LE FRANÇAIS EN HURONIE

COMÉDIE EN UN ACTE, ET EN VERS.

Jouée en province en juin 1778.

M. DCC. LXXVIII.

Par M. DUMANIANT, comédien du roi.


Édition de Sébastien Côté (Carleton University, Ottawa), en collaboration avec Jillian Harper pour la transcription. Réalisée grâce au soutien de la Faculté des Arts et Sciences Sociales (Carleton University), du Fonds France-Canada pour la Recherche (FFCR) et du Conseil de Recherches en Sciences Humaines du Canada (CRSH).

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 01/05/2017 à 20:23:01.


ACTEURS.

VALCOUR, jeune Officier Français.

FRONTIN, Valet de Valcour.

LA FLEUR, Valet de Dorval. Boucher.

DORVAL, ami de Valcour.

UN SAUVAGE.

ZAMIRE, jeune Sauvage, Amante de Valcour.

La scène est dans un bois à quelques journées de Québec.

Édition tirée de Dumaniant [Jean-Antoine Bourlin], Le Français en Huronie, Paris, Chez Ruault, 1778, 24 p.


SCÈNE PREMIÈRE.
Valcour, Frontin.

FRONTIN.

C'est un triste séjour, Monsieur, que l'Huronie,

Oh ! vous avez beau dire, en ces lieux je m'ennuie,

On est mieux à Québec ; tâchons d'y retourner.

Tenez je me fais fort de vous y ramener.

VALCOUR, sans écouter Frontin.

5   Zamire ne vient point.

FRONTIN, à part.

  Ô Ciel ! toujours Zamire,

Peste soit de l'amour !

VALCOUR.

Ah ! quel cruel martyre !

FRONTIN.

Martyre est bien le mot. Je me meurs de frayeur.

VALCOUR.

Poltron !

FRONTIN.

Poltron soit. Je voudrais de bon coeur

Que vous renonçassiez à l'amour qui vous lie.

10   Cet amour, tous les jours expose votre vie.

Au milieu de ces bois, sans amis, sans secours

Ah ! que prétendez-vous ?

VALCOUR.

L'idolâtrer toujours,

Jusqu'au dernier soupir lui conserver ma flamme.

FRONTIN.

Mais vous ne voulez point en faire votre femme ?

VALCOUR.

15   Eh, quelle autre plus qu'elle a des droits sur mon coeur ?

Oui vivre son époux est pour moi le bonheur.

FRONTIN.

Vous ! épouser Zamire ? Ah ! quelle extravagance ?

Vous voulez donc, Monsieur ? renoncer à la France,

Habiter ces climats et devenir Huron ?

20   L'amour jusqu'à ce point trouble-t-il la raison ?

VALCOUR.

Pense donc, malheureux, que l'air que je respire,

Hélas ! est un bienfait de la tendre Zamire,

Égarés dans ces bois, sans ses soins généreux,

Sans ses secours, Frontin, nous périssions tous deux.

25   À sa compassion je dois mon existence,

Étouffant dans mon coeur toute reconnaissance,

Je pourrais la trahir, la fuir, l'abandonner !

Et ses conseils, cruel, tu peux me les donner ?

Va, Frontin, ne crois pas qu'à ce point je m'oublie.

FRONTIN, à part.

30   Bon ! bon ! laissons passer cet accès de folie,

Ce n'est qu'un feu de paille ; il aime, il est Français.

VALCOUR.

Moi ! je pourrais changer ! oh ! jamais. Non jamais,

Si j'en avais conçu la fatale pensée...

Mais non, de trop d'amour mon âme est embrasée.

35   Ces rochers menaçants, l'épaisseur de ces bois

Plaisent plus à mes yeux que les palais des rois,

Je n'y vois que Zamire, elle est partout présente,

Tout ici sait m'offrir mon adorable amante,

Mais elle ne vient point ? qu'elle tarde aujourd'hui !

40   Zamire d'un amant viens dissiper l'ennui.

Ah ! vole dans mes bras, que ta seule présence

Efface les tourments que cause ton absence,

Il est déjà grand jour, de ses premiers rayons

Le soleil a doré la cime de ces monts.

45   Les oiseaux par leurs chants marquent leur allégresse :

Tout est riant ; moi seul je suis dans la tristesse,

Zamire ne vient point, elle ne m'aime pas.

Cruelle amante hélas ! tu veux donc mon trépas.

FRONTIN, à part.

Saisissons cet instant. (Haut.) De l'amitié plus sage

50   Mon cher maître daignez écouter ce langage.

Zamire vous oublie, eh bien à votre tour,

Oubliez l'infidèle et fuyez ce séjour.

Abandonnons des lieux à nos voeux si contraires,

Où nous ferions je crois assez mal nos affaires ;

55   Où l'on estime peu l'esprit et les talents,

Où le mérite seul est de courir les champs,

De traverser les lacs, les forêts, les montagnes,

Où l'on ne fait l'amour qu'au milieu des campagnes,

Parmi le froid, la neige, entouré d'animaux,

60   Tous moins cruels encor, que ne sont vos rivaux :

Gens fort mal éduqués, dont la galanterie

Est pour faire leur cour de vous ôter la vie

Et d'en faire un trophée aux yeux de leurs tendrons,

Qui croquent les Français comme nous des chapons.

65   Tenez, j'entends du bruit là parmi ce feuillage,

Ah ! peut-être, Monsieur, est-ce quelque sauvage

Qui pour son déjeuner chercherait un Français ?

Sauvons-nous.

VALCOUR.

Reste ici.

FRONTIN.

Monsieur, je n'oserais,

Je ne me trompe point, hélas ! quelqu'un s'avance.

VALCOUR.

70   Va, rassure-toi.

FRONTIN.

  Ciel ! Prends-nous en ta puissance.

VALCOUR.

