LE COLIGNY

TRAGDIE

NOUVELLE DITION revue, corrige et augmente considrablement.

M. DCC. XLIV.

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LAUSANNE et GENVE, Chez Marc-Michel BOUSQUET et compagnie.

Reprsente, pour la premire fois, l'Htel de Clermont-Tonnerre en 1739.


Texte tabli par par Paul FIEVRE, avril 2015

Publi par Paul FIEVRE, avril 2015

© Thtre classique - Version du texte du 31/07/2023 20:01:00.


AVERTISSEMENT DE L'DITEUR.

Nous donnons au public la quatrime dition de cette tragdie qui est entirement diffrente des prcdentes. Les deux premiers actes sont totalement changs, et le troisime rempli de nouveaux vers, et de nouvelles situations : Quelques personnes l'ont attribue Mr. DE VOLTAIRE, fondes sur la ressemblance qui se trouve entre cette pice et la Henriade ; d'autres ont cru y reconnatre la plume du Marquis D'ARGENS : plusieurs enfin s'accordent pour la donner un jeune homme, connu cependant par des posies d'un autre genre ; on ajoute mme qu'il l'a compose comme elle a paru d'abord l'ge de dix-huit ans.

Quel que soit l'auteur, cette tragdie a t gnralement gote : la versification en est noble et leve, les caractres bien soutenus, et ne se dmentant point ; peut-tre des amateurs du nouveau thtre de ces pices scnes charges et romanesques, blmeront-ils l'intrigue de celle-ci, et l'accuseront d'une trop grande simplicit. L'auteur parat avoir eu devant les yeux, ce naturel pathtique des tragiques Grecs et Anglais.

S'il a pu rendre son ouvrage intressant, il a rempli la premire rgle (a), il ne faut jamais s'interroger sur la cause du plaisir qu'on ressent la lecture ou la reprsentation d'une pice ; pourvu qu'elle ait le don de plaire, on ne doit pas exiger davantage ; celle-ci a toujours beaucoup plu malgr les imperfections dont elle tait dfigure. En voil assez pour sa dfense ou pour son loge.

(a) Elle a t joue avec beaucoup d'applaudissements, sur des thtres particuliers en France et dans les Pays trangers, elle est traduite en Anglais.


DISCOURS PRLIMINAIRE.

Ceux qui aiment la vrit, la trouveront dans cet ouvrage. La journe de la Saint-Barthlemy ferait honte nos Franais s'ils ne la dsapprouvaient eux-mmes : On sait qu'elle est en horreur parmi eux, comme le sont aujourd'hui les Vpres Siciliennes chez les Espagnols. Les Anglais, une des Nations les plus senses de l'Europe, blment la conduite de leurs Pres l'gard de Charles I les protestants out t les premiers dtester ces misrables Fanatiques nomms Camisards (b).

Les meilleurs Catholiques, en honorant Saint-Pierre et les autres Pontifes aussi respectables, abhorrent Lon X et Alexandre VI. Il y a une espce d'imbcillit vouloir excuser les fautes de ses aeux ; il se trouve des superstitions de tout genre ; la plus honteuse de toutes est ce respect mal entendu pour les sicles prcdents ; ce prjug grossier et cependant si ordinaire arrte souvent les progrs de la raison. Pourquoi devoir autrui un bien que nous trouvons chez nous-mmes ? Nous avons tous la mme facult de penser, ce n'est que les divers abus qu'on en fait qui rendent un homme si diffrent d'un autre homme.

On a le malheur de confondre souvent le Fanatisme avec la Religion : Un Chrtien est un homme plus raisonnable que les autres ; la Raison et la vraie Religion ne se sparent jamais.

On n'a qu' parcourir les Mmoires de l'toile, la grande Histoire de Mzerai, l'Illustre Prsident de Thou le Tite-Live de la France, cet Historien si sage et si clair ; on y lira le dtail de la Saint Barthlemy, on pourra juger, par tant d'exemples, que tous les Hommes sont galement mchants lorsqu'ils sont frapps de ce prjug imposant qu'ils nomment Religion, et qui cependant lui est si oppos.

Il est ncessaire de donner une lgre ide sur la Saint-Barthlemy, pour remettre sous les yeux des lecteurs, des traits qui auraient pu leur chapper, et dont la connaissance est ncessaire l'intelligence de la pice.

Mdicis depuis longtemps mditait de porter ce coup au Parti Calviniste ; il tait ncessaire qu'on empruntt les voiles de la Religion et de la perfidie, pour accabler avec plus d'assurance un Parti qui s'agrandissait tous les jours ; on n'eut pas de peine faire goter ce complot une Cour compose d'imbciles, de superstitieux, de mcontents, et d'esprits amoureux des nouveauts ; les uns taient des Fanatiques que le zle de la Religion rendait barbares de sang froid ; les autres moins grossiers et plus coupables, se servaient de ces espces de pieuses machines, pour travailler aveuglment leurs propres intrts : c'est ainsi que le peuple a t de tout temps le martyr de ses Matres ou de sa crdulit.

Les Guises hassaient les Conds et les Coligny, plutt cause de leur haute rputation, que par rapport au titre de Protecteurs de l'Hrsie : si Coligny eut t Catholique, ils eussent t les plus zls soutiens des Protestants.

Charles IX et peine donner son consentement pour une si horrible excution, mais ce Prince n'avait pas assez de force pour oser tre vertueux, dans une Cour empoisonne des maximes de Machiavel. La faiblesse est presque toujours crime pour un Roi. CHARLES IX cependant malgr sa docilit pour sa mre, a pass pour le Prince le plus emport de son temps ; il tombait dans des espces de fureurs convulsives. Quelques-uns ont souponn que la maladie dont il mourut ft occasionne par le poison ; ce fait n'est pas avr.

Gaspard de Coligny, Amiral de France, avait succd dans son parti au Prince de Cond, son oncle, tu la bataille de Jarnac par Montesquiou ; c'tait un honnte homme, auquel il ne manquait que d'tre Catholique: jamais Chef ne sut mettre mieux profit le malheur ; s'il ne remporta pas d'clatantes victoires, il fit beaucoup d'honorables retraites, ce qui distingue le grand Capitaine presque autant que le succs. Les Noces d'Henri IV et de Marguerite de Valois l'attirrent la Cour, rassur par le prtexte d'une paix gnrale, que Mdicis feignait de vouloir leur donner. Il tait attach son Roi, malgr la diffrence de Religion, et faisait voir qu'on peut servir la fois son Dieu et son Matre : toute sa prudence ne pt lui faire couter des soupons qu'un accident (c) qui lui tait arriv quelques jours avant, devait justifier ; ce fut la premire victime qu'on sacrifia Mdicis ; ses assassins le trouvrent qui lisait Job, il ne parut point pouvant leur vue, il attendit la mort et la reut avec cette tranquillit d'me, qui fait le caractre du hros et du chrtien ; son corps ft jet par les fentres: le Duc de Guise surnomm le Balafr, et qui n'eut que de grands vices, et des talents qu'on nommait Vertus, eut la cruaut de fouler aux pieds le cadavre de Coligny, il lui essuya mme avec son mouchoir son visage tout couvert de sang, pour le reconnatre, et pour jouir (si on ose le dire) de l'affreux plaisir de la vengeance. La tte de l'Amiral ft porte Mdicis, qui, suivant quelques historiens, l'envoya toute embaume au Pape, comme un prsent de sa colre et de sa haine ; on pendit le corps de COLIGNY par les pieds au gibet de Montfaucon ; Charles IX avec toute sa Cour alla rassasier sa fureur de ce spectacle ; les biens du mort furent confisqus au profit du Roi, sa mmoire dclare odieuse. Il y a quelques annes qu'en creusant les fondements d'une Chapelle Chantilly, on trouva un cercueil qui renfermait son corps, il tait entour de bandelettes aux jambes et aux bras (d).

Le Comte de Teligni, son Gendre, se sauva tout nu en chemise dans les bras de son beau-pre, et y fut massacr sur le champ par les assassins ; ce jeune homme tait cher au Parti, et mme aux Catholiques qui savaient respecter la vertu jusques dans leurs ennemis.

Marsillac Comte de la Rochefoucault tait un des Courtisans qui possdait davantage la faveur du Roi : Il avait pass une partie de la nuit jouer aux ds avec ce Prince, qui voulut en vain le retenir ; ce Roi dont la faiblesse tait le premier vice, laissa courir Marsillac au devant de la mort, pensant que le Ciel avait rsolu sa perte.

Le Marchal de Tavanne, honnte homme d'ailleurs s'il n'eut pas t aveugl par son ignorance, commandait tous ces meurtres dans la volont d'obir Dieu ; on se servait de sa docile fureur comme d'un instrument propre chtier les Huguenots. Il tait la tte d'une troupe de meurtriers qui portaient sur leurs chapeaux une Croix blanche, et le Marchal de Tavanne criait de toutes ses forces : Saigne, saigne, la saigne est aussi bonne au mois d'Aot qu'au mois de Mai.

Albert de Gondi, Marchal de France, tait un des Favoris de Mdicis, aussi bien que Moscoet Gentilhomme Breton, et le Vidame de Chartres ; cette Princesse mettait l'amour au rang de ses passions (e).

Nevers Frederic de Gonzague de la Maison de Mantoue, et l'un des principaux auteurs de la Saint-Barthlemy, le fils du Baron Desadrets, Bussi d'Amboise, qui tua son propre cousin Renel, Beme attach la Maison de Guise, voila quels taient les premiers assassins.

Sept ou huit cents protestants s'taient rfugis dans les prisons ; les Capitaines destins pour l'excution se les faisaient amener sur une planche, prs de la valle de Misre, o ils les assommaient coups de maillets. Un tireur d'or en tua pour sa part quatre cent de sa propre main ; ces fanatiques dnaturs, qui n'taient pas mme des hommes, et qui se disaient Catholiques, se regardaient comme autant de vengeurs du Ciel.

Qui et demand cette troupe d'assassins pourquoi ils gorgeaient ainsi leurs propres frres, ils eussent rpondu tranquillement qu'ils ne pouvaient faire de sacrifice plus agrable Dieu.

Religio peperit scelerosa atque impia facta.

Du moins c'est la Superstition qui usurpe un nom si respectable.

Uu Aubpin que le hasard fit fleurir le lendemain de cette affreuse journe dans le Cimetire des Innocents, fut regard comme un prodige par cette populace, et ne servit qu' l'affermir dans l'assurance que le Ciel approuvait ces meurtres.

Les Pdants de l'cole se mirent de la partie ; on en immola plusieurs aux mnes d'Aristote et d'Horace. Charpentier assassina Pierre La Rame pour n'avoir pas voulu embrasser le Pripatticisme. Lambin mourut d'une fivre que lui avait cause la seule frayeur de la mort. Charpentier qui s'tait dclar le vengeur d'Horace, avait rsolu de lui sacrifier ce Commentateur.

Charles IX eut la cruaut de tirer sur ses propres sujets ; le Louvre, ce Palais respectable n'tait plus qu'une affreuse boucherie ; les uns se prcipitaient dans la rivire, les autres se jetaient du haut de leurs maisons, et furent crass sur le pav, d'autres enfin s'allrent livrer eux-mmes leurs bourreaux ; ce massacre dura trois jours et trois nuits, la Seine en fut ensanglante. Marsillac, Soubise, Renel, Pardaillan, Querchi furent les plus distingus d'entre les morts. Sans les remontrances de quelques sages citoyens, galement zls pour la gloire de leur Roi et pour le bien de l'tat, la moiti de la France eut pri des mains de l'autre.

Ce tableau suffit pour montrer, que l'esprit de Fanatisme entrane tt ou tard la ruine d'une Nation : on ne saurait trop exposer ces sortes de peintures aux yeux des hommes ; les Catholiques auraient tort de dsapprouver cette pice : c'est un Ouvrage qui doit tre dans les mains de tout le monde, et dont le but est d'exciter l'humanit, le germe des vertus, et d'inspirer s'il se peut, de l'aversion pour le crime et pour la superstition (f).

Prsentement, il faut entrer dans l'examen de cette tragdie, rpondre quelques critiques dont on a daign l'honorer, et donner une ide des caractres.

Hamilton, Cur de Saint-Cosme, et qui dans la suite fut un des plus furieux Ligueurs, est un des acteurs qui joue le rle le plus frappant de cette Pice : il est ais de s'apercevoir que ce cur n'est autre que le fameux Cardinal de Lorraine, Oncle du Duc de Guise le balaffr, qui sema les premires tincelles de cette incendie dont toute la France pensa tre consume ; cette explication justifie donc l'Auteur aux yeux de quelques personnes obstines ne point vouloir envisager dans Hamilton, un plus grand personnage, redoutable aux deux Partis, et dont l'ambition ne connaissait nulles bornes.

On a tch de reprsenter Coligny sous les traits d'un honnte homme, persuad que sa Religion tait la meilleure : Teligni est dpeint comme un jeune homme fougueux et qui ne respire que la vengeance : Ces caractres semblent se soutenir jusqu' la fin.

