LA COCUE IMAGINAIRE

COMDIE

M. DC. LX

AVEC PRIVILEGE DU ROI.

PARIS, Chez JEAN RIBOU, sur le Quai des Augustins, l'Image Saint Louis.

Reprsent pour la premire fois en 1660 l'Htel de Bourgogne.


Texte tabli par David Chataignier partir de l'exemplaire RES-YF-3749 conserv la Rserve de la BnF et reproduit sur Gallica pour le site Molire 21 - Universit de la Sorbonne Paris IV sous la direction de Georges Forestier.

publi par Paul FIEVRE, avril 2012

© Thtre classique - Version du texte du 30/11/2022 23:03:19.


MADEMOISELLE HENRIETTE ***

MADEMOISELLE,

Avouez la vrit, n'est-il pas vrai que ce nom vous embarrasse ? Et qu'aprs l'avoir lu, vous vous tes arrte tout court, pour songer quelle peut tre cette HENRIETTE ? Mais n'y rvez pas davantage, et si vous avez eu quelque soupon que ce ft vous, demeurez dans cette pense, et ne vous amusez point repasser dans votre esprit toutes les HENRIETTES que vous connaissez ; puisque je ne prtends parler qu' vous. Mais d'o vient que vous faites encore une pause ? Aprs que j'ai clairci votre trouble ? Ah ! j'en devine facilement le sujet ! Vous tes surprise sans doute, et vous ne vous attendiez pas qu'une personne qui le sang vous lie, vous ddit un Livre ; puisque c'est une chose que l'on voit arriver rarement, et que pour l'ordinaire, quelques minentes qualits qu'aient nos parents, nous ne les croyons pas au dessus de nous, cause que la nature semble ne les avoir faits que pour tre nos gaux. Mais vous devez savoir, que quand une fois on a pris de l'amiti pour eux, l'amiti jointe au sang a beaucoup plus de chaleur, et devient si puissante, qu'il n'est rien qu'elle ne nous ft entreprendre pour leur en donner des preuves : Je m'imagine toutefois, que cette surprise dont je vous viens de dire le sujet, ne vous fait pas rester seule dans la lecture de cette Pice ; et qu'aprs avoir connu que c'est vous que je parle, votre modestie ne le souffre qu' peine, et que sachant que je sais particulirement les belles qualits qui vous rendent recommandable, vous craignez que je ne les expose au public ; mais n'en ayez point de peur, je ne parlerai que de celles que vous n'avez pu drober aux yeux de tous ceux qui vous connaissent ; c'est pourquoi je dis, sans qu'on me puisse accuser de flatterie, que jamais personne de votre ge, et de votre sexe, ne jugea mieux que vous des beauts d'un Ouvrage, vous en savez connatre et le faible et le fort, et vous le faites voir avec tant de grce, et d'une manire si obligeante, qu'il est impossible de s'en fcher, et de vous accuser d'tre Prcieuse. La conversation vous plat infiniment ; ce qui suffit pour prouver que vous avez de l'esprit, mais que c'est l'cueil de tous ceux qui n'en ont pas, et que quiconque la fuit, ou ne s'y divertit point, fait assez juger de la strilit de son esprit. Je vois bien que vous ne voulez pas que je parle plus longtemps du vtre, et comme je prtends vous satisfaire, je n'en parlerai pas davantage, condition que vous me permettrez de dire, que vous tes la personne du monde la plus gnreuse, et qui obligez de la meilleure grce : que l'amour que vous portez ceux de votre sang est si puissant, que leur satisfaction vous fait mpriser votre propre intrt ; c'est pourquoi l'on ne doit pas s'tonner si je vous proteste publiquement, que je suis et serai toute ma vie, MADEMOISELLE, Votre trs affectionn,

F. D.


AU LECTEUR.

