LA ROSIÈRE DE SALENCY

COMÉDIE EN DEUX ACTES

1829

PARIS DIDIER, LIBRAIRE ÉDITEUR, 33, Quai des Augustins.

BELIN-LEPRIEUR ET MORIZOT Éditeurs, 5 rue Pavé-Saint-André.


Texte établi par Paul Fièvre

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 31/01/2019 à 23:36:54.


PERSONNAGES

LE SEIGNEUR DE SALENCY.

LE PRIEUR DE SALENCY.

MONIQUE, vieille paysanne de Salency.

GENEVIÈVE, fille de Monique.

HÉLÈNE, fille de Geneviève, nommée prétendante à la rose.

BASILE, fils de Geneviève.

MARIANNE, voisine de Geneviève.

MADAME DUMOND, marchande épicière de Noyon.

MIMI, fille de Madame Dumond.

LE BAILLI, personnage muet.

TROUPES DE JEUNES SALENCIENNES, MÉNÉTRIERS, etc.

La scène est à Salency.

issu de THÉÂTRE D'ÉDUCATION à l'usage de la Jeunesse par Mme de Genlis, Nouvelle édition revue et corrigée, pp. 299-357


ACTE I

SCÈNE I.
Marianne, Hélène.

Les trois prétendantes doivent être vêtues de blanc

Les trois prétendantes doivent être vêtues de blanc

MARIANNE.

Me v'là pourtant revenue pour la fête, Dieu merci.

HÉLÈNE.

Vous avez été bien longtemps à Noyon.

MARIANNE.

Vraiment oui ; mon oncle était si malade ! Enfin il est presque guéri, et il m'a dit comme ça : Marianne, v'là le huit juin, va-t'en à Salency voir le couronnement, tu reviendras demain. Ma fine, là-dessus je suis partie, et par bonheur j'ai trouvé une dame, une grosse marchande épicière de la ville, qui venait aussi pour la fête, et qui m'a amenée. Oh, c'est une brave femme ; a m'a ben fait jaser le long du chemin toujours, et sur Salency et sur les rosières ; a vient loger chez Monsieur le prieur avec sa petite fille, Mademoiselle Mimi, qui est résolue, ah dam, faut voir, quoiqu'a n'ait que sept ans... aile a de l'esprit pus qu'a n'est grosse... Mais, dites-moi donc, Hélène, hé ben, vous êtes des prétendantes, n'est-ce pas ?

HÉLÈNE.

Oui, j'ai été nommée, il y a huit jours, avec Ursule et Thérèse.

MARIANNE.

C'est vous qu'aurez le chapeau, je le gagerais ben.

HÉLÈNE.

Pourquoi ? Ursule et Thérèse sont de si bonnes filles !... Oh, je ne serai pas dépitée, je vous assure, si l'une ou l'autre obtient la rose... Thérèse, surtout, je l'aime tant ! Vous le savez, Marianne, nous avons toujours été ensemble comme deux soeurs.

MARIANNE.

Thérèse est une gentille fille, ben douce, ben serviable, ben apprise ; mais avec tout ça, vous valais mieux qu'elle ; n'y a qu'une voix là-dessus... Et puis, vot' mère a eu la rose dans son temps ; Monique, votre grand'mère, a été rosière aussi ; tout ça compte ; dam, c'est juste... Il est vrai qu'on ne trouverait pas à Salency une plus brave famille que la vôtre. Défunt vot' père était le plus digne homme !... À propos, Basile vot' frère doit être ben joyeux ? V'là Thérèse prétendante ; quand a n'aurait pas la rose, c'est toujours un grand honneur d'avoir été nommée parmi les trois ; ça l'y assure quasiment la rose d'ici à deux ans. Basile aime Thérèse ; mais vot' mère n'entend pas raison là-dessus, a m'a dit pus de cent fois : « N'gnia qu'une rosière qu'aura mon garçon... » A n'en démordra pas, dà. Alle vous a une tête, ma voisine Geneviève... Oh, c'est une maîtresse femme !... Mais dites donc, Hélène, aile est sortie, vot' mère ?...

HÉLÈNE.

Oui, elle est allée chez Monsieur le prieur.

MARIANNE.

Eh vraiment oui ; Monsieur le prieur et Monsieur le bailli, v'là les juges des rosières, faut ben leux conter ses raisons... Mon Dieu, c'est comme si j'entendais Geneviève : alle en dégoise tout des plus belles sur vot' compte, je vous en réponds... Hélène par-ci, Hélène par-là... Je la vois d'ici. Alle n'oubliera pas de défiler tout du long la kirielle de Monique, vot' grand'mère, que vous avez tant soignée, gardée, veillée...

HÉLÈNE.

Non, non, ma mère ne parlera pas de ça ; est-ce qu'il y a de quoi se vanter donc ? Est-ce qu'on peut faire autrement ? Quand on a une grand'mère, ne faut-il pas l'aimer, la soigner ?

MARIANNE.

Ça va sans dire : mais pourtant, n'gnia pas de fille à Salency pus révérencieuse à sa grand'mère que vous l'êtes au vis-à-vis de Monique ; car on ne vous voit presque jamais les fêtes et dimanches venir danser sur la grande place ; et ça pour rester à la maison avec Monique. Oh ! Dam, à votre âge, à dix-sept ans, c'est ben édifiant !... Ça fait plaisir à un chacun... et ça mérite la rose... Aussi moi, dès tout à l'heure, je m'en vas aller chez Monsieur le prieur, faire, comme les autres, mes dépositions ; et je l'y conterai tout ce que j'ai sur le coeur, et toutes les jolivetés que je sais de vous.

HÉLÈNE.

Ma voisine, je vous en prie, parlez-lui aussi de Thérèse.

MARIANNE.

Mais, Dieu me pardonne, on croirait quasiment qu'vous seriais, faut y dire, fâchée d'avoir la rose.

HÉLÈNE.

Ah ! Sûrement, Marianne, je le désire plus que personne ; quand je pense que je l'aurai peut-être aujourd'hui, le coeur me bat d'une force... Tenez, depuis huit jours, je n'en ferme pas l'oeil. Je me dis comme ça : Mon Dieu, si l'on me couronne, quelle joie dans la maison ! Quel contentement pour ma mère !... Et ma pauvre grand'mère... Ça la rajeunirait de vingt ans ! Ah ! Que je serais donc heureuse !... Et mon frère, et ma marraine, et mon cousin Félix, comme ils seraient tous joyeux !... Et Thérèse aussi, soyez-en sûre, Marianne ; elle est prétendante, mais quoique ça elle me verrait donner la rose avec plaisir. Ursule ne me l'envierait pas non plus; ainsi, voyez donc combien je dois souhaiter la rose, puisque mon bonheur ne chagrinerait personne, et qu'il donnerait tant de satisfaction à ma famille.

MARIANNE.

Sans compter pour vous un mari dans l'année... Eh ! Il ne faut pas rougir ; vous savez ben que dès qu'une fille est couronnée, c'est à qui l'aura, et que tous les garçons du village la demandent : la meilleure dot ici, c'est le chapeau de roses ; pardi, c'est naturel que la plus sage soit la plus aimée. Les hommes seraient bào nigauds, s'ils ne pensaient pas comme ça. Mais, j'entends la voisine, je crois ?...

HÉLÈNE.

Oui, c'est ma mère.

SCÈNE II.
Geneviève, Marianne, Hélène.

MARIANNE, à Geneviève.

Eh ! Bonjour donc, voisine.

GENEVIÈVE.

Ah, ah, la commère Marianne !... Depuis quand ?

MARIANNE.

J'arrive pour voir couronner Hélène.

GENEVIÈVE.

