LE DÉNIAISÉ

COMÉDIE

M. DC XLVII

À PARIS, Chez TOUSSAINCT QUINET, au Palais, sous la montée de la Cour des Aides.


Texte établi par Emilie DURUISSEAU Mémoire de Maîtrise en Littérature Française sous la direction de Georges FORESTIER. (Année 2003 - 2004)

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 07/04/2017 à 09:57:30.


PERSONNAGES

ARISTE, est le Déniaisé, Amant d'Olympe.

CLIMANTE, celui qui veut jouer Ariste, Olympe.

ORONTE, mari prétendu d'Olympe.

JODELET, valet d'Ariste.

PANCRACE, Intendant d'Oronte amoureux de Lisette.

OLYMPE, fille de Provence enlevée par Oronte.

LISETTE, servante d'Olympe amoureuse de Jodelet.

UN EXEMPT.

UN VIEIL CAPORAL.

PREMIER VIOLON.

SECOND VIOLON.

TROISIÈME VIOLON.

TROUPE DE Violons.

TROUPE d'ARCHERS.

La Scène est à Paris devant la maison d'Oronte.


ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Ariste, Climante, Jodelet.

CLIMANTE, regardant Ariste jusques aux pieds.

Certes, c'est renchérir dessus les plus galants,

Cette confusion de noeuds et de rubans,

Ne témoignent que trop ce dont aucun ne doute

Qu'un amant est prodigue, et que rien ne lui coûte.

ARISTE, répondant d'un air ingénu.

5   Vous me raillez toujours ...

CLIMANTE.

  Que vos gants sentent bon !

Est-ce de Martial ou Frangipane ?  [ 2 Frangipane : Parfum fort exquis qu'on donne à des peaux pour faire des gants, des poches, des sachets. [F].]  [ 1 Martial : Se disait autrefois, en chimie et en pharmacie, des substances dans lesquelles il entre du fer. [Ac. 1884].]

ARISTE.

Non,

Ce sont des peaux d'Espagne.

CLIMANTE.

Elles en sont plus chères.

ARISTE.

L'ambassadeur pourtant m'en donna deux cents paires.

CLIMANTE.

Dans Rome ?

ARISTE.

Point du tout.

CLIMANTE.

Où donc ?

ARISTE.

Dedans Paris.

CLIMANTE.

10   Ne vous étonnez pas cher ami si je ris,

Était-ce depuis peu ?

ARISTE.

La semaine passée.

CLIMANTE.

Votre langue à ce coup précède la pensée,

Et vous n'y songiez pas en me parlant ainsi.

ARISTE.

Pourquoi ?

CLIMANTE.

D'ambassadeur il n'en vient point ici,

15   Et l'Espagne,

ARISTE.

  Ah ! Voyez à quoi je me hasarde,

J'en aurais dit autant.

CLIMANTE.

Au moins prenez y garde,

Il fait bon d'en donner, mais c'est un grand malheur

Quelque habile qu'on soit de passer pour hâbleur,  [ 3 Hâbleur : Grand parleur, grand menteur, grand prometteur. [F]]

Si lorsqu'on s'introduit dedans les compagnies,

20   On ne concerte bien toutes ses menteries,

Et si l'on n'a l'esprit de les faire avouer,

Ce n'est qu'un beau talent pour se faire jouer.

Pour moi qui comme vous en revenant de Rome,

Partout où je pouvais en donnais en jeune homme,

25   Et voulais tout risquer pour faire le plaisant,

Je reconnais fort bien mes faibles à présent :  [ 4 Faible : Faiblesse.]

Et puis en me voyant dans un autre moi-même

Vous tirer aujourd'hui d'un embarras extrême.

ARISTE.

Mais quoi ! Vous me disiez qu'on peut parfois mentir.

CLIMANTE.

30   Oui, mais il faut avoir l'adresse d'en sortir.

ARISTE.

Combien un honnête homme en ses galanteries,

Peut-il de fois par jour donner des menteries ?

CLIMANTE.

Il faut selon les gens régler la quantité,

Apprendre leur humeur, savoir leur qualité ;

35   Mais lorsque vous voudrez donner quelque cassade,   [ 5 Cassade : Bourde qu'on invente pour se défaire des opportunités de quelqu'un. [F]]

Consultez-moi devant pour régler la boutade,

Le feu que vous avez a besoin de leçon

Après vous hablerez de la bonne façon :

En voulez-vous donner ?

ARISTE.

L'affaire est devinée.

40   Je voudrais bien mentir,

CLIMANTE.

Quand ?

ARISTE.

  Cette après-dîner.

CLIMANTE.

Où ?

ARISTE.

Chez le rare objet dont mes sens sont charmés.

CLIMANTE.

Je m'y rendrai tantôt...

ARISTE.

Au moins si vous m'aimez...

CLIMANTE.

Ah ! Que vous êtes bien auprès de cette belle.

ARISTE.

Je vous dois les faveurs que je recevrai d'elle,

45   Et de quelque progrès dont je me sois flatté,

J'en dois remercier votre dextérité.

CLIMANTE.

Il faut quand vous trouvez parfois l'heure opportune,

Lui vanter en passant quelque bonne fortune.

ARISTE.

Qui pourrait réussir sans ces enseignements ?

CLIMANTE.

50   Nous en avons besoin dans les commencements,

Quoi qu'on sache beaucoup on doit apprendre encore,

Mais dedans les ardeurs du feu qui vous dévore,

Ne m'avouerez-vous pas que vous êtes ici,

Étant absent d'Olympe avec un grand souci,

55   Je m'en vais la quérir : en faut-il davantage ?

ARISTE.

Ah ! C'est trop m'obliger.

SCÈNE II.
Ariste, Jodelet.

ARISTE.

Le galant personnage !

Il croit trouver sa dupe.

JODELET.

Ah ! Le plaisant falot.  [ 6 Falot : Fat, homme ridicule, et qui sert de jouet aux autres, mauvais plaisant. On dit par injure, Vous êtes un plaisant falot, à celui qui est fort méprisable. [F]]

ARISTE.

Il faut tout endurer, et ne lui dire mot,

Il n'est pas encor temps de lui faire nos plaintes,

60   Et puisque mon bonheur consiste dans ces feintes,

Il faut passer plus outre, et faisant l'ingénu,

Me maintenir au point où je suis parvenu,

Donc, mon cher Jodelet, réponds à mon attente,

Et ne dédaigne point cette adroite suivante,

65   Qui servant d'un Argus à ma divinité   [ 7 Argus : Nom propre d'un homme fabuleux de la mythologie, qu'on dit avoir eu cent yeux. Ce mot est venu en usage dans la langue pour signifier un homme prudent et clairvoyant. [F]]

Alors qu'elle te suit nous laisse en liberté

Ses sanglots font pitié...

JODELET.

Monsieur, c'est qu'elle tousse.

ARISTE.

Mais...

JODELET.

Quand vous le voudrez je la rendrai plus douce

Et plus souple cent fois qu'un gant de chevrotin.  [ 8 Chevrotin : Peau de chevreau (petit de la chèvre) préparée pour faire des gants et plusieurs autres choses où 'on a besoins d'une peau délicate. [F]]

ARISTE.

70   Tu l'entends, Jodelet.

JODELET porte le doigt à sa bouche.

  Je suis un faux mâtin,   [ 9 Mâtin : Gros chien de cuisine, ou de basse-cour. Su dit aussi des homme grossiers, mal-bâtis de corps ou d'esprit. [F]]

Sans moi dans vos amours vous auriez votre compte,

Car Lisette m'a dit que l'Intendant d'Oronte

Sans elle nous allait envoyer à vaux l'eau,

Mais que de quelque espoir flattant le jouvenceau

75   Elle avait empêché qu'on nous envoya paître.

ARISTE.

Mais ce n'est qu'un rêveur,

JODELET.

Il est cru de son maître

Qui le tient fort savant, et le croit fort discret,

Mais de Climante aussi dites moi le secret,

Aimerait-il Olympe ?

ARISTE.

Oui, Jodelet, il l'aime

80   Pour elle son amour passe jusqu'à l'extrême,

Et j'ai bien reconnu qu'il trouve les moyens

D'expliquer ses désirs en débitant les miens.

JODELET.

Qu'a cela de commun au feu qui vous consomme

De vous faire introduire à titre de jeune homme,

85   Et pourquoi ne peut-il haranguer ses amours

Sans vous faire parler et chercher ces détours ?

ARISTE.

Tu sais bien que d'Oronte elle fut enlevée

Que partout de ce lâche on la voit observée,

Et qu'enfin ce jaloux l'ayant en son pouvoir

90   Sans sa permission l'on ne la saurait voir.

JODELET.

Mais d'où vient que Climante est de l'intelligence,

Et comme a-t-il sitôt fait cette connaissance ?

ARISTE.

Tu peux t'en étonner avec juste raison,

Toi qui ne songes pas qu'il loge en leur maison.

JODELET.

95   Mais comment a-t-il fait pendant ce grand voyage,

Qu'il n'a pu la contraindre au moins au mariage ?

Que lui peut dire Olympe, et comment, et pourquoi ?

ARISTE.

Ce secret est encor trop raffiné pour toi.

JODELET.

Climante donc...

ARISTE.

Croyant jouer d'un tour d'adresse,

100   Et m'ayant mené voir cette belle maîtresse,

Me traitant d'innocent auprès de ce jaloux,

Lui dit qu'ils en auraient un plaisir assez doux,

Pourvu qu'Olympe sut railler, et se contraindre,

Écoutant des soupirs qui n'étaient pas à craindre.

105   Qu'on en pourrait tirer des divertissements

Qui leur feraient passer d'agréables moments,

Que je leur donnerais concerts et sérénades,

Comédie et ballets, festins et promenades.

JODELET.

Mais en si peu de temps vous vouloir tant de bien,

110   Elle étant provençale, et vous parisien.

ARISTE.

Quand l'amant est voisin de la personne aimée

Une forte habitude est aisément formée.

JODELET.

Mais Oronte l'aimant, et même étant jaloux,

Comment s'accroche-t-il de Climante et de vous ?

ARISTE.

115   Il croit qu'étant trop fat je ne lui saurais nuire.

JODELET.

Mais de Climante...

ARISTE.

Il croit qu'il ne veut m'introduire

Que pour rire avec eux des cadeaux que je fais,

Puis il veut divertir Olympe à peu de frais,

Et trouve qu'elle vit avec plus de franchise

120   Depuis qu'il l'apprivoise avecque ma sottise,

Que sa colère passe, et qu'il peut l'adoucir.

JODELET.

Climante cependant...

ARISTE.

Croit fort bien réussir,

Et ne pouvant souvent entretenir la belle

Se croyant le plus fin est d'accord avec elle,

125   Que ce qu'elle dira pour flatter mon ennui

Soit en secret ou non, doit s'adresser à lui.

JODELET.

Il se tient donc heureux alors qu'elle vous aime.

ARISTE.

Sans doute...

JODELET.

Si bien donc qu'il est le fat lui-même.

ARISTE.

Oui, car ma chère Olympe ayant bien reconnu

130   Que pour son seul sujet, je faisais l'ingénu,

Et m'ayant honoré de quelque bienveillance

M'a dit qu'il prétendait me jouer d'importance,

Et se servir de moi pour tromper son jaloux,

Et pour être plus libre.

JODELET.

Ah, par la mort !

ARISTE.

Tout doux.

JODELET.

135   Ah ; Monsieur, permettez que ma lame enrouillée

Soit teinte de son sang.

ARISTE.

Elle en serait souillée ;

Garde bien le secret, et tais-toi.

JODELET.

Mais au moins

Souffrez qu'avecque lui je fasse à coups de poings,

Et que de ces cinq doigts plus pesants qu'une meule

140   Je lui casse le nez ou lui paume la gueule.

ARISTE.

Je me vengerai bien sans exposer tes jours.

JODELET, faisant le grave.

Qu'il aille vous railler au royaume des sourds.

ARISTE.

Va, va, conserve toi pour ta chère Lisette.

JODELET.

Ah ! Je ne puis aimer cette jeune chouette.

145   Je suis inexorable.

ARISTE.

  Est-il vrai, Jodelet,

Elle est pourtant passable.

JODELET.

Ah ! Je suis son valet.

ARISTE.

Mais voici mon Olympe, ah, divine merveille !

SCÈNE III.
Ariste, Climante, Oronte, Olympe, Pancrace, Jodelet, et Lisette.

CLIMANTE.

Pour un ami qui dort toujours quelqu'autre veille

Rendez grâces au soin que j'ai pris d'amener

150   Cette rare beauté qui se vient promener.

ARISTE.

Je ne saurais payer de si puissantes dettes ;

Mais Climante achevez le bien que vous me faites,

Et m'ayant approché de ce bel oeil vainqueur,

Adoucissez un peu son extrême rigueur.

CLIMANTE.

155   Oronte le fera, j'en ai quelque assurance,

Et puisque cette belle est dessous sa puissance,

Et qu'il est son époux, vous reconnaîtrez bien

Qu'en la priant pour vous il n'épargnera rien.

OLYMPE.

Oronte le voulant je vous suis tout acquise.

ARISTE.

160   De grâce donc, Monsieur, excusez la franchise,

Et trouvez bon qu'ici j'ose vous supplier,

En la priant pour moi de ne rien oublier,

Je ne demande pas d'entrer dedans sa couche,

De prendre des baisers sur cette belle bouche,

165   Et d'obtenir un bien aussi cher que le jour ;

Je voudrais seulement qu'elle sût mon amour ;

Et forcer ces beaux yeux de remarquer la flamme

Qu'avecque votre aveu j'allumai dans mon âme.

OLYMPE, à Oronte.

Ô qu'il est ingénu !

ORONTE.

Monsieur, il ne faut pas

170   La forcer pour souffrir un objet plein d'appas,

Et toute sa rigueur ne consistant qu'en mine,

Sans doute elle vous aime, et fait ici la fine.

OLYMPE, d'un air gai.

Vous pensez-vous railler, mais...

ORONTE.

J'en suis peu jaloux,

Vous l'aimez...

OLYMPE.

Il est vrai.

ORONTE.

Tout de bon,

OLYMPE.

Plus que vous.

ORONTE.

175   Quelqu'autre se pendrait après cette parole.

OLYMPE, en riant.

Que ne le faites vous ?

ORONTE.

Un seul point me console

C'est que Monsieur est sage, et n'entreprendra rien

En cette occasion qui ne soit pour mon bien.

Comme il est généreux.

CLIMANTE.

Il faut tout dire, Oronte,

180   Ne vous y fiez pas, vous auriez votre compte,

Il n'est dans ses amours généreux qu'à demi,

Autrefois il aimait la femme d'un ami.

ARISTE, comme voulant le faire taire.

Au moins...

ORONTE, à Ariste.

Serez vous fourbe ?

ARISTE.

Il vous en fait accroire.

CLIMANTE, en particulier à Ariste.

N'en faites point le fin, et comptez leur l'histoire,

185   Quand Oronte saura que vous aimez ailleurs,

Il en aura pour vous des sentiments meilleurs,

Et vous l'exempterez de cette jalousie,

Qui peut être pourrait troubler sa fantaisie.

ORONTE.

Hé bien, s'y résoud il ?

ARISTE.

Je veux ce qu'il vous plaît.

ORONTE.

190   Mais au moins dites nous la chose comme elle est.

ARISTE.

Si je vous mens d'un mot que le Ciel m'extermine ;

Étant donc amoureux d'une jeune voisine

Dont le mari jaloux me souffrait par bonheur,

Et ne voyait que moi de tous les gens d'honneur,

195   Je pouvais à mon gré voir cet ange visible,

Mais de l'entretenir il m'était impossible,

Car enfin ce mari ne me quittant jamais

Me suivait au manège, au tripot, au Palais,

En affaire, en emplette, à la campagne, en ville,

200   Encore que partout je lui fusse inutile ;

Si j'allais promener le bonhomme y venait ;

Si je gardais la chambre, alors il s'y tenait.  [ 10 Garder : rester.]

PANCRACE, bas.

Ce zèle est paradoxe et ces soins incommodes.

JODELET.

Monsieur que n'alliez vous pour voir aux antipodes.

ARISTE.

205   Tais-toi.

JODELET.

  Les bons vieillards ne sont jamais méchants.

ARISTE.

Un soir prenant le frais en sa maison des champs

Sur le bord d'un étang nous vîmes cette belle

Qui sauta tout d'un coup dedans une nacelle,

Où craignant pour ses jours de tristes accidents

210   Presque tout aussitôt je me jetai dedans

Quand le mari pour rire en ayant pris la corde

Se vantait de nous voir à sa miséricorde,

Qu'il nous ferait noyer, mais l'amour le trompa,

Et de ces faibles mains la corde s'échappa ;

215   Lors insensiblement les vagues se frisèrent,

Le vent se redoubla, les ondes nous poussèrent,

Et les jeunes zéphyrs des lieux des environs

Y vinrent nous servir de rame et d'avirons :

Mille amoureux oiseaux par leur battement d'aile

220   Faisaient un petit vent qui poussait la nacelle,

Et flattant de leur bec la surface des eaux

Nous poussèrent enfin en un fort de roseaux ;

Où du monstre jaloux les ardentes prunelles

Ne purent éclairer ce miracle des belles,

225   Là pleins d'un beau désir qu'on ne peut exprimer

Tout riait à nos yeux, et tout parlait d'aimer.

PANCRACE, bas.

Cet homme a lu les Grecs, et possède les fables.  [ 11 Grecs : Il y a plusieurs auteurs grecs antiques auteurs de fables dont Esope en Grèce et Phèdre à Rome.]

OLYMPE.

N'a-t-il pas des moments qui sont assez passables ?

ORONTE.

Tous les fols font ainsi pour se mettre en crédit.

CLIMANTE.

230   Dites qu'il sait par coeur l'histoire qu'il vous dit.

ARISTE.

Entrant comme en triomphe en ces palais humides

Nous en fîmes lever mille nymphes timides,

Qui fuyant par respect autant que par amour

Pour nous quitter leur lit, changèrent de séjour.

JODELET.

235   Ah ! Monsieur, de regret encor je m'en chagrine,

Les nymphes en fuyant craignaient notre cuisine,

Et se doutaient fort bien qu'en ne s'enfuyant pas

Elles rencontreraient leurs tombeaux dans nos plats.

ARISTE.

Que dit cet insolent ?

JODELET.

Que ces nymphes volages

240   N'étaient foi de piéton que des canards sauvages   [ 12 Piéton : Fantassin, soldat qui est à pied. [F]]

Que vous sûtes du lit si bien effaroucher

Que jamais du depuis ils n'y vinrent coucher.

ARISTE.

Sors. Alors le jaloux par des cris lamentables

Faisait hurler l'Echo de ces lieux délectables,

245   Et d'un torrent de pleurs ayant grossi les eaux,

Croyait voir des esprits à travers des roseaux

Qui voulant nous traîner sur les rivages sombres

Avaient déjà compté nos corps au rang des ombres,

Ce pendant possédés par des transports divins

250   Ma bouche s'expliquait dessus ses belles mains,

Et par de longs regards pris et rendus sans nombre

Nous goûtions des plaisirs qui n'avaient rien de l'ombre ;

Et qui faisaient savoir à mon coeur enflammé,

Que le souverain bien est de se voir aimé.

255   Ô charmante beauté qu'êtes vous devenue,

En vous croyant venger je vous ai donc perdue ?

Mais malgré la prison où vous tient un jaloux,

Du coeur et de l'esprit je suis auprès de vous !

Charmé de vos beaux yeux je les crois voir encore,

260   Soit absente, ou présente, en fin je vous adore,

Et jusques à l'instant que je dois expirer,

Soit absent ou présent je vous veux adorer.

J'aime sans intérêt, et ma plus grande envie

N'est que de vous servir, aux dépens de ma vie,

265   Et de trouver moyen de vous tirer des mains

Et des pièges trompeurs du pire des humains.

OLYMPE.

En fin vous m'oubliez en vous souvenant d'elle.

ARISTE.

Je devais ces soupirs à ma flamme fidèle :

Et vous me haïriez si j'étais inconstant,

270   Et croiriez que pour vous j'en pourrais faire autant.

ORONTE.

