LA BELLE ET LA BÊTE

COMÉDIE EN DEUX ACTES

1829

PARIS DIDIER, LIBRAIRE ÉDITEUR, 33, Quai des Augustins.

BELIN-LEPRIEUR ET MORIZOT Éditeurs, 5 rue Pavé-Saint-André.


Texte établi par Paul Fièvre

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 25/11/2018 à 22:53:16.


PERSONNAGES

ZIRPHÉE.

PHÉDIME, amie de Zirphée.

PHANOR, génie.

La scène est dans le palais du génie.

issu de THÉÂTRE D'ÉDUCATION à l'usage de la Jeunesse par Mme de Genlis, Nouvelle édition revue et corrigée, pp. 73-86


ACTE I

SCÈNE I.
Phanor, Zirphée.

Au lever de la toile, Phanor cherche à retenir Zirphée, qui détourne la tête avec horreur.

PHANOR.

Zirphée ! De grâce daignez m'entendre un seul instant !

ZIRPHÉE.

Laissez-moi... Laissez-moi !

PHANOR.

Si vous l'ordonnez, j'obéirai... Vos moindres volontés sont pour le malheureux Phanor des lois suprêmes ; mais quand il ose vous demander, pour la première fois, un moment d'entretien, aurez vous la cruauté de le lui refuser ?

ZIRPHÉE.

L'infortuné !... Qu'il est à plaindre !

PHANOR, laissant aller Zirphée.

Vous êtes libre, Zirphée, je ne veux rien devoir à la violence ; continuez à me fuir.

ZIRPHÉE, détournant toujours la tête.

Mais qu'avez-vous à me dire ?

PHANOR.

Ô ciel ! Vous tremblez... Elle est donc bien forte la version que fait naître mon hideux visage ?... Zirphée ! Vous pouvez me haïr; mais devez-vous me craindre ?

ZIRPHÉE.

Je ne vous hais point.

PHANOR.

Mes voeux sont donc satisfaits... Le bonheur d'être aimé n'est pas fait pour moi, je n'y prétends point ; mais cette figure horrible, que vous n'osez regarder, cache un coeur sensible.

ZIRPHÉE, à part.

Que sa voix est touchante !... Pourquoi faut-il...

Elle jette un regard sur Phanor et s'écrie avec effroi.

Horreur !...

Elle fait quelles pas pour fuir.

PHANOR, veut l'arrêter.

Zirphée ! Calmez cet effroi !

ZIRPHÉE.

Au nom du ciel, laissez-moi !

Elle s'échappe.

SCÈNE II.

PHANOR, seul.

Je commençais à l'attendrir, son âme s'ouvrait à la pitié ; un regard, un seul regard a détruit mon ouvrage... Et j'oserais encore conserver quelque espoir!... Cruelle fée, jouis de l'excès de ma douleur... Ton pouvoir, supérieur au mien, me condamna jadis à supporter la vie sous cette forme hideuse ; et je ne puis reprendre mes premiers traits qu'en parvenant à me faire aimer, qu'en touchant avec cette figure repoussante une âme restée insensible. Ah ! Zirphée, si vous saviez mon secret, s'il m'était permis de le dire... Mais l'oracle impitoyable le défend. Que je suis malheureux !... La plus grande, la plus cruelle de mes peines, c'est d'aimer comme on n'aima jamais...

Il tombe accablé sur une chaise.

SCÈNE III.
Phédime, Phanor.

PHÉDIME, sans être aperçue.

Zirphée m'a dit qu'il était ici... Ah ! Le voilà !

PHANOR, se levant.

Phédime, que fait Zirphée ?

PHÉDIME.

Je viens de sa part vous dire qu'elle s'afflige de la manière brusque dont elle vous a quitté.

PHANOR.

Et pourquoi n'est-elle pas venue elle-même ?

PHÉDIME.

C'est tout à fait aimable pour moi !...

PHANOR.

Pardonnez, Phédime ; je sais tout ce que je vous dois : sans vous que deviendrais-je ?

