BRADAMANTE

TRAGI-COMÉDIE

M. D. LXXXII.

GARNIER


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 29/12/2020 à 07:52:08.


À Monseigneur de Cheverny, chancelier de France

Je ne vous présente pas ces vers, Monseigneur, pour en penser honorer votre illustre nom ; car, au contraire, je prétends les autoriser de lui : estimant que ce leur serait une honte de se vanter avoir été né sous votre siècle, et ne pouvoir testifier aux races à venir (si d'aventure ils peuvent donner jusques là) qu'ils aient onques été connus et gratifiés de vous, qui, souverain directeur de la justice de France, ne dédaignez au milieu de tant d'affaires de poix (dont votre esprit capable de toutes choses grandes est journellement chargé) de recueillir de bon oeil et favoriser ceux qui se vont avouant d'Apollon. Et c'est pourquoi je vous puis ici véritablement protester que si vos vertus fussent moindres, votre qualité plus basse, et qu'il n'y eût eu telle moisson et fertilité d'excellents poètes auprès de vous, plus dignes que moi pour appliquer leur industrieux labeur à si honorable sujet, je m'y fusse offert en toute allégresse et assurance. Mais comme ce n'est ma particulière profession, et que je me suis déjà depuis tant d'années retiré de la hantise et communication des muses, éloigné de leur saint Parnasse, aussi ne me sentai-je avoir que bien petite part en leurs grâces, et telle que je n'ai occasion de m'en beaucoup prévaloir. Si est-ce que pour le respect, obéissance et service que je vous dois, comme au principal chef de notre vacation judiciaire, et auquel notre roi entre autres choses a de tout temps commis la balance de sa Justice, je ne semblerai faillir par une trop sotte présomption et téméraire outrecuidance, si, tel et si peu que je suis, je m'offre et consacre aussi dévotieusement à vous que si j'étais de plus grande estime et valeur : m'assurant que votre débonnaireté ne me refusera, bien que du tout inutile, en cette humble soumission, ains sera d'autant plus incitée à me vouloir continuer son ancienne bienveillance.

Votre très affectionné serviteur,

R. Garnier.


Argument de la tragi-comédie de Bradamante

Après que les Sarrasins furent rompus et chassés devant Paris, Roger, embarqué avec autres princes restés de l'armée, est surpris de tourmente en la mer d'Afrique. Les hommes et vaisseaux abîmés, il se sauve à nage sur un rocher, auquel habitait un vieil ermite, qui l'avertit de son salut, et lui fait reconnaître Jésus-Christ. Roland, Olivier et Sobrin y arrivent avec Renaut au retour du conflit de Lipaduse : réjouis de la rencontre de Roger et de sa conversion à notre foi, ils accordent mariage entre lui et Bradamante, laquelle il aimait par mutuelle affection. Et tous ensemble abordés en France, s'acheminent à la Cour, où ils trouvent les ambassadeurs de Constantin, Empereur de Grèce, envoyez pour négocier le mariage de Bradamante et de Léon, son fils, que le père et la mère désiraient avoir pour gendre. Et, pour ce, ne voulaient point ouïr parler de Roger, simple chevalier. De quoi démesurément indigné et enflambé de colère contre Léon et son père, comme étant cause de son mépris, part secrètement de la Cour au d29u même de sa soeur Marphize très belliqueuse demoiselle : et afin de n'être connu, change le blason de ses armes, et sur son écu fait peindre une licorne blanche. Il se délibère donner jusques en Grèce pour tuer Léon, et dépouiller Constantin de son empire, tant afin de s'ôter cet empêchement là que pour se rendre plus respectable vers Aymon, étant qualifié du nom d'Empereur. Il arrive à Belgrade sur le point que les armées des Grecs et des Bulgares s'allaient choquer. Et voyant que, des le commencement de la charge, le roi Vatran mort, ses gens étaient rompus, et chaudement poursuivis par les Grecs, il se met à donner dedans leurs troupes de toute sa puissance. Il en fait trébucher un grand nombre, et entre autre le neveu de l'empereur. Ce qui fait prendre coeur aux Bulgares, qui sous la faveur de cet inconnu repoussent bravement leurs ennemis, avec grande occision. Retournez de la chasse, le prient unanimement d'être leur Roi : ce qu'il refuse, et passe outre en intention d'exécuter son dessein. Il arrive dès le soir à Novengrade, où reconnu et découvert au gouverneur, il est pris et dévalé en une basse fosse, et y est retenu quelque temps, attendant son exécution de mort. Léon qui l'avait vu avec admiration combattre son armée et faire tant de beaux faits d'armes, entendant qu'on le voulait faire mourir, ému de pitié, se résout de le sauver. Et à cette fin s'étant fait secrètement introduire de nuit en prison, il l'en retire et le mène en son logis. Mais incontinent après, ayant entendu, avoir été publié par toutes les terres de l'empire d'Occident que quiconque voudrait épouser Bradamante devait la conquérir à force d'armes, combattant avec elle pair-à-pair, s'avisa de mettre en jeu son chevalier. Et de fait le supplia de vouloir pour lui et sous ses armes entrer contre elle en combat, s'assurant de la vaincre par sa vertu. Ce que Roger ne lui osa refuser, pour les fraîches obligations qu'il avait sur lui. Sur cette fiance ils s'acheminent en France, où Léon se présente à Charlemagne, qui fait trouver Bradamante. Elle, pour se développer des importunes poursuites des ambassadeurs de Léon, s'était auparavant avisée d'impétrer de l'empereur cette déclaration : présumant que Léon ni autre Seigneur chrétien, fors Roger seul, ne la pourrait conquérir. Roger, contraint par la force de ses promesses, entre en lice avec extrême regret, couvert des armes impériales, comme s'il eût été Léon. Il combat et surmonte Bradamante, puis se retire saisi de merveilleuse tristesse. Il monte sur son cheval et entre au fond d'un bois pour s'y confiner. Léon d'autre part joyeux de sa victoire, va demander Bradamante à Charlemagne, laquelle se trouvait en une extrême anxiété et perturbation d'esprit. Marphise maintient qu'elle avait promis mariage à son frère Roger, et qu'elle ne pouvait avoir Léon : que s'il y prétendait droit, qu'il fallait qu'il se battît avec son frère, et que le victorieux l'aurait sans contredit. Léon appuyé sur la valeur de son chevalier, accepte le parti. Mais retourné au logis, il entend qu'il s'en est allé : dont infiniment déplaisant, et en merveilleuse perplexité à cause de sa promesse, se met avec ses gens à le chercher. Il le trouve dans ce bois, faisant de pitoyables regrets, pour son infortune. Léon le prie de lui découvrir l'occasion de son mal. Il se déclare être Roger, et s'être exprès acheminé de la Cour pour le tuer : qu'il est résolu de ne vivre plus, après s'être à son occasion privé de sa maîtresse. Lui étonné de cette nouvelle, le console, lui remet et résigne sa dame, et promet se déporter de la poursuivre. Et par ce moyen il le ramène et le présente à l'Empereur, auquel il fait ce discours en présence des Princes et Seigneurs qui en sont fort réjouis. À l'instant arrivent les Ambassadeurs de Bulgarie qui racontent à Roger que le pays l'a élu pour roi, et le prient d'en vouloir approuver l'élection et aller recevoir la couronne. Ce que entendant Aymon et Beatrix lui accordent très volontiers le mariage de leur fille : laquelle avertie de cet heureux et inespéré succès, en reçoit une indicible allégresse. Charlemagne baille sa fille Eléonor à Léon, et le fait son gendre. Ce sujet est fort amplement discouru par l'Arioste depuis le quarante-troisième chant jusqu'à la fin de son livre ; fors pour le regard de la fin, ajoutée par l'auteur.

Et par ce qu'il n'y a point de Choeurs, comme aux Tragédies précédentes, pour la distinction des actes : Celui qui voudrait faire représenter cette Bradamante, sera s'il lui plaît averti d'user d'entremets, et les interposer entre les actes pour ne les confondre, et ne mettre en continuation de propos ce qui requiert quelque distance de temps.


Entreparleurs

CHARLEMAGNE.

ROGER.

NYMES, Duc de Bavière.

HIPPALQUE.

AYMON.

LA MONTAGNE.

BEATRIX.

MARPHISE.

RENAUD.

BASILE, Duc d'Athenes.

LA ROQUE.

Les Ambassadeurs de Bulgarie.

BRADAMANTE.

LÉON.

MELISSE.


ACTE I

SCÈNE I.

CHARLEMAGNE.

Les sceptres des grands rois viennent du Dieu suprême

C'est lui qui ceint nos chefs d'un royal diadème,

Qui nous fait quand il veut régner sur l'Univers,

Et quand il veut fait choir notre empire à l'envers.

5   Tout dépend de sa main, tout de sa main procède.

Nous n'avons rien de nous, c'est lui qui tout possède,

Monarque universel, et ses commandements

Font les sphères mouvoir et tous les éléments.

Il a mis sur mon chef la Françoise couronne ;

10   Il a fait que ma voix toute la terre étonne,

Et que l'Aigle Romain perche en mes étendards,

Guide des escadrons de mes vaillants soudards.

L'Italie m'obéit, la superbe Allemagne,

Et les Rois reculés de l'ondeuse Bretagne.

15   Ma courageuse France est pleine de guerriers,

Dont les faits ont acquis mille et mille lauriers,

Renommez par le monde autant qu'un preux Achille :

La Grèce n'en eut qu'un, et j'en ai plus de mille.

Quel Mars fut onc pareil en force et en renom,

20   Quelque dieu qu'il peut être, à la race d'Aymon ?

À Roland l'invincible, à qui Dieu favorable

Naissant a composé le corps invulnérable ?

Quel est un Olivier, un Griffon, Aquilant ?

Combien est un Astolphe et un Ogier vaillant ?

25   Un Huon, un Marbrin, et mille autres encore

Aux armes indompté, dont ma France s'honore,

Comme d'astres luisants en une épaisse nuit,

Quand le Soleil doré dessous les ondes luit ?

C'est toi moteur du ciel, qui la force leur donnes,

30   Pour être de ta loi les solides colonnes.

C'est toi qui fais florir ces braves Paladins,

Pour sous ton étendard rompre les Sarasins,

Ennemis de ton nom, pour l'Eglise défendre,

Qu'ils veulent par le fer mahumétique rendre.  [ 1 Mahumétique : i.e. mahométique, de Mahomet le prophète de l'Islam.]

35   Ils ont dompté l'Asie et l'Afrique, courants

De rivage en rivage, ainsi que gros torrents

Qui tombent en avril des neigeuses montagnes,

Et passent en bruyant à travers les campagnes,

Rompent tout, faussent tout, arrachent les ormeaux,

40   Entraînent les bergers, leurs cases et troupeaux.

Ainsi ces mécréants débordés de leur terre,

Ont couru, fourragé comme un trait de tonnerre

La blatière Libye, et l'Asie, où les yeux  [ 2 Blatière : Marchande de blé, de céréales. [L]]

Du soleil sont fichés en remontant aux cieux.

45   Ils avaient traversé les ondes Herculides,

Et chassé Jésus-Christ des terres Ibérides ;

Si que le riche Tage, au beau sable doré,

Voyait au lieu de lui Belzébuth adoré.  [ 3 Belzébuth : Démon de la Bible, il est le prince des démons.]

Ô Dieu, notre vrai Dieu, qu'il fallut que nos pères

50   Eussent bien attisé tes dormantes colères,

T'eussent bien irrité d'exécrables forfaits,

Pour montrer de ta main de si sanglants effets,

Pour nous assujettir à cette gent païenne,

Et souffrir profaner ton Église chrétienne,

55   Pour qui en corps mortel du ciel tu descendis,

Et lavant nos méfaits, ton sang tu répandis !

Toi, Dieu de l'univers, dont la dextre divine

A bâti, a formé cette ronde machine,

Sans forme et sans matière, et sans objet aucun.

60   Sans outils, sans secours que de toi, qui n'es qu'un.

Ils ne furent contents d'asservir les Espagnes,

Mais des hauts Pyrénées franchirent les montagnes,

Et en tourbe innombrable ouvrirent les détroits

Des grands rochers moussus qui s'élèvent si droits.

65   Ils descendent au bord où la vite Garonne

Courant dans l'Océan en ses vagues bourdonne,

Et, jurez ennemis, font exécrable voeu

De faire tout passer par le glaive et le feu.

Celui pourrait nombrer les célestes lumières,

70   Les raisins de l'automne, et les fleurs printanières,

Qui aurait peu compter les escadrons aguerris,  [ 4 Scadron : escadron.]

Qui avec Agramant vinrent devant Paris.

Ils couvraient de leurs rangs la poudroyante plaine.

Leurs chevaux épuisaient les claires eaux de Seine.

75   L'air résonnait de cris, les bataillons pressés

Mouvaient de toutes parts de piques hérissez.

Le troupeau baptisé, tapi dedans la ville,

Ainsi que de moutons une bande imbécile,

Retirée en un parc de trois loups assailli,

80   Soupirait vers le ciel d'un courage failli.

C'était fait de la France, et de toute l'Europe ;

Nous étions le butin de l'infidèle troupe ;

La sainte loi de Christ délaissait l'Univers,

Si Dieu n'eut dessus nous ses yeux de grâce ouverts,

85   Et pitoyable père en notre mal extrême,

N'eut à notre secours levé sa main suprême.

Comme une mère tendre à son enfant petit,

Après l'avoir tancé pour quelque sien délit,

Le voyant larmoyer de pitié se transporte,

90   Le baise, le mignarde, et son deuil réconforte,

Ainsi son peuple ayant notre Dieu châtié

De ses nombreux méfaits, il en a prit pitié :

À regardé ses pleurs au milieu de son ire.

Et piteux n'a voulu le voir ainsi détruire.

95   Il a levé le bras de foudres rougissant,

A froncé le sourcil ; le courroux palissant

A son coeur embrasé, la fureur indomptée

Lui est soudainement dans les naseaux montée ;

Il a noirci le ciel de nuages espois,  [ 5 Espois : Terme de vénerie. Cors qui sont au sommet de la tête du cerf. [L]]

100   Et comme un tourbillon a desserré sa voix.

L'Océan en frémit, la terre en trembla toute,

Et du ciel étonné branla l'horrible voûte ;

Au coeur des ennemis la frayeur descendit ;

L'allégresse et la force aux nôtres il rendit.

105   L'Angleterre s'arma, l'Écossaise jeunesse

Au sang nous ralluma l'antique hardiesse.

Renaud, ains notre Hector, conducteur du secours,  [ 6 Ains : mais.]

Les fit en grand carnage abandonner nos tours.

Ils se mirent en route, et la campagne verte

110   Se voit incontinent de sang païen couverte.

Ils ont quitté la France, et cuidant par les flots  [ 7 Cuidant : Se cuider, Se pavaner, faire l'outrecuidant. ]

Tromper la main de Dieu qui fondait sur leur dos,

Ont été dévorez des ondes aboyantes,

Si que rien n'est resté de ces troupes méchantes.

115   Marsille dans l'Espagne a retiré son camp ;

Mais Agramant, Sobrin et le roi Sérican,

Reliques du naufrage, ayant appris la perte

De l'Empire Africain et le sac de Bizerte,

Ont dedans Lipaduse attiré par défis

120   Olivier et Roland, qui les ont déconfis.

Or il faut louer Dieu de si belle victoire,

Et à sa seule grâce en adresser la gloire.

SCÈNE II.
Charlemagne, Nymes.

CHARLEMAGNE.

Nous contenterons-nous de les vaincre à demi ?

NYMES.

Ne vous suffit-il pas de chasser l'ennemi ?

CHARLEMAGNE.

125   Ce ne m'est pas assez de défendre ma terre.

NYMES.

Que demandez-vous plus que d'achever la guerre ?

CHARLEMAGNE.

Un empereur Romain ne se peut dire avoir

Pour chasser un Barbare assez fait de devoir

Qui pourra retourner avec nouvelle force.

NYMES.

130   Son malheureux succès ne lui sert pas d'amorce

Pour franchir derechef les rochers Pyrénées,  [ 8 Derechef : une seconde fois. [F]]

Et repiller encor nos champs abandonnés.

CHARLEMAGNE.

Agramant est occis, le roi de Barbarie,

Gradasse et Mandricart, honneur de Tartarie.

135   Roger a délaissé sa détestable loi,

Comme sa soeur Marphise, et Sobrin, le bon Roi.

Mais le fier Rodomont, Ferragus et Marcille,

Valeureux combattants, et mille autres, et mille

Que l'Espagne et l'Afrique ont nourris, ne sont pas

140   Semence de grands maux, trébuchés au trépas.

NYMES.

