LA VEUVE DE SAREPTA

ou L'HOSPITALIT RCOMPENSE

COMDIE EN UN ACTE

1829

PARIS DIDIER, LIBRAIRE DITEUR, 33, Quai des Augustins.

BELIN-LEPRIEUR ET MORIZOT diteurs, 5 rue Pav-Saint-Andr.


Texte tabli par Paul Fivre

Publi par Paul Fivre © Thtre classique - Version du texte du 23/12/2018 20:10:32.


NOTICE


Elle a cherch la laine et le lin, et elle a fil avec des mains sages et ingnieuses... Elle a ouvert sa main l'indigent, elle a tendu ses bras vers le pauvre... La grce est trompeuse, et la beaut est vaine ; la femme qui craint le Seigneur est celle qui sera loue.

PROVERBES DE SALOMON, chap. xxx.


A MADAME A**.

Quel prix ne dois-je pas attacher cette petite pice, puisque vous l'honorez d'une prfrence particulire et que vous daignez en agrer l'hommage ? Combien de fois, tandis que j'crivais cet ouvrage, vous avez t prsente mon souvenir ! Malgr la diffrence des situations, pouvais-je, en traant le caractre de la plus tendre mre et d'une femme bienfaisante, ne pas me rappeler sans cesse l'auguste modle du tableau que je voulais prsenter ? Heureux l'auteur qui peut vous tudier, Madame, et vous admirer de prs ! Quel avantage n'a-t-il pas pour peindre la vertu dans tout son clat, et pour l'offrir sous des traits aussi sduisants que sublimes !


NOTICE

Achab, roi d'Isral, pousa Jsabel, trangre, fille d'Ethbaal, roi des Sidoniens ; corrompu par cette princesse, il adora les idoles. Le prophte lie, par l'ordre de Dieu, annona au roi que pendant plusieurs annes la pluie et la rose cesseraient de tomber sur la terre. lie, perscut, fut oblig de fuir; il se cacha sur les bords du torrent de Carith. Quelque temps aprs le torrent se desscha, et Dieu ordonna au prophte d'aller Sarepta, ville des Sidoniens. Arriv prs de la ville, il rencontra une pauvres femme veuve qui ramassait du bois ; il lui demanda de l'eau boire, elle alla en chercher. Il la rappela pour lui demander une bouche de pain ; elle rpondit qu'elle n'avait qu'un peu de farine dans un pot, et un peu d'huile dans un vase : il lui dit d'en faire un petit pain cuit sous la cendre, et de le lui apporter; elle obit, et alors lie lui dit que la farine du pot et l'huile du vase ne finiraient point jusqu'au jour o le Seigneur ferait tomber la pluie sur la terre. Le fils de cette femme mourut; lie le ressuscita et le rendit sa mre, qui dit au prophte : Je reconnais maintenant que vous tes un homme de Dieu.


PERSONNAGES

LIE, prophte.

LA VEUVE DE SAREPTA.

L'ENFANT. (Il doit tre g de onze ou douze ans.)

La scne est au pays des Sidoniens, prs de la ville de Sarepta. Le thtre reprsente un paysage. On voit dans le fond un bois et une chaumire, et sur le devant du thtre, l'un des cts, un arbre au pied duquel est un sige de gazon

issu de THTRE D'DUCATION l'usage de la Jeunesse par Mme de Genlis, Nouvelle dition revue et corrige, pp. 211-232


LA VEUVE DE SAREPTA

SCNE I.
La Veuve, L'Enfant.

Au lever de la toile, la veuve est occupe filer ; son fils est assis ct d'elle.

LA VEUVE, part, aprs avoir regard son fils.

Comme il est ple ! Abattu ! Pauvre enfant !...

Haut.

Mon fils, ne trouves-tu pas ce matin l'air plus frais, le temps plus serein ?

L'ENFANT.

Je respire avec peine, et dj le soleil me semble brlant...

LA VEUVE.

Voudrais-tu te promener dans le bois ?

L'ENFANT.

Je ne saurais marcher.

LA VEUVE, part.

Pauvre enfant !...

L'ENFANT.

Ma mre, quand verrons-nous donc de la verdure et des fleurs !...

LA VEUVE.

Nous sommes dans la saison qui les fait natre, et cependant on n'entend plus le ramage des oiseaux ; les arbres sont dpouills, les feuilles dessches tombent sur l'herbe fltrie; le cours des ruisseaux et des fontaines est suspendu : en vain on cherche l'ombre et la fracheur, la pluie n'humecte plus la terre, et les plantes, les fruits, les animaux, les hommes, tout languit, tout semble prt prir... Tels sont les flaux qui nous accablent depuis si longtemps !... Tout est chang dans la nature : une rvolution funeste nous prive la fois des beaux jours, de l'abondance et de la sant.

