Parmi de vieux papiers j'ai trouv cette esquisse,

O de quelques talents je donnais quelqu'indice.

495   Maintenant il faut peindre et perfectionner

Ce que j'avais t contraint d'abandonner ;

Lui donner un air neuf, un ton mlancolique,

Et faire ce qu'on nomme une oeuvre dramatique.

Allons, point de relche, et marchons sur ses pas ;

500   D'un air sombre et lugubre il parat faire cas ;

Imitons sa froideur et son maintien svre,

Ayons, ainsi que lui, l'accueil atrabilaire ;

Mesurons par des points jusqu'o le sentiment,

Doit porter l'humeur sombre et l'attendrissement.

Levant les mains au Ciel.

505   Que je vous dois, grands Dieux ! Qui dans ma soixantaine,

Daignez mieux qu' vingt ans fertiliser ma veine ;

Ce bienfait est le seul que j'attende de vous.

Et toi, Muse, reois tous mes voeux les plus doux.

Il s'assied.

crivons....

SCENE VII.
Lisimon, L'Ethere, tous deux composants et sans se voir.

L'ETHERE.

Je ne puis, malgr la vraisemblance,

510   Finir si simplement un drame d'importance ;

Et bien que mon systme ait peu de partisans,

Un dnouement n'est beau que charg d'incidents.

Que dirait-on de moi ? Moi dont l'heureux gnie,

De Molire surtout dteste la manie ;

515   Lui qui veut qu'un sujet avec art mnag,

D'ornements superflus se trouve dgag ;

Et moi qui d'un sujet simple par sa nature

Prtend qu'un auteur fasse une longue aventure :

Qu'une reconnaissance, un billet dchir,

520   Un rcit de malheurs, un enfant gar,

Divisant l'intrt, et faisant pisode,

Fassent ce qu'on appelle une pice la mode ;

Cependant le temps presse, et mon feu qui s'teint....

LISIMON, part.

De tous nos beaux esprits je vais donc tre craint.

525   Ils ont assez longtemps raill mon impuissance ;

Mais me voyant auteur, quelle douce vengeance !

Il me semble les voir interdits, stupfaits,

Venir en hte ici me demander la paix.

Complimenteurs jaloux d'une muse naissante...

L'ETHERE rvant de son ct.

530   Quoi ! Rien de merveilleux ne remplit mon attente.

LISIMON, part.

Embrasser leur rival, encenser mes talents.

L'ETHERE, en colre.

J'enrage...

LISIMON, part.

Et tout cela m'arrive soixante ans.

L'ETHERE furieux.

Quoi ! Vainement encor me creusant la cervelle...

Je ne puis d'un sujet....

LISIMON, en homme inspir.

Je deviens un modle ;

535   On me cite partout, on s'empresse me voir.

L'ETHERE, furieux.

Grands Dieux !

LISIMON, presqu'en extase.

Et chacun rend justice mon savoir.

L'ETHERE dsespr, donne dans sa fureur un coup de poing Lisimon, et le fait tomber.

C'en est fait, je succombe.

LISIMON, se relevant.

Ah ! Ciel, quelle incartade ;

Pendant plus de deux mois j'en vais tre malade.

Mais, dites-moi de grce, et sans rien dguiser,

540   Quelle fureur...

L'ETHERE.

  C'tait force de penser ;

Ne pouvant rien trouver, et cherchant avec peine

rallumer le feu dont a brl ma veine,

Le dpit, la fureur... et ma confusion

Vous en ferait avoir meilleure opinion.

LISIMON.

545   Sur ce point-l j'ai tort, et je vous fais excuse,

C'est moi qui drangeais Madame votre Muse ;

Elle vous dlaissait pour habiter chez nous...

L'ETHERE.

Comment...

LISIMON.

Je composais en mme temps que vous.

Vous en pourrez gmir : une jeune cervelle,

550   Enrage assez souvent de se voir un modle ;

Et pour vous en convaincre, coutez seulement

Les mille et un malheurs.

L'ETHERE.

Ah ! C'est du larmoyant.

LISIMON.

Le titre, vous savez, fait beaucoup la chose ;

Il est beau pour un drame en un acte et en prose.

Il lit.

555   Les mille et un malheurs ; la scne est London ;

On saura qu'en ces lieux il est une prison,

O le jour avec peine cartant la nuit sombre,

Mle le feu du ciel aux tnbres de l'ombre :

Deux mille infortuns habitant ce sjour,

560   Sous le poids de leurs fers gmissent tour--tour ;

Le plus g se lve et comptant ses blessures,

Leur fait un long rcit de quelques aventures.

