L'ÎLE HEUREUSE

COMÉDIE EN DEUX ACTES

1829

PARIS DIDIER, LIBRAIRE ÉDITEUR, 33, Quai des Augustins.

BELIN-LEPRIEUR ET MORIZOT Éditeurs, 5 rue Pavé-Saint-André.


Texte établi par Paul Fièvre

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 11/11/2018 à 19:01:16.


PERSONNAGES

LA FÉE LUMINEUSE.

LA FÉE BIENFAISANTE, soeur de Lumineuse.

LA PRINCESSE ROSALIDE, élève de Lumineuse.

LA PRINCESSE CLARINDE, élève de Bienfaisante.

ZULMÉE, suivante de Rosalide.

La scène est dans un palais.

issu de THÉÂTRE D'ÉDUCATION à l'usage de la Jeunesse par Mme de Genlis, Nouvelle édition revue et corrigée, pp. 73-86


ACTE I

SCÈNE I.

ZULMÉE.

Quel tapage dans ce palais ! Tout le monde attend avec impatience la fin de cette journée, qui doit décider du sort de l'île Heureuse ; on s'empresse, on se questionne, et les fées et les deux jeunes princesses paraissent être dans la plus violente agitation. Pour moi, attachée depuis trois jours au service de la princesse Rosalide, tous mes voeux sont pour elle. Je ne sais cependant si elle l'emportera sur Clarinde. Rosalide a, dit-on, de l'esprit, des talents et un mérite supérieur ; mais elle est fière, capricieuse : on la flatte, on l'encense, on l'admire peut-être ; mais on aime Clarinde, et je crains... J'entends quelqu'un, taisons nous ; c'est ma jeune maîtresse...

SCÈNE II.
Rosalide, Zulmée.

ROSALIDE.

Enfin je puis me dérober à cette foule importune qui m'excède depuis deux heures... Ah ! Vous voici, Zulmée...

ZULMÉE.

Eh bien, Madame, l'instant du couronnement est-il fixé ?...

ROSALIDE.

Oui ; la reine de l'île Heureuse sera proclamée ce soir à six heures...

ZULMÉE, baisant le bas de la robe de Rosalide.

Que je sois la première à lui rendre mon hommage...

ROSALIDE.

Quelle folie, Zulmée !... Ne savez-vous pas que mon sort est incertain, que Clorinde peut être couronnée ?...

ZULMÉE.

Vos prétentions sont les mêmes, je le sais ; mais vos droits sont différents...

ROSALIDE.

Vous vous trompez, Zulmée ; la feue reine de cette île, en mourant, nomma pour régentes de ses États les deux fées qui nous ont élevées, Clarinde et moi, à la condition qu'elles se chargeraient de notre éducation ; elles doivent en outre, dès que nous aurons atteint l'âge fixé par les lois, assembler le conseil des vieillards et des sages qui choisira entre nous deux la plus digne d'être élue reine.

ZULMÉE.

Mais, Madame, par votre naissance, n'êtes-vous pas plus près du trône ?...

ROSALIDE.

Non ; les droits de Clarinde sont les mêmes. Nous étions du sang de la feue reine, mais à un degré si éloigné, que les titres de part et d'autre sont également obscurs : la reine, n'ayant pas d'autres héritiers, ne voulut point prononcer entre nous ; et cependant par ses sages dispositions, elle trouva le moyen d'accorder une juste préférence, puisqu'elle laisse ses États à la plus digne de les gouverner.

ZULMÉE.

Et voilà ce qu'il y a de plus heureux pour vous!

ROSALIDE.

Fort bien, Zulmée ; je vous passe cette flatterie, elle n'est pas mal tournée ; mais revenez-y rarement : les louanges n'ont pas toujours le don de me plaire ; cependant je les aime, je l'avoue ; mais je vous en avertis, je suis fort difficile.

ZULMÉE.

Quand il m'arrive de vous louer, c'est sans intention ; il faut bien que vous me pardonniez.

ROSALIDE.

Zulmée, vous avez de l'esprit ; j'entrevois que nous pourrons nous convenir... Avez-vous vu la fée aujourd'hui ?...

ZULMÉE.

Non, Madame ; elle est si occupée des préparatifs du couronnement !... C'est pour vous qu'elle travaille...

ROSALIDE.

Il y aura beaucoup de fêtes... Je suis bien lassé des fêtes !...

ZULMÉE.

Il est vrai que chaque jour la fée prend soin de vous en procurer de nouvelles ; elle vous aime avec une telle passion !... C'est bien naturel !...

ROSALIDE, à part.

Encore !... Ces fadeurs commencent à me fatiguer.

Haut.

Zulmée, laissez-moi seule.

Zulmée s'éloigne et reste dans le fond du théâtre.

ROSALIDE.

J'ai renvoyé Zélis, parce que je la trouvais brusque ; je n'ai pu garder Fatime, Zerbine et Zirphé... et déjà Zulmée commence à me déplaire... Est-ce ma faute ou la leur ?... Quel ennui de voir toujours des visages nouveaux, de ne pouvoir s'attacher personne !... Ah ! Malgré tous les soins de la fée, je sens que je ne suis pas heureuse...

Elle s'assied et devient rêveuse.

ZULMÉE, se rapprochant doucement.

Madame !...

ROSALIDE.

Que voulez-vous ?...

ZULMÉE.

Je croyais que vous m'aviez appelée.

ROSALIDE.

Nullement ; mais restez... Allez me chercher ma harpe... Non, je lirai... Zulmée, avez-vous quelques talents ?...

