L'ORACLE

COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PROSE

Représentée par les Comédiens Français, le 22 Mars 1740.

M. DCC. LXXV.

Par Mr. DE SAINT-FOIX.

À PARIS, Chez la Veuve DUCHESNE, Libraire, rue Saint Jacques, au Temple du Goût.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 01/05/2017 à 20:25:56.


PERSONNAGES.

LA FÉE SOUVERAINE.

ALCINDOR, Fils de la Fée.

LUCINDE, jeune Princesse, aimée d'Alcindor.

La Scène est dans le Palais de la Fée.


SCÈNE PREMIERE.

LA FÉE.

En vérité, mon fils, vous êtes bien insupportable.

ALCINDOR.

Mais, ma mère...

LA FÉE.

Mais, mon fils, d'où venez-vous ?

ALCINDOR.

D'admirer tout ce que la nature a jamais formé de plus beau.

LA FÉE.

De voir Lucinde ?

ALCINDOR.

Assoupie par la chaleur du jour, elle dormait sur un lit de roses...

LA FÉE.

Vous a-t-elle vu ?

ALCINDOR.

Eh ! Madame, je vous dis qu'elle dormait. Un de ses beaux bras était passé sous sa tête ; l'autre, étendu du côté où j'étais, semblait chercher des fleurs qui naissent autour d'elle : quelque songe agréable l'agitait et peignait son teint de couleurs vives et mêlées : dans mon ravissement, il semblait à mon coeur que mes yeux étaient trop lents à lui porter tout le plaisir qu'ils goûtaient ; je n'ai pas été le maître de mon transport...

LA FÉE.

Mon fils !

ALCINDOR.

J'ai pris une de ses belles mains, que j'ai baisée avec une ardeur... Mais à un mouvement qu'elle a fait, croyant qu'elle s'éveillait, je me suis vite retiré sans qu'elle m'ait aperçu. Madame, il est inutile que vous me commandiez de différer encore quelque temps à me présenter devant elle ; je ne pourrais vous obéir. Je l'aime, je l'adore, je veux la voir, le lui dire, m'en faire aimer, ou mourir à ses pieds.

LA FÉE.

Mon art est bien puissant ; je suis la Fée souveraine ; je puis en un instant bâtir des palais, exciter des tempêtes, et changer un lieu charmant en un désert affreux, mais je vois qu'il est au-dessus de mon pouvoir de gouverner un jeune fou à qui l'amour tourne la tête. Eh bien ! Mon fils, perdez-vous, perdez Lucinde, et détruisez par votre imprudence les mesures que j'ai prises jusqu'à présent pour assurer votre bonheur avec elle.

ALCINDOR.

Mais quelles raisons avez-vous pour ne vouloir pas qu'elle me voie ?

LA FÉE.

Apprenez-les donc enfin. Au moment de votre naissance, je fis consulter l'Oracle sur votre destinée. "Le fils de la Fée Souveraine, répondit-il, est menacé de grands malheurs ; mais il les évitera, et sera même heureux, s'il peut se faire aimer d'une jeune Princesse qui le croira sourd, muet et insensible."

ALCINDOR.

Sourd, muet et insensible !

LA FÉE.

Jugez, mon fils, par la tendresse que j'ai pour vous, combien cette réponse m'affligea : cependant, à force d'y méditer, j'espérai, en prenant certaines mesures, de détourner les malheurs qui vous menaçaient, et de voir même l'accomplissement de l'Oracle, quelque impossibilité qu'il y parût.

ALCINDOR.

Je n'ai pas, Madame, la même confiance que vous dans la bizarrerie du goût des femmes, et je ne croirai jamais...

LA FÉE.

Écoutez-moi. Au moment que vous vîtes le jour, naquit aussi une Princesse, fille d'un Roi voisin de cette île. (C'est votre Lucinde.) Je l'enlevai, et la transportai dans ce Palais, inaccessible à tous les Humains. Elle y a été élevée, et servie par des Statues, et n'y a vu que des figures insensibles, auxquelles, par la puissance de Féerie, j'imprimais toutes sortes de mouvements : j'ai souvent même affecté de prendre le ciseau, de tailler en sa présence un bloc de marbre, de lui donner une forme, et l'animant ensuite d'un coup de baguette, c'était aussitôt un petit chien qui jappait après elle, ou un singe qui l'amusait par ses grimaces et ses sauts. Enfin j'ai tâché de parvenir à lui persuader qu'elle et moi sommes les deux seuls êtres qui parlent, qui pensent, qui connaissent et qui raisonnent ; et que tous les autres, formés uniquement pour nous servir ou pour nous amuser, sont absolument insensibles, sans connaissances, et incapables également d'amour et de haine, de douleur et de plaisir.