Marianne, quel jour que celui-ci !... J'ai été rosière, il y a aujourd'hui vingt ans ; je m'en souviens comme d'hier ; j'étais ben tremblante, j'avais ben des inquiétudes ; jusqu'au moment de la déclaration, j'étais ni plus ni moins qu'une hébétée ; mais tout cela n'était rien au prix des angoisses d'une pauvre mère qui souhaite la couronne pour sa fille. Il me semble que je recevrai mille fois plus d'honneur du couronnement de cette chère enfant, que je n'en ai eu du mien. Si vous saviez tout le mauvais sang que je me suis fait depuis quinze jours, depuis hier surtout !... Ah ! Marianne, faut être mère pour comprendre ça.

MARIANNE.

Pourtant, vous me disiez, il y a six semaines, que vous étiez quasi sûre qu'Hélène aurait la rose.

GENEVIÈVE.

J'avais tort de le dire ; il y a tant de filles à Salency qui valent ben Hélène !... Le bon Dieu punit les orgueilleux, Marianne... Enfin, plus en plus le moment approche, plus en plus je suis craintive.

MARIANNE.

Avez-vous trouvé Monsieur le prieur ?

GENEVIÈVE.

Non ; il était sorti... J'y retournerai.

MARIANNE.

Il est ben affairé aujourd'hui.

GENEVIÈVE.

Ah ! Je vous en réponds.

MARIANNE.

Dam, il est juge, et ça donne du tintoin.

GENEVIÈVE.

Et puis il est si consciencieux !... Avec ça, il nous aime tous comme si nous étions ses enfants.

MARIANNE.

On l'y donnerait tout l'or du Pérou, qu'il ne quitterait pas Salency.

GENEVIÈVE.

Oh, c'est ben sûr. Le digne cher homme ! Que le Seigneur nous le conserve !... Mais, Hélène, dis-moi donc, où est not' mère?

HÉLÈNE.

Elle s'est couchée, elle dort... Elle n'a pas clos l'oeil la nuit passée.

GENEVIÈVE.

Elle est dans des transes sur le couronnement!... Ah ! Sainte Vierge ! Pourvu qu'a n'en tombe pas malade !

Se retournant.

Qu'est-ce qui tasticote donc autour de la porte ? Va voir, Hélène.

HÉLÈNE va ouvrir la porte.

Ma mère, c'est Thérèse.

SCÈNE III.
Geneviève, Marianne, Thérèse, Hélène.

THÉRÈSE.

Madame Geneviève, je viens vous avertir que Monsieur le bailli est chez lui, si vous voulez y aller... Vous y trouverez la mère d'Ursule et la mienne...

GENEVIÈVE.

En te remerciant, mon enfant ; j'y vais.

THÉRÈSE.

Il y a déjà tout plein de monde sur la place, et des étrangers, et des messieurs, et des belles dames !...

GENEVIÈVE.

Ah ! Jésus !...

MARIANNE.

Faut que j'aille voir ça...

GENEVIÈVE.

Venez, ma commère, donnez-moi le bras ; vous me conduirez chez Monsieur le bailli, car je suis si assotée, que je ne saurais quasiment marcher ; y me paraît que tout tourne à l'entour de moi.

MARIANNE, lui donnant le bras.

Allons, allons, voisine, je vous soutiendrai.

Elles sortent.

SCÈNE IV.
Hélène, Thérèse.

THÉRÈSE.

Ah ! Nous v'là donc toutes fines seules ; j'en suis bien aise, Hélène, car j'avais bonne envie de jaser avec toi surnot' aventure d'hier... J'y pense et repense toujours depuis... Ah ! Sauveur ! Quelle repentance j'ai eue de t'avoir comme ça laissée à l'abandon !... Si on savait ça, je serais une fille perdue, ma pauvre Hélène...

HÉLÈNE.

Va, sois tranquille ; je t'ai promis le secret, n'y a pas de crainte que j'y manque.

THÉRÈSE.

Vois-tu, Hélène, ce n'est pas que j'en veuille à la rose ; c'est toi qui l'auras, tout le village s'y attend ; n'y a pas seulement une voix qui aille à l'encontre de ça... Je sais bien même qu'Ursule devrait passer avant moi ; mais pas moins j'ai été nommée prétendante, v'là toujours un grand bonheur... Hélène, comme ma mère serait glorieuse si j'épousais Basile... Basile, fils, petit-fils, et frère de rosières ; car tu vas l'être, c'est sûr : et bien, si cette malheureuse histoire est sue, tout est dit... Me v'là rayée des prétendantes, me v'là exclue de la rose pour toujours !... Ma mère en mourrait et moi aussi, Hélène... Ça me fige le sang d'y penser seulement!...

HÉLÈNE.

Exclue de la rose !... Ne dis donc pas ça, Thérèse !... Au bout du compte, où est donc le grand mal ?... T'as eu peur, tu étais lasse, y fallait faire bien du chemin, et puis repasser par ce bois qui est noir comme un four, tu n'as pas osé... V'là tout...

THÉRÈSE.

Et la bonne action que je t'ai laissée faire toute seule !... Toi qui as eu le courage de reconduire la vieille femme jusqu'à Chauni !... Je suis pourtant fâchée, Hélène, qu'on ne sache pas ça de toi ; mais, Dieu merci, ça t est inutile pour gagner la rose... Seigneur ! Quand je pense qu'il t'a fallu repasser par ce bois à la nuit close !...

HÉLÈNE.

Oh ! J'y ai eu ben peur ; je me ressouvenais de toutes les histoires de revenants de la commère Marianne. Je n'avais pas une goutte de sang dans les veines !...

THÉRÈSE.

Et justement, la vieille Mathurine qu'est morte samedi dernier, et qu'allait toujours là ramasser les feuilles !...

HÉLÈNE.

Faut qu'a me soit venue dans l'esprit pus de vingt fois.

THÉRÈSE.

Pas moins tu n'as rien entendu ?

HÉLÈNE.

Si fait... J'entendais de temps en temps comme un bruit de feuilles... Fri, frou, tout à l'entour de mes oreilles...

THÉRÈSE.

Ça faisait fri, frou ?

HÉLÈNE.

Tout comme quand on ramasse des feuilles.

THÉRÈSE.

Vois-tu, c'était l'âme de la pauvre Mathurine... T'es bien heureuse encore de ne l'avoir pas vue !... Nanette avec sa mère, avant-hier au soir, l'y ont parlée...

HÉLÈNE.

Oui, je le sais bien... Elles l'ont vue sous la figure d'un grand mouton blanc.

THÉRÈSE.

D'un mouton gros comme un veau, à ce que m'a dit Nanette... Pour moi, j'en serais morte... Mais, conte-moi donc... À quelle heure es-tu revenue à la maison ? Qu'a dit ta mère ?

HÉLÈNE.

Ah ! Thérèse, pour ne te pas faire tort, j'ai menti pour la première fois de ma vie... V'là ce qui m'a le plus coûté. Je suis arrivée à neuf heures ; ma mère était toute transie de crainte: « - Et pourquoi donc si tard, Hélène ? Et pourquoi donc est-ce que tu reviens sans feuilles ! Et où est donc Thérèse ?... » À toutes ces questions j'étais bien ahurie ; mais j'ai répondu comme nous en étions convenues : « Ma mère, j'ai laissé Thérèse à deux pas d'ici ; mon âne est tombé dans un fossé, nous avons été je ne sais combien de temps à l'en retirer.. » Et puis d'autres raisons encore. Ma mère a cru tout cela, j'en étais bien aise; et pourtant ça me faisait de la peine de voir qu'elle donnait là-dedans... Ça m'allait au coeur, Thérèse, si bien que j'en pleurais... Et toi, comment t'en es-tu tirée ?

THÉRÈSE.