L'ENFANT.

Ma mre, je ne verrai donc plus de printemps ?

LA VEUVE.

mon fils !

L'ENFANT.

Je me rappelle encore ce temps heureux o les arbres taient si verts, la prairie si belle... Je n'oublierai jamais cette fontaine qui tombait en cascade du haut du rocher : elle tait l, prs de notre cabane : elle a disparu, le rocher seul est rest; et quand je le regarde, je me sens plus triste... Et ces fleurs que je cueillais avec tant de plaisir... et notre vigne maintenant abandonne, et nos brebis...

LA VEUVE.

Cher enfant ! Tu connais dj des maux qu'on ignore ton ge, les regrets amers, les souvenirs douloureux...

L'ENFANT.

Ma plus grande peine c'est de me rappeler le temps o vous tiez autrefois entoure de femmes qui travaillaient avec vous, qui vous servaient... Maintenant vous tes seule...

LA VEUVE.

Ne suis-je pas avec toi ?... Ne me tiens-tu pas lieu de tout ?

L'ENFANT.

Si je pouvais vous aider dans vos travaux ! J'en ai l'ge, je n'en ai pas l force...

LA VEUVE.

Tu me plains, tu t'attendris sur mon sort, toi, le seul objet de mes inquitudes ! mon enfant ! Je puis encore tre heureuse si le ciel te rend la sant...

L'ENFANT.

Vous pleurez, ma mre !... Vous n'esprez donc pas ma gurison ?

LA VEUVE.

Que dis-tu ?... Si j'en doutais, me serait-il possible de supporter la vie ?

L'ENFANT.

Cependant je suis si faible... Si vous pouviez me conduire la ville, j'irais au temple de Baal prier avec vous les idoles...

LA VEUVE.

Les idoles !... Cessons de les rvrer ; le culte de Baal est strile; il n'inspire point la vertu, il autorise le vice ; n'en doute pas, nos prtres sont des imposteurs, et nous adorons de faux dieux...

L'ENFANT.

Et qui donc invoquerons-nous ?

LA VEUVE.

Celui qui cra l'univers.

L'ENFANT.

Comment connatrons-nous sa loi ?...

LA VEUVE.

Lui-mme a pris le soin de la graver dans nos coeurs, en nous inspirant l'amour du bien, l'horreur du mal : suivre les mouvements de sa conscience, c'est lui obir...

L'ENFANT.

Comment le servir, le prier ?

LA VEUVE.

Je l'ignore ; mais un coeur vertueux et soumis qui dsire le connatre, doit conserver l'espoir qu'il daignera l'clairer.

L'ENFANT.

Ainsi donc les Sidoniens l'offensent ?

LA VEUVE.

Ils n'ont que trop mrit sa colre par leurs crimes, par leurs sacrifices inhumains. Cette scheresse horrible qui dsole notre patrie, les maladies, la famine, tous les maux dont nous gmissons, ne sont peut-tre que les tristes effets d'une justice qu'ils mconnaissent. On dit que la premire cause de nos malheurs vient de l'union de Jsabel, la fille de notre souverain, avec le roi des Hbreux : elle a voulu porter dans ses nouveaux tats le culte des idoles, et c'est depuis cette poque funeste que tant de calamits psent sur nous...

L'ENFANT.

Les dieux d'Isral sont donc irrits ?

LA VEUVE.

Cette nation trangre n'adore qu'un seul Dieu; elle a, dit-on, reu de lui des commandements sacrs, des prceptes et des lois quitables... Ah ! S'il est vrai que ce Dieu prescrive la vertu, il deviendra le mien !...

L'ENFANT.

Ma mre, entendez-vous le vent qui s'lve ? L'air est brlant ! Quels tourbillons de poussire!...

LA VEUVE.

Un orage affreux nous menace ; il faut rentrer...

L'ENFANT.

Le vent redouble... Le ciel s'obscurcit.

LA VEUVE.

Ne perdons plus de temps... Viens, mon fils, appuie-toi sur mon bras.

L'ENFANT.

Je me soutiens peine....

LA VEUVE.

ciel !... Et je n'ai pas la force de te porter...

L'ENFANT.

Ne vous affligez point, je sens que je pourrai marcher jusqu' notre cabane.

LA VEUVE, le soutenant dans ses bras,

Viens, cher enfant !...

L'ENFANT, marchant lentement.

Quelle tempte !... Les arbres ploient, ils cdent la violence du vent...

LA VEUVE.

Htons-nous.

L'ENFANT, s'arrtant.

coutez... Je crois entendre des gmissements...

LA VEUVE.

Oui, du ct de ce bois.

L'ENFANT.