Madame, apaisez-vous, et cachez votre haine,

L'apostrophe est plaisant, étant de longue haleine,  [ 13 Apostrophe : Est aussi une figure de rhétorique par laquelle l'orateur adresse sa parole à ses auditeurs, ou à sa partie même, à d'illustres morts, ou même à des choses inanimées ; comme à des tombeaux, et autres monuments. [F]]

Et vous nous priverez d'un entretien fort doux,

Si Monsieur le retranche, et se contraint pour vous.

CLIMANTE.

275   En vain vous redoutez qu'il se veuille contraindre

Pour l'Empire du monde, il ne pourrait pas feindre :

Et si par la franchise on se rend criminel,

Il est vain de son crime, et voudra mourir tel.

ARISTE, à Climante.

Ami, pourquoi dis-tu que je ne sais pas feindre ?

280   Hélas ! combien de fois m'as-tu vu me contraindre ?

Quand voyant cet objet sourire à son jaloux,

Je voulais, et n'osais lui dire, arrêtez-vous ;

Contraignant les ardeurs de mon amour extrême,

J'ai cent fois été prêt de dire, je vous aime :

285   Mais tout prêt de parler je me suis retenu,

Et si bien déguisé, qu'ils ne m'ont pas connu.

OLYMPE, à Climante.

Il est fin.

CLIMANTE.

Tout de bon c'était le méconnaître :

Voyez-vous, il est fourbe autant qui le faut être.

OLYMPE.

Je ne m'y fierai pas,

ORONTE.

Ma foi vous ferez bien.

ARISTE.

290   Quoi qu'ils puissent vous dire il ne faut craindre rien

Si je vous aimais moins je cacherais la flamme

Que je veux qui s'exhale en vous ouvrant mon âme,

Et je l'augmenterais en voulant retenir

Quelques mourants soupirs qui sont prêt de finir.

ORONTE.

295   En tout cas vous pourrez en aimer deux ensemble,

Un inconstant ...

ARISTE.

Je suis autre qu'il ne vous semble.

ORONTE.

Mais vous disiez tantôt que jusques au tombeau

Vous vouliez adorer un chef d'oeuvre si beau.

ARISTE.

Je l'ai dit, et de vrai, je mets toute ma gloire,

300   D'en adorer l'esprit, d'en chérir la mémoire,

Et d'ôter à l'amour le nom de passion,

Alors qu'il perd l'espoir de la possession.

OLYMPE.

Cet accommodement est assez difficile.

ORONTE.

Pour faire encore plus il n'est que trop habile ;

305   Mais qu'il explique

ARISTE.

  En vain je voudrais m'en piquer,

Je perdrais bientôt terre en voulant m'expliquer ;

Je conçois assez bien les choses qu'il faut dire,

Mais pour les éclaircir ce m'est un grand martyre.

LISETTE.

Monsieur on a servi.

ORONTE.

Notre dîner cessé

310   Vous nous achèverez le récit commencé,

Et nous ferez savoir d'où vint votre disgrâce.

SCÈNE IV.
Jodelet, Pancrace.

JODELET.

Tandis qu'ils vont dîner, un petit mot, Pancrace,

Dirais-tu qu'une fille eût de l'amour pour moi ?

PANCRACE.

C'est qu'elle a reconnu quelques appas en toi.

JODELET.

315   Qu'est-ce que des appas, est-ce une belle chose ?

PANCRACE.

C'est le visible effet d'une agréable cause,

C'est un enthousiasme, un puissant attractif,

Qui rend individus le passif et l'actif,

Et qui de nos esprits, domptant la tyrannie,

320   Forme le plus farouche au goût de son génie.

JODELET.

Je m'en étais douté, mais...

PANCRACE.

Les doutes sont grands

Pour définir s'il est des appas différents.

Pythagore, Zénon, Aristote, Socrates,  [ 14 Ensemble d'auteurs antiques sans ordre ni préséance.]

Philostrate, Bias, Eschyle, Zenocrates,

325   Aristippe, Plutarque, Isocrates, Platon,

Démosthene, Luculle, Hesiode, Caton,

Ésope, Eusebe, Erasme, Ennius, Aulegelle,

Epictète, Cardan, Boëce, Columelle,

Ménandre, Scaliger, Aristarque, Solon,

330   Homère, Buchanan, Polybe, Cicéron,

Ausone, Lucian, Xenophon, Teucidide,

Diogène, Tibulle, Appian, Aristide,

Anacreon, Pindare, Horace, Martial,

Plaute, Ovide, Lucain, Catulle, Juvenal.

335   Carneade, Sapho, Théopraste, Lactance,

Sophocle et Sénèque, Euripide et Térence,

Crisippe...

JODELET.

À quel besoin nommer tous ces démons ?

PANCRACE.

C'est des Dieux des savants dont je t'ai dit les noms,

Et j'en ai mille encor que manque de mémoire.

JODELET.

340   Ah ! ne m'en nomme plus, je suis prêt à te croire.

PANCRACE.

Donc tous ces vieux savants n'ont pu nous exprimer,

D'où vient cet ascendant qui nous force d'aimer !

Les uns disent que c'est un vif éclair de flamme,

Qu'un être indépendant alluma dans notre âme,

345   Et qui fait son effet malgré notre pouvoir

Quand il trouve un objet propre à le recevoir.

JODELET.

Les autres ...

PANCRACE.

Éclairez d'une moindre lumière

Enveloppent sa force au sein de la matière,

Et nomment un instinct ce premier mouvement

350   Qui nous frappe d'abord avec aveuglement,

Et qui prenant du temps des forces suffisantes

En forme dans le sens des images pressantes,

Qui n'en font le rapport à notre entendement

Qu'après s'être engagé sans son consentement.

JODELET, levant la main pour parler.

355   Ainsi donc ...

PANCRACE, l'interrompant.

  Nous perdrions le droit du libre arbitre.

JODELET veut parler.

Mais ...

PANCRACE.

Il n'est point de mais, c'est notre plus beau titre.

JODELET encore de même.

Quoi ...

PANCRACE.

C'est parler en vain, l'âme a sa volonté.

JODELET encore de même.

Il est vrai ...

PANCRACE.

Nous naissons en pleine liberté.

JODELET, voulant parler.

C'est sans doute ...

PANCRACE.

Autrement notre essence est mortelle.

JODELET voulant parler.

360   D'effet...

PANCRACE.

  Et nous n'aurions qu'une âme naturelle.

JODELET.

Bon ...

PANCRACE.

C'est le sentiment que nous devons avoir.

JODELET.

Donc ...

PANCRACE.

C'est la vérité que nous devons savoir.

JODELET.

Un mot ...

PANCRACE.

Quoi, voudrais-tu des âmes radicales

Où l'opération pareille aux animales.

JODELET en lui voulant fermer la bouche.

365   Je voudrais te casser la gueule...

PANCRACE, en se débarrassant.

  On a grand tort

De vouloir que l'esprit s'éteigne par la mort,

Il faut pour en avoir l'entière connaissance,

Savoir que l'âme vient d'une immortelle essence,

Et qu'en nous animant il est tout évident

370   Qu'elle est une substance et non un accident,

Ayant des attributs du maître du tonnerre,

Elle n'est pas de feu, d'air, d'eau, ni moins de terre,

Ni le tempérament des quatre qualités

Qui renferme dans soi tant de diversités.

JODELET s'apprête à parler.

375   Enfin...

PANCRACE.

  Les minéraux produits d'air et de flamme

Ont un tempérament, mais ce n'est pas une âme.

L'âme est encore plus que n'est le mouvement,

Plusieurs choses en ont sans avoir sentiment,

Et qui sur les objets agissent avecque force

380   D'un arbre mort, le fruit, ou la feuille, ou l'écorce,

Donnent à nos humeurs un secret mouvement,

L'ambre attire des corps, ainsi que fait l'aimant.

JODELET lassé.

Ah !

PANCRACE.

L'âme n'est donc pas cette aveugle puissance

Qui se meut ou qui fait mouvoir sans connaissance.

JODELET, jetant son chapeau à terre.

385   J'enrage...

PANCRACE.

  Elle n'est pas le sang, comme on a dit.

JODELET, en le regardant de colère.

Parlera-t-il toujours ? Mais...

PANCRACE.

Ce mais m'étourdit.

JODELET fermant les poings.

Peste.

PANCRACE.

Nous pouvons voir des choses animées,

Qui sans avoir de sang avaient été formées.

Il est des animaux qui n'en répandent pas

390   Après le coup fatal qui cause leur trépas.

L'âme n'est pas aussi l'acte ni l'énergie,

C'est au corps qu'appartient le mot d'entelechie.  [ 15 Entelechie : Perfection d'une chose. [T]]

JODELET.

Hola !

PANCRACE.

Prête l'oreille à mes solutions,

L'âme n'ayant donc point ces définitions

395   Pour te faire savoir comme elle est immortelle.

Écoute les vertus qui subsistent en elle,

Par un divin génie, et des ressorts divers

Trois âmes font mouvoir tout ce grand univers :

Aux plantes seulement est la végétative,

400   La sensitive au corps, l'âme a l'intellective,

Et donne l'existence aux deux qu'elle comprend

Ainsi qu'un petit nombre est compris au plus grand.

Des trois, la corruptible est jointe à la matière,

La seconde approchant de sa clarté première

405   Agit dans les démons sans commerce des corps ;

Et la troisième enfin par de divins efforts

Pour faire un composé sut renfermer en elle

La nature divine avecque la mortelle,

Aussi l'âme à l'arbitre.

JODELET.

Ah ! c'est trop arbitré

410   Au diable le moment que je t'ai rencontré.

PANCRACE.

Au diable le pendard qui ne veut rien apprendre.  [ 16 Pendard : Par exagération, celui, celle qui est digne de pendaison, qui ne vaut rien du tout. [F]]

JODELET.

Au diable les savants, et qui les peut comprendre.

PANCRACE.

Va, si tu m'y retiens on y verra beau bruit,

Mais ...

JODELET.

Encor me parler, bonsoir et bonne nuit.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.
Ariste, Olympe.

ARISTE.

415   Madame, j'ai donné le paquet à Léonce,

Qui dans peu par la poste apportera réponse ;

Et quand de vos parents l'ordre sera venu,

Je me ferai connaître à qui m'a méconnu,

Et vengerai l'affront que vous fait un infâme

420   Qui vous contraint par force à vous dire sa femme.

OLYMPE.

Attendez donc ce temps, et faites comme moi,

Pour détourner le cours des maux que je prévois,

Si je n'eusse donné quelque vaine espérance

À celui qui m'enlève avecque violence,

425   Il aurait hasardé par de derniers efforts

De me ravir aussi le plus beau des trésors,

L'honneur qui m'est cent fois bien plus cher que la vie,

Mais en lui promettant de plaire à son envie,

Par ces détours adroits j'ai trouvé les moyens

430   De retourner bientôt entre les bras des miens,

Et de sauver l'honneur où je devais tout craindre.

ARISTE.

Sa mort ...

OLYMPE.

Ah ! Sur ce point tâchez de vous contraindre

En m'ôtant de ses mains, c'est le punir assez,

Et vous devez songer si vous me chérissez,

435   Que les soins qu'il a pris pour m'avoir conservée

Méritent le pardon de m'avoir enlevée.

ARISTE.

Pour nous venger tous deux j'immolerai ses jours.

OLYMPE.

Me pouvez-vous aimer et tenir ce discours.

ARISTE.

Une si longue feinte est une ardente preuve

440   De l'état misérable où mon âme se trouve :

Et tant de vérités se doivent appuyer

Par les divers affronts qu'il me faut essuyer.

OLYMPE.

Il faut donner au temps ces lâches déférences

Qu'il exige de nous pour finir nos souffrances.

ARISTE.

445   Aussi vous me verrez d'un esprit résigné

Satisfait, et confus, content et dédaigné.

Mais je crois voir venir Oronte avec Climante.

ARISTE.

Évitons leur rencontre elle est trop déplaisante,

Comme en nous promenant marchons négligemment,

450   Nous reviendrons...

SCÈNE II.
Climante, Oronte.

ORONTE.

  Olympe en rit à tout moment,

Mais qui croirait jamais une telle innocence ?

CLIMANTE.

Elle passe au delà de toute la créance.  [ 17 Créance : Opinion, sentiment, foi. Voir Croyance. [F]]

ORONTE.

Enfin vous connaissez l'esprit du pèlerin.

CLIMANTE.

Je ne l'aurais pas cru, ni si sot, ni si vain.

ORONTE.

455   Mais fut-il encor pis, Olympe le désire,

Et trouve en le jouant tant de sujets de rire,

Qu'elle est de belle humeur à le voir seulement !

Ce qui pour l'adoucir me sert infiniment.

CLIMANTE.

Mais il faut lui jouer des pièces d'importance

460   Pour lui donner plaisir de son extravagance.

ORONTE.

Il m'est venu trouver dedans le cabinet,

Où nous entretenant des grâces du sonnet,

Par des galimatias d'une assez longue haleine

Il m'a voulu produire un effort de sa veine ;

465   De qui les meilleurs vers sont pleins de mauvais mots

Et de raisonnements ridicules et sots.

Pour, je me ressouviens, il met je me recorde,

Et rime hallebarde avec miséricorde,

Les voyelles chez lui sont en confusion,

470   Il dit que l'on s'en sert dedans l'illusion

Comme dans la céruse et dedans le mystique,  [ 18 Sans confusion du personnage-poète entre céruse et césure, et entre mystique et hémistiche.]

Sans que ce soit alors licence poétique.

Mais enfin le meilleur est qu'il m'a conjuré

De lui faire des vers pour un désespéré ;

475   Qui peut voir tous les jours le sujet de sa flamme

Sans lui pouvoir parler des troubles de son âme.

Parce que d'un jaloux les regards odieux,

Comme ceux d'un Argus l'éclairent en tous lieux.

Puis croyant réparer ce discours ridicule,

480   Et m'ôter tout sujet d'avoir aucun scrupule,

Il m'a deux ou trois fois juré dessus sa foi

Que ce mot de jaloux n'était pas dit pour moi,

Qu'Olympe n'était pas le sujet de sa rime,

Et qu'il n'avait pour elle autre amour que l'estime.

CLIMANTE.

485   Mais qu'avez vous promis ?

ORONTE.

  Pour nous jouer de lui,

J'ai promis de lui faire une Stance aujourd'hui,  [ 19 Stance : C'est un certain nombre réglé, de vers graves et sérieux, qui contiennent un sens, au bout duquel il se fait un repos. Il y a des stances 4, 6, 8, 10 vers. On fait aussi des stances de nombres impairs de 5,7, 9 t de 13 vers.]

Cependant je ne sais si je tiendrai parole ;

Mais vous en savez faire, et cela me console.

CLIMANTE.

Les vers me coûtent trop, et je veux désormais,

490   Hors pour un bel objet n'en écrire jamais.

ORONTE.

Si les seules beautés échauffent votre muse,

Vous ne pourrez trouver de légitime excuse,

Olympe pour qui c'est ne manque point d'appas.

CLIMANTE bas la moitié du vers.

Feignons, elle en a trop. Mais je ne l'aime pas.

ORONTE.

495   Puisqu'il faut vous résoudre à prendre cette peine,

Et qu'amour seul a droit d'animer votre veine,

Croyez pour m'obliger en cette occasion

Qu'Olympe est le sujet de votre affection ;

Pensez à ces beaux yeux, conservez en l'image.

CLIMANTE, bas.

500   Il est bien malaisé d'y penser davantage.

ORONTE.

Songez à son beau teint, à son esprit charmant,

À sa taille, à son port.

CLIMANTE, bas.

J'y songe à tout moment.

ORONTE.

Ayant devant les yeux un si parfait modèle,

Vous nous ferez au moins une stance assez belle,

505   Et quand devant Olympe Ariste les dira,

C'est pour moi seulement que le fat parlera.

CLIMANTE, bas.

Ou plutôt pour moi seul.

ORONTE.

S'il n'était nécessaire

Que d'écrire à Bordeaux, que par l'autre ordinaire,

Je vous épargnerais la peine de rimer,

510   Et de feindre qu'Olympe aurait pu vous charmer.

CLIMANTE.

Je sais ce qu'elle vaut.

ORONTE.

C'est un astre visible.

CLIMANTE.

Vous parlez en amant.

ORONTE.

Et vous en insensible.

CLIMANTE.

J'ai des yeux qui sont bons, et connais ses appas.

ORONTE.

Vous les connaissez mal !

CLIMANTE.

Vous ne m'entendez pas.

515   Et ne comprenez point de quel air je l'honore.

ORONTE.

C'est peu que l'honorer, il faut que l'on l'adore.

CLIMANTE.

M'en dussiez vous haïr, je puis vous assurer,

De ne dire jamais que je veux l'adorer.

Sachons plutôt comment je ferai mon ouvrage.

ORONTE.

520   Mais la voici qui vient avec le personnage.

SCÈNE III.
Climante, Oronte, Olympe, Ariste.

ORONTE.

Vous trouver sans Lisette, et de plus avec lui ?

OLYMPE, d'un air enjoué.

Je voudrais y pouvoir être tout aujourd'hui

En est-ce assez ?

ORONTE.

C'est trop ; mais dans la promenade,

De quoi vous parlait-il ?

OLYMPE.

De donner sérénade.  [ 20 Sérénade : Concert que l'on donne la nuit sous les fenêtres d'une maîtresse.]

ORONTE.

525   Quand ?

ARISTE.

Un de ces matins.

ORONTE.

Sans faute ?

ARISTE.

  C'en est fait.

ORONTE.

S'il n'a dit que cela, je reste satisfait ;

Mais il a l'autre jour promis la comédie,

Et ne s'en souvient plus, il faut que je le dise.

ARISTE.

Ne tâchez point par là de me perdre d'honneur,

530   Je m'en dois souvenir si j'en fais mon bonheur

Si vous voulez demain venir voir Rodogune ;  [ 21 Rodogune : Tragédie de Pierre Corneille, représentée la première fois au Théâtre du Marais en 1644. ]

Les vers en sont fort beaux, l'intrigue peu commune,

Et surtout cette mère a de grands mouvements.

OLYMPE.

Encor dites nous en quelques beaux sentiments.

ARISTE.

535   Il ne m'en souvient plus.

OLYMPE.

Mais encore ?

ORONTE.

  De grâce.

ARISTE.

Je sais bien qu'elle dit mes enfants prenez place.

ORONTE.

Au moins je la veux voir et Pancrace avec moi.

ARISTE.

Allez je vous réponds de la loge du Roi

Vous verrez mon crédit.

ORONTE.

Surtout la sérénade.

ARISTE.

540   Vous m'y verrez moi-même ou je serai malade.

SCÈNE IV.
Oronte, Olympe, Climante.

ORONTE.

Ces vers pour un jaloux ...

OLYMPE.

Il me les a promis.

Hé bien !

ORONTE.

Pour vous louer on trouve des amis.

Climante prend sur lui cette charge agréable,

D'autant plus aisément que l'objet est aimable.

CLIMANTE.

545   Que dirai-je pour être en tous vos sentiments,

Dites moi...

ORONTE.

Nommez vous le Phoenix des amants ?

Et pour jouer Ariste avec un peu d'adresse,  [ 22 Jouer : Tromper autrui afin de s'en moquer.]

Traitez moi de jaloux auprès de ma maîtresse,

Dites que ma présence est cause quelquefois

550   Que vous avez perdu l'usage de la voix :

Et que mourant d'amour auprès de cette belle,

Vous n'osez témoigner la moindre ardeur pour elle ;

Mais surtout que ce soit sous des noms empruntés.

CLIMANTE.

A la fin je conçois ce que vous souhaitez,

555   Je dois parler ainsi faisant parler Ariste

Qui récitant ces vers sous le nom de Caliste,

Croyant parler pour soi fera l'amour pour vous,

Et sera par ce trait l'amant et le jaloux.

ORONTE.

D'une mauvaise adresse avec celle que j'aime,

560   En me croyant jouer, il se jouera lui-même.

OLYMPE.

Quel plaisir de lui voir contrefaire le fin ?

ORONTE.

Au moins nous en rirons.

