VIVE LA VIE

OPUSCULE DRAMATIQUE

M. DCC LXXVIII. Avec Approbation et Privilège du Roi.

De SACY, Claude-Louis-Michel de

À PARIS, Chez DEMONVILLE. Imprimeur-Librairie de l'Académie Française, rue Saint-Severin, aux Armes de Dombes.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 07/04/2017 à 09:58:15.


PERSONNAGES

BERTRAND.

MADAME BERTRAND.

ISABELLE.

LÉANDRE.

MARTHE.

SCAPIN.

VALENTIN.

UN NOTAIRE.

TROUPE DE FURIES ET DE DÉMONS.

La Scène est dans la maison de Bertrand.

Édition tirée de Claude-Louis-Michel de Sacy, La sympathie, dans Opuscules dramatiques, ou Nouveaux amusements de campagne, tome second, Paris, Chez Demonville, Imprimeur-Libraire de l'Académie française, 1778, p. 34-64.


SCÈNE PREMIÈRE.
Marthe, Scapin.

SCAPIN.

Adieu, Marthe, adieu. Monsieur Bertrand me chasse. Nous venons d'arranger nos comptes tête à tête. Je les croyais terminés, et je m'en allais ; point du tout. Il m'a dit qu'il se sentait encore redevable de quelques coups de canne. En créancier généreux, je voulais l'en tenir quitte ; mais il n'a pas voulu me laisser sortir, sans avoir acquitté cette maudite dette. Je crains, s'il me trouvait ici, qu'il ne lui vînt encore quelque sot scrupule de cette espèce. Il a la conscience si timorée !

MARTHE.

Eh ! Qu'as-tu fait ? Pourquoi te chasse-t-il ?

SCAPIN.

Pour n'avoir pas voulu me pendre.

MARTHE.

Que dis-tu ? Cela est impossible !

SCAPIN.

Comment ne connais-tu pas encore sa manie ! Depuis qu'il est revenu de Londres, il a conçu un tel dégoût pour la vie, qu'il imaginé tous les jours de nouveaux moyens pour faire le voyage de l'autre monde à moins de frais. Depuis quatre ans il veut mourir et vit encore ! Tu vois que ce moribond-là reste longtemps à l'agonie. Comme la route est longue, il m'avait choisi pour son compagnon de voyage. Pour moi, j'aime beaucoup à errer dans ce monde-ci ; mais je me soucie peu d'aller faire des découvertes dans l'autre. Enfin nous devions nous pendre tous deux. Je n'aurais pas refusé la partie, s'il avait voulu, s'exécuter le premier ; mais il voulait me céder le pas : il est trop poli, Monsieur Bertrand.

MARTHE.

Quoi ! Sa folie le porte à ces excès ?

SCAPIN.

Ce n'est rien encore. Tantôt il se jette dans la rivière, dans un endroit où il fait qu'elle n'est pas profonde ; tantôt il menace sa tête d'un vieux pistolet qui ne part jamais. Enfin c'est un poltron qui veut avoir la gloire de braver la mort, et le plaisir de goûter la vie. J'ai vu un moment, où, plus brave que lui, j'allais m'empoisonner. C'était ce jour où tu me refusas si cruellement un baiser : je cours furieux dans l'arsenal de Monsieur Bertrand, où font tous ses instruments de mort ; je trouve sur sa table une bouteille de vin et une bouteille de poison. Je prends un verre, j'y verse du vin, je le bois ; la fureur m'égarait tant, que j'avais oublié d'y mêler du poison. Sans cet oubli, ton pauvre Scapin ferait mort.

MARTHE.

Mais, dis moi, que fait Madame Bertrand, lorsqu'elle voit son mari prêt à se noyer ou à se pendre ?

SCAPIN.

Elle voudrait qu'il y eût un peu plus de sincérité dans son fait.

MARTHE.

