GUSTAVE !

COMÉDIE DE SALON EN UN ACTE

JOUÉE A PARIS PAR COQUELIN aîné et COQUELIN cadet (de la Comédie-Française)

Prix : 1 franc

M D CCC LXXXIV. Droits de reproduction et de traduction réservés

À PARIS, LIBRAIRE THÉÂTRALE, 14 rue de Grammont, 14


Texte établi par Paul FIEVRE, avril 2021.

© Théâtre classique - Version du texte du 30/04/2021 à 23:02:18.


PERSONNAGES.

À Paris, de nos jours.


GUSTAVE !

Un salon - table - chaises - un journal - une bourse et une lettre sur la table.

SCÈNE PREMIÈRE.

GASTON, à la cantonade.

Très bien.... J'attendrai, Mademoiselle.

Il entre.

Elle est très jolie cette soubrette ; je l'appelle Mademoiselle pour la flatter, car j'aurai peut-être besoin d'elle.

Examinant.

C'est très bien ici... Monsieur Malenvers est très bien aussi... Sa femme aussi très bien... leur fille... Oh ! Leur fille !... Trop bien !... Oui, c'est pour cela que j'ai l'aplomb de me présenter aujourd'hui chez ses parents. Le père est avocat, c'est parfait. Je viens le consulter pour un procès... imaginaire, et je lui parle de sa fille ; nous trouverons le procès plus tard ; au besoin j'en ferai un à quelqu'un, à mon propriétaire, par exemple. Le locataire du troisième a un perroquet qui dit toujours la même chose, c'est agaçant ; voilà mon affaire. Il y a trois jours, j'étais au bal chez Madame de Grisperle. Je valse avec une taille adorable, surmontée d'épaules charmantes, surmontées elles-mêmes d'une tête délicieuse, le tout couronné de dix-huit printemps. On devine la suite : Informations adroites du nom des parents, demeure, profession, etc..., etc..., et voilà comment j'attends que Monsieur Malenvers soit revenu du Palais pour poser ma candidature à la main de sa fille Régina !... Elle s'appelle Régina ! C'est plein d'un parfum italien ce nom-là ! Régina !... Il est en retard, mon futur avocat... Abîmons-nous dans la lecture de ce journal.

Gontran entre.

Quelqu'un ! C'est lui... Non, un étranger, un plaideur, sans doute, celui-là...

Il s'assied dans un coin et lit un journal.

SCÈNE II.
Gaston, Gontran

GONTRAN, parlant au dehors.

J'attendrai... très bien, Mademoiselle.

Redescendant. - À part.

Elle est gentille, cette soubrette. Je lui dis Mademoiselle pour la flatter, car j'aurai peut-être besoin d'elle dans mon entreprise.

Voyant Gaston.

Ah !... Il parait que j'ai le numéro 2. Un plaideur celui-là, sans coûte.

GASTON, à part, regardant Gontran.

Il me semble que j'ai déjà vu cette figure quelque part.

GONTRAN, à part.

Qu'est-ce que je vais lui dire, à Monsieur Malenvers ? Je n'ai pas de procès, moi ! Enfin, l'Amour m'inspirera.

Regardant Gaston.

Où diable ai-je donc rencontré ce Monsieur ?

Gaston le regarde. Ils se saluent.

Fort poli. C'est un homme d'un monde quelconque.

GASTON, à part.

Voilà un Monsieur bien élevé au moins.

GONTRAN, examinant la pièce, à part.

C'est très bien ici, très, très bien, maison bien tenue. Et puis... Régina ! Quel joli nom ! Régina !

GASTON, regardant Gontran, à part.

Il parle tout seul ; sans doute qu'il prépare ses arguments. Dire qu'il y a des gens qui plaident en ce monde !

GONTRAN, même jeu.

Encore une victime de la chicane ! Pauvre jeune homme ! Il y a pourtant des gens qui perdent leur temps en procès !

Gaston le regarde. ? Ils se saluent.

Voilà un plaideur bien poli ; il ne doit pas être dans son droit, cet homme-là.

GASTON, même jeu.

Qu'est-ce qui peut bien amener ce malheureux ici ? Un procès en séparation peut-être ? Oh ! Il est bien jeune pour cela... pas marié évidemment...

Tout à coup.

Hein !... Pas marié ?... Ah ! Je suis bête ; il n'a pas été au bal de Madame de Grisperle : et pourtant cet inconnu ne m'est pas étranger. Enfin !