Viens, vendons notre vie au moins bien chèrement.

FRONTIN.

Bon ! c'est des officiers de votre régiment.

SCÈNE II.
Valcour, Frontin, Dorval, La Fleur.

LA FLEUR.

Oui ce sont les Anglais abandonnons la place.

DORVAL.

Est-ce toi, Chevalier, est-ce toi que j'embrasse ?

VALCOUR.

75   Dorval !

DORVAL.

Valcour !

FRONTIN.

  La Fleur ! ne me trompé-je pas ?

DORVAL.

Oui, c'est toi mon ami que je tiens dans mes bras,

Toi que j'avais cru mort, dont j'ai pleuré la perte.

LA FLEUR.

Mais parbleu, c'est Frontin heureuse découverte !

VALCOUR, d'un ton affligé.

Oui, c'est moi, mon ami, c'est l'ami de ton coeur.

DORVAL.

80   Ah ! que je suis heureux. Quel moment enchanteur !

Je vais te ramener près du Marquis d'Ortille

Qui te rendra bientôt au sien de ta famille,

Car notre régiment va quitter ces climats,

Cet oncle qui t'adore avait cru ton trépas.

VALCOUR, d'un air inquiet.

85   Quoi ! notre régiment va repasser en France ?

DORVAL.

Dans un mois. Ce retour comble notre espérance.

VALCOUR.

Dans un mois ! cher Dorval. Si tu m'aimas jamais.

DORVAL.

Tu sais bien, cher Valcour à quel point je t'aimais.

Le temps n'affaiblit point mon ancienne tendresse.

90   Doutes-tu que ton sort encor ne m'intéresse ?

Parle, qu'exiges-tu ? Si tu m'aimes toujours,

Dispose de mes biens, dispose de mes jours ?

Que faut-il faire ?

VALCOUR.

Hélas !

DORVAL.

Eh quoi ton coeur balance ?

N'a-t-il plus dans le mien la même confiance ?

95   N'es-tu plus mon ami, Valcour, que t'ai-je fait ?

Autrefois pour Dorval tu n'eus point de secret.

Tu versais dans mon sein et ta joie et ta peine,

Vous ne répondez rien, je vois que je vous gêne.

VALCOUR.

Ce rapproche m'abat, laissez-moi respirer.

100   Ah ! connais-tu ce coeur que tu peux déchirer ?

Sa sensibilité fait seule son martyre.

DORVAL.

Ouvre-le moi ce coeur.

VALCOUR, à part.

Que pourrai-je lui dire ?

Dans un mois, pour jamais nous quitterons ces lieux

Et pour jamais.

DORVAL.

Des pleurs s'échappent de tes yeux !

105   Quel en est le sujet ? Et d'où [naît] cette crainte ?

VALCOUR.

Je me reprocherais un seul moment de feinte.

Prends pitié de l'état de ce coeur alarmé,

Connais tous mes malheurs, j'aime, je suis aimé,

Une divinité... mon ami, c'en est une...

110   Sa voix, ses yeux, son port, sa beauté peu commune...

Dorval, j'allais périr de misère et de faim,

C'en était fait de moi... Sa généreuse main...

Je lui dois mon bonheur, ma nouvelle existence,

L'amitié, le devoir et la reconnaissance,

115   Un sentiment encor plus vif, plus précieux,

L'amour, l'amour Dorval m'enchaîne dans ces lieux.

Si tu la connaissais, si tu voyais Zamire,

Cette ingénuité qui dans ses traits respire,

Cette candeur aimable... Oh ! oui, tu l'aimerais,

120   Tu ferais comme moi, tu idolâtrerais.

Et tu veux, cher ami, tu veux que je la laisse,

Que je la paye ainsi que toute sa tendresse ?

Non, vivre pour Zamire est mon unique loi.

DORVAL.

Non, Valcour, ton ami n'exige rien de toi.

125   Si Zamire t'est chère...

VALCOUR.

  Oh ! bien plus que ma vie,

Non rien, rien ne rompra le beau noeud qui nous lie.

Mes serments sont sacrés, si je les trahissais...

Mais cela ne se peut, j'aime, je suis Français,

La foi, l'amour, l'honneur et la reconnaissance

130   Sont les premières lois que l'on suit dans la France,

Ton ami, cher Dorval, aura quelque vertu.

DORVAL.

Quelle est Zamire enfin, comment la connais-tu ?

VALCOUR.

Zamire ! ce qu'elle est ? il n'est point de louange,

Aucune expression, aucun mot... c'est un ange...

135   Un ange de lumière, elle est belle sans art.

Son âme, en ses discours, paraît toujours sans fard,

Sur son front ingénu brille une candeur pure,

C'est le riant tableau de la belle nature...

Je sortis de Québec pour chasser dans ses bois,

140   Je m'égara[i] bientôt, et réduit aux abois,

Après trois jours entiers d'une marche inutile,

J'attendais le trépas comme mon seul asile.

Un matin qu'accablé de peines, de douleurs,

Couché sur le gazon je le mouillais de pleurs,

145   J'attendis tout d'un coup du bruit dans le feuillage,

Je me levai rempli de dépit et de rage.

Qui que tu sois, viens, dis-je, et perce-moi le coeur :

Je suis ton ennemi, crains tout de ma fureur,

Préviens mes coups : j'allais dans mon délire extrême

150   Hors de moi, massacrer tout ce que mon coeur aime.

Mon bras était levé, je veux donner la mort :

Mais je trouve un vainqueur plus puissant et plus fort.

Un coup d'oeil me désarme ; étranger me dit-elle,

Que t'a donc fait Zamire et quelle ardeur cruelle

155   Te portait à vouloir lui déchirer le flanc ?

Parle, qui t'a donné cette soif de mon sang ?

Interdit, étonné, je ne sais que répondre.