ZULMÉE.

Je dessinais, je chantais autrefois ; et l'avouerai-je, c'était avec tant de succès, que je me croyais parvenue au dernier degré de la perfection...

ROSALIDE.

Eh bien...

ZULMÉE.

Eh bien, Madame, je suis désabusée, depuis que j'ai le bonheur d'être auprès de vous.

ROSALIDE.

Avez-vous vu le dernier tableau que j'ai donné à la fée ?

ZULMÉE.

Oui, Madame, je l'ai vu ; la fée l'a fait mettre dans la grande galerie ; ce matin j'ai passé deux heures à le considérer ; aussi en rentrant dans ma chambre, ai-je jeté au feu mes esquisses et mes pinceaux.

ROSALIDE.

On a fait d'assez jolis vers sur ce tableau, vous les connaissez ?

ZULMÉE.

Franchement, Madame, ils ne me plaisent pas : je ne suis jamais contente, il est vrai, des éloges qu'on vous donne, je trouve toujours qu'il y manque quelque chose... Mais les portes s'ouvrent, c'est sans doute la fée Lumineuse... C'est elle-même.

ROSALIDE, s'avance vers la fée.

Zulmée, laissez-nous...

ZULMÉE, à part, en s'en allant.

Fasse le ciel que Rosalide soit reine ! Elle aime la flatterie, j'ai découvert son faible, et je suis sûre désormais de la gouverner à mon gré...

Elle sort.

SCÈNE III.
La Fée Lumineuse, Rosalide.

LA FÉE.

Qu'avez-vous, chère Rosalide ? Je vous trouve mélancolique.

ROSALIDE.

Je l'avoue, Madame, j'ai un peu d'humeur en ce moment...

LA FÉE.

Et pourquoi ? Auriez-vous de l'inquiétude sur l'élection qui doit se faire ce soir ?

ROSALIDE.

Oh ! Point du tout ; ce n'est pas cela. Ce qui m'occupait quand vous êtes entrée ne mérite pas...

LA FÉE.

N'importe, je veux savoir...

ROSALIDE.

Eh bien, Madame, cette jeune personne que vous avez placée auprès de moi...

LA FÉE.

Ne vous convient pas ?

ROSALIDE.

Je n'ai pas bonne opinion de son caractère ; si vous saviez avec quelle fadeur, avec quelle bassesse elle me louait tout à l'heure !...

LA FÉE.

Oh ! N'est-ce que cela ? Mais, mon enfant, votre modestie vous fait prendre pour des flatteries la simple vérité. Faut-il vous en faire l'aveu ? je suis fière de mon ouvrage ; grâce à la nature, et surtout à l'éducation que je vous ai donnée, vous êtes une personne accomplie.

ROSALIDE.

Accomplie !... Eh bien, Madame, vous me permettrez de n'en rien croire.

LA FÉE.

Et voilà ce qui prouve la justice de mon observation ! Car, si vous me rendiez justice, il vous manquerait une vertu.

ROSALIDE.

Cependant j'ai beaucoup d'orgueil.

LA FÉE, en riant.

Mon enfant, soyez-en toujours. bien persuadée.

ROSALIDE, vivement.

Je le répète, Madame, j'ai beaucoup d'orgueil : et l'avouerai-je, je ne trouve personne qui me soit préférable ; est-ce là de la modestie ?... Vous riez, vous croyez que j'exagère : non, je dis ce que je pense... Pourtant, malgré cette extrême vanité, je suis presque toujours mécontente de moi-même ; comment accorder cela ?

LA FÉE.

Elle est charmante ! Embrassez-moi, chère Rosalide. Si vous n'êtes pas satisfaite de vous, qui donc pourra jamais l'être de soi-même ?

ROSALIDE.

Je ne me plains point de la nature elle m'a douée d'un coeur sensible et reconnaissant. La fortune aussi m'a bien traitée en me donnant une bienfaitrice telle que vous ; mais, Madame, quoi que vous en disiez, j'ai des défauts qui vous échappent, à vous, parce que vous m'aimez, et dont je m'aperçois, malgré moi, parce que j'en souffre...

LA FÉE.

Elle en revient toujours à ses défauts... Je voudrais que ma soeur entendît cette conversation, elle qui vous croit si vaine, qui me cite sans cesse la surprenante humilité de sa Clarinde ! Enfin, chère Rosalide, ce jour, le plus beau de ma vie, va fixer votre destinée au gré de mes souhaits ; je vous verrai ce soir reine de l'île Heureuse : ma joie ne sera troublée que par la peine qu'éprouvera ma soeur ; car elle a la folie de concevoir les plus grandes espérances pour son élève; comprenez- vous qu'on puisse pousser l'aveuglement à ce point ?

ROSALIDE.

Je ne puis juger du mérite de la princesse Clarinde ; je la connais si peu, et je l'ai vue si rarement, quoique nous ayons été l'une et l'autre élevées dans ce palais...

LA FÉE.

Ma soeur, vous le savez, avait des idées absolument opposées aux miennes sur l'éducation ; aussi n'ai-je pas voulu que vous fussiez liée avec Clarinde ; mais aujourd'hui je trouve convenable que vous fassiez ensemble une connaissance plus intime, puisque celle qui sera reine doit aimer et protéger l'autre...

ROSALIDE.

Tout le bien que j'ai entendu dire de Clarinde a depuis longtemps disposé mon coeur à la chérir.

LA FÉE.