Ils sont assez puissants pour leurs terres défendre,

Mais non pas pour oser contre vous entreprendre,

Pour la France assaillir, mère des Chevaliers,

Mère des bons soudards, qu'elle enfante à milliers.

CHARLEMAGNE.

145   Nous avons vu sur nous l'Espagne et la Libye,

Mais non les étendards de l'ardente Arabie,

Non les Soldats d'Egypte, et les rois mécréants

Qui foulent les sablons des bords Cyrénéans.

NYMES.

Ceux-là, trop éloignez de nos chrétiennes terres,

150   Ne viendront pas ici nous rallumer des guerres.

Laissez leur lamenter leur funèbre accident,

Et votre âge en plaisirs ébatés ce pendant.  [ 9 Ébatté : probablement part. passé. vieilli Ebattre ]

Il nous faut rebâtir nos églises rompues,

Où se sont par sur tout leurs cruautés repues,

155   Rebâtir nos cités de murailles et tours,

Repeupler de paysans nos villages et bourgs.

Il vous faut rappeler les vertus exilées,

Et les faire honorer, les ayant rappelées.

CHARLEMAGNE.

Nos peuples sont beaucoup par la guerre éclaircis,

160   Mais les vices au lieu sont beaucoup épaissis.

NYMES.

C'est l'office d'un Roi d'en purger sa contrée.

Inutile est la Paix sans sa compagne Astrée.

Vous devez en repos vos peuples maintenir,

Et de sévères lois leurs offenses punir.

CHARLEMAGNE.

165   Je veux récompenser un chacun de ses peines,

Étrangers, citoyens, soldats et Capitaines,

Bradamante et Roger sous un amour égal

Conjoindre ensemblement d'un lien conjugal.  [ 10 Ensemblement : Terme vieilli. En même temps, de la même façon. [L]]

NYMES.

Aymon ne le veut pas, préférant l'alliance

170   De Léon héritier des sceptres de Byzance.

CHARLEMAGNE.

Mais si de la combattre il n'avait le pouvoir,

Selon mon ordonnance il ne saurait l'avoir.

NYMES.

Donc comme il fallait vaincre à la course Atalante,

Il faut qu'on puisse vaincre au combat Bradamante.

ACTE II

SCÈNE I.
Aymon, Béatrix.

AYMON.

175   Le parti me plait fort.

BEATRIX.

  Aussi fait-il à moi.

AYMON.

J'en suis tout transporté

BEATRIX.

Si suis-je par ma foi.

AYMON.

Ce que je prise plus en si belle alliance,

C'est qu'il ne faudra point débourser de finance.

Il ne demande rien.

BEATRIX.

Il est trop grand seigneur.

180   Qu'a besoin de nos biens le fils d'un Empereur ?

AYMON.

Ce nous est toutefois un notable avantage

De ne bailler un sou pour elle en mariage,

Mêmement aujourd'hui qu'il n'y a point d'amour,

Et qu'on ne fait sinon aux richesses la cour.

185   La grâce, la beauté, la vertu, le lignage

Ne sont non plus prisés qu'une pomme sauvage.

On ne veut que l'argent : un mariage est saint,

Est sortable et bien fait quand l'argent on étreint.

Ô malheureux poison !

BEATRIX.

Et qu'y sauriez vous faire ?

190   Faut-il que pour cela vous mettiez en colère ?

C'est le temps du jourd'hui.

AYMON.

C'est un siècle maudit.

BEATRIX.

Mais c'est un siècle d'or, comme le monde vit.

On a tout, on fait tout pour ce métal étrange ;

On est homme de bien, on mérite louange ;

195   On a des dignités, des charges, des états ;

Au contraire, sans lui de nous on ne fait cas.

AYMON.

Il est vrai : mais j'ai vu au temps de ma jeunesse

Qu'on ne se gênait tant qu'on fait pour la richesse.

Alors, vraiment alors, on ne prisait sinon

200   Ceux qui s'étaient acquis un vertueux renom,

Qui étaient généreux, qui montraient leur vaillance

À combattre à l'épée, à combattre à la lance.

On n'était de richesse, ains de l'honneur épris.

Ceux qui se mariaient ne regardaient au prix.

BEATRIX.

205   Le bon temps que c'était!

AYMON.

  Léon le représente,

Qui pour la seule amour recherche Bradamante.

BEATRIX.

Voire, mais j'ai grand peur qu'elle ne l'aime pas.

AYMON.

Pourquoi ? Qui la mouvrait ? Est-il de lieu trop bas ?  [ 11 Mouver : Dans le langage provincial et populaire, remuer, bouger. [L]]

N'est-il jeune et gaillard ? n'est-il beau personnage ?

210   Il faut qu'il soit vaillant et d'un brave courage,

Aux combats résolu, d'être avecque danger

Venu du bord Grégeois sur ce bord étranger,

Ne craignant d'éprouver son adresse guerrière

Avecques Bradamante aux armes singulière.

BEATRIX.

215   Il est vrai : mais pourtant ne savez-vous pas bien

Que Roger est son âme, et sa vie et son bien ?

Qu'elle n'aime que lui, que pour n'être contrainte

D'être par mariage à un autre conjointe,

Elle a fait tout exprès par le monde savoir

220   Que quiconque voudra pour épouse l'avoir

Doit la combattre armée : estimant qu'il n'est homme

Dans l'Empire de Grèce et l'Empire de Rome,

Fors son vaillant Roger, qui ne doive mourir,

Si avecques le fer il veut conquérir ?

225   Or j'aurais grand douleur que ce généreux Prince

Venu pour son amour de lointaine province,

Sa vie aventurât, ses forces ne sachant,

En la voulant combattre avec le fer tranchant :

Qu'au lieu d'une maîtresse il trouvât la mort dure,

230   Et que son lit nopçal fut une sépulture.  [ 12 Nopçal : nuptial.]

Ce serait grand pitié !

AYMON.

Je ne veux point cela.

BEATRIX.

Il ne saurait l'avoir sans cette épreuve-là.

AYMON.

Pourquoi ne saurait-il ? Ne le puis-je pas faire ?

BEATRIX.

Non, pour ce que du Roi l'ordonnance est contraire.

AYMON.

235   Le Roi ne l'entend pas, je l'irai supplier

De révoquer la loi qu'il a fait publier.

BEATRIX.

C'est chose malaisée ; un prince ne viole

Les édits qu'il a faits ; il maintient sa parole.

Voire en chose publique, et qui est de grand poids.

240   Mais en chose privée, on change quelquefois.

Charles lui a permis ce combat dommageable,

Estimant pour le sûr que je l'eusse agréable.

Autrement ne l'eût fait, sachant bien le pouvoir

Que dessus ses enfants un père doit avoir.

BEATRIX.

245   Encore, mon ami, faudrait premier entendre

Si le parti lui plait, que de rien entreprendre :

Car je crains que Roger soit en son coeur encré.

AYMON.

Veut-elle ce Roger avoir contre mon gré ?

BEATRIX.

Je pense que nenni ; elle est trop bien nourrie.

AYMON.

250   Si elle l'avait fait ?

BEATRIX.

  J'en serais bien marrie.

AYMON.

Il lui faut des amours ; il lui faut des mignons ;  [ 13 Mignon : Favori. [L]]

Il faut qu'à ses plaisirs nos vouloirs contraignons.

Quel abus, quel désordre ! Ha !

BEATRIX.

Et qu'y sauriez-vous faire ?

C'est jeunesse.

AYMON.

C'est mon [...] : un âge volontaire.

BEATRIX.

255   Si ne devons-nous pas contraindre son désir.

AYMON.

Si ne doit-elle pas en faire son plaisir.

BEATRIX.

La voudriez-vous forcer en un si libre affaire ?

AYMON.

Elle doit approuver ce qui plaît à son père.

BEATRIX.

L'amour ne se gouverne à l'appétit d'autrui.

AYMON.

260   L'on ne peut gouverner les enfants d'aujourdhui.

BEATRIX.

S'il n'y a de l'amour, ils n'auront point de joie.

AYMON.

L'amour sous le devoir des mariages ploie.

BEATRIX.

Rien n'y est si requis que leur contentement.

AYMON.

Rien n'y est si requis que mon consentement.

BEATRIX.

265   Je ne veux contester : mais pourtant, je puis dire

Que trop vous ne devez son amour contredire.

J'aimerois mieux qu'elle eût un simple chevalier

Qui fût selon son coeur, que de la marier

Contrainte à ce monarque, encor qu'en sa puissance

270   Il eut l'empire Grec et l'empire de France.

Je vais parler à elle, et ferai, si je puis,

Qu'elle me tirera des peines où je suis,

Se dépêtrant le coeur des lacs d'une amour folle,  [ 14 Lacs : lacets, liens.]

Pour libre aimer Léon, que son amour affole.

275   Dieu me soit favorable, et me fasse tant d'heur

Que je la puisse induire à changer son ardeur !

Mais, las ! Vois-la mon fils, honneur de notre race,

L'invincible Renaud, des guerriers l'outrepasse !

Il va trouver Aymon : las ! Pauvrette, je crains

280   Qu'il ait autre dessein que ne sont nos desseins.

Il aime ce Roger. Que maudite soit l'heure,

Avolé, que tu vis cette belle demeure :  [ 15 Avoler : Se répandre. [DMF]]

Je serais trop heureuse, et ores le Soleil

Ne verrait rien qui fut à mon aise pareil,

285   Sans toi, sans toi, Roger, qui fraudes mon attente,  [ 16 Frauder : Frustrer par quelque fraude. [L] ]

Privant du sceptre Grec ma fille Bradamante.

SCÈNE II.
Renaud, Aymon, Laroque.

RENAUD.

Quoi ? Monsieur, voulez-vous forcer une amitié ?

Êtes-vous maintenant un père sans pitié,

Qui veuillez Bradamante, une fille si chère,

290   Bannir loin de vos yeux, et des yeux de sa mère,

Pour malgré son vouloir, qu'elle ne peut changer,

La donner pour épouse à ce prince étranger ?

Elle ne l'aime point, et qu'y voudriez-vous faire ?

Vous savez que l'amour est toujours volontaire.

295   Il ne se peut forcer ; c'est une affection

Qui ne se dompte point sinon par fiction.

Le coeur toujours demeure en sa libre franchise,

Mais le front et la voix bien souvent le déguise.

Ne la contraignez point ; vous seriez à jamais

300   Fâché de lui voir faire un ménage mauvais.

AYMON.

Qui te fait si hardi de me venir reprendre ?

Penses-tu que de toi je veuille conseil prendre ?

De quoi t'empêches-tu ? Me viens-tu raisonner ?

Et quoi ? Qui t'a si bien appris à sermonner ?

305   Ô le brave cerveau !

RENAUD.

  Ce que je viens de dire

N'est pas pour vous prêcher ni pour vous contredire.

AYMON.

Pourquoi donc ? Qui te meut ?

RENAUD.

C'est pour vous déclarer

Ce que probablement vous pouvez ignorer.

AYMON.

Et quoi ?

RENAUD.

Que Bradamante ailleurs a sa pensée.

AYMON.

310   Cela ne rompra pas ma promesse passée.

RENAUD.

Quoi ? L'avez-vous promise ?

AYMON.

Oui bien.

RENAUD.

Sans son vouloir ?

Et s'il est autre ?

AYMON.

Et puis, le mien doit prévaloir :

Je connais mieux son bien que non pas elle-même.

RENAUD.

Lui voulez-vous bailler un mari qu'elle n'aime ?

AYMON.

315   Pourquoi n'aimerait-elle un fils d'un Empereur,

Qui est jeune et dispost, qui a de la valeur,

Qui est beau, qui est sage, et qui modeste égale

Notre qualité basse à sa grandeur royale ?

Depuis la froide Thrace, étendue en désert,

320   Il a tant traversé de terres et de mers

Pour avoir son amour, qui pas ne le mérite,

Et qu'il soit moqué d'elle après telle poursuite ?

Qu'elle ne l'aime point ? Qu'elle n'en fasse cas,

Non plus que s'il était issu d'un peuple bas ?

325   Elle est par trop ingrate. Une amour avancée

Doit d'une amour pareille être récompensée.

Ô siècle dépravé ! Non, non, Renaut, dis-lui

Que je veux et me plaît qu'il l'épouse aujourd'hui

Autrement... Mais, possible, en vain je me colère,

330   Et peut être en cela ne me voudrait déplaire

Non plus qu'en autre chose ; elle a le naturel

Trop bon pour émouvoir le courroux paternel.

RENAUD.

Monsieur, mais voulez-vous que son âme contrainte

D'un lien conjugal soit à un homme étreinte,

335   Qui lui rebouche au coeur, et qu'en piteux regrets

Elle traîne ses jours sur les rivages Grecs ?

Voulez-vous que de nuit, quand le sommeil se plonge

Dans les yeux d'un chacun, que la douleur la ronge ?

Qu'en pleurs elle se baigne ? Et n'ose toutefois  [ 17 On lit bagne au lieu de baigne. le DMF suggère BAIGNE, et le verbe bagner est absent du Littré.]

340   Pour librement gémir développer sa voix ?

Que si sa longue peine en pesanteur assomme

Son âme alangourée, inaccessible au somme,  [ 18 Alangouré : Faible, affaibli, alangui. [DMF]]

Et que de ses bras gourds elle touche en dormant

Le corps de son époux, ainçois de son tourment,

345   Elle tressaille toute (ainsi qu'une bergère

Qui en son chemin trouve une noire vipère),

Que frayeur elle en ait, et retire soudain

Des membres odieux son imprudente main ?

Que quand il la tiendra chèrement embrassée,

350   Elle se pense alors d'un serpent enlacée,

Tant elle aura d'horreur d'être serve en ce point  [ 19 Serve : serf, Celui qui ne jouit pas de la liberté personnelle, esclave. [L]]

D'un importun mari qu'elle n'aimera point ?

AYMON.

L'amour toujours se trouve aux ébats d'hyménée.

RENAUD.

L'on voit de maint hymen la couche infortunée.

355   Quelle future amour pourrez-vous espérer

D'un noçage forcé ? C'est bien s'aventurer,  [ 20 Nopçage : noçage ; mariage.]

C'est bien mettre au hasard une jeune pucelle,

C'est bien, hélas ! C'est bien ne faire conte d'elle.

AYMON.

Saurait-on la placer en un plus digne lieu ?

RENAUD.

360   Léon ne lui est propre, ores qu'il fut un dieu.

AYMON.

Et que lui faut-il donc ?

RENAUD.

Un mari qui lui plaise,

Et avecque lequel elle vive à son aise.

AYMON.

Elle est bien délicate en son affection.

RENAUD.

En la vôtre on ne voit que de l'ambition.

AYMON.

365   Que tu es révérend !

RENAUD.

  J'ai plus de révérence,

Et Bradamante aussi, que vous de bienveillance.

AYMON.

Je sais mieux que vous deux quel époux il lui faut.

RENAUD.

Voire pour l'élever, pour la mettre bien haut.

J'aimerais mieux, ma soeur, que la mort violente

370   Vous eut percé le coeur d'une darde poignante,

Qu'une lance arabesque eut ouvert votre flanc

Et de votre poitrine eut épuisé le sang,

Morte sur un guéret étendue en vos armes,  [ 21 Guéret : Terre labourée et non ensemencée. [L]]

Entre les corps muets d'un millier de gendarmes,

375   Que de vos durs parents l'outrageuse rigueur

Vous forçât d'un mari qu'abhorre votre coeur.

Que fussiez-vous plutôt une fille champêtre,

Conduisant les taureaux, menant les brebis paître

Par les froideurs d'hiver, par les chaleurs d'été,

380   Roulant vos libres jours en libre pauvreté :

Vous seriez plus heureuse, et votre dure vie

De tant de passions ne serait poursuivie.

Car rien n'est si cruel que vouloir marier

Ceux qu'un semblable amour ne peut apparier.

385   Pensez-y bien, Monsieur : c'est un fait reprochable.

Vous en serez un jour devant Dieu responsable.

AYMON.

Ô le bon sermonneur ! L'Hermite du Rocher

T'a volontiers appris à me venir prêcher.

RENAUD.

Je ne vous prêche point ; mais ce dévot Hermite

390   Qui au milieu des flots sur une roche habite,

Par lequel fut Sobrin et Olivier guary,

Fut d'avis que Roger de ma soeur fut marri :

Et lors, comme si Dieu par la voix du prophète

Nous eust dit qu'il voulût cette chose être faite,

395   Nous l'approuvâmes tous, Roger s'y accorda,

Et sous cette espérance en France il aborda.

Le voudriez-vous tromper ?