Tout, dis-je, en cet instant, tout sert à me confondre.

Zamire, pardonnez, je suis un malheureux ;

160   Mais je vais m'en punir. Ce fer... « Vis, je le veux »,

Dit-elle avec douceur, « dans ce climat horrible

Étranger crois qu'on peut trouver un coeur sensible.

Née au milieu des bois, et sur ces bords lointains

Je connais le premier des devoirs des humains,

165   La sensibilité, l'amour de son semblable ».

Je tombe à ses genoux. Ô femme respectable !

M'écriai-je ! reçois l'hommage d'un mortel

« Est-on si généreux pour n'être point cruel »,

Dit-elle ? « Lève-toi. Trop heureuse sans doute

170   Si j'adoucis ces maux que ton malheur te coute ».

Que te-dirai-je encor. Je sentis dans mes sens

Naître un amour vainqueur de l'absence et du temps.

Je sentis qu'à jamais je lui serai fidèle,

Pour moi dans l'univers tout disparut hors elle,

175   L'aimer est mon seul bien. Depuis cet heureux jour,

Tout raffermit, redouble et nourrit mon amour

DORVAL.

Loin de désapprouver ce beau feu qui t'enflamme,

Il prouve, cher ami, la bonté de ton âme.

VALCOUR.

Eh ! n'ai-je pas sujet de répandre des pleurs,

180   Et condamnerais-tu mes trop justes douleurs ?

Dans un mois, dans un mois nous repassons en France.

Tu m'aimes, cher Dorval, dès la plus tendre enfance,

Par les noeuds les plus doux, liés étroitement,

Des secrets de mon coeur tu fus le confident.

185   Accoutumé sans cesse à lire dans mon âme,

N'y pénètres-tu point le désir qui l'enflamme ?

DORVAL.

Compte sur ton ami, quel que soit ton dessein,

Je le seconderai, Valcour, sois en certain.

Aux yeux de l'amitié, va, rien n'est impossible !

190   Ah ! parle ?

VALCOUR.

  Je suis né reconnaissant, sensible,

Le bonheur de te voir est un de ses bienfaits,

Je lui dois tout, Dorval, et si je l'oubliais

Je trahirais l'amour, l'honneur, la pitié même,

Je me dégraderais, je l'adore, elle m'aime.

195   Écoute, on me croit mort, garde-moi le secret,

Laisse-moi dans ce bois. Emmène mon valet,

Retourne dans le camp ne crains rien pour ma vie.

DORVAL.

Qu'exiges-tu de moi ?

VALCOUR.

Dorval, je t'en supplie.

Mon bonheur en dépend.

DORVAL.

Cruel, que voulez-vous ?

VALCOUR.

200   Ne me refuse point, j'embrasse tes genoux.

DORVAL.

Demande tout mon sang ; mais un tel sacrifice

Est au-dessus de moi. Crois-tu que je le puisse ?

Je languissais sans toi, je te trouve aujourd'hui,

Et t'abandonnerais sans secours, sans appui ;

205   Au milieu des déserts et parmi des Sauvages

Altérés de ton sang, cruels anthropophages.

VALCOUR.

Hélas !

DORVAL.

Vous soupirez. Voilà jusqu'où l'amour

Égare votre coeur, vous séduit en ce jour.

FRONTIN.

Je sais un bon moyen de ranger cette affaire.

VALCOUR.

210   Dis, quel est-il ?

FRONTIN.

  Monsieur, je crains de vous déplaire.

Depuis que par l'amour vous êtes retenu ;

Coutre tous mes conseils vous êtes prévenus.

Je perds à vous parler toute ma rhétorique.

VALCOUR.

Parle. Je te t'ordonne.

FRONTIN.

En ce cas je m'explique.

215   Si Zamire vous aime, il vaudrait je crois mieux

Qu'avec vous pour toujours elle quittât ces lieux.

Le destin le plus beau s'offre à vous dans la France.

Vous l'y rendriez heureuse. Au sein de l'opulence,

Au milieu des plaisirs d'un séjour enchanteur

220   Que faudrait-il de plus pour faire son bonheur ?

VALCOUR.

Je ne me flatte point que Zamire y consente.

FRONTIN.

Monsieur, Zamire est femme, et l'offre est séduisante.

VALCOUR.

Zamire est au-dessus du reste des humains.

Tranquille, sans besoins tous les jours sont sereins.

225   Comme elle est sans désirs son âme est sans nuages.

Loin du monde, ignorée, en ce climat sauvage

Elle vit près d'un père, appui de ses vieux ans,

Le soigner, le chérir, occupe ses instants.

Je ne tiens dans son coeur que la seconde place.

230   J'oserais demander ? Non mon ami.

DORVAL.

  De grâce

Écoute la raison, écoute l'amitié.

Au devoir, à l'honneur, si ton?coeur est lié,

Suis l'exemple aujourd'hui que Zamire te donne.

Imite sa vertu, Valcour, tout te l'ordonne.

235   On doit à la nature encor plus qu'à l'amour.

Un oncle qui t'aima te pleure chaque jour,

Lorsque tu peux d'un mot dissiper ses alarmes,

Lorsqu'il ne tient qu'à toi d'aller sécher ses larmes,

Voudras-tu qu'il succombe au poids de sa douleur ?

VALCOUR.

240   Hélas ! cruel ami, vous me percez le coeur.

Eh bien ! vous n'aurez plus de reproche à me faire.

La nature commande et l'amour doit se taire.

N'importe, j'en mourrai, je serai vertueux.

Mais Zamire... jamais... sais-je ce que je veux.

245   Lorsque je te jurais de t'adorer sans cesse,

Quand tes yeux répondaient à ma vive tendresse,

Quand enivré d'amour j'embrassais tes genoux,

Aurais-tu soupçonné dans des moments si doux

Que bientôt ton amant deviendrait infidèle !