GONTRAN, à part.

Voyons, qu'est-ce que je pourrais bien raconter à Monsieur Malenvers qui ait une apparence de vérité ?

GASTON, observant Gontran, à part.

C'est égal, il est bien mis, pour un client de Thémis... des gants... Hum !... Si c'était... Engageons la conversation.

Il se lève. ? Toussant.

Hum ! Hum !

GONTRAN, à part.

Il est enrhumé.

GASTON, fredonnant.

Tra lala la...

GONTRAN, à part.

Et gai par dessus le marché.

Observant Gaston, qui se promène en sautillant d'un pied sur l'autre.

Où diable ai-je rencontré cette tournure-là ?... Si ce n'était pas un plaideur !... Oh !... Je suis fou !

GASTON, se décidant à parler.

Un peu en retard, le grand avocat.

GONTRAN.

En effet.

GASTON.

Les affaires ! Les affaires !

GONTRAN.

Les nombreuses affaires !

GASTON.

Quel homme !

GONTRAN.

Quel talent !

GASTON.

Quel dentiste !

GONTRAN.

Non, ça, c'est dans une pièce des Variétés.

GASTON.

Oui, oui, tiens c'est vrai, je vous demande pardon.

GONTRAN.

Il n'y a pas de mal.

GASTON.

C'était pour vous montrer que je connaissais mes classiques.

GONTRAN, à part.

Ce doit être un plaideur.

GASTON, à part.

C'est un pédant.

Haut.

Oh ! Les procès !

GONTRAN.

Ne m'en parlez pas.

GASTON, vivement.

Vous ne plaidez pas ?

GONTRAN, vivement.

Si... si... Sapristi !... Je ne fais que ça.

GASTON.

Comme moi. J'ai déjà mangé plus de... mille francs.

GONTRAN.

Ce n'est pas beaucoup.

GASTON, à part.

Ce n'est pas assez !

Haut.

Vous trouvez que ce n'est rien... Cent mille francs ?

GONTRAN.

Vous aviez dit mille francs.

GASTON.

Vous aviez mal entendu. Cent mille francs, cent mille.

GONTRAN, à part.

C'est un gros plaideur.

GASTON.

Et je viens trouver aujourd'hui Monsieur Malenvers.

GONTRAN, le reprenant.

Maître... Malenvers, on dit maître quand les gens ont une toque.

GASTON.

Oui, maître Malenvers.

À part.

Il a l'habitude du barreau.

GONTRAN.

Vous avez une nouvelle affaire?

GASTON.

Superbe !... Avec mon propriétaire.

GONTRAN.

Ah !

À part.

Il faut que je trouve quelque chose, moi.

GASTON.

À propos d'un perroquet.

GONTRAN.

Vous dites ?

GASTON.

À propos d'un perroquet... Un vieux cacatoès de l'ancien régime, qui crie toute la journée : Vive Monsieur Dupont !

GONTRAN.

Monsieur Dupont ?

GASTON.

Oui, je ne sais pas qui c'est, mais cela m'agace, car j'ai connu autrefois un Dupont qui a servi sous un gouvernement qui n'était pas dans mes opinions. Je vais peut-être dépenser vingt mille francs dans cette affaire là.

GONTRAN.

Tant que ça ?

GASTON.

Oui, au moins.

GONTRAN.

Pour un perroquet !... Et où voulez-vous en arriver ?

GASTON.

Où je veux en arriver ? À ce qu'on oblige ce perroquet à crier : Vive Monsieur Durand !

GONTRAN.

Ah ! Monsieur Durand est dans vos opinions ?

GASTON.

Entièrement. Et, en politique, il faut se soutenir, je ne connais que çà.

GONTRAN.

Vous avez bien raison. Mais si votre perroquet refuse ?

GASTON, d'un ton féroce.

Alors, la cour d'assises et l'échafaud ! Je n'en démordrai pas.

GONTRAN, d'un ton conciliant.

Oh ! Un peu de persil...

GASTON.

Non, c'est banal... Et ça peut rater.

GONTRAN.

Sapristi ! Quel homme vous faites !

GASTON.

Nous sommes tous comme ça dans la famille.

GONTRAN.

Et vous êtes beaucoup ?

GASTON.

Je suis fils unique.

GONTRAN.

Ah ! Très bien.

À part.

Il est légèrement idiot, ce garçon-là.