PHÉDIME.

Allons, allons, je vous pardonne; je n'ai point de rancune ; et, pour vous le prouver, je vous dirai que votre entretien avec Zirphée a fait des merveilles.

PHANOR.

Comment ! Puis-je vous en croire, après l'aversion qu'elle m'a montrée en me quittant ?

PHÉDIME.

Mais elle s'en repent ; n'est-ce pas déjà beaucoup ?

PHANOR.

Vaincra-t-elle jamais l'effroi que lui fait éprouver ma vue ?

PHÉDIME.

Huit jours à peine se sont écoulés depuis que vous nous avez enlevées ; et, franchement, il faut un plus long temps pour s'accoutumer à votre figure. Si vous ne m'aviez pas mise dans votre confidence et dans vos intérêts bien avant notre enlèvement, quoique je ne sois pas aussi timide que Zirphée, c'est à peine si j'oserais vous regarder.

PHANOR.

Vous êtes depuis votre enfance l'amie de Zirphée, vous connaissez son coeur, ses sentiments, eh bien dites-moi, charmante Phédime, l'espoir que vous m'avez souvent donné n'est-il pas chimérique ?

PHÉDIME.

Il faut donc sans cesse vous répéter la même chose ? Eh bien, encore une fois, Zirphée est sensible ; elle est douée d'un esprit délicat, d'un coeur reconnaissant : le mérite et la vertu doivent produire de vives impressions sur une âme telle que la sienne. Espérez tout du temps.

PHANOR.

J'ai beau prodiguer les fêtes, les plaisirs, rien ne paraît la distraire de l'ennui qui la poursuit dans ce palais.

PHÉDIME.

Croyez qu'elle est charmée d'y être. Orpheline et tyrannisée par des parents injustes, elle allait être sacrifiée à leur ambition quand vous nous avez enlevées.

PHANOR.

Devais-je laisser unir Zirphée à un être indigne d'elle et qu'elle n'estimait pas ? Mais depuis qu'elle m'a vu, peut-être le regrette-t-elle ?

PHÉDIME.

Elle s'applaudit chaque jour, au contraire, du bonheur d'en être délivrée; et cependant celui qu'elle haïssait possédait tous les charmes de la figure la plus séduisante ; mais il était sans esprit, insensible, grossier, ignorant... Enfin Zirphée le trouvait détestable.

PHANOR.

Et vous savez, Phédime, quelles sont les causes de mon attachement pour Zirphée ; ce n'est point à ses charmes que je dois le sentiment profond qui remplit mon âme. Grâce à mon pouvoir, un jour, jour à jamais présent à ma pensée ! Je m'arrêtai, invisible à tous les yeux, dans cette prairie où les jeunes compagnes de Zirphée célébraient le jour de sa naissance ! La mélancolie répandue sur les traits de votre amie me frappa d'abord et m'attendrit ; s'écartant de la foule, seule avec vous, elle s'assit au pied d'un palmier et vous ouvrit son âme.

PHÉDIME.

Et vous écoutâtes notre entretien ?

PHANOR.

Je n'en perdis pas un mot. Zirphée se plaignait de son sort, de l'union mal assortie à laquelle on voulait la forcer de consentir. « Mon père et ma mère ne sont plus, disait-elle : orpheline, je dépends maintenant de parents insensibles à mon infortune ; mais je suis jeune et sans expérience, je dois respecter leur autorité, car le premier devoir de mon âge est celui de l'obéissance. »

PHÉDIME.

Zirphée me disait tout cela ?

PHANOR.

Mais d'une manière mille fois plus touchante. Des larmes inondaient son visage. Puis elle resta quelques instants sans parler...

PHÉDIME.

J'admire votre mémoire ; car enfin deux grands mois se sont écoulés depuis cet entretien, et vous vous souvenez des plus petites circonstances... N'entends-je pas du bruit ? On vient... C'est elle.

PHANOR.