DORVAL.

250   Tu pleures ?

VALCOUR.

  Ah ! Dorval, hélas ! que dira-t-elle ?

Que va-t-elle penser ? Je crois que je la voi

Me pleurer, me haïr.

DORVAL.

Cher ami, calme-toi.

Tu ne la perdras point cette amante si chère.

Ton oncle est généreux, il te chérit en père.

255   Il entendra tes pleurs, il verra tes soupirs ;

Il les fera cesser en comblant tes désirs.

VALCOUR.

Il tient au préjugé trop commun dans la France,

Celui de vouloir faire une grande alliance.

Et Zamire est sans bien, sans nom, et sans aïeux.

DORVAL.

260   Ses vertus sont un titre encor plus précieux.

Monsieur d'Ortille est bon, tu sais bien qu'il t'adore.

Il ne vit que pour toi. Si tu l'aimes encor

Viens faire évanouir son chagrin dévorant.

Il est près de ce bois avec son régiment.

VALCOUR.

265   Zamire dans ce lieu devait bientôt se rendre.

L'heure approche, Dorval, et laisse-moi l'attendre.

DORVAL.

Tous les moments sont chers, un instant de chagrin

D'un vieillard malheureux peut avancer la fin.

Laisse ici ton valet qu'il attende Zamire.

FRONTIN.

270   Laissez plutôt La Fleur.

LA FLEUR.

  Cela te plaît à dire,

Tu connais les chemins, je ne les connais pas.

FRONTIN.

Mais toi, tu viens du camp.

DORVAL.

Pour finir vos débats,

Restez-y tous les deux.

LA FLEUR.

Ce n'est pas nécessaire.

Frontin plutôt que moi se tirera d'affaire.

FRONTIN.

275   La Fleur, garçon d'esprit, adroit, intelligent

Au besoin, mieux que moi, sait faire un compliment.

DORVAL.

Vous avez, je le sais, une adresse infinie ;

Mais vous avez encor plus de poltronnerie.

FRONTIN.

Moi poltron ? Point du tout.

LA FLEUR.

Ni moi, Monsieur, d'honneur.

280   Fi ! C'est me faire tort, vous connaissez La Fleur.

FRONTIN.

On me connaît aussi.

DORVAL.

Sans tant de verbiage,

Montrez-nous en restant quel est votre courage.

FRONTIN.

Si La Fleur y consent ?

LA FLEUR.

Si Frontin le voulait ?...

Car un tout seul, Monsieur, dans ce bois s'ennuierait.

DORVAL.

285   Bon ! restez-y tous deux. Aussitôt que Zamire

Paraîtra vous viendrez.

LA FLEUR.

Oui, j'irai vous le dire.

FRONTIN.

Oh ! nous irons ensemble.

VALCOUR.

Ah, dis-lui bien Frontin,

Que vivre son amant fait toujours mon destin.

Peins-lui tous les transports de ce coeur qui l'adore,

290   Dis-lui que pour la voir j'ai devancé l'aurore.

Dis-lui que je m'arrache de regret de ces lieux,

Et que bientôt l'amour va me rendre à ses yeux.

SCÈNE III.
Frontin, La Fleur.

LA FLEUR.

Depuis que dans ces bois tu fais ta résidence

Avec quelques Hurons as-tu fais connaissance ?

FRONTIN.

295   Oui parbleu, Mons La Fleur, même par le bon bout.

LA FLEUR.

On dit que ces Messieurs nous trouvent de leur goût.

FRONTIN.

Mais pas mal. Tout à l'heure à cette même place

De deux de ces goulus j'ai remouché l'audace.

Ils voulaient me happer pour me croquer rôti ;

300   Ils en ont eu mon cher le plus fier démenti...

LA FLEUR.

Hélas ! je crains toujours que quelqu'un ne m'accroche.

FRONTIN.

Ne crains rien avec moi.

LA FLEUR.

Frontin, quelqu'un approche.

FRONTIN, à part.

Ô ciel ! Que devenir ? Où nous cacherons-nous ?

LA FLEUR.

Le parti le plus sûr serait de filer doux.

305   Ne fais pas le méchant et modère ta bile.

Je t'en prie.

FRONTIN, à part.

Oh ! cela n'est pas fort difficile.

LA FLEUR.

S'il leur faut de l'argent, tiens, voilà tout le mien.

FRONTIN, allant de côté et d'autre.

La Fleur tu t'es trompé, pour moi je ne vois rien.

S'il faut te l'avouer je ne suis point tranquille.

310   Ah ! que j'aime bien mieux le séjour de la ville.

Là dans une antichambre assis au coin du feu

On attend le patron en s'amusant au jeu ;

On caresse Lisette, on rit, on boit, on danse.

Mais en ce sot séjour, ah ! quelle différence !

315   On n'y saurait trouver un minois gracieux.

La mort de tous côtés s'y présente à vos yeux.

On n'y voit que Hurons, Iroquois et leur clique,

Qui n'ont jamais pitié que d'un Français étique,

Qui d'un oeil en dessous lorgnent un garçon gras,

320   Et pour l'escamoter le suivent pas à pas.

LA FLEUR.

Pour toi, de ce côté, tu ne crains pas grand-chose.

Tu n'as point comme moi ce teint couleur de rose,

Cet air frais et vermeil, cet embonpoint charmant.

FRONTIN.

Hélas ! pour mes péchés je suis trop ragoûtant.

325   Je me passerais bien d'une santé si belle.

Je voudrais être sec comme un[e] sauterelle ;

Mais on est beau garçon, on a quelques appas...

Il fait un mouvement de frayeur.

LA FLEUR.

Mais, Frontin, qu'as-tu donc ?

FRONTIN.

Comment tu ne vois pas ?