Elle est vraiment intéressante ; elle n'a rien de brillant, mais elle est douce, bonne ; et quoiqu'elle soit née avec un esprit fort médiocre, si j'eusse été chargée de son éducation,je suis sûre que j'en aurais fait une charmante personne. Ma soeur m'a promis de vous l'amener aujourd'hui. Mais, Rosalide, vons ne m'écoutez pas... vous rêvez...

ROSALIDE.

Il est vrai, Madame... Je pensais à ce que vous me disiez tout à l'heure de la fée Bienfaisante.

LA FÉE.

Eh bien ?

ROSALIDE.

Elle me trouve vaine, dites-vous ; ce reproche me revient à l'esprit, je ne sais pourquoi...

LA FÉE.

Bon !...

ROSALIDE.

Je voudrais savoir sur quoi elle peut fonder une semblable opinion ; je ne me vante jamais...

LA FÉE.

Oh ! Non ; bien au contraire...

ROSALIDE.

Je ne parle jamais de moi, je hais et je fuis les éloges ; sur quoi me juge-t-elle donc vaine ?...

LA FÉE.

Elle pense sûrement que vous avez tout ce qu'il faut pour l'être...

ROSALIDE.

Mais elle en paraît convaincue ?...

LA FÉE.

Pure jalousie ! C'est ainsi qu'elle déprécie vos talents, vos agréments... par exemple, ce dernier tableau que vous avez fait, votre chef-d'oeuvre, non seulement elle l'a regardé sans enthousiasme, mais elle l'a loué avec une nonchalance, une froideur...

ROSALIDE.

Je suis sensible, je l'avoue, à ces marques d'aversion... Je ne puis supporter l'injustice ; elle m'afflige, elle me révolte...

LA FÉE.

Calmez-vous, mon enfant. La pauvre petite! elle en a les larmes aux yeux !

ROSALIDE, avec un rire forcé.

Moi, Madame ? Je n'éprouve aucun dépit, je vous l'assure... Je suis fâchée de déplaire à la fée Bienfaisante, et j'en ai témoigné ma surprise ; car je n'ai rien fait qui dût m'attirer ce malheur ; mais je vous proteste que je n'en ressens point de colère...

LA FÉE.

J'en suis convaincue... Mais que nous veut Zulmée ?...

SCÈNE IV.
La Fée, Rosalide, Zulmée.

ZULMÉE, à la fée.

Madame, les ambassadeurs du roi Zolphir viennent d'arriver, et demandent audience.

LA FÉE.

Il faut avertir ma soeur... Mais la voici, et Clarinde avec elle...

Zulmée sort.

SCÈNE V.
Bienfaisante, Rosalide, Clarinde, Lumineuse.

BIENFAISANTE.

Clarinde, allez embrasser Rosalide, et demandez-lui son amitié...

ROSALIDE, s'avançânt.

Puissiez-vous, chère Clarinde, la désirer aussi sincèrement qu'elle vous est accordée !...

CLARINDE.

Je vous promets les sentiments de la soeur la plus tendre, et mon coeur les attend de vous.

LUMINEUSE, à Bienfaisante.

Je crois qu'elles seront charmées de s'entretenir sans témoins ; permettez-vous qu'elles aillent ensemble dans mon cabinet ?...

BIENFAISANTE.

J'y consens : Clarinde, suivez Rosalide...

Les jeunes princesses se prennent le bras, et sortent. Rosalide, en passant devant Bienfaisante, lui fait une révérence dédaigneuse.

SCÈNE VI.
Les deux fées.

BIENFAISANTE, en regardant sortir Rosalide.

En ma qualité de fée, je possède l'art de lire dans les yeux, et d'y deviner à peu près la pensée : et bien j'ai vu dans ceux de Rosalide un violent dépit contre moi ; quelle en peut être la cause ?...

LUMINEUSE.

Laissons cela, ma soeur, et parlons d'affaires plus sérieuses. Savez-vous l'arrivée des ambassadeurs ?

BIENFAISANTE.

Oui, je leur ai fait dire que nous les verrions après le couronnement...

LUMINEUSE.

Vous devinez sans doute quel est le motif de leur ambassade ?

BIENFAISANTE.

Ces mêmes ambassadeurs,à leur dernier voyage, entendirent parler de l'élection qui devait, comme vous savez, se faire il y a six semaines...

LUMINEUSE.

Et qui a été différée...

BIENFAISANTE.

J'imagine que, la croyant faite, ils viennent, de la part de leur maître, pour complimenter la nouvelle reine.

LUMINEUSE.

Voyons, ma soeur, parlez-moi franchement : quel est au fond du coeur votre pressentiment sur le choix qui doit aura lieu ce soir ?

BIENFAISANTE.

Je devine le vôtre ; mais laissez-moi vous cacher le mien ; vous êtes plus vive que moi, et...

LUMINEUSE.

De bonne foi, vous croyez que Clarinde sera préférée ?

BIENFAISANTE.

J'ai mis tous mes soins à la rendre digne de l'être.

LUMINEUSE.

Et moi, depuis quinze ans je ne me suis occupée que de l'éducation de Rosalide.

BIENFAISANTE.

Vous lui avez donné beaucoup de talents, vous avez orné et cultivé son esprit : c'est une justice qu'on doit vous rendre...

LUMINEUSE.

Et son coeur, ses principes, ses sentiments ?

BIENFAISANTE.

Je n'en puis juger, je ne les connais pas.

LUMINEUSE.

Pour moi, je serais embarrassée pour juger des talents et de l'esprit de Clarinde, car je ne les connais pas davantage.

BIENFAISANTE.