Voici comme il commence : humanit, frmis ;

Mortel au coeur d'airain, pleure, tremble et gmis,

565   Si les maux que ta haine, homicide et farouche,

Rpand sur les humains, n'a plus rien qui te touche.

L'ETHERE.

Mais ce sont-l des vers...

LISIMON.

Ils en ont la longueur,

Le nombre, la cadence, et non la sotte aigreur ;

J'aimerais en effet que ma Muse intrpide,

570   Suivt sans mon aveu le Dieu des vers pour guide.

L'ETHERE.

Que lui feriez-vous donc ?

LISIMON.

En connaissant l'abus,

Je ferais de la prose, ou je n'crirais plus.

L'ETHERE.

En matire de got vous tes difficile.

LISIMON.

Vous en pouvez juger... mais c'est de votre style

575   Que je suis amoureux... Dieu sait si j'ai bon choix....

L'ETHERE lisant d'un ton grave.

Les adieux !

LISIMON.

Ah ! C'est donc du tragique bourgeois.

L'ETHERE.

Sans doute.

LISIMON.

Les adieux ! Que ce titre est sonore.

L'ETHERE, lisant.

D'un ct du thtre on voit d'lonore,

Un mtier l'aiguille et du linge de deuil ;

580   Une table quadrille, et de l'autre un fauteuil ;

Un laquais fort stupide, et que par biensance,

On peut nommer Andr, Gervais ou la Prudence,

Arrange des paquets qui sont prts partir ;

Vous paraissez alors, et d'un vrai dplaisir,

585   Le visage dfait et l'me consterne,

Vous regrettez de voir l'odieuse journe

Qui doit vous sparer d'un frre aussi chri...

Qu'avez-vous ? Je vous vois dj tout attendri ;

Vos yeux prts pleurer.

LISIMON, en sanglotant.

Ah ! Vous m'arrachez l'me.

L'ETHERE.

590   Ce rcit vous fait peine.

LISIMON.

  Eh ! Sans doute, ce drame

Va me faire pleurer au point que de longtemps

Je n'oserai revoir des drames larmoyants.

L'ETHERE.

Il faut donc pargner un coeur aussi sensible ;

Nous ne le lirons point.

LISIMON.

Eh ! Serait-il possible ?

595   force de pleurer. Ah ! j'en perdrais l'esprit !

SCNE VIII.
Alcipe, Lisimon, L'Ethere.

ALCIPE.

Quoi, grands Dieux ! De sa plume est parti cet crit ;

Et son coeur assez faux ose avec assurance

De ce faible vieillard abuser la dmence ?

Verrai je impunment d'un manteau de vertu,

600   Pour tromper les humains, un fourbe revtu ;

Mais il est un moyen de dmasquer ce tratre...

LISIMON.

En ces lieux qu' propos, vous venez paratre ;

Mon frre, apprenez donc un secret important

Qu' tout autre qu' vous je dirais en tremblant.

605   Je vous prviens qu'ici, dans un drame tragique,

On chante de nos coeurs l'amiti sympathique.

ALCIPE.

Eh ! Quoi toujours ce drame et toujours des travers ?

LISIMON.

Ne vous affligez pas, il est crit en vers,

Et conserve si bien l'empreinte du gnie

610   Qu'enfin c'est un ouvrage terrasser l'envie.

ALCIPE.

Quoi ! ce drame....

LISIMON.

coutez, et voyez si jamais....

ALCIPE.

Je crois tout.

LISIMON.

Mais enfin.

ALCIPE.

Ah ! rendez moi la paix.

Et de tous ces crits dont votre verve abonde,

Vous me verrez bientt assommer tout le monde ;

615   Mais puis-je en ce moment y prendre du plaisir,

Quand de chagrins rels je me vois assaillir ?

LISIMON.

Quel travers surprenant, et quelle frnsie,

Le fait donc ennemi de la philosophie ?

Il est toujours grondant, il s'emporte d'un rien,

620   Et n'aime dans autrui d'autre avis que le sien.

ACTE III

SCNE PREMIRE.
Lisimon, Alcipe.

LISIMON.

J'ai peine concevoir ce que votre bon coeur.

ALCIPE.