Je suis revenue par ce petit chemin si plein d'orties que personne n'y passe, et puis je me suis rendue à not' maison en sautant par-dessus la haie du jardin, pour n'être pas vue; ensuite je me suis cachée dans not' grange jusqu'à la nuit, où j'ai eu aussi peur que si j'avais été dans le bois ; c'est alors que j'ai pensé à toi, que je me suis repentie... Je me disais : Si j'avais eu autant de courage qu'Hélène, nous serions rentrées toutes deux la tête levée et bien glorieuses dans le village !... Au lieu de ça, faut qu'Hélène cache sa bonne action pour cacher ma faute... Et je pleurais, et je pleurais, Dieu sait !... Enfin, quand la nuit a été tout à fait tombée, je suis ressortie par le jardin, pour rentrer dans la maison par le village, et j'ai fait à ma mère le même conte que t'as fait à la tienne,

HÉLÈNE.

Personne ne nous a vues revenir séparément ; la bonne femme de Chauni ne sait pas nos noms, ainsi jamais, au grand jamais, on ne découvrira cette aventure. Et je te le jure encore, ma chère Thérèse, de la vie je n'en ouvrirai la bouche, telle chose qui arrive.

THÉRÈSE, l'embrassant.

Ô Hélène ! Que je t'aime !...

HÉLÈNE.

Va, tu n'aimes pas une ingrate. Mais on frappe à la porte...

Elle crie :

On y va...

THÉRÈSE.

C'est, Dieu me pardonne, la voix de Monsieur le prieur !... Et vraiment oui c est lui... Il est avec cette dame marchande de Noyon qu'a amenée Marianne...

SCÈNE V.
Monsieur Le Prieur, Madame Dumond, Mimi, Hélène, Thérèse.

HÉLÈNE.

Ah ! Mon Dieu, ma mère qu'est sortie !...

LE PRIEUR.

Bonjour, Hélène ; voilà madame Dumond qui est venue exprès de Noyon pour voir la fête...

MADAME DUMOND.

Et pour faire connaissance avec les prétendantes...

LE PRIEUR.

En voici deux...

MADAME DUMOND.

Il faut que je les embrasse ; comme elles sont jolies !

Hélène et Thérèse font la révérence.

HÉLÈNE.

Je t'en prie, Thérèse, va voir si tu pourras retrouver ma mère...

THÉRÈSE.

J'y cours.

Elle sort.

MIMI, en montrant Hélène

Maman, n'est-ce pas que c'est celle-là qui sera rosière ?

HÉLÈNE.

Oh, mamselle, je ne suis pas la plus méritante, tant s'en faut ?...

MIMI.

Maman, priez Monsieur le prieur qu'il lui donne la rose !...

MADAME DUMOND.

Mais ça ne se fait pas ainsi !...

MIMI.

Dam, voilà pourtant la plus jolie.

MADAME DUMOND.

Écoute donc, Mimi, tu n'aimes pas la petite Gogo, la fille de notre voisine ?...

MIMI.

Pardi non, elle m'égratigne toujours, je ne l'aime pas du tout.

MADAME DUMOND.

Elle est pourtant bien jolie...

MIMI.

Oui, mais elle est méchante comme je ne sais quoi...

MADAME DUMOND.

Il vaut donc mieux être bonne que d'être belle ?

MIMI.

Mais est-ce qu'on ne peut pas être belle sans égratigner ?

MADAME DUMOND.

Oh, si fait. Mais la beauté passe, et la bonté dure ; et c'est par la bonté qu'une petite fille fait le contentement de son papa et de sa maman ; tu le vois donc bien, la bonté seule fait aimer et mérite des récompenses.

MIMI.

Ah, oui, c'est juste ; je m'en souviendrai. Ainsi, maman, c'est donc la plus vertueuse qu'on va couronner ?

MADAME DUMOND.

Assurément. Mais, monsieur le prieur, vous m'aviez promis que vous me feriez voir dans cette maison ce qu'il y a de plus curieux à Salency ?

LE PRIEUR.

C'est vrai. Tenez, Madame Dumond, regardez cette armoire... Elle renferme de précieuses richesses...

MADAME DUMOND.

Comment donc ?

MIMI.

Ah ! Je voudrais qu'on l'ouvrît !

LE PRIEUR.

Hélène, pourrait-on en avoir la clef ?

HÉLÈNE.

Je vais voir si ma grand'mère veut me la donner.

MIMI.

Maman, voulez-vous bien que j'aille avec elle ?

MADAME DUMOND.

Oui, va.

Hélène prend Mimi par la main et sort.

LE PRIEUR.

Cette famille est bien en effet une des plus considérées de Salency ; si vous connaissiez, Madame, la piété, la charité de ces bonnes gens !... Et comme ils sont respectés dans le village !... Car ici les vertus seules impriment le respect.

MADAME DUMOND.

Vous êtes bien heureux, Monsieur le prieur, d'avoir d'aussi bonnes âmes à gouverner.

LE PRIEUR.

Ah ! J'en bénis tous les jours la Providence ! Depuis vingt ans que je suis ici, je n'ai pas vu faire une mauvaise action, je n'ai pas connu un malhonnête homme !... Pour vous donner une idée de la pureté de leurs moeurs et de leur morale, il faut que je vous conte la raison qui a fait refuser l'année passée la rose à une jeune fille. Elle était parfaitement sage et modeste, il n'y a pas d'exemple qu'ici l'on soit autrement ; mais des témoins déposèrent et il fut prouvé qu'elle avait passé presque tout un jour ouvrier dans l'oisiveté, et que son frère s'était moqué d'un vieillard : elle fut exclue tout d'une voix.

MADAME DUMOND.

Les fautes des parents comptent donc aussi?

LE PRIEUR.

Vraiment oui ? Ce qui fait que cette rose tient en respect les garçons comme les filles ; vous sentez bien que les pères et les frères prennent garde à eux... Tenez, ce jeune garçon dont je viens de vous parler, qui contribua à l'exclusion de sa soeur, était au moment de se marier, et sur cela, les parents de la fille rompirent tout.

MADAME DUMOND.

Oh ! Je comprends, une rosière honore toute la famille...

LE PRIEUR.

Sûrement ; chacun en particulier pouvant se flatter qu'il a contribué de quelque chose au couronnement.

MADAME DUMOND.

Mais il y a un article qui m'embarrasse ; ceux qui déposent contre les prétendantes sont des Salenciens ?

LE PRIEUR.

Oui...

MADAME DUMOND.

Hé bien, cela doit soulever des haines parmi eux...

LE PRIEUR.

Nullement. Toute déposition dénuée des preuves les plus positives, ne serait pas reçue ; ce n'est ni l'envie, ni l'aversion qui déposent, c'est le noble désir que la rose ne tombe pas sur un sujet médiocre... L'ambition des honneurs et des richesses produit souvent des cabales ; ce prix simple et champêtre, cette rose offerte à la vertu, ne fait naître qu'une louable émulation, et ne peut qu'épurer davantage les coeurs innocents qui brûlent de l'obtenir. Mais j'entends revenir Hélène... Ah ! La bonne Monique, sa vieille grand'mère, est avec elle.

SCÈNE VI.
Le Prieur, Madame Dumond, Mimi, Monique, Hélène, Thérèse.

Monique soutenue par Hélène, qui de l'autre côté tient Mimi par la main.

Monique soutenue par Hélène, qui de l'autre côté tient Mimi par la main.

LE PRIEUR.

Bonjour, mère Monique ; comment va la santé ?

MONIQUE.

Eh ! Monsieur le prieur, tout doucement.... Dam, vienne la Saint-Louis, j'aurai quatre-vingts ans sonnés ; on s'aperçoit de ça... Les jambes me manquent ; j'ai bien du mal à marcher.

MADAME DUMOND.

Il faudrait lui donner une chaise.

MONIQUE.

Bien obligée, madame ; je m'asiterai donc, sous vot' bon plaisir.

Hélène lui présente une chaise.

LE PRIEUR.

Mère Monique, nous avions envoyé Hélène pour demander la clef de votre armoire.

MONIQUE.

Oh ! Vraiment, je ne donne pas comme ça la clef de not' trésor à une jeunesse ; c'est bon quand elle sera rosière, s'il plaît au bon Dieu que je vive assez pour voir ça ; mais je vous l'ai apportée la clef, la voilà, Monsieur le Prieur.