L'Antiquit ne nous opposera jamais un sujet plus tragique que celui-ci: l'Oedipe de Sophocle qui est plein de situations touchantes, excite moins la piti, qu'un vieillard de quatre-vingt ans, qu'gorgent avec zle ses compatriotes. Un Franais (et il s'en trouve beaucoup) qui ne se piquera point de littrature, verra avec indiffrence les tableaux d'Antigone d'Electre ; l'ignorance souvent aveugle le coeur comme l'esprit. Tout le monde n'est pas oblig de savoir que Cron avait dfendu qu'on ensevelit le corps de Polynice, qu'Oreste en tuant sa mre Clytemnestre vengea le meurtre d'Agamemnon son pre. Personne en France, je dirai dans l'Univers, n'ignore que Catherine de Mdicis fit assassiner Coligny et plus de cinquante mille personnes dans la mme nuit, par la main de leurs Concitoyens ; ce n'est point dans la Grce, Thbes ou Argos, que s'est passe cette sanglante catastrophe ; c'est Paris, dans le sein d'une Ville o les trangers venaient dj recevoir des leons de justice et d'humanit, et il n'y a pas encore deux sicles.

Les Partisans des Aristote, des Aubignac, ces esclaves des rgles qu'ils appellent la raison, et que quelques Auteurs hardis nomment faiblesse, se sont dj rcris contre la tmrit d'avoir fait tuer Coligny sur le Thtre : ils opposent ces innovations Corneille, Racine ; car voil les mots de ralliement pour le Parti ; mais ne peut on s'ouvrir des routes nouvelles en respectant les anciennes ? Horace lui-mme, la source des rgles n'a-t-il pas dit:

Licuit, semperque licebit

Signatum presente nota producere nummum.

Il vaut mieux tomber quelques fois en voulant s'lever tout seul, que de marcher taton appuy sur un autre.

Descartes assure que la lumire est une matire subtile, rpandue dans tout l'Univers. Qui et soutenu alors un sentiment oppos et pass pour un philosophe schismatique. Newton est venu qui a renvers le systme de Descartes ; il a triomph son tour, il a voulu que la lumire ft un amas d'une infinit de petits rayons mans du Soleil dans l'espace de sept minutes et demi, et on l'a cru sur sa parole ; il viendra un troisime physicien qui dtruira ces deux systmes, et en crera un nouveau, et tout fait contraire aux premiers ; la raison fait chaque jour des progrs, et la nature n'est peut-tre encore que dans son enfance.

Ces exemples peuvent appuyer la hardiesse de l'quteur. Ne sera-t-il dfendu qu'aux Potes d'innover, tandis que les Philosophes tous les jours, retranchent, ajoutent ou inventent leur gr ? Sophocle, Euripide, Shakespeare sont des modles qu'on ne doit point rougir de suivre.

Les Grecs et les Anglais seraient-ils moins clairs sur la tragdie que les Franais.

Donnons un exemple de la scne ensanglante : Euripide fait tuer Mde ses enfants sur le thtre, n'oserait-on plus faire revivre cette imitation ? Un grand gnie n'aurait qu' reprsenter sous des traits forts et expressifs l'infidlit de Jason, l'impuissance o Mde se trouve de ne pouvoir se venger autrement qu'en immolant ses propres enfants ; ses combats, ses larmes, ses cris mme auprs de son poux pour le rappeler elle ; ses nouveaux outrages, sa tendresse se prte l'emporter sur sa vengeance, enfin sa vengeance, par un retour rapide matresse de sa piti ; ses enfants gorgs dans le premier moment de la plus vive fureur, son trouble, son dsespoir soudain ; tout le pouvoir de l'amour maternel, le dessein o elle est de se donner la mort du mme poignard teint du sang de ses fils, la vue d'un amant infidle, et qui vient au mme instant d'pouser sa rivale ; sa nouvelle rage ; enfin son dpart, aprs avoir laiss chapper au milieu de sa haine quelques transports d'amour pour l'ingrat Jason, et des marques de douleur sur la mort de ses enfants.

Qu'on entre bien dans le caractre d'une femme qui aime, qui a t aime, et qui se voit enlever le coeur de son amant par une rivale; qu'on se pntre de sa passion, qu'on devienne pour ainsi dire Mde mme, alors on concevra que quelque barbare qu'elle soit, elle est encore plus plaindre qu' dtester; on oubliera la maxime d'Horace

Ne coram populo pueros Medaa trucidet

Il faut avouer aussi que les coeurs des femmes se rvolteraient moins que les ntres la reprsentation d'un pareil spectacle, parce que leurs mes sont plus propres que celles des hommes ressentir les grandes passions, surtout lorsque l'amour en est la premire cause ; on pourrait d'abord tre tonn, le spectateur douterait un instant quelles impressions le remueraient, mais bientt la terreur et la piti se dcideraient, et l'on s'intresserait pour Mede, de mme que tous les jours on s'intresse pour Phdre.

Il est encore de ces situations fortes qui expriment la douleur mieux que les plus beaux vers, et qui dplaisent notre Nation : le mme Euripide dans le second acte de son Hcube, reprsente cette Princesse couche par terre, et abme dans sa tristesse ; les Anglais donnent Zare une pareille situation. Orosmane s'crie, "Zare vous vous roulez par terre", les Anglais sont touchs aux larmes, un Franais rirait.

On peut mettre certaines expressions au mme degr d'estime parmi nous autres. Elles offensent notre dlicatesse ; Hcube en parlant de Polixne sa fille, l'appelle "la Ville, la Nourrice de son me, le bton, le guide de son chemin !"

Shakespeare fait dire Hamlet : " peine mon pre est-il dans le tombeau, que mon indigne mre va entrer avec un autre poux, dans un lit tout fumant encore de sa chaleur".

Ce mme Shakespeare a introduit des ombres sur la scne avec succs, tandis que l'Abb Nadal n'a os risquer sur notre thtre l'apparition de Samuel, et peut-tre ce faible versificateur a-t-il eu raison ; il sentait qu'il n'avait point assez de force et de pathtique dans la pense et dans l'expression, pour soutenir une scne aussi merveilleuse, et qui eut demand le pinceau d'un Corneille.

Chaque objet a ses diverses faces, il n'est qu'un pas du touchant au ridicule, du majestueux au fanfaron ; si ces sortes de scnes ne frappent point et ne produisent pas leur effet dans le moment, elles tombent au mme instant, et le spectateur est assez peu clairvoyant, pour mettre sur le compte de la nature les sottises de l'auteur.

Saint-Michel qui foule aux pieds le Diable, ce tableau du fameux Raphal, s'il tait sorti d'une main novice, aurait excit le rire, au lieu qu'il inspire l'effroi et le respect.

Doit-on conclure de Mr. l'Abb Nadal, qu'il ne faut pas exposer aux yeux, de pareilles scnes ? Non sans doute ; et il est tonnant que jusques ici, sur la foi de ces auteurs rampants, les Franois aient dout de leurs forces, et se soient jugs incapables de soutenir la vue de spectacles sublimes ; c'est des gnies de leur pays leur montrer, qu'ils peuvent avoir le droit d'imaginer et de sentir aussi fortement que les Grecs et les Anglais.

L'Atre de Mr. De Crebillon, selon quelques personnes de got, est un Chef-d'oeuvre du thtre ; cependant il n'a jamais russi autant qu'il le mriterait, la dlicatesse Franaise n'a pu se familiariser avec cette dernire scne, si bien exprime, o Atre prsente Thieste son frre, la coupe pleine du sang de Plisthne ; il est souhaiter pour notre Nation, qu'elle adopte le haut tragique, comme elle a dj embrass les nouveaux systmes des Newton et des Leibnitz.

On s'est tendu au long sur cette partie du thtre, parce qu'il s'est trouv des censeurs, qui ont condamn la scne o Coligny est tu aux yeux des spectateurs ; ils ne veulent point examiner que cette pice n'est pas compose dans le got Franais, et qu'on s'est attach suivre les Anciens.

D'autres enfin se sont fchs, que l'amour n'ait pas jou un rle dans cette tragdie, ils auraient souhait sans doute, que les personnages eussent puis une conversation de tendresse, tandis qu'ils sont environns d'ennemis, et qu' tout moment ils attendent la mort ; la terreur, la piti ne sont-elles pas des passions aussi fortes que l'amour ?

La situation de Coligny qui embrasse ses assassins, les appelle ses enfants, les presse de lui arracher une vie qu'il et voulu perdre pour eux dans les combats, qui leur dcouvre enfin son estomac tout couvert de blessures ; tous ces traits ne produisent ils point sur les coeurs les mmes impressions, qu'une femme qui reproche son amant ses infidlits, ou lui fait de nouvelles assurances de tendresse ? D'ailleurs ces ressorts, pour mouvoir l'me du spectateur, sont si uss, que souvent loin de toucher, ils jettent dans les sens une langueur qui va jusqu'au dgot et l'ennui. Cette scne de Coligny, quoique sans amour, parut si intressante, que dans sa nouveaut on la nommait la scne des femmes.

L'auteur de cette pice a t oblig de tomber dans la faute, que La Mothe surtout a reproche Racine ; Hamilton se dcouvre Bme, comme Mathan Nabal dans Ahalie : Mais de quel autre moyen se servir pour instruire le spectateur ; le personnage sans cette confidence, ne laisserait point chapper tous ces traits, qui tablissent son caractre ; des monologues deviennent ennuyeux et insupportables, pour peu qu'ils aient quelque tendue ; l'action ne peut pas toujours suppler au Dialogue, il faut ncessairement se permettre ce dfaut, condition qu'on le rachte par des beauts qui le fassent oublier.

Le thtre au reste s'carte quelquefois des rgles de la vraisemblance, toutes ces reconnaissances qui russissent presque toujours, ne sont point naturelles ; ces pressentiments qu'un pre prouve la vue d'un fils qu'il ne connat pas, sont des prjugs que les hommes prennent en entrant au spectacle, et dont ils se dpouillent a la sortie ; n'importe, ces prjugs quelques grossiers qu'ils soient, sont pour leurs coeurs des sources de plaisirs, et ils ont raison de s'y livrer, puisqu'ils y trouvent leur compte.

Ce parallle suffit, pour autoriser ces confidences qu'un personnage fait mal propos un autre ; si ces scnes sont conduites avec art, on ferme les yeux sur la machine, et l'on se contente de sentir les heureux effets qu'elle produit.

Il serait inutile de rpondre des critiques mprisables, qui sont plutt des Libelles diffamatoires, que des ouvrages propres clairer un auteur sur ses fautes. Quiconque entre dans la carrire des Lettres, doit s'attendre essuyer toutes fortes de calomnies, et regarder d'un oeil de Philosophe, ces insectes de la Littrature, qui ne piquent que faiblement, lorsqu'on sait les mpriser. Faut-il que la raison, le plus beau partage de l'homme, ne s'emploie souvent qu' son dshonneur ? Les Gens de Lettres seront-ils toujours ennemis les uns des autres ? N'apprendrons nous jamais encourager, chrir dans autrui, des talents que nous cultivons ? Doit-on prfrer le titre d'homme d'esprit celui d'honnte homme, quand il est si facile de les accorder tous deux ?

Il s'est encore rpandu dans le monde une grossire opinion, qui ne peut natre que d'un dfaut de raison ou de probit : Depuis combien de temps renouvelle-t-on contre les auteurs, l'accusation d'impit ? Un Lecteur malin prtend dcouvrir dans un ouvrage, le caractre et la faon de penser de celui qui l'a compos ; l-dessus il fixe son jugement, et condamne ou approuve les moeurs de cet homme, qui sans-doute aura cent caractres diffrents, si l'on veut lui prter tous ceux des personnages qu'il aura imagins.

Mr. de Crbillon dans sa prface d'Electre, se plaint qu'Atre avait fait crire, qu'il tait inhumain et furieux, et il n'y a personne de plus doux dans la societ, de plus humain.

Racine tait donc un homme sans Religion, parce qu'il a fait parler un prtre apostat. Par consquent l'auteur du Coligny sera damn sans misricorde, comme un mauvais Catholique, pour avoir dpeint Hamilton sous des traits vritables. Les hommes ne rougiront-ils jamais d'tre si injustes ? Mais ils ne s'aperoivent pas eux-mmes de leur mchancet ; le moyen qu'ils s'en corrigent !

On n'entreprendra pas enfin de prouver, que cette tragdie est sre de plaire, puisqu'elle est intressante, on ne comptera point ici les suffrages ni les critiques qui se sont levs son sujet ; l'Auteur est bien persuad, malgr les loges qu'il a reus, que ses censeurs sont plus sincres que ses pangyristes : Les louanges ne serviront qu' l'encourager, et il prendra les critiques sur le pied de leons utiles, qu'il aimera toujours recevoir ; il n'a fait dans sa pice que la peinture de la vrit : il s'est attach dmontrer sous les yeux, que le Fanatisime est galement loign de la Religion et de la Nature ; s'il n'a pas rempli son sujet, qu'on se souvienne de ce vers de la traduction de Mr. Pope par Mr. l'Abb du Rnel?

Tant l'Esprit est born, tant l'Art est tendu etc.

et bientt il trouvera de l'indulgence, dans les Lecteurs qui lui refuseront leurs suffrages.

(b) Les troubles des Cvennes doivent tre mis ct de la Saint-Barthlemy pour les horribles excs o se livrrent ces Camisards, qu'on peut nommer avec raison des enrags. Des Prtres respectables par leur vieillesse et encore plus par leurs moeurs, furent les principaux objets de la fureur de cette canaille, qui ressemblait assez aux Vaudois ou aux Albigeois.

(c) Coligny allant au Louvre pour voir le Roi, fut bless d'un coup d'arquebuse en passant par un des appartements etc.