Comment ! Elle ne court pas au-devant de lui pour l'empêcher de se tuer ?

SCAPIN.

Non. C'est la seule chose, où il n'ait jamais éprouvé de contradiction de sa part ; elle est, sur cet article-là, d'une complaisance sans égale.

MARTHE.

La belle âme !... Mais qui peut inspirer à Monsieur Bertrand de si noirs desseins ? Ses affaires sont en bon ordre ; son commerce est florissant.

SCAPIN.

Il s'habille à l'Anglaise, fait servir des ragoûts Anglais sur sa table, et croit pour cela avoir l'esprit Anglais. Il dit que son âme est une prisonnière, et qu'il veut la mettre en liberté. Pour moi, la mienne se trouve bien dans sa prison, et ne demande pas d'être élargie de si-tôt. Il lit des livres Anglais sur le mépris de la vie. Oh ! Si jamais je sais écrire, je ferai vingt volumes in-folio sur l'excellence de la vie. Il me répétait sans celle qu'il y a de la gloire à se donner la mort. De la gloire ! Plaisante chose ! Je donnerais toute la gloire d'Alexandre pour deux heures de vie... Mais on me chasse, je vais chercher fortune ailleurs.

MARTHE.

Je me charge de te trouver une condition. Léandre doit, dès ce jour même, épouser la nièce de Monsieur Bertrand. Le Notaire est mandé ; les deux époux, que j'ai très bien servis dans leurs amours, ne me refuseront pas de te prendre à leur service. Les voici justement... Mais Madame Bertrand est avec eux.

SCÈNE II.
Madame Bertrand, Isabelle, Léandre, Marthe, Scapin.

MADAME BERTRAND, à Scapin.

Je voudrais bien savoir, faquin, pourquoi tu sors de chez moi sans mon ordre ?

SCAPIN.

Madame, Monsieur Bertrand vient de me chasser à grands coups de bâton.

MADAME BERTRAND.

Je te trouve plaisant de lui obéir ; ne suis-je pas la maîtresse ?

SCAPIN.

Une autre sois, quand Monsieur Bertrand voudra me donner des coups de canne, j'irai vous demander la permission de les recevoir.

LÉANDRE.

Madame, Scapin n'est point perdu pour vous, je le prends à mon service ; nous ne serons plus qu'une même famille, puisque vous allez m'accorder la main d'Isabelle.

MADAME BERTRAND.

Tout beau , Monsieur le prétendant ; j'ai approuvé ce mariage quand mon mari s'y opposait : mais, puisqu'il a changé d'avis, j'ai le droit d'en changer aussi. C'est lui qui a mandé le Notaire, c'est à moi de le renvoyer. Avant d'épouser ma nièce, il faut que vous corrigiez mon mari de cette manie du suicide qui lui donne dans le monde un ridicule ineffaçable ; n'est-il pas honteux de voir un homme qui dit sans cesse qu'il va se tuer, et qui n'ose pas le faire ?

SCAPIN.

Avec un si aimable caractère, vous devez cependant lui inspirer bien du courage.

LÉANDRE.

Je me flatte que mes conseils...

MADAME BERTRAND.

Des conseils ! Ah ! Vraiment, c'est bien avec des conseils qu'on corrige un mari ! Il faut le gronder, crier, tempêter.

SCAPIN.

En ce cas, vous n'avez pas besoin d'un second pour cela.

ISABELLE.

Mais, ma tante, n'avez-vous pas laissé mon oncle seul ?

SCAPIN.

Belle question ! Est-ce qu'une femme doit avoir des tête-à-tête avec son mari ?

ISABELLE.

Je tremble qu'abandonné à lui-même, il n'attente sur sa vie ; et je cours...

MADAME BERTRAND.

Demeurez ; c'est bien à vous à vouloir vous opposer aux volontés de votre oncle ! Ce soin là me regarde, et je sais quand il faut le faire.

LÉANDRE.