Depuis que la Comdie est devenue illustre par les soins de l'minentissime Cardinal Duc de Richelieu, nous n'avons point vu d'Auteur qui ait plus excell dans les pices Comiques, que le fameux Monsieur de Molire. Son tourdi, son Dpit amoureux, ses Prcieuses Ridicules, et son Cocu Imaginaire, sont plus que suffisants pour prouver cette vrit ; puisque la Cour les a non seulement approuves, mais encore le peuple, qui dans Paris sait parfaitement bien juger de ces sortes d'ouvrages. Quelques applaudissements toutefois que l'on ait donns aux deux premires de ces Pices, la troisime a beaucoup plus d'clat qu'elles n'ont fait toutes deux ensemble, puisqu'elle a pass pour l'ouvrage le plus charmant, et le plus dlicat qui a jamais paru au Thtre. L'on est venu Paris de vingt lieues la ronde, afin d'en avoir le divertissement ; il n'tait fils de bonne mre, qui lorsque l'on la jouait ne s'empressa pour la voir des premiers, et ceux qui font profession de galanterie, et qui n'avaient pas vu reprsenter les Prcieuses, d'abord qu'elles commencrent faire parler d'elles, n'osaient l'avouer sans rougir : cette Pice enfin a tant fait de bruit, que les ennemis mme de Monsieur de Molire, ont t contraints de publier ses louanges ; mais non pas sans faire connatre par leurs discours, qu'ils ne le faisaient que de peur de passer pour ridicules. Les uns disaient que vritablement, la Pice tait belle, mais que le jeu faisait une grande partie de sa beaut. Les autres ajoutaient, que la rencontre du temps o l'on parlait fort des Prcieuses aidait la faire russir, et qu'indubitablement ses Pices n'auraient pas toujours de pareils succs, quand le temps ne les favoriserait pas, mais ce que ce fameux Auteur a fait depuis, a bien fait voir, que loin d'avoir tir quelque avantage de la rencontre des Prcieuses, il a fait parler d'elles ceux qui ne les connaissaient pas ; puisque (de la manire dont il l'a traite) il a donn de l'clat une chose qui tait dans l'obscurit, et dont l'on ne parlait que dans certaines ruelles : j'ose mme avancer pour sa gloire, que les Prcieuses, qui sont dans sa pice appeles de ce nom, n'en font pas toute la beaut, et que le caractre du Marquis de Mascarille, qui est de son invention, puisqu'il ne tient rien du Prcieux, est une des choses la plus ingnieuse qui ait jamais paru au Thtre, et la plus spirituelle de sa Pice. Mais voyons si le pronostique de ces Messieurs, (qui disaient que Monsieur de Molire ne pouvait plus faire de Pices qui eussent tant de succs que ces Prcieuses) est vritable et si le Cocu Imaginaire, qu'il a fait ensuite, n'a pas eu tous les applaudissements qu'il en pouvait attendre ; puisqu' moins que l'on ne veuille dire la mme chose de tous ces ouvrages, que l'on ne le veuille accuser d'avoir de l'esprit, et de savoir choisir ce qui plat, l'on ne lui saurait objecter que le sujet est du temps et que c'est ce qui le fait russir. Cependant cette Pice a t joue, non seulement en plein t, o pour l'ordinaire chacun quitte Paris, pour s'aller divertir la Campagne ; mais encore dans le temps du Mariage du Roi, o la curiosit avait attir tout ce qu'il y a de gens de qualit en cette Ville : elle n'en a toutefois moins russi, et quoi que Paris ft ce semble dsert, il s'y est nanmoins encor trouv assez de personnes de condition pour remplir plus de quarante fois les loges et le Thtre du Petit-Bourbon, et assez de bourgeois pour remplir autant de fois le parterre. Jugez quelle russite cette Pice aurait eue, si elle avait t joue dans un temps plus favorable, et si la Cour avait t Paris. Elle aurait sans doute t plus admire que les Prcieuses, puisque encore que le temps lui fut contraire, l'on doute qu'elle n'a pas eu autant de succs. Jamais on ne vit de sujet mieux conduit, jamais rien de si bien fond que la jalousie de Sganarelle, et jamais rien de si spirituel que ses vers ; c'est pourquoi presque tout Paris a souhait de voir ce qu'une femme pourrait dire, qui il arriverait la mme chose qu' Sganarelle, et si elle aurait tant de sujet de se plaindre, quand son mari lui manque de foi, que lui quand elle lui est infidle. C'est ce qui m'a fait faire cette Pice qui servira de regard au Cocu Imaginaire, puisque dans l'une, on verra les plaintes d'un homme qui croit que sa femme lui manque de foi, et dans l'autre celles d'une femme qui croit avoir un mari infidle. J'aurais bien fait un autre sujet que celui de Monsieur de Molire, pour faire clater les plaintes de la femme ; mais ils n'auraient pas eu tous deux les mmes sujets de faire clater leur jalousie, il y aurait eu du plus ou du moins ; c'est pourquoi il a fallu, afin que le divertissement ft plus agrable, qu'ils raisonnassent tous deux sur les mmes incidents tellement que j'ai t contraint de me servir du mme sujet : c'est ce qui fait que vous n'y trouverez rien de chang, sinon que tous les hommes de l'un, sont changs en femmes dans l'autre. Vous pouvez maintenant voir, lequel du mari ou de la femme a plus de tort quand il manque de fidlit ; mais souvenez-vous avant que de me condamner, que l'homme a beaucoup plus de raisons de son ct que la femme puisque ce qui passe pour galanterie chez l'un, passe pour crime chez l'autre, outre qu'il n'y a pas le mot pour rire du ct de la femme, son front tant trop dlicat pour porter des cornes, ce qui rend le plaisant difficile trouver, et le sexe de plus se trouvant strile en cette rencontre. Je pourrais ici vous parler du mot de Cocue, dont je me suis servi ; mais je crois qu'il n'en est pas besoin, d'autant que nous sommes dans un temps, o chacun parle sa mode.


Le Libraire au Lecteur.

Les Lecteurs sont pris de jeter ici les yeux s'ils ont la curiosit.

Messieurs, Vous serez bien aises que je vous avertisse qu'il m'est tomb entre les mains deux Comdies, dont vous n'avez peut-tre pas encore ou parler, cause qu'elles n'ont pas encore t joues Paris, quoi qu'elles aient t dans toutes les Villes de France. L'une est la Cocue imaginaire, qui put servir de regard au Cocu Imaginaire, de l'Illustre Monsieur de Molire, puisque l'on voit dans l'une toutes les raisons qu'un homme a de se plaindre d'une femme infidle, et dans l'autre, celles qu'une femme a de se plaindre d'un homme qui lui manque de foi ; ce qui vous divertira beaucoup lorsque vous les confronterez ; c'est pourquoi je vous conseille de ne pas acheter l'une sans l'autre, afin d'avoir le mari et la femme. La seconde est intitule le Procs des Prcieuses, o dans les Harangues qui s'y font pour et contre le langage Prcieux, on connatra fond ce que c'est que Prcieux et Prcieuse, ce que peu de gens connaissent, quoi que l'on en parle depuis longtemps. Il faut puisque j'ai commenc de vous entretenir, que je vous dise encore un mot, qui est que pour satisfaire quantit de personnes, j'ai fait ajouter au Dictionnaire des Prcieuses plusieurs mots nouvellement invents dans les plus belles Ruelles de Paris. Vous trouverez toutes ces galantes nouveauts, et beaucoup d'autres encor en ma Boutique, au Quartiers des Augustins, l'Image Saint-Louis o je vous attends. Adieu.


ACTEURS

ALCIPPE, amant de Cphise.

ROGUESPINE, son valet.

GRONTE, son pre Bourgeois de Paris.

CPHISE, amante d'Alcippe.

PAQUETTE, femme de Spadarille, Cocue Imaginaire.

SPADARILLE, mari de Paquette, Bourgeois de Paris.

LUCRESSE, parente de Paquette.

BATRIX, suivante de Cphise.

La Scne est Paris.


ACTE I

SCNE PREMIRE.
Alcippe, Gronte, Roguespine.

ALCIPPE, sortant en colre, et son pre le suivant.

Non, n'esprez jamais de m'y voir consentir.

GRONTE.

Est-ce ainsi qu' son pre, un fils doit rpartir ?

Si vous ne rpondez bientt mon envie,

Si d'un oui que j'attends je ne la vois suivie,

5   Avant qu'il soit deux jours je vous ferai savoir

Combien sur ses enfants un pre a de pouvoir.

ALCIPPE.

Si pour moi vous gardez encor quelque tendresse,

Ah ! daignez m'empcher de mourir de tristesse,

Veuillez ne point forcer mon inclination,

10   Me donnant l'objet de mon aversion.

Je ne demande rien qui n'ait de la justice,

Puisque enfin il n'est point de plus rude supplice

Et que c'est attacher des vivants des morts

Que vouloir sans amour joindre ensemble deux corps.

GRONTE.

15   tre joint l'objet le plus beau de la Ville,

Le supplice souffrir n'est pas fort difficile.

ALCIPPE.

Puisque Hippolyte est belle, elle ne me plat pas.

Elle a, vous le savez, par ses puissants appas

Acquis beaucoup d'amants, et peut-tre son me

20   Conservera pour eux quelque reste de flamme.

GRONTE.

Allez, dessus ce point c'est tort s'alarmer,

Puisqu'on tient qu'il n'est pas possible d'exprimer

L'amour qu' son mari porte une jeune femme

Quand une fois il a pu surprendre son me,

25   Et lui faire goter les secrtes douceurs

Dont amour sait toujours faire jouir deux coeurs.