Je vous laisse.

PHÉDIME.

Allez, mais ne vous éloignez pas, je vous rappellerai bientôt.

PHANOR.

Phédime, souvenez-vous que je dépose en vos mains l'intérêt le plus cher de ma vie... Adieu, j'aperçois Zirphée.

Il sort.

PHÉDIME.

Pauvre Phanor !... Qu'il me fait de peine ! Quand on songe à sa bienfaisance, à son esprit, on oublie sa difformité.

SCÈNE IV.
Phédime, Zirphée.

ZIRPHÉE.

Elle s'avance en rêvant.

Tant de vertus mériteraient un autre sort.

PHÉDIME.

Zirphée !

ZIRPHÉE.

Ah !... Je ne vous voyais pas.

PHÉDIME.

Vous êtes rêveuse, préoccupée...

ZIRPHÉE.

Oui, j'ai sujet de l'être !... Je songeais à Phanor !

PHÉDIME.

Eh bien ?...

ZIRPHÉE.

Eh bien, nous sommes depuis huit jours dans ce palais, et nous ne le connaissions pas encore.

PHÉDIME.

Ce palais appartient à Phanor.

ZIRPHÉE.

Pour la première fois, tout à l'heure, j'étais sortie du pavillon que nous occupons. Après avoir traversé un jardin assez grand qui nous sépare du reste de ce vaste palais, je me suis trouvée dans une immense galerie. Jugez de ma surprise, en voyant alors une foule d'hommes, de femmes, d'enfants...

PHÉDIME.

Ce sont apparemment les sujets du génie.

ZIRPHÉE.

Non : je m'en suis informée ; ce sont des voyageurs.

PHÉDIME.

Comment !...

ZIRPHÉE.

Nous n'avons pas remarqué, Phédime, l'inscription que Phanor a fait placer au-dessus de la porte toujours ouverte de ce palais : À TOUS LES MALHEUREUX.

PHÉDIME.

Ah ! Tout est expliqué.

ZIRPHÉE.

C'est au hasard que nous devons de connaître cet asile sacré ; jamais Phanor ne nous en aurait parlé.

PHÉDIME.

Chère Zirphée ! Vos yeux se remplissent de larmes.

ZIRPHÉE.

Je ne m'en défends pas. Phanor !... Malheureux Phanor !... Que le ciel fut injuste envers vous !

PHÉDIME.

Devait-il lui accorder tous les dons ?

ZIRPHÉE.

Mais cette figure hideuse !...

PHÉDIME.

Demandez aux infortunés qui sont dans ce palais, si cette figure qui vous déplaît tant les empêche d'aimer Phanor !

ZIRPHÉE.

Ils doivent l'aimer ; la reconnaissance leur en fait une loi.

PHÉDIME.

Et vous, Zirphée, ne devez-vous rien à Phanor ? Il plaint les malheureux, il vient à leur secours ; aussi, touché de vos malheurs, vous enleva-t-il pour vous soustraire à d'injustes violences ; il a su apprécier vos vertus, il s'est attaché à vous... et vous ne pouvez l'aimer !...

ZIRPHÉE.

Quand je ne le vois pas, je l'aime...

PHÉDIME.

Cette manière d'aimer est tout à fait touchante ! Pour Phanor, ce qui l'a séduit, ce sont vos vertus, votre esprit, votre caractère. Vous seriez laide, qu'il vous aimerait de même.

ZIRPHÉE.

S'il n'était que laid !...

PHÉDIME.

Toutes les qualités à l'aide desquelles vous avez subjugué son attachement, il les possède, et vous restez insensible !

ZIRPHÉE.

Insensible !... Non, je ne le suis point ; mais je ne pourrai jamais m'accoutumer à le regarder.

PHÉDIME.

Qu'il effraie d'abord, je le conçois ; mais dès que l'on connaît sa bonté, sa douceur, est-il possible de le redouter ? Sa figure est bizarre, il est vrai ; mais, après tout, j'en ai vu de plus choquantes... Au moins il se rend justice, il n'est pas fat.