On peut se faire une idée de sa bienfaisance, de sa douceur, de son bon sens. Personne, il me semble, ne lui dispute ces qualités. C'est l'estime et l'amour des peuples qui doivent aujourd'hui proclamer une reine ; ainsi, ma soeur, je puis bien n'être pas sans espérance...

LUMINEUSE.

Je veux bien croire Clarinde parfaite, puisque vous le dites ; mais sa réputation n'est pas aussi brillante qu'elle devrait l'être ; son nom est à peine connu, tandis que celui de Rosalide est célèbre jusque dans les États les plus reculés.

BIENFAISANTE.

Ma soeur, j'ignore quelle est au delà de cette île la réputation de Clarinde ; mais je suis sûre qu'elle est chérie de tous ceux qui l'approchent.

LUMINEUSE.

Et Rosalide admirée de tous ceux qui peuvent la voir ou l'entendre.

BIENFAISANTE.

Mais qui vient nous interrompre ?...

LUMINEUSE.

Zulmée, que voulez-vous ?...

SCÈNE VII.
Lumineuse, Bienfaisante, Zulmée.

ZULMÉE, donnant une lettre à Bienfaisante.

Madame, on avait porté cette lettre chez vous, et l'on m'a chargée de vous la remettre ; les ambassadeurs espéraient vous la présenter eux-mêmes de la part du roi leur maître, mais comme ils ont appris que vous ne les verrez que ce soir...

BIENFAISANTE.

Il suffit, Zulmée.

Zulmée sort. Bienfaisante ouvre la lettre, et lit tout bas.

LUMINEUSE.

Pourquoi, ma soeur, cette lettre est-elle adressée à vous seule ?... Peut-on savoir au moins ce qu'elle contient ?...

BIENFAISANTE, après avoir lu.

Rien d'intéressant ; permettez-moi de ne vous en point faire part...

LUMINEUSE.

Vous avez des secrets pour moi !...

BIENFAISANTE.

Non, ma soeur ; mais dispensez-moi...

LUMINEUSE.

Cette lettre est du roi Zolphir ?...

BIENFAISANTE.

Oui...

LUMINEUSE.

Eh bien, pourquoi ce mystère ? Il est offensant, et je ne conçois pas...

BIENFAISANTE.

Puisque vous le voulez, lisez-la, j'y consens.

Elle lui donne la lettre.

LUMINEUSE, lit tout haut.

« Sage fée, lorsque vous recevrez cette lettre, la reine de l'île Heureuse sera élue ; d'après le portrait que mes ambassadeurs m'ont fait de l'incomparable Clarinde, et tout ce que la renommée publie de sa bienfaisance, de ses rares vertus, de l'enthousiasme de sa nation pour elle, je ne doute pas qu'elle ne soit aujourd'hui placée sur un trône dont elle est si digne. Recevez donc, grande fée, l'assurance de la joie sincère que me cause cet événement, et daignez faire savoir à la nouvelle reine qu'elle n'aura jamais d'ami et d'allié plus fidèle que le roi ZOLPHIR. »

Assurément voilà la lettre la plus extraordinaire et la plus impertinente !...

BIENFAISANTE.

Croyez-vous, ma soeur, que j'en doive être offensée ?

LUMINEUSE.

La plaisanterie est fort déplacée en un pareil moment.

BIENFAISANTE.

De grâce, ma soeur, point d'humeur ; nous avons des intérêts différents, mais vous m'aviez promis qu'ils ne nous diviseraient pas.

LUMINEUSE.

Enfin, dans deux heures le sort aura décidé entre Clarinde et Rosalide ; j'attends ce moment avec la plus vive impatience...

BIENFAISANTE.

Et moi, avec calme. Voici nos élèves, laissons-les ensemble, et allons donner nos derniers ordres pour le couronnement.

Bienfaisante sort.

LUMINEUSE.

Rosalide, dans une demi-heure, trouvez-vous dans la grande galerie, j'ai encore quelque instruction à vous donner.

Elle sort.

SCÈNE VIII.
Rosalide, Clarinde.

ROSALIDE.

Quelque instruction !... Cela est apparemment relatif à la cérémonie de l'élection ; car je ne pense pas que j'aie d'ailleurs beaucoup d'instruction à recevoir...

CLARINDE.

Vous êtes donc bien savante ?...

ROSALIDE.

On se juge mal soi-même ; mais vous venez de m'entendre chanter, jouer de plusieurs instruments, vous avez vu mes tableaux ; qu'en pensez-vous?...

CLARINDE.

Tout cela m'a paru charmant, je vous l'ai dit ; mais à mon âge on n'est pas en état de bien juger ; les connaissances que l'on a sont si imparfaites, si bornées...

ROSALIDE.

À votre âge !... Mais vous ignorez donc que nous sommes du même âge ?...

CLARINDE.

Je le sais...

ROSALIDE.

Vous voyez qu'on peut à notre âge savoir quelque chose...

CLARINDE.

Sans doute.

ROSALIDE.

Mais vous n'admettez pas la supériorité ?...

CLARINDE.

C'est cela...

ROSALIDE, à part.

Je crois en effet qu'elle a raison pour elle.

Haut.

J'ai un mal de tête affreux. Avez-vous quelquefois de l'humeur ?...

CLARINDE.

De l'humeur... Est-ce du chagrin, de l'inquiétude ?...

ROSALIDE.

Oui, du chagrin sans sujet...

CLARINDE.

Sans sujet !... Je ne connais pas cela...

ROSALIDE, haussant les épaules, à part.