Madame, il me vient une excellente idée, qui certainement corrigera votre époux. Scapin, vas chez l'Apothicaire ; dis lui qu'il te donne un léger dormitif : cours de là chez le Décorateur ; dis-lui qu'il prépare dans cette salle basse un Enfer avec des costumes diaboliques... Mais voici Monsieur Bertrand.

SCAPIN.

Il est accompagné du Notaire.

LÉANDRE, vivement.

Quoi ! Le Notaire ! Ah ! Je n'en doute plus ! Tiens, prends cet argent, pour m'avoir annonce un homme qui m'est si cher en ce moment.

SCAPIN.

J'ai envie de lui annoncer le Curé, pour avoir le reste de sa bourse.

Il s'en va.

SCÈNE III.
Bertrand, Madame Bertrand, Léandre, Isabelle, Marthe, Valentin, Un Notaire.

BERTRAND.

Valentin, des sièges. Ma femme, ma nièce, Léandre, et vous aussi Monsieur Scrupule, prenez place et écoutez-moi. Je réfléchissais cette nuit...

MARTHE.

Madame Bertrand a dû être enchantée de vos réflexions. Un mari qui réfléchit la nuit fait un joli personnage.

BERTRAND.

Tais-toi.

MADAME BERTRAND.

Je prétends qu'elle parle, moi ; c'est une fille sensée.

BERTRAND.

Eh bien, parlez, morbleu, parlez ; je vous le permets, je vous l'ordonne même.

Elles se taisent, et après quelques moments de silence, Monsieur Bertrand continue.

Je réfléchissais cette nuit sur les préjugés qui avilissent le Bourgeois ; à peine le regarde-t-on comme un Citoyen. La Noblesse seule a le droit de défendre sa Patrie, comme s'il n'y avait pas de sang dans les veines d'un roturier. On nous ferme tous les chemins de la gloire, et le malheureux Bourgeois n'est seulement pas connu dans la Gazette.

LÉANDRE.

Monsieur, la gloire est faite pour les Nobles, le bonheur pour les Roturiers. Si le partage n'est pas égal, ce ne sont pas les Roturiers qui y perdent.

BERTRAND.

Moi je tiens que, sans la gloire, il n'est point de bonheur. Je veux que la postérité parle de moi malgré elle. Toute l'Europe se souvient encore de ces six Anglais qui se pendirent par partie de plaisir. En France, on célèbre encore les deux amants de Lyon. Imitons ces âmes généreuses ; dictons notre testament d'une voix ferme ; pendons-nous tous à la fois ; j'invite Monsieur Scrupule à en faire autant.

LE NOTAIRE.

Messieurs, il n'est pas permis de se faire justice par ses propres mains, comme dit très sagement Domat ; je ne demande point d'être immortel, mais de vivre longtemps, et je vous fais mes adieux.   [ 1 Domat, Jean (1625-1696) : Célèbre jurisconsulte. Son influence s'étendit jusqu'au code civil. Ami de Blaise Pascal et janséniste.]

Il s'en va.

MARTHE.

C'est donc pour ce beau contrat que vous aviez appelé le Notaire ?

MADAME BERTRAND.

Je suis si outrée de rage, que je ne puis dire un mot. Je suis lasse de parler, je vais agir. Oui, avant la fin du jour, je veux vous faire interdire, enfermer, si je puis.

LÉANDRE.

Suivons Madame, et tâchons de la calmer ; toi, Valentin, reste près de ton Maître.

SCÈNE IV.
Monsieur Bertrand, Valentin, Scapin déguisé en savant.

BERTRAND.

Les poltrons ! Les poltrons ! Toi, mon cher Valentin, tu seras désormais mon confident, mon ami. Pour t'avoir près de moi, j'ai chassé ce Scapin qui n'osait pas se pendre. D'ailleurs, c'était un ivrogne, un fripon , un ... Mais qui entre ici sans se faire annoncer ? Que voulez-vous, Monsieur ?