Croyez que j'ai longtemps gmi de votre erreur,

Tant que tous ses travers et sa philosophie

De vos yeux abuss taient l'unique envie,

625   Que vous le regardiez comme un homme divin,

Pratiquant les vertus dont votre coeur est plein,

N'ayant pour tout systme et pour dsir unique

Que de vous faire prendre un ton philosophique,

Un jargon dtestable, qui le vrai bon sens

630   A droit de refuser le plus lger encens ;

Et que ce ridicule adopt par outrance,

Ne vous faisait passer que pour tre en dmence,

Que vos biens, et surtout un objet si charmant,

N'taient pas le lien d'un tel aveuglement ;

635   J'ai cru que je pouvais, sans vouloir vous contraindre,

Vous laisser une erreur qui n'tait plus craindre ;

Une fois que le tratre vos yeux dmasqu...

LISIMON.

Eh ! Comment reconnatre un bienfait si marqu.

ALCIPE.

N'y pensons plus, mon frre, il en cote mon me,

640   Des complots les plus noirs dvoiler la trame ;

L'ingrat qui vous outrage eut des droits sur mon coeur

Dont encor je n'ai pu devenir le vainqueur ;

Je mdite un projet o nous pourrons sans crainte

Connatre la noirceur dont son me est atteinte,

645   Ou bien de ses erreurs arrachant le bandeau,

De la vertu chez lui rallumer le flambeau.

LISIMON.

Comptez, comptez sur moi....

ALCIPE.

D'abord avec adresse,

Je vais, mais sans aigreur, lui prcher la sagesse,

Narrer succinctement quel point ses erreurs

650   Ont servi sous nos yeux corrompre ses moeurs,

Et combien le sot air de sa philosophie,

Cache un coeur amoureux de son hypocrisie.

Je prvois regret que sourd mes leons,

D'auteur philosophique il va prendre les tons,

655   Citer de ces grands mots et de ces longues phrases,

Que tous ces charlatans citent dans leurs extases ;

Parler d'humanit, de bonheur vident,

Et me prouver moi mon peu de jugement.

Paraissez applaudir sa vaste ignorance,

660   Et de ses partisans blmez la tolrance,

Vous verrez qu' ces mots, autoris par vous,

La Satyre eut souvent ses loisirs les plus doux.

Mais je dois, avant tout, consoler milie,

Des maux que lui causa cette lacrymanie.

LISIMON.

665   J'y consens volontiers, et de changer son coeur,

Puissions-nous tous les deux obtenir le bonheur.

SCNE II.

LISIMON.

Je n'en puis revenir ; quoi, la philosophie

Lui servait masquer pareille hypocrisie,

Au moment qu' ses pieds je mettais tout mon bien,

670   Et qu'milie allait devenir le lien,

D'un amour que mon coeur croyait sans dfiance !

Le tratre me traitait de vieillard en dmence,

De sot, de bel esprit, et d'homme vision,

qui la mode tient lieu d'rudition.

675   Aprs tout, cependant j'ai ce que je mrite ;

Devais-je ranimer ma Muse dcrpite,

Et voyant sur mon front soixante ans accomplis,

Me faufiler encor avec les beaux esprits ?

Laissons-l son systme et croyons qu' notre ge

680   Le temps est bien venu de paratre un peu sage,

De ne plus s'occuper de ses jolis talents,

Qui prouvent nos auteurs dpourvus de bon sens.

Mais laissons-l surtout ces drames romanesques,

Ces drames larmoyants, ces scnes gigantesques,

685   O le sentiment seul tient lieu de ce plaisir,

De ce sourire heureux qu'on ne peut que sentir,

Que de quelques auteurs la nave peinture,

Sans peine et sans efforts volait la nature ;

Le vrai, le beau, le simple habitaient leurs crits,

690   On voyait sur leurs pas les plaisirs et les ris.

Et ne s'armant jamais d'un ton philosophique,

L'art de parler au coeur n'tait pas mthodique.

Mais que penser enfin du ridicule affreux,

Dont m'a rendu victime un mortel odieux,

695   Qui sous le masque heureux de la philosophie

Se sentait dvor des serpents de l'envie,

Et qui foulant aux pieds l'honneur et la vertu,

Du plus lger remords n'tait pas combattu ;

Achevons cependant de dmasquer ce tratre,

700   Tromper qui veut tromper... Je vois quelqu'un paratre ;

Des dplaisirs secrets o je suis abm,

Chacun pour les grossir me parat inform ;

Il semble qu'on me guette, et que chacun conspire

crotre sans piti l'ennui qui me dchire.

Il s'enfuit.

SCNE III.
Lisette, Clitandre, Pasquin.

PASQUIN, contrefaisant l'homme fch.