(d) La haine pour le nom de Coligny s'est tendue si loin, que des Religieuses d'une Ville de Languedoc ayant trouv depuis peu un tombeau o tait enseveli Dandelot, frre de Coligny, l'en tirrent elles-mmes avec une sainte fureur, lui donnrent force coups de couteaux la sollicitation d'un Directeur, et le jetrent ensuite dans un grand feu qu'elles avaient allum exprs pour consommer un si pieux sacrifice. Ce fait prouve de quoi est capable l'imbcillit et l'ivresse du fanatisme.

(e) "Elle ne marchait, dit Monstrelet, qu'accompagne des plus belles femmes de la Cour, qui tenaient en caisse un long cortge de courtisans, et fallait-il que le bel marcht toujours." Ce sont les propres paroles de cet auteur.

(f) On ne doit pas omettre l'histoire d'un saint Prlat, nomm Jean Hennuier, qui du rang de Confesseur de Henri II avait pass l'Evch de Lisieux. Lorsque le Lieutenant du Roi de cette Province lui annona les ordres de la Cour, ce sage vque rpondit qu'il s'opposerait toujours l'excution d'un pareil arrt, qu'il tait le Pasteur de son Peuple, et non son bourreau ; que ces Hrtiques, tout gars qu'ils taient, avaient sur son coeur les mmes droits que les Catholiques; il ajouta qu'il ne permettrait jamais qu'on employt de semblables moyens de convertir les hommes, et qu'il avait reu la vie de son Dieu, pour la consacrer au bien spirituel et mme temporel de son troupeau.

Il obtint donc que les Protestants de son Diocse ne fussent point envelopps dans ce massacre gnral. Il arriva que tous les Huguenots qui devaient la vie leur Pasteur furent touchs de sa gnrosit, et embrassrent la Religion Catholique, persuads que c'tait une Religion de douceur et de charit, puisqu'elle permettait Hennuier de pareils sentiments, et que l'abus seul et la politique la dfiguraient, et la rendaient si hassable.


ACTEURS

COLIGNY, Amiral de France.

HAMILTON, Cur de St. Cosme.

TELIGNI, Gendre de Coligny.

MARSILLAC.

LAVARDIN.

PARDAILLAN.

RENEL.

QUERCHI.

BME, attach la maison de guise, et Confident d'Hamilton.

TAVANNE.

BUSSI.

NEVERS.

GONDI.

DESADRETS.

PREMIRE TROUPE DE CONJURS.

SECONDE TROUPE DE CONJURS.

PROTESTANTS.

GARDES.

La Scne est au Louvre Paris.


ACTE I

SCNE I.

HAMILTON.

Nuit, trop lente nuit, permets que la vengeance

T'adresse ici ses voeux et son impatience:

Hte-toi, de ces murs chasse un jour odieux

Dont les foibles rayons blessent encor mes yeux.

5   D'un Peuple d'ennemis ne sois point la complice,

Cesse de retarder l'instant de son supplice;

Que ma fureur puise un sang qu'elle a proscrit,

Ou sois pour ma paupire une ternelle nuit.

Enfin c'est aujourd'hui que mon sort se dcide...

10   Au fate des Grandeurs ce premier pas me guide,

Ou, servant Coligny, va moi seul me livrer

Au pige que mes mains ont su lui prparer.

Aurais-je en vain tissu la trame de sa perte ?...

Non ; ses jours sont compts, et sa tombe est ouverte,

15   Ma bouche l'a dpeint sous les traits criminels

D'un nouveau Destructeur du trne et des autels  [ 1 Coligny avait remplac le Prince de Cond dans le Parti Protestant. [NdA] ]

Je l'ai montr l'appui, le vengeur de sa secte,

Tous les jours nous jurant une amiti suspecte;

J'ai fait voir ses vertus aux yeux de Mdicis

20   Comme un art dangereux de gagner les esprits.

Des Conds, ai-je dit, il a toute l'audace,

Peut-tre qu'en secret il brigue votre place :

Qui sait si dans sa fourbe, habile vous tromper,

Il ne vous tend le bras que pour mieux vous frapper ?

25   Sur votre fils, sur vous.... mais regret j'coute

Des craintes que le temps condamnera sans doute ;

L'amour de mes devoirs me rend trop dfiant,

On doit peu s'assurer sur un pressentiment.

Dissimulant ainsi l'intrt qui me guide,

30   Je semais les soupons dans cette me timide;

Mais pour m'en rserver les plus prcieux fruits,

D'un dernier coup, enfin, j'ai frapp ses esprits,

Le Ciel, ai-je ajout, qui se lasse et s'irrite,

Attendra-t-il longtemps qu'une race proscrite,

35   Que malgr ses dcrets vous semblez protger,

chappe au trpas, vive pour l'outrager ?

Craignez, Reine, tremblez que ce Dieu sur vous-mme

Ne fasse retomber le poids de l'anathme,

Et pour mieux vous punir n'amasse tous ses traits ;

40   Il exige, il est vrai, le sang de vos Sujets,

Mais c'est un sang impur, vous devez le rpandre.

Mdicis s'est trouble, elle a cru mme entendre

L'ordre d'un Dieu vengeur qui tonnant par ma voix,

Venait, le glaive en main, lui prescrire ses Lois.

45   J'ai saisi ce moment d'erreur et de faiblesse,

Pour perdre un ennemi dont l'aspect seul me blesse ;

D'un trouble prcieux, enfin, j'ai profit,

Elle a sign l'arrt que ma bouche a dict.

La crainte, l'intrt, un fanatique zle,

50   Aveugles instruments, servent tous ma querelle.

Mdicis, pense donc qu'un saint emportement,

Me fait des Novateurs presser le chtiment ;

Sur moi se reposant du soin de l'entreprise,

Elle feint de venger et l'tat et l'glise;

55   Mais moi, qui de son coeur sus toujours arracher

Les secrets mouvements qu'elle y voudrait cacher,

Je n'y vois que l'ardeur de se venger soi-mme,

D'abaisser un rival jaloux du rang suprme,

Qui, s'il ne succombait, l'entranerait un jour.

60   Dans ses dguisements je l'imite mon tour ;

Que ma haine, ses yeux, du Ciel semble guide ;

Laissons la s'endormir dans cette heureuse ide :

Du feu de l'encensoir allumons les flambeaux,

Qui, par nous prpars dans la nuit des complots,

65   Et brlants aujourd'hui de flammes immortelles,

Vont, d'un embrasement semer les tincelles ;

Puisse-t-il extirper cet orgueilleux Parti,

Cet hydre si puissant, qui loin d'tre affaibli  [ 2 Hydre de Lerne : serpent monstrueux n de Typhon et d'Echidna, sjournait dans les eaux du lac de L'Herne en Argolide. Il avait sept ttes, et chacune repoussait mesure qu'on la coupait, moins qu'on ne brult immdiatement la plaie. Hercule en dlivrera la terre, c'est un de ses douze travaux. [B].]

Des pertes de ce sang dont il souilla la France,

70   Reprenait sous nos coups la vie et la vengeance.

Poursuivons couvrir de ce masque sacr,

Les blessures d'un coeur par l'envie ulcr ;

J'intresse le Ciel, Mdicis, la Patrie,

Quand je suis le Dieu seul, au quel on sacrifie ;

75   La victime mes coups ne saurait chapper,

L'autel, le fer est prt, et mon bras va frapper...

Prs de moi, qu'en ces lieux Bme tarde se rendre !...

Qui peut ?... Mais le voici.

SCNE II.
Hamilton, Bme.

HAMILTON.

Parle, ami, dois-je attendre

Que j'aurai des vengeurs, dociles mon gr?

BME.

80   Tous sauront obir, et d'un bras assur,

Servant Rome, Paris, Mdicis, et vous-mme,

Frapper, combattre, vaincre, ou mourir avec Bme

Les uns que du bandeau de la Religion,

Ont couverts l'ignorance et la soumission,

85   Ces mes, saintement aux Prtres asservies,

Prodigueront pour vous leur fortune et leurs vies ;

Ces autres dont le meurtre est l'unique trafic,

Assassins par tat, qu'achte le public,

Avares d'un sang vil qu'ils vendent l'enchre,

90   prix d'or m'ont livr leur fureur mercenaire ;

J'ai su vous acqurir et leurs coeurs et leurs bras,

Leur prtant des transports qu'ils ne ressentaient pas,

L'intrt m'a soumis, ce que la foi, le zle,

leurs impressions ont pu trouver rebelle.

95   Par ces divers liens, par ces puissants ressorts,

De membres dsunis je n'ai form qu'un corps,

Qui plein de ce courroux dont l'ardeur vous enflamme,

Pour servir vos desseins semble avoir pris votre me,

Gondi, Nevers, Bussi, Tavanne, Desadrts,

100   Enivrs par devoir de l'amour des forfaits,

grands cris, leur nommant le Ciel et la Patrie,

Les premiers, leur tte, excitent leur furie ;

Et vous les allez voir.... mais ce courage altier

Ce front audacieux.....

HAMILTON.

Connais-moi tout entier :

105   Soumis au prjug, l'imbcile vulgaire

Repousse le flambeau dont la raison l'claire ;

Toujours de l'ignorance paississant la nuit,

Par de fausses lueurs il est toujours sduit;

Ne connaissant de Dieu que l'usage, et ses Prtres,

110   Il suit l'troit chemin fray par ses anctres;

De ses faibles aeux servile imitateur,

Catholique idoltre, aveugle adorateur ;

Courb sous notre joug, rampant dans la poussire,

Il n'ose s'lever jusques au sanctuaire ;

115   Pour lui tout est mystre, il craint de pntrer

Des secrets que nous seuls avons droit d'clairer ;

Esclave qu'asservit notre main souveraine

Il pense qu'avec nous, le Ciel forma sa chane ;

Que fuyant les grandeurs, l'ombre des autels

120   Nous vivons spars du reste des mortels;

Que ns pour la prire, et couverts d'un cilice  [ 3 Cilice : Ceinture de crin qu'on porte sur la peau par mortification. Porter le cilice. Affliger son corps de cilices et de jenes. [L]]

Nous consumons nos jours dans ce vil exercice :

Que le Ciel se fermant, s'ouvrant notre voix,

Lui fait grce ou justice au gr de notre choix ;

125   D'une main complaisante, et d'une me ingnue,

Baissant le voile pais qu'on jette sur leur vue,

Dans ce sommeil d'erreur se retenant plongs,

Ils se chargent de fers qu'eux-mmes ils ont forgs ;

Toujours prts nous croire, avides de merveilles ;

130   Nous fascinons leurs yeux, nous charmons leurs oreilles ;

Par de striles voeux, par des prodiges vains,

Nous subjuguons leurs coeurs, nous rglons leurs destins :

Tout ce qui les surprend ils l'appellent miracle,

Tout ce qui nous dictons ils le nomment oracle ;

135   Cachant leurs regards les traits que nous lanons,

Nous sommes innocents quand nous le paraissons :

Du soupon mme exempts, ce peuple n crdule

Ds que nous ordonnons, obit sans scrupule ;

C'est un corps qui soumis nos impressions,

140   Reoit avidement nos gots, nos passions ;

Ptrie notre gr, cette matire vile,

Ce limon sous nos mains prend d'une me docile,

D'un seul mot arrtant ou mouvant ses ressorts,

Nous pouvons retenir ou hter ses transports,

145   Et conservant toujours un heureux despotisme,

Y transmettre propos l'esprit du Fanatisme.

D'un sexe encor plus faible, idoles qu'il chrit,

Nous gagnons la fois son coeur et son esprit ;

Has, mais craints des Grands, et toujours redoutables,

150   Amis intresss, ennemis implacables,

levant jusqu'aux Cieux ceux que nous protgeons,

Plongeant dans les enfers ceux dont nous nous vengeons ;

Chefs sans camp, Rois sans trne, et Dieux de tous les hommes,

En tous lieux, en tout temps, voil ce que nous sommes.

155   Sachons donc profiter de cet heureux pouvoir,

Faisons briller tous deux le glaive et l'encensoir.

Faut-il qu'un seul instant Coligny vive encore ?

Ce n'est point son erreur, c'est lui seul que j'abhorre ;

Mon oeil jaloux, surprit, dans cet altier rival,

160   Des talents, dont l'emploi m'eut t trop fatal :

Je hais ce sang, ce nom aux Guises formidable ;

Voila tous les forfaits qui le rendent coupable :

Voila pour quel sujet j'ai d le condamner;

Il est craindre, enfin, comment lui pardonner?

BME.

165   Vous ne le craindrez plus, sa perte est assure,

Au couteau qui l'attend la victime est livre;

Cette nuit va bientt combler tous vos souhaits,

Mais du pied des autels faisant partir vos traits,

Contents de recueillir le fruit du parricide,

170   Laissez notre bras immoler ce perfide....

HAMILTON.

Non, mon coeur veut goter le crime tout entier,

Ce meurtre est un plaisir que je dois t'envier,

Qu'il me soit rserv.

BME.

Mais que dira la France

De voir un Prtre arm du fer de la vengeance ?

HAMILTON.