Elle ne sait rien. Qu'elle est mal élevée !...

Haut.

La fée Bienfaisante vous a-t-elle fait apprendre quelques langues étrangères ?...

CLARINDE.

Oui. Elle a donné tous les soins imaginables à mon instruction...

ROSALIDE, à part.

Il y paraît.

Haut.

Je sais quatre langues, moi ; et vous ?

CLARINDE.

À peu près autant...

ROSALIDE.

Parfaitement bien ?...

CLARINDE.

Oh ! Point du tout ; je ne sais rien parfaitement.

ROSALIDE, à part.

Elle est modeste du moins... Comme elle a l'air doux !

Clarinde sourit.

De quoi riez-vous, Clarinde ?...

CLARINDE.

Je ne sais.

ROSALIDE, à part.

Elle a une certaine timidité qui a beaucoup de grâce...

Haut.

Clarinde, tremblerez-vous ce soir à la cérémonie ?...

CLARINDE.

Trembler... Mais non...

ROSALIDE.

Vous savez sans doute comment cela se passera ?

CLARINDE.

À peu près. On nous conduira dans une grande salle, nous ferons l'une et l'autre un petit discours, et ensuite le conseil des sages et des vieillards prononcera.

ROSALIDE.

C'est cela, à l'exception du petit discours, car le mien durera trois quarts d'heure.

CLARINDE.

Bon !...

ROSALIDE.

Oui, pour le moins...

CLARINDE.

J'en suis charmée...

ROSALIDE.

Vous êtes fort obligeante...

CLARINDE.

Cela me divertira sûrement beaucoup...

ROSALIDE, à part.

Qu'elle est simple !...

Haut.

Divertira n'est pas, je crois, le mot qui convient.

CLARINDE.

Pardonnez-moi, tout autre mot ne rendrait pas mon idée... Je trouve dans vos manières, dans votre air, dans tout ce que vous dites, un je ne sais quoi... que je ne saurais exprimer, que je n'ai vu qu'à vous, et qui m'amuse singulièrement...

ROSALIDE.

En vérité, voilà un éloge tout nouveau pour moi...

CLARINDE.

Mais est-ce bien un éloge ? Je n'ai pas eu l'intention...

ROSALIDE.

J'imagine en effet que vos paroles ne se rapportent pas toujours à vos intentions, et cela sans artifice, sans fausseté ; car assurément on ne vous en soupçonnera pas... Vous avez une mine si douce, si naïve...

CLARINDE.

Eh bien moi, par exemple, je ne prendrai pas cela pour un éloge ; ai-je tort ?

ROSALIDE.

Savez-vous que vous avez beaucoup d'esprit naturel ?

CLARINDE.

En connaissez-vous qui ne le soit pas ?

ROSALIDE.

Mais réellement on dirait qu'elle y entend finesse. Revenons à votre discours ; sera-t-il bien éloquent ?...

CLARINDE.

Mon discours !... Mais je n'en ai point fait.

ROSALIDE.

Vous improviserez...

CLARINDE.

Précisément.

ROSALIDE.

C'est un conseil de votre fée ?

CLARINDE.

Plus qu'un conseil, c'est un ordre.

ROSALIDE.

Vous me surprenez. Dites-moi, ma chère Clarinde, quel a été votre genre de vie jusqu'ici ?

CLARINDE.

Je me suis toujours trouvée si heureuse, que j'envisage avec crainte les changements qui peuvent survenir dans ma destinée...

ROSALIDE.

Vous n'avez pas d'ambition... Cependant si vous êtes proclamée reine ce soir...

CLARINDE.

Je ne m'occuperai plus que des moyens de justifier le choix qu'on aura fait de moi.

ROSALIDE.

Voilà une réponse qui vous vaut tout mon intérêt et mon estime.

CLARINDE.

Peut-être n'y a-t-il pas dans nos caractères une grande conformité; mais je sens que nos coeurs pourraient se convenir...

ROSALIDE.

La fée Bienfaisante n'aura pas manqué de vous prévenir contre moi ?...

CLARINDE.

Vous la jugez mal, elle en est incapable.

ROSALIDE.

Cependant elle désapprouve, je le sais, l'éducation que Lumineuse m'a donnée ?...

CLARINDE.

C'est possible ; mais elle ne m'en a jamais parlé...

ROSALIDE.

Et si cela était, pensez-vous qu'elle ait eu raison ?...

CLARINDE.

Bienfaisante peut-elle jamais avoir tort ! Si vous saviez comme elle est juste, pénétrante, bonne !...

ROSALIDE.

Vous l'aimez donc bien ?...

CLARINDE.

Oh ! Oui, comme je le dois.

ROSALIDE.

N'aimez-vous pas d'autres personnes ?

CLARINDE.

J'aime encore la compagne, l'amie que Bienfaisante m'a donnée, Zémire ; elle est pour moi ce que Zulmée est pour vous.

ROSALIDE, avec embarras.

Zulmée n'est à moi que depuis deux jours.

CLARINDE.

N'auriez-vous pas trouvé en elle une amie ? Et n'ai-je point imprudemment renouvelé votre peine ?...

ROSALIDE.

Non... Changeons d'entretien, Clarinde.

CLARINDE.

Qu'avez-vous ? Je vous ai fâchée sans le vouloir...

ROSALIDE, tristement.

Vous méritez d'être aimée, Clarinde ; je ne suis plus surprise que depuis votre enfance vous ayez conservé votre amie ; pour moi, je n'en ai point.

CLARINDE.

Je serai la vôtre, ma chère Rosalide...