GASTON.

Et vous, sans indiscrétion, votre affaire ?

GONTRAN, embarrassé.

Oh ! Moi, je...

GASTON.

Vous hésitez ? Ne vous gênez pas, la discrétion...

GONTRAN.

Non, je n'hésite pas. Moi, ce n'est pas un perroquet qui m'amène chez Monsieur Malenvers.

GASTON, le reprenant à son tour.

Pardon... Maître Malenvers ; on dit maître, quand les gens sont toqués.

À part.

Je te ferai voir que je m'y connais.

GONTRAN.

Oui, maître Malenvers.

À part.

Il est très fort en droit.

Haut.

Non, moi c'est pour un... Comment vous dirai-je ? Un...

GASTON.

Vous êtes embarrassé ?

GONTRAN, vivement.

Mais pas du tout ! Seulement... C'est tellement bizarre... pour un... une... une dent.

GASTON.

Une dent ?

GONTRAN.

Oui, une molaire... Une bonne... que mon dentiste m'a arrachée pour une mauvaise.

GASTON.

Oh ! Oh ! Voilà une cause intéressante !

GONTRAN.

Je crois bien !

GASTON.

Et où voulez-vous en arriver, vous ?

GONTRAN.

À ceci : Que le dentiste me remette en place la bonne dent qu'il m'a arrachée à tort, ou qu'il me bonifie la mauvaise, je ne sortirai pas de là.

GASTON.

Le tribunal non plus.

GONTRAN.

Toute la chirurgie va s'en mêler, les journaux vont en parler.

GASTON.

Vous allez vous rendre la mâchoire célèbre.

GONTRAN.

Tout simplement.

GASTON.

Comme Samson.

GONTRAN.

Comme... Ça n'est pas la même chose.

GASTON.

Non, l'avantage est pour vous, car vous vous servez de la vôtre.

À part.

C'est étonnant comme la manie de plaider rend les gens stupides.

GONTRAN.

Mais je compte sur maître Malenvers, pour me faire rendre justice.

GASTON.

Et votre dent.

GONTRAN.

Et ma dent... quoique je n'y tienne pas absolument, mais, c'est pour le principe.

GASTON.

Vous avez bien raison.

GONTRAN.

Et il me la fera rendre. Quel homme ! Quel talent !

GASTON, aimable.

On pourrait même dire quel dentiste !

GONTRAN.

Oui dans la circonstance, ce serait un mot !

GASTON, modestement.

C'en est un. Il y a longtemps que vous connaissez maître Malenvers ?

GONTRAN.

Oh ! Non ! Je l'ai rencontré à un bal chez Madame de Grisperle.

GASTON, à part.

Hein ?

Haut.

Au dernier ? J'y étais.

GONTRAN, à part.

Hein ?

Haut.

Ah ! Bah ?

GASTON.

Oui, je...

À part.

J'ai dit une bêtise.

GONTRAN, à part.

Oh ! Oh ! Méfions-nous.

GASTON.

J'y étais... pour affaires.

GONTRAN.

Vraiment ? À un bal ?

GASTON, à part.

Double boulette.

Haut.

Oui, une affaire de... bonnets de coton.

GONTRAN.

Allons donc !

GASTON.

En gros.

À part.

Je ne dis que des bêtises.

Haut.

Vous y étiez comme danseur, vous ?

GONTRAN.

Mon Dieu non, je... J'y étais comme second piston.

GASTON.

On n'a dansé qu'au piano.

GONTRAN.

Oui, je sais bien... Mais je m'étais dit si le piano ne va pas... Un second piston ça se place facilement... Et ça peut rendre beaucoup de services... Alors... Voilà... Vous comprenez ?

GASTON.

Oui, oui, parfaitement.

À part.

Hé ! Prenons garde.

GONTRAN, à part.

Tâtons le terrain d'un autre côté.

Haut.

Il est marié, il paraît ?

GASTON, étourdiment.

Oui, une femme charmante.

GONTRAN, vivement.

Vous la connaissez ?

GASTON.

Non... je... vaguement... On dit même qu'il a une fille.

GONTRAN, étourdiment.

Adorable !

GASTON, vivement.

Ah ! Vous la...

GONTRAN.

Non... je... vaguement aussi, très vaguement.

GASTON, à part.

Il se trouble ! Plus de doute.

GONTRAN.

Une brune ?

GASTON.