175   Loin de me condamner, sa voix m'applaudira  [ 4 L'esprit de Fanatisme s'tend si loin que dans la suite on mit au rang des Saints Jaques Clment, assassin de Henri III. [NdA]]

Entre ses nouveaux Saints elle me placera,

L'encens en mon honneur fumera dans ses Temples

Mes forfaits consacrs lui serviront d'exemples ;

Eh ! Ne connais-tu pas les droits et les fureurs,

180   Que la Religion permet ses vengeurs ?

Car de ce nom sacr je prtexte ma cause,

Je sais tout ce qu'il peut, et combien il impose ;

Qu'touffant, dtruisant tout sentiment humain,

Du coeur le plus sensible, il fait un coeur d'airain;  [ 5 Airain : Avoir un coeur d'airain, tre impitoyable. [L]]

185   Transforme l'homme mme en un monstre farouche,

Qu'hors ses noires fureurs rien n'meut et ne touche;

Laissons donc clater un zle imptueux,

Dchanons, lanons ces tigres furieux

Dont les rugissements nous demandent leur proie,

190   Et dans des flots de sang que leur rage se noie;

N'attendons pas, ami, que ses premiers transports

Soient refroidis, teints par de lches remords:

Enfants de l'habitude, ou plutt de la crainte,

Et qui d'un faible coeur nos yeux sont l'empreinte,

195   Saisissons des instants si chers mon courroux,

On ne vient point encor... je crains...

BME.

Que craignez-vous?

Je vous l'ai dj dit, ds que la nuit plus sombre,

Qui bientt en ces lieux va rpandre son ombre,

Aura vu s'clipser ces rayons expirants,

200   Vous verrez accourir les flots impatients,

D'un peuple de vengeurs qu'assemble un mme zle.

Mais couterez-vous l'ami le plus fidle ?

Car vous ne doutez pas que je vous sois li

Par des noeuds ternels qu'a serrs l'amiti ;

205   N, nourri sous vos yeux, ds ma plus tendre enfance,

Je vous fus dvou par la reconnaissance :

Oui, je n'ai d'autre Dieu que le seul Hamilton,

Souffrez qu'en votre sein je dpose un soupon,

Pensez vous chapper aux regards de la Reine,

210   Si ses yeux vont s'ouvrir votre perte est certaine...

HAMILTON.

Je saurai les fermer ; lev dans la Cour,

travers cette nuit je distingue le jour ;

Au milieu des prils j'appris longtemps vivre,

Longtemps j'ai parcouru les dtours qu'il faut suivre ;

215   Cette mer la vue offre un calme trompeur,

On ne peut y voguer qu'au gr de la faveur,

Souvent le moindre souffle en ride la surface,

Le bonheur trop rapide entrane la disgrce:

Le caprice du Peuple et la haine des Grands,

220   Sans cesse de l'envie y dchanent les vents :

J'ai su, Pilote adroit, chapp des naufrages,

Cder, ou faire tte diffrents orages;

Et m'assurant un port contre tant de rivaux,

Dtruire sourdement ou former des complots.

225   Cet art ne suffit point, ma politique habile,

Chaque jour tudie un art bien plus utile;

La science du coeur, j'en sonde les replis,

Dans ce livre profond sans cesse je relis.

Je connais Mdicis, pouse imprieuse,

230   Mre dnature et Reine ambitieuse   [ 6 Quelques Auteurs prtendent que Mdicis fit empoisonner Charles IX, et qu'elle dit au Duc d'Anjou, depuis Henri III, qui partait pour tre Roi de Pologne : Allez, mon fils, vous n'y serez pas longtemps. [NdA] ]

galant en un mot les plus fameux hros,

Si son coeur se montrant criminel propos

Selon le temps, savait se dcouvrir et feindre ;

Mais elle est femme, ami, ce trait doit te dpeindre

235   Les faiblesses d'un sexe, inhabile rgner,

Et qui ne ft jamais servir ni gouverner.

Trop faible pour porter le poids du diadme,

Tranant ses jours obscurs dans l'oubli de soi-mme,

Et docile instrument qu'elle emploie au forfait

240   Toujours enfant, son fils est son premier sujet.

Je ne te parle point d'un vil ramas d'esclaves,

Se disputant l'honneur de porter des entraves;

De ces indignes Grands, qui, plbiens des Cours,

De l'me de leur Roi sont anims toujours.

245   Veux-tu qu' tes regards, ouvrant mon me entire,

Je lve ce bandeau qui me cache au vulgaire :

Tu connais des humains les superstitions,

Ces prjugs puissants dont nous nous appuyons ;

Tu sais que de tout temps Paris flchit sous Rome,

250   C'est l que ces chrtiens difiant un homme,

Couchs dans la poussire attendent ses arrts,

Et pensent d'un Dieu mme entendre les dcrets :

Par lui, le Ciel strile, ou fcond en miracles,

Parat ou refuser ou rendre ses oracles ;

255   Son trne est un autel, ses armes l'encensoir,

Des voeux seuls ses combats, la fourbe son pouvoir;

D'un seul mot il teint ou rallume sa foudre,

Jout du droit sacr de punir et d'absoudre;

Et plus que les Csars tendant ses grandeurs,

260   Un Pontife asservit les esprits et les coeurs.

Quelle couronne gale un triple diadme,

Dont la Religion ceint le front elle-mme !

Bme, que cet clat me parat enchanteur !

L'orgueil de son poison vient enivrer mon coeur ;

265   Vois donc tous les transports o mon me s'gare,

Je dvore en secret l'honneur de la tiare.  [ 7 Tiare : Grand bonnet que porte le pape dans les grandes crmonies, et autour duquel sont trois couronnes d'or enrichies de pierreries, avec un globe surmont d'une croix. Les trois couronnes qui ont t ajoutes l'une l'autre en diffrents temps, marquent que l'autorit pontificale s'tend sur les trois glises, la militante, la souffrante et la triomphante. [L]]

Voila l'unique place o tendent mes souhaits,

La grandeur n'a pour moi que d'impuissants attraits,

Si le sort m'arrtant dans ma vaste carrire,

270   De ce Trne sacr me ferme la barrire.

BME.

ce suprme rang qui peut vous lever ?

HAMILTON.

Mdicis. C'est un prix qu'elle doit rserver

trente ans de travaux, de services, de brigues,

Dont mon heureuse adresse appuya ses intrigues :

275   Il me faut aujourd'hui flchir et demander,

Mais mon tour un jour je pourrai commander.

Le thtre s'obscurcit.

Dj l'obscurit dans ces murs nous devance,

Sur les pas de la nuit la victoire s'avance,

Que ma vengeance encor l'accuse de lenteur !

280   Ce temps ne vole point au gr de ma fureur ;

Par un nouveau signal htons le sacrifice,  [ 8 On fit bter d'une demi-heure la cloche du Palais par celle de Saint-Germain de l'Auxerrois. [NdA]]

Prcipitons l'instant marqu pour ce supplice;

Qui... mais j'entends du bruit... songe dissimuler

Les secrets qu'Hamilton vient de te rvler ;

285   Bme imite ma feinte, et changeant de langage,

Montrons-nous s'il se peut sous un autre visage;

Ces ombres, l'appareil que je dois dployer,

Un serment solennel dont les noeuds vont lier

Des mortels pleins dj de l'ivresse du crime,

290   Tout leur inspirera le courroux qui m'anime,...

Ils marchent vers ces lieux.....

SCNE III.
Hamilton, Beme, Nevers, Gondi, Bussi, Tavanne, Des Adrets, Les Conjurs.

HAMILTON.

dignes Citoyens,

Vous, qui seuls mritez le nom de vrais Chrtiens ;

Des vengeances d'un Dieu, Ministres respectables,

D'obir son gr vous sentez-vous capables ?

295   Fermes dans vos desseins saurez-vous triompher,

Des remords que le Ciel ordonne d'touffer ?

Promettez-vous enfin de venger son injure,

D'couter le devoir, de dompter la nature,

D'tre tout ce Dieu qui par un heureux choix,

300   Verse en vous ses fureurs et vous dicte ses lois.

NEVERS.

Nous brlons d'obir, parlez, que faut-il faire ?

HAMILTON.

Rpandre un sang scell du sceau de sa colre,

En abreuver vos coeurs, percer des ennemis

Ivres d'un fol orgueil, dans le crime endormis,

305   Enfoncer sans frmir dans le sein de ces tratres,

Des poignards consacrs par la main de vos prtres;

Fussent vos bienfaiteurs, vos amis, vos parents,

Je dirai plus encor, vos pres, vos enfants,

Levez le bras, frappez, point de remords de grce,

310   Faites des Reprouvs disparatre la race ;

L'Ange exterminateur volera devant vous,

Aiguisera les traits mousss sous vos coups ;

Et dans vous, ranimant ces dsirs magnanimes

De combattre, de vaincre et de punir les crimes

315   Arm du fer vengeur, lui-mme il frappera

Le sein de l'ennemi qui vous chappera.

touffez donc les cris d'une piti vulgaire,

Songez que vous n'avez d'ami, de fils, de pre

Que ce Dieu tout-puissant qui vous cra pour lui

320   Qui par ma bouche enfin vous commande aujourd'hui

Craignez de l'outrager par de lches faiblesses,

S'il ne peut vous toucher par de saintes promesses,

Que vous ne sentiez point le prix de ses bienfaits

Du moins de son courroux redoutez les effets :

325   mriter ses dons s'il ne peut vous contraindre,

Si vous ne l'aimez point apprenez le craindre ;

Apprenez que Sal, pour avoir balanc   [ 9 La maldiction dont Dieu, par la bouche de Samuel accabla Sal, pour avoir pargn Agag Roi des Amalcites. [NdA] ]

D'excuter l'arrt par ce Dieu prononc,

Pour avoir un moment manqu d'obissance,

330   Par d'affreux chtiments signala sa vengeance.

Que ds qu'on l'interroge on devient criminel.

BUSSI, aux Conjurs.

Amis, je crois entendre un nouveau Samuel.

DESADRETS.

Disposez de nos bras, disposez de notre me,

Que la Religion nous guide, nous enflamme,

335   Nous attendons de vous ces glaives assassins,

Instruments de la mort, qu'ont d bnir vos mains.

TAVANNE, tout troubl.

Pardonnez, de mes sens la faiblesse s'empare

Daignez me rassurer, me rendre assez barbare

Pour ne point couter de secrets mouvements,

340   Du prjug sans doute imbciles enfants ;

Une touchante voix au fond du coeur me crie,

" Arrte, malheureux... Quelle aveugle furie

Prcipite tes pas au devant des forfaits,

Te rend l'excuteur des plus affreux dcrets ?

345   Crois-tu servir le Ciel en gorgeant tes frres,

Qu'il reoive tes voeux, tes horribles prires,

Qu'il exige le sang de tes concitoyens ?

Connais mieux les devoirs, le Dieu des vrais Chrtiens,

Vois ses propres enfants dans ces tristes victimes...

350   Non, il n'est point de Dieu qui commande les crimes..."

Tel est mon dsespoir, mon trouble, mes combats,

Mlange de transports que je ne conois pas ;

Il semble que deux Dieux tour tour me matrisent,

Dans mon coeur, tour tour, renaissent, se dtruisent...

355   Dterminez mon me, arrachez moi ce coeur,

Qui frmit d'embrasser une juste fureur ;

Demandez ce Dieu que j'offense peut-tre,

Que de mes sentiments il se rende le matre ;

Que faire... Ciel...

HAMILTON.

Le fond du thtre s'ouvre et laisse voir des Autels sur lequel sont des poignards.

Tomber au pied de cet autel,

360   Implorer ton pardon, dsarmer l'ternel,

Qui sur tte impie et fait tomber sa foudre,

Si flchi par ma voix il n'eut daign t'absoudre ;

Par un heureux remords mrite ce pardon.

Aux autres Conjurs.

Vous, sacrs dfenseurs de la Religion,

365   Venez cet autel, dans les mains de Dieu mme,

Prt lancer par vous la mort et l'anathme;

Venez renouveler vos serments et vos voeux.

Ils approchent tous vers l'autel.

TAVANNE.

Oui, ce saint appareil a dessill mes yeux,

Un courage divin succde ma faiblesse;

370   Oui, la Religion de mes sens est matresse,

Ce coeur qu'elle affermit n'a plus rien de l'humain.

Il va prendre lui-mme sur l'autel un poignard.

Donnez, donnez un fer mon avide main...

HAMILTON, distribuant les poignards.

Baignez-vous dans le sang, c'est l l'unique offrande,

Qui soit digne du Ciel, et que le Ciel demande,

375   Armez-vous de ces traits que Rome a consacrs,

Ils ne pourront porter que des coups assurs ;

Baisez avec respect ces glaives homicides...

BUSSI.

Rgne notre Loi seule, et meurent les perfides !

NEVERS, se met genoux en posant une de ses mains sur l'autel, et de l'autre tenant son poignard.

Dieu qui nous connaissez, nous jurons genoux,

380   De vivre, de combattre, et de mourir pour vous

De la Divinit la foudre est le partage,

Tonnez, montrez-vous Dieu, dchirez cet ouvrage

Indigne de la main qui l'a daign former

De l'esprit des Martyrs venez nous animer,

385   Parmi ses saints vengeurs que la France nous nomme,

Et n'ayons de parents que les amis de Rome.

GONDI, mettant aussi sa main sur l'autel.

Partageant avec toi ces nobles sentiments,

Nous nous lions Dieu par les mmes serments.

BUSSI.

C'est trop nous arrter, amis, le temps s'coule,

390   L'heure fuit.

DESADRETS.

Courrons donc,

GONDI.

Frappons.

TAVANNE.

  Que le sang coule.

NEVERS.

Enveloppons ces murs de la nuit du trpas,

TAVANNE.

pouvantons Paris par des assassinats,

Et que la France enfin avouant nos conqutes,

Consacre ce grand jour par d'ternelles ftes....