705   Je m'en veux en secret ; vos bienfaits gnreux

moi-mme aujourd'hui me rendent odieux.

Malgr tous vos discours, je me sens trop coupable,

Et de ce nouveau trait je me sens incapable.

Tu m'as trahi, Lisette.

LISETTE.

coute-moi, Pasquin.

710   Que crains-tu, si Monsieur...

PASQUIN.

Je crains tout.

LISETTE.

  Mais enfin....

PASQUIN, contrefaisant l'homme fch, tendant la main Clitandre.

Avec tous ses dfauts, je ds chrir mon matre ;

ce trait de noirceur peut-on me reconnatre ?

Encore une heure ou deux le tratre est dmasqu.

S'arrachant les cheveux.

Et seul j'en suis la cause.

CLITANDRE, lui donnant sa bourse.

Un bienfait si marqu,

715   Nous forcera, Pasquin, la reconnaissance.

PASQUIN, la serrant.

Puissai-je, comme vous, n'en avoir repentance.

LISETTE.

Mais, Pasquin, c'est ici qu'il faut bien te servir

Du bel art que le Ciel t'a donn pour mentir ;

Apprends-lui ce larcin, sers bien notre vengeance,

720   Et tu pourras compter sur ma reconnaissance.

PASQUIN.

Le voici, rentrez vite : il a l'air d'un auteur

Qui cherche composer et n'est pas en humeur.

SCNE IV.
Pasquin, L'Ethere.

PASQUIN.

Monsieur, je viens ici du message au Mercure,

Vous rendre mot pour mot.....

L'ETHERE.

D'abord je conjecture

725   Que tu fus bien reu des commis du bureau.

PASQUIN.

Assez bien (sans pourtant leur ter mon chapeau) ;

(Connu dans un endroit, on peut avec hardiesse

Ngliger ces devoirs d'austre politesse.)

Mais l'auteur du Mercure et tous ses assistants,

730   Sont, j'ose me flatter, de bien aimables gens.

D'abord en s'inclinant, l'un d'entre eux me demande

Le but de mon message, et moi sans qu'on m'entende,

Sans presque ouvrir la bouche ou desserrer les dents :

Je viens ici, Messieurs, stipuler votre encens,

735   Pour un auteur connu de vous et du Parnasse :

C'est Monsieur l'Ethere ; ah ! Cet auteur de race,

Un mauvais Prosomane ; auriez-vous de ses vers ?   [ 14 Prosomane : Barbarisme propre cette pice. Homme qui n'aime que la prose.]

L'ETHERE.

Les faquins !  [ 15 Faquin : se dit aussi en quelque sorte figur, pour un homme sans mrite, sans honneur, sans coeur, digne de toute sorte de mpris. [F]]

PASQUIN.

Dites-lui qu'un esprit de travers,

Est un sombre crivain qui nuit et jour compose

740   Ou de tristes romans, ou des drames en prose.

L'ETHERE.

Ce sont de sottes gens que ces gens de bureau.

PASQUIN.

Mais coutez, Monsieur, un trait bien plus nouveau ;

On met votre roman au rang de ces ouvrages

Qui doivent au Mercure occuper quelques pages,

745   Pour en tirer l'essence et critiquer sans got

Ce qui dans cet crit vous a cot beaucoup ;

Je veux dire le style, et non pas les penses ;

Mais du matre-crivain les grces empeses,

En dchiffrant le titre et tournant deux feuillets,

750   Un auteur si petit ne se taira jamais.

Il faut le rhabiller ; et d'un ton emphatique,

Il renvoie l'ouvrage au commis satyrique ;

Il dit ; et celui-ci, dont l'amour du prochain,

Plus d'une fois par mois rveilla le venin,

755   Jaloux de critiquer un aussi bon ouvrage,

Se prpare aussitt le mettre au pillage.

C'est ainsi qu'ils font voir par un contraste heureux,

Que tel fut critiqu, qui fut bien moins sot qu'eux.

L'ETHERE.

Travaillez pour la gloire.

PASQUIN.

Aussi c'est votre faute.

760   Mais la gloire, aprs tout, est-ce faveur si haute ?

L'ETHERE.

Les sots, les sots, Pasquin, en ignorent le prix.

PASQUIN.

Il est donc bien des sots, mon cher matre, Paris.

Je connais bien des gens, et des gens d'importance,

Gens de robe, d'pe, et mme de finance,

765   Qui pour en acqurir, fallut-il faire un pas...

L'ETHERE.