AYMON.

Arrogant, plein d'audace,

Oses-tu proférer ces mots devant ma face ?

Que tu l'as accordée ? Impudent, éhonté !

RENAUD.

400   Mais cet accord est fait sous votre volonté.

AYMON.

Il ne m'en chaut : et puis, traites-tu d'alliance

Pour ma fille sans moi ? As-tu cette puissance ?

RENAUD.

Je savais qu'agréable elle aurait le parti.

AYMON.

Mais pourquoi n'en étais-je aussitôt averti ?

RENAUD.

405   Il est encore temps.

AYMON.

  Ores que j'ai promesse

Avecque Constantin, le monarque de Grèce ?

RENAUD.

Une telle promesse obliger ne vous peut,

Si ma soeur Bradamante approuver ne la veut.

AYMON.

Un enfant doit toujours obéir à son père.

RENAUD.

410   S'il va de son dommage il ne le doit pas faire.

AYMON.

Sur ses enfants un père a toute autorité.  [ 22 Vers 411 On lit ah au lieu de a]

RENAUD.

Quand leur bien il procure et leur utilité.

AYMON.

Est-il père si dur qui leur perte pourchasse ?

RENAUD.

Je crois qu'il n'en est point qui sciemment le fasse.

AYMON.

415   Qu'est-ce donc que tu dis ?

RENAUD.

  Que vous devez savoir

Le vouloir de ma soeur devant que la pourvoir.

Peut être son désir ne se conforme au vôtre :

Vous serez d'un avis qu'elle sera d'un autre,

Que son coeur languira dans les yeux d'un amant,

420   Qui en repoussera tout autre pansement,

Si bien que cet amour occupant sa poitrine.

Il ne faut qu'un second pense y prendre racine.

L'autorité d'un père, et d'un Prince, et d'un Roi

Ne saurait pervertir cette amoureuse loi.

425   Ne la forcez donc point, de peur qu'étant forcée

Un époux ait le corps, un ami la pensée :

Ce qui produit toujours un enfer de malheurs,

Plein d'angoisse et d'ennui, de soupirs et de pleurs,

Par qui votre vieil âge en sa course dernière

430   Ne verrait qu'à regret la céleste lumière,

Ennuyé de ce monde, au lieu que de vos jours

Les termes nous devons vous faire sembler courts.

Ne la gênez donc point, ains consacrez sa vie

À Roger, dont elle est et l'amante et l'amie.

AYMON.

435   Plutôt l'eau de Dordonne encontre mont ira,

Le terroir Quercinois plutôt s'applatira,

Le jour deviendra nuit, et la nuit ténébreuse

Comme un jour de soleil deviendra lumineuse,

Que Roger, ce Roger que j'abhorre sur tous,

440   Soit tant que je vivrai de Bradamante époux.

RENAUD.

Roland et Olivier maintiendront leur promesse

Les armes en la main, contre toute la Grèce.

AYMON.

Et moi je maintiendrai contre eux et contre toi

Qu'on n'a peu disposer de ma fille sans moi.

445   Non, non, je ne vous crains ; présentez-vous tous quatre ;

Je ne veux que moi seul pour vous aller combattre.

Encor que je sois vieil j'ai du coeur au dedans

Et de la force au bras.

RENAUD.

Votre force est aux dents.

AYMON.

Page, ça mon harnais, mon grand cheval de guerre.

450   Apporte-moi ma lance avec mon cimeterre.

Ha ! ha ! Par Dieu, je vous...

RENAUD.

Monsieur, vous colèrez ;

Vous en trouverez mal.

AYMON.

Corbieu, vous en mourrez.

RENAUD.

Ne vous émouvez point.

LA ROQUE.

Le bonhomme a courage.

AYMON.

Par la mort, j'en ferai si horrible carnage

455   Qu'il en sera parlé.

RENAUD.

  De quoi vous fâchez-vous ?

AYMON.

Je n'épargnerai rien.

LA ROQUE.

Il ruera de beaux coups :

Dieu me veuille garder s'il m'atteint d'aventure.

AYMON.

Je serai dans le sang jusques à la ceinture.

LA ROQUE.

Monsieur, entrons dedans : je crains que vous tombiez,

460   Vous n'êtes pas trop bien assuré sur vos pieds.

AYMON.

Ha ! Que ne suis-je au temps de ma verte jeunesse,

Quand Mambrin éprouva ma force dompteresse,

Que j'occis Clariel, dont les gestes guerriers

Se faisaient renommer entre les Chevaliers ;

465   Que le géant Almont, de qui la tête grosse

Et les membres massifs ressemblaient un colosse,

Abattu de ma main à terre tomba mort

Et ma gloire engrava dessur l'Indique bord!

Vous n'eussiez entrepris ce que vous faites ores,

470   Combien que je me sens assez robuste encores

Pour vous bien bourrasser.  [ 23 Bourrasser : malmener (canada).]

RENAUD.

Nous n'entreprendrons rien,

Et me croyez, Monsieur, que vous ne veuillez bien.

AYMON.

Vous ferez sagement : car je perdrai la vie

Plutôt que malgré moi ma fille l'on marie.

SCÈNE III.
Beatrix, Bradamante.

BEATRIX.

475   Que vous seriez heureuse ! Oncques de notre sang

Fille n'aurait tenu si honorable rang.

Allez où le soleil au matin luit au monde,

Allez où sommeilleux il se cache dans l'onde,

Allez aux champs rotis d'éternelles ardeurs,

480   Allez où les Riphez ternissent de froideurs :

Vous ne verrez grandeur vous être comparée

À l'heureuse grandeur qui vous suit préparée.

Être femme d'Auguste, et voir sous votre main

Mouvoir, obéissant, tout l'Empire Romain !

485   Marcher grande Déesse entre les tourbes viles

S'entre-étouffants de presse aux triomphes des villes

Pour voir vos majestés, recevoir de vos yeux,

Les soleils de la terre, un rayon gracieux.

Et nous, que la vieillesse à poils grisons manie,

490   Aurons d'un si grand heur la face rajeunie,

Vous voyant, notre enfant, une félicité

Qui approche bien près de la divinité.

Le jour éclairera plus luisant sur nos testes,

Le chagrin de nos ans nous tournerons en festes,

495   Et verrons dans la rue et dans les temples saints

Chacun nous applaudir de la teste et des mains.

Mon Dieu! ne laissez pas écouler, nonchalante,

Ceste félicité que le ciel vous présente !

L'occasion est chauve, et qui ne la retient,

500   Tout soudain elle échappe et jamais ne revient.

BRADAMANTE.

Las Madame je n'ai d'autre bonheur envie

Que d'être avecque vous tout le temps de ma vie

Je requiers aux bons dieux de me donner ce poinct,

Que tant que vous vivrez, je ne vous laisse point.

505   Je ne veux avoir bien, Royaume ni Empire,

Qui pour le posseder de vos yeux me retire.

BEATRIX.

C'est un bon naturel qui se remarque en vous.

Nous en pouvons, ma fille, autant dire de nous.

Nous n'avons rien si cher, ni même la lumière

510   De notre beau soleil ne nous est pas si chère

Que vous êtes (m'amie) : un jour m'est ennuyeux,

Quand un jour je me trouve absente de vos yeux.

Car c'est me séparer moi-même de moi-même

Que me priver de vous, tant et tant je vous aime.

515   Mais (mon coeur) cet amour cet amour-la me fait

Préférer votre bien à mon propre souhait.

Je veux (que c'est pourtant!) je veux ce qui me fâche,

Et ce que je ne veux de l'accomplir je tâche.

Ainsi que le nocher qui de l'onde approchant

520   Où les sirènes font l'amorce de leur chant,

Fuit l'abord malheureux du déloyal rivage,

Et le fuyant y court sans crainte du naufrage.

Car je crains de vous perdre, et toutefois le bien

Qui vous en vient me fait que je l'approuve bien.

525   Mais que dis-je approuver ? Que je le vous conseille,

Vous excite au parti d'une ardeur nom pareille.

N'y reculez, ma fille, il vous en viendrait mal,

Et Dieu, qui de ses dons vous est si libéral,

S'en pourrait courroucer, si par outrecuidance

530   Vous alliez dédaigner une telle alliance.

BRADAMANTE.

Je sais combien je suis indigne d'un tel heur.

BEATRIX.

La femme vous serez d'un puissant Empereur,

De Charles le copain : encores Charlemagne  [ 24 Nous retenons copain, plutôt que compaing, ancien terme pour compagnon.]

Avec la France n'a qu'un quartier d'Allemagne,

535   Et les champs milanais, où c'est que Constantin

Tient mille régions de l'empire latin.

Il a la Macédoine et la Thrace sujette ;

Il commande au Dalmate, au Grégeois, et au Gete.

L'Itale, la Sicile, et les îles qui sont

540   Depuis notre Océan jusqu'à la mer du Pont

Révèrent sa puissance, et Neptune en ses ondes

Ne souffre pourmener que ses naves profondes.  [ 26 Nave : navire. [L]]  [ 25 Pourmener : déplacer, faire avancer. [DMF]]

Il est maître d'Asie, et les monts palestins

Et les Phéniciens, de l'Euphrate voisins,

545   Sont régis de son sceptre : il tient Jerosolyme,

Où Dieu souffrit la mort pour laver notre crime.

BRADAMANTE.

Il est un grand monarque.

BEATRIX.

Il est si grand, que rien

Ne se trouve si grand au globe terrien.

Que sauriez-vous plus être ?

BRADAMANTE.

Être je ne demande,

550   Épousant un mari, plus qu'il ne convient grande.

Aussi on dit souvent que la félicité

D'un mariage gît en juste égalité.

Il n'est, dit le commun, que d'avoir son semblable.

BEATRIX.

Jésus ! Il vous recherche autant qu'un plus sortable.

555   Il vient du bord Grégeois sans crainte des dangers

Qu'on trouve à traverser des pays étrangers,

Navré de votre amour : vos yeux (étrange chose !)

Lui ont votre beauté dans la poitrine enclose

Sans jamais l'avoir vue. Et qui eut onc pensé

560   Voir un tison d'amour de si loin élancé ?

Cet amour qui vous suit lui décoche de France

Un garrot, qui le navre au détroit de Byzance :  [ 27 Navre : blessure. [L]]

Il sert une beauté que jamais il ne vit,

Il ne connaît la dame en qui son âme vit.

565   Enfant vraiment royal, ta nature est gentille

D'aimer si chèrement la vertu d'une fille.

Elle te doit beaucoup : un coeur serait cruel

Qui ne te voudrait rendre un amour mutuel.

Qu'en dites-vous, mon oeil ?

BRADAMANTE.

Je ne saurais que dire.

BEATRIX.

570   Certes il mérite bien d'avoir ce qu'il désire.

BRADAMANTE.

Je le crois bien, Madame, et sans l'affection

Que je porte et à vous et à ma nation,

L'incomparable France, il serait mon image,

S'il est aussi vaillant qu'honnête de courage.

BEATRIX.

575   Sans la France ? Et pourquoi ? L'Orient volontiers

N'est pas si plantureux comme sont ces quartiers !

C'est le pays d'amour, de douceur, de délices,

De plaisir, d'abondance.

BRADAMANTE.

Et de beaucoup de vices.

BEATRIX.

Comme un autre terroir : il n'est moins vertueux

580   Que ce rude séjour, mais bien plus fructueux.

Seule on ne doit priser la contrée où nous sommes ;

Tout ce terrestre rond est le pays des hommes

Comme l'air des oiseaux, et des poissons la mer :

Un lieu comme un étui ne nous doit enfermer.

BRADAMANTE.

585   Mais le pays natal, ha, ne sais quelle force,

Et ne sais quel appas qui les hommes amorce

Et les attire à soi.

BEATRIX.

Tout cela n'y fait rien.

Le pays est partout où l'on se trouve bien.

La terre est aux mortels une maison commune :

590   Dieu sème en tous endroits notre bonne fortune.

Partant cette douceur ne vous doit abuser,

Et vous faire un tel bien sottement refuser.

Quant à moi, s'il vous plaît, je vous serai compagne,

Et lairrai volontiers la France et l'Allemagne.  [ 28 Lairrer : Autrefois on disait, et aujourd'hui encore le peuple dit, je lairrai, pour je laisserai, je lairrais, pour je laisserais. ]

595   Aymon fera de même ; ainsi ne plaindrez-vous

De laisser la patrie, étant avecques nous.

BRADAMANTE.

Je ne sais plus que dire ; il me faut d'autres ruses ;

Elle rabat l'acier de toutes mes excuses.

BEATRIX.

N'ayez peur, mon amour, que sur nos âges vieux

600   Un voyage si long nous soit laborieux.

N'ayez peur, n'ayez peur, qu'il nous ennuie en Grèce :

Nous aurons mille fois plus qu'ici de liesse,

Vous voyant pour mari le fils d'un Empereur,

Dont le nom redouté donne au monde terreur.

605   Vrai Dieu ! Quel grand plaisir, quelle parfaite joie !

Mais qu'un petit César entre vos bras je vois,

Ou dedans mon giron, qui porte sur le front  [ 29 Giron : Terme de blason. Par extension du sens de pans de vêtement, l'espace qui s'étend de la ceinture aux genoux d'une personne assise. [L]]

Les beaux traits de son père et de ceux de Clairmont !

De qui tout l'Orient festoiera la naissance,

610   Et qui tout l'Orient remplira d'espérance

De voir un jour la France et l'empire Grégeois  [ 30 Graphie : Grégeois rime avec François.]

Marcher sous l'étendart du Monarque Français,

Battre les Sarrasins, et avecque l'épée

Déraciner leur nom de la terre occupée !

615   Ne sera-ce un grand heur, que cette affinité

Porte au peuple chrétien si grande utilité ?

S'il ne vous chaut de nous, le public vous émeuve.  [ 32 Graphie : Émeuve rime avec épreuve.]  [ 31 Challoir : Être d'importance, causer du souci. Il ne me chaut de cela. [L]]

BRADAMANTE.

Vous savez qu'il convient que sa force il éprouve,

Et que l'accord est tel de ma nocière loi  [ 33 Nocière : Qui appartient, préside aux noces. [L]]

620   Qu'il faut qu'avec l'épée on soit vainqueur de moi.

BEATRIX.

Ô ma fille, pour Dieu laissez cette folie.

BRADAMANTE.

Il en faut venir là, l'ordonnance nous lie.

BEATRIX.

Cette ordonnance est folle, il la faut révoquer.

BRADAMANTE.

Révoquer un édit, c'est du Roi se moquer.

BEATRIX.

625   Aussi n'est-ce que jeu. Qui jamais ouï dire

Que pour se marier il se fallut occire ?

Les combats de l'amour ne sont guère sanglants ;

Ils se font en champ clos entre des linceuls blancs,

On y est désarmé : car d'hymen les querelles

630   Se vident seulement par armes naturelles.

Non non ma fille non ; nous ne souffrirons point

Que ce jeune seigneur vous caresse en ce point.

Ce n'est pas le moyen de traiter mariage

Que s'entre-massacrer d'un horrible carnage.

635   Les Tigres, les Lyons, et les sauvages Ours

N'exercèrent jamais si cruelles amours.

Aussi voyons-nous bien que l'entreprise est faite

De ce combat nocier pour servir de défaite,

Et frauder nos desseins, voulant par le danger

640   D'une future mort tout le monde étranger ;

Et que Roger tout seul, certain de sa conquête,

Se vienne présenter à la victoire prête.

Ô chose vergogneuse ! Ô l'impudicité  [ 34 Vergogneux : de vergogne, honte [L]]

Des filles de présent ! Ô quelle indignité!

645   Une jeune pucelle être bien si hardie

De vouloir un époux prendre à sa fantaisie,

Sans respect des parents qui ont l'autorité

De lui bailler parti selon sa qualité !

Or allez, courez tôt, dépouillez toute feinte ;

650   Bannissez toute honte et toute honnête crainte ;

Cherchez, suivez, trouvez ce Roger, ce cruel,

Qui votre pauvre coeur ronge continuel.

Offrez-vous toute à lui, priez-le de vous prendre

Et faire tant pour nous que d'être notre gendre.

655   Ô Vierge mère ! Où suis-je ? En quel temps vivons-nous ?

Que la mort ne vomit contre moi son courroux

Pour ne voir ce deffame ? Aussi bien après l'heure

De cet épousement il faudra que je meure,

Et qu'Aymon, le pauvre homme, aille conter là bas

660   Que sa fille impudique a filé son trépas.

BRADAMANTE.

Madame, cette ardeur n'est en moi si ancrée

Qu'il faille pour aimer que je vous désagrée.