LE PRIEUR.

Vous allez voir, Madame Dumond, les plus beaux titres de famille qui se puissent transmettre ; tenez, regardez.

MADAME DUMOND, regardant dans l'armoire.

Ah, ah ! Qu'est-ce que c'est donc qu'il y a sous toutes ces petites niches de verre ?

LE PRIEUR.

Des roses sèches...

MONIQUE.

Ah oui, alles sont sèches ; car il y en a qui ont ben pus de cent ans !

MIMI.

Ah ! Maman, c'est joli... C'est comme des reliquaires !

LE PRIEUR.

Eh bien, Madame Dumond, vous ne dites mot.

Ces détails ne sont point imaginés, ils sont exactement vrais, ainsi que tout ce qui est dit dans cette pièce relativement aux moeurs et aux coutumes des Salenciens.

MADAME DUMOND.

Je suis toute saisie... Comment ! Il y a eu autant de rosières dans cette famille que je vois là de roses ?

MONIQUE.

Ah ! Il y en a ben pus ; j'ai eu une autre fille qu'est morte et qu'a eu une troupe de filles; toutes les roses de ce côté-là nous manquent, et puis mon père s'était remarié, et ses enfants, comme de juste, ont hérité des roses ; nous n'avons que celles de la droite ligne.

MADAME DUMOND, regardant toujours dans l'armoire.

Elles ont toutes des étiquettes !

LE PRIEUR.

Oui, ce sont les noms des rosières.

MONIQUE.

Monsieur le prieur, vous qui connaissez tout ça comme vot' pater, montrez à Madame la rose de Marie-Jeanne Bocard ; c'est la pus ancienne, à ce que je crois.

LE PRIEUR.

N'est-elle pas tout en haut ?

MONIQUE.

Oui. Pouvais-vous l'aveindre?

LE PRIEUR.

Oui, je la tiens. Voyons la date...

Il lit.

1520.

MADAME DUMOND, tenant cette rose qui est sous un verre.

Mil cinq cent vingt !

MONIQUE.

V'là une riche pièce, pas vrai ?...

MIMI, regardant la rose.

Quoi ! C'était là une rose ? Comme ça change !...

MONIQUE.

Hélène, montre un peu celle de Catherine Javelle, qu'est là en bas...

HÉLÈNE.

Oui, ma mère...

MONIQUE.

Catherine Javelle était la soeur de ma mère, et alle mourut toute jeune ; son histoire est drôle...

LE PRIEUR.

Contez-la-nous, mère Monique.

MONIQUE.

Faut donc qu'vous sachiez qu'a lavait son linge au grand étang ; a n'avait avec elle qu'un petiot garçon de sept ans d'âge, pour porter le linge ; v'là que tout d'un coup Jeannot.,. (Y s'appelait Jeannot, c'était le fils de la pauvre Michelle.)

LE PRIEUR.

Et il vit encore, ce Jeannot, c'est le bonhomme Roussel ?...

MONIQUE.

Tout juste... Mais, monsieur le prieur vous savez l'histoire...

LE PRIEUR.

N'importe, allez toujours...

MADAME DUMOND.

Oh, je vous en prie, madame Monique.

MONIQUE.

Hé ben donc !... J'ai perdu le fil...

HÉLÈNE.

Ma mère, vous en étiez à "Vlà que tout d'un coup, et au bord de l'étang..."

MONIQUE.

Ah... V'là que tout d'un coup Jeannot tombe dans l'étang la tête la première, floque, le v'là dans l'eau... Ma fine là-dessus ma tante Catherine Javelle n'en fait pas à deux, a s'y jette aussi à corps perdu, puis a repêche Jeannot comme un goujon, et revient avec lui sur le bord.

MADAME DUMOND.

Ah ciel !

LE PRIEUR.

Il est bon de savoir que cet étang est très profond.

MONIQUE.

Oh, c'est un abîme... Enfin les v'là donc sus le gazon ; mais Jeannot avait tant bu d'eau, tant bu d'eau, qu'il était comme pâmé... Ma tante se prit à dire: « Qu'est-ce que je vas faire de cet enfant, et puis démon linge ?...» Y se faisait tard, y fallait revenir à la maison, y fallait faire une demi-lieue, a n'avait point d'aide, lile était toute tremblante, toute bouleversée ; malgré ça, a prend Jeannot à califourchon sur ses épaules, alle abandonne tout son linge, et alle revient comme ça au village.

MADAME DUMOND.

Et j'espère qu'elle fut rosière dans l'année.

MONIQUE.

Oh, mon Dieu, oui. Il n'y a qu'heur et malheur, comme on dit : c'est ben heureux pour une jeune fille de trouver des occasions comme ça ; dam, ça n'arrive pas tous les jours.

MADAME DUMOND.

Ah, monsieur le prieur, le plus curieux de Salency, ce n'est pas le spectacle de la fête; c'est de voir, c'est d'entendre tous ces détails.

LE PRIEUR.

Je vous l avais bien dit...

Il regarde à sa montre.

Mais il est midi, il faut nous en aller.

MADAME DUMOND.

Je ne peux ôter les yeux de dessus cette armoire.

LE PRIEUR.

En effet, ces titres respectables, ces preuves de vertu, valent bien ces vieux parchemins dont certaines gens tirent tant de vanité.

MADAME DUMOND.

Ma foi, je verrais tous les parchemins du monde d'un oeil sec, et quoi que j'en aie, en regardant ces roses desséchées, je sens les larmes me rouler dans les yeux ! Ah, combien je suis fâchée que Mimi n'ait pas cinq ou six ans de plus !... Elle aurait senti cela.

MIMI.

Maman, faudra me ramener quand je serai plus grande.

LE PRIEUR.

Elle a raison, pour une jeune fille c'est un bon air à respirer que celui de Salency !... Adieu, mère Monique...

MONIQUE.

Mon Dieu, Monsieur le prieur, Geneviève sera bien fâchée...

LE PRIEUR.

Je reviendrai...

MONIQUE.

Monsieur le prieur, la déclaration sera toujours à cinq heures ?...

LE PRIEUR.

Oui, mère Monique.

Il lui prend la main.

Ma bonne femme, tranquillisez-vous... Je vous en prie...

MONIQUE.

Ô bon Sauveur !...

LE PRIEUR.

Adieu... à tantôt.

MADAME DUMOND.

Adieu, ma chère madame Monique.

MONIQUE.

Vot' servante, madame.

Madame Dumond et le prieur sortent. Hélène va leur ouvrir la porte, et leur fait plusieurs révérences, que Madame Dumond lui rend après l'avoir embrassée. Pendant ce temps Monique reste seule sur le devant du théâtre.

Monsieur le prieur dit comme ça que je me tranquillise, c'est bon signe !... Le bon Dieu le veuille !...

À Hélène qui revient.

Hélène, as-tu entendu Monsieur le prieur ?...

HÉLÈNE.

Mon Dieu oui, ma mère, j'en suis encore toute sens dessus dessous... Il vous tenait la main !

MONIQUE.

Et il me la serrait, mon enfant... Je n'ai pas osé lui parler de toi, à cause de cette dame...

HÉLÈNE.

Tenez, ma mère... J'ai à présent un bon pressentiment !

MONIQUE.

Et moi aussi... Seigneur ! Je te verrais aujourd'hui, dans cinq heures, avec ta couronne de roses !... Après ça je mourrai tranquille... Mais, écoute donc, ma fille, ne va pas prendre de la gloriole pour ça, ne va pas croire que tu vaux mieux qu'Ursule ou Thérèse ; ça gâterait tout.

HÉLÈNE.

Pourquoi en serais-je glorieuse ? Si je suis couronnée, c'est à vous, c'est à ma mère que je le devrai ; je ne suis vaniteuse que d'être votre fille à toutes les deux...

MONIQUE.