ALCIPPE.

Quand elle m'aimerait et me serait fidle,

Mon coeur ne peut avoir de tendresse pour elle.

GRONTE.

Si c'est l le sujet qui vous fait rejeter

30   L'hymen, o chaque jour je tche vous porter,

pousez, pousez, ds demain Hippolyte,

Et vous verrez mon fils, qu'un glorieux mrite

Joint aux puissants attraits d'un objet si charmant,

Vous contraindra dans peu de l'aimer tendrement.

35   Quoi, ne savez-vous pas, ce que peut une femme,

L'empire qu'elle prend malgr nous sur notre me ?

Ah ! si vous l'ignorez, vous pourrez bientt voir

Et quelle est son adresse et quel est son pouvoir ;

Quand la belle Hippolyte aprs son mariage,

40   Avec des traits de feu marqus sur son visage ;

D'elle-mme viendra vous appelant son coeur

Vous donner un baiser ; mais si plein de douceur,

Qu'extasi soudain par des transports de flamme,

Vous sentirez l'amour se glisser dans votre me,

45   Et vous confesserez en gotant ces douceurs

Que quand ce sexe veut il sait gagner des coeurs.

ALCIPPE.

Celles qui prs de nous font ainsi les flatteuses,

Ont des motifs cachs et sont fort dangereuses,

Et lorsque leur amour nous fait voir tant d'ardeur

50   Notre bourse est leur but, plutt que notre coeur.

GRONTE.

Ne condamnez pas tant ce qu'il faut qu'on estime,

D'une belle vertu ne faites pas un crime,

Et ressouvenez-vous que je veux que demain

Malgr vous Hippolyte obtienne votre main.

ALCIPPE.

55   Hlas ! Souvenez-vous que j'adore Cphise,

Et qu'ayant su l'ardeur dont mon me est prise,

Sa mre en eut de vous un plein consentement.

GRONTE.

Dans ce sicle la foi se trouve rarement.

J'ai promis, il est vrai, mais le bien d'Hippolyte

60   Me fait trouver en elle un peu plus de mrite.

Je vous laisse, songez que vous devez ce soir

Venir avecque moi chez elle pour la voir.

ALCIPPE.

Puissante Dit que l'on adore en terre,

Amour, faut-il, que l'or, te fasse ainsi la guerre ?

SCNE II.
Alcippe, Roguespine.

ROGUESPINE.

65   quoi songez-vous donc Monsieur, de rebuter

Ce que d'autres que vous prendraient sans hsiter.

Que ne veut-on aussi me donner une femme,

Ma foi je la prendrais et de toute mon me

Sans hsiter du tout. Dieu veuille avoir l'esprit

70   De ma pauvre Gillette. Ah ! que j'ai de dpit

Quand je songe sa mort. J'avais pendant sa vie

Un teint qui Bacchus et port mme envie,

Un visage rougeaud, et si plein de sant,

Que j'ose vous jurer en saine vrit,

75   Moi qui ne jure point si la chose n'est claire

Que tous les marmousets des enseignes bire

taient auprs de moi ples et dcharns,

Et n'avaient point du tout de rubis sur le nez.

Je ne voyais jamais passer aucun Dimanche,

80   Qu'elle ne me vnt mettre une chemise blanche,

mes habits jamais on ne voyait de trous,

Tant le soin tait grand de tout boucher chez nous.

Quand j'avais bu souvent avec quelque compre,

Comme cela pouvait m'arriver d'ordinaire,

85   Et qu'au logis le soir, de crainte de manger,

Je faisais le malade, afin de m'obliger

prendre, disait-elle, un peu de nourriture,

Mange, mange, mon fils, mange, je t'en conjure,

Me disait la pauvrette avec la larme l'oeil,

90   Si tu ne veux bientt me voir mettre au cercueil.

L'hiver mme les draps tant plus froids que glace,

Elle s'allait coucher pour chauffer ma place,

Et me criait aprs de la venir trouver.

Il vous faudrait enfin, Monsieur, pour prouver

95   Les plaisirs les plus doux qu'on gote dans la vie

Prendre vite une femme, et je vous en convie.

ALCIPPE.

Ah ! ne me parle point de cette lchet,

Ne me conseille point une infidlit,

J'ai promis Cphise, et je...

ROGUESPINE.

Votre Cphise,

100   D'un violent amour ne parat pas prise.

Depuis quinze ou vingt jours elle passe son temps

se bien divertir en sa maison des Champs,

Et quoi que sur sa mre, elle ait beaucoup d'empire,

Elle ne prendrait pas la peine de lui dire

105   De faire un tour ici, ce qui fait que je crois

Qu'envers vous cette belle, a pu manquer de foi.

ALCIPPE.

Non, non, elle me garde une flamme ternelle ;

Mais peut-tre ayant su la funeste nouvelle

Du mpris que mon pre a fait de ses appas,

110   Elle est dessus le point... te le dirai-je ? Hlas !

Sur le point d'expirer.

ROGUESPINE.

La cause est raisonnable

D'un tel retardement.

ALCIPPE.

Que je suis misrable ;

Mais cependant qu'elle est absente de ces lieux

Dans son portrait du moins admirons ses beaux yeux.

115   Dieux ! qu'ils font rejaillir d'clat sur sa peinture,

Ils mettent de nouveau mon coeur la torture,

Il laisse tomber le portrait de Cphise.

Ah ! faut-il... je me meurs.

ROGUESPINE.

Qui peut causer en vous...

Mais il s'vanouit. Vite ? Quelqu'un ? nous ?

SCNE III.
Alcippe, Roguespine, Paquette.

PAQUETTE.

Quel bruit viens-je d'entendre auprs de ma fentre ?

ROGUESPINE.

120   Aidez-moi je vous prie soutenir mon Matre ;

Ce mal lui vient de prendre ici subitement.

PAQUETTE.

Il faut le secourir si l'on peut promptement.

SPADARILLE, regardant par sa fentre voit que sa femme soutient Alcippe.

Que vois-je, juste Ciel ! je crois que c'est ma femme,

Qui tient dedans ses bras... elle mourra l'infme

125   Et je vais s'il se peut la prendre sur le fait.

ROGUESPINE.

Hlas ! mon pauvre matre, ah ! bon Dieu, c'en est fait,

Ciel !

PAQUETTE, mettant la main sur la bouche d'Alcippe.

Il respire encore, et je sens son haleine.

ROGUESPINE.

Si vous vouliez un peu prendre avec moi la peine

De l'emporter chez lui.

PAQUETTE.

part.

Oui, j'y vais de bon coeur.

130   Que son visage encore conserve de douceur.

SCNE IV.

SPADARILLE, seul.

Cette infidle a fui, et sans oser m'attendre

Jugeant bien qu'en ce lieu, je la viendrais surprendre.