CLIMANTE.

J'y vais mettre la main,

Un tour dans cette allée achèvera l'ouvrage.

L'agréable travail où mon rival m'engage !

SCÈNE V.
Oronte, Olympe.

ORONTE.

565   Hé bien commencez vous de respirer ici,

Et pour moi votre esprit n'est-il pas adouci ?

OLYMPE.

Dans la mélancolie où vous m'aviez plongée,

Je confesse qu'enfin je vous suis obligée ;

Et pour me divertir tant de bons traitements,

570   Ont bien droit d'effacer mes mécontentements.

ORONTE.

Après l'enlèvement que l'amour me fit faire,

Mon respect est si grand, qu'il n'est pas ordinaire,

Et loin de vous presser,

OLYMPE.

Je le reconnais bien.

Aussi ne pensez pas qu'il ne serve rien,

575   Et tenez assuré qu'une âme généreuse

En payant un bienfait se tient toujours heureuse.

Vous prenez trop de soin pour chasser mon ennui

Ariste...

ORONTE.

Il faut lui faire une pièce aujourd'hui.

Dites lui que ce soir je dois souper en ville,

580   Que de vous voir la nuit il sera très facile ;

S'il veut entrer chez vous sous l'habit d'un archer

Pendant Climante et moi nous irons nous cacher,

En ces logis voisins de la Conciergerie,  [ 23 Conciergerie : Bâtiment de l'île de la Cité à Paris dans lequel se trouvait une prison.]

Où des gens apostez pour cette raillerie

585   De ce déguisement lui demandant raison

Feindront de le vouloir mener dans la prison ;

Et nous qui paraîtrons dedans cet intervalle

L'ayant tiré des mains de ceux de la cabale,

Le bernerons d'avoir hasardé son trépas,

590   Pour vous aller trouver lorsque je n'y suis pas.

OLYMPE.

Mais archer ?

ORONTE.

Dites lui que c'est le mieux du monde

Puisque dans ce quartier le Guet faisant sa ronde,

Il peut roder ici sans être reconnu.

OLYMPE.

Mais ces archers...

ORONTE.

Sauront ce qu'est cet ingénu.

SCÈNE VI.
Olympe, Oronte, Climante.

OLYMPE.

595   Climante vient.

ORONTE.

  Hé bien la Stance est-elle faite ?

CLIMANTE.

Non, j'ai trouvé là bas Pancrace avec Lisette

Qui se parlaient si haut que troublant mon objet

Je n'ai pu seulement qu'en tracer le projet.

À peu près en ces mots, j'exprimerai sa flamme,

600   Il n'est rien de si beau que les yeux de Madame,

Ces charmants ennemis de notre liberté

Sont les divins auteurs de ma captivité,

Et tout ce que la Terre a de plus admirable

Ne saurait égaler ce chef-d'oeuvre adorable :

605   Aussi mes seuls respects, mes pleurs, et mes soupirs

Seront les confidents de mes brûlants désirs,

Et par quelques endroits que mon coeur soit sensible,

Je souffrirai mon mal sans le rendre visible,

Et dévorant les feux dont je suis consommé

610   Mourrai sans m'expliquer devant l'objet aimé !

Trop heureux ! Si l'amour dérobait à ma vue

Un jaloux obligeant dont le regard me tue,

Qui d'un zèle importun et d'un soin odieux

M'accompagne sans cesse, et m'observe en tous lieux,

615   C'est le supplice affreux dont un destin contraire

Punit les beaux excès d'un amour téméraire,

C'est l'obstacle éternel qu'oppose à mes désirs

Le mortel ennemi de mes plus doux plaisirs,

Et dedans les transports de l'ardeur qui m'enflamme,

620   C'est l'effroi de mes yeux et l'horreur de mon âme !

ORONTE.

Nous en aurons tantôt un plaisir assez doux ;

Mais redonnez encor quelque touche au jaloux.

OLYMPE.

D'effet, redonnez lui quelque nouvelle touche.

ORONTE.

L'arrêt est prononcé d'une trop belle bouche,

625   Tenez donc pour certain que vous m'obligerez

D'en dire plus de mal que vous n'en jugerez,

Plus vous lui donnerez moyen de nous en dire,

Plus vous nous donnerez sujet de nous en rire.

OLYMPE.

Il croira vous jouer sous ce nom de jaloux.

ORONTE.

630   C'est en quoi le plaisir en doit être assez doux.

CLIMANTE, à Olympe.

En effet nous verrons travailler sa finesse

Pour dire je vous aime, avec un peu d'adresse,

Et pour accompagner ces discours amoureux

D'un geste et d'un regard qui vous parlent comme eux.

ORONTE.

635   Passant pour le plus fin dedans sa fantaisie,

Quel plaisir de lui voir blâmer la jalousie,

Et de notre équivoque ignorant tous les noeuds

Se jouer de lui-même en riant de nous deux ?

CLIMANTE, à Olympe.

Je le crois déjà voir pour peu qu'il réussisse

640   Devenir glorieux d'un mauvais artifice

Alors qu'il vous dira, j'adore vos appas.

Je vous parle d'amour, et l'on ne m'entend pas

Dans les divers efforts du feu qui me dévore,

Je puis en liberté dire, je vous adore,

645   Et mon bonheur enfin va jusqu'au dernier point,

Puis qu'un rival m'écoute, et ne me comprend point.

Ce sont les mêmes mots que je veux qu'il vous die.

OLYMPE.

L'équivoque en plairait dans une Comédie.

ORONTE.

Mais souvenez-vous en, et ...

CLIMANTE.

Je vous le promets.

ORONTE.

650   La Dupe s'en rira.

CLIMANTE.

  Le trait n'est pas mauvais.

OLYMPE.

Ce pendant que dirai-je à cet amant fidèle ?

ORONTE.

Que d'une forte ardeur vous payerez son zèle,

Et récompenserez ses amoureux désirs

De tout ce que l'honneur vous permet de plaisirs.

OLYMPE. bas.

655   En tenant ces discours que sa prudence est forte !

CLIMANTE, bas.

Qu'elle m'obligera lui parlant de la sorte !

ORONTE.

Dieux ! Que j'aurai de joie en l'entendant parler !

OLYMPE, haut.

Que j'aurai du plaisir à bien dissimuler !

CLIMANTE, bas.

Que de ces mots adroits je lui suis redevable !

ORONTE.

660   Mais allez commencer cet intrigue agréable,

Cependant que flatté d'un assez bon succès

J'écrirai pour savoir l'état de mon procès.

CLIMANTE.

Puisque mon rival veut que je parle, et que j'ose,

Il aura beau plaider, je gagnerai ma cause.

OLYMPE.

665   Et de tout ce que j'aime ayant eu l'entretien

Vous pourrez tout gagner sans que j'y perde rien.

CLIMANTE.

Enfin je puis parler, et mon bonheur ...

OLYMPE.

De grâce,

Ne continuez point, je vois venir Pancrace,

Que pour me délivrer il vient bien à propos !

CLIMANTE.

670   Faut il que ce brutal traverse mon repos ?

SCÈNE VII.
Pancrace, Lisette.

LISETTE.

Quoi, pour moi ta folie est toujours sans pareille.

PANCRACE en la poursuivant.

Ah ! Cruelle ! Ah ! Bacchante ! Ah ! Scythique merveille !

De l'élément nitreux le monstre le plus fier  [ 25 Scythique : du peuple scythe d'Europe centrale réputé cruel.]  [ 24 Bacchante : personnage infernal de la mythologie, nymphes nourrices du Dieu Bacchus.]

Se rendrait plus sensible en m'écoutant prier,

675   Le discourtois Sarmathe, et le froid Sycophage

Auprès de ton humeur n'ont rien qui soit sauvage ;

Le Sipille, ou Niobé, à l'âme de rocher,  [ 26 Carydbe : célèbre gouffre, situé sur la côte N.E. de le Sicile, au S.O. de elui de Scylla dans le détroit de Messine. [B] Un des obstacles que franchit Ulysse lors de don Odyssée.]

Du vent de mes soupirs se laisserait toucher.  [ 27 Scylla : nymphe aimée du dieux marin Glaucus. Circé, sa rivale, la changea en un rocher qui avait le forme d'un d'une femme. [B]]

Ô Carybde amoureux ! Où je prévois l'orage.

680   Ô Scylla dangereux où je ferai naufrage !

Ô bel oeil sanguinaire ! Aimable Lestrigon,  [ 29 Briarée : Un des géants qui attaquèrent le ciel, avait selon la Fable, cent bras et cinquante têtes. Il fut terrassé par Neptune et emprisonné sous l'Etna. [B]]  [ 28 Lestrygon : peuple qui selon la fable , habitait la Sicile orientale, voisin des cyclopes. On en a fait des géants et des enthropophages. [B]]

Qui surpasses en force et Briare, et Typhon,

Aspre aimant de mon coeur, adorable Cyclope !

Qui n'eut pas épargné l'amant de Pénélope,

685   Et veux ensanglanter les myrtes glorieux   [ 30 Typhon : Dieu égyptien frère d'Osiris, était le principe du mal, des ténèbres et de la sétrilité. [B]]

Que cueille dans Paphos un coeur victorieux,  [ 31 Ulysse est l'amant de Pénélope, compris comme celui qui l'aime.]

À la fin tu me vois loin des ports et des rades.

À travers des écueils au dessous des Pléiades  [ 32 Paphos : Ville de l'île grecque Cypre, près de laquelle serait née Vénus.]

Sans que j'y puisse avoir de plus doux réconfort,

690   Que d'être auxilié par les traits de la mort,   [ 33 Auxilié : barbarisme signifiant aidé, assisté.]

Cruelle, arrête un peu ! Ces regards homicides.

Sont bons dans le Cocyte aux yeux des Euménides,  [ 35 Euménides : nom donné aux Furies par antiphrase. [B]]  [ 34 Cocyte : ruisseau d'Epire aux eaux noires, considéré comme un des fleuves de l'Enfer.]

Mais toi ?

LISETTE.

Le bel amant avec son poil grison !

PANCRACE.

Je puis me rajeunir mieux que ne fit Éson,  [ 36 Éson : Père de Jason, chassé par son frère du trône d'Iolchos, fut rajeuni par Médée, femme de Jason. [B]]

695   Et domptant la rigueur des fières destinées

Dérober à Cloton le fil de mes années  [ 37 Cloton : (Clotho) le plus jeunes des trois Parques ; elle tient la quenouille et file la destinée des hommes. [B]]

Par la rare vertu d'un savoir dominant,

Je confondrai mon être avec l'Altitonant :  [ 38 Altitonant : Jupiter.]

Et joignant le principe à sa cause première,

700   J'emprunterai d'un Dieu l'éclat et la lumière

Et devenu divin par sa réflexion,

N'irai jamais de l'être à la privation.

LISETTE.

Tu n'es qu'un cajoleur avec tes balivernes !

PANCRACE.

Je suis sot en effet souffrant que tu me bernes,

705   Mais Ovide m'apprend dedans son art d'aimer

Qu'au véritable amant rien ne doit être amer :

Aristote m'a dit que notre âme enflammée

Doit bien moins vivre en nous que dans la chose aimée.

Épicure a voulu que l'esprit de l'amant

710   Fît voeu d'être sensible aux plaisirs seulement.

Platon a souhaité que notre âme obsédée

Se donnât toute entière à cette belle idée,

Et moi qui les connais, et qui vaux mieux qu'eux tous

Je veux tout endurer et tout souffrir pour vous.

LISETTE.

715   Le bel ameublement qu'un amant à calotte

Voyez ce qu'il veut dire avec son Aristote,

Sa piqure à Ploton, et ses brides à veaux,

Que croit-il attraper avec ces mots nouveaux ?

Vraiment vieux Rocantin vous me la baillez bonne,

720   Ou ne haranguez point, ou ne raillez personne,

Car si je ne suis pas la perle de Paris,

Vous ne devez pas croire être le beau Paris.

PANCRACE.

Celle qui descendit de la voûte étoilée  [ 39 Pelée : Fils d'Eaque, roi d'Egine. Ayant tué par mégarde son frère Phocus, il expatria et vint à la cour d'Eurytion, roi de Phtiotide, dont il épousa la fille. Il eut encore le malheur de tuer sans le savoir Eurytion à la chasse de Calydon, et il lui fallut subir un nouvel exil. (..) I épousa le nymphe Thétis fille de Nérée dont il eut un fils : Achille. [B]]

Pour se faire admirer aux noces de Pelée,

725   Et fut après porter dessus le mont Ida,   [ 40 Mont Ida : Petite chaîne de montagne en Asie mineure. De l'Ida sortait le Scamandre, le Rhésus et le Granique. Troie était située au pied du mont Ida. [B]]

Le fameux différent que ce Grec décida,

N'avait pas plus que vous d'appas hiéroglyphiques

Pour donner à mon coeur des coups symptomatiques,

Et celle qui fuyant les bras de Ménélas

730   Réduisit Ilion à dix ans de combats,

Et chassant de Priam les Lares domestiques  [ 42 Lares : dieux ou génies domestiques des Romains, chargés de protéger chaque maison et chaque famille. [B]]  [ 41 Ilion : Troie]

Attacha son génie à des destins tragiques,  [ 43 Priam : roi de Troie pendant la guerre décrite dans l'Illiade.]

Eût moins fait que vos yeux d'efforts herculiens,

Et n'aurait jamais pu me donner des liens,  [ 44 Herculiens : Herculéens, efforts produits avec la force d'Hercule.]

735   Car ce coeur que j'ai mis au rang de vos conquêtes

En bonnes qualités est un hydre à cent têtes,  [ 45 Hydre : serpent monstrueux, né de Typhon et d'Echidna, séjournait dans les eaux du lac de Lerne en Argolide. Il avait sept têtes et chacune repoussait à mesure qu'on le coupait, à moins qu'on ne brûlat immédiatement la plaie. [B]]

Et quand de ses vertus un gros est abattu,

Il en renaît un autre avec plus de vertu.

Jugez s'il est aisé de lui donner la gêne,

740   Et ce que peut l'objet qui le met à la chaîne ?

LISETTE.

Moi ! Je pourrais aimer ce nez de harlequin,  [ 46 Harlequin : Farceur, bâteleur : c'est le nom qu'on donne au bouffon à la Comédie italienne, aux valets des Dandeurs de corde, etc. et qui ont des habits bigarrés, et chargés de pièces de différentes couleurs. [F]]

Ce poil de goupillon, et cet oeil de Bouquin  [ 47 Bouquin : vieux débauché. [T]]

Pour attraper la miche allez à l'autre porte.

PANCRACE.

Aimable et cher objet, traitez moi d'autre sorte,

745   L'ironie est choquante à l'esprit d'un amant

Qui n'a pas reconnu qu'on l'aime infiniment,

Après l'énormité de cette catachrèse,  [ 48 Catachrèse : terme de grammaire, c'est une figure de mots qui est la première espèce de métaphose. [F]]

Qu'un propos moins acide en ma douleur m'apaise

Et qu'un trait de vos yeux me redonne le jour.

750   Cette vicissitude est plaisante en amour,

Que si vous affectez de parler par figure,  [ 49 Antithèse : figure de rhétorique qui consiste en un lien, ou oposition de mots, et de memebres de périodes. [F]]

Ou que vous en usiez par instinct de nature,

Chérissez l'antithèse, et pour parler d'amour,

Prenez la tapinose, et l'énigme à son tour,  [ 51 Kacozelle : vieux mot qui signifiait autrefois un zèle indiscret et trop ardent. [T]]  [ 50 Tapinose : litote, atténuation.]

755   Le Sarcasme est plaisant, fuyant le Kacozelle,

L'apophtegme est savant, et l'hyperbole est belle,  [ 52 Apophtegme : parole sentencieuse ou remarquable. L'apophtegme est un sentient vif et court sur quelque sujet, et une réponse prompte et aigue, qui cause du plaisir et de l'amdiration. [F]]

Alors ...  [ 53 Hyperbole : figure de rhétorique qui augmente ou qui diminue excessivement la vérité des choses dont on parle. [F] ]

LISETTE.

Adieu, Docteur.

PANCRACE.

Écoute ma raison.

Un mot.

LISETTE.

Il faut aller balayer la maison.

PANCRACE.

Hélas ! Je voudrai bien que ton âme abstersive  [ 54 Abstersif : En parlant de remède, qui est propre à nettoyer [Ac.]]

760   Chassât loin de mon coeur une douleur trop vive,

Et qu'en y balayant des tristesses d'amour,

Tu le fisses passer de la poussière au jour !

LISETTE.

Bon, mais il faut aller faire mettre sur table.

PANCRACE.

Hélas, fais bien plutôt repaître un misérable !

765   Et de mille douceurs lui faisant un festin,

Fais le vivre d'amour, et change son destin !

LISETTE.

Il faut que j'aille enfin ...

PANCRACE.

Quoi, poignarder Pancrace ?

LISETTE.

Faire allumer du feu dans la salle ;

PANCRACE.

Ah, de grâce !

Ma chère Dulcinée, attenss encor un peu,

770   Et loin de t'en aller faire allumer du feu,

Apaise dans mon coeur la dévorante flamme

Qui met mon corps en cendre, et consomme mon âme !

LISETTE, en voulant s'enfuir.

Bon Dieu ! Je n'ai pas fait nettoyer le jardin,

Monsieur criera tantôt.

PANCRACE.

Tu veux t'en fuir en vain,

775   Et tu dois bien plutôt par ta grâce divine

Arracher de mon coeur les soucis et l'épine,

Et ne pas endurer qu'un chardon rigoureux

Se trouve avec le myrte, et le trèfle amoureux.

LISETTE.

Il faut faire apporter de l'eau de la fontaine,

780   La rivière est mauvaise.

PANCRACE.

  Hélas ! Belle inhumaine,

Tu peux te satisfaire après tant de douleurs,

Et ne prendre de l'eau qu'au torrent de mes pleurs,

Mes yeux sont d'un canal l'inépuisable source :

Et toi seul as pouvoir d'en arrêter la course ;

785   Mais je ne parle plus qu'à la fille de l'air !

Elle a fermé l'oreille, et vient de s'en aller :

Allons chercher l'écho de quelque antre sauvage,

Et plaignons nous à lui d'un si sensible outrage.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.
Climante, Olympe.

CLIMANTE.

En vain j'ai pratiqué tout ce que la prudence,

790   A de plus réservé dedans sa confidence ;

En vain j'ai modéré toutes mes passions

Par la sage froideur des circonspections ;

Et concerté mon coeur avecque mon visage,

Pour ne rien découvrir de l'ennui qui m'outrage :

795   En vain d'un jeune ami j'évente le secret,

En vain je l'introduis à titre d'indiscret,

Et le rends parmi nous un objet de risée ;

Puis qu'enfin ma douleur n'en est pas apaisée,

Et que je ne saurais trouver un seul moment,

800   Pour vous entretenir et vous voir librement.

OLYMPE.

Feignons ... Quelle raison vous oblige à vous plaindre ?

Ne me voyez vous pas si souvent me contraindre

Quand je prête l'oreille à ce jeune innocent

Qui m'explique vos maux par les peines qu'il sent !

805   C'est par votre moyen que j'apprends de sa bouche

Le mal que nous souffrons lorsque l'amour nous touche !

Et quand mourant du trait dont il nous sut piquer,

On parle par énigme au lieu de s'expliquer !

Je bénis toutefois un si beau stratagème

810   Qui me donne moyen de voir celui que j'aime !

Et le voir d'autant mieux que j'en prends pour témoins

Ceux qui font les plus fins et qui le sont le moins.

Ainsi donc puisqu'Ariste à toute heure me presse,

Qu'il me suit en tous lieux et me parle sans cesse ;

815   Pourquoi vous plaignez vous de me parler si peu

Moi qui brûle au moment que vous êtes en feu ?

CLIMANTE.

Vous ayant fait résoudre à cette complaisance,

D'ouir un ingénu parler de ma souffrance ;

C'est assez en effet du bien que je reçois

820   Lorsque j'oblige un autre à vous parler pour moi.

OLYMPE.

Ainsi vous agirez d'un air prudent et sage

Et me donnerez lieu de vous voir davantage ;

Car enfin il suffit qu'Ariste en ses discours

Me parlant de ses feux m'explique vos amours.