LA FLEUR.

De quoi ?

FRONTIN.

Regarde.

LA FLEUR.

Qui ?

FRONTIN.

Vois-tu ce grand Sauvage ?

LA FLEUR.

330   Il vient de ce côté, ranime ton courage,

Bats-toi, moi je m'enfuis.

FRONTIN.

Ah ! je meurs de frayeur.

LA FLEUR.

Ah ! Frontin, je me sens enchaîné par la peur.

Je ne peux m'en aller.

FRONTIN.

Il traverse la plaine.

LA FLEUR.

Ciel ! Il court droit à nous. Huchons-nous sur ce chêne,

335   Peut-être il passera sans regarder en haut.

Je ne saurais grimper, aide-moi donc.

FRONTIN, de dessus l'arbre.

Nigaud

Tu me feras pincer avec ta maladresse.

Mets-toi dans un fossé, caches-toi ; le temps presse.

LA FLEUR.

Enfin m'y voilà donc.

FRONTIN.

Il redouble le pas,

340   Sans doute il nous a vus.

LA FLEUR.

  Eh ! parles donc plus bas.

Ton babil à présent n'est pas fort nécessaire.

FRONTIN.

C'est Zamire, parbleu.

LA FLEUR.

Frontin, veux-tu te taire.

FRONTIN.

Que crains-tu ?

LA FLEUR.

Que sait-on ? Le sexe dans ces lieux

A pour les étrangers un tendre furieux.

345   Les dame du pays sont beaucoup carnassières,

Et j'appréhende tout de leurs sottes manières.

Avant de nous montrer attendons quelque temps.

Il pourrait bien venir quelqu'un de ses amants.

SCÈNE IV.
Zamire, Frontin et La Fleur, sur l'arbre.

ZAMIRE.

Valcour, Valcour, ô ciel ! où pourrait-il donc être ?

350   Eh bien ! voilà Zamire, accours, ose paraître.

Dieu ! je ne le vois point, qu'est-il donc devenu ?

J'éprouve un sentiment à mon âme inconnu.

S'il pouvait m'oublier ? Valcour serait perfide ?

Non... vole rassurer une amante timide.

355   L'heure est déjà passée où j'aurais dû venir,

Chaque jour mon amant a su me prévenir ;

Il me cherche peut-être ? Eh bien ! je vais l'attendre.

FRONTIN, à La Fleur.

Montrons-nous.

LA FLEUR.

Attends.

ZAMIRE.

Qu'est-ce ? et que viens-je d'entendre ?

Serait-ce toi, Valcour ? Mais je n'entends plus rien.

360   Je me trompe : écoutons. Quel tourment est le mien ?

Je ne sentis jamais émotion plus vive.

On dit que des Français ont paru sur la rive.

Quel odieux soupçon vient effrayer mon coeur.

Il les aura rejoints, il trompait ma candeur.

365   Cruel si dans l'Europe une amante outragée

D'un lâche séducteur ne se voit point vengée

Et reste sans secours en proie à son chagrin ;

Apprends qu'ici jamais on ne l'offense en vain.

Ne crois point te soustraire aux regards de Zamire.

FRONTIN.

370   Oh ! sa douleur me peine et je vais tout lui dire.

Zamire.

ZAMIRE.

Non, cruel.

FRONTIN.

Zamire, écoutez-moi.

ZAMIRE, avec vivacité.

Qui vient de m'appeler ? Cher amant est-ce toi ?

Viens, cours, vole, parais. Mais quelle erreur cruelle

Viens d'abuser mes sens.

FRONTIN, sautant à bas de l'arbre.

Votre amant est fidèle,

375   Il vous aime toujours, et je suis son garant.

ZAMIRE.

Qu'est-il devenu ? Dis ?

FRONTIN.

Écoutez un moment,

Je vais tout vous conter.

ZAMIRE.

Quelle crainte m'agite !

FRONTIN.

Comme nous attendions ici votre visite,

Ainsi que vous pensez en discourant tous deux

380   Fort amoureusement sur l'objet de ses feux.

Des Français tout d'un coup s'offrent à notre vue.

À leur aspect j'ai cru que j'avais la berlue.

M'étant frotté les yeux j'ai reconnu La Fleur.

ZAMIRE.

Qu'ont-ils fait ces Français dissipe ma frayeur.

385   Les aurait-il suivis ? Tu crains de me le dire,

Je vois tout mon malheur.

FRONTIN.

Rassurez-vous, Zamire.

De perdre votre amant n'ayez aucun souci.

Il reviendra bientôt. Je l'attendais ici,

Et pour pouvoir plus loin découvrir dans la plaine

390   Nous avions tous les deux grimpé dessus ce chêne.

Il montre La Fleur qui est descendu de l'arbre.

ZAMIRE.

Affreux pressentiments que je ne peux bannir.

FRONTIN.

Ne craignez rien, vous dis-je, il va bientôt venir,

Lorsqu'il quittait ces lieux pour lui si pleins de charmes,

Que n'avez-vous pu voir sa douleur et ses larmes !

395   Il poussait des soupirs qui me perçaient le coeur.

Ah ! Frontin ! m'a-t-il dit, peins-lui bien mon ardeur,

Dis-lui... Tout ce qu'on dit quand d'un amour extrême

On aime une personne encor plus que soi-même.

Mais il n'a pu mieux faire, arraché de ces lieux,

400   Il courait dans les bras d'un oncle riche et vieux ;

Mais pour voler bientôt aux genoux d'une amante.

ZAMIRE.

Ah ! ne m'abuse point. Vaine et frivole attente.

Tout me l'annonce hélas ! Je ne dois plus le voir.

FRONTIN.

Eh ! doit-on sur un rien ainsi perdre l'espoir ?

405   Chassez cette frayeur, votre amant vous adore.

Je suis sa caution. Faut-il plus faire encore ?

