L'HÔTE ET L'HÔTESSE

DIVERTISSEMENT

AN IX. 1801

Voltaire

À PARIS, de L'IMPRIMERIE ET DE LA FONDERIE STÉRÉOTYPES de PIERRE DIDOT, L'AÎNÉ, ET DE FIRMIN DIDOT.


Texte établi par Paul FIEVRE, décembre 2017

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 31/08/2018 à 22:04:32.


LETTRES À M. DE CROMOT,

Surintendant des finances de Monsieur, frère du roi , qui avait demande à Monsieur de Voltaire un petit divertissement pour la fête queMonsieur a donnée à la reine, à Brunoy, en 1776.

LETTRE PREMIÈRE

Ferney, 20 septembre 1776.

MONSIEUR,

En me donnant la plus agréable commission dont on pût jamais m'honorer, vous avez oublié une petite bagatelle, c'est que j'ai quatre-vingt deux ans passés. Vous êtes comme le dieu des jansénistes, qui donnait des commandements impossibles à exécuter ; et, pour mieux ressembler à ce dieu-là , vous ne manquez pas de m'avertir qu'on n'aura que quinze jours pour se préparer : de sorte qu'il arrivera que la reine aura soupé avant que je puisse recevoir votre réponse à ma lettre.

Malgré le temps qui presse, il faut, monsieur, que je vous consulte sur l'idée qui me vient.

Il y a une fête fort célèbre à Vienne, qui est celle de l'Hôte et de l'Hôtesse : l'empereur est l'hôte, l'impératrice est l'hôtesse: ils reçoivent tous les voyageurs qui viennent souper et coucher chez eux , et donnent un bon repas à table d'hôte. Tous les voyageurs sont habillés à l'ancienne mode de leurs pays ; chacun fait de son mieux pour cajoler respectueusement l'hôtesse ; après quoi tous dansent ensemble. Il y a juste soixante ans que cette fête n'a pas été célébrée à Vienne ; monsieur voudrait-il la donner à Brunoy ?

Les voyageurs pourraient rencontrer des aventures : les uns feraient des vers pour la reine ; les autres chanteraient quelques airs italiens ; il y aurait des querelles, des rendez-vous manqués, des plaisanteries de toute espèce.

Un pareil divertissement est, ce me semble, d'autant plus commode, que chaque acteur peut inventer lui-même son rôle, et l'accourcir ou l'allonger comme il voudra.

Je vous répète, Monsieur, qu'il me parait impossible de préparer un ouvrage en forme pour le peu de temps que vous me donnez ; mais voici ce que j'imagine : je vais faire une petite esquisse du ballet de l'Hôte et de l'Hôtesse ; je vous enverrai des vers aussi mauvais que j'en faisais autrefois ; vous me paraissez avoir beaucoup de goût, vous les corrigerez, vous les placerez, vous venez quid deceat, quid non.

Je ferai partir, dans trois ou quatre jours, cette détestable esquisse dont vous ferez très aisément un joli tableau ; quand un homme d'esprit donne une fête, c'est à lui à mettre tout en place.

Vous pourriez, à tout hasard, Monsieur, m'envoyer vos idées et vos ordres ; mais je vous avertis qu'il y a cent vingt lieues de Brunoy à Ferney. Je vous demande le plus profond secret, parce qu'il n'est pas bien sûr que dans quatre jours je ne demande l'extrême-onction, au lieu de travailler à un ballet.

J'ai l'honneur d'être avec respect et nue envie, probablement inutile, de vous plaire, etc.

LETTRE II.

Ferney, 22 septembre 1776.

Si vous approuvez, Monsieur, l'idée du divertissement que je vous propose, il vous sera très aisé d'y mettre tous les agréments et toutes les convenances dont il est susceptible ; vous verrez que le canevas peut être étendu ou resserré à volonté.