825   Le sot a mes faveurs pour les rendre à Climante !

CLIMANTE.

L'adresse en est subtile.

OLYMPE.

Et n'est pas déplaisante.

Donc sans faire un jaloux obligez désormais,

Ariste de tout dire et ne parlez jamais !

CLIMANTE.

Vous verrez mon amour dans mon obéissance.

OLYMPE.

830   Rien ne me plaît de vous à l'égal du silence.

Et le profond respect que vous me témoignez

Découvre votre amour plus vous le contraignez.

CLIMANTE.

Voyez le donc souvent, cet Ariste !

OLYMPE.

Ah Climante !

Qu'il ne me quitte point et j'en serai contente !

CLIMANTE.

835   Tout importun qu'il est, endurez ses soupirs !

OLYMPE.

Je puis bien l'endurer s'il sert à mes plaisirs.

CLIMANTE.

C'est en quoi je vous suis doublement redevable.

OLYMPE.

C'est seulement à moi que je suis favorable.

CLIMANTE.

Que dois-je repartir à ce discours flatteur ?

OLYMPE.

840   Au moins s'il ne vous flatte, il est parti du coeur.

CLIMANTE.

Que je ressens de joie en ces douces contraintes !

OLYMPE.

Que de douceurs amour accompagnent tes feintes !

CLIMANTE.

Nous vivons sans donner aucun soupçon de nous.

OLYMPE, voulant parler d'Ariste et d'elle.

Nous nous aimons tous deux sans faire des jaloux.

CLIMANTE.

845   Donc pour continuer à soulager ma peine

Flattez un ingénu d'une espérance vaine ;

Et d'un peu de faveurs veuillez le consoler ;

Afin qu'il ait toujours dessein de vous parler.

OLYMPE.

Pour avoir ce plaisir par une adresse extrême,

850   Vous me verrez cent fois lui dire que je l'aime.

CLIMANTE.

Si vous continuez vous me rendrez confus.

OLYMPE.

Vous me verrez toujours la même que je fus.

CLIMANTE.

Ariste... Quelqu'un vient ? Rencontre déplaisante !

OLYMPE.

Pour me dire le reste, envoyez-le, Climante !

SCÈNE II.
Climante, Olympe, Lisette.

LISETTE.

855   Un marchand du Palais demande à vous parler.

OLYMPE.

Qu'il attende !

LISETTE.

Il paraît pressé de s'en aller.

CLIMANTE.

Qu'il revienne tantôt ; ne plaignez point ses peines.

LISETTE.

Un linger vient d'entrer avec des points de Gênes.  [ 55 Linger : marchand qui vend de la toile ou du lin ; ou l'ouvrier qui le fait, qui le taille qui le ourle, qui le dresse. [F]]

OLYMPE.

Qu'il s'en aille ! J'irai le voir en sa maison.

LISETTE.

860   Le renvoyer cent fois c'est être sans raison !

On n'a point de pitié des pauvres gens !

OLYMPE.

Lisette !

J'y vais ? c'est m'épier d'une façon adroite.

CLIMANTE, montrant le Docteur qui vient.

Encore un surveillant ?

SCÈNE III.
Climante, Lisette, Omympe, Pancare.

PANCRACE, à Climante.

Quatre mots, s'il vous plaît.

Mon maître vous expecte, et dit que tout est prêt :

865   Qu'il a vu les archers, et qu'il est tantôt l'heure

D'attendre le badaud.  [ 56 Badaud : sot, niais, ignorant. [F]]

CLIMANTE.

Nous rirons, ou je meure.

Allons Madame !

OLYMPE.

Allons.

PANCRACE, arrêtant Lisette qui s'en va.

Quoi sans amour toujours ?

LISETTE.

Adieu je ne veux point ni d'amant ni d'amours.

PANCRACE.

Mais ce grand Dieu pourtant anime toutes choses,

870   L'être, aime son principe, et les effets leurs causes

La nature l'instinct, l'astre son ascendant,

La matière la forme, et le corps l'accident.

Lui seul fit ce grand tout, de contraires parties,

Calma les éléments dans leurs antipathies :

875   Et formant l'union de leurs diversités,

Sut faire un composé des quatre qualités.

LISETTE.

Mais au moins ...

PANCRACE.

Le soleil amoureux de la terre,

En tire les vapeurs dont il fait le tonnerre ;

Et la décharge ainsi des esprits empestés

880   Qui pourraient l'infecter ou ternir ses beautés

L'hiver que nous croyons l'ennemi de nature,

Est de sa passion la vivante peinture.

Et dessous les glaçons, la neige et les frimas,

Tient en bride le feu qui s'exhale d'en bas ;

885   Et l'ayant condensé fait germer la semence,

Qui nous donne les fruits, et produit l'abondance.

C'est l'esprit animant de l'être sensitif,

Et du rationnel et du végétatif.

LISETTE.

Adieu.

PANCRACE.

Les vents qui font trembler les Néréides,  [ 57 Néréides : Divinités fabuleuses des païens, qu'ils coyaient habiter les mers. On voit leur noms, et leurs généalogies dans Hésiode en sa Théogonie. [F]]

890   Les obligent d'aller dans leurs grottes humides,

Pour y ressusciter les tritons langoureux,

Et piquer les poissons d'un instinct amoureux.

Les arbres aiment l'air, et leurs têtes superbes,

Faisans hommage au ciel, parlent d'amour aux herbes.

895   Bref tout ce qui subsiste, ou ce qui voit le jour,

Reconnaît la nature, et conçoit de l'amour.

LISETTE.

Tout ce que tu me dis ne servira de guère.

PANCRACE.

Que s'il faut m'abaisser aux exemples vulgaires,

Et me servir ici des termes triviaux,

900   Tu connaîtras qu'en tout je n'eus jamais d'égaux.

Les poissons aiment l'eau, l'oeil aime la peinture,

La terre les métaux, les plantes la verdure ;

L'ombre chérit la nuit, le silence les bois,

Les rochers les déserts, et les échos la voix,

905   Le dauphin la baleine, et la conque la perle,

Le singe la guenon, et la grive le merle,

La chienne le mâtin, la félice les chats,

La fourmi son semblable, et les souris les rats,

L'éperon la mollette, et le fourreau l'épée,

910   L'écuyer son cheval, et l'enfant sa poupée ;

Et moi qui suis docteur in utroque juré,

Je n'aime que toi seule, ou le bonnet quarré.

SCÈNE IV.

PANCRACE, seul.

Elle fuit ! Et je suis féru,

Ma poitrine est mortiférée,

915   Et d'Amour la flèche acérée

Me va rendre l'esprit bourru;

Mon étude est bouleversée.

Ma capacité fracassée ;

Et dedans mon individu

920   Avec le sel et le mercure

Tant de souffre s'est confondu :

Que sous un zénith morfondu,

J'y pourrais brûler la nature.

     

Ce brasier est si violent

925   Que par sa vertu spécifique,

En m'échauffant d'un feu centrique

Je suis un Vésuve brûlant;

De sa consommante hypostase  [ 58 Hypostase : Terme de th?ologie. Supp?t, personne.]

Se forme un antipéristase  [ 59 Antip?ristase?: actions de deux qualit?s contraires, dont l'une augmente la force de l'autre.]

930   Avecque ma froide raison ;

D'où vient la foudroyante flamme

Qui sans espoir de guérison

Produit cet amoureux poison

Qui détruit mon corps et mon âme.

     

935   Clair rayon plus pur que le jour

Esprit de mes savants ancêtres

Qui pour tant de différents êtres

N'avez jamais conçu d'amour !

Souverain des Métamorphoses,

940   Arbitre des métempsycoses,

Dieu des savants et du savoir,

Si dans moi ton âme est passée

Que peux tu dire de la voir,

Si honteusement concevoir

945   L'accident dont elle est forcée ?

     

Vous qui n'avouiez pour vrais biens,

Que ceux qui semblent impossibles,

Nobles et divins insensibles,

Miraculeux stoïciens,  [ 60 Sto?cien?: philosophe grec.]

950   Qui des passions mordicantes,   [ 61 Mondicant?: qui est acide et piquant. [F]]

Réprimiez les flammes piquantes,

Éclairez mon entendement

D'un rayon de votre lumière !

Pour lui rendre son élément,

955   Et le dégager noblement

Des faiblesses de la matière !

     

Mais ô déplorable rigueur !

Il faudrait une main divine

Pour chasser l'amoureuse Erynne  [ 62 Errynies : personnages de la Myhtologie autrement nomm?es Furies.]

960   Qui met tout l'enfer dans mon coeur :

Cette furie est si fatale,

Qu'avec toute votre cabale

Vous n'y pourriez pas un fétu ;

Mes poumons perdent leurs haleines.

965   Mon coeur en est tout abattu

Et mon sang restant sans vertu

Coule tout nitreux dans mes veines.

     

Mais quelqu'un vient ici, fuyons.

SCÈNE V.
Ariste, Olympe, Jodelet.

ARISTE, seul, le nez dans son manteau et faisant signe à quelqu'un de se cacher.

La nuit est sombre ;

Et je puis m'introduire à la faveur de l'ombre ;

970   Chut ; l'on ne m'entend point, hem, hem.

OLYMPE.

  Je suis à vous.

ARISTE.

Hé bien !

OLYMPE.

Ils sont allez faire les loups-garous,

Et croient vous jouer une pièce excellente.

ARISTE.

Pour les contre-jouer d'une façon galante,

J'ai fait au lieu de moi déguiser Jodelet,

975   Qui loin de vous porter un amoureux poulet,   [ 63 Poulet : signifie aussi un petit billet amoureux qu'on envoie aux Dames galantes, ainsi nommé, parce qu'en le pliant on y faisait deux pointes qui representaient les ailes d'un poulet. [F]]

Tient un écrit tout plein d'excuses ingénues

Pour ne pouvoir venir à ces heures indues,

Où je vous dis qu'étant fort brave cavalier

Je ne veux rien de vous de si particulier :

980   Et que craignant de voir votre amitié bornée

Lorsque je ne viens pas suivant l'heure donnée,

Pour rendre en ma faveur votre esprit adouci,

J'ai fait des bouts rimés, que j'ai décrits aussi.

OLYMPE.

Ils les y surprendront.

ARISTE.

Par cette raillerie,

985   J'enchéris galamment dessus leur fourberie ;

Car enfin ces badauds en m'en tenant plus sot

Ne me croiront pas homme à vous dire le mot ;

Et me voyant aimer avec tant d'innocence,

Me laisseront enfin agir sans défiance.

OLYMPE.

990   Voyant votre valet ils seront bien trompés.

ARISTE.

Et ceux qui le prendront encor plus attrapés.

OLYMPE.

Ils pensent qu'ils feront manquer la sérénade,

Et qu'ils vous berneront après cette cassade.

ARISTE.

Je tiendrai ma parole et les duperai tous,

995   Mais quand pour me jouer ils s'éloignent de nous,

Profitons de ce temps et jusqu'à l'heure expresse

Que vous savez qu'il faut, que Jodelet paraisse.

Trouvez bon que mon âme en ses justes désirs

Donne quelque passage à mes brûlants soupirs,

1000   Et que dans les excès du feu qui la dévore

Elle vous fasse voir comme elle vous adore,

Et ne soutient jamais votre divin aspect,

Sans changer son amour en un profond respect.

OLYMPE.

À des conditions je veux vous le permettre.

ARISTE.

1005   Qui sont ?

OLYMPE.

  De me montrer les vers de votre lettre.

ARISTE.

Le cachet ?...

OLYMPE.

Mais par coeur vous le devez savoir !

ARISTE.

Pour m'en ressouvenir je ferai mon pouvoir.

J'y suis...les rimes sont figue, jaloux, et ligue

Verrous et brigue et choux intrigue avec filous

1010   Et bête avecque fête et maison et monnaie

Et les deux derniers sont oison avecque joie.

SONNET.

Je te dépite amour et je te fais la... figue,

Depuis que j'ai trouvé pour tromper mes... jaloux,

Le secret merveilleux de détruire leur... ligue

1015   En leur ôtant le droit des clefs et des... verrous ;

     

Ils ont beau gouverner la beauté que je... brigue

Leurs gardes servent moins que des feuilles de... choux,

Puisque nos coeurs unis sont bien mieux dans... l'intrigue

Qu'on ne voit le marais avecque les... filous.

     

1020   Sous le pretexte faux de jouer à la... bête

Souvent du Dieu d'amour nous célébrons la... fête;

Et sommes tout un jour maîtres de la... maison,

     

Et quand mon rival vient et me voit sans... monnaie

Par quelques quolibets il témoigne sa... joie,

1025   Et me croit un cheval quand il n'est qu'un... oison.

     

Puis je mieux m'expliquer à moins que je le nomme ?

OLYMPE.

Je les trouve trop beaux pour sentir le jeune homme.

Ôtez les...

ARISTE.

C'est en vain que vous vous alarmez !

OLYMPE.

Pourquoi ?

ARISTE.

Ne craignez rien ce sont vers imprimés

1030   Et j'avais concerté cette seconde adresse,

Pour les duper encor avec plus de finesse,

Et m'établir chez eux pour fat au dernier point.

OLYMPE.

Sans mentir votre esprit.

ARISTE.

Ne complimentons point.

Et pendant qu'on prendra Jodelet pour son maître

1035   Le menant à l'endroit où les fins doivent être :

Puisqu'il leur faut du temps pour aller et venir,

Servons nous en du moins pour nous entretenir.

SCÈNE VI.

JODELET, seul sous l'habit d'un Archer.

Amour jeune falot, petit monstre fantasque,

Qui pour nous attraper court toujours mieux qu'un basque;

1040   Et faisant de nos coeurs un amoureux tison,

Mets enfin tôt ou tard le feu dans ta maison ;

N'es-tu pas satisfait de me voir de la sorte ?

Ne ris-tu point de voir les armes que je porte ?

Et n'es-tu pas enfin un plaisant maroquin

1045   De m'avoir engagé dessous ce casaquin ?   [ 64 Casaquin : petite casaque. Il n'est en usage qu'en cette phrase proverbiale : "on lui a donné sur le casaquin" ; pour dire, on l'a battu. [F]]

Par toi je suis archer, mais un archer sans gage,

Par toi je suis soldat, mais soldat sans courage ;

Par toi je suis amant mais amant sans amour ;

Et par toi je produis sans mettre rien au jour ;

1050   D'un jeune enamouré qui va voir sa donzelle   [ 65 Donzelle : terme burlesque qui se dit pour demoiselles ; mais il est odieux et offensant ; et se prend ordiinairement en mauvaise part. [F]]

Sans être en faction je suis la sentinelle ;

Et des pièces d'amour, dont il est l'inventeur,

Je serai la machine alors qu'il est l'acteur :

Je suis par le secret de cette hallebarde   [ 66 Hallebarde : arme d'hst offensive, composée d'une long fût ou bâton d'environ cinq pied, qui a un crochet ou un fer plat et échancré aboutissant en pointe, et au bout une grande lame de fer fot aigue. [F]]

1055   Caporal, et sergent, soldat et corps de garde ;

Et seul faisant le tout dans un si bel emploi

Toute la compagnie est au-dessous de moi ;

Mais sais-je bien jouer de cette arme ferrée

Qui chez nos bons bourgeois est si considérée ?

1060   Et que mon vieil voisin appelle un bon bâton ?

Au diable, je me suis écorché le menton :

Et pour peu que je veuille en faire davantage

Je reconnaîtrai bien que je ne suis pas sage.

Si faut-il toutefois faire le moulinet,  [ 67 Gruyer : Se dit figurément d'un homme qui est habile en son métier, en quelque profession. Il faut aller consulter ce vieux Advocat, il est gruyer en cette matière. [F]]

1065   Hé bien ! le tour est vite et l'écart est bien net ;

J'y suis un peu gruyer, et j'en ferais la nique

Au plus mauvais garçon des courtaux de boutique.  [ 68 Courtaux de boutique : Commis marchand. [L]]

Mais à quoi m'amusai-je, amour peste aux écus

Petit cousin germain du bon père Bacchus ;  [ 69 Bacchus : Dieu de la mythologie, des vendanges.]

1070   Qui force les clients qui voguent sous ton aile

À prendre un vomitif qui vide l'escarcelle ;  [ 70 Escarcelle : grande bourse de cuir à l'antique, qui se fermait à ressort avec du fer. [F]]

Fais couler jusqu'à moi quelques méchants ducats !  [ 71 Ducat : monnaie d'or et d'argent qui est battu dans les terres d'un Duc, et qui vaut environ un écu en argent. [F]]

Donne moi le moyen d'aller vider les plats

Et d'aller m'esbaudir avec le Dieu des pintes  [ 72 Dieu des pintes : Dieu des boissons, Bacchus.]

1075   Et te sacrifier des chants au lieu de plaintes

Exauce mes souhaits, amour écoute moi

Puisque je suis archer aussi bien comme toi ;

Nous sommes compagnons et devons ce me semble

Travaillant l'un pour l'autre, aider qui nous ressemble !

1080   Nous de la ressemblance, Ah fat au dernier point !

J'ai des yeux qui sont bons, et toi tu n'en as point !

D'un cocuage encor nul mari ne me blâme,

Et ma mère après tout est fort honnête femme.

Non, non je suis archer, tu n'es qu'un archerot ;  [ 73 Archerot : vieux mot, qui signifie petit archer. Les poètes donnaient autrefois cet épithète à Cupidon. [F]]

1085   Je suis fort honnête homme et tol tu n'es qu'un sot.

Au diable soit l'amour, avec la hallebarde !

SCÈNE VII.
Le Caporal, Jodelet.

LE-CAPORAL.

La Verdure.

JODELET, bas.

Motus.  [ 74 Motus : injonction de se taire.]

LE-CAPORAL.

Venez au corps de garde ?

JODELET, bas.

Commande à tes valets.

LE-CAPORAL.

Si je vais jusqu'à vous

Dans ma mauvaise humeur je vous rouerai de coups.

1090   Ces fainéants s'en vont, et font les galants hommes.

Chacun veut être maître en ce siècle où nous sommes,

Il semble que le mal ne soit que pour les vieux.

JODELET, bas.

Ce vieillard à l'entendre est bien séditieux !

LE-CAPORAL.

Vous le dirai-je encor,

JODELET.

Qu'il aime la querelle !

LE CAPORAL s'avance avec sa lanterne.

1095   Voyons, qu'attends-tu là ?

JODELET.

  Je fais la sentinelle.

Peste !

LE CAPORAL, bas.

Ce n'est pas lui, je le reconnais bien !

Ton nom ?

JODELET.

C'est Jodelet,

LE-CAPORAL.

Et que fais-tu là ?

JODELET.

Rien.

LE-CAPORAL.

À quoi bon cet habit ?

JODELET.

C'est pour servir mon maître.

LE-CAPORAL.

C'est un voleur, suis moi.

JODELET.

Je ne suis pas si traître.

1100   Ne vous l'ai-je pas dit, je suis en faction.

LE-CAPORAL.

Mais nous voulons savoir quelle est ta fonction ?

Et pourquoi ?

JODELET.

Quelque sot s'en irait vous le dire.

LE-CAPORAL.

Ce matois fait le fol ! Il n'est pas tant de rire.

Sors de là !

JODELET.

J'y serais jusqu'à demain matin.

1105   A d'autre, vieil ami, vous m'éprouvez en vain :

Je n'en branlerais pas pour gagner un Empire.  [ 75 Branler : Se mouvoir en deçà et en delà, chanceler, ne pas tenir ferme. [F]]

Dieu vous doint tout le bien que votre coeur désire,  [ 76 Doint : ancienne forme du subjonctif présent du verbe donner.]

Encor, Dieu vous assiste, et bonsoir.

LE-CAPORAL.

Grand merci.

Qu'il prenait bien son temps, pour s'évader d'ici !

1110   Il me faut suivre ami.

JODELET, en le flattant.

  Le Belaud, qu'il est drôle !   [ 77 Berlaud : Nigaud bête niais, stupide.]

LE-CAPORAL.

Pourquoi m'as tu donné ce coup dessus l'épaule ?