Faut-il pour rassurer votre coeur éperdu

Hâter l'heureux instant qu'il vous fera rendu.

Parlez, dites un mot. Je vais tout d'une haleine

410   Le chercher et soudain à vos pieds je l'amène.

ZAMIRE.

Ah ! tu me rends le jour.

FRONTIN, à La Fleur.

La Fleur tu me suivras

Tirons-nous de ce lieu.

ZAMIRE.

S'il ne revenait pas !

FRONTIN.

Il viendra. Mais chassez la crainte qui vous glace.

Tenez, je reviendrais plutôt prendre sa place.

SCÈNE V.

ZAMIRE.

415   Non, non, rien ne saurait dissiper mon effroi.

Tout m'épouvante hélas ! Valcour est loin de moi.

Le cruel, s'il m'aimait tout autant que je l'aime,

Pourrait-il un instant causer ma peine extrême.

Il connaît bien Zamire, il sait bien que sans lui

420   Mon coeur faible et craintif languit privé d'appui.

Ah ! s'il m'abandonnait, y pourrais-je survivre ?

Je ne vois plus Frontin. Ah ! j'aurais dû le suivre,

Voler vers mon amant, l'entraîner en ces lieux,

Le toucher, le fléchir, ou mourir à ses yeux.

SCÈNE VI.
Zamire, Frontin.

FRONTIN.

425   Au secours, au secours.

ZAMIRE.

  Ciel ! qu'entends-je ?

FRONTIN, se réfugiant aux pieds de Zamire.

Daignez me protéger, me défendre ou j'expire.

SCÈNE VII.
Zamire, Frontin, Le Sauvage.

LE SAUVAGE.

Vas, tu cherches en vain un asile en ces lieux.

Et je vais sans pitié t'immoler à ses yeux.

FRONTIN.

Daignez le retenir.

ZAMIRE.

Parle, quel est son crime ?

LE SAUVAGE.

430   Ma haine, ton amour. Ma rage est légitime

Il va périr.

FRONTIN.

Hélas ! très illustre Huron,

Tremblant à vos genoux, je demande pardon.

Je n'eus jamais dessein de vous faire une injure.

Acceptez mon argent, mes meubles, mon armure,

435   Renvoyez-moi tout nu ; mais laissez-moi la peau.

Ah ! je serais pour vous un très mauvais morceau,

Je suis trop maigre encor, je serais coriace.

Priez pour moi, Zamire, obtenez-moi ma grâce.

LE SAUVAGE, avec dédain.

Voilà donc ce Français qui l'emporte sur moi,

440   Celui pour qui Zamire a dédaigné ma foi ?

ZAMIRE, naïvement.

Ce n'est point mon amant.

FRONTIN.

Non, le diable m'emporte.

Je ne l'aimai jamais. C'est mon maître.

LE SAUVAGE.

Qu'importe ?

FRONTIN.

Tout. Votre rage en veut au rival adoré

Et je n'ai point l'honneur d'être le préféré.

445   C'est mon maître qu'on aime. Oh ! demandez ?

LE SAUVAGE.

  Ton maître !

Parle, qu'est-il ? qu'il vienne !

FRONTIN.

Il va bientôt paraître.

C'est un jeune seigneur, beau, vermeil, bien portant,

Je cours vous le chercher.

LE SAUVAGE.

Non, demeure un moment.

FRONTIN.

Que voulez-vous de moi, chétive créature ?

LE SAUVAGE.

450   Tu n'es pas son amant ?

FRONTIN.

  C'est la vérité pure.

Je vous l'ai déjà dit, c'est un autre que moi.

ZAMIRE.

D'où vient cette fureur ? Eh que t'importe à toi ?

Quels sont tes droits ici ? Ma foi t'est-t-elle acquise ?

LE SAUVAGE.

Mes droits sont mon amour, l'amour que l'on méprise,

455   L'amour au désespoir, indigné, furieux.

Sans l'immoler verrais-je un rival odieux

M'insulter, me braver, me ravir mon amante.

Si sa flamme est égale à ma flamme brûlante,

Qu'il vienne, qu'il paraisse et dispute ton coeur,

460   Et que Zamire enfin soit le prix du vainqueur.

Mais il est sans amour puisqu'il est sans courage.

FRONTIN.

Vous êtes dans l'erreur, il l'adore à la rage.

LE SAUVAGE, d'un ton menaçant.

Tu l'oses dire ?

FRONTIN.

Hélas ! je réponds toujours mal.

Ce n'est pas moi du moins qui suis votre rival,

465   Quels serments voulez-vous ?

LE SAUVAGE.

  Va, j'en crois ta bassesse.

Un coeur aussi rampant connaît-il la tendresse ?

Mais cet autre Français qui me ravit sa foi,

Aussi lâche, aussi vil, s'enfuyait avec toi.

FRONTIN, tremblant.

Ah ! ce n'était pas lui. Vous vous trompez sans doute.

470   Cet autre était La Fleur.

ZAMIRE.

  Mon amant fuit. Écoute,

Il faut quelque vertu pour m'enchaîner ce coeur.

Valcour sut me charmer par ses traits, sa candeur,

Pour me plaire il n'eut point besoin d'une victoire.

Mais s'il l'avait fallu, Zamire aime à le croire,

475   Valcour tout comme un autre eût su vaincre ou mourir.

LE SAUVAGE.

S'il t'aime, en cet instant qui peut le retenir ?

Dis ?

ZAMIRE.

Qui le retient ? Tout. L'amitié, la nature.

FRONTIN.

Il sera bientôt là, c'est moi qui vous l'assure.

Des Français ce matin ont paru sur ce bord.

LE SAUVAGE.

480   Il les a joints ?

FRONTIN.

  Seigneur, il reviendra d'abord.