ALCINDOR.

Quel a été, et quel est le but de tous ces faux préjugés où vous avez élevé son enfance ?

LA FÉE.

De lui faire croire, en vous présentant à elle...

ALCINDOR.

Ah ! J'entends ; que je ne suis qu'une poupée, une marionette organisée au-dessus des tailles ordinaires. Cette idée me divertit, et peut réussir. Psyché ne voyait point l'Amour ; elle le croyait un Monstre ; cependant elle l'aimait. L'imagination séduite par vos prestiges, Lucinde me croira tel que l'Oracle exige qu'elle me croie, c'est-à-dire, n'ayant une bouche et des yeux que pour l'agrément ; cependant elle m'aimera : on peut tromper la raison, mais jamais le sentiment : son coeur recevra de la nature des avis qu'elle goûtera sans les comprendre, et qu'elle suivra par instinct, comme l'abeille va cueillir le parfum des fleurs. Cette intelligence, cette chaîne, cette force sympathique des coeurs agira... oui, Madame, elle m'aimera, et je serai dans ce jour le plus heureux des mortels. Allons la trouver : vous pouvez me présenter à elle, et compter que, puisque l'intérêt de mon amour l'exige, je suis une statue, une vraie statue,... un marbre insensible.

LA FÉE.

Il n'est pas encore temps que vous paraissiez : j'aperçois Lucinde, retirez-vous vite, et passez par ce cabinet. Dans la conversation que nous allons avoir ensemble, je vais préparer les choses et tâcher de les amener à votre satisfaction.

ALCINDOR.

Un mot. Quand elle badine avec son chien, il la caresse ; ne pourrai-je pas aussi, si elle badine avec moi ?...

LA FÉE.

Bon ! Voilà l'homme de marbre.

Le faisant sortir.

Sortez donc, nous verrons ; sortez donc.

SCÈNE II.
La Fée, Lucinde.

LUCINDE entre, en rêvant profondément.

Ce n'est point une illusion... ce n'est point un songe ; il avait la bouche collée sur ma main.

LA FÉE.

Que dites-vous, Lucinde ?

LUCINDE.

Ah !... Je ne vous voyais pas.

LA FÉE.

Il avait la bouche collée sur votre main ? Eh ! Qui ?

LUCINDE.

Je ne sais. Il a disparu comme un éclair ; mais il semble qu'en baisant ma main il y ait imprimé un trait de flamme qui, depuis ce moment, agite mon coeur... Oui, depuis ce moment, je ne suis plus la même, inquiète, rêveuse, je cherche... Et quoi ? Je ne puis me l'expliquer. Il semble que je respire un autre air. Toute la nature me paraît plus riante, plus animée... Quelle union, quelle tendresse, ma Bonne, je viens d'admirer dans deux petits oiseaux ! Ils étaient sur une même branche ; ils chantaient l'un à l'autre ; ils se regardaient ; mais avec des regards que je n'ai encore vus qu'à eux, et que nous n'avons point ensemble vous et moi. Quelques moments de silence succédaient à leur ramage, et ils recommençaient bientôt à chanter, ou plutôt à se répondre avec une vivacité, avec une ardeur... Vous riez ?

LA FÉE.

Sans doute. Car enfin, pour se répondre, il faut s'entendre.

LUCINDE.

Je crois bien aussi qu'ils s'entendaient.

LA FÉE.

Eh ! Croyez-vous aussi que votre clavecin ou votre basse de viole vous entendent, vous répondent, et sont sensibles aux doux accents de votre voix, lorsqu'ils s'accordent si juste aux tons que vous prenez ?

LUCINDE.

Belle comparaison ! Ce sont des machines.

LA FÉE.