Pauvre petite !... Viens me baiser... Dieu te bénira, tu le mérites... Mais, quoi donc !... Tu pleures, je crois ?

HÉLÈNE.

C'est vrai... Je pense au chagrin que vous ressentiriez si par malheur je ne gagnais pas la rose...

MONIQUE.

Ne sanglote donc pas comme ça... Hé ben, mon enfant, si tu ne l'as pas, faudra ben se soumettre ; est-ce qu'il faut être rétif contre la divine providence, donc ?... Mais Monsieur le prieur m'a dit d'être tranquille, y n'a pas jeté ça pour rien, je t'en réponds... Allons, ma fille, ferme l'armoire, car y faut que tu ailles préparer le dîner... Ton frère n'est pas encore revenu?

HÉLÈNE.

Non, ma mère, il est toujours à l'autre bout du village, auprès de ce pauvre Robert, qui est ben malade, et qui n'a de consolation que dans la compagnie de Basile ; et mon frère, qui aime Robert comme ses yeux, veut rester avec lui, du moins jusqu'à l'heure de la cérémonie.

MONIQUE.

C'est ben fait, c'est ben fait. Rends-moi ma clef... J'espère que je rouvrirai encore ce soir cette armoire pour y serrer ta couronne.

HÉLÈNE.

Ô ma chère mère !

MONIQUE.

Donne-moi ton bras, ma fille. Allons, viens.

Elles sortent.

ACTE II

SCÈNE I.
Le Prieur, Geneviève.

LE PRIEUR.

Oui, ma chère Geneviève, il faut que je vous parle en particulier.

GENEVIÈVE.

Mon Dieu, Monsieur le prieur, vous avez un air tout je ne sais comment !... Ça m'interdit...

LE PRIEUR.

J'ai de l'inquiétude, je vous l'avoue...

GENEVIÈVE.

Vous allez m'annoncer quelque malheur...

LE PRIEUR.

Vous savez l'affection particulière que j'ai toujours eue pour votre famille ; je vais vous dire une chose qui vous fera beaucoup de peine, ma chère bonne femme, et cela me coûte cruellement.

GENEVIÈVE.

Ah, Jésus Maria !... Ça regarde Hélène ?

LE PRIEUR.

Justement.

GENEVIÈVE.

C'est-y possible ?... Y a des dépositions contre elle ?

LE PRIEUR.

C'est vrai, et... d'assez graves!...

GENEVIÈVE.

Ah ! Monsieur le prieur, ce sont des menteries...

LE PRIEUR.

Ne pleurez pas, ma chère Geneviève... Peut-être Hélène se justifiera-t-elle. Il faut l'entendre.

GENEVIÈVE.

Mais enfin, qu'est-ce que c'est donc ?...

LE PRIEUR.

Hier, à la nuit, on l'a vue revenir toute seule.

GENEVIÈVE.

C'est faux ; Thérèse était avec elle...

LE PRIEUR.

Non, Thérèse est revenue sur les cinq heures furtivement ; elle s'est cachée, mais elle a été vile.

GENEVIÈVE.

Hé ben, monsieur le prieur, c'est faux... C'est faux... Hélène... Où est-elle ?...

Elle crie de toute sa force.

Hélène ! Hélène!... Ah, la voilà.

HÉLÈNE, accourant.

Ma mère...

GENEVIÈVE, au prieur.

Ah çà, je ne l'y parle pas en cachette, je ne l'y fais pas la leçon... Interrogez-la, monsieur le prieur.

HÉLÈNE, à part.

Mon Dieu, qu'a donc ma mère ?...

GENEVIÈVE.

Hélène mentir !... Hélène !... Ah, c'est trop fort pour me faire peur... puisque c'est ça qu'on dit, je n'ai pas de crainte.

LE PRIEUR, à Hélène.

Approchez, mon enfant, et répondez-moi sans détour.

GENEVIÈVE.

Alle n'est point subtile, je vous en réponds ; je mets ma main au feu qu'alle n'a jamais barguigné à dire la vérité une seule fois dans sa vie...

HÉLÈNE, à part.

Je tremble...

LE PRIEUR.

Hélène, vous avez été jusqu'ici l'exemple du village ; aussi suis-je persuadé qu'une fausse apparence a trompé ceux qui vous accusent aujourd'hui ; mais enfin, tout à l'heure, plusieurs témoins viennent de déposer la même chose contre vous...

GENEVIÈVE.

Vous la tenez sur le gril ; faut pas tant de lanternage... Hé ben, Hélène, y disent que t'es revenue toute seule du bois hier à la nuit, et que Thérèse s'était cachée. Seigneur, la couleur lui manque !... C'est de surprise, Monsieur le prieur ! Je la connais... Je suis sûre d'elle !...

LE PRIEUR.

Mais répondez, Hélène... Cette imputation est-elle fausse ?... Vous avez un moyen bien facile de vous justifier ; je vais, si vous voulez, vous nommer les témoins et vous confronter avec eux.

GENEVIÈVE.

Hé ben, Hélène ?...

HÉLÈNE, à part.

Ah, quel martyre !...

LE PRIEUR.

Si le fait est vrai, et si vous le niez, songez que vous traiteriez de calomniateurs ceux qui n'ont dit que la vérité !... Pourquoi ces larmes, pourquoi ce désespoir, si vous êtes innocente ?

HÉLÈNE.

Oui, je suis innocente...

GENEVIÈVE.

Eh, parle donc, dis donc tes raisons... Je commençais, Dieu me pardonne, à trembler quasiment ; le froid m'encourt par tout le corps... Explique-toi, Hélène.

HÉLÈNE.

Je ne saurais...

À part.

Ô Thérèse !...

GENEVIÈVE.

Comment, vous ne sauriais ?... Mais ça ne se peut pas !... C'est qu'alle est si niaise... Réponds-moi tant seulement... M'as-tu menti hier ?...

D'un ton sévère.

Hélène !... Serait-y vrai ?... Non, aile est toute effarouchée, aile a perdu la tramontade. Hélène !... Ma fille, parle donc, tu me mets dans des angoisses !...

HÉLÈNE.

Ma mère !... Je suis innocente.

GENEVIÈVE.

Tu n'as donc pas menti ?... Les témoins sont donc des calomnieux, pas vrai ?...

HÉLÈNE.

Oh ! Non, non...

GENEVIÈVE.

Comment, malheureuse !...

HÉLÈNE.

Ma chère mère, si vous saviez !...

GENEVIÈVE, avec emportement.

Toi, ma fille !... Je te renonce... Ah, Seigneur, que ne suis-je morte avant d'avoir vu ça...

Elle sanglote et tombe sur une chaise.

HÉLÈNE, se jetant à ses genoux.

Hé bien, ma mère, écoutez-moi !...

GENEVIÈVE, la repoussant.

Laisse-moi de repos...

LE PRIEUR, prenant la main de Geneviève.

Pauvre chère femme !...

GENEVIÈVE.

Monsieur le prieur, ayez pitié de nous ; sauvez l'honneur d'une brave famille ! J'ai un garçon, faudra-t-il qu'il soit entaché !... J'en mourrais !...

LE PRIEUR.

Par respect pour votre famille, j'assoupirai cette aventure, le fond en sera ignoré ; je vous promets que Thérèse ne sera point interrogée, elle seule pourrait tout découvrir...

HÉLÈNE, sanglotant.

On ne découvrirait rien à mon déshonneur toujours.

GENEVIÈVE.

Tais-toi, indigne !...

LE PRIEUR.

Écoutez, Hélène, vous ne pouvez soutenir que vous êtes innocente, quand vous avouez que vous avez menti, que vous êtes revenue seule, que vous avez renvoyé Thérèse...

HÉLÈNE.

Monsieur le prieur, je ne l'ai pas renvoyée ; elle est revenue de son plein gré, je peux dire ça du moins.

GENEVIÈVE.