BEATRIX.

Hé ! hé !

BRADAMANTE.

Je vous supplie, n'ayez pas cette peur.

BEATRIX.

Hé ! hé ! hé !

BRADAMANTE.

Car plutôt je m'ouvrirai le coeur,

665   Plutôt de mille morts sera ma vie éteinte,

Qu'à mon honneur je donne une honteuse atteinte.

L'amitié que je porte aux vertus de Roger

Ne fera, si Dieu plaît, vos vieux ans abréger.

Je l'aime, il est certain, autant que sa vaillance

670   Peut d'une chaste fille avoir de bienveillance :

Mais non que pour son bien ni pour le mien aussi

Je vous veuille jamais donner aucun souci.

D'un austère couvent je vais religieuse

Amortir le flambeau de mon âme amoureuse,

675   En prières et voeux passant mes tristes jours,

En paissant mon esprit de célestes discours.

BEATRIX.

Comment, religieuse ? Êtes-vous bien si folle

De m'avoir voulu dire une telle parole ?

BRADAMANTE.

J'y seraI, s'il vous plaît, puis que j'en ai fait voeu.

BEATRIX.

680   Vous ne sauriez vouer, ce pouvoir nous est dû.

BRADAMANTE.

L'on ne peut empêcher qu'à Dieu l'on se dédie.

BEATRIX.

Cette dévotion serait tôt refroidie.

BRADAMANTE.

Non sera : ce désir jà de longtemps m'a pris

La vie me déplaît, j'ai le monde à mépris.

BEATRIX.

685   Quoi ? Parlez-vous à bon ?

BRADAMANTE.

  C'est chose sérieuse.

BEATRIX.

Comment, de vous allez rendre religieuse ?

BRADAMANTE.

D'y aller des demain : le plutôt vaut le mieux.

BEATRIX.

Non ferez, si Dieu plaît.

BRADAMANTE.

Le temps m'est ennuyeux.

BEATRIX.

Comment, ma chère vie, auriez-vous bien en l'âme

690   Ce triste pensement, qui jà le coeur m'entame ?

BRADAMANTE.

Je serai bien heureuse en un si digne lieu,

Où je m'emploierai toute au service de Dieu.

BEATRIX.

Plutôt présentement puissé-je tomber morte,

Que vivante, ô m'amour, je vous perde en la sorte!

695   Ne vous aurai-je point en mes propos déplu ?

N'aurai-je imprudemment votre courroux ému ?

Vous ai-je été trop rude ? Hélas ! N'y prenez garde,

Ne vous en fâchez point, j'ai failli par mégarde.

Plutôt ayez Roger, allez-le poursuivant,

700   Que vous enfermer vive aux cloîtres d'un couvent.

BRADAMANTE.

Je ne veux épouser homme qui ne vous plaise.

BEATRIX.

Mon Dieu! ne craignez point, j'en serai bien fort aise!

Aymon le voudra bien. Je m'en vais le trouver

Pour l'induire à vouloir cet accord approuver.

705   Las! ne pleurez donc point ; serenez votre face ;

Essuyez-vous les yeux et leur rendez leur grâce ;

Vous me faites mourir de vous voir soupirer.

Hé! Dieu qu'un enfant peut nos esprits martyrer !

ACTE III

SCÈNE I.
Léon, Roger.

LÉON.

Si par votre valeur qui n'a point de pareille,

710   Bradamante j'acquiers, du monde la merveille,

Que j'en recevrai d'aise, et que j'aurai d'honneur !

Ô que je vous serai tenu d'un si grand heur!

ROGER.

Ah ! Quel malheur me suit ! Méchante destinée!

LÉON.

Mon âme à la servir est si fort obstinée,

715   À l'aimer, l'adorer, qu'en moi plus je ne vis ;

Je ne vis qu'en ses yeux, que jamais je ne vis.

Une heure m'est un siècle, un jour mille ans me dure,

Que je ne suis l'objet de si belle figure.

ROGER.

Hélas pauvre Roger, qu'extrême est ton malheur!

LÉON.

720   Que n'est à mon amour égale ma valeur,

Pour mériter sa grâce ! Ô Nature fautière,

Indigne tu m'as fait de cette âme emperière!

Je ne me suis pas bon, je connais mon défaut ;

De la main d'un plus digne accommoder me faut.

725   Pourquoi me connaissant me suis-je laissé prendre

Aux rets d'une beauté que je ne puis prétendre ?

Amour est bien aveugle, aveugle il est vraiment,

De nous contraindre aimer si dissemblablement.

Las! frère, c'est de vous qu'elle dût être dame.

ROGER.

730   Ha propos douloureux qui me torturent l'âme!

Ma force s'affaiblit ; frissonner je me vois ;

Mon sang et sens se trouble et ne suis plus à moi.

LÉON.

Quoi ? vous sentez-vous mal ? La couleur vous abaisse.

ROGER.

Vos langoureux discours me plongent en tristesse.

LÉON.

735   Ha là mon bon ami, c'est de franche amitié

Que vous avez ainsi de mes tourments pitié.

Prenons bon coeur tous deux, car aujourd'hui j'espère

Recevoir beaucoup d'heur.

ROGER.

Moi beaucoup de misère.

LÉON.

Je serai de ma Dame aujourd'hui le vainqueur,

740   Et tenu d'un chacun pour brave belliqueur

Par votre vaillantise : or' qu'il soit déshonnête

De se vouloir parer d'une fausse conquête.

ROGER.

Ma vie est toute votre ; elle fut aux enfers

Si, prompt, vous ne m'eussiez tiré d'entre les fers.

745   Quand au fond d'une tour votre tante inhumaine

Me détint pour souffrir une cruelle peine,

Votre âme pitoyable élargir me voulut.

Vous me fustes alors ma vie et mon salut.

Faites-en votre propre ; elle vous est acquise.

750   Ne craignez le hasard d'une dure entreprise :

Pour vous je gravirai sur les rochers moussus,

Et plongerai mon chef dedans les flots bossus ;

J'irai nu de poitrine à travers mille piques,

A travers les lions et les ourses Libyques.

755   Je ne vis que pour vous, et déjà m'est à tard

Que je n'entre pour vous en quelque bon hasard.

J'irai quand vous plaira sous vos armes combattre

La guerrière beauté que votre âme idolâtre.

LÉON.

Mon frère, ô que le jour bienheureux m'éclaira,

760   Quand des seps outrageux ma main vous retira.

Nulle chose m'émeut à ce plaisir vous faire,

Sinon votre vertu, qui nous était contraire.

C'est un étrange cas, le dommage que fît

Votre extrême valeur, quand elle nous défit,

765   M'engrava dedans l'âme une amitié soudaine,

Au lieu de vous porter une implacable haine.

Mais vraiment votre coeur en est bien dégagé.

Je vous suis maintenant beaucoup plus obligé.

Par vous j'aurai le bien qui d'amour me consomme.

ROGER.

770   Et moi le plus grief mal que jamais souffrit homme.

LÉON.

Je vais voir l'Empereur.

ROGER.

Le coeur au sein me bat.

LÉON.

Pour entendre le temps et le lieu du combat :

Demeurez en la tente.

ROGER.

Allez à la bonne heure.

LÉON.

Je reviendrai bientôt.

ROGER.

Faites peu de demeure.

775   Astres qui conduisez la torche de nos jours,

Tournants sous le mouvoir de vos célestes cours

Abrégez ma détresse, accourcissant ma vie,

Trop long temps jusqu'ici des malheurs poursuivie.

L'espoir ne flatte plus ma douteuse raison.

780   Je n'ai plus qu'espérer, je suis sans guérison.

Quel étrange destin! ô ciel, je vous appelle,

Soyez témoin, ô ciel, de ma peine cruelle :

Il me faut dépouiller moi-même de mon bien,

Délivrer à un autre un amour qui est mien,

785   En douer mon contraire, et l'emplir de liesse,

M'enfiellant l'estomac d'une amère tristesse.

Ô des pauvres mortels aventureux desseins!

Ô attente trompeuse ! Ô longs voyages vains!

Ô nuisible entreprise ! Hélas ! Pour me défaire

790   Des brigues de Léon, mon rival adversaire

Que j'avais en horreur, je fus naguère exprès

Jusqu'aux murs de Belgrade ou campageaient les Grecs,

Pour rompre son armée, en combattant l'occire

Avec son père Auguste, et conquêter l'Empire.

795   Mais quoi ? De ce haineur l'amitié me sauva.

Celui que j'offensais à mon bien se trouva.

Je le cherchais à mort, il me donna la vie.

J'étais jaloux de lui, je lui livre m'amie.

L'eussé-je refusé, d'un tel bienfait ingrat,

800   Me priant d'éprouver Bradamante au combat ?

M'en fussé-je excusé ? Lui fussé-je allé dire

Que j'avais nom Roger, que j'allais pour l'occire ?

Hélas! non. Mais quoi donc ? Las! je ne sais ; je suis

En une mer de maux, en un gouffre d'ennuis.

SCÈNE II.

BRADAMANTE.

805   Et quoi ? Roger, toujours languirai-je de peine ?

Sera toujours, Roger, mon espérance vaine ?

Où êtes-vous, mon coeur ? quelle terre vous tient,

Quelle mer, quel rivage ha ce qui m'appartient ?

Entendez mes soupirs, Roger, oyez mes plaintes ;

810   Voyez mes yeux lavez en tant de larmes saintes,

O Roger, mon Roger, vous me cachez le jour,

Quand votre oeil, mon soleil, ne luit en cette Cour.

Comme un rosier privé de ses roses vermeilles,

Un pré de sa verdure, un taillis de ses feuilles,

815   Un ruisseau de son onde, un champ de ses épis,

Telle je suis sans vous, telle et encore pis.

Quelque nouvelle amour (ce que Dieu ne permette)

Vous échaufferait point d'une flamme secrète ?

Quelque face angélique aurait point engravé

820   Ses traits dans votre coeur de ses yeux esclavé ?

Hé, Dieu! que sais-je ? Hélas ! Si d'Aymon la rudesse

Vous a désespéré de m'avoir pour maîtresse,

Que pour vous arracher cet amour ennuyeux

Vous soyez pour jamais éloigné de mes yeux!

825   Vous ne l'avez pas fait, votre âme est trop constante ;

Vous ne sauriez aimer autre que Bradamante.

Retournez donc, mon coeur, las ! Revenez à moi,

Je ne saurais durer si vos yeux je ne vois.

Je ressemble à celui qui, de son or avare,

830   Ne l'éloigne de peur qu'un larron s'en empare,

Toujours le voudrait voir, l'avoir à son côté,

Craignant incessamment qu'il ne lui soit ôté.

Retournez donc, mon coeur, ôtez-moi cette crainte :

Las votre seule absence est cause de ma plainte!

835   Comme, quand le Soleil cache au soir sa clarté,

Vient la palle frayeur avec l'obscurité,

Mais sitôt qu'apparaît sa rayonnante face,

La nuit sombre nous laisse, et la crainte se passe ;

Ainsi sans mon Roger je suis toujours en peur,

840   Mais quand il est présent, elle sort de mon coeur.

Comme durant l'Hiver, quand le Soleil s'absente,

Que nos jours sont plus courts, sa torche moins ardente,

Viennent les Aquilons dans le ciel tempêter,

On voit sur les rochers les neiges s'affester,

845   Les glaces et frimas rendre la terre dure,

Le bois rester sans feuille, et le pré sans verdure :

Ainsi quand vous, Roger, vous absentez de moi,

Je suis en un hiver de tristesse et d'émoi.

Retournez donc, Roger, revenez ma lumière,

850   Las ! Et me ramenez la saison printanière.

Tout me déplaît sans vous, le jour m'est une nuit ;

Tout plaisir m'abandonne, et tout chagrin me suit :

Je vis impatiente, et si guère demeure

Votre oeil à me revoir, il faudra que je meure,

855   Que je meure d'angoisse, et qu'au lieu du flambeau

De notre heureux hymen, vous trouvez mon tombeau.

SCÈNE III.
Léon, Charlemagne.

LÉON.

Sire, ce m'est grand heur qu'au théâtre du monde,

Ici, dans votre France, en Chevaliers féconde

Et féconde en vertus, vos yeux j'aie ce jour

860   Témoins de ma prouesse, et de ma ferme amour,

Et que votre bonté pour fruit de ma victoire

Me face recevoir du bien et de la gloire.

Bradamante est mon âme, et ne crains de mourir,

Si mourir me convient en voulant l'acquérir.

865   Mais j'espère (et le ciel cette faveur me face)

Qu'avecques de l'honneur je conquerrai sa grâce.

Quoi que soit, je lui veux ma vie aventurer,

Et l'avoir pour maîtresse ou la mort endurer.

Je prie votre bonté que promesse on me tienne,

870   Et qu'ayant la victoire elle demeure mienne.

Vous n'auriez point d'honneur qu'on me vint décevoir

Et qu'on m'ôtât, vainqueur, ce que je desse avoir.

CHARLEMAGNE.

N'ayez doute, mon fils ; n'ayez point cette crainte.

Ma parole est toujours inviolable et sainte.

875   Si Bradamante en force au combat vous passez,

Vos pas ne seront point ingratement tracez.

Vous l'aurez pour épouse avec la gloire acquise

D'avoir fait preuve ici de votre vaillantise.

Allez à la bonne heure et ne vous épargnez.

880   Montrez-vous digne d'elle et son amour gagnez.

La lice est toute prête, allez en votre tente

Endosser le harnois, j'aperçois Bradamante.

SCÈNE IV.
Bradamante, Hippalque, Charlemagne.

BRADAMANTE.

Hippalque, mon amour, que ferai-je ? tu vois

Que j'aime un arrogant qui est sourd à ma vois,

885   Qui se rit des langueurs dont sa beauté me lime,

Qui n'a que sa valeur et sa force en estime.

Las pauvrette !

CHARLEMAGNE.

Ma fille, il vous faut apprêter.

Léon veut par le fer votre amour conquêter.

Il s'offre à la bataille avecques la cuirasse,

890   Le brassard, le bouclier, l'armet, la coutelace.

Il ne tardera guère ; allez, dépeschez-vous :

Je désire beaucoup que l'ayez pour époux.

BRADAMANTE.

Sire, par votre loi je ne serai tenue

De prendre aucun maro qui ne m'aura vaincue.

CHARLEMAGNE.

895   Je ne l'entends qu'ainsi, telle est ma volonté.

BRADAMANTE.

J'espère qu'il sera de ma main surmonté.

HIPPALQUE.

Il n'est venu si loin de la mer Thracienne

Sans avoir balancé votre force à la sienne.

BRADAMANTE.

Ce débile Grégeois, ce jeune efféminé ?

HIPPALQUE.

900   Voyez combien il est à combattre obstiné.

BRADAMANTE.

Il se pense assez fort pour vaincre une pucelle.

HIPPALQUE.

Pucelle qui a peu d'hommes pareils à elle.

BRADAMANTE.

Il a sous cet espoir son voyage entrepris.

HIPPALQUE.

S'il n'a point d'autre attente, il n'aura pas le prix.

BRADAMANTE.

905   Plutôt palle à ses pieds je resterai sans âme,

Qu'autre que mon Roger m'ait jamais pour sa femme.

Est l'empire Grégeois de beautés dépourvu ?

Pourquoi me poursuit-il ? je ne l'ai jamais vu.

Veut-il avoir de force en son lit une amie ?

910   Ne sait-il pas assez que Roger est ma vie,

Que je n'aime que lui ? Pourquoi vient-il tenter

Le désir de mon père, et ses sceptres vanter ?

Ce n'est rien de grandeurs, de royaumes, d'empires,

De havres et de ports, de flottes, de navires,

915   Si l'amour nous bourrelle. Et vaudrait mieux cent fois

Mener paître, bergère, un troupeau par les bois,

Contente en son amour, qu'Emperière du monde  [ 35 Emperière : impératrice. [CNRTL]]

Régir sans son ami toute la terre ronde.

HIPPALQUE.

Mais pensons à combattre. Il est temps d'aviser

920   De vestir le harnois et l'épée aiguiser,

Puis que Léon est prêt, que la lice est ouverte,

Et la place de peuple autour du champ couverte.

BRADAMANTE.

Je serai tôt armée, et prête de ranger

Avec le fer luisant ce fâcheux étranger.

SCÈNE V.

ROGER, sous les armes de Léon.

925   Ô Dieu ! jusques à quand ardra sur moi ton ire ?

Jusqu'à quand languirai-je en ce cruel martyre ?

Jusqu'à quand ma pauvre âme habitera ce corps ?

Quand serai-je insensible en la plaine des morts ?