JODELET.

Pour mon plaisir.

LE-CAPORAL.

C'est trop endurer de ce sot.

Hola, quelqu'un à moi.

JODELET.

Ventre, ne dites mot !

Vous pourrez par ce bruit faire tort à mon maître.

LE-CAPORAL.

1115   Hola hé !

JODELET.

Par la mort.

LE-CAPORAL.

  Qu'on saisisse ce traître !

JODELET.

Ne parlez pas si haut, amis vous êtes vous.

Mon maître...

LE-CAPORAL.

Il faut marcher.

JODELET.

Quelle grêle de coups !

Au meurtre, l'on m'assomme, on me vole, on me tue !

Au diable soit l'amour, la maison et la rue !

1120   Lettres, message, ami, maîtresse, casaquin,   [ 78 Casaquin : petite casaque qui est un manteau.]

Sentinelle, poignard, hallebarde et rouquin.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.
Oronte, Pancrace.

ORONTE.

Je te l'ai déjà dit, fais donc ta diligence ;

Je viens de recevoir nouvelles de Provence

Que l'on se peut douter du chemin que j'ai pris.

1125   Tiens tout prêt.

PANCRACE.

  Sans regret je quitterai Paris.

Ce climat tempéré n'est bon qu'au cocuage.

ORONTE.

Cesse, pour engager Olympe en ce voyage

Demain seul avec elle allant me promener

Auprès de Saint-Denis tu nous feras mener  [ 79 Saint-Denis : Ville au nord de Paris.]

1130   Quatre chevaux tous prêts pour rejoindre aux deux nôtres,

Puis...

PANCRACE.

Et moi ?

ORONTE.

Tu viendras après avec les autres

Feras monter mes gens, prendras soin de mon train,

Mettras ordre partout, et suivras mon chemin :

De plus ayant besoin de déguiser l'affaire

1135   Dans chaque hostellerie il te faut dire père

De la jeune beauté que j'emmène avec moi ;

C'est dans ces tours d'esprit que j'ai besoin de toi.

PANCRACE.

Comme un caméléon.

ORONTE.

Je t'entends cher Pancrace.

Si dés lieux où je vais quelqu'un suivait la trace

1140   Apprenant en l'état qu'on m'aura vu passer

Par ce déguisement il peut s'embarrasser :

Le nom de père enfin....

PANCRACE.

La fourbe est assez bonne.  [ 80 Fourbe : tromperie, déguisement de la vérité. [F]]

ORONTE.

Moi pour ne témoigner mes desseins à personne,

Je vais avec Climante encore raisonner

1145   Pour berner notre fat, qui s'apprête à donner

Dans deux heures d'ici sa belle sérénade.

PANCRACE.

À faute de dormir vous vous ferez malade.

ORONTE.

N'importe, mais surtout choisis un bel habit,

Pour jouer comme il faut le rôle que j'ai dit.

1150   Entre, Climante vient.

SCÈNE II.
Oronte, Climante.

ORONTE.

  Hé bien ! S'en raille-t-elle ?

CLIMANTE.

Oui de nous voir trompés.

ORONTE.

Ô l'amant plain de zèle !

Qui n'ose venir voir sa maîtresse le soir ?

CLIMANTE.

Qu'importe, il envoyait son valet pour la voir.

ORONTE.

Vraiment c'est un galant qui se sent des écoles.

CLIMANTE.

1155   Encor que dites-vous de ces belles paroles,

Dont sa lettre est remplie ?

ORONTE.

Et des vers imprimés ?

CLIMANTE.

C'est le plus grand des sots que nature a formé.

ORONTE.

Il le faut achever avec la sérénade.

CLIMANTE.

Sans doute il y fera quelque bonne incartade.

ORONTE.

1160   Il s'y faut préparer.

CLIMANTE.

  Le tour sera d'esprit.

SCÈNE III.
Oronte, Climante, Lisette.

ORONTE.

Dis nous que fait Olympe à présent ?

LISETTE.

Elle écrit.

ORONTE.

Il faut voir ce que c'est.

LISETTE.

Ne faisant que d'écrire,

Je vous cherchais partout afin de vous le dire.

ORONTE.

Tu m'obliges.

LISETTE.

Je suis entièrement à vous.

ORONTE.

Allons.

LISETTE, seule.

1165   Ai-je dessein de mourir de la toux ?

Et la fraîcheur qui vient de l'air et de la terre

Pourrait-elle être bonne à guérir mon cathere ?  [ 81 Caterre : terme de médecine . Fluxion et distillation d'hueur sur la visage, sur la gorge, ou sur quelque autre partie du corps. [F]]

Moi chercher un valet ! Et me mettre en danger,

En perdre pour le voir, le boire et le manger,

1170   Avoir martel en tête, et la puce en l'oreille ;   [ 82 Martel : vieux mot qui signifiait autrefois marteau, qui se dit encore en cette phrase. Il a martel en tête ; pour dire, il a quelque chose qui lui donne du chagrin, du souci, de l'inquiétude, de la jalousie. [F]]

Dont le bourdonnement à toute heure m'éveille,

Et m'amaigrit si fort qu'avant ce renouveau

Je pense que les os me perceront la peau.

Ah ! De dépit j'enrage, et de regret j'en pleure ;

1175   A-t-il le chien qu'il est résolu que j'en meure ?

Ah folle que je suis d'aimer trop ce lourdaud !

Encor s'il était beau : mais ce n'est qu'un badaud.

Et quelque long chagrin qui m'ait défigurée,

Je ne suis pas si sotte et pas tant déchirée,

1180   Que je ne vaille bien un amour mutuel.

Vraiment c'est bien à lui de faire le cruel,

Mais c'est lui que j'entends qui nasonne et qui gronde.  [ 83 Nasonner : Parler du nez.]

SCÈNE IV.
Jodelet, Lisette.

JODELET, en lui-même songeant comme il avait été pris des archers.

Oui, Jodelet sans eux tu n'étais plus au monde.

Quelle commission mon maître me donna ?

1185   Et m'envoyer encor nonobstant tout cela

Attendre ici des gens pour donner sérénade.

LISETTE.

Roder ici la nuit, tu te feras malade.

JODELET.

Je viens attendre ici des suppôts de l'archet.  [ 84 Suppôts de l'archer : probablement les violonistes.]

LISETTE.

Que ne viens-tu pour voir celle qui t'y cherchait ?

JODELET, s'en veut séparer.

1190   Que l'on me cherche ou non, ma foi pour te le dire,

Laisse-moi, l'on n'est pas toujours d'humeur à rire.

LISETTE.

Te priant d'arrêter tu me refuserais ?

JODELET.

Je voudrais t'obliger, mais je ne le saurais.

LISETTE.

À d'autres yeux qu'aux tiens je ne suis pas tant laide.

JODELET.

1195   Pour me guérir d'amour tes yeux sont un remède.

LISETTE.

Si mes yeux sont ardents et sont rouges de feu,

C'est de celui d'amour.

JODELET.

De grâce éteins-le un peu,

Avec le vermillon dont ton oeil gauche éclate

Tu pourrais d'un regard me teindre en écarlate.

1200   Trêve de compliment.

LISETTE.

  Ô mon cher Jodelet,

Mon bedon, mon fanfan, mon poupon, mon valet.

JODELET.

Ah ! Ne me touche point avecque tes mains sales.

LISETTE.

Es-tu si délicat ?

JODELET.

Peste, je crains les galles.  [ 85 Galles : croûtes. [L]]

LISETTE.

Écoute encor un mot.

JODELET.

Parle donc !

LISETTE.

Mais...

JODELET.

Hola.

1205   Adieu ton mot est dit.

LISETTE.

  Pour t'arrêter donc-là,

Je t'en conjure enfin par ces franches lippées,  [ 86 Lippées : grosse lèvre et qui avance au-dehors. Lippée signifie au propre : autant de viande qu'on en peut emporter avec la lippe sur les lèvres». [F] ]

Par ces bribes de pain dedans le pot trempées,

Par ces soupers gardés, quand tu venais si tard,

Et que dessous mon nom je faisais mettre à part ;

1210   Par ces deux bouillons faits quand tu pris médecine

Un jour que je te vis malade en la cuisine :

Bref, par tout ce qui peut d'un gosier altéré,

Plus que l'or et l'argent être considéré.  [ 87 Rogue : superbe, fier, altier, méprisant, peu courtois. Il n'ets ne usage que dans le style familier. [F]]

Hélas ! pour adoucir ton humeur rogue et fière

1215   Que le ciel ne m'a-t-il fait naître sommelière,

Peut être que l'arbois, le grave et le muscat  [ 89 Grave : on appelle vin de grave, un certain vin d'un rouge foncé, que beaucoup de gens trouvent excellent pour la santé. Il croît dans un petit pays qui s'appelle Grave, et qui est aux environs de Bordeaux. [F]]  [ 88 Arbois : nom d'un cepage comme le muscat.]

Ne te permettraient pas d'être si délicat.

JODELET.

En as-tu ?

LISETTE.

Non.

JODELET.

Adieu, je vais coucher en ville.

LISETTE.

La gabatine est franche, et la ruse est subtile.  [ 90 Gabatine : galimatias, promesse ambigue, et faite en se moquant, qu'on ne veut pas tenir, tromperie. [F]]

JODELET.

1220   Tu m'as tout déchiré.

LISETTE.

  Tu ne t'en iras point.

JODELET.

Donne moi donc de quoi racoutrer mon pourpoint.  [ 91 Racoutrer : Accomoder, rapiécer. Il se dit proprement des habits. [F]]

LISETTE.

Ah ! Que d'or et d'argent n'ai-je une vive source,

Tu pourrais disposer du coeur et de la bourse,

Et je te montrerais en te saoulant de bien

1225   Que ce qui m'appartient est absolument tien.

Cruel ! Loin de m'aigrir après de tels outrages

Veux tu manger encor quatorze ans de mes gages ?

Il n'est présents, épargne, étrennes ni profit

Que mon amour n'immole à ton grand appétit.

JODELET.

1230   Pourquoi différais-tu cette belle harangue ?

Je veux aimer ton corps à cause de ta langue ;

Et de quelques défauts qu'on te puisse blâmer

Si tu parles toujours, je veux toujours t'aimer.

LISETTE le tire à part, et lui parle à l'oreille.

Pancrace vient, écoute.

SCÈNE V.
Pancrace, Jodelet.

PANCRACE seul.

Elle n'est pas sortie,

1235   Mes yeux se sont trompés, j'ai mal fait ma partie.

JODELET.

Pancrace.

PANCRACE.

Qui va-là ? Que viens-tu faire ici ?

JODELET.

Attendre le concert.

PANCRACE.

Je viens l'attendre aussi.

Pour aller réveiller mon maître et ma maîtresse.

JODELET.

Tu le peux sans sortir.

PANCRACE, bas ces deux vers.

Il faut jouer d'adresse,

1240   Et ne pas témoigner que l'amour me menait ;

Oui ; mais l'impatience au logis me prenait.

JODELET.

De vrai l'impatience est une étrange chose !

PANCRACE.

Elle perdra l'éclat de mon apothéose !  [ 92 Apothéose : cérémonie païenne qe faisaient les idolâtres pour mettre leurs empereurs [romains] au rang des Dieux. [F]]

JODELET.

Sans doute, mais encor que veut dire ce mot ?

PANCRACE, en frappant sur l'épaule de Jodelet.

1245   J'aime les curieux.

JODELET faisant l'habile homme.

  Je ne suis pas tant sot.

Mais si tu veux parler modère toi, de grâce,

Du latin j'en sais peu, mais pour du grès j'en casse.

PANCRACE.

L'apothéose donc est un grand changement,

Qui d'un homme mortel fait un Dieu promptement.

JODELET.

1250   Et combien vendrait-on l'once d'apothéose ?

PANCRACE.

Si l'homme la vendait ce serait peu de chose.

JODELET.

S'il en est sous le Ciel notre épicier en a,

Il vend bien du mercure et du diapalma.  [ 93 Diapalma : Terme de pharmacie. Emplâtre defficatif (...) composé d'huile commune, de graisse de porc, et de litharge d'or préparé. C'est l'emplâtre le plus utilisé pour les plaies et les ulcères. [F]]

PANCRACE.

En voulant t'enseigner mon erreur est extrême,

1255   Mais je n'y prends pas garde, à cause que je t'aime.

JODELET.

De vrai, l'on dit qu'amour aveugle les esprits,

Je crois qu'il fait du mal !

PANCRACE.

Tu ne t'es point mépris.

C'est un ver pétillant ennemi de la joie,

Qui porte un grand désordre aux régions du foie,

1260   Et qui par le venin d'un esprit sulfuré,

Corrompt le meilleur sang, et le plus épuré.

C'est le funeste auteur de ces tristes ravages,

Qu'excitent les désirs dans le coeur des plus sages ;

Et le noir séducteur des belles passions,

1265   Par où l'honneur nous pousse aux bonnes actions.

Par un amas confus de flegmes et de bile,  [ 94 Flegme : En terme de médecine est l'une des quatre humeurs, dont les anciens disaient que la masse du sang était composée, et qui en ets la patie la plus crue, froide, humide et insipide.]

En offusquant l'organe il rend l'âme inhabile,

L'attache à la matière, et fait qu'elle ne peut

S'en rendre la maîtresse alors qu'elle le veut.

1270   Ce sont les sentiments, qui sont les moins vulgaires.

JODELET.

Si tu n'en sais pas plus, ma foi tu n'en sais guère.

Et sans avoir appris de Grec et de Latin,

Je sais bien que l'amour n'est qu'un fils de putain,

Qu'un rustre était aimé de Madame sa mère,

1275   Et qu'il ne fut jamais à feu Monsieur son père.

PANCRACE.

Ce divin forgeron, ce boiteux renommé  [ 95 Divin forgeron : Arès dieu des enfers dans la mythologie greco-romaine.]

Qui règne auprès du Styx sur un trône enfumé,  [ 96 Styx : Fleuve des enfers sur lequel Charron embarque les âmes pour les champs élysées.]

Et qui prête la force au bras nerveux de Bronthe,

Vit un jour forligner la Reine d'Amadonthe,  [ 97 Forligner : dégénérer, ne pas suivre la vertu, et le bon exemple de ses ancêtres, de ce dont on est issu ; faire quelque chose digne de leur race. [F]]

1280   Et dedans la prison des réseaux qu'il avait

Fit voir à tous les Dieux l'affront qu'il recevait :

Mais je soutiens enfin à tous gymnosophistes,

Cosmographes du Ciel et tous mythologistes,

Que l'enfant Cupidon voyait déjà le jour

1285   Quand Mars connut sa mère, et qu'il lui fit l'amour.

JODELET.

Hé bien ?

PANCRACE.

C'est un discours digne de ma colère

D'alléguer que l'amour est né dans l'adultère ;

C'est une médisance horrible aux gens d'esprit

Qui savent mieux que toi ce qu'Ovide en écrit.  [ 98 Ovide : auteur latin qui acivite entres autres L'Art d'aimer.]

1290   Ce subtil scrutateur des affaires du monde

Qui suivit Pythagore en sa route profonde,  [ 99 Pythagore : mathématicien grec à qui l'on doit la géometrie des triangles.]

N'osa pas insérer cet étrange discours

Dans le plaisant tissu de ses folles amours ;

Ce Dieu des chantres Grecs, et ce thébain lyrique

1295   Par qui nous savons l'art de l'ode Pindarique,   [ 100 Pindare : le plus grand poète lyrique grec né lan 520 avant JC à Thèbes en Boétie, mort vers lan 450. [B]]

Soutient bien le contraire à la barbe de tous,

Aussi je veux dans peu confondre ces vieux fous ;

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Et prenant comme Atlas le fardeau sur l'épaule.

JODELET, se lassant.

C'est assez, concluons que l'amour est bon drôle.

1300   Tu te mets en colère ?

PANCRACE.

  Est ce mal à propos ?

Et l'amour n'est-il pas fils aîné de Chaos ?  [ 101 Chaos : mélange confus de toutes les matières élémentaires avant la formation du monde. Les poètes le perosinnfièrent et en firent n Dieu, le plus ancien de tous, et père de l'Erebe et de la Nuit. [B]]

JODELET.

Du chaos ! Par ma foi tu m'en fais bien accroire.

PANCRACE.

Hésiode t'en peut rafraîchir la mémoire,  [ 102 Hésiode : célèbre poète didactique grec, poriginaire de Cumes en Eolie. Il a composé un grand nombre de poémes ; on en a conservé que trois ; Les Travaux et les jours ; la Théogonie et le Bouclier d'Hercule. [B]]

Et te faire savoir si ce sont des abus.

JODELET.

1305   N'est ce pas cet auteur qui fait ces beaux rébus ?

Hé bien, j'ai dit rébus au lieu de coq-à-l'âne.

Voilà bien de quoi rire !

PANCRACE.

Ah ! Stupide, ah ! Profane,

Nommer un philosophe un faiseur de rébus ?

JODELET.

Mais n'est-ce pas tout un, puisqu'il parlait Phébus ?  [ 103 Phébus : autre nom d'Apollon.]

1310   Dis-en la vérité.

PANCRACE.

  Respecte un philosophe.

JODELET.

Pourquoi le respecter s'il est de ton étoffe ?

PANCRACE.

Oui, mais tel que je sois, je lis dedans les Cieux,

Et suis quand il me plaît dans le secret des Dieux.

Je sais par quel pouvoir et par quelle aventure

1315   Ils commirent le monde au soin de la Nature,

Comme ils ont inspiré le pouvoir aux agents,

Éclairé les esprits de feux intelligents.

Soumis l'être inhérent à sa cause première,

Joint la chaleur au feu, l'éclat à la lumière.

1320   De contrariétés formé les éléments,

Et de diversités fait nos tempéraments.

Ce qu'une étoile peut, quelle est son influence,

Comme sans nous forcer elle émeut la puissance,

Et donne quelque pente à l'inclination

1325   Sans la violenter dans l'opération.

Je sais comme se font les carreaux du tonnerre,  [ 104 Carreau : se dit aussi d'une arme de trait, ou flèche carrée, qu'on tire avec une arbalète. [F]]

Les éclipses de jour, les tremblements de terre :

Ce que l'on peut trouver de soufre aux minéraux,

Et ce qui peut entrer de sel dans les métaux

1330   Je connais les secrets des vertus harmoniques,

Que l'âme renferma dans les corps organiques.

Comme les embryons créez de sang et d'air,

Après quarante jours se laissent informer :

Comme elle donne au corps les ordres nécessaires,

1335   Comme se font les nerfs, les veines, les artères,

Les fibres, les tendons, le sang, les ligaments,

Muscles, os, cartilage, et chair, et filaments :

Comme sont confondus par un lien utile

L'esprit, la pituite, et le sang et la bile.  [ 105 Pituite : l'une des quatre humeurs qui sont encloses dans le corps des animaux et qui constituent leurs tempéramment. La pituite est blanche et froide. [F] ]

1340   Je sais que le poumon, le coeur et le cerveau...

JODELET.

Ma foi tu n'es qu'un sot !

PANCRACE.

Et toi tu n'es qu'un veau.

JODELET.

Va-t-en le demander à cette jeune folle

Qui me dit tous les jours que je suis son idole,

Et qui te tient un fol quoi que tu sois docteur ;

1345   Lisette...

PANCRACE.

Que dis-tu ?

JODELET.

  Je ne suis point menteur.

PANCRACE.

Mais sachons tout de lui, Jodelet si ton âme

Est flexible aux élans de l'amoureuse flamme

Dis-moi ce que tu sais de Lisette et de toi !

T'aime-t-elle ?

JODELET.

Elle m'aime.

PANCRACE, bas.

Ah !

JODELET.

Voilà bien de quoi.

PANCRACE.

1350   Ingrate ! Préférer ses services aux nôtres.

Tu l'aimes ?

JODELET.

Point du tout.

PANCRACE.

Mais...

JODELET.

J'en ai bien vu d'autres.