Impudente!... Enfin, toute la trame sort donc de ta bouche !... T'es revenue après Thérèse à la nuit !... T'as fait cent mensonges... et faut que j'entende ça de mes deux oreilles !... Ma pauvre mère ! Comme elle va tomber de son haut !...

LE PRIEUR.

L'heure de la déclaration s'approche...

GENEVIÈVE.

La déclaration !... Et j'espérais que cette malheureuse... Ah, n'y a pus de joie pour moi !...

HÉLÈNE.

C'est trop, faut que je parle...

GENEVIÈVE.

Ne m'approche pas...

HÉLÈNE.

Ma mère, ma mère, écoutez !...

GENEVIÈVE.

Insolente !

Elle la pousse rudement, Hélène tombe à quelques pas sur ses genoux.

HÉLÈNE.

Ô mon Dieu !

GENEVIÈVE, en larmes, s'approchant d'elle et la relevant.

Elle s'est fait mal !... Y me manquait ça !...

HÉLÈNE.

Non, ma mère... Mais écoutez...

LE PRIEUR.

Ne perdons plus de temps, Geneviève ; venez chez monsieur le bailli, pour l'engager à ne pas ébruiter cette malheureuse affaire ; les témoins eux-mêmes, par égard pour vous, se prêteront volontiers à ce ménagement...

GENEVIÈVE.

Sauvez ma famille, monsieur le prieur, ayez compassion de nous.

LE PRIEUR.

Hélène, que ceci vous fasse rentrer en vous-même ; j'entrevois dans votre conduite des fautes dont je n'ai point encore vu d'exemple à Salency ; sans vos respectables parents, vous n'en seriez pas quitte pour la perte de la couronne... et dites-vous bien que les dignes exemples que vous avez toujours reçus vous rendent encore plus coupable. Allons, partons, ma chère Geneviève...

HÉLÈNE.

Un moment... Ma mère...

GENEVIÈVE.

Effrontée ! Si tu bouges, t'auras ma malédiction.

HÉLÈNE, tombant sur une chaise.

Je n'en puis plus !...

GENEVIÈVE.

Allons, monsieur le prieur... Oh ! Seigneur, quel jour de désolation !...

Elle sort avec le prieur.

SCÈNE II.

HÉLÈNE, seule.

Hélène, se soulevant.

Ma mère !...

Elle retombe.

Le coeur me manque !.. Elle est partie !... J'allais peut-être tout dire, et Thérèse était perdue... Et mon frère au désespoir !... Y s'aiment, y s'épouseront du moins, y seront heureux !... Mais moi que deviendrai-je ? Je n'ai rien à me reprocher ; ça me soutiendra !... Ma plus rude peine, c'est le chagrin de ma mère !... Vingt fois j'ai voulu lui avouer la vérité, et pourtant j'avais promis le secret à Thérèse !... Mais ma mère ! La voir si courroucée contre moi, ça me perçait le coeur... Seulement d'y penser, j'en frissonne !... Oh ! Que la colère d'une mère est terrible ! Et que doit-elle donc être quand on la mérite ?... Ma mère dont je n'ai jamais eu que des paroles de douceur, comme elle m'a traitée !... Mon Dieu, comme j'ai tremblé de la tête aux pieds, lorsqu'elle m'a dit: « Je te renonce !... » Ah ! J'aurai toujours cette parole-là dans l'oreille !... Ça m'a été au fond de l'âme... dans ce moment j'étais prête à tout déclarer ; mais, par bonheur pour la pauvre Thérèse, ma mère n'a pas voulu m'entendre... Aussi j'ai eu tort ; j'aurais pu cacher la faute à Thérèse et conter l'histoire de la femme !... Non ; on aurait toujours su que j'étais revenue seule; et puis on aurait envoyé à Chauni chez la femme, qui aurait dit que Thérèse l'avait abandonnée !... N'y avait pas moyen de se retirer de là... Enfin le bon Dieu voit mon innocence, ça doit me consoler !... Pourtant je n'aurai jamais la rose; et ma mère et ma pauvre grand'mère qui croient que je serai couronnée !... Ah ! Que je suis malheureuse!... Non, non, je ne trahirai point Thérèse, je l'ai promis... mais quand son mariage sera fait, je dirai tout à ma mère ; je ne pourrais pas vivre sans ça !... Ô Basile ! Ô Thérèse ! Que vous me coûtez cher... Ciel ! Quelqu'un vient... Cachons mes larmes !

SCÈNE III.
Hélène, Marianne.

MARIANNE.

Hélène !... Mais tu pleures, mon enfant... Qu'est-il donc arrivé ?...

HÉLÈNE.

Je n'ai rien, Marianne...

MARIANNE.

Et mais... T'es pâle comme un linge !...

HÉLÈNE.

Faut que j'aille retrouver ma grand'mère... Adieu, Marianne...

À part en s'en allant.

Allons nous cacher jusqu'après le couronnement.

Elle sort.

MARIANNE, seule.

Je reste sotte comme un bahu !... Quéque tout ça signifie ?... La commère Geneviève d'un autre côté, qu'est toute tremblante et comme une déchevelée !... Et Basile... Oh, y a quéque chose là-dessous... Ah ! V'là Thérèse.

SCÈNE IV.
Marianne, Thérèse.

MARIANNE.

Dites-moi, Thérèse, avez-vous vu Geneviève ?

THÉRÈSE.

Non ; pourquoi ?...

MARIANNE.

Oh ! C'est que je viens de la rencontrer moi... Alle allait chez Monsieur le bailli ; j'ai voulu l'y parler ; mais a ne voyait, ni n'entendait... Et, tout d'un coup, son fils Basile, qui revenait de chez Robert pour la cérémonie, s'est approché d'elle... « Va-t'en, l'y a-t-elle fait, va-t'en, mon pauvre garçon, retourne chez Robert... » Et puisa l'y a marmoté je ne sais quoi à l'oreille ; Basile a rougi, pâli et pleuré, il a mis comme ça ses deux mains sur ses yeux ; il s'est assis sur une pierre. Monsieur le prieur, qu'était avec Geneviève, l'y a parlé aussi tout bas... Et enfin, monsieur le prieur et Geneviève ont continué leur chemin.

THÉRÈSE.

Est-il possible ? Et Basile, qu'est-il devenu ?

MARIANNE.

Oh ! Il est resté là un bon bout de temps à rêvasser, les yeux fichés en terre... J'étais à deux pas, je me suis approchée : quand il m'a vue, il a fait un frisson ; y m'a jeté un regard tout effaré ; et puis il a pris ses jambes à son cou, et s'est enfui du côté de la maison de Robert.

THÉRÈSE.

Ciel !... Où est Hélène ?...

MARIANNE.

Hélène pleure ; quand je suis arrivée, a s'est sauvée.

THÉRÈSE.

Comment ?...

MARIANNE.

Thérèse, le coeur m'en saigne ; mais je vois ben qu'Hélène a fait quéque faute qui va l'y ôter la rose...

THÉRÈSE.

Elle ! Hélène !... Pourriez-vous le croire ?

MARIANNE.

C'était la perle du village... Je sais ben ça... Pas moins je gagerais qu'il y a des dépositions contre elle...

THÉRÈSE.

Des dépositions... Ah ! Courons.

Elle sort.

MARIANNE, seule.

En v'là ben d'un autre !... Je crois qu'y sont tous fous ; c est comme un vertigo...

On entend appeler derrière le théâtre.

Hélène ! Hélène !

MARIANNE.

J'entends la voix de Monique ; oui, c'est elle...

SCÈNE V.
Marianne, Monique.

MONIQUE.

Hélène... Où est-ce qu'elle est donc?

MARIANNE allant donner le bras à Monique, qui marche avec peine.

Je ne sais, mère Monique ; mais assitez-vous, je vais l'appeler.

MONIQUE.

Vla la première fois que je ne la trouve pas quand j'en ai besoin.

MARIANNE.

Mais, est-ce qu'a n'était pas avec vous tout à l'heure ?