Je ne crois pas que cette fête exige de grandes dépenses, et qu'elle soit d'une difficile exécution. Je sens bien, Monsieur, que je vous ai mal servi ; mais j'ai déjà eu l'honneur de vous dire qu'il y a bien des années que je suis au monde, et je n'ai pas mis vingt-quatre heures à vous obéir. Si je n'ai pas rencontré votre goût, je vous prie de me pardonner : je ne crois pas qu'il y ait de cuisinier en France qui puisse faire un bon souper à cent vingt lieues des convives. Je suis d'ailleurs un cuisinier qui n'a plus ni sel ni sauce ; je n'avais que l'envie extrême de mériter la confiance dont vous m'honoriez : or cela ne suffit pas pour que MONSIEUR fasse bonne chère. Permettez-moi seulement de vous demander le secret, de peur que mon menu ne soit décrié dans la bonne compagnie.

J'ai l'honneur d'être, etc.

LETTRE III.

Ferney, 10 octobre 1776.

Loin de prendre, monsieur, la liberté de vous envoyer de cent vingt lieues l'esquisse d'une fête pour un palais et des jardins que je ne connais pas, je devais vous écrire. Si vous voulez voir un beau saut, faites-le. Vous me faites voir que vous savez admirablement profiter des temps , des lieux, et des personnes : votre disposition est charmante ; tout est varié et brillant.

Si vous voulez de mauvais vers et de plates chansons pour vos personnages, en voilà ; mais je vous supplie, monsieur, de ne pas déceler un pauvre vieillard de quatre-vingt-deux ans passés, très malade, qui meurt en faisant des chansons. Il n'y a point de ridicule quand on vous sert, mais c'en est un très grand de vous servir si mal.

Baucis et Philémon, s'adressant au roi et à la reine, ou à Monsieur et à Madame.

Baucis et Philémon sont votre heureux modèle ;

Ils s'aimaient, ils étaient tous deux

Aussi tendres que généreux.

Que fit le ciel pour le prix de leur zèle ?

À quels heureux destins étaient-ils réservés ?

Le ciel leur accorda les dons que tous avez.

Les Bohémiens chantent au roi et à la reine.

Autrefois dans ces retraites,

Nous disions à contre-temps

La bonne aventuré aux passants ;

Mais c'est vous qui la faites.

Nous étions les interprètes

Du bonheur qu'on peut goûter :

Nous n'osons plus le chanter ;

Car c'est vous qui le faites.

À Monsieur et à Madame, qui veulent se faire dire leur bonne aventure : une Bohémienne regarde dans leur main.

Ma belle dame,

Mon beau monsieur,

Je lis dans votre âme ;

Je vous sais par coeur.

La belle nature

Forma votre humeur ;

De vos frères le bonheur

Est votre bonne aventure

Pour Monseigneur et Madame Comtesse d'Artois.

Je vous en dirai tout autant.

Pour vous, mon prince, allez toujours gaiement,

Gaiement, gaiement.

Vous plairez toujours, je vous jure ;

Et je vous prédirai souvent

Une bonne aventure.

Le chevalier de la reine peut chanter ou réciter :

Jadis de Bradamante on me vit chevalier ;

On la croyait alors une beauté parfaite;

Et moi, très fidèle guerrier,

Je la quittai pour Antoinette,

Ce nom n'est pas, dit-on, trop heureux pour les vers

Mais il le sera pour l'histoire :

Il est cher à la France, il l'est à l'univers ;

Sitôt qu'on le prononce, il appelle a la gloire

Les plus brillants esprits et les plus fiers vainqueurs.

Quand on est gravé dans les coeurs,

On l'est dans l'avenir au temple de mémoire.

On peut écrire au-dessus du buste de la reine :

Amours, grâces, plaisirs, nos fêtes vous admettent.

Regardez ce portrait, vous pouvez l'adorer ;

Un moment devant lui vous pouvez folâtrer :

Les vertus vous le permettent.

Je soupçonne toujours que mes sottises arriveront trop tard. Vous êtes aussi le premier qui ait commandé son souper si loin de chez soi : votre souper sera excellent sans que je m'en mêle. Je suis trop heureux que cette aventure m'ait procure donneur d'être en quelque relation avec un homme de votre mérite.

Je suis, etc.


PERSONNAGES

L'ORDONNATEUR.

LE MAÎTRE D'HÔTEL.

LE CHINOIS.

LE TARTARE.

L'ESPAGNOL.

L'ITALIENNE.

L'ALLEMAND.

LE CHANTEUR.