ROSALIDE, à part.

Que vous êtes bonne !

À part.

Et je me moquais d'elle !

CLARINDE.

Ne soyez donc plus aussi triste...

ROSALIDE.

Chaque mot qu'elle me dit m'attendrit, me pénètre.

Haut.

Clarinde, quel que soit l'événement qui doit fixer notre sort, promettons-nous de ne jamais nous séparer.

CLARINDE.

J'en fais le serment de grand coeur.

SCÈNE IX.
Rosalide, Clarinde, Zulmée.

ZULMÉE, à Rosalide.

Madame, la fée vous attend.

ROSALIDE.

Allons, il faut nous quitter, chère Clarinde.

CLARINDE.

Je vous suivrai du moins jusqu'aux portes de la galerie...

Elles sortent.

ACTE II

SCÈNE I.
Lumineuse, Rosalide.

LUMINEUSE.

Jugez de ma surprise en lisant cette lettre !

ROSALIDE.

Je la partage ; cette célébrité de Clarinde m'étonne infiniment : je rends avec plaisir justice à ses bonnes qualités ; elle est, comme vous le disiez, douce, aimable, intéressante; mais, entre nous, elle n'a rien qui puisse exciter l'admiration ou l'enthousiasme.

LUMINEUSE.

Elle n'a ni talents ni supériorité dans aucun genre. Aussi suis-je persuadée que cette prétendue célébrité n'existe pas ; son affabilité aura gagné le coeur des ambassadeurs, qui, sans doute, en ont fait à leur maître le portrait le plus exagéré.

ROSALIDE.

Pour moi, je les ai très peu vus à leur premier voyage ; ils avaient des manières tellement gauches ! J'ai même pris la liberté de m'en moquer assez ouvertement.

LUMINEUSE.

Ne cherchons pas davantage, nous tenons le mot de l'énigme ; voilà de quoi rabattre un peu la vanité de ma soeur, qui triomphe en secret, malgré toute sa modestie.

ROSALIDE.

Elle triomphe !... Cette lettre ne l'a donc point étonnée ?

LUMINEUSE.

Nullement, je vous assure.

ROSALIDE.

C'en est trop...

LUMINEUSE.

Enfin le dénouement approche, nous triompherons à notre tour...

ROSALIDE.

Les ambassadeurs du roi Zolphir seront-ils présents à la cérémonie de l'élection ?

LUMINEUSE.

Certainement ; je les ai fait prier de s'y trouver.

ROSALIDE.

Je vous l'avouerai, Madame, je voudrais, pour tout au monde, que leur maître y fût lui-même.

LUMINEUSE.

Mais rien n'est plus facile, et vous me donnez là une excellente idée. Par le pouvoir de mon art, il m'est aisé...

ROSALIDE.

Que vous êtes bonne !

LUMINEUSE.

Non seulement Zolphir y sera, mais encore tous les rois et les princes voisins de cette île ; je veux, chère Rosalide, que cette assemblée où vous allez réunir tous les suffrages, soit la plus auguste et la plus brillante qu'on ait jamais vue. Restez ici ; je vais dans mon cabinet travailler au charme qui doit satisfaire vos désirs et les miens, et je reviendrai vous joindre.

Elle sort.

ROSALIDE, seule.

Je ne sais pourquoi... J'éprouve une vague inquiétude... Depuis que j'ai vu Clarinde, je suis moins satisfaite de moi-même ; tout le mérite dont j'étais fière semble s'évanouir ; je voudrais ressembler à Clarinde... Et je sens que déjà je l'aime véritablement.

SCÈNE II.
Zulmée, Rosalide.

ZULMÉE, accourant.

Ah ! Madame, quel spectacle plus beau, plus majestueux !... Des vieillards, des princes, des rois, réunis en foule dans la galerie où doit se faire le couronnement !...

ROSALIDE, à part.

Plus le moment approche, plus je me sens troublée.

ZULMÉE.

C'est un bruit, un tumulte dans les jardins, dans les galeries !... Tenez, entendez-vous les cris ?

ROSALIDE.

Je crois entendre répéter le nom de Clarinde... Voyez vous-même, Zulmée...

ZULMÉE.

J'aperçois la princesse Clarinde qui traverse les galeries pour se rendre ici.

ROSALIDE.

Que signifient ces cris ?

ZULMÉE.

C'est une multitude de pauvres gens qui l'attendaient à son passage.

On entend crier distinctement.

Vive la princesse Clarinde, vive notre généreuse bienfaitrice.

ROSALIDE.

Ils font des voeux pour elle, ils ont raison. De tels voeux méritent d'être exaucés...

On entend de nouveau les cris de

Vive Clarinde ! Vive notre chère bienfaitrice !...

ROSALIDE.

Comment Clarinde a-t-elle eu le bonheur d'être utile à tant de gens ? Je n'avais jamais vu de malheureux dans ce palais.

ZULMÉE.

On dit qu'elle les allait chercher elle-même.

ROSALIDE.

Lumineuse, vous avez été imprévoyante !... Vous auriez dû me conduire vers eux !...

À part.

Je me sens accablée, jamais tant d'amertume n'a rempli mon âme !...

ZULMÉE.

Voici les fées et la princesse.

SCÈNE III.
Rosalide, Zulmée, Bienfaisante, Lumineuse, Clarinde.

Les deux fées portent une couronne enrichie de diamants.

BIENFAISANTE.

Nous touchons enfin à l'instant décisif. Voici la couronne que nous devons, dans une heure, poser nous-mêmes sur le front de la reine de l'île Heureuse.