Avec le sclrat, le tratre suborneur

Qui vient impunment de lui ravir l'honneur.

135   Je ne m'tonne plus pourquoi cette maligne

Sans sujet tous les jours me fait mauvaise mine,

Elle cherche crier, sans doute, et voudrait bien

M'obliger la battre, afin d'avoir son bien.

Les femmes maintenant sont tout fait volages,

140   Et souvent quinze jours aprs leurs mariages,

Elles ont de la peine souffrir leurs maris :

Leur inconstance va jusqu' leurs favoris,

Et voulant tous les jours faire de nouveaux dupes,

Elles changent autant de galants que de jupes :

145   Les nouveauts enfin charment si fort leurs sens,

Elles ont leurs yeux des attraits si puissants,

Que s'il pouvait encor venir en cette ville

Un Roi d'thiopie, il serait difficile,

Il ramasse le portrait qu'Alcippe a laiss tomber.

Qu'il les pt contenter ; mais qu'est-ce que je vois ?

150   Ouvrons, c'est un portrait qui n'est pas sot ma foi.

SCNE V.
Paquette, Spadarille.

PAQUETTE.

Son mal n'tait qu'amour qui troublait trop son me ;

Mais j'aperois mon homme.

SPADARILLE.

Dieux ! c'est d'une femme

Dont je tiens la peinture. Ciel ! qu'elle a d'appas !

PAQUETTE, part regardant par dessus son paule.

Il regarde un portrait, que dois-je croire hlas ?

SPADARILLE, poursuit.

155   Certes cette beaut n'a rien qui ne m'attire,

Dj sans y penser je suis sous son empire.

Ah ! si ma femme avait des charmes aussi doux...

PAQUETTE, lui arrachant le portrait qu'il tient.

Nous t'y surprenons tratre, en parlant mal de nous,

Pouvais-tu, dis-le moi, rencontrer une femme,

160   Qui dt plus justement rgner dessus ton me ;

Et puisque tant de gens te disent chaque jour

Que j'ai plus de beauts que la mre d'amour ;

En peux-tu bien douter aprs leur tmoignage.

SPADARILLE, part.

Je devrais les voir seul, et c'est de quoi j'enrage.

PAQUETTE, continue.

165   Et cependant encor tu parais peu content

D'une femme si rare et qu'on estime tant ;

Et qui peut se vanter enfin d'tre si belle,

Que toujours mille amants soupirent autour d'elle

Sans pouvoir toutefois jamais rien obtenir.

SPADARILLE.

170   Tout ce discours n'est fait qu'afin de retenir

Mon portrait, mais aga, rends-le moi je te prie.   [ 1 Aga : Interjection admirative. Vieux mot et populaire qui vient d'un autre vieux mot, Agardez, pour dire, Regardez, voyez un peu. [F]]

PAQUETTE.

De nouveau ce discours excite ma furie,

Ce portrait me fait trop savoir ta lchet ;

Je connais maintenant ton infidlit.

175   Ah ! que si je pouvais attraper cette femme

Ainsi que son portrait, elle verrait l'infme.

SPADARILLE.

Que verrait-elle ? H bien ?

PAQUETTE.

L'invincible fureur

Que ton crime et le sien allume dans mon coeur.

Pour vous faire tous deux une guerre immortelle,

180   Spadarille fait mine de ne se pas soucier de ce qu'elle dit.

N'ai-je pas tort encor, de crier contre celle

Qui m'te tous les jours ce qui n'est d qu' moi.

SPADARILLE.

Je ne te comprends point, de grce explique-toi.

PAQUETTE.

C'est que tu ne veux point malheureux me comprendre,

185   Et si c'tait un autre on pourrait bien l'entendre.

Que faire maintenant, chacun va dsormais

Ne plus trouver en moi que de faibles attraits.

Son mari (dira-t-on) ne peut tre infidle

Que parce qu' prsent Paquette n'est plus belle.

SPADARILLE.

190   Tu ne me tiendrais point de semblables discours

Si je ne savais pas tes infmes amours

Perfide ; mais dans peu je pourrai bien te dire

Quel est le Jouvenceau pour qui ton coeur soupire.

Il lui arrache le portrait de Cphise, et s'enfuit.

195   Mais rends moi mon portrait.

PAQUETTE.

  Ah ! Je me vengerai

Tratre, et ds aujourd'hui malgr toi je l'aurai.

SCNE VI.
Cphise, Batrix.

BATRIX.

Nous voici dans Paris, souvenez-vous Madame,

Que vous devez enfin m'ouvrir toute votre me,

Et que vous m'avez dit que je saurais aussi

200   Qui vous a fait presser votre retour ici.

CPHISE.

Oui je m'en ressouviens et je tiens ma promesse,

Apprends donc le sujet de l'ennui qui me presse.

Tu sais depuis longtemps qu'Alcippe est sous mes lois,

Que mon coeur a toujours applaudi son choix.

205   Mais tu ne peux savoir que depuis peu son pre

tait de notre hymen d'accord avec ma mre ;

Cependant aujourd'hui par une dure loi,

Il le veut empcher de me donner sa foi,

Et le veut marier certaine Hippolyte,

210   Que je ne connais point, non pour son grand mrite,

Ni mme ce qu'on dit pour son esprit charmant,

Mais cause qu'elle a de l'or abondamment.

Toi qui vois le chagrin qui toujours m'accompagne,

Voil, voil, pourquoi j'ai quitt la campagne,

215   Et je m'en vais savoir, s'il se peut aujourd'hui,

Si je verrai finir ou crotre mon ennui.

BATRIX.

Je ressens tous vos maux ; mais encore, Madame,

Quelque pre dplaisir que vous sentiez dans l'me

Devriez-vous pas songer que depuis hier au soir

220   Vous avez peu mang.

CPHISE.

  Lorsque le dsespoir

Accompagne l'amour, les peines qu'on endure

Nous empchent de prendre aucune nourriture ;

Mais retourne au logis Batrix, promptement,

Je sais bien le moyen de trouver mon amant

225   Sans avoir besoin d'aide, et si tantt ma mre,

Te demande o je suis, dis lui, qu'ayant affaire

De coiffes, de rubans, j'en achte au Palais.

BATRIX.

Vous verrez sur ce point vos dsirs satisfaits.

SCNE VII.

CPHISE, seule.

Je m'alarme peut-tre avec trop d'imprudence ;

230   L'affaire assurment n'en est pas o je pense :

Alcippe m'a fait voir jusqu'au fond de son coeur,

Et je ne puis penser qu'il ait manqu d'ardeur.

SCNE VIII.
Paquette, Cphise.

PAQUETTE.