Ne vous ai-je pas dit cent fois que vos oiseaux sont de pures machines, mais mieux organisées, parce que la nature, toujours plus industrieuse, toujours plus savante, et toujours supérieure à l'art, en a composé et arrangé elle-même les ressorts ?

LUCINDE.

Répétez-le moi encore mille fois, ma Bonne, et je n'en croirai rien. Un sentiment intérieur qui m'a saisi à la vue de ces deux oiseaux, répugne à ce que vous me dites ; car enfin, si j'avais pu les attraper, je les aurais caressés, baisés, flattés de la main ; je les aurais mis ensemble dans mon appartement, et j'eusse été fort attentive à tous leurs besoins : au lieu qu'en vérité je n'ai jamais pensé à ma viole ou mon clavecin, ni à regarder si ma guitare avait froid ou chaud.

LA FÉE, à part.

Il faut l'étonner par un nouveau trait de mon art.

Haut.

Lucinde, regardez ces Statues ; examinez-les bien ; touchez-les ; elles sont de marbre ; et vous ne croyez pas sans doute qu'elles soient sensibles : cependant je vais faire jouer certains ressorts qui produiront les même mouvements que vous admirez dans vos oiseaux, et qui vous font croire qu'ils sentent et qu'ils pensent.

La Fée touche de sa baguette trois Statues ; celle du milieu commence une entrée par des mouvements de surprise et d'admiration, et forme ses pas sur une Sarabande jouée par les deux autres Statues, dont l'une tient un violon et l'autre une flûte Allemande : après la sarabande, toute l'Orchestre en sourdine se joint à la flûte et au violon, et joue un air gai et coulé, sur lequel la Statue s'anime par degrés et danse ensuite un tambourin, par lequel l'entrée finit. Pendant ce divertissement Lucinde baisse les yeux et paraît triste.

Qu'avez-vous, Lucinde ? Quelle sombre tristesse vous a saisie tout-à-coup ? Il semblerait que ce petit divertissement vous fait de la peine ?

LUCINDE.

Il m'en fait sans doute : il confond et détruit des idées où je m'entretenais avec plaisir... Ah ! Mes pauvres petits oiseaux, n'êtes-vous donc que des machines ? Je m'imaginais que vous étiez sensibles, et que vous goûtiez une satisfaction infinie à vous trouver ensemble, le jour sur une même branche, et la nuit au fond de quelque arbre creux.

À la Fée.

J'arrangeais ensuite dans ma tête une foule de réflexions. La nature, disais-je, pour ménager des plaisirs à ces oiseaux, leur inspire une union si tendre. Elle n'aura pas été moins bonne à mon égard, et il y a sans doute quelque être de mon espèce avec qui je suis destinée à vivre, comme ces oiseaux vivent ensemble... Vous le savez, dites-le moi, ma Bonne ; qui peut être venu me baiser la main tandis que je dormais.

LA FÉE, riant.

Je soupçonne... un jeune homme dont je crois avoir aperçu les traces, et qui rode depuis ce matin autour du Palais. Il sera d'abord accouru à vous comme à un être de son espèce ; mais vos regards, en vous éveillant, l'ont mis en fuite.

LUCINDE.

Un jeune homme !... Les hommes sont-ils aussi des machines ?

LA FÉE.

Oui ; mais plus parfaites et plus achevées que votre singe même, à qui vous croyez tant d'esprit. Leur couleur est ordinairement blanche, et ils ont la taille de ces statues. J'en avais autrefois ici quelques-uns ; mais ils ont tant de défauts, que je m'en suis dégoûtée.

LUCINDE.

Les oiseaux chantent, ces statues dansent, mon clavecin rend des sons, et ma pendule indique l'heure qu'il est ; que font les hommes ?

LA FÉE.

Ils sont divisés en plusieurs espèces. Ceux qu'on appelle Guerriers, et qui plaisent le plus à l'apparence, s'assemblent par milliers dans une plaine ; ils ont de longs couteaux bien tranchants, et de petits globes de fer, où ils renferment du feu ; ensuite ils se précipitent les uns sur les autres, s'égorgent, se taillent en pièces...

LUCINDE.

Cela est horrible ! Oh ! Ce sont des machines ; il n'y a point de raison à tout ce carnage-là : cependant je ne serais pas fâchée de voir un homme, si je ne craignais sa fureur et sa méchanceté.