Elles déposent la couronne sur une table.

Rosalide, si c'est vous que le sort appelle au trône, je jure par l'amitié qui m'unit à ma soeur, de vous chérir, de vous protéger à jamais, et de n'employer le pouvoir de mon art que pour votre gloire et le bonheur de vos États.

ROSALIDE, à part.

Hélas ! Tout ce que j'entends aujourd'hui ne doit donc servir qu'à me confondre !...

LUMINEUSE.

Clarinde, je m'engage avec joie, par les mêmes serments ; et vous, ma soeur, qui connaissez mon urne, vous savez si j'y serai fidèle.

BIENFAISANTE.

Je suis sans inquiétude... Rosalide et Clarinde, on vous attend, allez...

CLARINDE, à Bienfaisante.

Quoi ! Sans vous ?...

BIENFAISANTE.

Oui. Dans la crainte de gêner les suffrages, ma soeur et moi nous resterons ici : allez, mes enfants.

CLARINDE.

Venez, chère Rosalide, et n'oubliez pas les promesses que j'ai reçues de vous.

ROSALIDE, en lui donnant le bras.

Si le sort et les fées ne me forçaient à vous disputer le trône, qu'il me serait doux de le céder à vos vertus !...

CLARINDE.

Personne plus que Clarinde ne vous en juge digne !...

BIENFAISANTE.

Allez, chers enfants, montrer à l'assemblée qui vous attend, non deux rivales, mais deux amies trop nobles, trop sensibles, pour que l'intérêt ou l'ambition puisse jamais les désunir.

ROSALIDE.

Donnez-moi votre bras, chère Clarinde.

À part en s'en allant.

Je tremble, et puis à peine me soutenir.

Elles sortent ; Zulmée les suit.

SCÈNE IV.
Bienfaisante, Lumineuse.

BIENFAISANTE, après un moment de silence pendant lequel elle a considéré sa soeur qui rêve profondément.

Eh bien, ma soeur ?...

LUMINEUSE.

Vous avez lu dans mon âme, je n'essaierai donc point de vous déguiser l'agitation que j'éprouve ;je l'avoue avec sincérité, je commence à croire que vos espérances pour Clarinde ne sont pas sans fondement. Elle est aimée ; je viens d'en voir des indices certains... Cet amour qu'elle a su inspirer qui vaudra peut-être la couronne : mais aura-telle les qualités indispensables pour rendre un règne glorieux ?

BIENFAISANTE.

J'ai toujours eu en vue d'inspirer à Clarinde deux vertus solides, la bienfaisance et la bonté.

LUMINEUSE.

Ces deux qualités peuvent la faire élire, mais non la faire régner avec éclat. Bonne, simple, sans expérience, sans instruction, sans goût pour les arts, Clarinde saura-t-elle discerner le mérite, encourager les talents, connaître les hommes, les apprécier, les diriger avec succès?

BIENFAISANTE.

Mais, ma soeur, je ne vous ai jamais dit que Clarinde fût simple et sans instruction.

LUMINEUSE.

Avez-vous cultivé son esprit ? Lui avez-vous donné des talents ?

BIENFAISANTE.

Oui, ma soeur.

LUMINEUSE.

Que sait-elle donc ?

BIENFAISANTE.

Tout ce que sait Rosalide.

LUMINEUSE.

Comment se fait-il que jamais on n'ait parlé de son esprit, de son instruction ?

BIENFAISANTE.

Elle n'en tire aucune vanité, elle ne cherche point d'admirateurs. Je conviens qu'elle ne sait ni se moquer, ni contrefaire, ni disserter ; elle n'a jamais tourné en ridicule la bonhomie et l'ignorance ; elle ne trouve pas que ce soit un crime impardonnable de manquer à ce que nous appelons les usages du monde ; toutes ces petites conventions, elle s'y soumet par habitude et sans y attacher d'importance ; elle a toute l'ingénuité de son âge, et cependant elle réfléchit beaucoup et juge sainement. Plus on la connaîtra, plus on aura de plaisir à l'entendre et d'empressement à la consulter. Mais j'entends du bruit... On vient, nous allons savoir...

LUMINEUSE.

C'est Zulmée ; la joie brille sur son visage...

SCÈNE V.
Lumineuse, Bienfaisante, Zulmée.

LUMINEUSE.

Eh bien, Zulmée, la Reine est-elle nommée ?

ZULMÉE.

Non, Madame.

BIENFAISANTE.

Que s'est-il passé?... Parlez.

ZULMÉE, à Lumineuse.

Ah ! Madame, comment vous peindre le succès de la princesse Rosalide, l'effet prodigieux produit par son discours ! Avec quelle grâce, avec quelle noblesse elle l'a débité ! Son éloquence et sescharmes ont entraîné tous les suffrages : dix fois des acclamations redoublées l'ont forcée de s'interrompre... Elle vient cependant de terminer, et les applaudissements qui retentissent dans la salle n'avaient pas encore permis à la princesse Clarinde de prendre la parole, lorsque je suis sortie pour venir vous annoncer cette heureuse nouvelle.

LUMINEUSE.

Je suis fort sensible, ma chère Zulmée, à cette preuve de votre attachement. Allez rejoindre les princesses, j'espère les revoir tout à l'heure.

Zulmée sort.

SCÈNE VI.
Lumineuse, Bienfaisante.

BIENFAISANTE.

Ne vous contraignez point, ma soeur ; laissez éclater votre joie.

LUMINEUSE.