Ils ont beau me prier, mon honneur m'est trop cher,

S'ils veulent de l'amour qu'ils en aillent chercher,

Je ne suis pas payé pour souffrir leurs fredaines,

1355   Et j'aimerais bien mieux que les fièvres quartaines   [ 106 Fièvre quarte : Fièvre qui ne vient ue le quatrième jour, et qui laisse deux jours de repos. [F]]

Les prissent au collet, et les vinssent serrer  [ 107 Collet : se prend quelquefois improprement pour le cou même. [F]]

Que de les écouter se plaindre et soupirer.

L'une en vous oeilladant d'un regard ridicule

Vous vient dire, je meurs, ah ! Je pâme, je brûle,

1360   J'enrage mon amour, je suis dans les transports.

L'autre plus engrognée invoque mille morts,  [ 108 Engrogner : du verbe grogner.]

Et pour vaincre une humeur trop rebrousse et trop aigre

Fait la mine d'un chat qui boirait du vinaigre,

Et se met à pioller sur un ton si touchant,  [ 109 Pioller : ou piauler, crier, piailler.]

1365   Qu'il ferait enrager la bête et le marchant.

Je ne suis pas si sot que de croire Lisette,

Elle a perdu son temps et sa fortune est faite ;

Elle a beau me vouloir déchirer le manteau,

M'arracher les cheveux, ou m'écorcher la peau ;

1370   On ne dira jamais dedans notre village

Que j'aie démenti l'honneur de mon lignage,

Et que je ne sois plus un garçon vergogneux ;  [ 110 Vergogneux : Ce mot est vieux [au XVIIème] et hors d'usage et signifiait honteux.]

Je sais ce qu'on disait de Pierrot le honteux

Quand il s'amouracha de sa jeune commère.

PANCRACE.

1375   Mais...

JODELET.

  M'aime-t-elle bien qu'elle en parle à ma mère,

Et ne prétende pas m'attraper comme un veau,

Ariste me fera geôlier de son château,

Où mon père possède un emploi fort honnête ;

Un jour j'aurai du bien, et ne suis pas si bête

1380   Que...

PANCRACE.

  Je ne puis penser qu'elle t'estime tant.

JODELET.

Si je t'en dis la preuve en seras-tu content ?

PANCRACE.

Tu ressusciteras et mon coeur et mon âme.

JODELET.

Elle dit que toujours tu lui parles de flamme ;

Que pour elle tes feux sont des plus élégants,

1385   Et que tous tes discours sont bien extravagants ?

PANCRACE.

Ne raille point ami, dis-moi tout, je te prie.

JODELET.

Je parle tout de bon, ce n'est point raillerie ;

Elle m'a dit de plus que tu veux l'épouser,

Et que sur l'escalier en la voulant baiser,

1390   Tu te fis en tombant cette bugne à la temple.   [ 112 Temple : Au XVIIème terme pour signifier les deux cotés latéraux du crane puis fut remplacé par « tempe ».]  [ 111 Bugne : coup.]

PANCRACE.

En puis je demander une preuve plus ample ?

JODELET.

De plus elle m'a dit, mais au moins soit discret,

Que de ton maître enfin lui fiant le secret,

Tu lui dis que demain il devait faire gilles,  [ 113 Faire gilles : Pour dire s'enfuir. [F] ]

1395   Qu'il emmenait Olympe, et qu'il troussait ses quilles :   [ 114 Trousser ses quilles : idem « faire gilles ».]

En veux-tu davantage ?

PANCRACE.

Ah Dieux ! Je suis perdu,

Je voudrais de bon coeur que tu fusses pendu !

JODELET.

Et moi pour te payer des souhaits si louables,

Que ne te puis-je voir aller à tous les Diables !

PANCRACE.

1400   Malheureux qu'ai-je-fait !

JODELET.

Au moins.

PANCRACE.

  Éloigne-toi

Ah ! mort.

JODELET.

Il fait le fou, le grand sot !

PANCRACE.

Laisse-moi.

Mais j'entends quelque bruit.

SCÈNE VI.
Ariste, Jodelet, Troupe de Violons, Pancrace, Climante cachés, avec une autre troupe de Violons.

JODELET.

Voici toute la bande.

PANCRACE.

Allons donc avertir mon maître qu'il descende.

ARISTE à ses Violons, sans faire semblant de savoir que Climante est caché.

Voici le bel endroit, allons donnez !

CLIMANTE, à ses Violons.

Donnez.

PREMIER VIOLON? à son camarade, ne voyant pas les violons de Climante qui avaient sonné.

1405   Je ne puis m'accorder tandis que vous sonnez,

Un peu de patience... enfin c'est assez dire,

Messieurs, écoutons-nous, il n'est pas tant de rire.

PREMIER VIOLON.

Votre do-la-ré-sol.

TROISIÈME VIOLON.

Un peu votre Emi-la.

SECOND VIOLON.

Votre gé-ré-sol-ut.

TROISIÈME VIOLON.

Encore... m'y voilà.

PREMIER VIOLON.

1410   Êtes-vous prêts, Messieurs ? Faut-il que je commence ?

Allons, c'est à ce coup.

SECOND VIOLON, l'arrêtant.

Un peu de patience,

Ma quarte se relâche au moins d'un demi-ton,

Je suis bien.

PREMIER VIOLON.

L'Allemande, allons, c'est tout de bon.  [ 115 Allemande : pièce de musique qui est grave, et de pleine mesure, qu'on joue à quatre temps sur les instruments, et particulièrement sur le luth, le théorbe, l'orgue et le clavecin. [F]]

ARISTE.

Messieurs, ce n'est pas là ce que je vous demande,

1415   Vous jouez la bourrée au lieu d'une Allemande   [ 116 Bourrée : Espèce de danse composée de trois pas joints ensemble en deux mouvements, et commence par une noire en levant. [F]]

SECOND VIOLON.

Nous n'étions pas ici tous seuls de violons.

ARISTE.

Le flambeau...

JODELET, apportant un flambeau.

Sus, Messieurs, montrez-nous les talons.  [ 117 Montrer les talons : S'en aller.]

ARISTE.

Les coquins.

JODELET.

Dénichez allons, quitte la place,

Ou je te casserai la tête avec ta basse.

CLIMANTE, déguisé.

1420   Toi ! Si tu l'avais fait avecque ce flambeau,

Je te ferais griller comme on fait un pourceau.

Veux-tu voir ?

JODELET.

Ah ! Monsieur, écoutez moi, de grâce,

Je disais qu'en courant, il casserait sa basse,

Et parlais à mon maître afin qu'il s'apaisât.

ARISTE.

1425   Monsieur, ne songez pas à ce que dis ce fat

Et souffrez...

CLIMANTE.

Quoi souffrir ? La plaisante boutade !

Et quel droit avez vous de donner sérénade ?

ARISTE.

Le droit qu'on peut avoir lorsque l'on aime bien.

CLIMANTE.

Moi, j'aime plus que vous.

ARISTE.

Et moi je n'en crois rien.

CLIMANTE.

1430   Tout cela gît en preuve.

ARISTE.

  Ah ! la grande bévue,

Amis, retirez vous, votre cause est perdue.

CLIMANTE.

Ne riez pas encore, et prouvez seulement.

ARISTE.

J'ai pleuré mille fois.

CLIMANTE.

Et moi pareillement.

ARISTE.

J'ai souffert des rigueurs sans espoir de salaire.

CLIMANTE.

1435   J'ai souffert des mépris sans me mettre en colère.

ARISTE.

Quoi qu'une amante ait fait je n'ai point murmuré.

CLIMANTE.

J'ai trouvé tout fort bon de l'objet adoré.

ARISTE.

J'ai couché sur sa porte.

CLIMANTE.

Et moi dedans sa rue.

ARISTE.

J'ai fait la sentinelle.

CLIMANTE.

Et moi le pied de grue.

ARISTE.

1440   J'ai fait mille sonnets.

CLIMANTE.

  Et moi mille rondeaux.

ARISTE.

J'ai payé des festins.

CLIMANTE.

J'ai donné des cadeaux.

ARISTE.

J'ai fait un grand voyage.

CLIMANTE.

Et moi cent promenades.

ARISTE.

J'ai donné des concerts.

CLIMANTE.

Et moi des sérénades.

ARISTE.

J'ai donné mille écus pour porter un poulet.

CLIMANTE.

1445   J'en ai dépensé deux pour gagner un valet.

ARISTE.

J'ai tiré pour Doris cinquante fois l'épée.

CLIMANTE.

La mienne pour Philis fut cent fois occupée.

ARISTE.

J'ai tué pour Caliste un faiseur de oui-da.

CLIMANTE.

J'en bâtis dans le cours qui disaient « La voilà ».

ARISTE.

1450   J'ai presté de l'argent au mari d'Isabelle.

CLIMANTE.

Je me suis laissé perdre en jouant avec elle.

ARISTE.

J'ai donné des galants.

CLIMANTE.

J'ai donné des bouquets.

ARISTE.

J'ai donné cent guenons.

CLIMANTE.

Et moi cent perroquets.

ARISTE.

J'ai donné pour le moins sept à huit cents Cassandre.

CLIMANTE.

1455   Moi cinq cents Ibrahims, et trois cents Polexandre.

ARISTE.

J'ai fait voir à Daphnis dix fois Héraclius.  [ 118 Héraclius : tragédie de Pierre Corneille (1647).]

CLIMANTE.

Moi vingt fois Thémistocle, et peut-être encor plus.  [ 119 Thémistocle : tragédie de Du Ryer (1646).]

ARISTE.

J'ai donné du jasmin dans le mois de décembre.

CLIMANTE.

Dans le mois de Janvier j'en semais une chambre.

ARISTE.

1460   À la foire en un jour j'ai donné cent bijoux.

CLIMANTE.

Moi pour un soir au bal deux mille citrons doux.

ARISTE.

En cent lieux de Daphné j'ai la belle peinture.

CLIMANTE.

Je l'ai de sa hauteur fait peindre en mi-nature.

ARISTE.

En frisure par jour dix écus...

CLIMANTE.

Arrêtez,

1465   En échelle de corde il me les a coûtés,

Et pour les rendez-vous.

ARISTE.

Trêve de raillerie.

Mais puis que par l'amour ou la galanterie,

Nous ne pouvons finir un combat si douteux

Je sais un bon moyen pour nous régler tous deux

1470   Vous veniez divertir une jeune merveille

Là dedans.

CLIMANTE.

Oui.

ARISTE.

J'y viens pour affaire pareille.

Oronte apaisera cette noise entre nous

Cet homme est fort commode.

CLIMANTE.

On dit qu'il est jaloux.

ARISTE.

Point du tout, la franchise est telle dans son âme

1475   Qu'il se tient honoré quand on aime sa femme.

CLIMANTE.

Hé bien...

ARISTE.

Sachons de lui lequel demeurera.

CLIMANTE.

Mais...

ARISTE.

Je le connais bien.

CLIMANTE.

Tout ce qu'il vous plaira

PANCRACE.

Exhibez vous, Monsieur, et par quelques adages

De ces périclitans, dissipez les ambages.  [ 120 Ambage : Vieux mot qui signifiait autrefois, un amas confus et obscur de paroles, dont on a de la peine à deviner la signification. [F]]

SCÈNE VII.
Ariste, Climante, Oronte, Pancrace, Jodelet, Les deux troupes de Violons.

ARISTE, appelant Oronte.

1480   Ami ?

ORONTE.

  Que vous plaît-il de votre serviteur ?

CLIMANTE.

Apaiser un débat dont Monsieur est l'auteur.

ARISTE.

C'est...

CLIMANTE.

Laissez-moi conter comme s'est fait la chose.

ARISTE.

Je la dois réciter, puisque je la propose.

CLIMANTE.

Je parlerai pourtant le premier s'il vous plaît.

ARISTE.

1485   Je dirai le premier la chose comme elle est.

CLIMANTE.

De grâce.

ARISTE.

Mais Monsieur.

CLIMANTE.

Mais vous avez beau dire.

Le valet est présent à cette scène mais son rôle est muet.

ORONTE.

Ce plaisant différend me fait crever de rire.

Qu'est ce donc ?

CLIMANTE.

C'est...

ARISTE.

Monsieur...

ORONTE.

Écoutez-vous enfin,

Ce débat durerait jusqu'à demain matin.

ARISTE.

1490   En ces beaux jours d'été...

PANCRACE.

  L'exorde n'est pas fade.   [ 121 Exorde : Entrée, préambule, commencement d'un discours, d'une harangue pour préparer les auditeurs à ce qu'on va dire. [F]]

ARISTE.

Voulant me divertir à donner sérénade,

Monsieur est survenu, qui dans le même instant

Sans me considérer en voulait faire autant :

Nous étant abordés pour finir la querelle,

1495   Nous demeurons d'accord qu'enfin le plus fidèle

Et le plus vieil martyr de l'Empire amoureux

Demeurerait...

ORONTE.

Et bien lequel l'est de vous deux !

CLIMANTE.

Nous nous sommes trouvez tous deux d'égale force.

ORONTE.

Attendez pour finir cet aimable divorce ;

1500   Il faut avoir recours à de bonnes raisons,

Veniez vous divertir quelqu'un dans ces maisons ?

J'entends un bel objet qui vous chatouille l'âme.

CLIMANTE.

Oui, Monsieur une fille.

ORONTE.

Et vous ?

ARISTE.

C'est une femme.

ORONTE.

Cette fille a son père, et qu'est-il ?

CLIMANTE.

Avocat.

ARISTE.

1505   Il vous fourbe.

ORONTE.

  La vôtre est de plus grand état ?

ARISTE.

Elle est ou le sera femme d'un Gentil homme.

ORONTE.

Il n'en est point ici ?

ARISTE bas à Oronte.

Plutôt que je le nomme,

Jugez en ma faveur, ce Gentilhomme est vous ;

Et lui qui ne sait pas comme on vit entre nous,

1510   Penserait que d'amour je serais bien malade ;

Olympe étant l'objet de cette sérénade ;

Je le dis en ami, cela vous ferait tort.

CLIMANTE.

Ah ! C'est trop parler bas.

ORONTE.

Vous serez tous d'accord.

CLIMANTE.

Peut-on ouïr parler d'une telle sottise ?

ORONTE.

1515   Monsieur me fait l'honneur d'agir avec franchise ;

Et songeant à ma femme et la nuit et le jour...

ARISTE voulant le faire taire.

Oronte...

ORONTE.

Il l'aime enfin sans lui parler d'amour.

CLIMANTE.

On est souvent trompé pour être trop facile.

ORONTE.

Je ne crains point l'amour dans un esprit tranquille,

1520   Et je distingue bien le bon et le mauvais :

Mais allez je vous laisse.

CLIMANTE.

Adieu vivez en paix.

ARISTE.

Que de bontés ! Monsieur.

CLIMANTE.

Le fat.

ORONTE.

Qui peut le croire ?

ARISTE, à Climante qui s'en va.

Vous voyez de quel air j'emporte la victoire.

CLIMANTE, revient.

N'en ayez point d'orgueil, vous ne lui devez rien,

1525   Et ne présumez pas qu'il vous fasse du bien ;

Puisque ce démêlé n'étant fait que pour rire

Toujours à vos avis vous m'auriez vu souscrire ;

Et sans que cet arrêt intervienne entre nous

Connaissez qui je suis ?

ARISTE.

Ah ! Climante est-ce vous ?

CLIMANTE.

1530   C'est par l'ordre d'Olympe à qui l'affaire touche,

Par cette fausse barbe, et cette balle en bouche,

J'ai caché mon visage et déguisé ma voix.

ARISTE.

Ma foi j'y serais pris une seconde fois.

ORONTE.

Mais c'est perdre le temps il faut que l'on commence,

1535   Olympe nous écoute et meurt d'impatience.

ARISTE.

Elle pardonnera ce long retardement.

Elle en est cause.

ORONTE.

Allons.

CLIMANTE.

Qu'il parle ingénument.

Il se croit obligé de ce que l'on le joue.

ORONTE.

Il n'en est pas au monde un plus sot.

CLIMANTE.

Je l'avoue.

ARISTE.

1540   Je te rends grâce Amour, je les tiens au filet,

Les fourbes sont dupés, fais jouer Jodelet.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.
Ariste, Olympe.

ARISTE.

Madame, bénissons l'amour de Jodelet,

Je devrai ma fortune aux soins de ce valet,

Vous partiez...

OLYMPE.

Sans pouvoir vous apprendre peut-être

1545   Non plus qu'à mes parents où me tiendrait ce traître.

ARISTE.

Il n'en est plus le temps on s'en douterait bien.

Mais le déguisement du docteur...

OLYMPE.

Ce n'est rien.

Il est fait à jouer de pareils personnages.

ARISTE.

Tout est prêt pour punir de si cruels outrages

1550   Surtout un peu de coeur pour en venir à bout.

OLYMPE.

Je connais votre zèle et me résous à tout.

ARISTE.

Madame, je voudrais que vous pussiez comprendre

Quels seraient les devoirs que je voudrais vous rendre,

Et qu'enfin votre esprit en peut être informé,

1555   Au moment que mon coeur se sent tout consommé,

Mais c'est vouloir tenter une chose impossible,

Que de rendre d'amour le bel excès visible,

Puisque celui qui sait parfaitement aimer,

Le ressent beaucoup mieux qu'il ne peut l'exprimer,

1560   Oui, lorsque d'un beau feu notre âme est enflammée

Le respect seul en parle à la personne aimée,

Et des brûlants soupirs la forte expression

Est le seul truchement de notre passion,

Ainsi je ne saurais que par un long silence

1565   Exprimer de mes feux la forte violence,

Et mes tristes regards à travers de mes fers

Ont droit seuls de parler des maux que j'ai soufferts.

OLYMPE.

Un si profond respect est certes admirable.

ARISTE.

On n'en peut trop avoir pour un objet aimable :

1570   Et de quelques ardeurs que nous soyons pressés

Quand on peut dire j'aime, on dit toujours assez.

OLYMPE.

Ces concertations en un coeur tout de flamme,

Ne peuvent compatir qu'avec une belle âme.

ARISTE.

Et les beaux sentiments que vous nous inspirez,

1575   Ne peuvent allumer que des feux épurés.

OLYMPE.

Un coeur si généreux sensiblement me touche.

ARISTE.

Que la louange plaît dans une belle bouche !

Et que le plus modeste en le désavouant

Paye mal les bontés qu'on montre en le louant.

OLYMPE.

1580   Qu'il est doux de louer, ce qu'on juge louable !

ARISTE.

Qu'il est aisé d'aimer ce que l'on trouve aimable !

OLYMPE.

C'est offenser l'honneur que ne vous aimer pas !

ARISTE.

C'est suivre la vertu que marcher sur vos pas.

SCÈNE II.
Olympe, Ariste, Climante caché.

OLYMPE.

Que Climante m'oblige alors qu'il vous envoie !

CLIMANTE, caché, bas.

1585   Elle parle de moi, je vais mourir de joie.

ARISTE.

Puisque par son moyen j'ai le bien de vous voir,

Il m'oblige en un point qu'on ne peut concevoir.

CLIMANTE bas.

Tu ne sais pas le noeud de notre stratagème.

OLYMPE.

Dites-lui que cent fois j'ai dit que je vous aime !

CLIMANTE bas.

1590   Je te rends grâce, amour !

ARISTE.

  Que je suis satisfait !

CLIMANTE bas.

Il se croit obligé du bien qu'elle me fait.

OLYMPE.

Dites lui que j'ai dit que je m'impatiente.

Quand je ne vous vois pas.

CLIMANTE bas.

Ô bienheureux Climante !

OLYMPE.

Qu'il me fera plaisir, s'il trouve le moyen

1595   De me faire souvent avoir votre entretien.

CLIMANTE bas.

Plus elle le verra, plus son adresse extrême,

M'apprendra par Ariste à quel point elle m'aime.

ARISTE.

Je trouve en vous voyant un trop puissant secours

Pour ne le prier pas de m'envoyer toujours.

CLIMANTE bas.

1600   Et j'ai trop de plaisir d'un si plaisant message

Pour ne te faire pas jouer ce personnage.

OLYMPE.

Que je sens de plaisirs alors que je vous vois !

CLIMANTE bas.

Le fat ne connaît pas qu'il fait l'amour pour moi.

OLYMPE.

En lui parlant, surtout gardez de vous confondre.

CLIMANTE bas.