Aussi leurs noms, Pasquin, ne leur survivront pas.

PASQUIN.

Le vtre survivra, malgr ces ridicules

Dont veulent vous charger quelques esprits crdules.

L'ETHERE.

Et quoi, ce genre sombre !..

PASQUIN.

On dit que vos romans,

770   S'ils prouvent sans effort jusqu'o vont vos talents,

N'ont pour autre dfaut que cet air de tristesse

Et de mlancolie, aim de la vieillesse,

Mais peu fait pour le sicle o vous les composez.

L'ETHERE.

Les sages les liront.

PASQUIN.

Les fous, les insenss,

775   Monsieur, sont en grand nombre, et leur foule grossie...

L'ETHERE.

Je ne changerai pas...

PASQUIN.

De la philosophie,

Arborerez-vous seul le superbe tendard ?

L'ETHERE.

Je veux de l'univers attirer le regard.

PASQUIN.

Mais quoi ! Toujours pleurer.

L'ETHERE.

Oui, Pasquin.

PASQUIN.

Cette tude

780   Serait-elle chez vous passe en habitude ?

Cependant autrefois foltre en vos beaux jours,

Vous chantiez les plaisirs, les jeux et les amours.

L'ETHERE.

Je vais donc me venger, et que cette aventure

Va surprendre de gens dans le nouveau Mercure !

785   Moi, faiseur de libelle, et devenu mchant,

J'enrage... ah ! Malgr moi, ce trait est fort plaisant.

PASQUIN, part.

Quoi ! Mme sous mes yeux vanter ses ridicules !

Peut-on jouer ainsi les humains trop crdules ?

L'ETHERE, avec bont.

Mais tu parais rveur ; as tu quelques soucis ?

790   Contes-les moi, Pasquin, je suis de tes amis.

PASQUIN, part.

Toi, sclrat, plutt...

L'ETHERE.

Avec moi veux-tu feindre ?

PASQUIN, part.

Je veux te dmasquer.

L'ETHERE.

Tu parais te contraindre ;

Et d'o vient aujourd'hui te dfier de moi ?

PASQUIN, faisant l'intimid.

Je crains que sur mon dos...

L'ETHERE.

Je te donne ma foi,

795   De t'excuser surtout, si la vrit pure...

PASQUIN, en hsitant.

Il faut donc confesser que l'auteur du Mercure

N'a pas entre ses mains ce superbe sonnet,

Que sur un bel esprit hier vous avez fait.

L'ETHERE.

Et qu'est-il devenu ?

PASQUIN.

Je ne sais.

L'ETHERE.

Tmraire !

800   Oses-tu bien...

SCNE V.
Alcipe, L'Ethre, Pasquin.

ALCIPE.

  Damis, vous tes en colre.

Et comment accorder cet excs de rigueur

Avec tout le sang froid qu'il faut pour tre auteur ?

Mais quelque chose ici d'assez grande importance,

Entre votre oncle et vous remet l'intelligence ;

805   Si mme aprs avoir combattu mes raisons,

Vous convenez des torts que nous vous connaissons.

Depuis l'instant fcheux qu'en cette capitale

Vous avez achev votre cours de morale,

Vous avez nglig de suivre exactement

810   Tout ce que votre pre, avant son testament

Vous avait fait promettre, esprant qu'avec l'ge,

Le temps et la raison, vous deviendriez sage ;

Qu'on vous verrait har ce ridicule affreux,

De manquer son bonheur, de vouloir mes yeux,

815   Croyant par Apollon votre Muse anime,

Ngliger vos devoirs par un peu de fume ;

Le dplaisir secret d'un dessein si nouveau

Contribua sans doute creuser son tombeau ;

Mais craignant une erreur trop chre la jeunesse,

820   Il m'a sur votre sort dcouvert sa tendresse ;

De ses autres enfants, vous qu'il aimait le plus,

Vous ftes mon coeur, par ses voeux ingnus,

Rclam comme fils, comme un autre moi-mme.

Je vous nourris longtemps comme un enfant qu'on aime,

825   Qui n'a que des travers, que la fougue des ans,

Et l'amour de la gloire ont troubl pour un temps.

J'ai pens que l'tude avec votre gnie,

Vous ferait abhorrer cette mtromanie ;

Que lass des erreurs o je vous vis tomber,

830   Ce vous serait avis pour n'y plus succomber ;

Mais vous avez trahi ma plus douce esprance,

Pour vous donner un nom d'un peu plus d'importance.