Non, une blonde.

GONTRAN.

Ah ! Vous savez ?

GASTON.

Moi, rien. J'ai un de mes amis, dont la tante... alors... Mais moi, je ne la connais pas.

GONTRAN, à part.

Je commence à croire que ce n'est pas un plaideur.

GASTON, à part.

Détournons.

Haut.

Vous me permettez de rassembler quelques notes pour...

GONTRAN.

Pour votre perroquet ?

GASTON.

Justement ; pour lui prouver qu'il est dans son tort en criant : Vive Monsieur Durand !

GONTRAN, étonné.

Dupont, vous voulez dire.

GASTON.

Non, non, Durand.

GONTRAN.

Pardon, vous me disiez tout à l'heure qu'il criait : Vive Monsieur Dupont !

GASTON.

Dupont, oui.

GONTRAN.

Et maintenant, vous prétendez que c'est Durand.

GASTON.

Durant, oui.

GONTRAN.

Non, Dupent.

GASTON.

Oui, Dupont.

GONTRAN.

Voyons, voyons ; Durand...

GASTON.

Oui, Durand.

GONTRAN.

Vous vous embrouillez.

GASTON.

Mais pas du tout.

GONTRAN.

Enfin qu'est-ce qu'il crie, votre perroquet ? Dupont ou Durand ?

GASTON.

Oui, Dupont et Durand.

GONTRAN.

Les deux ? Alors, pourquoi plaidez-vous ?

GASTON.

Pourquoi ? Parce que je veux qu'il se taise !

GONTRAN, à part.

Non, décidément ce gaillard-là ne vient pas pour plaider.

GASTON, à part.

Les Dupont et les Durand ont dû lui donner des doutes sur ma qualité.

GONTRAN, à part.

Si ce n'est pas un plaideur, ce ne peut être qu'un amoureux. Tâchons do l'éloigner.

Haut.

Permettez-moi, Monsieur, de vous donner un conseil.

GASTON.

Un conseil ?

GONTRAN.

Oui, d'après ce que vous m'avez dit tout à l'heure, votre affaire est très embrouillée, et maître Malenvers n'en viendra jamais à bout.

GASTON, à part.

Je te vois venir.

GONTRAN.

Maître Malenvers est un bon avocat, sans doute, mais qui a de fréquentes faiblesses.

GASTON.

Vraiment ?

GONTRAN.

Vous l'ignoriez ? Mais ce qu'il a perdu de causes, et de bonnes causes, est incalculable.

GASTON.

Allons donc ?

GONTRAN.

Il parle d'une façon merveilleuse...

GASTON.

Eh bien alors ?

GONTRAN.

Chez lui... dans le silence du cabinet, mais au barreau, il se trouble, balbutie et finalement en arrive à plaider contre son propre client.

GASTON.

Comment, vous saviez tout cela, et vous venez le prier d'être votre avocat ?

GONTRAN.

Pardon, je...

À part.

Je suis pincé.

Haut.

C'est-à-dire... mais vous-même, Monsieur ?

GASTON.

Ah ! Moi, permettez...

GONTRAN, se montant.

Eh ! Après tout, je ne suis pas de votre avis à ce sujet.

GASTON.

C'est vous même qui me disiez...

GONTRAN.

Pas le moins du monde. Monsieur Malenvers est un homme fort estimable... Vous en doutez ?...

GASTON.

Mais...

GONTRAN.

Sa femme est charmante et sa fille aussi.

GASTON.

Vous la connaissez donc ?

GONTRAN.

Oui, Monsieur.

GASTON.

Eh bien, moi aussi, Monsieur.

GONTRAN.

Pas aussi bien que moi.

GASTON.

Je vous demande pardon.

GONTRAN.

Vous n'êtes donc pas un plaideur ?

GASTON.

Pas plus que vous, il paraît ?

GONTRAN.

À la bonne heure, au moins, nous jouons carte sur table.

GASTON.

Et je vois avec plaisir que vous avez encore toutes vos dents.

GONTRAN.

De même que vous n'avez plus votre perroquet de l'Ancien Régime, vous.

GASTON.

Ce n'est pas à l'avocat que vous rendiez visite, mais au père de Mademoiselle Régina.

GONTRAN.

Justement. - Et je m'aperçois que nous sommes ici dans la même intention.

GASTON.

Oui, mais, par bonheur, j'ai le numéro un, ce qui me donne un avantage.