Enfin de ce portrait je me puis voir matresse

Et malgr lui j'ai su lui prendre par adresse.

En examinant le portrait de Cphise.

235   Je ne me souviens point d'avoir vu cet objet.

CPHISE, part.

Mais qu'aperois-je, Dieux ! Elle tient mon portrait.

PAQUETTE, poursuit sans voir Cphise.

Dornavant hlas ! je vais faire abstinence

Plus que je ne voudrais.

CPHISE, part.

Je tremble quand j'y pense ;

Et ce portrait ne peut se trouver dans ses mains,

240   Sans qu'Alcippe ait souscrit l'hymen que je crains.

PAQUETTE, continue.

Faut-il que dsormais ton mari te mprise ?

Que pour d'autres objets son me soit prise ?

Et qu'avec eux peut-tre il se moque de toi,

Sans se ressouvenir qu'il t'a donn sa foi.

245   Encor si...

CPHISE, part.

Me trompai-je ?

PAQUETTE, poursuit.

  Encor si cet infme

Se contentait d'avoir une impudique flamme ;

Et ne leur fourrait pas le meilleur du logis.

CPHISE, part.

Je sens que malgr moi je tremble je rougis.

Regardant encor une fois par dessus l'paule de Paquette.

C'est mon portrait sans doute et ma crainte redouble.

PAQUETTE, voyant qu'elle continue de regarder le portrait qu'elle tient.

250   Vous tes curieuse ?

CPHISE.

  Ah ! tirez-moi du trouble

O vient de me jeter...

PAQUETTE.

Qu'est-ce donc qu'elle veut ?

CPHISE.

De grce, dites-moi, Madame, s'il se peut ?

D'o vous vient ce portrait ?

PAQUETTE, part.

Examinant le portrait qu'elle tient et Cphise;

D'o lui vient cette envie.

Mais je n'en doute plus et j'en suis fort ravie,

255   C'est ma femme ou plutt celle de mon mari.

Haut.

Ce portrait vient des mains de votre favori :

Et je ne sais que trop la flamme criminelle,

Dont se sent consumer pour vous cet infidle,

Mais il verra dans peu tous ses feux traverss :

260   Je ne sais pas encor si vous me connaissez.

Mais vous m'obligerez de cesser une flamme

Qui ne peut dsormais qu'irriter une femme.

CPHISE.

Quoi celui dites-vous de qui vient ce portrait...

PAQUETTE.

De vos lches amours est le coupable objet,

265   Et mon mari de plus, et moi je suis sa femme.

CPHISE.

Ce discours imprvu met le trouble en mon me.

Sa femme...

PAQUETTE.

Oui sa femme, et sa femme en courroux,

Vous pouvez aller voir mon dplaisir jaloux,

Vous en savez la cause et je vais en instruire

270   De ce pas ses parents.

SCNE IX.

CPHISE, seule.

  Que vient-elle de dire,

Je n'aurais jamais cru qu'il dt manquer d'amour,

Mais l'on m'avait bien dit las devant mon retour

Que la personne qui le destinait son pre,

Malgr tous ses attraits paraissait fort svre.

275   Ah ! tratre, fallait-il, aprs tant de serments,

Aprs m'avoir fait voir tous les emportements

D'un violent amour, te montrer infidle

Et trahir un objet qui... mais Dieux, je chancelle.

L'amour, le dsespoir, la fatigue, l'ennui,

280   Et le peu d'aliment que j'ai pris aujourd'hui

Font cder tout  coup mon coeur la faiblesse.

SCNE X.
Spadarille, Cphise.

SPADARILLE.

Mon infidle enfin a surpris par adresse...

Courant Cphise qui s'vanouit. La soutenant.

Mais allons secourir... Madame qu'avez-vous.

CPHISE.

Ce mal me vient de prendre.

SPADARILLE.

Entrez, entrez chez nous,

285   Peut-tre y pourrez-vous trouver quelque allgeance.

CPHISE.

Mon mal avait besoin d'une telle assistance,

Vous m'obligez beaucoup.

SCNE XI.
Lucresse, Paquette.

LUCRESSE.

Ce n'est pas sans raison,

Que l dessus votre me a conu du soupon ;

Mais quelque fort qu'il soit, jamais la jalousie,

290   Ne vous devait ainsi troubler la fantaisie.

Avant que d'imputer un semblable forfait ;

Vous devriez les...

PAQUETTE.

J'entends les prendre sur le fait.

LUCRESSE.

Ce n'est point tout cela ; mais sachez en amie

Qu'un homme sur ce point est exempt d'infamie,

295   Et qu'une femme enfin pt-elle tout savoir,

Doit se boucher les yeux et ne jamais rien voir.

PAQUETTE.

Moi je ne prtends pas tre jamais de celles

Qui souffrent lchement des maris infidles,

Et puisqu'aux yeux de tous il m'a donn sa foi,

300   Il me la doit garder aussi bien comme moi.

LUCRESSE.

Bien que par ce discours vous paraissez peu sage,

Je prtends empcher votre mauvais mnage,

Tchez donc savoir au long la vrit,

Et vous verrez aprs qu'avec dextrit,

305   Je saurai lui montrer que sans crime son me

Pour d'autres que pour vous ne peut nourrir de flamme,

Et qu'il doit dsormais vous aimer constamment.

SCNE XII.

PAQUETTE, seule.

Voil, voil parler avecque jugement,

Et si je pouvais voir l'effet de la promesse,

310   On verrait pour jamais sur mon front l'allgresse.

Tchons donc pour cela de savoir... Justes Dieux !

Paquette voit Cphise qui sort de chez elle et son mari qui la reconduit.

Quoi dans ma chambre mme ils ont os tous deux...

Mais je n'y puis songer et la douleur m'accable.

SCNE XIII.
Spadarille, Cphise, Paquette.

CPHISE.

Je dois tre jamais vos soins redevable,

315   Et je me souviendrai de vos civilits.

SPADARILLE.

Ne sortez pas sitt Madame, ou permettez

Que je sorte avec vous, et que je vous remne.

CPHISE.

Je veux vous dispenser de prendre cette peine.

SCNE XIV.
Cphise, Paquette.

PAQUETTE.

Elle me reconnat, voyons, voyons un peu

320   Ce qu'elle me dira pour dguiser son feu.

CPHISE, part.

Mais ce fcheux objet m'inquite et me trouble.

Fuyons, fuyons, de peur que mon mal ne redouble.

Envions-lui pourtant un bonheur si parfait.

En passant par devant elle.

! Heureuse d'avoir un mari si bien fait.

SCNE XV.
Alcippe, Paquette.

PAQUETTE.

325   Il n'est pas de besoin de lui donner la gne

Pour confesser son crime, elle le dit sans peine.

Se tournant du ct que Cphise s'est en alle.