Ingrat envers moi seul, n'tant plus ce Damis

lev dans mon sein comme mon propre fils ;

835   Et singe maladroit du sieur de l'Empire,

Vous vous faites nommer Monsieur de l'Ethere.

Vous voyez ma douceur ; je vous aime, et ce jour

Pourra vous faire voir jusqu'o va mon amour.

Sur un point seulement il suffit de rpondre :

840   Quittez ce bel esprit qui sert vous confondre,

dpeindre vos moeurs aux yeux des vrais savants,

Comme charlatanisme ou dfaut de bon sens.

Prenez, sans plus tarder, un autre train de vie,

Et renoncez enfin la Philosophie.

L'ETHERE.

845   Vous vous faites mes torts bien plus grands qu'ils ne sont.

ALCIPE.

Mais enfin, que fais-tu ?

L'ETHERE.

Ce que mille autres font.

Ce qu'ont fait les Corneille avant que leur gnie  [ 16 Corneille : Pierre (1606-1684) et Thomas Corneille (1634-1709) frre pun, originaires de Rouen et tous deux auteurs dramatiques du XVIIme.]

Puisse guider leur plume et leur philosophie.

ALCIPE.

part.

Contraignons-nous encor.

Haut.

Tu peux de tes travers

850   Oh ! Tant qu'il te plaira rcrer l'Univers.

Je rirai le premier de ta Muse funbre,

Et des soins que tu prends la rendre clbre.

Mais je dois en ami tcher avec douceur

D'arracher de tes yeux le bandeau de l'erreur.

855   Je ne suis pas de ceux qui jugeant par eux-mmes,

Accusent leur prochain d'aveuglement extrme,

Et qui croyant qu'eux seuls ont le jugement sain,

Sur les erreurs d'autrui, n'ont rien de bien certain ;

En garde contre moi, connaissant ma faiblesse,

860   Contre les prjugs j'ai combattu sans cesse,

Et c'est-l l'heureux fruit de vingt ans de travaux,

De pouvoir aujourd'hui priser ce que tu vaux.

Cet air mlancolique et de philosophie,

Damis, ne me plat pas ; souvent l'hypocrisie,

865   D'un sage et d'un savant empruntant le manteau,

En impose au public sous un dehors nouveau.

Quand l'ge et la raison, en mrissant notre tre,

Par de longues vertus nous ont bien fait connatre,

En changeant son maintien, on peut adroitement

870   D'un vieillard estim prendre l'ajustement.

De mme il est un ge o la gat prside,

O sans rougir on peut prendre l'amour pour guide ;

Et n'ayant dans son coeur que d'honntes dsirs,

Brler ouvertement pour d'honntes plaisirs.

875   D'o te vient, rpond-moi, cette sombre manie

D mettre l'unisson tes moeurs et ton gnie ;

De vouloir qu'un air grave, ou distrait, ou rveur,

Fasse lire en tes yeux, je suis ce sombre auteur,

Qui mettant un poignard dans la main de Thalie,

880   N'admet que des bourgeois dans une tragdie,

Pourvu qu'au sentiment adonns nuit et jour,

On les puisse nommer des victimes d'amour ?

Ainsi du larmoyant, chevalier tmraire,

Tu veux te distinguer du reste du vulgaire,

885   Et prenant un lugubre et cynique maintien,

Te distinguer auteur, de brave citoyen ;

Malgr ces beaux dehors un svre critique

Entreprend quelquefois la vindicte publique ;

Et du sombre crivain dmlant les replis,

890   Nous prouve que son coeur dment tous ses crits.

Voil ce que je crains ; on dit que la satyre

Sur toi de tous les temps conserva quelque empire,

Et qu'pris d'un beau feu...

L'ETHERE.

Je vois o vous tendez,

Et ne me crois pas fait pour de tels procds.

895   J'ai bien quelques travers ; mais je suis honnte homme.

PASQUIN, part.

S'il dit la vrit je consens qu'on m'assomme.

L'ETHERE.

Et toujours dans mon coeur consultant la raison,

J'ai su de la satyre viter le poison.

ALCIPE, ironiquement.

Que cet aveu me plat ; et dans cet instant mme,

900   Je ne puis t'exprimer quel point mon coeur t'aime ;

Ta bouche et tes crits sont donc d'accord entre eux ?

L'ETHERE.

Et c'est-l ce qui doit m'excuser vos yeux.

Si trompant vos projets, et courant la gloire,

Je me vois, malgr vous au Temple de Mmoire,

905   Jamais aucun libelle, aucun sale tableau,

Mme dans mon printemps n'a souill mon pinceau.