SCAPIN.

Monsieur, je suis un savant, qui pour punir un siècle ingrat qui n'a pas daigné lire ses ouvrages, a résolu d'aller là-bas les lire aux morts ; ils seront plus équitables que les vivants. J'ai fait le voyage de Londres pour consulter quelques Anglais sur le genre de mort que je dois choisir ; ils m'ont dit tous d'une voix : « Retournez à Paris ; ignorez-vous que cette ville possède le célèbre Bertrand, qui doit introduire en France la mode de se tuer ? Il a de l'expérience ; il n'est point de genre de mort dont il n'ait tâté : allez le consulter. »

VALENTIN.

Parbleu, j'ai envie de me faire aussi suicide consultant. Cette profession-là paraîtrait d'abord un peu bizarre ; mais on s'apprivoiserait avec elle, quand on songerait qu'il y a aussi des médecins consultants. Comme eux je serais payer mes conseils, et gagnerais ma vie en enseignant aux autres à la perdre.

BERTRAND, à Scapin.

Monsieur, je vous conseille de choisir la mort la plus prompte, par exemple, un coup de pistolet. À ce conseil , j'ajoute un autre service. Je serai, si vous voulez, votre exécuteur testamentaire.

SCAPIN.

Je vous remercie ; le testament d'un auteur n'est pas long. Les talents ne se lèguent pas, et c'est toute notre richesse. Vous me feriez beaucoup plus de plaisir, si vous vouliez me prêter deux cents pistoles pour payer mes dettes ; vous êtes si exact à payer les vôtres, car je le sais bien.

BERTRAND.

Vous prêter deux cents pistoles : Eh ! Qui me les rendra, s'il vous plaît ?

SCAPIN.

Je vous serai mon billet payable à vue dans l'autre monde, lorsque nous nous y rencontrerons ; ou, si vous y allez avant moi, je vous donnerai une délégation sur mon libraire, qui mourut l'an passé à l'Hôpital.

BERTRAND.

Tenez, Monsieur, je vous donne les deux cents pistoles ; mais à condition que vous vivrez, Se que vous ferez mon épitaphe.

SCAPIN.

De combien de vers la voulez-vous ? De six cents vers, de quinze cents, de deux mille. Les vers ne me coûtent rien.

BERTRAND.

Faites-en tant qu'il vous plaira, pourvu que dans cette épitaphe, vous ne disiez pas de bien de ma femme.

VALENTIN.

Oui, Monsieur Bertrand aimerait mieux qu'on fit une satire contre lui, qu'un éloge pour sa femme.

SCÈNE V.
Bertrand, Valentin, Scapin, deguisé en Apothicaire.

BERTRAND.

Que dis-tu de ce savant qui revient exprès de Londres pour me consulter sur le genre de mort qu'il doit choisir ?

VALENTIN.

Je dis, Monsieur, que vous vous êtes fait une réputation fort dangereuse, et qu'à la fin vous ferez peut-être obligé de la justifier, en vous tuant. Mais, quelle est cette autre figure noire qui s'avance à pas comptés.

SCAPIN, à Bertrand.

Je suis un homme qui réunit deux professions fort analogues. Je suis en même temps Apothicaire et Ordonnateur d'enterrements. Nul homme n'a l'imagination plus divertissante que moi pour ces sortes de cérémonies ; je fais d'un convoi funèbre une fête, et d'un catafalque une salle de bal. J'ai appris que vous vouliez partir pour l'autre monde, et comme il saut faire la chose avec éclat, j'ordonnerai, s'il vous plaît, la pompe de votre marche. Mais il me paraît que vous différez un peu votre départ, et je viens vous demander quelques avances pour les frais ; car lorsqu'un homme se tue, la Justice s'en mêle, et lorsqu'elle met la main sur une succession, il reste à peine de quoi enterrer le défunt.