LA FÉE.

Vous n'avez rien à craindre ; nous sommes femmes, tout fléchit devant nous ; ces hommes si furieux entre eux, rampent à nos pieds ; nous portons dans les yeux un caractère qui les adoucit ; cet aimant les attache et les pile à tous nos mouvements ; ils les imitent, et y sont asservis à peu près comme cette figure qui s'offre à vous dans un miroir.

LUCINDE.

Mais cette figure est la mienne.

LA FÉE.

Et cependant n'est pas vous. Les hommes aussi, sans être nous, deviennent d'autres nous-mêmes, se transforment dans nos sentiments, et prennent toutes nos passions.

LUCINDE.

Ma Bonne, tâchez de me faire voir celui qui est venu me baiser la main, tandis que je dormais.

LA FÉE.

Si vous ne l'avez point trop effarouché, il est peut-être encore autour de ce Palais : je vais le chercher auparavant qu'il s'éloigne.

LUCINDE.

Allez vite ; j'attends votre retour avec impatience.

SCÈNE III.

LUCINDE, seule.

Elle rit... de mon impatience sans doute !... Elle a raison. Réellement ma curiosité jusqu'à l'émotion. Il me passe dans la tête des chimères et des illusions qui semblent être approuvées par mon coeur. Un homme... Eh bien ! Un homme ?... Oh ! Je veux... Je veux jouer un air sur mon clavecin.

Elle va à son clavecin, et revient aussitôt.

Je fais une réflexion ; je suis une étourdie ; je devais accompagner Souveraine ; elle aurait guetté de son côté, et moi du mien ; et s'il avait paru, nous nous serions doucement... doucement rapprochées, et nous l'aurions pris.

Elle retourne encore à son clavecin, et revient aussitôt.

Quel cruel soupçon vient m'agiter ? Pourquoi ne m'a-t'elle point proposé d'aller avec elle ? Car enfin nous nous serions aidées l'une à l'autre : elle a dû le penser... quand elle a dit que les hommes avaient tant de défauts qu'elle s'en était dégoûtée ; je me suis aperçue qu'elle souriait, et ne disait pas ce qu'elle pensait... Ne voudrait-elle point encore garder celui-ci pour elle, et me le cacher comme les autres ?... Oh ! Ne soyons pas sa dupe ; allons la joindre avant qu'elle ait le temps...

Voulant sortir, elle aperçoit la Fée qui entre.

SCÈNE IV.
La Fée, Alcindor, Lucinde.

LUCINDE.

Ah ! Vous voilà ! Eh bien ! Est-il pris ?

LA FÉE.

Oui ; et je n'ai pas eu de peine à l'amener.

LUCINDE.

Où est-il donc ?

LA FÉE.

Il me suivait.

LUCINDE.

Oh ! Vous l'aurez laissé échapper.

Elle court au fond du théâtre, et aperçoit Alcindor.

Ah !... Ma Bonne !... Mais... Comment ?... En vérité... Oui...

LA FÉE, la contrefaisant.

Ah !... Ma Bonne !... Mais... Comment ?... En vérité... Oui... Que voulez-vous dire ?

LUCINDE.

Je ne sais : vous m'avez jeté un regard qui m'a tout-à-fait embarrassée.

LA FÉE.

Moi, je vous ai jeté un regard ? Vous ne vous en seriez pas aperçue : vous n'ôtez pas la vue de dessus lui.

LUCINDE.

Il est aussi grand que moi ! Comme il me regarde ! Ses yeux sont doux et gracieux ! Oh ! Je suis persuadée qu'il n'est pas de ces furieux qui se battent et se déchirent. Je le retiens pour moi.

LA FÉE.

Je vous le cède volontiers.

LUCINDE.

Il faut lui donner un nom. Comment l'appellerons-nous ?

LA FÉE.

Comme vous voudrez.

LUCINDE.

Charmant.

LA FÉE.

Charmant, soit. Mais laissons pour quelques moments Monsieur Charmant ; et allons considérer un phénomène que je viens d'apercevoir au coucher du qoleil.

LUCINDE.

Ma Bonne ! J'ai tant vu le soleil...

LA FÉE.