Ennemi des auteurs qui consacrent leurs plumes

pouvoir sur des riens composer des volumes ;

D'une vertu svre occupant mon loisir,

910   D'crire honntement je formai le dsir ;

Je voulus qu'en tout temps, appui de l'innocence,

On vt en mes crits respirer la dcence.

Voyez si j'ai trahi les projets de mon coeur,

Et si je suis enfin un impudique auteur,

915   Dont les talents vants et protgs des belles,

Ne peuvent enfanter que d'honntes libelles ?

ALCIPE.

Qui ne croirait, grands Dieux ! Qu'il dit la vrit ;

Et j'ai pourtant en main ce sonnet si vant,

Qui de son bienfaiteur, esprit simple et docile,

920   Nous fera voir le nom chansonn par la ville.

Mais cependant, crois-moi, va, quitte ce mtier,

Si ton front est couvert du plus noble laurier,

Crains que la jalousie...

L'ETHERE.

Ah ! J'ai pour leur rpondre

Su trouver un moyen qui doit tous les confondre.

ALCIPE.

925   Dans leur chute ils pourront t'entraner avec eux,

Et qui te soutiendra ?

L'ETHERE.

Les hommes vertueux.

SCNE DERNIRE.
Lisimon, Alcipe, L'Ethere, Pasquin.

LISIMON, d'intelligence avec Alcipe.

Ah ! Vraiment croyez-vous que ce soit peu de chose,

Que cet aveu qu'ici l'amiti lui propose.

ALCIPE.

Pouvez-vous ce point encenser ses travers ?

LISIMON.

930   Ainsi que nos plaisirs tous nos gots sont divers.

Souffrez que jusques-l de sa philosophie

Je puisse ouvertement clairer mon gnie.

ALCIPE.

Lui, ce coeur faux...

L'ETHERE.

Qu'entends-je ? Ignorez-vous, Monsieur,

Que le moindre soupon blesse trop mon honneur,

935   Pour laisser dans l'oubli... ?

ALCIPE.

  Dmens donc ce libelle,

Qu'au Bureau du Mercure un messager fidle,

Et gag par tes soins...

L'ETHERE.

Je vois qu'on m'a trahi ;

Mais je veux qu' l'instant vous soyez clairci.

Ennuy du fatras de sonnets, d'pigrammes,

940   Que vomissaient sur moi les ennemis des drames,

J'ai cru que je pouvais, les mettant sous mon nom,

Voir tous ces sots auteurs remis la raison.

Ce sonnet, l'autre jour, remis mon adresse,

Devait renouveler l'incendie au Permesse ;

945   Et l, sans tre vu, je rejetais sur eux,

La honte et le surnom de coquin tnbreux.

ALCIPE.

Quoi ! Tu n'es pas l'auteur de cette impertinence ?

L'ETHERE.

Je voulais qu'il servt ma propre vengeance,

Pasquin, imprudemment se l'est laiss voler ;

950   Jugez de ce malheur s'il faut se consoler ?

PASQUIN.

Monsieur, coutez moi, je suis le seul coupable ;

C'est moi qui vous croyant un homme abominable,

Aimant critiquer jusqu' son bienfaiteur,

Crut par cet crit seul dmasquer votre coeur ;

955   Voyez ce que mrite une telle impudence...

L'ETHERE.

Ta honte et tes remords feront seuls ma vengeance ;

Ne crains plus mon courroux, Pasquin, il me suffit,

De pouvoir leurs yeux passer pour bon esprit.

LISIMON.

Allez plus loin, Monsieur, pour un homme estimable ;

960   En vous nommant ainsi je ne suis qu'quitable.

L'ETHERE.

Eh bien, mon oncle, eh bien, des vrais honntes gens,

Voil comme mon coeur veut mriter l'encens.

Rien ne peut m'alarmer, les poisons de l'envie,

Attaquent vainement le bonheur de ma vie.

ALCIPE, l'embrassant.

965   Viens rparer mes torts ; je doutai de ton coeur,

Et je veux jamais assurer ton bonheur.

Damis, sois gnreux ; tu sais que l'hymne

Ne rend de nos beaux jours la trame fortune,

Que lorsqu'un tendre amour en a form les noeuds ;

970   Clitandre aime milie et possde ses voeux,

Consens leurs plaisirs.

L'ETHERE, Lisimon.

Voici votre promesse,

Puisque enfin je n'ai pu mriter sa tendresse.