HAMILTON.

395   Votre Roi vous remet les biens de ces proscrits,

D'une sainte vengeance ils sont le nouveau prix ;

Et celui qui du Ciel dispense les largesses  [ 10 Les Indulgences et Agnus Dei [NdA] ]

Vous promet son tour d'immortelles richesses,

Trsors que votre sang ne peut assez payer ;

Il prend un Crucifix sur l'autel et le leur montre.

400   Surtout, ce signal, sachez vous rallier ;

Des prtres d'Isral je suivrai les exemples,

Le sang dt-il souiller les marbres de nos Temples,

Nul asile mes coups n'opposera ses lois ;

Vous, allez... qu' la nuit tmoin de vos exploits,

405   Jaloux de cet honneur, l'astre du jour envie,

L'aspect du chtiment d'une secte ennemie

Obssez.

SCNE IV.
Hamilton, Bme.

HAMILTON, un crucifix d'une main, et un poignard de l'autre.

Et toi, digne ami d'Hamilton,

Au gr de mes transports sers mon ambition ;

Par ton exemple chauffe, aux meurtres, au carnage,

410   Ces organes grossiers o j'ai souffl ma rage ;

Sur tant d'esprits divers admire mon pouvoir,

Et combien de ressorts il m'a fallu mouvoir ;

Commenons par frapper de vulgaires victimes,

Sur un peuple essayons notre bras et nos crimes,

415   Et certains du succs revenons dans ces murs

Sur son chef orgueilleux porter des coups plus srs ;

Des noms les plus affreux que l'Univers me nomme,

Voila le seul chemin qui peut conduire Rome.

ACTE II

SCNE I.
Marcillac, Lavardin.

MARSILLAC.

Mon cher Lavardin, o courir, o trouver

420   Ce Hros malheureux que nous devons sauver ?

N'arracherons-nous point cette nuit de crimes,

La plus illustre, Ciel, de toutes les victimes ;

Dans ce massacre affreux envelopperais-tu

Celui qui des mortels a le plus de vertu ?

LAVARDIN.

425   Pour lui nous donnerions nos biens et notre vie,

Si d'avides bourreaux repaissant la furie,

Rassasiant des coeurs affams de forfaits,

Ils pouvaient de ses jours dtourner tant de traits,

Oui, pour le secourir, je suis prt tout faire.

MARSILLAC.

430   Si Coligny prit nous n'avons plus de pre ;

Mais, t'es-tu pntr de l'excs de nos maux,

As-tu bien contempl ces horribles tableaux,

Qui montrent quel point l'esprit humain s'gare,

Quand par Religion le coeur se rend barbare ;

435   Tes yeux sur ta famille attachant tous tes soins

Du comble des revers n'ont point t tmoins :

Il faut donc te tracer ces sanglantes images,

Cette nuit de terreurs, de meurtres, de ravages ;

Nos autels renverss, nos temples dmolis,

440   Sous leurs dbris brlants nos toits ensevelis ;

Le glaive tincelant, mille flambeaux funbres,

Par un jour plus affreux faisant fuir les tnbres.

La vengeance et la mort volant de toutes parts,

Nos frres massacrs aux pieds de ces remparts,

445   En criant ce Roi, qui loin de les entendre,

Tranquille, voit couler un sang qu'il sait rpandre ;

Peindrai-je tes regards tout un peuple acharn,

S'abreuvant de ce sang que Rome a condamn;

L'appareil des tourments que sa main nous apprte,

450   Le zle chaque instant grossissant la tempte,

D'innombrables soldats les flots sditieux,

Entranant le tumulte et le crime aprs eux;

Gondi, Nvers, Tavanne, et Desadrts, et Bme,

Au carnage anims, pousses par Guise mme,

455   gorgeant sans piti, leurs amis, leurs parents,

Au pied des saints autels de leur foi vains garants ;

Des meurtriers ardents, des troupes fugitives,

Des vieillards perdus prs des femmes craintives,

Des dbris entasss de morts et de mourants,

460   Sur les fils gorgs les pres expirants,

Dans les bras des poux les pouses tremblantes,

Les enfants dans le sein de leurs mres sanglantes,

Cherchant contre le glaive un asile assur,

Y trouvant le trpas qui leur est prpar ;

465   Leurs temples profans, la Seine ensanglante,

des crimes nouveaux la vengeance excite,

Paris enfin thtre, o toutes les horreurs

De la Religion consacrent les fureurs.

Cependant Mdicis pour frapper ses victimes,

470   Parat du haut du Louvre appeler tous les crimes ;

Ministres de sa haine et dignes de son choix,

Tous semblent accourir sa terrible voix :

D'un coup d'oeil elle arrte ou hte la furie:

De ce peuple chauff, plein de sa barbarie,

475   Des bourreaux fatigus ranime le courroux,

Et marque chacun d'eux la place de ses coups ;

Tout couvert de son sang, de poudre, de blessures,

Soubise en expirant a veng ses injures,

Ce peuple avide encor, mme aprs son trpas,

480   Dans son coeur palpitant lisait ses attentats;

Qui le croirait enfin ? Ce sexe n sensible  [ 11 Les Dames de la Cour de Mdicis, dignes de leur matresse, allrent voir le cadavre de Soubise. [NdA]]

Arrtait ses regards sur cet objet terrible.

Prodige de vengeance, il voulait loisir

Rassasier ses sens d'un si cruel plaisir.

485   Peut-il en goter d'autre auprs d'une matresse,

Dont l'exemple inhumain a sduit sa faiblesse ;

Aveugle en ses transports, sans vice, sans vertu,

Ce sexe par l'usage est toujours prvenu.

Ami, c'est encor peu de ces excs horribles

490   O se livrent des coeurs par devoir inflexibles,

C'est peu que ce Palais, la demeure des Rois,

Temple, o souvent par eux le Ciel dicta ses lois,

Soit en proie aux fureurs des plus vils fanatiques,

Que des traces de sang souillant ces saints portiques,

495   L'asile des humains devienne leur tombeau,

Le Roi... le Roi lui-mme est le premier bourreau...  [ 12 Charles IX tira lui-mme sur les Huguenots. [NdA] ]

LAVARDIN.

Lui ! Qui devrait plutt se montrer notre pre,

Ciel !

MARSILLAC.

Ami, le fils est digne de la mre,

Comme elle, des traits il sait garder la foi ;

500   Plus criminels encor que ce coupable Roi,

Ses lches favoris hautement applaudissent.

tant de cruauts dont tout bas ils frmissent ;

Et d'un Prince imbcile garant les transports,

De cette me incertaine cartent les remords.

LAVARDIN.

505   Tel est du courtisan la bassesse ordinaire,

L'ouvrage de ses Rois, en tout il les rvre ;

Du nom de Dieu souvent honore un vil humain

Qui doit tout son clat au nom de Souverain :

Du Trne o l'leva le sort ou la victoire,

510   Dans la nuit de la tombe entrane-t-il sa gloire ?

Son culte est aboli, ses autels renverss,

De la servile main qui les avait dresss.

Au Monarque nouveau consacrant d'autres temples,

Ces Grands d'une autre Cour adoptant les exemples,

515   Brisent l'antique idole, et foulent leurs pieds,

Les images du Dieu qui les avait crs.

MARSILLAC.

Les prtres nos yeux drobaient le nuage

Qui dans l'ombre du crime enfantait cet orage :

Apprends, Lavardin, leur dernier attentat,

520   Le comble des horreurs, la honte de l'tat :

Une croix la main ces monstres homicides,  [ 13 Les Prtres et les Moines couraient dans les murs de Paris exciter au carnage une vile populace. [NdA] ]

Applaudissent aux uns, nomment lches, timides,

Ces autres dont les bras sont indtermins;

On les entend crier Frappez, exterminez,

525   Ce sont des Factieux, ce sont des Hrtiques,

Leurs zls assassins montrez vous Catholiques;

Voyez les Cieux ouverts, les peuples ternels,

Dieu, qui jette sur vous des regards paternels;

Il ne veut d'autre encens, d'autres voeux, d'autre hommage,

530   Que la destruction d'un peuple qui l'outrage.

Ranims la voix de ces Prtres menteurs,

Soudain les meurtriers reprennent leurs fureurs ;

Plus barbares qu'eux tous, ces indignes Ministres,

De tant de trahisons seuls conseillers sinistres,

535   Rveillent la vengeance en attisent le feu,

Et sous des traits cruels dfigurant ce Dieu,

Voulant peindre la fois tous les crimes ensemble,

Ils en forment, hlas ! un Dieu qui leur ressemble !

Ces Pasteurs qu'autrefois on vit si bienfaisants,

540   D'un malheureux troupeau sont les loups dvorants.

Tyrans qui pour rgner sur ce peuple idoltre,

Soufflez dans tous les coeurs un zle opinitre,

En vain vous nous voulez imposer une loi,

Qui trahit les serments, la nature, la foi,

545   Vos crimes, ni le fer ne sauraient nous convaincre,

Et c'est par la vertu qu'on a droit de nous vaincre ;

Que d'autres sentiments viennent vous animer,

Annoncez-nous un Dieu que nous puissions aimer ;

Qui d'un gal amour chrisse ses ouvrages,

550   Voie en tous ses enfants autant de ses images;

Et si par un faux jour nos yeux sont gars,

Est-ce en nous gorgeant que vous les ouvrirez ?

LAVARDIN.

Ah ! Votre loi sans doute est la loi vritable,

Nous adorons un Dieu bienfaisant, quitable,

555   Eh! nous punirait-il quand matre de ce coeur,

Il claire ses pas, ou l'entrane l'erreur :

Peut-il nous accabler du poids de sa vengeance,

S'il nous rend criminels, mme avant la naissance ?

Non ; ce Dieu plus clment veut tous nous rendre heureux,

560   On n'est point dans l'erreur ds qu'on est vertueux.

MARSILLAC.

Entends les hurlements de ce monstre sauvage,

Dont la haine pour nous est un droit d'hritage ;

De ce peuple au carnage, chauff par devoir

De sa Religion tel est l'affreux pouvoir !

565   En vain de ce Dieu mme attestant la puissance,

Il l'a rendu garant d'une vaine alliance;

Sur la foi des Traits, nos frres endormis,

Livrs par le sommeil aux glaives ennemis,

De ses bras vont passer dans l'horreur des supplices,

570   Et de leur sang proscrit sceller tant d'injustices.

Hymen, dont les liens rassuraient notre sort,

Tes flambeaux sont pour nous les torches de la mort :

Nuit ! tant de forfaits drobe tes tnbres,

Laisse clairer au jour ces vengeances clbres.

575   Le bruit redouble... Ami quitterons-nous ces lieux,

En doutant des destins d'un vieillard malheureux ;

Bientt de ce palais on brisera les portes,

Bientt Guise, Hamilton, suivis de leurs cohortes,

Et du sang le plus pur teignant ces murs sacrs,

580   Vont rompre tous les noeuds qu'eux-mmes ils ont serrs.

De la foudre qui gronde loignons la menace,

D'un peuple de tyrans, allons braver l'audace;

Le fer que sur nos jours lve l'impit

Tombera pour frapper ceux qui l'ont excit...

585   O chercher Coligny dans ce dsordre horrible?

Ciel ! Comme nos bourreaux seriez-vous insensible ?

SCNE II.
Coligny, Marsillac, Lavardin.

COLIGNY dans l'enfoncement du Thatre, et sans voir Marsillac et Lavardin.

O portai-je mes pas... O suis-je... Quel rveil ?...

Quels cris se font entendre au milieu du sommeil ?...

Le trouble malgr moi de mon me s'empare...

MARSILLAC, sans voir COLIGNY.

590   Aurait-il succomb sous ce peuple barbare ?

COLIGNY.

Marsillac ! Lavardin ! Dans l'ombre de la nuit !

MARSILLAC, sans voir Coligny.

Courrons...

Voyant Coligny.

Fuyez, Seigneur, Mdicis nous trahit.

COLIGNY.

Que dites-vous.....

MARSILLAC.

Fuyez des mains meurtrires,

On rompt tous les serments, on gorge nos frres.

COLIGNY.

595   Ciel ! Expliquez-vous.

MARSILLAC.

  Nous sommes tous perdus,

Nos fortunes, nos jours aux tyrans sont vendus ;

La mort tend sur nous ses effroyables ailes,

De la flamme en tous lieux semant les tincelles

La vengeance grands cris appelle ses bourreaux,

600   Sous nos pas gars s'entrouvrent nos tombeaux.

Tout prit sous le fer, fils, poux, mre, fille,

Et nous ne sommes plus qu'une triste famille,

Qui ne voyant que vous en ce commun danger,

Ne sent que vos maux seuls et veut les soulager ;

605   Nous mourrons satisfaits si notre heureux courage

De vos jours menacs peut carter l'orage,

Venez, venez, Seigneur, fuyez de ce palais,

Drobez votre tte an comble des forfaits ;

D'un vulgaire grossier vous connaissez le zle,

610   Vous savez jusqu'o va son ardeur criminelle ;

Quand de Rome et des Rois sacrilge instrument,

Il joint le Fanatisme son aveuglement:

Quand il pense obir ce Dieu qu'il outrage,

Je crains sa pit plus encor que sa rage.

COLIGNY.

615   peine je respire... honte... trahison....

Souffriras-tu, grand Dieu, qu'on souille ainsi ton nom,

Amis... quoi!... Mdicis... est-elle si coupable !...

De tant de lchets son coeur serait capable ?