Mais vous n'avez pas vu ce phénomène, et nous raisonnerons ensemble...

LUCINDE.

En vérité, Madame, je raisonnerais fort mal.

LA FÉE.

En vérité, Mademoiselle, restez avec votre Charmant ; je ne veux point vous gêner ; il faut espérer que cette fantaisie vous passera comme bien d'autres.

SCÈNE V.
Lucinde, Alcindor.

LUCINDE, regardant sortir la Fée.

Elle sort ! Tant mieux. Sa présence m'embarrassait. Son esprit est aujourd'hui monté sur un ton raisonnable qui m'ennuie beaucoup.

Considérant Alcindor.

Les beaux cheveux ! Qu'il porte bien la tête ! Sa taille est parfaite ! Il semble à mon coeur, qu'il trouve enfin l'objet qu'il cherchait, et que des idées confuses lui traçaient il y a longtemps.

Contrefaisant la Fée.

Cette fantaisie vous passera comme bien d'autres !

S'approchant d'Alcindor.

Non, Charmant, je vous chérirai toujours. Fantaisie ! Quel terme ! Il semblerait encore que ce n'est que quelques oiseaux qui m'occupent : ah ! Quelle différence, et que je la sens bien !

Elle prend un tabouret, et s'assied.

Venez, Charmant... Il vient ! Il se met à mes genoux ! Oh ! Cela est trop aimable.

Tandis qu'Alcindor est à ses genoux, elle le regarde, et lui attache au col un ruban fort long, et s'entortille le bras du reste.

J'entends du bruit, serait-ce déjà Souveraine ?

Elle se lève, et court où elle croit entendre du bruit, tenant Alcindor en laisse.

Elle ne vient pas ; je me trompais. Elle est attachée à considérer son nouveau phénomène. Puisse-t'elle y rester jusqu'à ce que j'aille la chercher !

Elle va chercher un autre tabouret, le place auprès du sien, et fait signe à Alcindor de s'y asseoir.

Charmant, placez-vous là... Comment... Il ne veut pas s'asseoir ! Il se remet à mes genoux !... Charmant, oui, vous êtes charmant. Je vous ai bien nommé... Vous me charmez... Vous m'enchantez... Hélas ! Le plaisir que j'ai à le voir, séduit ma raison ; je lui parle comme s'il pouvait m'entendre et me répondre... Je me plais dans cette illusion... Je ne sais presque où je suis... Je soupire... Un trouble, un désordre agréable s'empare de mes sens, et répand dans mon coeur une joie secrète,... une agitation,... une douceur qui jusqu'à présent m'a été inconnue... Donnez la main, Charmant... En vérité, le coeur lui bat comme à moi.

Elle se lève.

ALCINDOR dit à part, en se levant aussi, et allant à l'autre bord du théâtre.

Je n'y puis plus tenir ; cette situation est trop critique pour un amant.

SCÈNE VI.
LA FEE, ALCINDOR, LUCINDE.

LA FÉE, à part, en entrant.

Je reviens ; j'ai peur que mon étourdi n'ait oublié qu'il doit être sourd, muet et insensible.

LUCINDE, courant à la Fée.

Ma Bonne, accordez-moi une grâce.

LA FÉE.

Quelle grâce ?

LUCINDE.

Ah ! Ma chère bonne, animez Charmant. Faites qu'il puisse penser, me parler, m'entendre et me répondre.

LA FÉE.

Vous demandez l'impossible.

LUCINDE.

L'impossible, Madame ?

LA FÉE.

Oui, l'impossible, Lucinde.

LUCINDE.

Vous me désespérez.

LA FÉE.

Faut-il encore vous répéter que ces êtres qui vous amusent, peuvent bien, par la liaison de leurs ressorts, imiter quelques-unes de nos actions, mais que ces ressorts, de quelque façon qu'on les arrange, ne peuvent jamais produire une pensée ?

LUCINDE, d'un ton piqué.

Je vous entends, Madame, je vous entends. Je pénètre fort bien dans vos idées.

LA FÉE.

Et qu'y voyez-vous ?

LUCINDE, avec beaucoup de vivacité.