ZIRPHÉE.

Fat... Que vous êtes folle !

PHÉDIME.

Pourquoi ne le serait-il pas comme tant d'autres qui ne sont guère mieux traités de la nature ?...

ZIRPHÉE.

Vous étiez avec Phanor tout à l'heure ; que vous disait-il ?

PHÉDIME.

Que vous faites son malheur.

ZIRPHÉE.

C'est bien à mon grand regret.

PHÉDIME.

Il n'est pas loin d'ici, j'en suis sûre.

ZIRPHÉE.

Vous croyez ?...

PHÉDIME.

Voulez-vous que je l'appelle ?

ZIRPHÉE.

Je n'ose...

PHÉDIME.

Allons, quel enfantillage !

ZIRPHÉE.

Je crois l'entendre...

PHÉDIME.

Oui, c'est lui... Mais vous pâlissez...

ZIRPHÉE.

Ce n'est rien... Phédime, ne me quittez pas !...

PHÉDIME.

Le voici : de grâce, faites-vous violence ; restez un instant.

Zirphée passe de l'autre côté de la scène.

SCÈNE V.
Zirphée, Phédime, Phanor.

PHANOR, s'approchant doucement.

Elle va me fuir encore !...

PHÉDIME.

Phanor, j'allais vous chercher.

PHANOR.

J'ai cru entendre prononcer mon nom, et...

PHÉDIME.

Mais comme vous voilà tremblant, interdit !

PHANOR.

Je le suis en effet.

PHÉDIME, à part.

Ce début promet beaucoup ; l'entretien sera vif...

À Zirphée.

Si je vous gêne, parlez, je m'en irai.

ZIRPHÉE, la retenant.

Phédime !... De grâce !...

PHANOR.

Zirphée, si vous l'ordonnez, je vais me retirer.

ZIRPHÉE.

Non, restez.

PHÉDIME.

Aurons-nous quelque fête aujourd'hui?

PHANOR.

J'attends les ordres de Zirphée.

ZIRPHÉE.

Je viens de jouir lout à l'heure du plus vif plaisir que j'aie encore goûté dans ce palais ; vous m'en aviez privée, Phanor... Je dois m'en plaindre.

PHANOR.

Comment ?

ZIRPHÉE.

Est-il rien de plus beau que de voir la bienfaisance venir au secours de l'infortune !

PHANOR.

Est-il un bonheur comparable à celui d'entendre un pareil éloge !

PHÉDIME.

Et surtout de la bouche de celle que l'on aime !...

PHANOR.

Phédime explique ce que je n'ose dire... Ah ! Zirphée !...

PHÉDIME.

Eh bien!... Vous vous taisez, Phanor.

PHANOR.

Zirphée ! Ai-je bien compris ?... Vous ne ressentez pas de haine pour moi ?...

ZIRPHÉE.

Ce serait de l'ingratitude.

PHANOR.

Ah ! Je n'accuserais que mon sort.

PHÉDIME.

Nous voilà retombés dans la tristesse...

Bas à Zirphée.

Parlez-lui donc ! Allons, faites un effort... Regardez-le au moins...

PHANOR.

Que dit es-vous, Phédime !... Non, Zirphée, ne me regardez point ; je perdrais tout mon bonheur.

ZIRPHÉE, le regarde avec timidité, et baisse les yeux.

Vous voyez, Phanor, que vous êtes injuste.

PHANOR.

Ah ! Puissiez-vous me le prouver encore !

Il fait un mouvement pour s'approcher de Zirphée ; elle tressaille, et fait quelques pas pour le fuir. Phanor recule, Zirphée reste immobile.

PHÉDIME, à part.

Les voilà tous deux consternés...

Haut.

Ah çà, Phanor, moi qui n'ai nulle peur de vous, je vous prie de me donner le bras, et de me conduire à la comédie. Vous m'aviez promis une fête, et décidément il m'en faut une : allons, venez.