Si je pensais qu'elle pût être offensante pour vous, je me garderais de m'y livrer.

BIENFAISANTE.

L'intérêt personnel ne me rendra jamais injuste.

LUMINEUSE.

En effet, ma soeur, j'aime Rosalide comme vous aimez Clarinde ; il est donc naturel que je me laisse aller à l'espérance.

BIENFAISANTE.

Ce sentiment est naturel. D'ailleurs Rosalide, à beaucoup d'égards, mérite votre tendresse. Je ne blâme en elle que ses caprices et sa vanité ; mais elle a de l'esprit ; et si son coeur est bon, elle se corrigera facilement de ses défauts.

LUMINEUSE.

Son coeur est excellent, n'en doutez pas.

BIENFAISANTE.

Je le crois, et j'en ai eu des preuves aujourd'hui.

LUMINEUSE.

Vous me charmez... Cette inaltérable bonté, cette équité parfaite que vous possédez au suprême degré, vous ont gagné toute ma confiance. Je crois encore dans cet instant que Rosalide l'emportera sur Clarinde ; cependant vous m'avez ouvert les yeux, et je ne suis pas sans crainte... L'éducation que vous avez donnée à votre élève la rend en effet plus digne du trône. Trop de vanité m'égarait : j'ai voulu que Rosalide fût admirée, je n'ai tourné son amour-propre que sur des objets frivoles ; et sans doute tous ses défauts sont mon ouvrage, je le sens, je l'avoue... Pourtant, dans ce moment même où je me condamne, elle est peut-être couronnée ! Clarinde, il est vrai, est adorée pour sa bienfaisance, pour sa bonté ; mais les vertus et les qualités de Rosalide, pour être moins solides, sont plus brillantes ; et les sages mêmes, séduits et subjugués, la placeront sur le trône... Ah ! Ma soeur, ce qui éblouit les hommes est toujours ce qui les entraîne.

BIENFAISANTE.

Ils n'écoutent donc jamais leurs coeurs ?... Mais quel bruit...

LUMINEUSE.

La reine est nommée !... J'entends la voix de Rosalide !

BIENFAISANTE.

Prenons cette couronne, c'est à nous de la donner.

Les portes s'ouvrent. Clarinde et Rosalide paraissent ; Zulmée les suit.

SCENE VII.
Lumineuse, Rosalide, Clarinde, Bienfaisante.

LUMINEUSE.

Rosalide !...

ROSALIDE.

Allez, chère Clarinde, recevoir le prix de vos vertus.

LUMINEUSE.

Qu'entends-je !... Quoi ! Clarinde ?...

ROSALIDE.

Oui, Madame, elle est reine ; c'est le voeu unanime de la nation.

À Bienfaisante.

Que n'avez-vous vu avec quels transports elle a été proclamée ! Elle avait à peine pris la parole, que l'émotion et l'attendrissement ont passé dans tous les coeurs. Ce discours si noble, si touchant, sera à jamais gravé dans mon souvenir : tous les yeux fixés sur elle se remplissaient de larmes ; elle a fait couler les miennes, j'ai partagé l'enthousiasme qu'elle excitait, et c'est avec transport que j'ai joint mon suffrage à celui de toute l'assemblée.

CLARINDE.

Ô ma chère Rosalide, ma généreuse amie !...

LUMINEUSE.

Vous l'emportez, ma soeur ; jouissez de votre triomphe ; ne craignez point de m'affliger. J'admire votre ouvrage, et mon coeur applaudit sans effort au juste succès qui le récompense. Venez, aimable et vertueuse Clarinde, venez recevoir la couronne.

CLARINDE.

Ma chère Rosalide... Je ne puis l'accepter qu'en la partageant avec vous.

ROSALIDE.

Avec moi !...

CLARINDE.

Oui, telle est mon irrévocable résolution...

ROSALIDE.

Non, non, vous seule en êtes digne.

CLARINDE.

Je vous offre ce que j'aurais accepté de vous : si vous m'aimez autant que je vous aime, Rosalide, vous ne balancerez plus.

BIENFAISANTE.

Régnez l'une et l'autre, remplissez tous les voeux des peuples, qui n'ont pu placer Clarinde sur le trône sans regretter Rosalide !...

ROSALIDE.

Après le choix qu'ils ont fait, que leur resterait-il à désirer ?... Ah ! Ce jour m'a trop appris à me connaître, pour que je regrette un trône auquel je rougis maintenant d'avoir osé prétendre.

CLARINDE.

N'outragez pas mon amitié par vos cruels refus.

BIENFAISANTE.

Rosalide, si votre âme est aussi sensible qu'elle est noble et grande, vous contribuerez au bonheur de votre amie ?...

ROSALIDE.

Clarinde !...

CLARINDE.

Le conseil est encore assemblé pour la cérémonie du couronnement ; venez, chère Rosalide, monter avec votre amie sur un trône que vous lui rendrez plus cher en le partageant.

ROSALIDE.

Vous l'ordonnez, j'y consens.

CLARINDE.

Vous comblez tous mes voeux !

ROSALIDE.

Mais soyez à jamais mon guide et mon modèle ; enseignez-moi vos vertus ; rendez-moi, s'il se peut, semblable à vous-même, ou vous n'aurez rien fait pour moi.

LUMINEUSE.

Jouissez, mes chères enfants, du bonheur dont vous êtes si dignes. N'oubliez jamais que les plus grands talents et les plus brillantes qualités, sans la modestie, la bienfaisance et la bonté, ne sont que des dons inutiles ou dangereux.

 


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