1605   La raillerie est fine, il n'y pourra répondre.

OLYMPE.

Et ne hasardez pas sa perte et mon appui.

CLIMANTE bas.

Comment ne voit-il pas qu'elle se rit de lui ?

ARISTE.

Je saurai ménager cet amant misérable.

CLIMANTE bas.

Ce nom d'amant me choque, et n'est point agréable.

OLYMPE.

1610   Vous n'avez plus longtemps à souffrir ce rival.

ARISTE.

Peut-être avant demain je perdrai ce brutal.

CLIMANTE bas.

Tout ceci me déplaît, et j'ai peur de sa suite.

OLYMPE.

Vous ne pouvez manquer d'esprit et de conduite.

ARISTE.

Au moins tant qu'il ira de prendre loi de vous.

CLIMANTE bas.

1615   Quelque important myst-re est caché là-dessous.

Il parle avec chaleur, elle répond de même,

L'aimerait-elle ?

ARISTE.

Au moins songez que je vous aime.

Dessus ces belles mains je puis vous le jurer ;

CLIMANTE bas.

Hélas ! Ce seul baiser me doit désespérer !

ARISTE.

Le traître...

OLYMPE.

1620   L'insolent.

ARISTE.

Le fourbe.

CLIMANTE bas.

  L'infidèle

Il n'en faut plus douter, il est adoré d'elle.

Ah Dieux ! En quel malheur je suis embarrassé ?

ARISTE.

Il se repentira de m'avoir offensé.

OLYMPE.

Ne vous exposez point quoique le traître fasse !

CLIMANTE bas.

1625   Je ne puis plus souffrir l'excès de leur audace,

Sortons vite d'ici de peur d'être surpris,

Et sans leur témoigner que j'aie rien appris

OLYMPE voyant Climante.

Écoutait-il ?

CLIMANTE.

Trouvons quelque adresse nouvelle,

Pour découvrir leur fourbe ou pour me venger d'elle.

1630   Mais j'aperçois Oronte.

JODELET tout essoufflé.

Ah !

ARISTE.

Qu'être.

JODELET.

  Promptement,

Vite, l'exempt, Monsieur.

ARISTE.

Parle distinctement,

Mais écoute on nous suit.

SCÈNE III.
Oronte, Climante.

ORONTE, bas.

Feignons avec adresse.

Hé bien !

CLIMANTE.

Ils sont là-bas.

ORONTE.

Jouons leur quelque pièce.

CLIMANTE, froidement.

Mais quelle ? Je me trouve au bout de mes leçons !

ORONTE.

1635   D'effet l'on l'a joué de toutes les façons.

CLIMANTE.

Enfin...

ORONTE.

Si vous feigniez de voir d'un oeil d'envie

Qu'il passe avecque nous trop doucement sa vie,

Et qu'Olympe l'aimant, et même plus que vous,

Quel ami qu'il vous soit vous en êtes jaloux.

CLIMANTE.

1640   Mais...

ORONTE.

  Cela produirait trois effets agréables,

L'un de le voir penser qu'il est des plus aimables,

Et qu'Olympe pour lui soupire tous les jours,

L'autre de me croire homme à souffrir ces amours,

Et le troisième enfin de penser que votre âme

1645   Brûle indiscrètement d'une pareille flamme.

CLIMANTE, bas.

Ainsi je puis tout haut me venger d'un rival.

ORONTE, bas.

Si prêt de mon départ je ne l'entends pas mal.

La pièce est assez bonne.

CLIMANTE.

Et sera bien menée,

Pourvu qu'Olympe essaye à faire l'étonnée,

1650   Et feigne adroitement de vous croire jaloux

Pendant que vous feindrez de vous mettre en courroux.

ORONTE.

Et vous ?

CLIMANTE.

Du ton de voix et de l'air du visage

Vous me verrez si bien jouer mon personnage,

Qu'enfin vous avouerez que le plus délicat

1655   S'y pourrait laisser prendre aussi bien que ce fat.

Mais il faudrait qu'Olympe en peut être avertie.

ORONTE.

Un clin-d'oeil la pourra mettre de la partie :

Et la correspondance est telle entre nous deux

Qu'un regard la dispose à tout ce que je veux.

CLIMANTE.

1660   Allons vers ces jardins, c'est là qu'ils s'entretiennent.

ORONTE.

Ne sortons point d'ici, je les revois qui viennent.

SCÈNE IV.
Oronte, Climante, Olympe, Ariste.

CLIMANTE.

Cajoler ce qu'on aime et ne le point quitter,

C'est n'avoir à mon gré plus rien à souhaiter.

ORONTE.

Aussi je ne veux plus souffrir tout ce mystère.

CLIMANTE.

1665   Ni moi passer pour sot à force de me taire,

Puisque de la façon que l'on vous voit agir,

Vous maltraitez Oronte, et me faites rougir.

OLYMPE, à Oronte.

De quoi l'accusez-vous ? D'où vient votre colère ?

ARISTE, à Oronte.

En quoi sans y penser ai-je pu vous déplaire ?

1670   Sans doute que tantôt il m'avait écouté.

CLIMANTE.

De nous priver du bien de voir cette beauté,

Que vous voulez contraindre à trop de violence.

OLYMPE, à Climante.

Vous en faites bien plus en rompant le silence,

Mais sans vous informer s'il m'importe ou non,

1675   Apprenez seulement que je le trouve bon ;

Et n'embarrassez pas votre esprit de chimères,

Qui n'ont pas le secret d'avancer vos affaires.

ORONTE.

Il m'oblige, Madame, en vous parlant ainsi.

OLYMPE.

Vous me ferez plaisir en vous taisant aussi.

1680   Car quoi que vous disiez afin de le détruire

Je tiens pour ennemi quiconque lui veut nuire,

Et tel que vous soyez ne croyez pas jamais,

Me contraindre à changer, l'aimant comme je fais.

ORONTE, bas.

Il croit ce qu'elle dit.

CLIMANTE, bas.

Elle entend mal la feinte,

1685   Et devrait témoigner davantage de crainte,

Il serait déféré si chacun le quittait.

ORONTE.

Ce coup d'oeil la va rendre autre qu'elle n'était.

OLYMPE.

Vous me faites en vain signe de la prunelle ;

Vous n'avez pas affaire à quelque âme infidèle.

1690   Qui change à tout moment, et brûle de tout feu.

ORONTE.

Elle n'a pas compris quel était votre jeu,

Et croit le bien jouer par cette complaisance.

OLYMPE, à Ariste.

Des soupçons qu'il avait il veut prendre vengeance,

Et sous ces mots couverts il veut m'embarrasser,

1695   Mais en termes adroits il faut les repousser.

Feignez, il n'est pas temps...

ARISTE.

N'en parlez plus ensemble

Oronte, il n'en sera que ce que bon vous semble.

Et sans vous amuser de discours superflus,

Lorsque vous le voudrez je ne la verrai plus.

1700   Mais je ne puis comprendre à quel propos Climante,

Étant le protecteur de ma flamme innocente,

Pour la rendre suspecte a fait tout ce qu'il peut !

CLIMANTE.

Les choses vont souvent plus loin que l'on ne veut ;

Et quand je reconnais quelles sont vos pensées,

1705   Je voudrais rappeler mes actions passées.

ARISTE.

Après tant d'amitié, cher Climante, je crois

Que l'amour seulement vous fait rompre avec moi,

Et qu'Olympe étant belle et disposant d'Oronte

Vous vous persuadez d'y trouver votre compte.

ORONTE.

1710   Tout au moins il agit plus franchement que vous !

OLYMPE, en montrant Climante.

Oronte, il parle ainsi parce qu'il est jaloux,

En se servant de vous dedans ce stratagème,

Il croit m'épouvanter.

ORONTE.

Je veux bien qu'il vous aime

Étant sage et discret.

OLYMPE.

Il y perdra ses pas.

CLIMANTE.

1715   J'aurais juste sujet de ne vous aimer pas.

Et vous devez rougir du feu qui vous consomme,

Et d'écouter enfin les soupirs d'un jeune homme

Dont l'indiscrétion me fait son confident ;

Ayant rendu partout son amour évident :

1720   Je vous aime, il est vrai, mais votre ingratitude

Combat ma passion d'un traitement si rude,

Que vous me réduisez en l'état où je suis

De recourir enfin à tout ce que je puis,

D'éventer les secrets qu'une aimable contrainte

1725   Retenait dans mon coeur en sa plus vive atteinte

Et qu'un profond respect m'eût forcé de celer

Si vous ne m'eussiez pas obligé d'en parler.

ORONTE.

Qu'il feint bien !

CLIMANTE.

Vous devez mourir ici de honte,

D'enfler d'orgueil Ariste, en l'aimant plus qu'Oronte,

1730   Et de voir qu'un ami ne m'est pas assez cher

Pour laisser faire un mal que je puis empêcher.

ARISTE, bas.

Le lâche.

ORONTE, bas à Climante.

Vous jouez trop bien ce personnage,

Gardez de la fâcher.

CLIMANTE, tout haut.

Ce n'est qu'une volage.

ORONTE, bas.

Elle ne comprend pas quel est notre dessein.

1735   Épargnez-les.

CLIMANTE, tout haut.

  Il est trop avant dans son sein.

OLYMPE.

À la fin je me trouve au bout de ma finesse.

ARISTE.

Puis qu'Oronte le sait, ce n'est qu'un tour d'adresse,

Et puisqu'il est d'accord qu'il vous parle d'amour,

C'est pour faire pièce, et vous jouer d'un tour.

ORONTE.

1740   Je vous suis obligé, mais demeurez.

CLIMANTE, haut.

  L'ingrate !

ORONTE.

C'en est assez.

CLIMANTE, haut.

Il faut que ma colère éclate.

ARISTE.

Qu'il a bien pris son temps pour se plaindre de vous !

Mais notre tour viendra pour nous mettre en courroux.

ORONTE, en le voulant retenir un peu loin d'eux.

Je ne puis l'arrêter, il est trop en colère.

OLYMPE.

1745   Laissez le aller chercher les moyens de me plaire !

Il sait que son absence en est le seul moyen,

Et qu'autant qu'un jaloux je hais son entretien ;

Quoi ! Climante est bourru quand je chéris Ariste ?

Le reste de ses jours il peut donc être triste,

1750   Et pendant que je veuille en dire les raisons

S'assurer d'une place aux petites maisons.  [ 122 Petites maisons : nom donné autrefois à un hôpital de Paris où l'on renfermait les aliénés. Il est à mettre aux Petites-Maisons c'est un échappé des Petites-Maisons, c'est un homme sans raison, qui fait ou dit des choses folles. [L]]

Allez beau bilieux, amant trop colérique

Modérer ce chagrin qui vous rendrait éthique,

Soyez de belle humeur, reprenez l'embonpoint,

1755   Dormez, riez, chantez, et surtout n'aimez point :

L'amour échauffe trop notre sang dans les veines,

Et puis à dire vrai vous y perdrez vos peines,

Vous avez des défauts, Ariste a des appas,

Je ne vous aime point, et je ne le hais pas :

1760   Du feu que j'ai pour lui loin de rougir de honte,

Si je fais bien ou mal laissez agir Oronte.

ORONTE.

Arrêtez...

CLIMANTE.

Je lui veux montrer ce que je puis.

ARISTE, bas.

Dans deux heures d'ici tu sauras qui je suis.

Adieu.

CLIMANTE.

Je ne puis plus enfin, c'en est trop dire.

ORONTE.

1765   Je ferai votre paix, ce n'était que pour rire.

OLYMPE, en riant.

Ce jeu quoi qu'il ait dit ne m'était point caché.

ORONTE.

N'a t il pas tout de bon fort bien fait le fâché ?

OLYMPE, en riant.

Fort bien, et vous voyez qu'Ariste en rêve encore.

ORONTE.

Que faites vous ?

ARISTE.

Je songe à tout ce que j'abhorre.

ORONTE.

1770   À quoi donc ?

ARISTE.

  À sortir promptement de ces lieux

N'y pouvant plus souffrir d'y voir des envieux.

ORONTE.

Était-ce le sujet de votre inquiétude ?

ARISTE.

C'est à quoi je rêvais dedans ma solitude.

ORONTE.

Qui croirait que je songe à m'éloigner d'ici ?

1775   Reposez-vous sur moi, n'ayez aucun souci :

C'était pour divertir une mélancolique,

Que cet ami feignait de faire le critique ;

De grâce, apaisez-le cependant que j'irai

Courir après Climante, et le ramènerai.

SCÈNE V.
Ariste, Olympe.

ARISTE.

1780   Il croit adroitement vous avoir offensée.

OLYMPE.

Mon appréhension n'est pas encore passée.

Je crains tout d'un secret qui peut être éventé.

ARISTE.

Je vous avais bien dit, il avait écouté.

OLYMPE.

Sans doute que le traître y trouverait son compte,

1785   Si de sa jalousie il informait Oronte,

Ah ! Que le temps est long.

ARISTE.

Ah ! Qu'il me dure aussi.

Mais dans une heure au plus mes gens seront ici,

Le rendez-vous est pris, l'heure même est donnée ;

Les archers dispersés, la requête signée,

1790   Et Léonce a laissé vos parents en chemin

Qui pour nous appuyer seront ici demain ;

Et ne faut seulement que se saisir du traître.

OLYMPE.

Climante a du crédit, et ce lâche peut-être

Présentant le malheur qui lui doit arriver

1795   Détournera le coup qui me doit conserver.

Il ne faut qu'un moment pour détruire l'affaire.

ARISTE.

Il peut ici beaucoup.

OLYMPE.

Hélas ! J'en désespère.

ARISTE.

S'il sait notre dessein, tout est perdu pour nous.

Mais...

OLYMPE.

Oronte revient, et paraît en courroux.

SCÈNE VI.
Ariste, Olympe, Oronte, Climante.

ORONTE.

1800   Non, je n'en doute plus, leur flamme est toute claire,

Cachez vous, et voyez l'effet de ma colère.

ARISTE.

Feignez bien !

OLYMPE, en riant.

Qu'avez-vous ? Vous semblez éperdu !

ORONTE.

J'ai regret à l'honneur que je vous ai rendu.

OLYMPE.

Et moi qui tiens de vous les respects pour injure,

1805   Je ne puis concevoir comment je vous endure.

ORONTE.

Si vous vous offensez de l'excès de ma foi,

Vous n'aurez pas longtemps à vous plaindre de moi.

OLYMPE.

Et pourvu que l'effet suive cette menace,

Ce coup de désespoir me doit être une grâce.

ORONTE.

1810   Pour un fâcheux objet qu'il faut abandonner

La grâce qui l'éloigne est facile à donner.

OLYMPE.

Vous vous repentirez d'avoir été trop sage.

ORONTE.

Je me suis repenti d'aimer une volage,

Dont l'âme trop sensible aux feux d'un insensé.

ARISTE.

1815   Monsieur ...

ORONTE.

  Retirez-vous, votre temps est passé.

OLYMPE.

Si c'est le seul sujet de l'ennui qui vous touche,

Vous pourrez bien mourir le reproche à la bouche.

ORONTE.

Et si vous ne vivez avecque plus d'honneur,

Je vous verrai mourir sans gloire et sans bonheur.

OLYMPE.

1820   J'en aurai toujours trop pourvu qu'Ariste m'aime.

ARISTE, bas.

Feignez jusqu'à la fin.

OLYMPE.

Ah ! Ma crainte est extrême.

ORONTE.

Oui, c'est trop abuser de ma facilité.

OLYMPE.

Il ne faut donc jamais dire la vérité ?

ORONTE.

Chérir un innocent !

OLYMPE.

En suis-je condamnable ?

1825   Et ne m'est-il permis que d'aimer un coupable ?

ORONTE.

Pour railler avec moi prenez mieux votre temps !

OLYMPE.

Et vous ne tâchez point de rire à mes dépens.

ORONTE.

Je ne ris point, Madame, et n'en ai point d'envie.

OLYMPE.

Vous me voulez jouer, mais je vous en défie.

ORONTE, bas.

1830   Croit-elle que je fais semblant d'être en courroux ?

Et que pour l'attraper je feins d'être jaloux.

Mais...

OLYMPE.

Vous n'entendez rien à vous mettre en furie.

ORONTE.

Le dépit où je suis passe la raillerie,

Et mon ressentiment va jusqu'au dernier point.

OLYMPE.

1835   Ne vous contraignez plus vous ne m'y prendrez point.

ARISTE, voyant Oronte le dos tourné.

Bon...

ORONTE.

Vous le prenez mal, et votre esprit s'abuse.

OLYMPE.

Que vous seriez ravi si j'en restais confuse,

Et que me faisant craindre un désordre nouveau ;

Vous me fissiez en fin donner dans le panneau.

1840   Il suffit, reprenez votre humeur ordinaire.

ORONTE.

Ah ! C'est trop.

OLYMPE.

Tout de bon, êtes-vous en colère ?

ORONTE.

J'y suis avec raison !

OLYMPE.

Ce soupir est adroit !

Et tout autre que moi sans doute s'y prendrait.

ORONTE.

Trêve de raillerie à la fin je m'en lasse.

OLYMPE.

1845   Vous me bernez pourtant avec assez de grâce.

ORONTE, bas.

Sur de pareils discours Climante assurément

A pu prendre d'Olympe un mauvais sentiment.

Cet esprit trop léger se dupe par l'oreille.

OLYMPE.

Enfin n'y pensez plus, vous avez fait merveille.

1850   Si je vous ai montré que je ne craignais rien,

Ce n'est pas qu'en effet vous ne feignez fort bien,

Et que votre courroux n'ait beaucoup de finesse.

ORONTE, bas.

Climante n'a pas vu que c'est un tour d'adresse,

Et croyant me venger en troublant mon repos,

1855   Il s'est joué lui-même assez mal à propos.

OLYMPE.

Confessez moi la dette, et m'aimez davantage !

ORONTE, bas.

Il faudrait être fol pour la croire volage !

OLYMPE.

Vous fâchez vous encor ?

ORONTE, bas.

Climante n'est qu'un sot.

OLYMPE.

Jaloux ?

ORONTE, bas.

Il eut mieux fait de ne m'en dire mot.

OLYMPE.

1860   Être cruel alors que l'on vous prie.

ORONTE, bas.

Certes il entend mal la belle raillerie.

Vous avez vu Climante, et l'avez bien joué.

OLYMPE.

Feignons avec esprit... vous l'a-t-il avoué.

ORONTE.

Il m'est venu trouver tout rêveur et tout triste,

1865   Pour me donner avis que vous aimiez Ariste,

Et qu'en le caressant il vous avait surpris.

OLYMPE.

Hé bien ! Sais-je en donner, même aux plus fins esprits ?

ORONTE.

Si je le vois tantôt, je lui donnerai bonne.

OLYMPE.

Au moins conseillez-lui de ne jouer personne.

SCÈNE VII.
Olympe, Ariste, Oronte, Pancrace.

ARISTE.

1870   Voici quelque nouvelle !

PANCRACE, arrive en désordre.

  Ha Monsieur, écoutez !

OLYMPE, à Ariste bas.

Il s'épouvante !

ORONTE.

Ah ! Dieux mes chevaux arrêtés.

ARISTE, à Olympe bas.

Le temps vient.

OLYMPE, à Oronte.

Qu'avez vous ?

ORONTE, sans l'écouter.

Mes pistolets, quel trouble !

LISETTE.

Monsieur la foule croit, et le bruit se redouble !

ORONTE.

Ariste sauvez la, je vais descendre en bas.

ARISTE.

1875   Allez je vous réponds qu'elle n'en mourra pas.

PANCRACE, suivant son maître.

Dans ces anxiétés il faut que la prudence...

ORONTE.

C'est trop...

SCÈNE VIII.
Olympe, Ariset, Oronte, Climante, un Exempt, Pancrace, Jodelet, Lisette, Troupe d'Archers.

L'EXEMPT, ayant l'épée de Climante qui s'était voulu mettre en défense en l'endroit où il était caché par où l'Exempt vient la porte étant ouverte.

Faire le brave et se mettre en défense.

Obéit-on ainsi dans les ordres du Roi ?

Je vous fais prisonnier.

ORONTE.

Qui ?