Allez, infme, allez, c'est fort mal fait vous

Que de me dbaucher lchement mon poux.

ALCIPPE, du bout du Thtre voit s'en aller Cphise.

Oui, je la viens de voir, ma surprise est extrme,

330   Je n'en puis plus douter, c'est Cphise elle-mme,

De ce retour secret je suis peu satisfait.

PAQUETTE.

! heureuse d'avoir un mari si bien fait.

Ah ! discours trop piquants, paroles indiscrtes,

Je l'eusse fait fourrer dans les Magdelonnettes

335   Si j'eusse sur le champ pu trouver des tmoins,

Mais puisque j'en manquais, je devais tout du moins.

Alcippe s'approche peu peu d'elle et attend que son transport soit fini pour lui parler.

Arracher ses cheveux et pour saouler ma rage

De la bonne faon souffleter son visage.

Malheureuse, pourquoi ne l'as-tu donc pas fait,

340   Puisqu'elle a devant toi publi son forfait ?

ALCIPPE.

Celle qui maintenant devers vous est venue,

Dites-moi, s'il vous plat, vous est-elle connue ?

PAQUETTE.

Hlas ! ce n'est pas moi qui la connais Monsieur,

C'est mon mari.

ALCIPPE.

Quel trouble agite votre coeur ?

PAQUETTE.

345   Au mal que je ressens, aucun n'est comparable.

Vous voyez devant vous un objet misrable ;

Celle dont vous parlez a commis un forfait,

Mais si noir...

ALCIPPE.

Achevez, dites, qu'a-t-elle fait ?

PAQUETTE.

Elle a...

ALCIPPE.

Quoi donc elle a.

PAQUETTE.

Souffrez que je soupire.

ALCIPPE.

350   Et de grce achevez ?

PAQUETTE.

  Je n'ose vous le dire.

ALCIPPE.

Pourquoi tant faonner ?

PAQUETTE.

Apprenez donc Monsieur,

Qu'elle a pour mon poux une impudique ardeur.

ALCIPPE.

Qu'ai-je entendu !

PAQUETTE.

De plus... (quand j'y songe je meure)

Ils viennent de chez nous de sortir tout l'heure,

355   Et j'ai peur...

ALCIPPE.

De quoi donc ?

PAQUETTE.

  Puisque vous connaissez

Leur mutuelle ardeur, vous m'entendez assez.

ALCIPPE.

Perfide, dloyale, me double et tratresse,

Aurait-on pu prvoir une telle bassesse,

De cette lchet je demeure interdit,

360   Mais dois-je croire aussi ce que vous m'avez dit ?

PAQUETTE.

Ce que je vous ai dit est la vrit mme,

Je les viens maintenant de surprendre moi-mme.

ALCIPPE.

Tu t'es donc pu noircir de cette lchet

Aprs avoir cent fois vu ma fidlit.

365   Ah ! pour te bien punir de ton ingratitude,

Il n'est point ici bas de supplice plus rude.

PAQUETTE.

Bas.

Qu'il est bon.

Haut.

Je vous rends mille grces Monsieur,

De prendre ma dfense avec tant de chaleur,

Croyez-moi tout chacun n'en ferait pas de mme,

370   Et plusieurs qui m'ont vu dans ma douleur extrme

Bien loin de prendre part mes afflictions,

M'ont voulu faire croire force de raisons,

Que mon coeur s'affligeait avec peu de justice,

Et que de mon mari d'autres feraient l'office,

375   Et moi je ne veux pas faire une lchet,

Et je l'aime malgr son infidlit.

ALCIPPE, sans l'couter.

Oui mon coeur y consent, n'espre pas infme,

Qu'aucune ardeur pour toi jamais rentre en mon me,

Que j'adore jamais tes coupables appas,

380   Mais je dois m'en venger et j'y cours de ce pas.

SCNE XVI.

PAQUETTE, seule.

L'on ne le peut nier, cet homme a l'me bonne,

Et plus je songe lui, plus sa bont m'tonne.

Quoi, prendre ainsi le soin de courir me venger,

Voil ce qu'aujourd'hui l'on appelle obliger,

385   Tout fait galamment, de la belle manire ;

Mais quoi de mon ct, serai-je sans rien faire ?

Mon coeur se venger ne sera-t-il pas prompt ?

Pourrai-je bien souffrir un si sensible affront ?

Et n'aurai-je recours qu'aux soupirs et qu'aux larmes

390   Qui de mon sexe sont les plus frquentes armes ?

Non, non, dornavant il ne sera pas dit,

Que Paquette voie tout sans montrer de dpit,

Et que de son mari l'on partage la couche,

Sans que pour s'en venger elle ose ouvrir la bouche ;

395   Courrons donc la chercher cette lche beaut

Qui pousse notre poux l'infidlit ;

Elle revient ayant fait trois ou quatre pas.

Mais je devrais avant que de pousser l'affaire,

Songer sur qui je veux dcharger ma colre.

Cette femme sans doute est plus jeune que moi,

400   Et par cette raison plus robuste je crois,

Et si je l'attaquais, quelque ardeur qui m'emporte

Je pourrais srement n'tre pas la plus forte ;

Puis donc qu'il est ainsi je ne m'y fourre pas,

J'aime par trop mon teint, mes jambes, et mes bras,

405   L'on me reprocherait outre le cocuage,

D'avoir t battue, et ce sensible outrage

Joint avec le premier me ferait enrager :

Aille donc qui voudra maintenant me venger,

Pour moi je n'y vais pas et crois sagement faire

410   Quand de peur d'accident je cache ma colre.

Mais voyons si j'ai lieu d'tre fort en courroux

Et de faire clater ce dplaisir jaloux.

Non puisque par bonheur nous n'avons aucun blme,

Quand nos maris sans nous ont un commerce infme ;

415   Et que quand notre coeur brle d'indignes feux

Tout le blme aussitt rejaillit dessus eux.

Qu'ils gotent donc le fruit du feu qui les possde,

Je n'en serai jamais plus maigre ni plus laide,

Plus maigre ni plus laide [sic]. Ah! je me trompe enfin,

420   Et je n'ai pas besoin d'un jugement bien fin

Pour savoir que le jene apporte du dommage

l'esprit, et surtout, qu'il change le visage.

C'est pourquoi maintenant je m'aperois si bien,

Que mon mari ne peut sans y mler du mien

425   Se divertir ailleurs, puisque outre l'abstinence

Que je fais tous les jours, le tratre a l'insolence

D'emporter du logis tout ce qu'il peut trouver

Mais ne pourrai-je point force de rver...

Oui, je tiens un remde assez facile faire

430   Et qui n'a rien du tout qui ne me doive plaire,

Puisqu'il me donne lieu de finir mon ennui

Et que par lui je puis recouvrer aujourd'hui

Tous les plaisirs perdus et tout le bien encore.