Mdicis....

LAVARDIN.

Ah ! C'est peu qu'on nous manque de foi,

620   Nous sommes immols des mains mmes du Roi !

COLIGNY.

Qu'entends-je ?

MARSILLAC.

De ces lieux que la foudre environne

Puissions-nous vous sauver... Fuyez tout vous l'ordonne...

Vivez, vivez, Seigneur, et laissez nous prir...

COLIGNY.

Vous tes donc les seuls qui sachiez mourir.

625   Est-ce vous qui parlez ?... Osez-vous mconnaitre,

Celui que votre choix daigna nommer pour matre ;

Vous ?... M'ordonner de fuir ?... moi ? Dans les combats,

M'a-t-on vu reculer l'aspect du trpas ?

Si quelquefois le sort trompa mon esprance,  [ 14 Coligny fut assez l'gal du Prince d'Orange [Charles Ier] pour le malheur, quoiqu'il ft comme lui habile capitaine. [NdA] ]

630   Avez-vous d jamais accuser ma vaillance ?

Cond m'a-t-il offert des exemples pareils ?

Cond m'eut-il donn de semblables conseils ?

Vous voulez que je vive, eh ! Qu'est-ce que la vie

Quand elle est rachete au prix de l'infmie ?

635   Vous craignez mon trpas, eh ! Qu'est-ce que la mort ?

Je n'y vois que la fin d'un dplorable sort.

Je n'ai qu'un jour vivre, secourir nos frres

Ainsi que soixante ans de travaux, de misres,

Il est tout pour vous seuls, ce jour est votre bien ;

640   Mon honneur, mon devoir seront toujours le mien :

Oui, pour vous, ranimant une froide vieillesse

Mon zle de mon bras rassurant la faiblesse,

Vous me verriez courir ds ce mme moment,

Vous dfendre, ou du moins mourir en vous servant ;

645   Mais dois-je de la Reine imitant le parjure,

Fouler comme elle aux pieds les lois et la nature ?

Je suis notre peuple, ils sont tous mes enfants ;

Mais, amis, avant tout je suis nos serments.

MARSILLAC.

Eh ! Quels sont ces serments quand une indigne Reine,

650   Aprs l'avoir forme en a rompu la chane ?

qui tenez vous donc votre parole ?

COLIGNY.

moi.

De moi-mme garant, je m'engageai ma foi,

Et Coligny toujours la vertu fidle,

Ne prend point pour exemple un coupable modle ;

655   Je cours Mdicis...

MARSILLAC l'arrtant.

  Vous courrez la mort.

COLIGNY.

Que je sauve ce peuple et je bnis mon sort.

LAVARDIN.

Et pour qui vivrait-il si vous perdez la vie ?

COLIGNY.

Pour vous, en qui le Ciel lui laisse sa patrie,

Dans vous je revivrai... Marsillac, Lavardin,

660   Adieu, je vais remplir mes voeux et mon destin ;

Moi-mme mes bourreaux je cours offrir ma tte

Ou dtourner les coups que leur main vous apprte.

MARSILLAC, voulant arrter Coligny, qui est sur le point de sortir.

Ah ! Seigneur... il m'chappe...

SCNE III.
Coligny, Teligni, Marsillac, Lavardin, Renel, Pardaillan, Querchi, suite de protestants, et tous les armes la main.

TELIGNI, l'pe la main, et s'opposant au passage de Coligny.

O courrez-vous, Seigneur ?

Allez-vous d'un vil peuple assouvir la fureur...

MARSILLAC, Lavardin.

665   Ami, c'est Teligni que le Ciel nous envoie !

TELIGNI, montrant son pe.

Ces armes jusqu' vous m'ont ouvert une voie...

COLIGNY.

Ah, cruel, dans quel sang, ce fer s'est-il plong ?

TELIGNI.

Je vis, et vous doutez si vous tes veng ?

COLIGNY.

Que dis-tu ?

TELIGNI.

Que mon bras et frapp Charles mme

670   Sans respecter en lui les droits du diadme...

Mais, que dis-je ces droits, l'ouvrage des vertus,

Les aurais-je outrags ? L'ingrat les a perdus.

COLIGNY.

Et vous tes mon fils ?... Quel horrible langage !

Malheureux, o t'entrane un aveugle courage ?

675   Sont ce l les leons que tu reus de moi ?

Charles est criminel, en est-il moins ton Roi ?

Est-ce toi de punir cet Illustre coupable ?

Quoique souill, son sang est toujours respectable ;

Prissent les sujets qui sur leurs Souverains

680   Portent sans s'tonner de sacrilges mains,

Laissons, laissons Rome enseigner ces maximes,

Elle est accoutume de semblables crimes.  [ 15 Personne n'ignore l'autorit absolu, que les Papes autrefois s'taient donns sur les Rois, on en a vu des exemples mmorables, et surtout sous le rgne de Henri III. et de Henri IV. etc. [NdA] ]

Connaissez-mieux la loi de vos concitoyens,

Soyons Hommes, mon fils, encore plus Chrtiens;

685   Plaignons ces malheureux, qui sduits par leurs prtres,

N'pargnent point en nous le sang de leurs anctres,

Dfendons-nous des coups, mais ne les portons pas,

Les vrais hros sont-ils ministres du trpas ?

Je vais de Mdicis arrter la furie,

690   Dans son coeur rappeler la nature bannie...

Vous retenez mes pas ?

TELIGNI, l'arrtant.

Vous voulez donc mourir ?

Vous ddaignez la main qui vient vous secourir ?

De quel nom dsormais faut-il que je vous nomme ?

Quoi, pour tre hros doit-on cesser d'tre homme ?

695   Mdicis, vous savez, redoute votre aspect,

Tout jusqu' vos vertus lui paratra suspect,

Au fer des meurtriers vous vous livrez vous-mme...

coutez par ma bouche un peuple qui vous aime,

Sur vos malheurs, vos yeux refusent de s'ouvrir ?

700   Quel funeste bandeau peut encor les couvrir ?

Loin de nous arrter au joug qui nous opprime,

Vous entranez nos pas sur les bords de l'abme,

Si le crime sur vous se consomme aujourd'hui,

Enfin, si vous mourez quel sera notre appui ?

705   Vos jours infortuns ne sont-ils pas les ntres

Nous voyons vos dangers, en connaissons-nous d'autres ?

Ah ! Mon pre... Ah, Seigneur... Laissez-vous donc toucher ?

Au coup qui vous attend laissez-vous arracher !

Vivez pour Teligni, vivez pour votre fille,

710   Pour tous ces citoyens qui sont votre famille,

Venez, suivez nos pas, que nous mettions vos jours

l'abri du pril qui s'approche toujours ;

Eh bien, puis-je obtenir la grce que j'espre,

Dans Coligny mes pleurs trouveront ils mon pre ?

715   tes genoux sacrs vois tomber Teligni...

Parle, enfin, qui des deux l'emporte....

COLIGNY, le regardant d'un oeil assur et se retirant.

Coligny.

MARSILLAC, voulant l'arrter.

Arrtez !... Arrtez !...

COLIGNY d'un ton assur.

Suis-je encor votre matre ?

Marsillac et Teligni restent interdits.

SCNE IV.
Teligni, Marsillac, Lavardin, Renel, Pardaillan, Querchi, Suite de Protestants les Armes la main.

TELIGNI.

Quelle est cette vertu que je ne puis connatre...

Je Je laisse chapper... Ce front majestueux

720   Enchane malgr moi mon bras respectueux.

Je ne puis lui fermer les chemins du supplice.

Tu veux donc, Dieu cruel, que Coligny prisse ?

PARDAILLAN.

Ah, serait-il encor pour des coeurs innocents,

Quand tout semble embrasser le parti des tyrans ?

MARSILLAC.

725   Osez-vous l'accuser de tant de perfidie ?

Toujours du chtiment l'injustice est suivie,

Et si ce Dieu vengeur diffre d'clater,

C'est pour mieux affermir les coups qu'il doit porter.

TELIGNI.

Ma valeur me soutient, si le Ciel m'abandonne,

730   L'appareil de la mort n'aura rien qui m'tonne :

Amis, par le remord le crime est abattu,

Mais l'intrpidit suit toujours la vertu.

Laissons nos tyrans l'usage de la plainte,

Ces regrets si honteux enfants par la crainte ;

735   Sachons de Mdicis tonner la fureur ;

Peut-elle de notre me abaisser la grandeur ?

En tombant sous ses coups, je veux qu'elle me craigne,

Que l'Univers m'admire, et non pas qu'il me plaigne.

RENEL.

De ces nobles transports tu nous vois tous remplis.

TELIGNI.

740   Si Coligny prit, c'est fait de Mdicis,

Du Roi mme... leur sang peut seul laver ce crime...

Ma vengeance demande une grande victime,

N'importe, aprs ma mort que la postrit

Me refuse l'honneur que j'aurai mrit,

745   Qu'aux yeux du monde entier je paraisse coupable,

Qu'il blme une action que je crois quitable,

Mon juge est mon devoir, lui seul peut prononcer

Un arrt, que mon coeur reoit sans balancer.

MARSILLAC.

Votre devoir ! Ciel... Mais Coligny sans doute

750   De la nature encor saura s'ouvrir la route..

Le glaive son aspect tombera de leurs mains,

La piti rentrera dans ces coeurs inhumains,

Le peuple...

TELIGNI.

Ignorez-vous son lche caractre,

L'espoir le fait parler, la crainte le fait taire,

755   Imbcile, volage et superstitieux,

N pour ramper toujours sous un joug odieux,

Prompt dans son amiti, mais plus prompt dans sa haine,

Il suit avec transport le penchant qui l'entrane ;

Ennemi mprisable, ainsi que faible ami,

760   Vertueux sans honneur, ou coupable demi,

Ces lions rugissants lancs par leurs prtres

Ne reconnaissent plus que ces indignes matres,

Eh, peut-on s'opposer de saintes fureurs ?

Coligny pense en vain adoucir nos malheurs,

765   Mais il ne revient point... l'horreur du bruit redouble...

Tout ne sert qu' nourrir mes soupons et mon trouble,....

claircissons la nuit qui couvre notre sort,

Il nous reste un espoir.

QUERCHI.

Eh, quel est-il ?

TELIGNI.

La mort.

ACTE III

SCNE I.
Coligny, Gardes.

COLIGNY.

On me retient captif. On m'arrte, et j'ignore

770   Si ma fille et mon fils tous deux vivent encore.

Mdicis veut jouir de ses cruels succs,

De son appartement on m'interdit l'accs,

Sur mes tristes destins tous gardent le silence !

Ne puis-je rien savoir...

UN GARDE.

Dans notre obissance

775   Sur leurs ordres craignant d'interroger nos rois,

Aveuglement soumis, nous recevons leurs lois,

Nous les excutons... La majest suprme

Doit tre nos regards l'image de Dieu mme;

C'est au matre frapper, au sujet de mourir,

780   Il ordonne, son gr nous savons obir,

Nous n'examinons point ses arrts respectables...

Vous tes criminels, ds qu'il vous croit coupables.

COLIGNY.

A d'autres sentiments me serais-je attendu ?

Tu parles en esclave ses tyrans vendu,

785   Mais pense en homme libre, et dans de tels monarques

Vois des plus vils humains les fltrissantes marques ;

Dans ces Rois, vois plutt des monstres criminels

Que leur impunit rend encor plus cruels.

Tu dis que dans leurs traits Dieu se fait reconnatre,

790   Eh, depuis quand ce Dieu se montre-t-il un tratre ?

Non, c'est par des vertus qu'ils en sont les portraits ;

Ils n'ont d'autres trsors que les coeurs des sujets :

Loin d'tre un assassin, le vrai Roi n'est qu'un pre,

Son trne est un autel o chacun le rvre ;

795   Et le peuple son tour par ses bienfaits soumis,

Au respect du sujet, unit l'amour du fils ;

Artisans de la fraude et ministres des crimes,

Ouvrez les yeux, voyez quelles sont vos victimes,

Quel sang tanche en vous cette soif des forfaits,

800   Lorsqu'au pied des Autels, dans ce mme palais,

Au milieu de ces murs qu'ont btis nos anctres,

l'aspect de ce Dieu par la voix de vos prtres

Vous prononcez l'arrt qui doit nous rassembler,

Tratres, c'est pour nous perdre, et pour nous immoler.

805   Quelle est donc votre loi ? La fourbe, l'avarice,

Les infidlits, le meurtre, l'injustice,

Par tous les attentats vos temples profanes,

Ce sont l les vertus, que vous nous enseignez !

Quels objets m'ont frapp ?... Quelle effroyable image !...

810   Rome, Mdicis, est-ce la vtre ouvrage ?

Sont-ce l vos traits, ces noeuds qu' vos autels

Avait forms la main des peuples immortels ?

Rome jadis la Reine et la mre du Monde,

Rome aujourd'hui martre, en tyrans si fconde,

815   Plus idoltre encor qu'aux temps de ses faux Dieux,

Offre leur successeur un encens odieux ;

Et sous des noms sacrs colorant sa vengeance,

Au rang de ses vertus n'a point mis la clmence.

C'en est fait, Mdicis rsolu ma mort,

820   Et je touche au moment qui va finir mon sort...

Ombres des grands Bourbons, vous mnes clbres  [ 16 Il veut parler des Conds. [NdA] ]

Qui de la nuit des temps percerez les tnbres,

Vous que la vertu seule affranchit jamais,

De ce nant honteux qui n'est d qu'aux forfaits,

825   Ne puis-je votre exemple aux champs de la victoire

Arroser de mon sang les palmes de la gloire,

Et de ce peuple ingrat me dclarant l'appui,

Quand il tranche mes jours, vivre et mourir pour lui ?