Quelqu'un, sans doute, a besoin de secours ; courez, ma mre...

LA VEUVE.

Je ne puis te laisser ici... Quand je t'aurai conduit jusqu' notre cabane, j'irai voir quel tre malheureux rclame notre assistance.

L'ENFANT.

Htons-nous, ma mre.

La veuve et l'enfant arrivent auprs de la cabane.

LA VEUVE, ouvrant la porte.

Entre, mon fils, je te rejoindrai bientt.

L'ENFANT.

Ne vous pressez point ; je me sens mieux, je n'ai besoin que de repos, je vais dormir...

LA VEUVE.

Que ton sommeil soit doux et paisible !...

Elle l'embrasse.

SCNE II.

LA VEUVE, seule.

Enfant chri ! Quelles inquitudes mortelles tu me causes !

Elle s'avance vers le bois.

Le ciel s'claircit, le vent s'apaise... Je n'entends plus les accents plaintifs qui semblaient implorer du secours... Cependant ce n'tait point une illusion, la voix d'un infortun s'est fait entendre...

Elle s'arrte, et regarde l'entre du bois.

Je ne dcouvre rien... Retournons auprs de mon fils... Quel bonheur je goterai en le voyant dormir !... Je travaillerai doucement auprs de lui... Mais non, le bruit des fuseaux pourrait le rveiller; je le regarderai en silence... Je ne serai point forc de retenir mes pleurs : je les laisserai couler sans contrainte, il ne les verra pas...

Elle joint les mains et les lve vers le ciel.

toi que j'ignore, mais qui parles mon coeur, Dieu qui as cr les cieux et l'univers, qu'il me serait doux dans mes peines de te prier, de t'invoquer pour mon fils !... Je ne te connais que par tes ouvrages. Je vois ta puissance infinie, et puisque tu peux tout, tu dois tre bienfaisant. Achve de dessiller mes yeux, rends mon fils la force et la sant... Ma vie fut innocente, et je cherche la vrit... Ne rejette point ma prire ; daigne m'clairer et me conserver mon fils... Mais une voix a frapp mon oreille...

Elle fait quelques pas vers le bois.

J'aperois un vieillard vnrable ; il parat accabl de fatigue, secourons-le, s'il est possible.

SCNE III.
La Veuve, lie.

LIE.

O suis-je ? Quel est ce lieu sauvage ?

LA VEUVE.

Vous tes sur les terres des Sidoniens, prs de la ville de Sarepta. Si vous avez besoin de repos, bon vieillard, venez dans ma cabane...

LIE.

Qui tes-vous ?

LA VEUVE.

Je suis une pauvre veuve, et n'ai qu'un fils. Prive de ma fortune, que j'ai perdue sans dsespoir, sans en avoir abus, je vis aujourd'hui du travail de mes mains.

LIE.

Quels revers ont chang votre sort ?...

LA VEUVE.

Les calamits publiques. La terre, prive de pluie et de rose, est devenue strile. Tous les travaux des champs sont abandonns ou superflus, et le plus terrible des flaux, la famine, tablit entre toutes les classes une funeste galit. Le sort du riche est semblable celui du pauvre ; et les princes, au fond de leur palais, reconnaissent enfin la frivolit du luxe, et le prix rel des biens offerts par la nature : tels sont les maux qui dsolent ma malheureuse patrie !...

LIE.

Nation insense et perverse, brisez vos idoles, dtruisez ces ouvrages impies levs par vos mains criminelles, adorez le vrai Dieu, le Dieu d'Abraham et de Jacob ; et le ciel, toujours prt pardonner, redeviendra serein pour vous.

LA VEUVE.

Qu'entends-je ?... Le vrai Dieu, dites-vous ? Faites-le-moi connatre... Mais vous ne m'coutez pas ?... Vous paraissez souffrir.

LIE.

La force m'abandonne... La fatigue, la soif...

LA VEUVE.

Hlas ! Je n'ai pour tout bien qu'un peu de farine dans un pot et un peu d'huile dans un vase, que je conserve pour mon fils.

LIE.

Votre fils a-t-il pass plusieurs jours priv de nourriture ?

LA VEUVE, part, regardant lie.

Il plit, il chancelle... Non, je ne puis le laisser prir... Ce lin que j'ai fil, j'irai aujourd'hui mme le porter Sarepta, j'en aurai quelques aliments pour mon fils ; et cette nuit je ne me coucherai point, je travaillerai jusqu'au jour... Mais si mon fils, en s'veillant, se trouvait press de la faim !...

LIE.

Secourez-moi!... Vous pouvez me sauver la vie ; secourez-moi !...

LA VEUVE.

Oh ! Qui pourrait rsister ce cri dchirant ?... Infortun vieillard, venez, suivez-moi ; tout ce que je possde est vous...