PHANOR.

Zirphée, vous pouvez sans crainte suivre votre amie, je resterai.

PHÉDIME.

Point du tout ; il faut que vous nous fassiez les honneurs de la fête ; moi, du moins, je l'exige. Vous m'avez enlevée tout comme Zirphée ; j'étais aussi malheureuse qu'elle, ainsi j'ai les mêmes droits à votre complaisance... D'ailleurs, je mériterais bien quelque petite préférence... Vous ne me paraissez pas beau, et pourtant je vous trouve fort aimable.

Elle lui prend le bras.

Zirphée, venez-vous avec nous ? Vous ne répondez pas !... Mais vous boudez, je crois.

ZIRPHÉE, à part.

Qu'elle m'impatiente !

PHÉDIME.

Adieu, Zirphée.

ZIRPHÉE, avec dépit.

Puisque je vous importunerais, allez, Phédime... et vous aussi, Phanor.

PHANOR, quittant le bras de Phédime.

Zirphée ! Pourriez-vous croire...

PHÉDIME.

Que signifie ceci ? Pour la première fois, Zirphée, vous avez des caprices ! Allons, que de façons ! Venez-vous à la comédie ? Pour moi je suis bien décidée à ne pas vous en faire le sacrifice.

ZIRPHÉE.

Je voudrais... que Phanor y vînt aussi.

PHANOR.

Ah ! Je sens le prix de tant de bonté... mais je n'ose en profiter... Pardonnez, je lis dans votre coeur... Je n'ai rien fait pour vous, et vous croyez me devoir de la reconnaissance ; vous vous efforcez de combattre la juste horreur que vous inspire ma vue ; mais je souffre plus de vos peines que des miennes, et je ne puis supporter la contrainte que vous vous imposez. Vous êtes la souveraine de ce palais ; commandez, et Phanor sera trop heureux d'obéir.

ZIRPHÉE.

Ô le plus généreux des hommes ! Que je me croirais méprisable si je restais insensible à de pareils procédés !... Non, Phanor, la reconnaissance ne sera jamais un devoir pénible pour mon coeur.

PHÉDIME.

Fort bien, nous achèverons cet entretien pendant la comédie.

Elle reprend le bras de Phanor.

Zirphée, si vous aviez besoin d'un guide, Phanor pourrait...

PHANOR.

Qu'osez-vous dire ?

ZIRPHÉE, regarde Phanor avec timidité, mais sans effroi.

Phanor, voulez-vous me donner votre bras ?

PHANOR.

Ah ! Malgré la compassion que vous paraissez éprouver pour moi, je vous en conjure, Zirphée, ne vous contraignez point.

ZIRPHÉE, lui prenant le bras.

Eh bien, je vous accompagnerai sans contrainte, sans effort.

PHANOR.

Zirphée ! Que ne puis-je vous faire connaître ce qui se passe au fond de mon âme ?

PHÉDIME.

Vous nous en rendrez compte à la comédie ; partons.

À part.

Grâce au ciel, Zirphée commence à s'apprivoiser...

ACTE II

SCÈNE I.
Zirphée, Phédime.

PHÉDIME.

Convenez qu'il est impossible d'être plus aimable.

ZIRPHÉE.

Je ne reviens pas de ma surprise ; je n'aurais jamais cru pouvoir m'accoutumer à lui.

PHÉDIME.

C'est tout simple, vous ne vouliez pas l'écouter ; vous ne connaissiez ni les charmes de son caractère, ni les agréments de son esprit.

ZIRPHÉE.

Il est d'une bonté, d'une délicatesse !... Il a même beaucoup de grâces... Comme le son de sa voix est touchant !

PHÉDIME.

Enfin, vous n'en avez plus peur ?

ZIRPHÉE.