LE SAUVAGE.

Il reviendra ?

ZAMIRE.

Sans doute.

FRONTIN.

Il me [l'a] dit lui-même.

LE SAUVAGE, à Zamire.

Va, va, l'Européen ignore comme on aime.

Reconnais-tu l'amour à ce trait odieux ?

Il t'adore et te laisse ! Ouvre enfin les yeux.

À Frontin.

485   Et toi vil imposteur n'abuse plus Zamire.

Avoue ou cette main...

FRONTIN, à part.

Grand Dieu ! Que faut-il dire ?

Hélas ! ce diable d'homme a juré mon trépas

LE SAUVAGE, à Zamire.

Ose le croire encor. Vois-tu ton embarras ?

FRONTIN.

Je suis embarrassé, je ne puis vous le taire.

490   Pour vous plaire, seigneur, quel aveu faut-il faire ?

Ordonnez, prescrivez.

LE SAUVAGE.

M'avouez à l'instant

La fuite et le forfait de son perfide amant.

FRONTIN, à part.

Puisqu'à mentir, ô ciel ! il veut donc me contraindre,

Mentons pour nous sauver.

Haut.

S'il faut cesser de feindre,

495   Je vous dirai, seigneur, qu'il est vrai que Valcour

Pour n'y plus revenir a quitté ce séjour.

ZAMIRE.

Qu'entends-je ? Ah ! je meurs. Malheureuse Zamire.

Le barbare, il me fuit ! Tout mon coeur se déchire.

LE SAUVAGE, à Zamire.

Oublie un scélérat

À Frontin.

et toi fuis loin d'ici.

FRONTIN, à part.

500   Ô trop heureux mensonge. (Haut.) Ah ! seigneur grand merci.

SCÈNE VIII.
Zamire, Le Sauvage.

ZAMIRE.

Que vais-je devenir ! Le cruel me délaisse.

Est-ce donc là le prix de tout ma tendresse.

Je lui sauvai la vie, il m'arrache le jour.

Ne crois point m'échapper, infidèle Valcour,

505   Je te suivrai partout et même en ta patrie,

Aux Français étonnés contant ta perfidie

Je leur inspirerai ce mépris, cet effroi,

Cette horreur que fait naître un monstre tel que toi.

LE SAUVAGE.

Laisse ces vains projets et songe à la vengeance.

510   D'un rival que je hais, d'un ingrat qui t'offense,

Ce bras avec plaisir ira percer le coeur.

Je vole dans son camp guidé par ma fureur,

Et rapporte à tes pieds sa dépouille sanglante.

ZAMIRE.

Arrête, qu'as-tu dit !

LE SAUVAGE.

Ma rage impatiente

515   Brûle d'avoir puni ce farouche étranger.

Adieu.

ZAMIRE.

Demeure, Ciel ! quoi ! tu cours l'égorger ?

LE SAUVAGE.

Quel sentiment pour lui peut te parler encore.

ZAMIRE.

Malgré sa perfidie apprends que je l'adore.

Il peut vouloir ma mort, je peux le pardonner.

520   Mais bientôt le remord va me le ramener.

Que dis-je ? en cet instant nous l'accusons peut-être.

Non, mon coeur me le dit, Valcour n'est point un traître.

On ne feint pas l'amour, il m'aime, il reviendra.

LE SAUVAGE.

Tu l'excuses en vain. Je l'abhorre, il mourra.

ZAMIRE.

525   Qui t'a remis, cruel, le soin de ma vengeance.

Penses-tu me servir ? Je te le dis d'avance,

Si ta haine te porte à répandre son sang,

Ta main du même coup déchirera mon flanc.

Valcour fait mon destin, s'il perdait la lumière

530   Tout finirait pour moi dans la nature entière.

Quels que soient ses forfaits, qu'il vive je le veux.

Et si loin de Zamire il pouvait être heureux,

Sans doute en l'apprenant je serais moins à plaindre.

Ses malheurs sont les seuls qui pour moi soient à craindre.

535   Et s'il me laisse enfin en proie à mes douleurs,

Je puis trouver encore un charme dans mes pleurs.

LE SAUVAGE.

Ce funeste étranger qu'ici l'on me préfère...

Apprends-moi par quel art il parvint à te plaire.

Quels sont donc les périls qu'il a courus pour toi ?

540   Est-il plus généreux, ou plus vaillant que moi ?

Sait-il donc mieux aimer ?... Mais non, je l'en défie,

Je te sacrifierais et ma gloire et ma vie.

Il n'est rien que pour toi que je n'osasse tenter.

Mais il est des affronts que ne peut supporter

545   Ce coeur fier et jaloux qui, plein d'impatience,

Ne désire, ne voit, n'attend que la vengeance.

Le sort en est jeté, c'en est fait et Valcour

Tombera sous mes coups ou m'ôtera le jour.

ZAMIRE.

Le hasard d'un combat peut servir ton attente :

550   Mais quand tu le vaincrais, crois-tu que son amante

Couronnerait en toi son odieux vainqueur ?

Je t'ai plaint de m'aimer, je t'aurais en horreur.

Que dis-je ? si sa mort eût été ton ouvrage,

Tu pourrais je le sens tout craindre de ma rage.

555   Réduite au désespoir, dans ma juste fureur,

Ce bras de mille coups irait percer ton coeur.

Non, ce n'est que par lui, pour lui, que je peux vivre,

Par cet égarement où mon âme se livre,

Par mes transports affreux, vois quel est mon amour !

560   Prends pitié de Zamire et sois juste à ton tour.

Eh ! dépend-il de moi de maîtriser la flamme

Qui brûle, entraîne, arrache et bouleverse mon âme...

Que te reviendra-t-il d'avoir comblé mes maux ?

LE SAUVAGE.

Le plaisir qu'on sent d'immoler ses rivaux.