MONIQUE.

Non ; et j'ai voulu venir ici, Marianne, parce que la porte donne sur la place, et que v'là bientôt le moment de la déclaration... Si mon Hélène est rosière, j'entendrai les ménétriers un peu plus tôt... Ô Marianne, comme mon coeur saute !...

MARIANNE, à part.

La pauvre femme ne sait rien ; faut pas l'y dire, ça la tuerait.

MONIQUE, criant.

Hélène, Hélène !...

MARIANNE, criant aussi, et s'avançant dans le fond du théâtre.

Hélène, Hélène ! Vot' grand'mère vous appelle... J'entends son pas... alle accourt.

SCÈNE VI.
Monique, Marianne, Hélène.

MONIQUE.

Viens donc, ma fille.

MARIANNE, à part.

Comme aile a l'air triste !...

HÉLÈNE.

Ma mère...

MONIQUE.

Hé ben, mon enfant, y s'en va cinq heures !... T'es toute pensive ; pour moi, grâce au ciel, je n'ai point d'inquiétude... Mon Dieu, qu'est-ce qui vient ?

MARIANNE.

C'est Geneviève.

SCÈNE VII.
Monique, Geneviève, Marianne, Hélène.

HÉLÈNE, à part.

Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines !...

MONIQUE.

Approche, Geneviève ; sais-tu des nouvelles ?

GENEVIÈVE, à part.

Ma mère, ô ciel!... et Marianne!... faut se taire.

Haut.

Ma mère, que faites-vous là ? Vous seriais mieux dans vot' chambre.

MONIQUE.

Non, ma fille... C'est ici, il y a aujourd'hui vingt ans, que j'ai vu not' seigneur te venir prendre par la main... C'est ici que je t'ai vue couronner, Geneviève... t'en souviens-tu, comme tu te pendis à mon cou !... Comme nous pleurions !... Oh ! Que le bon Dieu m'envoie encore une joie pareille, et puis qu'il dispose de moi... Je sortirai de ce monde sans avoir rien à souhaiter davantage...

GENEVIÈVE, à part.

Elle m'arrache l'âme.

HÉLÈNE, à part.

Quelle épreuve !...

MONIQUE.

Viens ici contre moi, Hélène, donne-moi ta main : c'était comme ça que je tenais ta mère quand toute la bande arriva chez nous... Ma fille, tu la vaudras ta mère ; t'es prudente, sincère, modeste comme elle... N'est-ce pas, Geneviève ?

GENEVIÈVE, à part.

Oh ! Mon Dieu, mon Dieu !...

MONIQUE.

Mes enfants, vous êtes saisies, vous ne sonnez mot, c'est naturel... Moi, qui ai eu deux filles et une soeur rosières, je suis un peu plus hardie ; mais pas moins le coeur me bat bien fort...

Elle regarde Hélène, dont elle tient la main.

Comme t'es rouge !.. A tremble comme la feuille !... Geneviève, viens donc la rassurer, cette pauvre petite, viens la baiser, je t'en prie !... Hélène, va à ta mère.

HÉLÈNE, se jetant au cou de Monique en sanglotant.

Ô ma chère mère, y n'y a pus que vous que j'ose embrasser !...

GENEVIÈVE.

Hélas !...

MONIQUE.

Pourquoi donc, mon enfant ?... Geneviève, à qui en as-tu ?... Je ne t'ai jamais vue comme ça...

MARIANNE, à part.

Oh, sûrement, il y a de terribles choses là-dessous !...

MONIQUE.

Allons, encore une fois, Geneviève, venez embrasser not' enfant ; cours vers elle, Hélène !

HÉLÈNE, d'un ton suppliant à sa mère.

Ma mère !

Elle fait un pas. À part.

Quel regard !...

Elle s'arrête.

MONIQUE.

Eh ben ?...

GENEVIÈVE.

Ma mère... c'est que je suis fâché que vous croyiez si fort qu'elle sera couronnée !

MONIQUE.

Comment ?... Sais-tu de mauvaises nouvelles ?... Tu te tais... La rosière est nommée ?...

GENEVIÈVE.

Je l'ignore.

MONIQUE.

Ah ! Vous me faites queuques cachotteries... Et Basile, à l'heure qu'il est, pourquoi n'est-il pas ici ?... Marianne !... Vous pleurez toutes les deux !

GENEVIÈVE.

Ciel ! J'entends du bruit... Que va-t-on nous annoncer... Ô ma mère, si vous m'aimez, ayez du courage, de la résolution...

MONIQUE, en pleurant.

Mon enfant, on en n'a pus à mon âge...

HÉLÈNE.

Ô Dieu, protégez-moi !...

SCÈNE VIII.
Monique, Geneviève, Marianne, Hélène, Thérèse, hors d'haleine, les cheveux en désordre, accourant précipitamment.

THÉRÈSE.

Hélène !...

GENEVIÈVE.

Que signifie cette grande hâte !...

THÉRÈSE, voyant Hélène, se précipite dans ses bras.

Hélène!... T'es nommée rosière !...

HÉLÈNE.

Comment ?

MONIQUE.

Dieu !

GENEVIÈVE.

Se peut-il ?

MARIANNE.

Quel bonheur !

THÉRÈSE, embrassant Hélène à plusieurs reprises.

Hélène, Hélène est couronnée ! Madame Geneviève, j'étais seule coupable ; j'ai tout déclaré ; Hélène est rosière.

GENEVIÈVE.

Je me meurs !...

HÉLÈNE, la recevant dans ses bras.

Ô ma mère !

MONIQUE.

Geneviève !

HÉLÈNE, tenant toujours sa mère.

Hélas ! Ma mère !... De l'eau, Thérèse, Marianne !

MONIQUE.

Ça l'a trop saisie.

THÉRÈSE.

La v'là qui revient.

HÉLÈNE.

Elle ouvre les yeux.

GENEVIÈVE.

Hélène ! Ma fille !...

MONIQUE.

Alle te tient ; alle est rosière.

GENEVIÈVE.

Ah ! C'est-y vrai ?

THÉRÈSE.

Vous le verrez ; on va venir la chercher ; j'ai laissé la marche à trois cents pas d'ici, je n'ai fait qu'un saut, et ceux qui sont en cortège vont lentement.

GENEVIÈVE, embrassant Hélène.

Chère Hélène !... Ma pauvre enfant, t'es innocente, t'es rosière... Ô Seigneur, on ne meurt ni de chagrin ni de joie !

MONIQUE.

Mais, qu'est-ce qu'on me cachait donc ?

GENEVIÈVE.

Mais, Thérèse, qu'as-tu donc déclaré ? Hélène pourtant hier est revenue seule, a m'a menti.

THÉRÈSE.

V'là l'histoire : Hier nous sommes parties pour aller ramasser des feuilles dans le petit bois ; là nous avons trouvé une vieille femme tombée dans un fossé ; elle était blessée, a pleurait ; nous l'avons tirée de là, et puis a nous a dit qu'elle était de Chauni, mais qu'elle ne pouvait pas y retourner ; moi j 'ai proposé de la mettre sur not' âne, et de l'amener chez nous ; et qu'est-ce qui la pansera, a fait Hélène ? Y a des chirurgiens à Chauni ; c'est là qu'il faut la mener. La bonne femme làdessus a sangloté de joie, en disant qu'elle voulait ben retourner à Chauni. « Allons, allons, dit Hélène, c'est comme fait. » Et puis elle la met sur son âne. « Mais, fis-je, y a pus d'une lieue d'ici à Chauni : nous ne serons pas revenues à neuf heures ; faudra traverser le bois à la nuit. - Je sais que t'es peureuse, dit Hélène ; eh ben, va-t'en, j'irai seule... - Mais, Hélène, t'es peureuse aussi... - Je ne le suis plus... » Enfin nous nous sommes débattues encore quelque temps, et puis finalement le coeur m'a manqué ; j'ai laissé là Hélène et la femme, après être convenues qu'Hélène cacherait ça, et que je ne me montrerais dans le village qu'à la nuit.