Je n'ai qu' consentir que tout chacun m'adore,

435   Qu' souffrir qu'on me die en secret les douceurs,

Qu' souffrir des hlas, qu' souffrir des je meurs,

Et je serai vtue aprs comme une Reine,

De me bien divertir chacun prendra la peine,

Je ne manquerai point trouver tous les jours

440   Un carrosse ma porte afin d'aller au Cours,

Et chassant loin de moi toute crainte funeste,

J'aurai bien du plaisir et de l'argent de reste.

SCNE XVII.
Gronte, Alcippe.

ALCIPPE.

Oui je veux obir vos commandements,

Je veux dornavant suivre vos sentiments

445   Je ne rsiste plus et je ferai mon pre

Tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner de faire,

Et quelque objet pour moi dont vous ayez fait choix,

Mon coeur ds prsent est soumis ses lois,

Et ft-il et moins riche et moins beau qu'Hippolyte

450   Votre choix lui suffit pour prouver son mrite,

Et si vous le voulez je suis prt ds demain

De lui donner mon coeur ensemble avec ma main.

GRONTE.

C'est ainsi qu'un enfant doit rpondre son pre

Il doit n'avoir de but que celui de lui plaire,

455   Afin que dans ce monde il fasse un long sjour.

ALCIPPE.

Aprs mille combats j'ai vaincu mon amour,

Et le vaincrais encore si c'tait refaire,

Afin de vous montrer combien je vous rvre.

part.

Mais plutt pour punir le criminel objet

460   Qui se vient de souiller d'un infme forfait.

GRONTE.

On ne se repend point de rendre obissance

ceux qui nous doit soumettre la naissance,

Puisque le temps enfin souvent nous fait bien voir

Qu'ils n'usent dessus nous d'un absolu pouvoir

465   Que pour notre intrt et notre propre gloire.

ALCIPPE.

Oui, mais l'on est contraint avant que de le croire

De soupirer longtemps.

GRONTE.

Tu soupireras peu,

Puisque pour te payer d'avoir teint ton feu,

Et te faire passer ta vie en galant homme,

470   Trente mille Ducats font une belle somme ;

Mais je vais maintenant avertir de ceci

La mre d'Hippolyte, et je retourne ici.

SCNE XVIII.
Alcippe, Roguespine.

ROGUESPINE.

Monsieur, quoi qu'Hippolyte en effet soit fort belle,

J'aurais gag cent fois que vous seriez fidle :

475   C'est pourquoi vous voyez que je ne cle point

Qu'un pareil changement m'tonne au dernier point.

ALCIPPE.

Quand tu sauras pourquoi j'ai su vaincre ma flamme,

Tu cesseras bientt de me couvrir de blme.

ROGUESPINE.

Et de grce, Monsieur, dpchez promptement

480   Car je vous crois souill d'un vilain changement.

ALCIPPE.

Apprends donc qu'en ces lieux l'ingrate, l'infidle...

ALCIPPE.

O vous fourrerez-vous ? J'aperois cette belle !

De colre dj son visage rougit

Et l'on voit bien qu'elle a le coeur gros de dpit.

ALCIPPE.

485   Que ses attraits sont doux, quoi qu'elle soit coupable ;

Pour me faire souffrir elle est toujours aimable.

SCNE XIX.
Alcippe, Rogeuespine, Cphise.

CPHISE.

Puisque j'ai rsolu de ne vous voir jamais,

Avant que d'en venir Sclrat aux effets,

Il faut du moins qu'ici par de justes reproches...

ROGUESPINE, en tirant son Matre.

490   H ! Monsieur, s'il vous plat, vitez ces approches,

Vous savez ce que peut une femme en fureur.

ALCIPPE.

De grce laisse-moi lui montrer que l'ardeur

Qui brle dans son me...

CPHISE.

H bien donc, parle tratre !

Et condamne l'objet qui sut la faire natre ;

495   Mais j'ai tort, et ton me a fait un si beau choix

Que l'on me blmerait peut-tre si j'osais

Te reprocher... Mais non, vis malgr ton offense

Avec le digne objet qui fait voir ta constance.

ALCIPPE.

Je vivrai seulement pour vous faire enrager.

CPHISE.

500   Mais pourrait-on savoir qui te peut obliger

montrer ce courroux.

ALCIPPE.

Vous avez bonne grce

faire la surprise.

SCNE XX.
Alcippe, Cphise, Roguespine, Paquette.

PAQUETTE.

Oui dans peu son audace,

Saura bien recevoir un juste chtiment,

Mon coeur a tout  coup chang de sentiment,

505   Et je veux quoi qu'enfin je ne sois qu'une femme,

Sans tarder plus longtemps, me venger de l'infme

Qui m'ose lchement dbaucher mon poux.

ALCIPPE, lui montrant Paquette.

Ah ! Sans que je m'emporte et montre mon courroux,

Tournez ici les yeux et vous pourrez apprendre...

CPHISE.

510   Je ne vois...

ALCIPPE.

  Cet objet a droit de vous surprendre.

CPHISE.

Mais il doit t'obliger rougir bien plutt.

PAQUETTE, part.

Je sens, je sens mon coeur anim comme il faut,

Et prt seconder mon bras dans cette affaire.

Sus donc, satisfaisons notre juste colre,

515   Et pour en assouvir la pressante fureur,

Portons lui ce poignard jusqu'au milieu du coeur.

CPHISE.

Qu'entends-je ?

PAQUETTE.

Voulez-vous que j'aille voir Madame ;

Ce bruit ainsi qu' vous me vient d'alarmer l'me.

ALCIPPE.

Cet Objet vous meut sans doute et vous fait voir...

CPHISE.

520   Que tu t'es pu noircir du crime le plus noir...

ALCIPPE.

Finissez un discours si rempli d'insolence.

PAQUETTE, part.

Puisque cet homme encor veut prendre ta dfense,

Prends courage mon coeur, sois un peu gnreux,

Et lave dans son sang ses impudiques feux :

525   Peut-tre qu'il pourra seconder notre fuite.

CPHISE, faisant deux ou trois pas sans dessein, fait retourner Paquette qui s'approche pour la tuer.

Puisque avecque raison un tel discours t'irrite,

Bien loin de t'accuser de ton lche forfait,

Je dois louer un choix si rare et si parfait.

ALCIPPE.

On ne peut dans mon choix trouver rien redire.

CPHISE.

530   Pourquoi le dfends-tu puisque enfin je l'admire.

ALCIPPE.

Ce discours me dplat, ne raillons point ici.

PAQUETTE, Cphise.