BERTRAND.

Ne soyez point inquiet, je ne vous oublierai pas dans mes dispositions.

SCAPIN.

Pour vous encourager à presser votre départ, je vais vous lire les papiers anglais que je viens de recevoir : « Un jeune négociant s'est poignardé la première nuit de ses noces... » Il avait sans doute épousé quelque dame Bertrand.

BERTRAND.

Et moi, je suis marié depuis vingt ans, et je vis encore !

SCAPIN, lit.

« Un poète qui cherchait une rime s'est tué de désespoir de ne pouvoir la trouver... Il la trouvera peut-être dans l'autre monde. Un jeune seigneur trahi par sa maîtresse, persécuté par ses créanciers, s'est percé de trois coups d'épée... » Si tous les jeunes seigneurs Français exposés aux mêmes malheurs en faisaient autant, Paris ressemblerait à un champ de bataille. « Un vieux procureur s'est pendu dans son étude ».

VALENTIN.

Oh ! Celui-ci n'avait pas lu Domat. Il n'a pas craint, comme notre notaire, de se rendre justice lui-même.

SCAPIN.

Avant de mourir ; voudriez-vous prendre un avant-goût de la mort ? J'ai ici un dormitif à petite dose ; il n'endort que pendant un quart-d'heure, et il a une propriété très singulière, c'est de vous faire voir en songe tout ce que vous verrez dans l'autre monde. Si ce spectacle vous plaît, vous y retournerez quand vous voudrez ; s'il vous déplaît, vous resterez sur la terre : je ne le vends que cent pistoles.

BERTRAND.

Cette propriété est si merveilleuse, que je ne balance point à vous les donner. Tenez, les voilà ; je ne marchande point avec la mort.

SCAPIN.

Il renonce si aisément à son argent, que je serais tenté de croire qu'il veut aussi renoncer à la vie !

À Valentin.

Laisse-lui boire ce dormitif ; il ne peut lui faire aucun mal. Quand il sera endormi, tu sais ce que tu dois faire.

SCÈNE VI.
Bertrand, Valentin.

BERTRAND, à part.

Dois-je me fier à ce breuvage ? L'Apothicaire m'assure que c'est un léger dormitif. Mais si j'allais dormir plus longtemps qu'il ne pense ! Pour ne rien hasarder, partageons la dose. Valentin, je veux te prouver jusqu'où va mon amitié pour toi. Bois la moitié de ce breuvage ; c'est au banquet de l'amitié que je t'invite.

VALENTIN.

Fi donc, Monsieur, est-ce qu'un maître doit boire ainsi avec son valet ? D'ailleurs, si vous vouliez dormir, pourquoi n'invitiez-vous pas ce Savant à vous lire ses ouvrages ? Ce dormitif-là était moins dangereux, et je l'aurais partagé avec vous.

BERTRAND.

Ah ! Je vois bien que je n'ai pris qu'un poltron à mon service. Tu n'auras pas l'honneur de mourir avec moi.

Il porte le breuvage à sa bouche, l'éloigne, le rapproche et l'avale en tremblant.

C'en est fait... ! Et ce maraud ne m'en a pas empêché !... Si l'Apothicaire m'avait trompé ...! Et si ce breuvage ... ; il n'est plus temps... Mais n'ai-je pas une raison suffisante pour mourir ? La méchanceté de ma femme... Un Anglais se tuerait à moins... Mais déjà je sens que ma tête s'appesantit... Mes yeux s'obscurcissent... Valentin, un fauteuil... Cours chez l'apothicaire, dis-lui...

Il s'endort.

VALENTIN.

Le voilà endormi.

Quatre Démons paraissent.

Portez-le dans cette salle basse. Je vais aussi prendre une forme infernale, et jouer le rôle de quelque illustre Diable.

SCÈNE VII.
Bertrand endormi, Madame Bertrand, Léandre, Isabelle, Marthe, Scapin, Valentin, tous vêtus suivant leurs rôles.