J'y vois, Madame, que vous êtes très savante ; que vous voudriez que je devinsse une Philosophe comme vous, pour avoir toujours quelqu'un avec qui raisonner, et que vous ne jugez pas à propos d'animer Charmant, parce que vous croyez que si nous pouvions nous entretenir ensemble, nous serions uniquement occupés du plaisir de nous voir et de nous aimer, et nous nous soucierions fort peu de nous rendre dignes de vos sublimes entretiens. Eh bien ! Madame, une juste colère me saisit. Je vous déclare que je suis une ignorante, que je la serai toujours ; que j'ai la science en horreur, et que je vais à l'instant briser et mettre en pièces tous ces instruments de Philosophie, qui me paraissent des meubles très ridicules dans mon appartement.

SCÈNE VII.
La Fée.
Alcindor.

ALCINDOR, regardant sortir Lucinde.

Adieu les globes, les sphères et les mappe-mondes. Cet emportement n'est-il pas charmant?

LA FÉE.

Il est plaisant, du moins : elle est aussi vive que vous, mon fils.

ALCINDOR.

Je l'en aimerai davantage. Un sentiment tendre, vivement exprimé, fait les délices du coeur. Mais je vous dirai, Madame, que vous êtes arrivée fort à propos ; je n'étais plus mon maître ; j'allais parler...

LA FÉE.

Et l'Oracle ?

ALCINDOR.

L'Oracle ? J'avais la vue troublée, et ne voyais plus que Lucinde. Prévenu, flatté, caressé par ses beaux yeux, j'ai longtemps baissé les miens, je me mordais les lèvres, toute ma personne m'embarrassait. Ah ! Madame, qu'une bouche et des yeux sont à charge, lorsqu'il faut les tenir inutiles avec ce que l'on aime !

LA FÉE.

Il faudra cependant bien vous contraindre encore quelque temps. Peut-être que les sentiments que Lucinde vous marque, ne sont point de l'amour, mais de purs mouvements d'un caprice et d'une curiosité vive pour un objet nouveau. Il est donc de la prudence d'examiner pendant sept on huit jours...

ALCINDOR.

Sept ou huit jours !

LA FÉE.

Oui, mon fils.

ALCINDOR.

Sept ou huit jours ! Mais, mais... mais... Madame, pensez-vous à la situation ? Pensez-vous que, dans son appartement, à la promenade, au fond d'un bosquet, Lucinde voudra m'avoir toujours avec elle, et que, semblable au mouton chéri d'une bergère innocente, je serai caressé à tous les moments du jour ? Et vous voulez...

LA FÉE.

Je veux que le mouton soit sage.

ALCINDOR.

Dites plutôt, me faire souffrir un genre de tourment tout nouveau, et qui est en vérité trop au-dessus de mes forces.

LA FÉE.

Eh ! Comment font de jeunes filles qui, pendant des mois entiers, résistent à leur penchant, cachent leur amour, et paraissent non-seulement insensibles, mais même cruelles à un amant qui leur plaît ?

ALCINDOR.

Oh ! Je ne suis ni fille ni statue, et je vais le déclarer à Lucinde.

LA FÉE.

De grâce, mon fils, différez encore quelques moments ; laissez-moi faire subir à son coeur un nouvel examen ; et ne risquez pas de vous découvrir mal-à-propos, puisque le bonheur de votre vie en dépend.

SCÈNE VIII.
Lucinde, La Fée, Alcindor.

LUCINDE.

Je viens de briser le Zodiaque et les Pôles, et de jeter par les fenêtres le globe de l'Univers.

LA FÉE.

Vous êtes bien vive !

LUCINDE.

Et vous, bien cruelle ! Vous dites quelquefois que vous m'aimez, et cependant vous me refusez la seule chose qui peut me combler de joie, et me donner la satisfaction la plus sensible.

LA FÉE.

Pour vous prouver que je vais toujours au-devant de tout ce qui peut vous faire plaisir, je veux bien vous dire que votre Charmant étant parmi les hommes d'une espèce qu'on appelle Petits-Maîtres, il est impossible de le faire penser, et de lui inspirer la raison ; mais que d'ailleurs il ira, viendra, rira, pleurera, se jettera à vos genoux, paraîtra tendre, soumis, complaisant, amoureux, inquiet, et cela machinalement, comme tous ceux de son espèce.

LUCINDE.