Qui suis-je ? où suis-je ? Où vais-je ? Ô dure destinée

930   O fatale misère à me nuire obstinée !

Quel harnais est-ceci ? Contre qui l'ai-je pris ?

Quel combat ai-je à faire ? Hé Dieu qu'ai-je entrepris!

Veillé-je ou si je dors! sont ce point des alarmes

De l'enchanteur Atlant, ou d'Alcine les charmes ?

935   Me voici déguisé, mais c'est pour me tromper.

Je porte un coutelas, mais c'est pour m'en frapper.

J'entre dans le combat pour me vaincre moi-même.

Le prix de ma victoire est ma dépouille même.

Qui vit onc tel malheur ? Léon triomphera

940   De Roger, et Roger sa victoire acquerra :

Je suis ore Léon et Roger tout ensemble.

Chose étrange ! Un contraire au contraire s'assemble.

Qu'il m'eust bien mieux valu souffrir l'affliction

D'où Léon me tira, que cette passion!

945   Helas je suis entré d'un mal en un martyre!

De tous âprs tourments mon tourment est le pire.

A mon sort les Enfers de semblables n'ont rien :

Ils ont divers tourments, mais moi je suis le mien,

Moi-même me punis, moi-même me bourrelle ;

950   Je suis mon punisseur et ma peine cruelle ;

Je me suis ma Mégère et mes noirs couleuvreaux,

Mes cordes et mes fers, mes fouets et mes flambeaux.

O piteux infortune! Ai-je "té si mal sage,

Si privé de bon sens que jurer mon dommage ?

955   Que promettre à Léon de lui livrer mon coeur,

Et d'être de moi-même à son profit vainqueur ?

Encor si à moi seul je faisais cet outrage.

Mais Bradamante, hélas ! Le souffre davantage.

Il faut n'en faire rien. Mais quoi ? tu l'as promis.

960   C'est tout un ; ne m'en chaut, il n'était pas permis.

Si ma promesse était de faire à Dieu la guerre,

À mon père, à ma race, à ma natale terre,

La devrai-je tenir ? Non, non, serait mal fait.

De promesse méchante est très méchant l'effet.

965   Voire, mais tu lui es attenu de ta vie.

Las ! De ma vie, oui bien, mais non pas de m'amie.

Il est venu de Grèce en France sous ta foi.

S'est offert au combat se faisant fort de toi ;

Tout son honneur y pend, il n'est pas raisonnable

970   De lui fasser promesse étant son redevable.

Allons donc, de par Dieu, puis que j'y suis tenu.

Combattons l'estomac, le col ou le flanc nu,

Pour mourir de la main de celle que j'offense.

Je recevrai la peine en commettant l'offense.

975   Je ne puis mieux mourir, puis qu'il faut que ce jour

M'arrache par ma faute et : la vie et l'amour.

Mais d'ailleurs je faudrais car de ma foi promise

Je ne m'acquitte point combattant par feintise :

Puis l'ennui de la vierge en deviendrait plus grand

980   Et se tuerait possible avec le même brand.

Quoi donc ? L'offenserai-je ? Hélas! Je n'ai pas garde!

Je me mettrai l'épée au coeur jusqu'à la garde

Si je voyai rougir sur son estomac blanc

Ou dessus son armure une goutte de sang.

985   Je ne veux que parer aux coups de son épée,

Sans qu'elle soit au vif de la mienne frappée.

SCÈNE VI.

BRADAMANTE.

Si je le puis atteindre avec le coutelas,

Je l'enverrai chercher une femme là-bas.

Ce mignon, ce beau-fils, qui n'a bougé de Grèce,

990   Et qui ne fait jamais preuve de sa prouesse,

N'a couru la fortune et ne s'est hasardé :

Mais s'est toujours le corps sans mal contre-gardé,

Contant de son beau nom, et ores vient en France

Faire monstre à nos yeux de sa magnificence.

995   Aux François ne se voit un teint si délicat,

Mais une main robuste endurcie au combat.

La sueur du harnais est notre commun baume.

Les combats, les assauts sont l'ébat du royaume.

Les cuirasses d'acier, les armets bien fourbis,

1000   Les brassards, les cuissots sont nos riches habits.

Nos lits sont une tente, et souvent la vouture  [ 36 Vouture : voute, arcade [DMF]]

De ce grand Ciel courbé nous sert de couverture.

Notre âme est courageuse, et ne craint nul effort.

Nous ne prisons rien tant qu'une honorable mort,

1005   Et nous, Filles, n'avons nos poitrines éprises

Des yeux de nos amants, mais de leurs vaillantises.  [ 37 Vaillantise : bravoure, vaillance [DMF]]

Or vienne ce musqué, qui ne fait jamais rien

Et qui n'est renommé que pour l'Empire sien :

A son dam apprendra qu'il n'est point de vaillance

1010   Qu'on doive comparer à la valeur de France,

Et qu'acquérir ne faut par importunité,

D'une fille l'amour qu'on n'a point mérité.

ACTE IV

SCÈNE I.
La Montagne, Aymon, Beatrix.

LA MONTAGNE.

Qui eut jamais pensé que ce prince de Grèce

Eut en lui tant de coeur, tant de force et d'adresse,

1015   Vu qu'il n'était connu des Paladins Français,

Et qu'on prise assez peu les armes des Grégeois ?

Toutefois il est brave et vaillant au possible.

Son âme est généreuse et sa force invincible.

AYMON.

Que dit ce gentilhomme ?

LA MONTAGNE.

Il est César de nom,

1020   Mais il l'est maintenant de fait et de renom.

AYMON.

C'est de Léon qu'il parle, écoutons-le un peu dire.

LA MONTAGNE.

Chacun lui fait honneur, tout le monde l'admire.

AYMON.

Il a doncques vaincu ; nous voilà hors d'ennui.

LA MONTAGNE.

Certe il est digne d'elle autant qu'elle de lui.

BEATRIX.

1025   Arraisonnons-le un peu.

AYMON.

  J'en ai fort grande envie.

Et quoi ? Notre bataille est-elle jà finie ?

LA MONTAGNE.

C'en est fait.

AYMON.

Et qui gagne ?

LA MONTAGNE.

Ils ont égal honneur.

AYMON.

Égal ? comment cela ?

LA MONTAGNE.

Mais Léon est vainqueur.

AYMON.

Ha que j'en ai de joie !

BEATRIX.

Et moi, que j'en suis aise !

AYMON.

1030   Je ne saurais ouïr chose qui tant me plaise!

Mais de grâce contez comme tout s'est passé.

LA MONTAGNE.

Autour du camp était tout le peuple amassé,

Et Charles devisait avec les preux de France,

Quand les deux champions après la révérence

1035   Se plantent opposez l'un à l'autre, aux deux bouts,

L'un attisé d'amour, et l'autre de courroux.

Un panache ondoyait sur leurs brillantes armes.

Chacun prisait le port de ce pair de gendarmes,

Leur démarche et leur grâce : ils semblaient deux soleils,

1040   Ils paraissaient en force et prouesse pareils.

Ils firent quelque pause aux portes des barrières,

S'entroeilladant l'un l'autre au travers des visières :

Et ressemblait la vierge, au mouvoir de son corps,

Un généreux cheval qu'on retient par le mors

1045   Trop ardent de la course, et qui, l'oreille droite,

La narine tendue et la bouche mouette,

Frappe du pied la terre, et marchant çà et là,

Monstre l'impatience et la fureur qu'il a.

La voix ne fut sitôt de la trompette ouïe,

1050   Que l'épée en la main elle court réjouie

Contre son adversaire, et semble à l'approcher

D'une tourmente émue encontre un grand rocher.

L'autre marche à grand pas, et plus grave, ne montre

Avoir tant de fureur qu'elle, à ce dur rencontre :

1055   Il saque au poing l'épée, et détourne et soutient

Les grands coups qu'elle rue, et ferme se maintient.

Comme une forte tour sur le rivage assise,

Par les vagues battue, et par la froide bise,

Ne s'en ébranle point, dure contre l'effort

1060   De l'orage qui bruit et tempête si fort,

Ainsi lui sans ployer sous l'ardente furie

Et les âpres assauts de sa douce ennemie

Qui chamaille sans cesse, ores haut, ores bas,

Par le chef, par le col, par les flancs, par les bras,

1065   Ne s'émeut de la charge, ains s'avance, ou se tourne,

Ou recule en arrière, et le malheur détourne.

Il s'arrête parfois, et par fois s'avançant,

De la main et du pié se va comme élançant,

Puis soudain se retire, et jette la rudache

1070   Au devant de l'épée et rend le coup plus lâche.

Il tire peu souvent, et encores ses coups,

Comme en feinte tirés, sont débiles et mous.

Il prend garde à frapper où sa dextre ne nuise,

Et là par grande adresse à tous les coups il vise :

1075   Mais elle s'en courrouce, et ce courtois devoir

Fait redoubler sa haine, ainsi qu'il semble à voir.

Tantôt fier du tranchant, et tantôt de la pointe ;

Elle cherche où l'armure est à l'armure jointe ;

Elle voltige, et tourne incessamment la main,

1080   Le sonde en tous endroits, mais son labeur est vain.

Comme un qui pour forcer une ville travaille,

Ceinte de grands fossés et d'épaisse muraille

De toutes parts flanquée, ore fait son effort

Contre un gros boulevard ou contre un autre fort,

1085   Ore bat une tour, ore assaut une porte,

Ore donne escalade à la muraille forte,

S'attaque à tous endroits, en vain essaye tout :

Il y perd ses soldats et n'en vient point à bout.

La vierge ainsi se peine, et tant moins elle espère

1090   Vaincre son ennemi, d'autant plus se colère,

D'autant plus fait d'effort ; le feu sort de ses coups,

Et ne saurait briser mailles, lames, ni clous.

En fin elle se lasse, et halette de peine ;

Elle fond en sueur et se met hors d'haleine ;

1095   La main lui devient faible, et ne peut plus tenir

L'indigne coutelas, et l'écu soutenir.

La force lui défaut : mais la colère aigüe,

La honte et le dépit de se trouver vaincue

Lui renfle le courage : et lâchant le pavois

1100   Prend à deux mains l'épée, et bat sur le harnois

Comme sur une enclume au milieu d'une forge,

Où quelque grand Cyclope un corps d'armures forge.

Ses coups drus et pesants passent l'humain pouvoir ;

La force lui redouble avec le désespoir ;

1105   D'ahan elle se courbe, et semble avoir envie

De perdre en cet effort la victoire et la vie.

Léon frais et dispos comme en ayant pitié,

Pour finir ce combat, entrepris d'amitié,

Commence à la presser la suivre, la contraindre,

1110   Feint redoubler ses coups, sans toutefois l'atteindre,

La poursuit,la resserre ; il la pousse et la point,

Et lasse la réduit jusques au dernier point.

Charles fait le signal, et Léon se retire :

Bradamante frémit de deuil, de honte, et d'ire.

1115   Le Conseil s'assembla, qui, de Charles requis,

Dit que Léon avait Bradamante conquis,

Qu'il la devait avoir pour légitime épouse.

AYMON.

Et que dit l'Empereur ?

LA MONTAGNE.

Qu'il entend qu'il l'épouse.

AYMON.

O Dieu, que de ta main les faits sont merveilleux!

1120   Tu as ore abattu le coeur des orgueilleux :

Bradamante a trouvé maintenant qui la dompte.

BEATRIX.

Elle n'en faisait cas.

AYMON.

Mais elle en avait honte.

Je vais trouver le Roi, pour ensemble aviser

De l'endroit et du jour de les faire épouser.

SCÈNE II.

ROGER.

1125   Gouffres des creux enfers, Tenariens rivages,  [ 38 Ténarien : de Tenare, un des fleuve des enfers.]

Ombres, Larves, Fureurs, Monstres, Démons et Rages,

Arrachez-moi d'ici pour me rouer là-bas :

Tous tous à moi venez, et me tendez les bras.

Je sens plus de douleurs, je souffre plus de peines

1130   Qu'on n'en saurait souffrir sur vos dolentes plaines.

Je suis au désespoir, je suis plein de fureur ;

Je ne projette en moi que désastre et qu'horreur.

Je ne veux plus du jour, j'ai sa lampe odieuse ;

Je veux chercher des nuits la nuit la plus ombreuse,

1135   Un lieu le plus sauvage et le plus écarté

Qui se trouve sur terre, un rocher déserté,

Solitaire, effroyable, où, sans détourbier d'homme,

Le dueil, l'amour, la rage, et la faim me consomme.

Où me puis-je laver de l'horrible forfait

1140   Que j'ai, monstre exécrable, à ma maîtresse fait ?

Je l'ai prise de force, et de force ravie

A moi, à son amour, et à sa propre vie,

Pour la donner en proie, et en faire seigneur

(Ingrate cruauté!) son principal haineur ?

1145   Ô terre, ouvre ton sein! ô ciel lâche ton foudre,

Et mon parjure chef broye soudain en poudre!

J'ai madame conquise, et un autre l'aura ;

J'ai gagné la victoire, un autre en bravera.

Ainsi pour vous, taureaux, vous n'escorchez la plaine ;

1150   Ainsi, pour vous, moutons, vous ne portez la laine ;

Ainsi, mouches, pour vous aux champs vous ne ruchez,

Ainsi pour vous, oiseaux, aux bois vous ne nichez.

Ha regret éternel, crève-coeur, jalousie,

Dont ma détestable âme est justement saisie!

1155   Mourons tôt, dépêchons, ne tardons plus ici ;

Allons voir les Enfers le Royaume noirci ;

Je n'ai plus que du mal, et des langueurs au monde ;

Ce qu'il ha de plaisir à douleur me redonde.

Adieu cuirasse, armet, cuissots, grèves, brassards ;

1160   Adieu, rudache, épée, outils sanglants de Mars,

Dont le Troyen Hector s'arma jadis en guerre :

Je ne vous verrai plus, devalé sous la terre.

Et vous Maîtresse adieu adieu Maîtresse hélas !

Pardonnez-moi ma coulpe, et n'y repensez pas.

1165   J'ai failli, j'ai forfait, il faut qu'on me punisse.

Je soumets corps et âme à tout êpre supplice.

Je ne refuse rien, pourvu que mon tourment

Tire de votre coeur tout mécontentement,

Que vous me pardonnez devant que je trépasse,

1170   Si que mourir je puisse en votre bonne grâce.

SCÈNE III.
Bradamante, Hippalque.

BRADAMANTE.

Ha fille misérable et regorgeant de maux!

Ô du Sort outrageux trop outrageux assauts!

Ô malheureuse vie en misères plongée !

Ô mon âme, ô mon âme à jamais affligée !

1175   Que ferai-je ? où irai-je ? Et que dirai-je plus ?

Je suis prise à mes rets, je suis prise à ma glus.

Ah Bradamante où est ta prouesse guerrière ?

Où est plus ta vigueur et ta force première ?

Bras traîtres, traîtres acier, et pourquoi n'avez-vous

1180   Poussé dans son gosier la roideur de vos coups ?

Une goutte de sang n'est de son corps sortie ;

Nulle écaille ne lame est de son lieu partie ;

Il n'a point chancelé, ferme comme une tour

Que la mer abayante assaut tout alentour.

1185   Et folle je pensais ne trouver rien sur terre

Que Roger seulement, qui me vainquit en guerre :

Toutefois ce Grégeois qui n'est pareil à lui,

Qui n'acquit onc honneur, m'a domptée aujourd'hui.

Las! Roger, où es-tu, où es-tu ma chère âme ?

1190   Où es-tu, mon Roger ? en vain je te réclame,

Tu n'entends à mes cris. Es-tu seul des mortels

Qui n'aies entendu publier mes cartels ?

Chacun l'a su, Roger : les peuples Ibérides,

Les Mores, les Persans, les Getes, les Colchides,

1195   Et tu l'ignores seul ; cela toi seul ne sais,

Qu'épandre pour toi seul par le monde je fais.

HIPPALQUE.

Hé mon Dieu, que vous sert cette larmeuse plainte ?

Pourquoi vous gênez-vous d'une chose contrainte ?

Pourquoi pleurez-vous tant ? Que soupirez-vous tant ?

1200   Pensez-vous le malheur rompre en vous tourmentant ?

BRADAMANTE.

Ma compagne, m'amie, hé que j'ai de tristesse!

Le deuil, l'amour, la haine et la crainte m'oppresse.

Je suis au désespoir, au désespoir je suis :

Je n'ai plus que la mort pour borner mes ennuis.

HIPPALQUE.

1205   Ne vous desolez point. Il n'y a maladie,

Tant soit elle incurable ; où lon ne remédie :

Il faut prendre courage et toujours espérer.