Le Théâtre représente l'Enfer. Dans le fond est un trône de Pluton. Les quatre Démons apportent Bertrand sur le devant de la scène.

LÉANDRE.

Il ne tardera pas à se réveiller. Retenez bien vos rôles, et sachez du moins qui vous êtes. Toi, Scapin, tu es ce Caton d'Utique qui se tua de désespoir de ce que la République Romaine avait été renversée par César. Toi, Valentin, tu es cet Annibal qui, vaincu par les Romains, s'empoisonna pour n'être pas livré à leur vengeance. Toi, Marthe, tu es cette Lucrèce qui, ayant été violée par Sestus, fils de Tarquin, se poignarda en présence de sa famille pour ne pas survivre à son déshonneur.

VALENTIN.

Elle se garda bien de se poignarder avant.

SCAPIN.

Ne pourrais-je pas jouer aussi le rôle de Sextus ?

LÉANDRE.

Non.

À Madame Bertrand.

Pour vous, Madame, le rôle de Mégère vous appartient de droit.   [ 2 Mégère : L'un des trois furies de la Mythologie grecque. Son nom signifie la haine.]

SCAPIN.

Madame s'en acquittait si bien là-haut, qu'elle le jouera très naturellement ici-bas. Elle n'avait pas besoin de se déguiser pour cela.

LÉANDRE.

Ma chère Isabelle, je vous réserve le rôle de la tendre Didon, et je vous jure que je ne vous serai pas infidèle comme Enée. Mais il est temps de réveiller notre prétendu mort.

À Madame Bertrand.

Vous, Madame, retirez-vous.

Des Démons traînent des chaînes de fer autour de Bertrand, et deux Furies secouent des flambeaux.

BERTRAND, se réveillant.

Dieux ! Qu'est-ce que j'entends ? Qu'est-ce que je vois ? Ah ! Le scélérat d'apothicaire ! Il m'a empoisonné ! Je suis mort ! Je suis dans les Enfers. Quel va être mon sort ! Il ne peut être bien malheureux, puisque je suis délivré de ma femme ! J'aperçois des Ombres qui s'avancent vers moi, allons les interroger ...

À Scapin.

Ombre respectable, daignez m'apprendre où je suis.

SCAPIN.

C'est ici où sont renfermées les Ombres de ceux qui se sont tués eux-mêmes. Moi, je suis Caton d'Utique, et voici Annibal, mon camarade.

BERTRAND.

Annibal, votre camarade !

SCAPIN.

Oui, nous servions ensemble chez une Dame Romaine, et je me tuai de désespoir de ce qu'un certain César l'avait culbutée.

BERTRAND, à part.

En vérité, Caton extravague.

À Scapin.

Eh ! Comment vous tuâtes-vous?

SCAPIN.

D'un coup de pistolet.

BERTRAND.

Il n'y en avait point alors.

SCAPIN.

C'était donc d'un coup de fusil.

BERTRAND.

Encore moins... En vérité Caton a perdu l'esprit. C'est sans doute l'eau du fleuve Léthé qui produit un effet si bizarre ; mais en vérité sa folie est inconcevable. Eh quoi ! Tandis que je lui parle, il caresse le menton d'une ombre charmante. Caton galant ! Cela est-il possible ?

SCAPIN.

Eh ! Qui ne serait pas amoureux de Lucrèce ! De cette Dame Romaine qui se tua de désespoir de n'avoir pas été violée par un... par un...

À Léandre.

Comment faut-il dire ?

LÉANDRE.

Il faut se taire.

À Bertrand.

Cette autre Ombre est Annibal, et voici Didon, Reine de Carthage.

SCAPIN, à Bertrand.

Il me paraît que vous vous ennuyez déjà dans les Enfers. Que serait ce donc, si, comme moi, vous y étiez depuis vingt ans au moins ?