Je l'estime trop pour le craindre... mais l'intérêt qu'il m'inspire me fait éprouver je ne sais quoi de triste, de douloureux que je ne puis définir. Hier je n'avais pour Phanor que la pitié qu'on doit aux malheureux, je m'attendrissais sur son sort ; aujourd'hui je pense sans cesse à lui, et toujours avec un sentiment de compassion, un serrement de coeur inexprimable.

PHÉDIME.

C'est singulier !... Car enfin hier il était fort à plaindre, et aujourd'hui qu'il est bien traité par vous, il est satisfait. Pourquoi donc votre pitié s'accroît-elle quand ses malheurs diminuent ?

ZIRPHÉE.

Ce qui fait mon tourment, ce qui cause mes remords, c'est de n'avoir pu le regarder sans frayeur la première fois qu'il se présenta devant moi.

PHÉDIME.

Que lui importe, si vous êtes à jamais guérie de cette première impression ?

ZIRPHÉE.

Je voudrais qu'on lui rendit justice, et que son aspect n'inspirât plus autant d'horreur.

PHÉDIME.

Mais si vous vous fixez dans ce palais, Phanor ne le quittera plus; il ne verra que vous, et renoncera facilement au reste de l'univers.

ZIRPHÉE.

Je ne sais point encore quelle sera ma destinée; je ne sais, Phédime, si je dois accepter pour toujours l'asile qu'on nous accorde ici.

PHÉDIME.

Et si vous le quittiez, que deviendriez-vous ?

ZIRPHÉE.

Croyez-moi, l'amitié seule, et non la nécessité, me déciderait à me fixer dans ce palais.

PHÉDIME.

D'ailleurs Phanor consentira-t-il jamais à se séparer de vous ?...

ZIRPHÉE.

Phanor est trop généreux pour attenter à notre liberté.

PHÉDIME.

Pour moi, je me trouve bien ici, et je suis fort tentée d'y rester.

ZIRPHÉE.

Quoi ! Phédime, sans moi ?

PHÉDIME.

Je resterais pour consoler Phanor.

ZIRPHÉE.

Le consoler ?...

PHÉDIME.

Je suis sensible, il est reconnaissant : mon amitié le dédommagerait de votre ingratitude; de cette manière, ma chère Zirphée, je réparerais vos torts ; ainsi ne vous contraignez point avec lui,

ZIRPHÉE.

Que nos caractères, Phédime, sont différents ! Tout est pour vous un sujet de plaisanterie.

PHÉDIME.

Mais point du tout, je ne plaisante pas.

ZIRPHÉE.

Je l'avais cru... Rompons cet entretien...

À part.

Je ne sais pourquoi je me sens d'une humeur !...

PHÉDIME.

Vous tombez dans la mélancolie.

ZIRPHÉE.

Il est vrai.

PHÉDIME.

Voulez-vous être seule ?

ZIRPHÉE.

Mais... Comme vous voudrez...

PHÉDIME.

Adieu, Zirphée ; à ce soir.

ZIRPHÉE.

Où allez-vous donc ?

PHÉDIME.

Moi, je ne rêve point, et j'aime à causer... Je vais chercher Phanor.

ZIRPHÉE.

À la bonne heure... Mais je me flatte que vous voudrez bien ne pas lui faire part de notre entretien.

PHÉDIME.

Je suis discrète... Je vous promets de ne pas lui parler de vous.

ZIRPHÉE.

C'est tout ce que je désire... Alors que lui direz-vous ?...

PHÉDIME.

Vous êtes bien curieuse.

ZIRPHÉE.

Est-ce donc un mystère ?

PHÉDIME.

Peut-être...

ZIRPHÉE.

Je n'ai nulle envie de le pénétrer, je vous assure'.

PHÉDIME.

En ce cas je me tairai.

ZIRPHÉE, à part.

Je n'y puis plus tenir !...

PHÉDIME.

Adieu, Zirphée ; quand votre rêverie sera passée, vous me rappellerez...

À part.

Allons chercher Phanor, et lui donner des conseils salutaires.

Elle sort.

SCÈNE II.

ZIRPHÉE, seule, après un moment de silence.