LE SOUVERAIN DES GÉNIES.

Transcrit depuis le Tome XII du Théâtre de Voltaire, Paris, Pierre Didot et Firmin Didot, An IX. (1801). pp 139-152


L'HOTE ET L'HOTESSE,

Au fond d'un salon très bien décoré on voit les apprêts d'un festin. La symphonie commence, et l'ordonnateur chante.

I.

L'ORDONNATEUR.

Allons, enfants, à qui mieux mieux ;

Jeunes garçons, jeunes fillettes,

Dépêchez, préparez ces lieux ;

Trémoussez-vous, paresseux que vous êtes.

5   Mettez-moi cela

Là ;

Rendez ce buffet

Net ;

Songez bien à ce que vous faites.

10   Allons, enfants, etc.

     

Il faut que tous les curieux

Soient bien traités dans nos guinguettes.

Mettez-moi cela

Là ;

15   Rendez ce buffet

Net.

     

Que tous les étrangers soient reçus poliment,

Chevaliers, écuyers, jeunes, vieux, femme, fille ;

Que d'auprès de notre famille

20   Jamais aucun mortel ne sorte mécontent.

LE MAÎTRE D'HÔTEL DE L'HÔTELLERIE.

C'est bien dit. Le maître et la maîtresse de la maison ne cessent de me recommander d'être bien honnête, bien prévenant, bien empressé ; mais comment être honnête une journée tout entière ? Rien n'est plus insupportable. On est accablé de gens qui, parce qu'ils n'ont rien à faire, croient que je n'ai rien à faire aussi qu'à amuser leur oisiveté. Ils s'imaginent que je suis fait pour leur plaire du soir au matin. Ils ont ouï dire que nous aurons ici une voyageuse qui passe tout son temps à gagner les coeurs, et à qui cela ne coûte aucune peine. On accourt pour la voir de tous les coins du monde. Écoutez, garçons de l'hôtellerie, la foule est trop grande ; ne laissez entrer que ceux qui viendront deux à deux ; que cet ordre soit crié à son de trompe à toutes les portes.

MUSIQUE.

Chacun et chacune

Entrez deux à deux :

C'est un nombre heureux :

Un tiers importune.

25   Voyager seul est ennuyeux.

Soit blonde, soit brune,

Entrez deux à deux :

C'est un nombre heureux.

Ah, cela réussit ! Il y a moins de foule. Voyons qui sont les curieux qui se présentent. Voilà d'abord deux personnes qui me paraissent venir de bien loin.

Ces deux personnages qui entrent les premiers sont vêtus à la chinoise, coiffés d'un petit bonnet à houppes rouges ; ils se courbent jusqu'à terre, et font des génuflexions.

II.

LE MAÎTRE D'HÔTEL.

Ces gens-là sont d'une civilité à faire enrager.

Il leur rend leurs révérences.

Messieurs, peut-on, sans manquer an respect qu'on vous doit, vous demander qui vous êtes ?

LE CHINOIS.

Chi hom ham hi tu su.

LE MAÎTRE D'HÔTEL.

Ah, ce sont des Chinois ! Ils seront bien attrapés. Il est vrai qu'ils verront notre belle voyageuse, mais ils ne l'entendront pas... Mettez-vous là, monsieur et madame.

Il y a une ottomane qui règne le long de la salle, le Chinois et la Chinoise s'y accroupissent. Un Tartare et une Tartare paraissent sans saluer personne ; ils ont un arc en main et un carquois sur l'épaule ; ils se couchent auprès des Chinois.

Ceux-ci ne sont pas si grands faiseurs de révérences. Messieurs les Tartares, pourquoi êtes-vous armés ? Venez-vous enlever notre voyageuse ? Nous la défendrions contre toute la Tartarie, entendez-vous ?   [ 1 Ottamane : Grand siége, sans dossier, où l'on se repose à la manière des Orientaux. [L]]

LE TARTARE.

30   Freik krank roc, roc krank freik.

LE MAÎTRE-D'HÔTEL.

J'entends ; vous le voudriez bien, mais vous ne l'osez pas. Ah ! Voici deux Lapons : comment ceux-là peuvent-ils venir deux à deux ? Il me semble que, si j'étais Lapon, mon premier soin serait de ne me jamais trouver avec une Lapone... Allons, passez là, pauvres gens.