UN GARDE, ses Compagnons.

Cette grandeur m'tonne, hlas, un catholique

830   N'a jamais ressenti ce courage hroque,

L'erreur inspire-t-elle un pareil sentiment ?

La loi qui les condamne est dans l'aveuglement,

De tant de fermet si leurs coeurs sont capables,

Eux seuls sont innocents, et nous sommes coupables.

COLIGNY.

835   Pourquoi faut-il, Dieu, que l'acier des bourreaux,

En me frappant, ajoute l'horreur de mes maux,

Eh, ne puis-je moi-mme en m'arrachant la vie

Sauver un sang si pur de cette ignominie,

Et te rendre ce bien que j'ai reu de toi,

Il met la main sur la garde de son pe comme pour s'en frapper.

840   Sans attendre une mort trop indigne de moi...

Ah, pardonne, grand Dieu, j'offense ta justice,

Je laisse d'autres bras le soin de mon supplice,

Est-il tes regards quelque trpas honteux,

Lorsque l'on a pu vivre, et mourir vertueux.

Il s'assied.

SCNE II.
COLIGNY, Troupe de Conjurs arms de poignards.

Ils considrent Coligny qui les regarde tous d'un oeil fixe.

PREMIER CONJUR.

Aux gardes.

845   Sortez.

Aux autres Conjurs.

  Vous, c'est ici qu'il faut que vos courages

Se runissent tous, et vengent nos outrages,

Avanons... Qu'ai-je vu ?...

SECOND CONJUR.

Vous paraissez surpris...

Mais quel trouble mon tour accable mes esprits ?...

Par quel charme inconnu mes forces s'affaiblissent!

TROISIME CONJUR.

850   Notre haine chancelle, et nos coeurs s'amollissent,

Une invisible main s'oppose son trpas,

Vous vous taisez... Aucun ne rassure mon bras !...

QUATRIIME CONJUR.

Quand de mon propre sang ce poignard fume encore....  [ 17 Antoine de Clermont Renel fut massacr par Bussi d'Amboise son cousin. [NdA]]

Je te dsobis, mon Dieu que j'implore,

855   Rends moi donc ma fureur... Tous mes sens malgr moi...

Saisis d'tonnement, de respect, et d'effroi...

Quelle timidit trompe notre furie !

Songeons Mdicis, Rome, la patrie ;

Citoyens et vengeurs du Ciel et de l'tat

860   Est-ce nous de frmir pour cet assassinat ?

Allons.

Il lve le bras pour frapper et reste immobile.

COLIGNY.

Frappe.

QUATRIME CONJUR.

sa voix... retour inutile...

Quel est donc ce mortel... Je demeure immobile...

COLIGNY, prenant son pe, et la jetant leurs pieds

Craindriez-vous ce fer qui servit ma valeur,

Je le jette vos pieds, percez, voil mon coeur.

PREMIER CONJUR.

865   Ce n'est point un humain !

COLIGNY.

  L, vous devez ensemble

puiser les tourments que le crime rassemble,

Les supplices, la mort, rien ne peut me troubler,

J'ai vcu pour mon Dieu, je mourrai sans trembler,

SECOND CONJUR.

Eh quoi, ces novateurs comme nous sont des hommes.

870   Devons nous les punir aveugles que nous sommes !

Ah, je commence croire, et je n'en doute plus

Que la nature seule est mre des vertus.

TROISIME CONJUR.

Tu blasphmes... Ciel... Expions cette crainte,

Ranimons contre lui notre vengeance teinte,

875   Dtournons nos regards, qu'il meure de ma main...

Il va pour frapper Coligny en dtournant les yeux et laisse tomber le fer.

Quel Dieu vient m'arracher le poignard assassin !...

COLIGNY.

Faites votre devoir.... que vois-je, la nature

Dans vos coeurs incertains balance le parjure,

Me craignez-vous encor... Je n'ai d'autre soutien

880   Que cette fermet l'appui d'un vrai chrtien ;

Rome vous apprend-t-elle devenir sensibles,

Vous devez l'imiter... Montrez-vous inflexibles...

Mdicis vous l'ordonne, obissez, frappez,

Que de mon sang glac ces marbres soient tremps,

885   Heureux, si j'avais pu mourir pour ma Patrie,

Consacrer mon Roi les restes de ma vie,

Verser encor pour vous quelques gouttes de sang

Que l'ge et les combats ont lass dans mon flanc...

PREMIER CONJUR.

Ne pourrai-je garder mon courroux et ma haine ?...

890   Chaque mot, est pour nous une nouvelle chane...

En vain le har, Ciel tu veux m'animer...

Non, mon coeur te trahit... et ne peut que l'aimer;

COLIGNY.

Htez-vous donc... levez... levez vos mains parjures

Approchez,.. qui de vous rouvrira ces blessures...

Il dcouvre son estomac.

895   Ces coups, que j'ai reus en dfendant le sort

De ces mmes ingrats qui demandent ma mort ;

Qui de vous osera combler leur injustice,

Mdicis, Rome offrir ce sacrifice.

Ce bras dans les prils sauva vos Citoyens,

900   J'ai conserv leurs jours, ils attentent aux miens...

Pour vous, plus d'une fois j'ai prodigu ma vie,

Le Ciel veut que par vous elle me soit ravie,

Je n'en murmure point... je bnis mes destins...

Vous ftes mes enfants... soyez mes assassins...

905   Que d'un si tendre amour ma mort soit le salaire...

Embrassez-moi mes fils, souvenez-vous d'un pre

Qui jusques au tombeau vous soutint... vous chrit...

Qui vous pardonne encor les coups dont il prit...

Vous semblez reculer... quand la victime est prte...

910   Quand vos bras sont levs... parlez... qui les arrte...

PREMIER CONJUR.

Ta vertu.

SECOND CONJUR, en tombant ses pieds.

Nous cdons, tu l'emportes,

TROISIME CONJUR.

Nos coeurs

Vers toi sont entrans par des charmes vainqueurs,..

L'un se jette ses pieds, l'autre laisse tomber ses armes, celui-ci reste immobile, celui-l semble viter ses regards, et verser des pleurs, ensuite ils tombent tous ses genoux.

COLIGNY, les embrassant.

Attendrez-vous que Guise immolant sa victime,

Goutte l'affreux plaisir de consommer son crime,

915   J'aime mieux de vos mains recevoir le trpas.

J'implore ce bienfait... Ne l'obtiendrai-je pas,

Par ces retardements vous htez ma ruine,

En voulant m'pargner votre main m'assassine,

En ce moment aucun ne veut tre mon fils...

920   Aucun n'ose frapper... Tous sont mes ennemis...

PREMIER CONJUR.

Laisse nous t'adorer vieillard vnrable..

COLIGNY.

N'adorez que ce Dieu, lui seul est respectable...

Qu'avez-vous rsolu ?

SECOND CONJUR.

De t'admirer toujours.

TROISIME CONJUR.

De chrir tes vertus.

QUATRIME CONJUR.

De conserver tes jours....

Il se relve et court vers l'enfoncement du thtre.

925   Vis, pour nous pardonner, pour tre notre pre...

Viens, viens... qu' tes tyrans nous puissions te soustraire.

SCNE III.
Coligny, Hamilton, Tavanne, Bussi, Bme, Nevers, Gondi, Desadrets, Premire Troupe de Conjurs, Seconde Troupe de Conjurs arms aussi de Poignards, et tenant tous des flambeaux la main.

HAMILTON, un crucifix d'une main, et un Poignard de l'autre, et arrtant le quatrime conjurs.

Il n'chappera point leur juste fureur.

PREMIER CONJUR.

Ciel !

SECOND CONJUR.

Quel coup de foudre !

HAMILTON.

Ainsi, d'un Dieu vengeur,

Lches, vous trahissez les volonts suprmes ;

930   Invisible vos yeux, j'entendais vos blasphmes.

Vous mconnaissez Dieu, Dieu ne vous connat plus,

Allez, disparaissez du nombre des lus ;

De l'ange du trpas les armes menaantes,

Vous livrent pour jamais aux flammes dvorantes

935   Mprisables mortels, vous n'avez su servir,

Vous n'avez su frapper, apprenez mourir.

TROISIME CONJUR.

Eh bien nous prirons,.... eh, quelle loi si dure

Peut s'opposer aux lois que dicte la nature,

Quel est ce Dieu cruel qui peut nous ordonner

940   De coupables fureurs qu'il devrait condamner ?

C'est vous seuls inhumains, qui commandez ces crimes,

Voil, voil les Dieux dont on suit les maximes.

TAVANNE.

Je demeure interdit !

BUSSI.

Citoyens odieux

Quoi, ne craignez-vous point la colre des Cieux ?

HAMILTON, aux seconds Conjurs qui s'emparent des premiers.

945   Des enfants de Calvin, que ces lches complices  [ 18 Calvin, Jean (1509-1564) : Le second chef de la Rforme. S'tant plusieurs partisans de Luther, il embrasse rapidement les principes de la Rforme et commena en 1532 les propager dans Paris. Menac de prison il se rfugia Angoulme puis Genve o il crit L'Insitution chrtienne. Calvin se distinguait de Luther par une rvolution plus radicale, proscrivant tout culte extrieur et toute hirarchie. ]

Reoivent leur salaire au milieu des supplices.

COLIGNY, se levant, Hamilton.

Arrte.... sur moi seul puise ton courroux,

Mes destins sont remplis, j'ai mrit tes coups,

Mais pargne des jours qui te sont ncessaires ;

950   Le sang qu'on va rpandre est celui de tes frres;

La nature en ton coeur rclame encor ses droits,

Ne sois point Catholique, et sois homme une fois.

HAMILTON.

Qu'on les entrane, allez.

PREMIER CONJUR, Coligny.

Sur nous jetez la vue.

COLIGNY, aux premiers Conjurs.

Oseriez-vous m'aimer quand c'est moi qui vous tue.

Hamilton.

955   Enfin vous triomphez, je cde, et leur malheur,

Jusqu' vous supplier peut abaisser mon coeur ;

Je vois tout du mme oeil, mon bonheur, ma disgrce,

C'est de vos Citoyens dont j'implore la grce,

Songez que Coligny l'attend vos genoux,

960   Pour la premire fois j'ai flchi devant vous.

HAMILTON, sans regarder Coligny aux Conjurs qui emmnent les premiers.

Sortez, que par leur mort expiant leurs offenses,

Ils fassent redouter les divines vengeances.

COLIGNY, reprenant sa place, et s'adressant aux premiers Conjurs.

Allez, souvenez-vous que vous tes Chrtiens.

PREMIER CONJUR, en se retirant.

Ciel, termine nos jours, mais conserve les siens.

SCNE IV.
Coligny, Hamilton, Tavanne, Bussi, Bme, Nevers, Gondi, Desadrets, Suite des seconds Conjurs.

HAMILTON.

965   Enfin voici le jour nos voeux si propice,

O ton sang va du Ciel apaiser la justice,

Satisfais ce Dieu dont la voix t'a proscrit,

C'est lui qui par nos mains t'accable et te punit,

C'est lui qui de l'erreur confond la vaine audace,

970   Tremble, ce Dieu jaloux ne sait point faire grce.

COLIGNY.

Si je l'offense, hlas, il peut me dtourner,

De l'abme ou sa main se plat m'entraner.

Voudrait-il me tromper, me conduit-il au crime

Afin d'avoir le droit de frapper sa victime ?

975   Arbitre de ce coeur qu'il devait enseigner,

Ne l'aurait-il cr que pour le condamner ?

Et seriez-vous les seuls que le Ciel ait fait natre

Pour tre aims d'un Dieu qu'un autre et pu connatre?

Non, cet aveugle choix ne convient qu'aux mortels,

980   Il dispense chacun ses bienfaits ternels ;

Il fait plus, il pardonne, et ce Dieu moins svre,

A pour tous ses enfants des entrailles de pre,

Il voit tous les humains avec les mmes yeux,

Et ce n'est point l'erreur qui les rend odieux ;

985   J'adore en expirant les coups dont il me frappe,

Mais le crime jamais ses regards n'chappe ;

Il lit au fond des coeurs, un coup d'oeil lui suffit

Pour percer les horreurs de cette paisse nuit :

Il voit tout d'un coup d'oeil, son flambeau redoutable

990   claire des forfaits l'abme impntrable,

Et rpandant sur eux les traits de sa clart

Fait d'un nouvel clat briller la vrit ;

Mais parle, des esprits qui t'a nomm le matre ?

Qui t'ordonne en ce jour d'tre un parjure, un tratre ?

HAMILTON.

995   Ma loi... mais est-ce moi de me justifier,

Victime qu' l'autel je vais sacrifier,

Penses tu m'chapper ? Quel sera ton refuge ?

Est-ce au coupable enfin d'interroger son Juge,

Meurs, voila ma rponse... opposer vos refus !

Tandis que Coligny parle Hamilton veut engager chaque conjur le tuer, et tous semblent le refuser.

1000   L'honneur de l'immoler ne vous touche donc plus...

COLIGNY.

D'un Juge tel que toi l'arrt est la rplique,

des preuves ainsi rpond un Catholique,

La vengeance toujours accompagna l'erreur,

Et la loi vritable enseigne la douceur.