Machinalement !

LA FÉE.

Il fera plus : il sifflera, fredonnera et chantera même certains airs et des paroles...

LUCINDE, avec transport.

Ah ! Faites qu'il chante, je vous prie.

LA FÉE.

Volontiers : mais songez toujours que ces perroquets n'ont qu'un jargon, une suite de mots et de lieux communs qu'ils prononcent au hasard, et qu'ils répètent à presque toutes les femmes indifféremment, et comme ils les ont appris.

LUCINDE.

Vous me l'avez déjà dit. Vous m'impatientez. Faites-le donc chanter.

LA FÉE, bas à Alcindor.

Vous voyez le rôle que vous avez à jouer.

Haut.

Il faut préluder un moment, et l'exciter comme l'écho.

Elle chante.

Tout ce qui respire...

ALCINDOR paraît ébranlé, ému, et comme un homme qui se réveille.

Il chante.

Tout ce qui respire...

LUCINDE.

Ah ! Ma Bonne !

ALCINDOR, chante.

Reconnaît l'empire

Du charmant Amour.

LUCINDE.

Le son de sa voix pénètre jusqu'au coeur !

ALCINDOR, chante.

5   Je perds le souvenir d'un Oracle odieux...

LUCINDE.

Quel Oracle ? Que veut-il dire ?

LA FÉE.

Avez-vous déjà oublié que l'oiseau Petit-Maître répète au hasard, sans sentiment et sans raison, ce qu'il a entendu chanter ?

LUCINDE, d'un ton piqué :

Oui, Madame, je l'avais presque oublié : mais vous auriez été bien fâchée de ne m'en pas faire ressouvenir. Eh bien ?

LA FÉE.

Eh bien ?

LUCINDE.

Pourquoi ne chante-t'il plus ?

LA FÉE.

Parce qu'apparemment on ne lui en a pas appris davantage. Il me semble que vous devez être bien contente ; et je suis sûre que votre perroquet ne vous en a jamais tant dit.

LUCINDE.

Mon perroquet ! Toujours mon perroquet ! Vous ne faites ces comparaisons que pour tâcher de donner du ridicule au penchant qu'il m'inspire.

LA FÉE.

Et vous, Mademoiselle, vous ne faites que gronder. Vous avez bien de l'humeur aujourd'hui.

LUCINDE.

Qui n'en aurait pas ? Car enfin, regardez-le, regardez-le bien. N'est-il pas cruel qu'il ne puisse connaître combien je l'aime ?

ALCINDOR bas à la Fée qui lui ferme la bouche, lui fait des signes, et le retient pendant cette scène.

L'Oracle est accompli, je veux répondre.

LUCINDE.

Que son insensibilité m'affligera de fois dans le jour !

LA FÉE.

Il est vrai, croyez-moi, chassez-le de ces lieux et de votre souvenir.

LUCINDE.

Le chasser ! Chasser Charmant ! Me priver de sa vue ! Ô Ciel !

LA FÉE.

Eh bien ! Qu'il reste donc ; et amusez-vous à lui apprendre des vers et des chansons que vous lui ferez répéter tant que les jours dureront.

LUCINDE.

Vous avez raison ; et je veux tout-à-l'heure lui donner la première leçon. Voyons, Charmant, si vous prononcerez bien mon nom. Lucinde !...

ALCINDOR.

Lucinde !

LUCINDE.

Ma chère Lucinde !

ALCINDOR.

Ma chère Lucinde !

LUCINDE.

Je vous aime.

ALCINDOR, se débarrassant de la Fée qui veut encore l'arrêter, et se jetant aux genoux de Lucinde.

Oui, je vous aime, je vous adore. Il n'est point de termes qui puissent exprimer mon amour. Lucinde !... Ma charmante Lucinde !... Que de choses à dire ! Et cependant je ne puis que dire mille fois, je vous aime.

LUCINDE.

Ah ! Ma Bonne, il parle tout seul ! Ce ne sont point là des chansons !

LA FÉE.

Vous voyez que votre première leçon l'a bien avancé.

ALCINDOR.

Ne cherchez point, Madame, à prolonger son erreur. L'Oracle est accompli ; et je puis enfin lui montrer toute la reconnaissance et tout l'amour dont mon coeur est pénétré.