LÉANDRE, à Scapin.

Tais-toi ; va te préparer à jouer un autre rôle, et songe à le mieux rendre que celui-ci.

À Bertrand.

Voici la compagne que l'on vous destine.

SCÈNE VIII.
Les acteurs précédents, tous voilés, Madame Bertrand en Mégère et sans voile.

MADAME BERTRAND.

Ah ! Je te retrouve donc, traître ; tu croyais m'échapper en mourant, tu t'es trompé.

VALENTIN.

Vous verrez qu'elle se sera tuée, pour avoir le plaisir de faire enrager son mari aux Enfers !

BERTRAND.

Juste Ciel ! C'est ma femme ! Ah ! Qu'on m'abandonne aux trois Furies plutôt qu'à elle.

MADAME BERTRAND.

Va, je les remplacerai bien toutes trois. En arrivant ici, j'ai été trouver Mégere. J'ai pris ses fouets, ses serpents, et je l'ai priée de me prêter toute sa méchanceté.

VALENTIN.

Vous auriez pu lui en prêter vous-même ; elle ne sera certainement ici que votre doublante.

BERTRAND.

Ah ! Si j'avais cru la retrouver ici- bas ! N'y a-t-il point d'issue pour en sortir ? L'Enfer était un Ciel sans ma femme, mais avec elle le Ciel serait un Enfer.

VALENTIN.

Croyez-moi ; vous vous êtes tué pour passer dans ce monde-ci : tuez-vous une seconde fois, pour repasser dans l'autre.

MADAME BERTRAND.

Non, non, on n'y retourne pas ainsi ; je me fais sa gardienne. Il faut qu'il soit jugé par Pluton. Paraissez, Divinités infernales, et préparez-vous à exécuter la sentence qui va être rendue par le Dieu des Enfers.

SCÈNE IX.
Les acteurs précédents, Scapin deguisé en Pluton, Troupe de Démons et de Furies.

MADAME BERTRAND, à Scapin.

Seigneur Pluton, montez sur le trône.

SCAPIN.

Si je monte si haut, la tête me tournera. Voyons cependant.

Il monte.

Quelle est cette Ombre que l'on me présente ?

MADAME BERTRAND.

C'est la plus criminelle de toutes les Ombres. Cet insolent, tandis qu'il vivait, a osé vingt fois par jour contredire sa femme.

SCAPIN.

Oh ! Pour cela, je lui pardonne ; ce n'est qu'une bagatelle.

MADAME BERTRAND.

Qu'appellez-vous bagatelle ? Ah ! Vraiment bagatelle est fort bon. Monsieur le Juge des Enfers, vous mériteriez que mes soeurs et moi nous vous chassions de votre tribunal à grands coups d'étrivières.

SCAPIN.

Voilà une impertinente Furie. Mais vous qui faites si obligeamment la confession de ce malheureux, voudriez-vous bien nous faire la vôtre ?

MADAME BERTRAND.

Je suis ici constituée en dignité, et l'on n'examine pas les fautes des gens en place.

SCAPIN, à Bertrand.

Je veux t'épargner la peine d'examiner toi-même ta conscience. Je vais aider ta mémoire. N'avais-tu pas à ton service un certain Scapin ?

BERTRAND.

Oui, sans doute ; c'était un maraud, un fripon, un ivrogne. Quand celui-ci viendra ici-ba , c'est à lui qu'il faut donner les étrivières. Mais il n'y viendra pas de sitôt, il est si poltron !

SCAPIN.

Vingt-cinq coups de bastonnade pour tous les blasphèmes que tu viens de prononcer ; on te les paiera tout à l'heure. Poursuivons l'histoire de tes crimes. Je sais que tu as donné des coups de canne à ce Scapin, et je le sais de très bonne part.

BERTRAND.

Comment ! Je n'avais pas le droit de battre un impertinent, un maraud qui... ?