Dieu vous peut (s'il lui plaît) de ces malheurs tirer.

BRADAMANTE.

Et comment ? Quel moyen ? Qu'à Léon j'obéisse

1210   Par ses armes vaincue, et sois Impératrice ?

Ha non! plutôt la mort se coule dans mon sein,

Et plutôt me puissé-je enferrer de ma main

Que d'être oncques à lui : j'en suis là résolue.

Je sais que d'un chacun j'en serai mal voulue :

1215   Charles s'en fâchera, et mon père sur tous

Vomira contre moi le fiel de son courroux.

Je serai justement inconstante estimée,

Des Grecs et des François impudente nommée ;

Léon j'offenserai : mais tout m'est plus léger

1220   Et de moindre peché que d'offenser Roger.

HIPPALQUE.

Je vois Marphise seule, allons par devers elle :

Elle en pourra possible avoir quelque nouvelle.

SCÈNE IV.
Marphise, Bradamante, Hippalque.

MARPHISE.

Quelle fureur, mon frère, à votre esprit époind  [ 39 Époindre : Terme vieilli. Faire sentir un aiguillon, un désir. [L]]

De quitter votre Dame et ne la revoir point ?

1225   D'abandonner la Cour, et moi votre germaine,

Me laissant en détresse, et Bradamante en peine ?

La pauvre Bradamante, ha que j'en ai pitié!

Jamais ne fut je crois, plus constante amitié.

Las ! Que sera-ce d'elle ? Elle avoir espérance

1230   Qu'au bruit de son cartel vous reviendriez en France ;

Un chacun l'estimait, son père en avait peur,

Qui a tant ce Léon et son Empire au coeur :

Et ores la pauvrette, et moquée et trompée,

Est la femme du Grec par le droit de l'épée.

BRADAMANTE.

1235   Dieu m'en garde, ma soeur, je veux plutôt mourir.

MARPHISE.

Hélas ! Que je voudrais vous pouvoir secourir.

Mais quoi ? tout est perdu, que saurions-nous plus faire ?

La peine en est à vous, et la coulpe à mon frère.

Prenez le sort en gré, c'est Dieu qui l'a permis.

1240   Léon vous doit avoir, puis qu'on lui a promis.

BRADAMANTE.

Jamais, ma soeur.

MARPHISE.

Mais quoi ? Serait-il raisonnable ?

BRADAMANTE.

Le soit ou ne le soit, mon coeur est immuable.

MARPHISE.

Quelle excuse aurez-vous de ne le faire pas ?

BRADAMANTE.

J'aurai pour mon excuse un violent trépas.

MARPHISE.

1245   Un trépas ! Et pourquoi ? N'avances point votre heure.

BRADAMANTE.

Je mourrai, je mourrai : je n'ai chose meilleure.

MARPHISE.

Et que dirait Roger entendant votre mort ?

BRADAMANTE.

Que morte je serai pour ne lui faire tort.

MARPHISE.

Mais il aurait causé votre mort outrageuse.

BRADAMANTE.

1250   Non, ainçois la fortune à mon bien envieuse.

MARPHISE.

Il mourrait à l'instant qu'il saurait votre fin.

BRADAMANTE.

J'ai peur qu'il soit déjà de la mort le butin.

MARPHISE.

Non est pas, si Dieu plaît il en serait nouvelle.

BRADAMANTE.

S'il vit, il est épris de quelque amour nouvelle.

MARPHISE.

1255   N'ayez peur qu'il soit onc d'autre amour retenu.

BRADAMANTE.

Qu'au bruit de ce combat n'est-il donques venu ?

MARPHISE.

Hélas! je n'en sais rien ; j'ai peur qu'il soit malade.

BRADAMANTE.

Léon lui aurait bien dressé quelque embuscade,

Comme il est fraudulent, et l'aurais pris, de peur

1260   Qu'il fût à son dommage encontre moi vainqueur.

HIPPALQUE.

Je sais bien un moyen pour brouiller tout l'affaire.

MARPHISE.

Et quel ? Ma grand amie.

BRADAMANTE.

Et que faudrait-il faire ?

MARPHISE.

Je vole toute d'aise.

BRADAMANTE.

Hippalque, mon amour.

MARPHISE.

Mon coeur et je te prie, fais nous quelque bon tour.

HIPPALQUE.

1265   La fourbe est bien aisée, il faut que vous, Marphise,

Allez vers l'empereur, et que de galantise

Soutenez qu'on fait tort à votre frère absent,

Mariant Bradamante, et la lui ravissant,

Vu qu'ils ont devant vous par paroles expresses

1270   Fait de s'entre-espouser l'un à l'autre promesses :

Qu'un sceptre ne doit pas la faire varier,

Qu'on ne la saurait plus à d'autres marier :

Que si par arrogance elle veut contredire,

Les armes en la main soutiendrez votre dire.

1275   Bradamante y sera qui, le front abaissant,

Ira par son maintien vos propos confessant ;

Lors Charles et ses pairs ne voulant faire outrage

À Roger, suspendront ce dernier mariage.

Il viendra ce pendant, ou quelque autre moyen

1280   Se pourra présenter commode à notre bien.

MARPHISE.

J'approuve ce conseil : car si Léon s'y treuve,

Il faudra qu'avec moi par l'honneur il s'épreuve

Pour défendre sa cause, et j'espère qu'après

Vous n'aurez plus de mal de lui, ni d'autres Grecs.

SCÈNE V.
Léon, Charles, Aymon, Marphise, Béatrix.

LÉON.

1285   Magnanime empereur, dont le nom vénérable

Est aus fiers Sarrasins et aux Turcs redoutable,

Qui le sceptre François faites craindre par tout

D'un bout de l'univers jusques à l'autre bout,

Et qui ce grand Paris, votre cité Royale,

1290   En majesté rendez aux deux Romes égale,

Heureuse est votre France, et moi plein de grand

De m'être ici trouvé pour voir votre grandeur,

Et d'avoir eu de vous témoignage honorable

Aux prix de ma valeur, qui vous est redevable.

CHARLES.

1295   Mon fils, votre vertu s'est montrée à nos yeux

Comme l'alme clarté d'un soleil radieux.

Ma voix ne la saurait rendre plus héroïque.

Le témoignage est vain en chose si publique.

Vraiment vous méritez d'un Auguste le nom,

1300   Et méritez aussi d'être gendre d'Aymon,

Bradamante épousant, que votre vaillantise

Et votre ferme amour a doublement conquise.

LÉON.

Sire, vous plaît-il pas la faire ici venir,

Pour de notre noçage ensemble convenir ?

CHARLES.

1305   Je le veux. Ha voici le bon Duc de Dordonne,

Noble sang de Clairmont qui vous affectionne,

Votre race et vaillance il honore : et voici

La duchesse sa femme, et Bradamante aussi.

Vous, Aymon, savez bien que le prince de Grèce,

1310   Aussi grand en vertu comme il est en noblesse,

Poursuit votre alliance, et s'est acquis vainqueur

En publique combat votre fille, son coeur.

Ore voulez-vous pas vos promesses conclure,

Et déterminer jour pour la noce future ?

AYMON.

1315   Ouy, Sire. Je n'ai rien qui me plaise si fort

Que me voir allié d'un prince si accort.

Je me sens bienheureux, et Bradamante heureuse

D'entrer en une race et noble et valeureuse.

LÉON.

Moi plus heureux encor, d'avoir une beauté

1320   Dont mon coeur si long temps idolâtre a été,

Et qui, vraie Amazone, est aussi belliqueuse

(Rare faveur du ciel) que belle et gracieuse.

Puis elle est d'un estoc d'hommes vaillants et forts,

Les premiers de la terre en martiaux efforts,

1325   De Renauts, de Rolands, les foudres de la guerre,

D'Ogers et d'Oliviers, plus craints que le tonnerre.

CHARLES.

Tout l'Orient n'est point en gemmes si fécond

Qu'est en hommes guerriers la race de Clairmont.

Jadis le cheval grec n'eut les entrailles pleines

1330   De tant de bons soldats et de bons capitaines

Que de cette famille, il en sort tous les jours,

Indomptés de courage aux belliqueux étours.

La loi de Jésus-Christ par eux est maintenue,

Et la fureur païenne en ses bords retenue,

1335   Comme un torrent enflé, qui par la plaine bruit

Et jà prez et jardins de ses ondes détruit,

Entraînerait maisons, granges, moulins, étables,

S'il n'était arresté par remparts défensables,

Qui rompent sa fureur, et ne permettent pas

1340   Qu'il déborde, et s'épande aux endroits les plus bas.

AYMON.

C'est par votre vertu, que cette heureuse France

Sert encore Jésus-Christ, vous êtes sa défense.

CHARLES.

La puissance Chrétienne accroîtra de moitié

Par ce noeu conjugal qui joint notre amitié,

1345   Quand l'un et l'autre Empire, unissant ses armées,

Guerroiera les Païens aux terres Idumées,

Ou en la chaude Égypte, en l'Afrique, et aux bords

De l'Espagne indomptée, où j'ai fait tant d'efforts.

BEATRIX.

Mais pensons d'ordonner du jour du mariage,

1350   A fin qu'on se prépare et mette en équipage.

LÉON.

Ce ne sera sitôt que j'en ai de desir.

AYMON.

Sire, il depend de vous, s'il vous plaît le choisir

CHARLES.

Je veux que par tout soit la fête publiée.

MARPHISE.

Il n'est pas raisonnable, elle est ja mariée.

AYMON, BEATRIX.

1355   Mariée ? Et à qui ? Elle ne le fut onc ;

Jamais n'en fut parlé.

MARPHISE.

Elle vous trompe donc.

BEATRIX.

Ma fille mariée ?

AYMON.

Il n'en fut onc nouvelle.

BEATRIX.

Sans le respect que j'ai.

CHARLES.

Que sert cette querelle ?

Bradamante est presente, il la faut enquerir.

AYMON.

1360   Qu'elle disse à qui c'est.

BEATRIX.

  Cela me fait mourir.

MARPHISE.

C'est à Roger, mon frère.

AYMON, BEATRIX.

Ô Dieu ! Quelle impudence!

CHARLES.

Comment le savez-vous ?

MARPHISE.

Ce fut en ma présence.

BEATRIX.

Ils s'entre-sont promis ?

MARPHISE.

Voire avecque serment.

LÉON.

J'ai toujours entendu qu'il était son amant.

AYMON, BEATRIX.

1365   Ô qu'elle est effrontee!

MARPHISE.

  Ô fille déloyale!

Et faut-il sous couleur d'une Aigle impériale,

D'un sceptre, d'un tiare ainsi vous oublier ?

Ô ! Que l'ambition fait nos ames plier!

CHARLES.

Mais qu'en dit Bradamante ?

MARPHISE.

Et que peut elle dire ?

CHARLES.

1370   Levez un peu le front.

AYMON.

  Ne la croyez pas, Sire.

MARPHISE.

Si elle contredit, je la veux défier :

J'ai les armes au poing pour le vérifier.

S'y offre qui voudra, je soutiens obstinée

Qu'elle s'est pour épouse à mon frère donnée,

1375   Et que l'on ne saurait, qui ne lui fera tort,

A d'autres la donner jusqu'à tant qu'il soit mort.

CHARLES.

Elle ne répond rien.

MARPHISE.

Elle se sent coupable,

Et reconnaît assez mon dire véritable.

AYMON.

C'est une pure fraude ourdie encontre moi.

1380   Bradamante à Roger n'a point donné sa foi.

Aussi ne pouvait-elle, étant en ma puissance.

Une telle promesse est de nulle importance.

Puis, où fut-ce ? quand fut-ce ? Était-il jà chrétien ?

Il n'y a que deux jours qu'il combattait, païen,

1385   Nos peuples baptisés : or, étant infidèle,

Il ne pouvait avoir d'alliance avec elle.

C'est abus, c'est abus ; jamais n'en fut rien dit :

Au contraire elle-même a pratiqué l'édit

Qui a conduit Léon, un si notable prince,

1390   Depuis le bord Grégeois jusqu'en cette province,

Pour entrer en bataille : et ore, étant vainqueur,

Qu'on le vienne frauder par un propos moqueur,

Une baye, un affront, et sur tout que vous, Sire,

Veuillez pour tout cela révoquer votre dire,

1395   Il est déraisonnable. Il faut que le combat

Faict aux yeux d'un chacun ait vidé tout débat.

CHARLES.

Je ne veux rien résoudre en affaire si grande

Que des gens de conseil avis je ne demande.

Un roi, qui tout balance au poix de l'équité,

1400   Doit juger toute chose avecque mûreté.

MARPHISE.

Puisque cette pucelle à Roger s'est donnée,

Léon ne peut l'avoir sous un juste hyménée

Tant que Roger vivra. Qu'ils se battent tous deux

A la lance et l'épée, et cil qui vaincra d'eux

1405   Son rival, envoyé là-bas chez Rhadamante,  [ 40 Rhadamante : Un des Dieux de Enfers.]

Ait sans aucun débat l'amour de Bradamante.

AYMON.

Ce n'est pas la raison, Léon a combattu,

Son droit suffisamment est par lui débattu.

MARPHISE.

Que vous nuit ce combat ?

AYMON.

Il serait inutile.

1410   Car vainqueur ou vaincu Roger n'aura ma fille.

LÉON.

J'accepte le party. Non, non, ne craignez point ;

J'ai pour lui cet estoc, qui toujours tranche et point.

Sire, permettez-moi d'entrer encore en lice,

Et que de s'y trouver Roger on avertisse.

CHARLES.

1415   Je désire plutôt par douceur accorder

Vos différents esmeus que de vous hasarder.

Je ne veux pas vous perdre, étant de tel mérite

Tous deux braves guerriers et champions d'élite.

Ce serait grande perte à notre chrétienté,

1420   Que l'un de vous mourut outre nécessité.

LÉON.

Dieu dispose de tout ; il donnera la victoire

À celui qu'il voudra, l'autre au Styx ira boire.

Marphise, c'est à vous de faire ici trouver

Votre Roger, à fin de nous entréprouver.

SCÈNE VI.
Léon, Basile.

LÉON.

1425   Quand ce serait Renaut, quand serait Roland même,

Que le ciel a doué d'une force suprême,

Je l'oserais combattre, ayant ce chevalier,

Qui est plus mille fois que nul autre guerrier,

Il n'a point de pareil : que ce beau Roger vienne,

1430   Et l'épée à la main ses promesses soutienne,

Il lui fera bientôt son ardeur apaiser,

Et au lieu d'une amie une tombe espouser.

Mais voilà pas Basile, honneur de notre Grèce,

A qui tous mes secrets fidèlement j'adresse ?

1435   Basile mon ami, je me viens d'engager,

De promesse à la Cour, de combattre Roger.

BASILE.

Roger, ce grand Achille, à qui la France toute

Ne saurait opposer Paladin qu'il redoute!

LÉON.

C'est ce même Roger.

BASILE.

Il n'est pas à la Cour.

LÉON.

1440   Sa soeur Marphise y est.

BASILE.

  Est ce un combat d'amour ?

LÉON.

C'est pour ma Bradamante.

BASILE.

Et qui vous la querelle ?

LÉON.

Marphise pour Roger.

BASILE.

Que prétend-il en elle ?

LÉON.

Il prétend l'épouser.

BASILE.

L'espouser ? et comment ?

LÉON.

Pour lui avoir promis.

BASILE.

J'estime qu'elle ment.

LÉON.

1445   C'est d'où vient notre guerre.

BASILE.

  Et qu'en dit Bradamante ?

LÉON.

Elle monstre à son geste en être consentante.

BASILE.

Monsieur. Laissez-la donc et vous tirez de là.

LÉON.

Basile, je ne puis consentir à cela.

BASILE.

Quoi ? Voulez-vous mourir pour une ingrate amie ?

LÉON.

1450   Je voudrais bien pour elle abandonner la vie.

Je n'entends toutefois combattre contre lui

D'autre sorte que j'ai combattu ce jourd'hui.

BASILE.

Par la force d'un autre ?

LÉON.

Oui bien, de celui même

Qui m'a tantôt conquis cette beauté que j'aime.

BASILE.

1455   Il n'est plus avec nous.

LÉON.

  Et où donc ? ô mon Dieu!

BASILE.

Il s'en est ore allé.

LÉON.

Hélas ! et en quel lieu ?

Quel chemin a-t-il pris ? Qui l'a mu de ce faire ?

BASILE.

Il était tout chagrin, et semblait se déplaire.

LÉON.

Hé Dieu je suis perdu! malheureux, qu'ai-je fait ?