L-EXEMPT.

Vous, Oronte.

ORONTE.

1880   Moi ?

L-EXEMPT.

Oui, rendez votre épée.

ORONTE, voulant tirer l'épée.

  Ah ! Je la veux défendre.

Ariste sans branler me la laissez vous prendre ?

ARISTE.

Comment peux-tu prétendre aucun secours de moi ?

Ayant tant de sujet de me plaindre de toi.

Dis lâche, n'es-tu pas ce ravisseur infâme,

1885   Qui contraignit Olympe à se dire ta femme,

Elle qui s'abaissa jusques à te flatter,

Dans les extrémités que tu voulais tenter :

Dedans la ville d'Aix ne l'as-tu pas ravie ?  [ 123 Aix : Aix-en-Provence dans les Bouches-du-Rhône à 33 km de Marseille.]

OLYMPE.

Mais vous m'avez promis de lui sauver la vie.

ARISTE.

1890   Madame, vos parents seront ici demain !

S'il obtient un pardon ce sera de leur main.

Pour lui notre bonté serait trop criminelle.

ORONTE.

Ah Dieux !

CLIMANTE.

Mais vous pourquoi prendre ces soins pour elle ?

ARISTE.

Pour la tirer des bras qui lui faisaient horreur,

1895   Et la mettre en état de braver ta fureur.

ORONTE.

Ah ! Lâche si j'étais en état.

ARISTE.

Hé bien traître.

Que ferais-tu ?

ORONTE, en regardant Climante.

Climante...

ARISTE.

Apprends à me connaître.

CLIMANTE.

Tu ne parleras pas toujours si hardiment.

ARISTE.

Tu ne joueras plus au moins impunément,

1900   Si j'ai passé pour sot enfin j'ai l'avantage,

De te voir aujourd'hui jouer mon personnage,

Et le voir d'autant mieux que ton esprit rusé,

Ne peut plus m'empêcher d'être déniaisé,

Si j'ai voulu manquer d'esprit et de courage,

1905   J'en vais faire paraître à ton désavantage ;

Va dedans les prisons quérir ton châtiment,

Toi va chercher du coeur dans ton ressentiment

Pour soustraire à mes veux cette rare merveille,

Ne le retenez point.

ORONTE.

Ah ! Douleur sans pareille.

PANCRACE, à Jodelet.

1910   Quelle vicissitude !

OLYMPE, à Oronte et Climante du ton colère.

  À ne vous rien celer.

ARISTE, en interrompant.

Ah ! Ne leur faites point l'honneur de leur parler.

CLIMANTE.

Tu te repentiras de ce que tu hasardes.

L-EXEMPT.

Madame, je leur vais faire donner des gardes.

Messieurs, il me faut suivre, allons, sortons d'ici.

ORONTE.

1915   Faut-il donc que d'Olympe il soit le maître ainsi.

ARISTE.

Jusqu'à demain matin par un respect extrême,

Je ne la verrai point encore que je l'aime ;

C'est devant ses parents que j'attends...

JODELET, à Pancrace.

Qu'en dis-tu ?

ARISTE.

Cet éclaircissement se doit à sa vertu,

1920   Non à vous.

PANCRACE, à Jodelet.

  Il touchait son an climatérique.   [ 124 An climatérique : Année funeste aux critiques (tout âge qui est un multiple de 7), année dangereuse à passer et où on est en danger de mort aux dires des astrologues. [F]]

ORONTE, en s'en allant.

Ah ! Trop cruelle Olympe.

PANCRACE.

Ah ! Destin tyrannique.

OLYMPE.

Je réponds de nos jours.

ORONTE.

Ah !

OLYMPE.

Je vous le promets.

CLIMANTE, en sortant avec menace.

Dieux !

ORONTE.

Je pars sans espoir de la revoir jamais.

PANCRACE.

Adieu, suivons mon maître, et dans son sort funeste

1925   Imitons le destin de Pilade et d'Oreste.

ARISTE, à Olympe.

À la fin nos malheurs...

JODELET.

Sans le prendre si haut

Donnez nous notre fait, ayant ce qu'il vous faut.

Lisette...

ARISTE.

Je t'entends.

LISETTE, en pleurant.

Ah ! Monsieur.

OLYMPE.

Pauvre Amante !

ARISTE, en montrant Jodelet.

Va nous te le donnons et cent écus de rente.

JODELET.

1930   Et les frais de la noce.

ARISTE.

Oui.

JODELET.

  Ce mot n'est pas fat.

ARISTE, à tous deux.

En êtes-vous d'accord ?

LISETTE.

Ainsi soit-il.

JODELET.

Vivat.

 


Extrait du Privilège du Roi

Par grâce et privilège du Roi donné à Paris le 9. Mars 1647 signé, Par le Roi en son Conseil, Le Brun. Il est permis à Toussaint Quinet Marchand Libraire à Paris, d'imprimer, ou faire imprimer un livre intitulé Le Déniaisé Comédie, durant le temps de sept ans, à compter du jour que ledit livre sera achevé d'imprimer. Et défenses sont faites à tous Imprimeurs et Libraires de l'imprimer, vendre et distribuer d'autre impression que de celle dudit Quinet, à peine de trois mille livres d'amende, confiscation des exemplaires, et de tous dépens, dommages et intérêts, ainsi qu'il est plus amplement porté par lesdites Lettres.

Achevé d'imprimer pour la première fois le 28 Mai 1648. Les exemplaires ont été fournis.

Notes

[1] Martial : Se disait autrefois, en chimie et en pharmacie, des substances dans lesquelles il entre du fer. [Ac. 1884].

[2] Frangipane : Parfum fort exquis qu'on donne à des peaux pour faire des gants, des poches, des sachets. [F].

[3] Hâbleur : Grand parleur, grand menteur, grand prometteur. [F]

[4] Faible : Faiblesse.

[5] Cassade : Bourde qu'on invente pour se défaire des opportunités de quelqu'un. [F]

[6] Falot : Fat, homme ridicule, et qui sert de jouet aux autres, mauvais plaisant. On dit par injure, Vous êtes un plaisant falot, à celui qui est fort méprisable. [F]

[7] Argus : Nom propre d'un homme fabuleux de la mythologie, qu'on dit avoir eu cent yeux. Ce mot est venu en usage dans la langue pour signifier un homme prudent et clairvoyant. [F]

[8] Chevrotin : Peau de chevreau (petit de la chèvre) préparée pour faire des gants et plusieurs autres choses où 'on a besoins d'une peau délicate. [F]

[9] Mâtin : Gros chien de cuisine, ou de basse-cour. Su dit aussi des homme grossiers, mal-bâtis de corps ou d'esprit. [F]

[10] Garder : rester.

[11] Grecs : Il y a plusieurs auteurs grecs antiques auteurs de fables dont Esope en Grèce et Phèdre à Rome.

[12] Piéton : Fantassin, soldat qui est à pied. [F]

[13] Apostrophe : Est aussi une figure de rhétorique par laquelle l'orateur adresse sa parole à ses auditeurs, ou à sa partie même, à d'illustres morts, ou même à des choses inanimées ; comme à des tombeaux, et autres monuments. [F]

[14] Ensemble d'auteurs antiques sans ordre ni préséance.

[15] Entelechie : Perfection d'une chose. [T]

[16] Pendard : Par exagération, celui, celle qui est digne de pendaison, qui ne vaut rien du tout. [F]

[17] Créance : Opinion, sentiment, foi. Voir Croyance. [F]

[18] Sans confusion du personnage-poète entre céruse et césure, et entre mystique et hémistiche.

[19] Stance : C'est un certain nombre réglé, de vers graves et sérieux, qui contiennent un sens, au bout duquel il se fait un repos. Il y a des stances 4, 6, 8, 10 vers. On fait aussi des stances de nombres impairs de 5,7, 9 t de 13 vers.

[20] Sérénade : Concert que l'on donne la nuit sous les fenêtres d'une maîtresse.

[21] Rodogune : Tragédie de Pierre Corneille, représentée la première fois au Théâtre du Marais en 1644.

[22] Jouer : Tromper autrui afin de s'en moquer.

[23] Conciergerie : Bâtiment de l'île de la Cité à Paris dans lequel se trouvait une prison.

[24] Bacchante : personnage infernal de la mythologie, nymphes nourrices du Dieu Bacchus.

[25] Scythique : du peuple scythe d'Europe centrale réputé cruel.

[26] Carydbe : célèbre gouffre, situé sur la côte N.E. de le Sicile, au S.O. de elui de Scylla dans le détroit de Messine. [B] Un des obstacles que franchit Ulysse lors de don Odyssée.

[27] Scylla : nymphe aimée du dieux marin Glaucus. Circé, sa rivale, la changea en un rocher qui avait le forme d'un d'une femme. [B]

[28] Lestrygon : peuple qui selon la fable , habitait la Sicile orientale, voisin des cyclopes. On en a fait des géants et des enthropophages. [B]

[29] Briarée : Un des géants qui attaquèrent le ciel, avait selon la Fable, cent bras et cinquante têtes. Il fut terrassé par Neptune et emprisonné sous l'Etna. [B]

[30] Typhon : Dieu égyptien frère d'Osiris, était le principe du mal, des ténèbres et de la sétrilité. [B]

[31] Ulysse est l'amant de Pénélope, compris comme celui qui l'aime.

[32] Paphos : Ville de l'île grecque Cypre, près de laquelle serait née Vénus.

[33] Auxilié : barbarisme signifiant aidé, assisté.

[34] Cocyte : ruisseau d'Epire aux eaux noires, considéré comme un des fleuves de l'Enfer.

[35] Euménides : nom donné aux Furies par antiphrase. [B]

[36] Éson : Père de Jason, chassé par son frère du trône d'Iolchos, fut rajeuni par Médée, femme de Jason. [B]

[37] Cloton : (Clotho) le plus jeunes des trois Parques ; elle tient la quenouille et file la destinée des hommes. [B]

[38] Altitonant : Jupiter.

[39] Pelée : Fils d'Eaque, roi d'Egine. Ayant tué par mégarde son frère Phocus, il expatria et vint à la cour d'Eurytion, roi de Phtiotide, dont il épousa la fille. Il eut encore le malheur de tuer sans le savoir Eurytion à la chasse de Calydon, et il lui fallut subir un nouvel exil. (..) I épousa le nymphe Thétis fille de Nérée dont il eut un fils : Achille. [B]

[40] Mont Ida : Petite chaîne de montagne en Asie mineure. De l'Ida sortait le Scamandre, le Rhésus et le Granique. Troie était située au pied du mont Ida. [B]

[41] Ilion : Troie

[42] Lares : dieux ou génies domestiques des Romains, chargés de protéger chaque maison et chaque famille. [B]

[43] Priam : roi de Troie pendant la guerre décrite dans l'Illiade.

[44] Herculiens : Herculéens, efforts produits avec la force d'Hercule.

[45] Hydre : serpent monstrueux, né de Typhon et d'Echidna, séjournait dans les eaux du lac de Lerne en Argolide. Il avait sept têtes et chacune repoussait à mesure qu'on le coupait, à moins qu'on ne brûlat immédiatement la plaie. [B]

[46] Harlequin : Farceur, bâteleur : c'est le nom qu'on donne au bouffon à la Comédie italienne, aux valets des Dandeurs de corde, etc. et qui ont des habits bigarrés, et chargés de pièces de différentes couleurs. [F]

[47] Bouquin : vieux débauché. [T]

[48] Catachrèse : terme de grammaire, c'est une figure de mots qui est la première espèce de métaphose. [F]

[49] Antithèse : figure de rhétorique qui consiste en un lien, ou oposition de mots, et de memebres de périodes. [F]

[50] Tapinose : litote, atténuation.

[51] Kacozelle : vieux mot qui signifiait autrefois un zèle indiscret et trop ardent. [T]

[52] Apophtegme : parole sentencieuse ou remarquable. L'apophtegme est un sentient vif et court sur quelque sujet, et une réponse prompte et aigue, qui cause du plaisir et de l'amdiration. [F]

[53] Hyperbole : figure de rhétorique qui augmente ou qui diminue excessivement la vérité des choses dont on parle. [F]

[54] Abstersif : En parlant de remède, qui est propre à nettoyer [Ac.]

[55] Linger : marchand qui vend de la toile ou du lin ; ou l'ouvrier qui le fait, qui le taille qui le ourle, qui le dresse. [F]

[56] Badaud : sot, niais, ignorant. [F]

[57] Néréides : Divinités fabuleuses des païens, qu'ils coyaient habiter les mers. On voit leur noms, et leurs généalogies dans Hésiode en sa Théogonie. [F]

[58] Hypostase : Terme de théologie. Suppôt, personne.

[59] Antipéristase : actions de deux qualités contraires, dont l'une augmente la force de l'autre.

[60] Stoïcien : philosophe grec.

[61] Mondicant : qui est acide et piquant. [F]

[62] Errynies : personnages de la Myhtologie autrement nommées Furies.

[63] Poulet : signifie aussi un petit billet amoureux qu'on envoie aux Dames galantes, ainsi nommé, parce qu'en le pliant on y faisait deux pointes qui representaient les ailes d'un poulet. [F]

[64] Casaquin : petite casaque. Il n'est en usage qu'en cette phrase proverbiale : "on lui a donné sur le casaquin" ; pour dire, on l'a battu. [F]

[65] Donzelle : terme burlesque qui se dit pour demoiselles ; mais il est odieux et offensant ; et se prend ordiinairement en mauvaise part. [F]

[66] Hallebarde : arme d'hst offensive, composée d'une long fût ou bâton d'environ cinq pied, qui a un crochet ou un fer plat et échancré aboutissant en pointe, et au bout une grande lame de fer fot aigue. [F]

[67] Gruyer : Se dit figurément d'un homme qui est habile en son métier, en quelque profession. Il faut aller consulter ce vieux Advocat, il est gruyer en cette matière. [F]

[68] Courtaux de boutique : Commis marchand. [L]

[69] Bacchus : Dieu de la mythologie, des vendanges.

[70] Escarcelle : grande bourse de cuir à l'antique, qui se fermait à ressort avec du fer. [F]

[71] Ducat : monnaie d'or et d'argent qui est battu dans les terres d'un Duc, et qui vaut environ un écu en argent. [F]

[72] Dieu des pintes : Dieu des boissons, Bacchus.

[73] Archerot : vieux mot, qui signifie petit archer. Les poètes donnaient autrefois cet épithète à Cupidon. [F]

[74] Motus : injonction de se taire.

[75] Branler : Se mouvoir en deçà et en delà, chanceler, ne pas tenir ferme. [F]

[76] Doint : ancienne forme du subjonctif présent du verbe donner.

[77] Berlaud : Nigaud bête niais, stupide.

[78] Casaquin : petite casaque qui est un manteau.

[79] Saint-Denis : Ville au nord de Paris.

[80] Fourbe : tromperie, déguisement de la vérité. [F]

[81] Caterre : terme de médecine . Fluxion et distillation d'hueur sur la visage, sur la gorge, ou sur quelque autre partie du corps. [F]

[82] Martel : vieux mot qui signifiait autrefois marteau, qui se dit encore en cette phrase. Il a martel en tête ; pour dire, il a quelque chose qui lui donne du chagrin, du souci, de l'inquiétude, de la jalousie. [F]

[83] Nasonner : Parler du nez.

[84] Suppôts de l'archer : probablement les violonistes.

[85] Galles : croûtes. [L]

[86] Lippées : grosse lèvre et qui avance au-dehors. Lippée signifie au propre : autant de viande qu'on en peut emporter avec la lippe sur les lèvres». [F]

[87] Rogue : superbe, fier, altier, méprisant, peu courtois. Il n'ets ne usage que dans le style familier. [F]

[88] Arbois : nom d'un cepage comme le muscat.

[89] Grave : on appelle vin de grave, un certain vin d'un rouge foncé, que beaucoup de gens trouvent excellent pour la santé. Il croît dans un petit pays qui s'appelle Grave, et qui est aux environs de Bordeaux. [F]

[90] Gabatine : galimatias, promesse ambigue, et faite en se moquant, qu'on ne veut pas tenir, tromperie. [F]

[91] Racoutrer : Accomoder, rapiécer. Il se dit proprement des habits. [F]

[92] Apothéose : cérémonie païenne qe faisaient les idolâtres pour mettre leurs empereurs [romains] au rang des Dieux. [F]

[93] Diapalma : Terme de pharmacie. Emplâtre defficatif (...) composé d'huile commune, de graisse de porc, et de litharge d'or préparé. C'est l'emplâtre le plus utilisé pour les plaies et les ulcères. [F]

[94] Flegme : En terme de médecine est l'une des quatre humeurs, dont les anciens disaient que la masse du sang était composée, et qui en ets la patie la plus crue, froide, humide et insipide.

[95] Divin forgeron : Arès dieu des enfers dans la mythologie greco-romaine.

[96] Styx : Fleuve des enfers sur lequel Charron embarque les âmes pour les champs élysées.

[97] Forligner : dégénérer, ne pas suivre la vertu, et le bon exemple de ses ancêtres, de ce dont on est issu ; faire quelque chose digne de leur race. [F]

[98] Ovide : auteur latin qui acivite entres autres L'Art d'aimer.

[99] Pythagore : mathématicien grec à qui l'on doit la géometrie des triangles.

[100] Pindare : le plus grand poète lyrique grec né lan 520 avant JC à Thèbes en Boétie, mort vers lan 450. [B]

[101] Chaos : mélange confus de toutes les matières élémentaires avant la formation du monde. Les poètes le perosinnfièrent et en firent n Dieu, le plus ancien de tous, et père de l'Erebe et de la Nuit. [B]

[102] Hésiode : célèbre poète didactique grec, poriginaire de Cumes en Eolie. Il a composé un grand nombre de poémes ; on en a conservé que trois ; Les Travaux et les jours ; la Théogonie et le Bouclier d'Hercule. [B]

[103] Phébus : autre nom d'Apollon.

[104] Carreau : se dit aussi d'une arme de trait, ou flèche carrée, qu'on tire avec une arbalète. [F]

[105] Pituite : l'une des quatre humeurs qui sont encloses dans le corps des animaux et qui constituent leurs tempéramment. La pituite est blanche et froide. [F]

[106] Fièvre quarte : Fièvre qui ne vient ue le quatrième jour, et qui laisse deux jours de repos. [F]

[107] Collet : se prend quelquefois improprement pour le cou même. [F]

[108] Engrogner : du verbe grogner.

[109] Pioller : ou piauler, crier, piailler.

[110] Vergogneux : Ce mot est vieux [au XVIIème] et hors d'usage et signifiait honteux.

[111] Bugne : coup.

[112] Temple : Au XVIIème terme pour signifier les deux cotés latéraux du crane puis fut remplacé par « tempe ».

[113] Faire gilles : Pour dire s'enfuir. [F]

[114] Trousser ses quilles : idem « faire gilles ».

[115] Allemande : pièce de musique qui est grave, et de pleine mesure, qu'on joue à quatre temps sur les instruments, et particulièrement sur le luth, le théorbe, l'orgue et le clavecin. [F]

[116] Bourrée : Espèce de danse composée de trois pas joints ensemble en deux mouvements, et commence par une noire en levant. [F]

[117] Montrer les talons : S'en aller.

[118] Héraclius : tragédie de Pierre Corneille (1647).

[119] Thémistocle : tragédie de Du Ryer (1646).

[120] Ambage : Vieux mot qui signifiait autrefois, un amas confus et obscur de paroles, dont on a de la peine à deviner la signification. [F]

[121] Exorde : Entrée, préambule, commencement d'un discours, d'une harangue pour préparer les auditeurs à ce qu'on va dire. [F]

[122] Petites maisons : nom donné autrefois à un hôpital de Paris où l'on renfermait les aliénés. Il est à mettre aux Petites-Maisons c'est un échappé des Petites-Maisons, c'est un homme sans raison, qui fait ou dit des choses folles. [L]

[123] Aix : Aix-en-Provence dans les Bouches-du-Rhône à 33 km de Marseille.

[124] An climatérique : Année funeste aux critiques (tout âge qui est un multiple de 7), année dangereuse à passer et où on est en danger de mort aux dires des astrologues. [F]

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