LUCINDE.

Vous avez donc un coeur tendre et reconnaissant ! Pourquoi me le cachiez-vous?

ALCINDOR.

Forcé par un Oracle funeste, il fallait que je parusse insensible. Me reprocheriez-vous l'erreur où je vous ai jetée, lorsque l'intérêt de mon amour m'en faisait une nécessité ?

LUCINDE.

Ah ! Puis-je vous la reprocher, lorsqu'elle n'a servi qu'à faire mieux éclater mes sentiments pour vous ?

ALCINDOR.

Ma chère Maîtresse !

LUCINDE.

Levez-vous.

LA FÉE.

Allons, mes enfants, l'Oracle est accompli : qu'un heureux hymen vous unisse : je vais vous transporter au milieu d'un peuple dont la politesse, le goût et la gloire font l'émulation de toutes les autres Nations. Après avoir été amant, sourd, muet et insensible, soyez-y, Alcindor, époux empressé, tendre et complaisant ; ce sera le contraste de moeurs du temps.

DIVERTISSEMENT.

[LA FÉE.]

Retenez bien, jeunes amants,

Ces règles infaillibles :

Si vous voulez être charmants,

Paraissez, pendant quelque temps,

5   Sourds, muets, insensibles.

     

Pour suivre ces sages décrets,

Il n'est pas besoin des apprêts

De la Féerie et du Miracle.

Soyez tendres, soyez discrets ;

10   C'est le sens de l'Oracle.

     

Retenez bien, jeunes amants,

Ces règles infaillibles :

Si vous voulez être charmants ;

Paraissez, pendant quelque temps ;

15   Sourds, muets, insensibles.

     

Lorsque, pour des yeux inquiets,

Vos mouvements les plus secrets

Deviendront le plus doux spectacle,

Alors cessez d'être muets ;

     

20   C'est le sens de l'Oracle.

L'Amour vous tend, objets charmants,

Des pièges invisibles :

Pour fuir les perfides Amants,

Paraissez, à tous leurs serments,

     

25   Sourds, muets, insensibles.

Mais, après ces sages combats,

Aux coeurs tendres et délicats

N'opposez point d'injuste obstacle :

Éprouvez, ne rebutez pas ;

     

C'est le sens de l'Oracle.

AUTRE.

30   Dans ce tableau, c'est la Nature

Que l'on voit briller toute pure ;

L'art s'y cache si bien, qu'on ne le connaît pas.

Tout Paris en est idolâtre :

Et, pour remplir Loge et Théâtre,

35   Cet Oracle est plus sûr que celui de Calchas.

     

J'entends certain Auteur caustique,

Qui d'être connaisseur se pique,

Décocher quelques traits dont on fait peu de cas.

J'ignore quel Démon l'inspire ;

40   Mais jamais il ne pourra dire :

Cet Oracle, etc.

     

Plaideur qu'une longue chicane

À d'éternels ennuis condamne,

À quoi bon consulter les meilleurs Avocats?

45   Prends aimable solliciteuse,

Ton affaire n'est pas douteuse ;

Cet Oracle, etc.

     

Barbon qui, d'une humeur jalouse,

Sous la clef tenez jeune Épouse,

50   Malgré tous vos verrous et tons vos cadenas,

L'Amour, en prenant ses mesures,

Aura la clef de vos serrures :

Cet Oracle, etc.

     

Quel Dieu préside à cette table !

55   Mets exquis, boisson délectable ;

Un Gascon par sa voix fait l'honneur du repas.

Quelle dépense ! elle m'effraye ;

Ce n'est pas le Gascon qui paye :

Cet Oracle, etc.

     

60   Griffon, sans nulle inquiétude ;

Prend jeune Clerc dans son Étude ;

Mais sa femme est sujette à faire des faux pas ;

Jeune apprentif, quel qu'il puisse être,

En amour vaut mieux que son maître :

65   Cet Oracle, etc.

     

Nos jeux, infaillible Parterre ;

Quand vous leur déclarez la guerre ;

Pour les vrais connaisseurs sont toujours sans appas ;

Mais dès qu'ils ont votre suffrage,

70   Quel succès ! quel heureux présage !

Votre Oracle est plus sûr que celui de Calchas.

     

 


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