1460   Me voilà blasonné de mon déloyal fait.

On saura mon diffame, et la tourbe accourue

Du peuple autour de moi me hurla par la rue.

Ces chevaliers français, du monde la terreur,

Qui ont l'honneur si cher, m'auront tous en horreur,

1465   Et ma maîtresse même (ah! que la terre s'ouvre)

Crèvera de dépit. Charles et tout le Louvre

Se riront bien de moi, d'avoir homme peureux

Usurpé le loyer d'un homme valeureux.

Ha timide poltron, par mon dol je décrie

1470   Moi, mon père, ma race, et toute ma patrie!

J'ai promis de combattre en autrui me fiant,

Et du premier succès trop me glorifiant,

Et faudrai de promesse, et la cour abusée

Fera de ma vergogne une longue risée.

1475   Ha chétif !

BASILE.

  Mais tandis qu'ici vous soupirez,

Au lieu de vous guarir votre mal empirez.

Ne perdons point de temps, ains suivons-le à la trace,

Et le cherchons par tout courans de place en place.

ACTE V

SCÈNE I.
Léon, Roger.

LÉON.

Dea mon frère, et pourquoi ne me l'aviez-vous dit ?

1480   Pensiez-vous qu'en cela je vous eusse desdit ?

Que j'eusse voulu perdre, après un tel mérite,

Le meilleur chevalier qui sur la terre habite ?

Vous m'avez fait grand tort de douter de ma foi,

Et d'avoir eu besoin de ce qui est à moi.

ROGER.

1485   Invincible César, je n'eusse osé vous dire

La cause de mon deuil, et de mon long martyre.

Las ! Vous eussé-je dit que j'avais nom Roger,

Que j'étais là venu pour vous endommager ?

Que j'étais le souci de votre belle Dame,

1490   Brûlé du même feu qui consomme votre âme ?

LÉON.

Je fus de votre amour si ardemment épris

Pour vos faits valeureux, que quand vous fustes pris,

Si j'eusse eu de votre être et dessein connaissance,

Je ne vous eusse moins porté de bienveillance.

1495   Mais depuis, que privant votre coeur de son bien,

Au prix de votre vie avez bâti le mien,

Vous ne deviez douter que mon âme obligée

Ne fust de votre mort durement affligée,

Et que plutôt qu'en être auteur, j'eusse quitté

1500   Non l'amour, ou le bien, mais la douce clarté.

ROGER.

Ne vous privez pour moi d'une telle maîtresse :

Ayez-la, prenez-la.

LÉON.

Non, non, je vous la laisse.

ROGER.

Ne me détournez point de ce constant désir.

La mort ne mettra guère à me venir saisir.

1505   Je suis plus que demi dans la barque légère.

Mon âme veut sortir de sa geôle ordinaire ;

Ne la renfermez point ; n'enviez son repos ;

Ma mort à vos désirs viendra bien à propos.

Car tant que je vivrai, celle qui vous enflamme

1510   Vous ne pouvez avoir pour légitime femme :

Il y a mariage entre nous accordé,

Dont vous avez l'effet jusqu'ici retardé.

Or ma mort dissoudra ce contrat misérable,

Et ne restera rien qui vous doit dommageable.

LÉON.

1515   Je ne veux pas mon aise avoir par le trépas

Du meilleur chevalier qui se trouve ici bas.

Car combien que je l'aime autant que mon coeur même,

Plus qu'elle toutefois votre vaillance j'aime.

Ayez-la pour épouse, et n'y soit désormais

1520   Fait obstacle pour moi qui ne l'aurai jamais!

Je vous cède mon droit ; prenez-le à la bonne heure,

Que sans plus différer votre amour vous demeure.

ROGER.

Je supplie le bon Dieu que sans juste loyer

Longuement ne demeure un amour si entier,

1525   Et que j'aie cet heur de quelquefois dépendre

Cette vie pour vous que vous me venez rendre

Pour la seconde fois. J'en voudrais avoir deux

Pour en votre service en être hasardeux.

Je vy deux fois par vous ; mais combien que l'on rende

1530   Les bienfaits qu'on reçoit avec usure grande,

Je ne puis toutefois les rendre que demis,

Car de les rendre entiers il ne m'est pas permis.

Votre amour m'a donné, par deux fois opportune,

Deux vies, et (malheur!) je n'en puis mourir qu'une.

LÉON.

1535   Laissons-là ces propos ; plus grands sont les biensfaits

Que j'ai receu de vous que ceux-là que j'ai faits.

Retournons au logis pour un peu vous refaire,

Puis irons au chasteau pour vos nopces parfaire.

SCÈNE II.
Les Ambassadeurs Bulgares, Charlemagne.

LES AMBASSADEURS.

Que cet Empire est grand en biens et en honneurs!

1540   Que cette Cour est grosse et pleine de seigneurs!

Que je vois de beautés ! Sont-ce des immortelles ?

J'estime que le ciel n'a point choses si belles,

Le Soleil ne luit point si agréable aux yeux,

Et le printemps fleuri n'est point si gracieux

1545   Que leurs divins regards, que leurs beautés décloses,

Que leurs visages saints, faits de lis et de roses.

Durant la brune nuit les célestes flambeaux,

Qui brillent écartés, n'éclairent point si beaux.

Vrai Dieu que ce n'est rien de notre Bulgarie!

1550   Ce n'est, ma foi, ce n'est que pure barbarie

Auprès de ce pays : la douceur et l'amour,

La richesse et l'honneur font à Paris séjour.

Sire, nos Palatins ont sur notre province,

Depuis le dur trépas de Vatran notre prince,

1555   Un Chevalier esleu pour nous commander Roi,

Qui n'a par tout le monde homme pareil à soi.

Il nous est inconnu, fors à son brand qui tranche,

Et à son écu peint d'une licorne blanche.

Naguère Constantin avec Léon, son fils,

1560   Aux plaines de Belgrade eut nos gens déconfis

Sans ce brave guerrier, qui leur donna courage,

Et des Grecs ennemis fit un sanglant carnage.

Seul il les repoussa, terrassant par milliers,

Au coeur de leurs escadrons, les soldats plus guerriers.

1565   Il en couvrit la terre en leur sang ondoyante,

Et du Danube fut la claire eau rougissante.

L'effroi, l'horreur, le meurtre à ses côtés marchaient,

Et, quelque part qu'il fut, ennemis trébuchaient.

Ils se mirent en route, et la nuit ténébreuse

1570   Couvrit de son bandeau leur fuite vergongneuse.

La noblesse, le peuple, et ceux qui à l'autel

Font dévote prière au grand Dieu immortel,

Prosternez à ses pied, humbles le mercièrent,

Et que le sceptre il print d'un accord le prièrent.

1575   Mais lui, les refusant, ne daigna séjourner,

Et personne depuis ne l'a vu retourner.

Les États toutefois l'ont tous eleu pour maître,

Ne voulant autre roi que lui seul reconnaître.

Ores nous le cherchons par royaumes divers.

1580   Et pour ce qu'il n'est Cour en tout cet Univers

Qui soit en chevaliers tant que la vôtre belle,

Nous y sommes venus pour en ouïr nouvelle.

CHARLEMAGNE.

De ce preux Chevalier savez-vous point le nom ?

LES AMBASSADEURS.

Nous ne l'eussions points sceu, ne le disant, sinon

1585   Que par son Escuyer depuis notre entreprise

Nous avons entendu que c'est Roger de Rise.

CHARLEMAGNE.

Ha puisque c'est Roger, l'on ne s'est pas mépris :

C'est un grand chevalier, d'inestimable prix,

Il n'est pas maintenant en cette Cour de France.

1590   Sa soeur Marphise y est qui a pris sa défense :

Retirez-vous vers elle, elle pourra savoir

Quand et en quel endroit vous le pourrez revoir.

SCÈNE III.
Charles, Aymon, Beatrix.

CHARLES.

Que c'est de la vertu! Dieu, que sa force est grande!

Elle vainc la fortune, et grave lui commande.

1595   Les biens et les honneurs près d'elle ne sont rien.

Quiconque est vertueux n'a point faute de bien ;

Il est connu par tout, tout le monde l'honore ;

Soit qu'il soit en Scythie, ou sur la terre More,

Aux Bactres, aux Indois, il fait bruire son nom,

1600   Et toujours sa vertu lui acquiert du renom.

Les sceptres lui sont vils, et les richesses blêmes

Ne lui chaut de porter au front des diadèmes,

S'enfermer de soudards, et se voir au milieu

Des peuples amassez révérer comme un dieu.

1605   Il fait de tels honneurs moindre cas que de fange.

Son coeur ne va béant qu'à la seule louange.

Tel est ce preux Roger qui n'ayant rien à soi,

Voit des peuples félons s'asservir à sa loi,

Lui offrir leur couronne, et à grande dépense,

1610   L'en faire importuner jusques au coeur de France.

Qu'en dites-vous, Aymon ?

AYMON.

J'en fais bien plus de cas,

Le voyant recherché, que je ne faisais pas.

CHARLES.

Puisque votre guerrière entre tous le désire,

Il serait bon qu'il l'eut.

AYMON.

Je le voudrais bien, Sire.

CHARLES.

1615   Même si vous savez qu'ils s'entre-soient promis.

AYMON.

Mais nous aurons Léon et son père ennemis.

CHARLES.

Nous n'aurons pas, peut-être, ains plutôt est croyable

Que Léon se voyant moins que l'autre agréable,

Lui porte moindre amour, et possible voudrait,

1620   Content de sa victoire, entendre en autre endroit.

AYMON.

J'en aurai grand désir.

BEATRIX.

Je n'en serais marrie,

Puis qu'il est maintenant Roi de la Bulgarie.

CHARLES.

Voici Léon qui vient en magnifique arroi.  [ 41 Arroi : Appareil, train, équipage. [L]]

Il mène un chevalier tout armé quant et soi.

1625   Sont ses armes qu'il a : mais quoi ? Que veut-il dire,

De faire ainsi porter les armes de l'Empire ?

SCÈNE IV.
Léon, Charlemagne, Marphise, Aymon, Beatrix, Les Ambassadeurs, Roger.

LÉON.

Voici le Chevalier d'incroyable vertu,

Qui en champ clos naguère a si bien combattu.

Puisqu'il a surmonté la pucelle en bataille,

1630   Sire, c'est la raison qu'épouse on la lui baille.

Vous ne voudriez vous-même enfreindre votre ban,

Le fraudant de sa Dame, honneur de Montauban.

Nul autre tant que lui mérite Bradamante,

Soit en digne valeur, soit en amour ardente.

1635   S'il se présente aucun qui le veuille nier,

Il est prêt sur le champ de le vérifier.

CHARLEMAGNE.

Et n'était-ce pas vous qui combattiez naguère,

Et qui êtes vainqueur sorti de la barrière ?

Nous l'avons ainsi cru. Qui est don celui-ci,

1640   Qui pour vous combattant nous a trompé ainsi ?

LÉON.

C'est un bon Chevalier de qui la dextre et prête

De défendre en tous lieux le droit de sa conquête.

AYMON.

Qui est cet abuseur ? d'où nous est-il venu ?

Je ne veux que ma fille ait un homme inconnu.

MARPHISE.

1645   Puisque, mon frère absent, celui-ci veut prétendre

Sa femme mériter, je suis pour le défendre :

Je mourrai sur la place, ou lui ferai sentir

Qu'on a de l'offenser un soudain repentir.

Il ne faut différer ; que ce soit à cette heure,

1650   Que sans bouger d'ici l'un ou l'autre y demeure.

LÉON.

Il n'est point inconnu, voyez-le sur le front :

Pleines de son renom toutes les terres sont.

Ha mon frère, est-ce vous ? est-ce vous, ma lumière ?

Je vous pensais enclos en une triste bière.  [ 42 Bière : Coffre où l'on enferme un mort. [L]]

1655   Pourquoi vous celez-vous à votre cher soeur ?

Pourquoi vous celez-vous à votre tendre coeur,

À votre Bradamante ? Hé mon frère, hé mon frère,

Lui vouliez-vous ourdir une mort volontaire ?

Que je vous baise encor ; je ne me puis lasser

1660   De vous baiser sans cesse et de vous embrasser.

ROGER.

Ne m'en accusez point, ma soeur, ce n'est ma faute.

Sire, puisse toujours votre Majesté haute

Prospérer en tout bien, et l'Empire Romain

Paisible révérer votre indomptable main.

1665   Vous, Princes, Chevaliers, étonnement du monde,

Dont vole dans le ciel la gloire vagabonde,

Soyez toujours prisez, soyez toujours heureux,

Et durent éternels vos faits chevaleureux.

CHARLEMAGNE.

Mais dites-moi, mon fils, pourquoi Roger de Rise

1670   De combattre pour vous a-t-il la charge prise,

Contre son propre amour ? où l'avez-vous trouvé ?

Aviez-vous quelquefois sa valeur éprouvé ?

LÉON.

Magnanime Empereur, et vous astres de France,

Vous connaîtrez combien l'amour ha de puissance

1675   Qui sourd de la vertu, par l'étrange accident

De Roger en Bulgare arrivé d'Occident.

CHARLEMAGNE.

J'entendrai volontiers cette étrange aventure,

Si de la nous conter ne vous est chose dure.

LÉON.

Aux champs Bulgariens mon père guerroyait,

1680   Et d'hommes et chevaux la campagne effrayait,

Pour recouvrer Belgrade à l'empire ravie.

Vatran, leur Roi Vatran, se l'était asservie

Et la voulait défendre, ayant de toutes pars

Pour tenir la campagne amassé des soudards.

1685   Ils sortent dessus nous d'une ardeur animée,

Renversant, terrassant la plus part de l'armée,

Jusqu'à tant que Vatran de ma main abattu

Leur fit perdre, mourant, le coeur et la vertu.

Lors nous les repoussons, les hachant mille à mille,

1690   Et fussions pêle-mêle entrez dedans la ville,

Sans Roger, qui survint aux deux parts inconnu,

Par qui de nos soudards fut l'effort retenu.

Il fait tant de beaux faits, de prouesses si grandes,

Qu'il rompit, qu'il chassa nos vainqueresses bandes.

1695   Je le vey dans les rangs foudroyer tout ainsi

Qu'en un blé prest à tondre un orage obscurci.

Je le prins en amour, bien qu'il nous fit outrage,

Et l'eut toujours depuis gravé dans mon courage.

Nous retirons nos gens pour nos maisons revoir.

1700   Mais Roger, qui eut lors de m'occire vouloir,

Vint jusqu'en Novengrade, où connu d'aventure

Fut pris et dévalé dans une fosse obscure.

On le condamne à mort : dont étant averti,

Du château de mon père en secret je parti.

1705   J'entre dans la prison, les fers je lui arrache ;

Je le mène en ma chambre ou long temps je le cache.

Aussitôt fut le ban de Bradamante ouï,

Dont, pour avoir Roger, je fus fort réjoui,

Espérant que pour moi, comme il me fait promesse,

1710   Il irait au combat et vaincrait maîtresse.

Nous arrivons ici, sans qu'aucun de nous sut

Son nom, sa qualité, ni que Roger il fut.

Il entre dans la lice, il combat, il surmonte,

Retourne en mon logis, et sur son cheval monte,

1715   S'en part secrètement, entre en un bois épais,

Voulant s'y confiner et n'en sortir jamais.

Or ayant malgré moi la bataille entreprise,

Pour maintenir mon droit, contre sa soeur Marphise,

Ne le retrouvant plus, fâché, je cours après,

1720   Et le trouve en ce fort confit en durs regrets,

Résolu de mourir d'une faim languissante,

Pour m'avoir surmonté sa chère Bradamante ;

Me conte son malheur, son être et son dessein,

Me prie de le laisser consommer par la faim.

1725   Je demeure éperdu d'entendre telle chose,

Puis à le consoler mon esprit je dispose,

Lui redonne sa Dame, et jurant, lui promets,

Plutôt qu'il en ait mal, n'y prétendre jamais.

Sire, elle est toute à lui : ne tardez davantage

1730   De faire consommer un si bon mariage.

CHARLEMAGNE.

Je le veux, je le veux. Qu'en dites-vous, Aymon ?

AYMON.

Je le veux bien aussi, je le trouve très bon.

Roger mon cher enfant, ça que je vous embrasse!

J'ai grand peur que je sois en votre male-grâce :

1735   Pardonnez-moi, mon fils, si j'ai si longuement

Tenu par ma rigueur vos amours en tourment.

LES AMBASSADEURS.

Nous, premiers Palatins de la grand' Bulgarie,

Venons offrir aux pieds de votre seigneurie

Nos personnes, nos biens, nos honneurs, notre foi,

1740   Vous ayant d'un accord élu pour notre Roi.

Ne veuillez refuser notre humble servitude :

Nous vous avons cherché en grand' sollicitude :

Par maintes régions, pour avoir un seigneur

Qui nos peuples remplisse et de biens et d'honneur.