1005   Rome d'un Dieu de paix annonce les maximes,

Rome d'un Dieu de sang nous tales les crimes,

De ses faux Dieux, hlas, il a les attributs,

Et le Dieu des Chrtiens est le Dieu des vertus ;

Je ne reconnais point ses marques profanes.

Hamilton continue toujours presser les Conjurs tuer Coligny.

1010   Ces Prtres qui du Ciel se disent les organes :

Eh quoi, n'tes vous plus que de vils assassins

Qui sous un nom sacr dtruisez les humains ?

Ministres des autels, est-ce vous de rpandre

Le sang des malheureux que vous devez dfendre ?

1015   Et sommes-nous encor dans ces temps odieux

O cet encens s'offrait de barbares Dieux ?

Ta loi t'a command de massacrer tes frres,

La ntre nous donna des sentiments contraires;

Ce qui nous promettait des jours moins orageux,

1020   Tout couvre nos destins de nuages affreux ;

Nous t'avons relev, tu veux notre ruine,

Nos bras t'ont dfendu, le tien nous assassine ;

J'ai fait ce que l'honneur semblait me commander,

Rome a trahi sa foi quand j'ai d la garder,

1025   Mais notre loi l'emporte encor sur l'honneur mme,

Nos Hros sont Chrtiens ; elle veut que je t'aime,

Et que baisant la main qui me perce le coeur

Je t'embrasse aujourd'hui comme mon bienfaiteur...

HAMILTON, comme Coligny se lve pour l'embrasser, recule, parat tonn et baise le crucifix.

Mon Dieu... ne permets pas que cette me inflexible...

1030   Pour un vil reprouv se dclare sensible,

Il lve le crucifix, et le montre aux Conjurs.

Amis, de votre matre entendez vous la voix ?

De ce chef immortel reconnaissez les lois,

C'est lui qui dans ce jour s'explique par ma bouche,

Abaissez sous vos coups cette grandeur farouche,

1035   Que son trpas apprenne aux sicles venir

Que s'il outragea Rome, elle a su le punir....

Aux Coujurs.

Quoi.. vous tardez encor frapper un coupable ?

TAVANNE.

Non, de tant de vertu je ne suis point capable...

Ce silence... ces yeux... cette tranquillit...

1040   Ce front o la douceur rgne avec la fiert...

Ces cheveux blancs... les traits d'une auguste vieillesse...

Tout s'arme contre nous... pour lui tout s'intresse....

Ne pouvons-nous du moins pargner ce vieillard ?...

HAMILTON, Bussi.

Toi, sois plus courageux, Dieu conduit ton poignard.

COLIGNY.

1045   Ah, laisse l ce Dieu, ton vrai juge et le ntre,

Dis plutt ta fureur, tu n'en connais point d'autre.

HAMILTON, Bussi.

Dans ton coeur quelle voix fait taire le devoir ?

BUSSI.

Les remords, et je cde son juste pouvoir...

Si Mdicis et Rome ordonnent qu'il prisse,

1050   Qu'ils chargent d'autres bras du soin du sacrifice.

HAMILTON.

l'aspect d'un vieillard lches vous reculez,

Quand d'indignes parents sont par vous immols ?...

Malheureux, qui n'osez vous montrer Catholiques,

Aux autres Conjurs.

Le Ciel vous met au rang de ces vils hrtiques,

1055   Fuyez loin de ses yeux, la foudre va partir,

Il vous recompensait, il saura vous punir.

Bme.

ses ordres divins comme eux es-tu rebelle,

Mrite seul ses dons,... sois seul Chrtien fidle ;

En montrant Coligny.

Qu'il meure.

TAVANNE.

Je frmis... Ciel, tu tonnes en vain,

1060   Je ne puis soutenir ce spectacle inhumain.

HAMILTON, Bme qui s'approche en tremblant pour poignarder Coligny qui lui montre son estomac.

Tu trembles ?

BME.

Rassurez ma fermet craintive.

COLIGNY, prt d'tre tu par Bme.

Dieu, dans ton sein reois mon me fugitive.

HAMILTON.

Mprisable ennemi qu'il a d condamner

Que peux tu contre nous encor ?...

COLIGNY.

Te pardonner.

Bme dtourne les yeux, frappe Coligny, et tous les Conjurs saisis d'horreur, fuient ce spectacle, affreux, Hamilton seul le regarde avec joie.

SCNE V.
Coligny, Hamilton, Bme.

HAMILTON, aux Conjurs qui fuyent.

1065   Lches, o courez-vous !...

BME, Hamilton aprs avoir donn un coup Coligny.

  La vengeance est servie,

Il ne te reste plus qu' m'arracher la vie !

Monstre d'impit, tu me fait trop d'horreur...

J'emporte mes bourreaux dans le fond de mon coeur.

Il jette son poignard aux pieds d'Hamilton et sort avec prcipitation.

SCNE VI.
Hamilton, Coligny.

HAMILTON.

Va, servile instrument, qui se refuse aux crimes,

1070   Je saurai te briser, te joindre mes victimes,

Ta mort m'assurera d'un secret ternel,

Considrant Coligny expirant.

Aurait-il dans son sein port le coup mortel ?...

Mon perfide ennemi pourrait revivre encore...

Il donne un coup de Poignard Coligny.

Reportons le trpas dans ce coeur que j'abhorre...

Il le regarde encore.

1075   Il n'est plus, et je vis, sur ce premier dgr,

Mon pouvoir chancelant est enfin assur.

SCNE VII.
Coligny, Teligni, Pardaillan, suite de Protestants les armes la main.

TELIGNI, bless port par des soldats, et dans l'enfoncement du Thatre, et s'appuyant sur Pardaillan.

Soutiens mes pas tremblants... qu'aux genoux de mon pre,

J'attende que le Ciel puise sa colre,

Il approche, et croit que Coligny est chapp aux assassins.

Il vit, je suis heureux... Ah Barbares.... Quel sang ?...

Il aperoit la terre inonde de sang.

1080   Avanons.... c'est le sien qui coule de son flanc...

crime... dsespoir... monstre que j'abhorre...

Aide-moi... Pardaillan... que je l'embrasse encore,

Mon pre ne vit plus...

Il embrasse Coligny qui semble ne plus respirer.

PARDAILLAN.

Ah mon matre... Ah cruels...

Seigneur... loignons-nous de ces lieux criminels,

1085   Venez....

Coligny jette un soupir.

TELIGNI.

  Qu'ai-je entendu.... Dieu, serait-il possible ?

Vain espoir qui rendez ma douleur plus sensible ?

Il semble respirer.... et ses yeux entrouverts...

Des ombres de la mort cessent d'tre couverts...

Mon pre... Coligny...

COLIGNY, parat sortir d'un profond assoupissement.

Quelle voix me rveille ?...

TELIGNI.

1090   Pardaillan... Dois-je en croire une heureuse merveille...

Il vivrait ?...

COLIGNY.

Qui m'appelle ?... Et quels objets confus

S'envolent tout  coup de mes sens perdus !...

De mes yeux presque teints la dbile paupire

Une seconde fois se rouvre la lumire.

Coligny croit que ce sont encor ses assassins.

1095   Barbares... Craignez-vous que le fer assassin

Ait mal servi le bras qui m'a perc le sein...

Et n'est-ce pas assez que Coligny prisse...

Rome a-t-elle invent quelque nouveau supplice ?...

TELIGNI.

Que dites-vous, mon pre...

COLIGNY, reconnoissant son gendre.

mon cher Teligni...

1100   Mon fils, tu viens fermer les yeux de Coligny,

Je gote le bonheur que le Ciel me renvoie

Pour la dernire fois il veut que je te voie,

Je meurs... mais tu vivras...

TELIGNI.

Non... J'expire avec vous...

Seigneur, un fils mourant embrasse vos genoux.

COLIGNY, apercevant la blessure de Teligni.

1105   O suis-je... Ah malheureux... Ah tratres... Quand j'expire...

Lorsque j'arrive, hlas, au seul terme o j'aspire,

Quand je reviens au jour par un dernier effort

C'est pour sentir les coups d'une nouvelle mort...

TELIGNI.

Votre fille vivra... leurs parricides armes

1110   Seigneur, ont respect ses vertus, et ses charmes...

COLIGNY.

Mon fils... Mon Dieu... Je meurs.

Coligny expire.

TELIGNI, Pardaillan.

te-moi de ces lieux,

Drobe mes regards ces objets odieux...

Pour toi... Si le destin permet ton courage

D'effacer, de punir un trop sensible outrage

1115   Vis, mais pour te venger, nous, ton honneur, ta loi,

Un soupir qui t'chappe est un crime pour toi.

Il lui donne ce qui sert d'appareil la plaie.

Prends ce voile sanglant, le seul bien qui me reste,

Va, porte mon pouse un prsent si funeste,

D'un malheureux amour c'est le gage nouveau,

1120   Qu' nos braves amis il serve de drapeau,

Ils y liront l'arrt qu'a dict la vengeance,

Leur devoir est crit ct de l'offense.

Ce sang dans les combats ranimant leur valeur,

D'un peuple audacieux confondra la fureur,

1125   Vous le verrez plir ? L'aspect d'une image

Qui lui retracera son crime et votre outrage,

Le Ciel qui contre nous s'est montr leur soutien

Dans leur sang criminel effacera le mien,

Il remet vos bras le soin de la rpandre,

1130   Voil votre rempart... Songez le dfendre,

Partout servant de guide vos fameux exploits,

Mon ombre ses vengeurs imposera des lois,

Partout je vous suivrai... mes cendres rallumes

Feront voler leurs feux au sein de vos armes ;

1135   Toujours sortant vainqueur de la nuit du trpas

Vous me verrez toujours l'me de vos combats,

Et de Rome branle avanant la ruine

Lui rendre tous les coups dont elle m'assassine.

UN PROTESTANT.

Que nos derniers amis, que nos derniers enfants

1140   Soient dignes hritiers de vos ressentiments ;

Qu'ils jurent tous Rome une haine immortelle,

Ce sont l tous les voeux que nous formons pour elle.

PARDAILLAN.

Il succombe ses maux, amis, s'il en est temps,

Sauvons-le, mnageons ces prcieux instants,

1145   Mais si le Ciel jaloux des vertus d'un grand homme,

En terminant ses jours combat encor pour Rome,

Rassurons-nous.... ce sang doit vous encourager,

Rome osa le verser.... vous.... osez le venger.

 


.


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Notes

[1] Coligny avait remplac le Prince de Cond dans le Parti Protestant. [NdA]

[2] Hydre de Lerne : serpent monstrueux n de Typhon et d'Echidna, sjournait dans les eaux du lac de L'Herne en Argolide. Il avait sept ttes, et chacune repoussait mesure qu'on la coupait, moins qu'on ne brult immdiatement la plaie. Hercule en dlivrera la terre, c'est un de ses douze travaux. [B].

[3] Cilice : Ceinture de crin qu'on porte sur la peau par mortification. Porter le cilice. Affliger son corps de cilices et de jenes. [L]

[4] L'esprit de Fanatisme s'tend si loin que dans la suite on mit au rang des Saints Jaques Clment, assassin de Henri III. [NdA]

[5] Airain : Avoir un coeur d'airain, tre impitoyable. [L]

[6] Quelques Auteurs prtendent que Mdicis fit empoisonner Charles IX, et qu'elle dit au Duc d'Anjou, depuis Henri III, qui partait pour tre Roi de Pologne : Allez, mon fils, vous n'y serez pas longtemps. [NdA]

[7] Tiare : Grand bonnet que porte le pape dans les grandes crmonies, et autour duquel sont trois couronnes d'or enrichies de pierreries, avec un globe surmont d'une croix. Les trois couronnes qui ont t ajoutes l'une l'autre en diffrents temps, marquent que l'autorit pontificale s'tend sur les trois glises, la militante, la souffrante et la triomphante. [L]

[8] On fit bter d'une demi-heure la cloche du Palais par celle de Saint-Germain de l'Auxerrois. [NdA]

[9] La maldiction dont Dieu, par la bouche de Samuel accabla Sal, pour avoir pargn Agag Roi des Amalcites. [NdA]

[10] Les Indulgences et Agnus Dei [NdA]

[11] Les Dames de la Cour de Mdicis, dignes de leur matresse, allrent voir le cadavre de Soubise. [NdA]

[12] Charles IX tira lui-mme sur les Huguenots. [NdA]

[13] Les Prtres et les Moines couraient dans les murs de Paris exciter au carnage une vile populace. [NdA]

[14] Coligny fut assez l'gal du Prince d'Orange [Charles Ier] pour le malheur, quoiqu'il ft comme lui habile capitaine. [NdA]

[15] Personne n'ignore l'autorit absolu, que les Papes autrefois s'taient donns sur les Rois, on en a vu des exemples mmorables, et surtout sous le rgne de Henri III. et de Henri IV. etc. [NdA]

[16] Il veut parler des Conds. [NdA]

[17] Antoine de Clermont Renel fut massacr par Bussi d'Amboise son cousin. [NdA]

[18] Calvin, Jean (1509-1564) : Le second chef de la Rforme. S'tant plusieurs partisans de Luther, il embrasse rapidement les principes de la Rforme et commena en 1532 les propager dans Paris. Menac de prison il se rfugia Angoulme puis Genve o il crit L'Insitution chrtienne. Calvin se distinguait de Luther par une rvolution plus radicale, proscrivant tout culte extrieur et toute hirarchie.

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