J'allais éclater, je suis charmée qu'elle soit partie... Est-ce bien Phédime, cette amie si tendre que j'ai toujours vue prête à me tout sacrifier ? Quel changement subit s'est opéré en elle ? Il semble qu'elle préfère Phanor... Je me sens accablée...

Elle s'assied.

Une affreuse amertume remplit mon coeur ; je ne puis démêler moi-même ce qui s'y passe... Oui, je quitterai ce palais... Que Phédime y reste sans moi... Demain, aujourd'hui peut-être, je m'en éloigne pour jamais. Phédime consolera Phanor ; ils m'oublieront l'un et l'autre, et du moins je serai la seule à plaindre... Ah ! Je méritais une autre destinée, d'autres amis ! J'ai connu le malheur, mais je n'ai jamais autant souffert. On vient... Ciel ! C'est Phanor !...

Elle tombe sur un siége.

SCÈNE III.
Phanor, Zirphée.

PHANOR, à part.

Suivons les conseils de Phédime; voyons ce que peut la pitié sur un coeur aussi sensible.

Il fait quelques pas et s'arrête.

Zirphée, me permettez-vous d'approcher ?

ZIRPHÉE, se levant.

Oui, Phanor, venez... Je voudrais vous parler un moment.

PHANOR.

Qu'avez-vous à me dire ? Qu'ordonnez-vous?

ZIRPHÉE.

À part.

Je ne sais que lui répondre; je me sensinterdite.

Haut.

Phanor, je crains de vous affliger ; je n'ose vous faire une question.

PHANOR.

Que ne puis-je deviner ce que vous souhaitez, Zirphée ! Vos désirs seraient prévenus.

ZIRPHÉE.

La reconnaissance la plus vraie m'attache à vous... pourtant je ne puis vous promettre de rester à jamais dans ce palais... Phanor, me laisseriez-vous la liberté de le quitter ?

PHANOR.

Je vous entends, et je ne me plains pas de la rigueur de mon sort. Ce palais est un asile ouvert à tous les malheureux, et non une prison ; vous y êtes libre, il ne tient qu'à vous d'y régner ; je suis ici un infortuné soumis à vos lois, prêt à m'exiler pour vous plaire ; rendez donc justice à mes sentiments, et ne voyez en moi ni un tyran ni un ravisseur.

ZIRPHÉE.

Vous, un tyran ! Phanor, croyez-vous que j'aie douté un moment de votre générosité ? Je puis n'être pas d'accord avec moi-même, je puis être inconséquente, bizarre ; mais, injuste envers vous, jamais !

PHANOR.

Connaissez donc mon âme tout entière : je n'ignore point l'effet que doit produire ma présence, quel obstacle invincible une affreuse difformité oppose au bonheur de ma vie ; je n'ai jamais eu l'espoir insensé de vous plaire, de vous engager à unir votre sort au mien ; j'ai gagné votre estime, c'en est assez. Après avoir obtenu le seul bien auquel il me fût permis de prétendre, je dois m'oublier, et ne plus m'occuper que de vous.

ZIRPHÉE.

Vous m'effrayez... Où tend ce discours ?... Phanor, quel est votre dessein ?

PHANOR.

De vous rendre maîtresse absolue de votre destinée, de vous affranchir pour jamais de tout ce qui peut vous contraindre ou vous déplaire. Recevez cette boîte : elle renferme un anneau précieux ; en le portant vous vous trouverez transportée dans le lieu où vous désirerez être ; et là, par le pouvoir de ce même anneau, tout ce que vous souhaiterez se réalisera : des palais, des jardins, tout ce que l'art et la nature offrent de plus beau...

ZIRPHÉE.

Reprenez vos dons, et daignez me souffrir où vous êtes.

PHANOR.

Ne méprisez point ce dernier hommage du malheureux Phanor ; adieu, Zirphée, pensez quelquefois à moi. Adieu !

Il sort.

ZIRPHÉE, seule.