GONTRAN.

Le droit de priorité est bon dans une consultation, mais pour une visite, nous marchons de pair.

GASTON.

Je suis arrivé le premier, je parlerai le premier.

GONTRAN.

Pas du tout.

GASTON.

Si du tout !

GONTRAN.

Eh bien, nous ne parlerons ni l'un ni l'autre.

GASTON.

Ah ! Pardon.

GONTRAN.

Alors, nous parlerons tous les deux ensemble.

GASTON.

Comme vous voudrez.

GONTRAN.

Le vainqueur sera celui qui criera le plus fort, voilà tout.

GASTON, haussant la voix.

Sous ce rapport-là, Monsieur...

GONTRAN, même jeu.

Je ne vous crains pas, Monsieur !

GASTON, même jeu crescendo.

Vous ne me faites pas peur, Monsieur 1

GONTRAN, idem.

Ni vous non plus, Monsieur !

GASTON, idem.

Et nous verrons tout à l'heure, Monsieur -1

GONTRAN, idem.

Parfaitement oui, Monsieur !

GASTON, voix naturelle.

Alors inutile de vous fatiguer d'avance.

GONTRAN, voix naturelle.

C'est aussi mon avis.

GASTON.

Le grand point, d'ailleurs, dans tout ceci, est de savoir qui, de nous deux, plaît à Mademoiselle Régina,

GONTRAN.

C'est moi, Monsieur.

GASTON.

Bien entendu ; moi aussi.

GONTRAN.

Vous avez valsé combien de fois avec elle, l'autre soir ?

GASTON.

Trois fois.

GONTRAN.

Moi, quatre... et cinq polkas.

GASTON.

Moi, huit.

GONTRAN.

Et comme scottishs ?

GASTON.

Toutes !

GONTRAN.

Ah ? Justement on n'en a pas dansé.

GASTON.

C'est possible ; je ne les avais pas moins retenues.

GONTRAN.

Cela ne vous donne aucun avantage sur moi.

GASTON.

Passons. J'ai eu l'honneur de ramasser deux fois mon mouchoir.

GONTRAN.

Moi, deux fois celui de sa mère.

GASTON.

Ce n'est pas la même chose.

GONTRAN.

Je m'en applaudis.

GASTON.

Vous voulez épouser la mère ?

GONTRAN.

Non, mais je la flatte pour avoir la fille.

GASTON.

Passons. J'ai eu le plaisir d'aller avec elle trois fois au buffet.

GONTRAN.

Moi aussi... et quatre fois tout seul.

GASTON.

Je suis parvenu à lui faire prendre du Champagne... qu'elle n'aime pas.

GONTRAN.

Et moi des sandwich... qu'elle déteste.

GASTON.

Comme souvenir de moi, elle a emporté trois épingles, dont une noire, qui ont servi à fixer un volant.

GONTRAN.

Sous ce rapport-là, je n'ai pas à me plaindre, elle est partie avec un accroc dans le bas de sa robe où j'ai eu l'honneur d'enfoncer mon pied.

GASTON.

Joli souvenir !

GONTRAN.

Qui durera, sans doute, plus longtemps que vos trois épingles, dont une noire.

GASTON, impatienté.

Ah !

Apercevant la bourse sur la table. À part.

Oh !

Haut.

Enfin, Monsieur, tenez.

Il prend la bourse.

Vous me forcez à vous montrer une chose dont ma modestie aurait voulu ne pas parler.

GONTRAN.

Cette bourse que vous venez de prendre sur cette table ?

GASTON.

Vous ne supposerez donc pas qu'elle était préparée. Eh bien, regardez.

GONTRAN.

Une initiale brodée ?

GASTON, très fat.

À mon intention, Monsieur, tout simplement un G... Je me nomme Gaston.

GONTRAN.

Vous me permettrez bien d'en prendre ma part, je me nomme Gontran.

GASTON, furieux.

À la fin, Monsieur ! Je serais curieux de connaître votre nom de famille 1

GONTRAN.

J'allais vous faire la même question.

GASTON.

Il y a un moyen bien simple.

GONTRAN.

C'est de me donner votre carte.

GASTON.

En échange de la vôtre.

Échange des cartes.

GONTRAN.

Voici.

GASTON.

Très bien.

GONTRAN.

Ce qui ne vous empêche pas de continuer à attendre.

GASTON.

Certainement.