SCAPIN.

Oh ! Pour celle-ci cinquante coups de bastonnade. Démons, obéissez.

Les Démons entourent Bertrand et le menacent de leur battes.

BERTRAND.

Grâce, Seigneur Pluton, grâce.

MADAME BERTRAND.

Non, non, point de miséricorde.

SCAPIN, faisant signe aux Démons de s'éloigner.

Tiens, je suis assez bon Diable. Je vais t'offrir les moyens d'échapper aux châtiments que tu mérites. Il faut premièrement que tu fasses amende honorable à ce Scapin ; je serai son représentant.

BERTRAND.

Quoi ! Un Dieu des Enfers serait le représentant de ce faquin-là !

Les Démons lèvent leurs battes sur Bertrand.

Allons, puisqu'il le faut, je lui demande pardon.

SCAPIN.

Leve-toi, je te pardonne pour lui. Ce n'est pas tout. Il faut maintenant que tu signes les contrats de mariage de Madame Didon avec Monsieur Enée, et de Madame Lucrece avec Monsieur Caton.

BERTRAND.

Quoi ! Un sage tel que Caton voudrait épouser une fille qui a été violée par le fils d'un Tyran ?

SCAPIN.

Pourquoi non ? On en épouse tous les jours qui, sans avoir été violées, n'en sont pas plus novices pour cela.

BERTRAND.

Caton amoureux ! Des Ombres qui se marient ! Je ne conçois rien à tout cela : mais je signerai tout ce que vous voudrez.

SCAPIN.

Je suis content de ton obéissance, et je veux pousser la bonté plus loin. Te sens-tu quelque envie de retourner dans l'autre monde ?

BERTRAND.

Oui, sans doute, pourvu que ma femme n'y retourne pas...

SCAPIN.

Tu ne peux y retourner sans elle, ni elle sans toi.

BERTRAND.

Eh bien, puisqu'il le faut, j'y retournerai avec elle.

SCAPIN.

Mais ce n'est qu'à condition que tu renonceras à ta manie du suicide.

BERTRAND.

Oh ! J'y renonce très- volontiers.

Scapin fait signe de son sceptre ; le Théâtre change, et tous les acteurs se trouvent dans l'appartement de Bertrand ; ils jettent leurs voiles et leurs masques.

Ah ! Je respire, me voici dans mon appartement. Mais quoi ! Pluton , les Diables me suivent encore ; il me semble que je les reconnais : tout ceci n'était donc qu'un jeu !

SCAPIN.

Reconnaissez dans Pluton le très humble Scapin, dans Lucrece Marthe, dans Didon Isabelle, dans Énée Léandre. Quant à Mégère, vous n'aurez pas de peine à la reconnaître dans votre chère moitié.

MADAME BERTRAND.

Souviens-toi bien de la promesse que tu as faite de renoncer à ta ridicule manie.

LÉANDRE.

J'espère que mon épouse et moi nous le forcerons à chérir la vie.

MADAME BERTRAND.

Je suis pourtant fâchée qu'avant de sortir des Enfers, Pluton n'ait pas fait exécuter sa sentence. Ce acte-là manquait à la Comédie.

SCAPIN.

Croyez-moi, Monsieur Bertrand, il faut en revenir à la maxime du sage Dumont* :

Malgré tout le jargon de la Philosophie,   [ 3 Jean Baptiste GRESSET, Sidney, Acte III, scène 5, les deux derniers vers.]

Malgré tous les chagrins, ma foi vive la vie !

 


Notes

[1] Domat, Jean (1625-1696) : Célèbre jurisconsulte. Son influence s'étendit jusqu'au code civil. Ami de Blaise Pascal et janséniste.

[2] Mégère : L'un des trois furies de la Mythologie grecque. Son nom signifie la haine.

[3] Jean Baptiste GRESSET, Sidney, Acte III, scène 5, les deux derniers vers.

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