LIE.

Je ne puis quitter ce lieu... Allez, je vous attends ici...

Il s'appuie contre un arbre.

LA VEUVE, allant vers la cabane.

Je suis de retour dans un moment.

Elle sort, et entre dans la cabane.

SCNE IV.

LIE, seul.

Et cette femme est Sidonienne !... Que de vertus ! Dieu ! Daigne lever jusqu' toi ce coeur si digne de te connatre... Daigne rpandre ta divine lumire et tes bienfaits sur cette cabane hospitalire !... Mais qu'entends-je ? Quels cris dchirants !

On entend de l'intrieur de la cabane, dont la porte est ouverte.

LA VEUVE qui s'crie :

Mon fils, mon fils !

LIE.

Quel malheur est arriv ?...

SCNE V.
lie, La Veuve plore.

LA VEUVE.

Il n'est plus... C'en est donc fait, j'ai tout perdu... Mon fils !...

Elle tombe sur un sige de gazon.

LIE.

Votre fils est mort ?...

LA VEUVE.

Malheureux tranger, tu m'as retenue, je n'ai pu recevoir son dernier soupir !... Mon fils... Mais je veux le revoir... Expirer prs de lui...

LIE.

Arrte... coute-moi ! Un pouvoir surnaturel me rend toutes mes forces. mre dsole, invoque avec moi le Dieu d'Isral.

LA VEUVE.

L'invoquer !... Et mon fils est mort...

LIE.

Il peut lui rendre la vie...

LA VEUVE, se prcipitant genoux.

Dieu !... Dieu !

LIE.

tre ternel et tout-puissant, coute la voix d'lie et les gmissements de cette mre infortune ; daigne lui donner la lumire et lui rendre le bonheur !... Mais tu m'exauces... Je le sens... Tu m'inspires...

Il s'lance vers la cabane.

LA VEUVE, se relevant.

Ciel ! Serait-ce une illusion ?...

LIE, se retournant.

Garde-toi de douter... Espre tout... Et ne suis point mes pas...

Il entre dans la cabane.

SCNE VI.

LA VEUVE, seule.

Quoi !... Mon fils, que je viens de voir priv de la vie, il me serait rendu ?... Grand Dieu, je ne puis mettre en doute ta puissance et ta bont suprme... Mais qu'ai-je fait pour mriter, pour obtenir un prodige ?

Elle coute.

Ciel !... C'est sa Voix !... C'est lui !...

Elle se prcipite vers la cabane.

SCNE VII.
La Veuve, lie tenant l'enfant par la main.

LA VEUVE.

Mon fils !...

L'ENFANT, se jetant dans les bras de la veuve.

ma mre !

LA VEUVE.

Tu respires, je te vois, je te serre dans mes bras !...

Elle le regarde fixement.

C'est toi !... C'est mon fils, et la sant brille sur son visage...

Elle se jette aux genoux d'lie, qui la relve.

Homme divin, je le reconnais, la parole du Seigneur est vritable dans ta bouche. Achve de dissiper mon erreur ! Quels hommages dois-je rendre au Dieu bienfaisant que tu sers ?...

LIE.

L'hommage le plus digne que vous lui puissiez offrir, c'est la reconnaissance d'un coeur tel que le vtre.

LA VEUVE.

Et vous, soyez toujours mon gnie tutlaire...

LIE.

Je ne suis qu'un simple mortel. Perscut par un roi barbare, par une reine impie, j'ai fui dans les dserts. Dieu m'ordonna de venir dans ces lieux ; sa main puissante me conduisait auprs de vous. Il a voulu qu'lie et la gloire d'arracher l'erreur un coeur fait pour chrir la vrit. Les crimes de l'orgueilleuse Jsabel ont arm sa justice redoutable ; mais en punissant les mchants, il sait aussi protger, rcompenser l'innocence et la vertu. Il vous rend votre fils, il redonne cet enfant chri la force et la sant. Ds ce moment vous ne souffrirez plus des terribles flaux dont gmit votre patrie. Ces vases qui ne contenaient qu'un faible reste de farine et d'huile, conservs pour votre fils, et que m'offrit votre main gnreuse, sont maintenant remplis ; tant que durera la famine, ils fourniront la subsistance de votre fils, la vtre, celle de tous les infortuns qui viendront vous implorer.

LA VEUVE.

C'est moi dsormais les aller chercher... Grand Dieu, c'est trop de bienfaits !... Quelle flicit peut se comparer la mienne?...

LIE.

Elle sera aussi durable qu'elle est pure ! Votre nom ne prira point avec vous; et les exemples de votre vie, les rcompenses du Seigneur en perptueront la touchante mmoire dans la suite de tous les ges.

 


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