ROGER.

1745   J'accepte le présent qui me fait la province :

Soyez-moi bons sujets, je vous serai bon prince.

Je maintiendrai le peuple en une heureuse paix,

Faisant justice droite à bons et à mauvais.

Je me consacre à vous, et promets vous défendre

1750   Contre tous ennemis qui voudront vous offendre.

LES AMBASSADEURS.

Constantin l'empereur lève de toutes parts

Pour dompter le Royaume un monde de soudards.

Le peuple est en effroi, la frontière s'étonne.

Nous n'avons plus voisin qui ne nous abandonne.

1755   Mais vous nous conduisant hardis nous passerons,

Jusqu'au sein de la Grèce, et l'en déchasserons.

ROGER.

S'il plaît à notre Dieu, qui toute chose ordonne,

J'irai dans peu de mois recevoir la couronne,

Pour avec le conseil et l'appui de vous tous

1760   Empêcher l'ennemi d'entreprendre sur vous.

LÉON.

Il n'en sera besoin, que cela ne vous presse :

Car puis qu'ils sont à vous, je leur ferai promesse,

Et sous foi d'Empereur, qu'ils seront désormais

De la part de mon père assurés à jamais.

1765   Vivez en doux repos, et que dans votre tête

Ne reste aucun souci qui trouble votre fête.

BEATRIX.

Puisque Roger est roi, j'ai mon esprit contant.

Qu'on mande tôt ma fille : et qu'est-ce qu'on attend ?

Dites-lui qu'elle est reine, et que l'on la marie

1770   À son ami Roger, le Roi de Bulgarie ;

Qu'elle se face belle, et reprenne son teint,

Qui par ses longues pleurs était si fort déteint.

SCÈNE V.
Hippalque, Bradamante.

HIPPALQUE.

Vrai Dieu, que j'ai de joie ! Ô l'heureuse journée !

Heureuse Bradamante ! Ô moi bien fortunée !

1775   Jésus, que je suis aise! et qu'aise je me vois !

Je ne sais que je fais, tant je suis hors de moi !

Qui eut jamais pensé d'une amère tristesse

Voir sourdre tout soudain une telle liesse ?

Tout était désastreux, chétif, infortuné.

1780   Mon âme n'eut deux jours en mon corps séjourné

Si le mal eust eu cours, car avec ma maîtresse

J'eusse triste rompu le fil de ma jeunesse.

Hé dieux qu'elle a de mal! l'amour brûle son coeur.

Le forçant désespoir, le dépit, la rancoeur

1785   La bourelle sans cesse, et la chétive dame

À la mort, à la mort continûment réclame.

De son teint, où l'albâtre opposé jaunissait,

De sa lèvre, où la rose en ses plis ternissait,

La grâce est effacée : une pâleur mortelle,

1790   L'amaigrissant, déteint toute la beauté d'elle.

Or, grâce à notre Dieu, notre bon Dieu, l'ennui

Qui lui brassait ce mal est éteint aujourd'hui.

Je lui vais annoncer nouvelle assez battante

Pour morte l'arracher de la tombe relante.

1795   Que de joie elle aura ! Celui, comme je crois,

Qui condamné reçoit la grâce de son Roi

Sur le triste échafaud prêt de laisser la vie,

N'est d'aise si ravi qu'elle en sera ravie.

Mais je la vois venir : hélas! quelle pitié!

1800   Quelle est déconfortée ! Ô cruelle amitié!

Elle croise les bras, et tourne au ciel la vue.

Elle soupire hélas ! Je m'en sens toute émue.

Je m'en vais l'aborder, car ma foi je ne puis,

Je ne puis plus la voir en de si durs ennuis.

1805   Pourquoi de la douleur vous faites-vous la proie,

Ores que tout le monde est transporté de joie,

Que tout rit, que tout danse ? Il faut quitter ces pleurs,

Et ces tranchants soupirs compagnons de douleurs.

BRADAMANTE.

Las qui vous meut Hippalque ? Êtes-vous en vous-même ?

HIPPALQUE.

1810   Je ne veux plus vous voir le visage ainsi blême.

Reprenez votre teint de roses et de lys.

Ne vous torturez plus : vos malheurs sont faillis.

Il nous faut nous ébattre.

BRADAMANTE.

Et qu'est-ce que vous dites ?

HIPPALQUE.

Qu'il nous faut dépouiller ces tristesses maudites.

BRADAMANTE.

1815   Ha Dieu!

HIPPALQUE.

  Ne pleurez plus, tout est hors de danger.  [ 43 Plorer : pleurer. [DMF]]

BRADAMANTE.

Voire, rien n'est à craindre.

HIPPALQUE.

On vous donne Roger.

BRADAMANTE.

Me venez-vous moquer en détresse si grande ?

HIPPALQUE.

Je ne vous moque point, allons, on vous demande ;

L'Empereur vous attend et votre père aussi

1820   Avec votre Roger.

BRADAMANTE.

Roger ?

HIPPALQUE.

  Il est ainsi.

BRADAMANTE.

Dites-moi sûrement, sans de mon mal vous rire.

HIPPALQUE.

Je ne puis par ma foi plus au vrai vous le dire.

BRADAMANTE.

Que Roger est ici ?

HIPPALQUE.

Voire.  [ 44 Voire : Vraiment (sens qui est le sens propre et qui a vieilli). [L]]

BRADAMANTE.

Vous m'abusez.

HIPPALQUE.

Il est avec Aymon qui veut que l'épousez.

BRADAMANTE.

1825   Mon Dieu! le sens me trouble! Est-ce point quelque songe ?

HIPPALQUE.

Non, ce que je vous dis n'est songe ne mensonge.

BRADAMANTE.

Mais dis-moi, ma soeurette, est mon Roger venu ?

HIPPALQUE.

Il est dans le château.

BRADAMANTE.

Mais l'as-tu bien connu ?

HIPPALQUE.

Si j'ai connu Roger ? Vous le pouvez bien croire.

BRADAMANTE.

1830   Que dit-il de Léon, d'avoir eu la victoire ?

HIPPALQUE.

C'est Léon qui le guide et qui parle pour lui.

BRADAMANTE.

Quoi ? Léon aurait-il combattu pour autrui ?

HIPPALQUE.

Non, ainçois c'est Roger qui vous a combattue.  [ 45 Ainçois : ains ; auparavant, plutôt, mais, avant. [W]]

BRADAMANTE.

C'est Roger, c'est Roger qui m'a tantôt vaincue ?

HIPPALQUE.

1835   C'est Roger voirement.  [ 46 Voirement : D'une manière vraie (tombé en désuétude). [L]]

BRADAMANTE.

  J'ai le coeur tout transi.

Mais comment le sait-on ?

HIPPALQUE.

Léon le conte ainsi.

BRADAMANTE.

Ô chose merveilleuse !

HIPPALQUE.

Elle l'est bien plus encore

Que vous ne pensez pas : Reine vous êtes ores.  [ 47 Ores : On a dit autrefois or, ore et ores, dans le sens de présentement. [L]]

BRADAMANTE.

Voire de mille ennuis.

HIPPALQUE.

Non, d'un peuple étranger

1840   Qui a naguère élu pour son prince, Roger.

Encor les Palatins en cette cour séjournent ;  [ 48 Palatin : Titre de dignité donné à ceux qui avaient quelque office dans le palais d'un prince. [L]]

Vous les pourrez bien voir devant qu'ils s'en retournent.

BRADAMANTE.

Hé Dieu que dit mon père ?

HIPPALQUE.

Il saute de plaisir.

BRADAMANTE.

Et ma mère si dure ?

HIPPALQUE.

Elle a tout son désir.

1845   Ils brûlent de vous voir : allons je vous supplie.

BRADAMANTE.

Ha ma soeur que tu m'as de liesse remplie !

Que j'ai d'aise en mon coeur ! Je ne le puis porter ;

Je me sens, je me sens hors de moi transporter.

Tout ce que j'eu jamais en amour de malaise

1850   Ne saurait égaler le moindre de mon aise.

Onques je n'eusse osé seulement concevoir

Tant de biens qu'en un coup Dieu m'en fait recevoir.

Son nom en soit bénit, et me donne la grâce

De ne le méconnaître en chose que je fasse.

SCÈNE VI.

MELISSE.

1855   Du grand moteur du ciel merveilleux sont les faits,

Que ne comprennent point nos discours imparfaits :

Lorsqu'on n'y pense point, son pouvoir il découvre :

En faits désespérés miraculeux il ouvre

C'est pourquoi nous faillons, quand par faute de foi

1860   Nous ne l'invoquons point en un trop grand émoi

Nous pensons notre mal-être irrémédiable,

Comme s'il n'était pas en ses faits merveillable,

Qu'il ne peut toute chose, et peinassent ses mains

À l'une plus qu'à l'autre, ainsi que nous humains.

1865   On n'eût jamais pensé voir sans quelques miracles

Ce mariage fait, tant y avait d'obstacles :

Toutefois tout soudain, lorsqu'on l'espérait moins,

Ils sont prêts, grâce à Dieu, d'être ensemble conjoints.

Qu'il en viendra de bien à notre foi chrétienne !

1870   Que de mal au contraire en aura la païenne !

Que de sang coulera du gosier Sarrasin

Au rivage d'Afrique et au bord Palestin !

La France en est heureuse avec la Bulgarie,

Et heureuse en sera l'une et l'autre Hespérie.

1875   Tout chacun en est aise, et je crois fermement

Que l'air, l'onde et la terre en ont contentement.

SCÈNE VII.
Charlemagne, Aymon, Bétrix, Léon, Roger, Bradamante.

CHARLEMAGNE.

Grâce à Dieu qui le ciel et la terre tempère,

Je vois qu'en cette Cour toute chose prospère.

Bradamante et Roger sont conjoints à la fin,

1880   Après avoir dompté les rigueurs du destin.

Je suis aussi content d'une telle alliance

Que de bienfait de Dieu qu'ait reçu notre France.

Mon coeur en nage d'aise ; en vérité je crois

Que les pères n'en sont plus réjouis que moi.

AYMON.

1885   Sire, votre bonté s'est toujours fait connaître  [ 49 La graphie originale et don la prononciation de la rime est cognoistre pour rimer avec acctoistre.]

À vouloir en honneurs et en biens nous accroître.

CHARLEMAGNE.

Les mérites sont grands des vôtres et de vous.

La France sans leurs mains se verrait à tous coups

De Sarrasins couverte : elle n'a guère adresse

1890   Après l'aide du ciel qu'à leur grand prouesse,

Et outre je prévois qu'à l'empire chrétien

De ce noçage ici n'adviendra que du bien.  [ 50 Noçage : mariage.]

Écoutez mes enfants : vos noces ordonnées

De tout temps ont été dans le ciel destinées.

1895   Merlin, ce grand prophète à qui Dieu n'a celé

Ses conseils plus secrets, m'a jadis révélé

Que de votre lignée, en demi-dieux féconde,

Il naîtrait des enfants qui régiraient le monde.

Ils seront de mon sang comme du vôtre issus ;

1900   Ils luiront éclatants d'héroïques vertus ;

Les monstres ils vaincront, indomptables Alcides,  [ 51 Alcide : autre nom d'Hercule. i.e. homme fort.]

Et seront le support des vierges Pierides.  [ 52 Pierides : En grec, les Muses, ainsi dites de la Piérie, contrée située au nord de la Thessalie, sur la côte macédonienne, et considérée comme siège des Muses. [L]]

Or vivez bienheureux, et votre sainte amour

Sans chagrin ne débat croisse de jour en jour.

ROGER.

1905   Dieu fasse prospérer à jamais votre Empire,

Et qu'onques ennemi n'ait pouvoir de vous nuire.

AYMON.

Sire, vous plaît-il pas pour la fête combler,

Léonor, votre fille, à Léon assembler

Sous les lois d'Hyménée ? À cela son mérite

1910   Et l'auguste grandeur de sa race m'incite.

ROGER.

Je vous en supplie, Sire.

BRADAMANTE.

Et moi très humblement.

BEATRIX.

On ne la peut placer plus honorablement.

CHARLEMAGNE.

Vraiment je le veux bien : que ma fille on appelle.

LÉON.

Sire, vous m'honorez et obliger plus qu'elle.

CHARLEMAGNE.

1915   Il faut d'un fort lien nos empires unir,

Pour contre les païens nous entremaintenir.

LÉON.

Quel heur le Dieu du ciel insperément me donne !

Oncq, je crois, sa bonté n'en feit tant à personne.  [ 53 Feit : probable fait.]

Ô que je suis heureux ! Je vaincrai désormais

1920   L'heur des mieux fortunés qui vesquirent jamais.  [ 54 Vesquirent : nous dirions "vécurent".]

 


Notes

[1] Mahumétique : i.e. mahométique, de Mahomet le prophète de l'Islam.

[2] Blatière : Marchande de blé, de céréales. [L]

[3] Belzébuth : Démon de la Bible, il est le prince des démons.

[4] Scadron : escadron.

[5] Espois : Terme de vénerie. Cors qui sont au sommet de la tête du cerf. [L]

[6] Ains : mais.

[7] Cuidant : Se cuider, Se pavaner, faire l'outrecuidant.

[8] Derechef : une seconde fois. [F]

[9] Ébatté : probablement part. passé. vieilli Ebattre

[10] Ensemblement : Terme vieilli. En même temps, de la même façon. [L]

[11] Mouver : Dans le langage provincial et populaire, remuer, bouger. [L]

[12] Nopçal : nuptial.

[13] Mignon : Favori. [L]

[14] Lacs : lacets, liens.

[15] Avoler : Se répandre. [DMF]

[16] Frauder : Frustrer par quelque fraude. [L]

[17] On lit bagne au lieu de baigne. le DMF suggère BAIGNE, et le verbe bagner est absent du Littré.

[18] Alangouré : Faible, affaibli, alangui. [DMF]

[19] Serve : serf, Celui qui ne jouit pas de la liberté personnelle, esclave. [L]

[20] Nopçage : noçage ; mariage.

[21] Guéret : Terre labourée et non ensemencée. [L]

[22] Vers 411 On lit ah au lieu de a

[23] Bourrasser : malmener (canada).

[24] Nous retenons copain, plutôt que compaing, ancien terme pour compagnon.

[25] Pourmener : déplacer, faire avancer. [DMF]

[26] Nave : navire. [L]

[27] Navre : blessure. [L]

[28] Lairrer : Autrefois on disait, et aujourd'hui encore le peuple dit, je lairrai, pour je laisserai, je lairrais, pour je laisserais.

[29] Giron : Terme de blason. Par extension du sens de pans de vêtement, l'espace qui s'étend de la ceinture aux genoux d'une personne assise. [L]

[30] Graphie : Grégeois rime avec François.

[31] Challoir : Être d'importance, causer du souci. Il ne me chaut de cela. [L]

[32] Graphie : Émeuve rime avec épreuve.

[33] Nocière : Qui appartient, préside aux noces. [L]

[34] Vergogneux : de vergogne, honte [L]

[35] Emperière : impératrice. [CNRTL]

[36] Vouture : voute, arcade [DMF]

[37] Vaillantise : bravoure, vaillance [DMF]

[38] Ténarien : de Tenare, un des fleuve des enfers.

[39] Époindre : Terme vieilli. Faire sentir un aiguillon, un désir. [L]

[40] Rhadamante : Un des Dieux de Enfers.

[41] Arroi : Appareil, train, équipage. [L]

[42] Bière : Coffre où l'on enferme un mort. [L]

[43] Plorer : pleurer. [DMF]

[44] Voire : Vraiment (sens qui est le sens propre et qui a vieilli). [L]

[45] Ainçois : ains ; auparavant, plutôt, mais, avant. [W]

[46] Voirement : D'une manière vraie (tombé en désuétude). [L]

[47] Ores : On a dit autrefois or, ore et ores, dans le sens de présentement. [L]

[48] Palatin : Titre de dignité donné à ceux qui avaient quelque office dans le palais d'un prince. [L]

[49] La graphie originale et don la prononciation de la rime est cognoistre pour rimer avec acctoistre.

[50] Noçage : mariage.

[51] Alcide : autre nom d'Hercule. i.e. homme fort.

[52] Pierides : En grec, les Muses, ainsi dites de la Piérie, contrée située au nord de la Thessalie, sur la côte macédonienne, et considérée comme siège des Muses. [L]

[53] Feit : probable fait.

[54] Vesquirent : nous dirions "vécurent".

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