Ils se placent à côté des Tartares.

Ah ! Voici de l'autre côté des gens de connaissance, des Espagnols, des Allemands, des Italiens ; c'est une consolation.

Un Espagnol et une Espagnole, un Allemand et une Allemande, un Italien et une Italienne, paraissent sur la scène à la fois. L'Espagnol, vêtu à la mode antique, salue la reine en disant :

L'ESPAGNOL.

Respecta y silencio.

L'ALLEMAND dit :

Sihe the liebe Tochter von unserigen Kaisaren.

L'ITALIENNE dit :

Questi parlano, e noi cantiamo.

Elle chante.

Qui regna il vero amore.

35   Non è tiranno,

Non fa inganno,

Non tormenta il cuore.

Pura flamma s'accende,

Non arde, ma risplende.

40   Qni regna il vero amore.

Non tormenta il cuore.

Les Asiatiques et les Européens se prennent par la main et dansent : le fond de la salle s'ouvre ; une troupe de danseurs de l'opéra paraît ; un chanteur est à la tête, et chante ce couplet :

UN CHANTEUR.

Quoi ! L'on danse en ces lieux, et nous n'en sommes pas !

Nous dont la danse est l'apanage !

Le plaisir conduit tous nos pas.

45   Je vois des étrangers, dans ces heureux climats,

Courir aux fêtes de village.

Partageons, surpassons leurs jeux ;

C'est au peuple le plus heureux

À danser davantage.

50   Le menuet est sur son déclin :

Hélas ! Nous avons vu la fin

De la courante et de la sarabande ;

Nous pouvons célébrer de pins nobles attraits :

Aimons, adorons à jamais

55   La divine allemande.

TOUS LES PERSONNAGES ENSEMBLE.

Aimons, adorons à jamais

La divine allemande.

GRAND BALLET.

Après ce divertissement, on passe dans un bosquet illuminé. L'ordonnateur demande au guide des étrangers, ou à celui qui représente l'hôte, dans quel pays tous ces voyageurs comptent aller... Celui-ci répond:

L'ORDONNATEUR.

Monsieur, ces messieurs et ces dames, tant Chinois que Tartares, Lapons, Espagnols, ou Allemands, courent le monde depuis longtemps pour trouver le palais de la Félicité. Des gens malins leur ont prédit qu'ils courraient toute leur vie. C'est ici qu'habitent les Génies des quatre éléments ; Gnomes, Salamandras , Ondins, et Sylphes. Si le bonheur habite quelque part, on peut s'en informer à eux.

Entrée des quatre espèces de Génies qui président aux éléments. Après la danse, Démogorgou, le souverain des Génies, chante:

LE SOUVERAIN DES GÉNIES.

Vous cherchez le parfait bonheur ;

C'est une parfaite chimere.

60   I1 est toujours bon qu'on l'espère,

C'est bien assez pour votre coeur.

     

On court après, il prend la fuite ;

Il vous échappe tous les jours.

À la chasse et dans les amours

65   Le plaisir est dans la poursuite.

     

Mortels, si la félicité

N'est pas toujours votre partage ,

En ce lien, du monde écarté,

Contemplez du moins son image.

     

70   Vous voyez l'aimable assemblage

De la vertu, de la beauté ;

L'esprit, la grâce, la gaieté ;

Et tout cela dans le bel âge.

     

Quiconque en aurait tout autant ,

75   Et qui même serait sensible,

N'aurait pas tout le bien possible ;

Mais il devrait être content.

     

Le temple du Bonheur parfait est dans le fond , mais il n'y a point de porte.

L'ORDONNATEUR, aux danseurs.

Messieurs, qui courez par tout le monde pour chercher le bonheur parfait, il est dans ce temple ; mais il faut l'escalader ; on n'arrive pas au bonheur sans peine.

Les danseurs escaladent le temple au son d'une symphonie bruyante ; le temple tombe, et il en part un feu d'artifice.

 


Notes

[1] Ottamane : Grand siége, sans dossier, où l'on se repose à la manière des Orientaux. [L]

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