Arrêtez, arrêtez... Phanor ! Phanor !... En vain je l'appelle... Ô ciel ! Une terreur secrète glace mes sens... Son dernier hommage... Que signifient ces mots mystérieux ? Que voulait-il dire ? Je frémis... des idées confuses troublent mon imagination... Cette boîte qu'il m'a laissée me donnera peut-être quelque éclaircissement... je n'ose l'ouvrir.

Elle la pose sur une table.

Ah ! Courons... Phanor seul peut me tirer du trouble affreux où je suis.

SCÈNE IV.
Phédime, Zirphée.

PHÉDIME.

Où courez-vous, Zirphée ?

ZIRPHÉE.

Chère Phédime, avez-vous vu Phanor ?

PHÉDIME.

Je le quitte à l'instant.

ZIRPHÉE.

Eh bien ?...

PHÉDIME.

Je savais le don qu'il devait vous faire, et je venais vous demander à quel usage vous le destinez, lorsque je rencontre Phanor éperdu, hors de lui ; effrayée de son air égaré, je veux en connaître la cause... Mais il reste sourd à mes questions, et il est sorti de ce palais en me disant un douloureux adieu.

ZIRPHÉE.

Qu'entends-je, juste ciel !... Il a quitté ce palais ?... Où est-il ?

PHÉDIME.

Comment le savoir ?...

ZIRPHÉE.

Il me vient une idée... Avec l'anneau qu'il m'a laissé, je puis me transporter aux lieux qu'il habite. C'est là que je veux être.

Elle prend la boite, elle l'ouvre.

Voici l'anneau... Que vois-je ? Un billet...

PHÉDIME.

Ce billet nous instruira de sa destinée.

ZIRPHÉE.

Ah ! Je tremble...

PHÉDIME.

Lisez, lisez...

ZIRPHÉE.

Hélas ! Que vais-je apprendre ?

Elle lit tout haut.

« Je veux vous affranchir d'un objet odieux ; convaincu que ma présence vous est importune, et que je ne puis supporter la vie loin de vous, j'y renonce sans peine. Adieu, Zirphée ; recevez l'éternel adieu du fidèle et tendre Phanor. »

Zirphée, après avoir lu :

Je me meurs...

Elle tombe évanouie dans les bras de Phédime.

PHÉDIME.

Ô ciel !... Zirphée, Zirphée !

ZIRPHÉE.

Il n'est plus... Laissez-moi, Phédime, vos soins sont inutiles. La vie m'est insupportable... Ô Phanor ! J'ai creusé ta tombe et la mienne. La malheureuse Zirphée te suivra de près. Oui, Phanor, je t'aimais... Je le sens, je ne puis exister sans toi.

On entend un crescendo derrière le théâtre.

Qu'entends-je ?

La musique continue.

Le théâtre change ; Phanor parait dans le fond, assis sur un trône ; son visage a repris ses premiers traits.)

ZIRPHÉE.

Où suis-je ? En croirais-je mes yeux ?

SCÈNE V.
Zirphée, Phédime, Phanor.

PHANOR, accourant, se précipite aux pieds de Zirphée.

Zirphée, ma chère Zirphée, reconnaissez Phanor à l'excès de sa tendresse.

ZIRPHÉE.

Phanor !.. Ô ciel!

PHANOR.

L'oracle est accompli, je reprends ma première forme... Et c'est Zirphée qui me rend au bonheur.

ZIRPHÉE.

Phanor, qu'il me sera doux de vous consacrer ma vie !

PHÉDIME.

Quel jour fortuné !

ZIRPHÉE.

Ma chère Phédime ! En partageant notre félicité, vous l'augmentez encore.

PHANOR.

Et moi, que ne lui dois-je pas ?

PHÉDIME.

Soyez toujours heureux, et mes voeux seront remplis. Ne nous plaignons jamais du sort ; souvenons-nous que la bonté, la bienfaisance sont les plus sûrs moyens de nous faire aimer.

 


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