565   Plus tu me peins l'ardeur qui pour lui te dévore,

Plus ma fureur s'accroit et plus mon coeur l'abhorre.

Je porterai l'amour jusqu'à la cruauté.

ZAMIRE.

L'amour peut-il donner tant de férocité ?

Si tu m'aimes ?...

LE SAUVAGE.

T'aimer ! non, non, je te déteste.

570   Ma flamme s'est éteinte et ma rage me reste.

Il t'est cher et je vais, en le faisant périr,

Te rendre tous les maux que tu m'as fait souffrir.

SCÈNE IX.

ZAMIRE.

Eh bien ! s'il faut du sang pour calmer ta furie,

Viens l'assouvir sur moi, barbare, et prends ma vie.

575   Il échappe à mes yeux, mes cris sont superflus.

Mon amant va périr, je ne me connais plus.

Ma douleur est au comble, à peine je respire.

Ô Dieu qui va guider la tremblante Zamire

Vers ce camp où la mort menace mon amant.

580   Je vois près de son coeur le fer étincelant,

Et ne puis détourner le coup qui le déchire.

Ah ! respectez ses jours ou faites que j'expire.

Que puis-je faire hélas ! dans l'état ou je suis ?

Mes pleurs coulent en vain...n'entends-je pas des cris ?

585   Valcour est infidèle ou Valcour est sans vie.

Puisqu'enfin je n'ai plus d'autre espoir que la mort,

Que je n'attends plus rien de la faveur du sort,

Sachons du moins mourir.

En disant le dernier hémistiche elle remonte le théâtre et va pour sortir.

SCÈNE X.
Valcour, Zamire.

VALCOUR, accourant et se jetant aux genoux de Zamire.

Toi, mourir ! ah ! Zamire,

Ton amant, ton époux, pour toi seule respire.

590   Il vivra pour t'aimer. Il luit pour nous ce jour

Qui couronne mes voeux et le plus tendre amour.

Quelle sombre douleur en tes regards est peinte.

Je vois couler tes pleurs, je t'adore et tu pleures toujours !

ZAMIRE.

Aux pleurs que je répands, va, laisse un libre cours.

595   Va, j'en crois tes transports, va, je me crois aimée,

Et ce bonheur suffit à mon âme enflammée.

Ces larmes que je verse en cet heureux moment,

Sont les expressions du plus vif sentiment ;

Et mes chagrins cruels sont effacés par elles.

SCÈNE DERNIÈRE.
Valcour, Zamire, Dorval, Frontin.

DORVAL.

600   Aux amant, je le vois, l'amour prête ses ailes.

VALCOUR.

Pouvais-je trop hâter l'instant de la revoir,

L'instant où je devais calmer son désespoir.

Regarde-la, Dorval, et juge si je l'aime ?

ZAMIRE.

Quel est cet étranger ? Ma frayeur est extrême !

À Dorval d'un air naïf.

605   Oh ! tu voudrais en vain l'entraîner loin de moi,

Je ne le quitte plus.

DORVAL.

Dissipez votre effroi.

Valcour est mon ami. Je connais sa tendresse,

Et tout autant que vous son bonheur m'intéresse.

J'espère par mes soins l'avancer en ce jour.

ZAMIRE.

610   Oh ! je me charge moi du bonheur de Valcour.

Rendre ses jours heureux est le but où j'aspire.

VALCOUR.

Si je ne t'aimais point, adorable Zamire,

Je serais à mes yeux le plus vil des mortels.

Comme mon âme, enfin, mes feux sont éternels.

615   D'indissolubles noeuds vont nous unir ensemble :

Zamire ! que de biens un si beau jour rassemble !

J'ai retrouvé mon oncle ; en lui parlant de toi

J'ai su toucher son âme : il t'aime autant que moi.

Il brûle de te voir, de t'appeler sa nièce.

620   Que notre empressement réponde à sa tendresse.

Zamire, allons remplir ses plus ardents souhaits,

Nous quitterons ce séjour bientôt pour jamais :

Suis ton époux et viens montrer à ma patrie

La touchante vertu par la grâce embellie.

ZAMIRE.

625   Eh ! que me font les lieux. Ah ! lorsque je te vois

Tout me devient égal, ou la France, ou ces bois.

Partout je t'aimerai tout autant que je t'aime.

Ton coeur en tous les lieux sera toujours le même :

Ta tendresse, Valcour, suffit à mon bonheur,

630   L'amour que je ressens doit suffire à ton coeur.

Mais tu n'exiges point que j'abandonne un père

Qui t'aime comme un fils à qui Zamire est chère...

VALCOUR.

Non, tu ne le crois point, tu connais ton amant.

À ma félicité, ton père aussi consent.

635   Mes larmes ont enfin vaincu sa résistance.

Avec nous sans regret il viendra dans la France,

Il est près de mon oncle et leurs deux coeurs d'abord

Par un penchant secret se sont trouvés d'accord.

Viens, et par les deux noeuds d'une union si pure

640   Réunissons l'amour, l'amitié, la nature.

ZAMIRE.

Que mon âme est émue ! Oh ! tu ne conçois pas

Combien ces beaux moments ont pour elle d'appas.

Mon coeur ne peut suffire à l'excès de ma joie.

FRONTIN.

Au milieu des transports où vous êtes en proie

645   Oserais-je espérer, tombant à vos genoux,

De pouvoir par mes pleurs fléchir votre courroux.

Je suis un malheureux... mais vous êtes si bonne.

ZAMIRE.

Va, tout est oublié.

FRONTIN.

Vivat ! on me pardonne !

Et pour comble de biens nous quitterons ces lieux.

650   Bois, séjour de la peur, vous rochers sourcilleux,

Je vous tire à jamais mon humble révérence.

Nous allons au bonheur, nous retournons en France.

 


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