ALCIPE, ramenant Clitandre et milie qui coutaient.

Mon frre, approuvez-vous ses feux et son amour ?

LISIMON.

Mes enfants, oui, soyons tous heureux en ce jour ;

975   Mes yeux sont dessills ; je vois que la nature

Chez nous plaa du ris la source la plus pure.  [ 17 Ris : Tmoignage extrieur de joie, motion soudaine de l'me, cause par un objet plaisant ; action de rire. [F]]

l'Ethre.

Je renonce, excusez, au genre larmoyant ;

Vous ne concevez pas d'o vient ce changement.

En deux mots le voici : je suis sexagnaire,

980   Et cours me dlasser et rire avec Molire.

L'ETHERE.

Vous pouvez tout, Monsieur, et je suis trop heureux,

Si vous tes enfin au comble de vos voeux.

Je n'ai pas prtendu.

ALCIPE.

Je fais quelle est ton me,

Et combien la vertu te sduit et t'enflamme ;

985   Ne pourras-tu, Damis, ouvrir enfin les yeux,

Et laisser pour jamais les drames tnbreux ?

Crains au moins la satyre, et que de ton gnie...

L'ETHERE.

Je me justifierai par mon genre de vie.

Sombrement.

Mais si quelques auteurs, pour se rendre immortels,

990   Outragent nos crits et brisent nos autels,

Je leur prpare un drame et si triste et si sombre,

Qu'ils en auront longtemps mme peur de mon ombre.

Il sort.

ALCIPE.

Se peut-il qu'autrefois, accourant grands flots,

Paris ait applaudi des prjugs si sots :

995   Et que mme aujourd'hui des sottises pareilles

Portent pour leur devise : l'an des Corneilles.  [ 18 Corneille, Pierre [1606-1684] : Pote dramatique, frre an de Thomas Corneille, pote dramatique.]

PASQUIN.

C'est penser sagement ; on devrait pour longtemps

Cesser de nous donner des drames larmoyants.

Mais quant ce Roman, Messieurs, je conjecture

1000   Qu'on en fait un prcis dans le prochain Mercure.

 



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Notes

[1] Trissotin : Personnage des Femmes Savantes de Molire qualifi de "Bel esprit".

[2] Rondeau : Est une espce de posie ancienne. Le commun est compos de treize vers, dont il y en a huit d'une rime, et cinq de l'autre. Il est divis en trois couplets, et la fin du second, et du troisime, le commencement du rondeau est rpt en sens quivoque, s'il est possible. [F]

[3] Epithalame : Ce sont des vers faits l'occasion d'un mariage de quelques personnes illustres, un chant de noces, pour fliciter les poux. [F]

[4] Voir la Mtromanie, comdie en 5 actes d'Alexis Piron (1738).

[5] Mercure : "Le Mercure galant" est une revue littraire cre 1672 par Donneau de Vis et qui deviendra en 1724 "Le Mercure de France".

[6] Amphibie : Qui vit sur la terre et dans l'eau. [L]

[7] Lacrymanie : Barbarisme propre cette pice signifiant manie des larmes.

[8] Libelle : Ecrit qui contient des injures, des reproches, des accusations contre l'honneur et la rputation de quelqu'un. [F]

[9] Satyre : Terme d'antiquit. Chez les grecs, pice d ethtre dont les principaux personnages taient des satyres.

[10] Sonnet : Ouvrage de posie compos de quatorze vers distribus en deux quatrains sur deux rimes seulement et deux tercets. [L]

[11] Parnasse : Montagne de la Phocide consacre Apollon et aux muses. Fig. Le Parnasse, la posie. [L]

[12] Grimoire : Livre qu'on n'a jamais vu, o on prtend qu'il y a des conjurations propres pour faire voquer les dmons. [F]

[13] Permesse : Ruisseau qui coule au pied de l'Hlicon.

[14] Prosomane : Barbarisme propre cette pice. Homme qui n'aime que la prose.

[15] Faquin : se dit aussi en quelque sorte figur, pour un homme sans mrite, sans honneur, sans coeur, digne de toute sorte de mpris. [F]

[16] Corneille : Pierre (1606-1684) et Thomas Corneille (1634-1709) frre pun, originaires de Rouen et tous deux auteurs dramatiques du XVIIme.

[17] Ris : Tmoignage extrieur de joie, motion soudaine de l'me, cause par un objet plaisant ; action de rire. [F]

[18] Corneille, Pierre [1606-1684] : Pote dramatique, frre an de Thomas Corneille, pote dramatique.

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