Il agit prudemment de me dfendre ainsi,

Et vous n'ignorez pas le tort que vous me faites.

CPHISE.

D'o vient l'emportement o je vois que vous tes.

ALCIPPE.

535   Ah ! Que vous feignez bien.

CPHISE.

  De quoi m'accuse-t-on ?

SCNE XXI.
Cphise, Paquette, Alcippe, Roguespine, Spadarille.

SPADARILLE.

Je pourrais bien Madame avec quelque raison

Vous faire voir ici ce que peut ma colre,

Et dbaucher ainsi l'objet qui m'a su plaire,

C'est fort mal fait vous.

ALCIPPE.

Sa dclaration

540   Ne fait que trop hlas, voir votre passion.

CPHISE.

Que veut dire ceci ?

PAQUETTE, Spadarille.

Tu ne viens infidle

Que de peur qu'on maltraite ici ta Demoiselle.

ROGUESPINE.

Dj depuis longtemps je tche concevoir

Ce galimatias, et je ne puis savoir,

545   Quel sujet peut entre eux causer un si grand trouble,

Mais je m'en veux mler de peur qu'il ne redouble.

Et que de leur querelle il n'arrive malheur.

Allant se mettre entre Alcippe et Cphise.

Rpondez-moi par ordre, et c'est un coup bien sr

Que je vous tirerai des peines o vous tes,

550   Et qu'on verra dans peu vos mes satisfaites.

Cphise.

Vous parlez s'il vous plat, d'o vient votre courroux ?

Que mon matre a-t-il fait, de quoi l'accusez-vous ?

CPHISE.

Qu'aprs m'avoir promis une ternelle flamme

Le tratre en mon absence a pu prendre une femme.

ROGUESPINE.

555   Une femme.

CPHISE.

  Une femme et prsente en ces lieux.

ROGUESPINE.

Nommez-nous donc encor cet objet glorieux ?

CPHISE, montrant Paquette.

Le voil.

ROGUESPINE, Paquette.

Que me conte-t-on, moi

J'ai dit qu' mon mari j'avais donn ma foi,

Et que j'tais sa femme.

CPHISE.

Une heureuse aventure

560   M'ayant fait reconnatre en vos mains ma peinture,

Ne m'avez vous pas dit aussitt que l'objet

Des mains dont vous veniez de prendre mon portrait

tait votre mari.

PAQUETTE.

Cela pourrait bien tre ;

Lui montrant son mari.

Car je l'avais surpris dans les mains de ce tratre,

565   Et n'eusse pas sans lui fait savoir son forfait.

SPADARILLE.

Que me viens-tu conter avecque ton portrait

C'est tort l-dessus que le courroux t'emporte,

Je l'avais par bonheur trouv prs notre porte,

Et mme quand aprs ton grand emportement

570   Ayant pris Madame un mal subitement

Je l'ai jusques chez nous conduit la mme heure :

Et dedans ce moment, je n'ai pas o je meure

Remarqu que c'tait la Dame du portrait.

PAQUETTE.

Voyez comme il sait bien dguiser son forfait.

ALCIPPE.

575   C'est tort sur ce point que votre coeur murmure,

Et j'ai de ce portrait fait natre l'aventure,

Puisque pour mon malheur tantt sans le savoir,

Dans le mal qui m'a pris je l'avais laiss choir.

ROGUESPINE.

Les choses que je dis doivent passer pour sres,

580   Et ne suis-je pas un grand dnoueur d'aventures.

PAQUETTE.

Dois-je de tels discours ajouter quelque foi ?

Oui, puisque enfin notre homme est bonhomme ma foi,

Touche-l.

SPADARILLE.

Tu sais que quoi que tu puisses faire,

Je ne puis contre toi retenir ma colre.

ALCIPPE, Cphise aprs avoir parl bas ensemble.

585   Oui, oui, jusqu' ce point j'ai bien pu me trahir,

Vous croyant sans honneur j'ai promis d'obir.

Mais mon pre parat.

CPHISE.

Ah ! Funeste aventure,

Tu mets pour tout jamais mon me la torture.

SCNE XXII.
Cphise, Paquette, Alcippe, Roguespine, Spadarille, Gronte.

GRONTE.

Quoi, Cphise en ces lieux ?

CPHISE.

Oui je suis de retour,

590   Et le dpit m'amne ici plus que l'amour.

Je viens vous reprocher...

GRONTE.

Soyez moins en colre.

Le Ciel prend votre cause et veut vous satisfaire,

Puisque depuis longtemps sans qu'on le st chez eux,

Hippolyte et Clon sont maris tous deux ;

595   C'est pourquoi je vous tiens ma parole donne,

Et veux voir achever dans peu votre hymne,

Si votre coeur encor y veut bien consentir

Et veut me pardonner aprs mon repentir.

CPHISE.

Que ne ferait-on point, hlas, lorsque l'on aime !

ALCIPPE.

600   Que ne vous dois-je point pour ce plaisir extrme.

ROGUESPINE.

Si de l'autre mon matre et pous la peau,

Il et t charg de la vache et du veau.

SPADARILLE.

Il est bien des cocus dans le Sicle o nous sommes,

C'est un mal prsent commun tous les hommes,

605   Il prend galement le laid et le bien fait,

Aucuns le sont en songe, et d'autres en effet,

D'autres le sont aussi qui ne croient pas l'tre,

D'autres qui ne font pas semblant de le connatre,

D'autres qui voudraient bien aussi ne l'tre pas,

610   D'autres qui font par l venir de bons Ducats ;

Et d'autres qui toujours se forment des chimres,

Dont le nombre est plus grand, ne sont qu'imaginaires.

 


Extrait du Privilge du Roi.

Par grce et Privilge du Roi, donn Paris le 25 Juillet 1660 sign, par le Roi en son Conseil, BONNEFON : Il est permis au Sieur Donneau, de faire imprimer par tel Imprimeur et Libraire qu'il voudra, une Comdie intitule Les Amours d'Alcippe et de Cphise, pendant l'espace de cinq ans ; et dfenses sont faites tous autres de l'imprimer ni vendre d'autre dition que celle de l'Exposant, peine de quinze cents Livres d'amende, de tous dpens, dommages, et intrts, comme il est port plus amplement par lesdites lettres. Et ledit Sieur Donneau a cd son droit de Privilge Jean Ribou, Marchand Paris, pour en jouir suivant l'accord fait entre eux.

Enregistr sur le livre de la Communaut, suivant l'Arrt de la Cour. JOSSE, Syndic.

Les Exemplaires ont t fournis.

Achev d'imprimer le 14 Aot 1660.


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Notes

[1] Aga : Interjection admirative. Vieux mot et populaire qui vient d'un autre vieux mot, Agardez, pour dire, Regardez, voyez un peu. [F]

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