GENEVIÈVE.

Hélène ! Je n'étais pas digne d'avoir un enfant comme toi ! Je t'ai accusée, rebutée, maltraitée.

HÉLÈNE.

Ma mère ! Pouviez-vous faire autrement quand les apparences...

GENEVIÈVE.

Les apparences ! Je ne devais pas les croire.

MONIQUE.

Je suis tout émerveillée...

MARIANNE.

Ça coupe la parole.

HÉLÈNE.

Mais, ma mère, voyez donc ce que Thérèse a fait pour moi ; elle est allée s'accuser...

MARIANNE.

Ah, pardi, sans barguigner ; quand je l'y ai dit qu'vous pleuriais tretous, alle a deviné la cause du grabuge, et alle est partie comme un éclair.

GENEVIÈVE.

Cette chère fille !

MONIQUE.

La bonne âme !

GENEVIÈVE, à Thérèse.

T'as donc été trouver Monsieur le prieur ?

THÉRÈSE.

Oui, au moment où l'on allait s'assembler pour le dernier jugement, j'ai demandé à parler sur la grande place devant tout le monde. On ne voulait pas m'entendre ; mais j'ai fait tant de train, qu'on n'a pu me refuser ; y se sont tous assemblés ; et là, j'ai conté mon histoire de bout en bout. Au même moment on a crié : Vive Hélène, not' rosière ! Not' seigneur, Monsieur le prieur, Monsieur le bailli, l'ont déclarée tout de suite, et je suis accourue.

GENEVIÈVE.

Va, cette action-là répare celle d'hier, qui, après tout, n'était qu'une peur d'enfant, que l'âge corrigera. Thérèse, Basile t'aime, je le sais ; demain, ma fille, j'irai te demander pour lui à ta mère.

THÉRÈSE.

Ô madame Geneviève !...

HÉLÈNE, embrassant Thérèse.

Chère Thérèse !

MONIQUE, à Geneviève.

Tu m'as prévenue, Geneviève ; j'allais dire ça.

GENEVIÈVE.

J'étais ben sûre, ma mère, que vous ne m'en dédiriez pas. Mais qu'est-ce que j'entends ?

THÉRÈSE.

Ce sont les ménétriers, c'est toute la bande.

GENEVIÈVE, à Hélène.

Mon enfant, va demander à ta grand'mère sa bénédiction.

HÉLÈNE, courant se jeter aux genoux de Monique.

Que mes deux chères mères me bénissent, et que le Seigneur me les conserve !

Monique et Geneviève l'embrassent.

MONIQUE.

Je ne saurais parler... Mais le bon Dieu lit dans mon coeur ; il voit tout le bien que je te souhaite.

GENEVIÈVE.

Sois toujours pieuse et sage, comme tu es, v'là tout ce que nous pouvons lui demander de mieux pour not' chère et digne enfant.

MARIANNE.

L'heureuse famille !

THÉRÈSE.

Ô Basile!... Où est-il ?

GENEVIÈVE.

Faut l'envoyer chercher, Marianne.

MARIANNE.

J'y vas... Ah, le v'là avec tout le monde.

On entend une musique champêtre dans le lointain.

SCÈNE IX.
Le Seigneur, Le Prieur, Le Bailli, Monique, Geneviève, Marianne, Hélène, Basile, Thérèse, Madame Dumond, Mimi, quelques autres dames, troupe de jeunes filles, ménétriers, etc.

BASILE, accourant et devançant tout le monde, va se précipiter au cou d'Hélène, toujours à genoux devant sa grand'mère. Monique est assise.

Mon Hélène, ma soeur !...

GENEVIÈVE ET MONIQUE.

Mon fils !...

Ils s'embrassent en pleurant. Le reste des spectateurs s'arrête pour contempler ce tableau.

MONIQUE.

Mes enfants, aidez-moi à me lever.

Il lui donnent le bras. Le seigneur, le prieur et le bailli s'avancent.

LE SEIGNEUR.

Ma chère madame Monique, quel beau jour pour vous et pour Salency !... Car une bonne action d'une Salencienne nous honore tous.

Toutes les jeunes filles entourent Hélène pour l'embrasser, avec l'air de la joie et de l'attendrissement. Le seigneur, au prieur, en montrant les jeunes filles :

Un étranger, en voyant ce spectacle, devinerait-il qu'Hélène, dans ce moment, n'est entourée que de ses rivales ?

LE PRIEUR.

Heureux l'homme qui sait apprécier l'inestimable bonheur de posséder ce fortuné coin de terre.

MONIQUE, au seigneur.

Pour que rien ne manque à not' satisfaction, nous vous demandons la permission, not' bon seigneur, de marier Basile à Thérèse?

BASILE.

Ô ciel !...

LE SEIGNEUR.

Vous ne pouviez mieux faire, mèrë Monique, Thérèse est digne d'être votre fille. Je ne l'admire pas d'avoir déclaré la vérité, elle eût été coupable en là taisant ; mais je la loue de la manière noble et franche dont elle a fait l'aveu de sa faute. Elle aurait pu ne confier ce secret qu'à deux ou trois personnes ; c'en était assez pour faire rentrer Hélène dans tous ses droits à la rose : au lieu de cela, elle a voulu faire éclater le triomphe de son amie à tous les yeux ; c'est dans la grande place qu elle a conté son histoire, ne cherchant point à s'excuser, ne songeant qu'à faire valoir Hélène, et croyant par cette action perdre à jamais la rose et sa réputation : voilà ce qui mérite l'estime, les éloges des bons Salenciens, et le titre lui que vous offrez. Mais ne différons plus la cérémonie touchante qui doit couronner la vertu Hélène : venez, Hélène ; séparez-vous un instant de vos dignes parents ; je vais vous conduire à l'église, c'est le plus beau de mes droits ; il m'honore trop pour qu'il me soit possible de le céder même à votre mère.

Il s'approche d'elle et lui présente la main ; Hélène fait la révérence, et s'appuie sur son bras.

Geneviève, vous allez nous suivre ; et vous, mère Monique, pourrez-vous venir ?

MONIQUE.

Oui, oui, not' seigneur, j'ai retrouvé mes jambes de quinze ans.

GENEVIÈVE.

Ma chère bonne mère, nous allons vous aider, Basile, Thérèse et moi.

MONIQUE.

Allons, mes chers enfants, soutenez donc votre heureuse vieille mère.

LE SEIGNEUR.

Je ramènerai ici la rosière ; comme je le dois ; ensuite j'espère qu'elle voudra bien, avec sa famille et tout le village, venir au château danser jusqu'à la nuit.

MONIQUE.

Ah ! De grand coeur.

LE SEIGNEUR.

Allons, partons, et marchons doucement, à cause de la bonne mère Monique.

Le Seigneur, conduisant la rosière passe devant ; ensuite Monique, soutenue par Geneviève, Basile et Thérèse. Le prieur et le bailli vont sur la même ligne ; les jeunes filles après ; les curieux, les dames étrangères et les ménétriers ferment la marche. Aussitôt que la marche commence, les ménétriers jouent un air champêtre. Madame Dumond et Mimi restent les dernières. Tout le monde sort, à l'exception de Madame Dumond et de Mimi.

MIMI.

Eh bien, maman, pourquoi donc ne les suivez-vous pas ? C'est si beau.

MADAME DUMOND.

J'en suis tout abasourdie !... Ah ! J'ai fait quatre lieues pourvoir ça, et je ne suis qu'une marchande ; mais vois-tu, Mimi, ça mériterait la présence d'une reine ; oui, une reine serait ravie, extasiée, en voyant ces bons, ces dignes Salenciens, je le gagerais.

MIMI.

Maman, allons donc les retrouver.

MADAME DUMOND.

Allons, viens. Ah! que ne suis-je née à Salency.

Elles sortent.

 


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