Un temps. - Ils se promènent dans le salon. - Gaston prend un journal et s'apprête à lire.

GONTRAN.

Seriez-vous assez aimable pour me céder la moitié de votre journal ?

GASTON.

Parfaitement.

Il déchire le journal en deux et en donne la moitié à Gontran.

GONTRAN.

Merci bien.

Un temps. - Ils lisent chacun de leur côté.

GASTON, lisant à part.

Tribunaux... Accidents. Mariage d'inclination. La fille d'un de nos plus célèbres avocats, Mademoiselle Régina...

Parlé.

Hein !... Bon ! La suite est sur l'autre page.

GONTRAN, lisant, à part.

Malenvers épouse Monsieur...

Parlé.

Hein... ? Qui ça... Malenvers ? Allons bon, le commencement est sur l'autre feuille.? Pardon, Monsieur, voudriez-vous me prêter votre moitié de journal ?

GASTON.

Comment donc, cher Monsieur.

GONTRAN.

Trop aimable.

Il avance la main.

GASTON, reculant.

Ah ! Non, en échange de la vôtre.

GONTRAN.

Un simple coup d'oeil.

GASTON.

Moi aussi.

GONTRAN.

Alors traitons à l'amiable, rapprochons les deux moitiés et lisons ensemble.

GASTON.

C'est une idée.

Ils rapprochent les feuilles et lisent très vite.

Ensemble.

La fille d'un de nos plus célèbres avocats, Mademoiselle Régina Malenvers épouse Monsieur Gustave Pierafeu.

Ils se regardent et éclatent de rire.

GASTON, prenant la bourse.

G. l'initiale brodée...

GONTRAN.

C'était pour Gustave !

GASTON.

Le troisième G !...

GONTRAN, regardant le journal.

Le mariage a eu lieu hier à midi.

GASTON.

Et nous n'avons pas été prévenus !

GONTRAN.

Parlez pour vous. Moi, je ne la connaissais pas.

GASTON.

Ni moi.

GONTRAN.

Vous lui avez pourtant fait prendre du Champagne... qu'elle n'aime pas ?

GASTON.

Eh bien, et vous avec vos sandwich... qu'elle déteste ?

GONTRAN.

Mijaurée !

GASTON.

Pimbêche ! Est-ce que vous le connaissez, ce Pierafeu?

GONTRAN.

Mon Dieu... non.

GASTON.

Moi non plus.

GONTRAN, d'un air dédaigneux.

Mais c'est un garçon qui...

GASTON, même jeu.

Oui, n'est-ce pas, c'est un garçon qui.

GONTRAN, affirmant.

Parfaitement.

GASTON.

C'est lui.

GONTRAN.

C'est bien lui.

GASTON.

Entre nous, vous savez, c'est une chance que nous n'ayons fait ce mariage ni l'un ni l'autre.

GONTRAN.

Je crois bien, une personne capable d'épouser un Pierafeu.

GASTON.

C'est fini ! Elle est jugée !...

GONTRAN.

Là dessus je me sauve.

GASTON.

Mais l'affaire de votre dent ?

GONTRAN.

Ah ! Oui ! Et vous, votre perroquet ?

GASTON.

Diplomatie, tout simplement.

GONTRAN.

Comme moi. En tous cas je ne regrette pas ma consultation, puisqu'elle m'a fait faire votre connaissance, mon cher Gaston.

GASTON.

Je vous en dirai autant, mon cher Gontran.

Ils se serrent la main et remontent.

GONTRAN, revenant.

Ah ! Sapristi !

GASTON.

Quoi donc ?

GONTRAN.

Notre duel ?

GASTON.

Notre duel ?

GONTRAN.

Y tenez-vous beaucoup ?

GASTON.

Et vous ?

GONTRAN.

Mon Dieu, non.

GASTON.

Je crois qu'il est inutile maintenant de nous battre.

GONTRAN.

C'est assez mon avis, puisque depuis hier, midi, nous étions battus tous les deux.

GASTON, riant.

Battus... mais contents.

GONTRAN, riant.

Oh ! Oui, très contents.

On sonne.

GASTON.

On a sonné ! C'est lui !

GONTRAN.

Monsieur Malenvers ?

GASTON, riant.

Maître... Malenvers !

GONTRAN.

Ah ! Oui, les gens toqués.

GASTON.

Sauvons nous vite, car décidément nous ne sommes pas faits pour la magistrature.

 


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