LE VOYAGE DE CHAMBORD

OU LA VEILLE DE LA PREMIRE REPRSENTATION DU BOURGEOIS GENTILHOMME

COMDIE EN UN ACTE, MELE DE VAUDEVILLES

PRIX : 1 franc 25 c.

1808.

Par MM. DESFONTAINES ET HENRI DUPIN.

PARIS, Chez FAGES, Libraire DU THATRE DU VAUDEVILLE, au Magasin de Pices de Thtre, boulevard Saint-Martin, No. 29, vis--vis la rue de Lancry.


Publi par Paul Fivre © Thtre classique - Version du texte du 01/05/2017 20:29:14.


COUPLET D'ANNONCE.

Air : D'Arlequin Afficheur.

Vous allez voir, pour un moment,

Des gens de votre connaissance :

Chambord le roi les attend ;

Ils vont s'y rendre en diligence !

Si le sort les verse en chemin,

Partagez leur msaventure,

Et lestement, d'un coup de

Relevez la voilure.


PERSONNAGES. ACTEURS.

MOLIRE. M. CHAPELLE.

BARON. M. VERTPR.

LA THORILLIRE. M. HYPOLITE.

DERVAL. M. GUNE.

LE SIMPLE. M. JOLY.

DUMONT. M. FONTENAY.

BRUNOT. M. CARLE.

MADAME LA THORILLIRE. Madame BAUDIN.

MADAME ROBERT. Madame DUCHAUME.

ADLE. Mlle. DESMARES.

VALETS.

La Scne se passe dans une auberge de campagne.


Le Thtre reprsente une salle d'auberge. Au lever de la toile, Madame Robert est assise devant une table, parcourant la carte des mets qu'elle peut donner, Salmi est debout auprs d'elle.

SCNE PREMIRE.
Madame ROBERT, Salmi.

MADAME ROBERT.

Hum.... hum... hum.... et coetera, et coetera. Bien, Monsieur Salmi, trs bien.

Air du Vaudeville de l'Asthnie.

Oui, j'applaudis votre choix,

Varit c'est ma devise;

Elle satisfait la fois,

Et gourmandise et friandise.

5   Consomms pour les jeunes gens,

Pour les vieillards, lgers potages,

Pour les abbs, des ortolans,

Et des aloyaux pour les pages.

En se levant.

C'est cela... Rangez cette table, retournez votre cuisine, et ne perdez pas une minute ; dans quelques heures nous aurons comtes et chevaliers, Barons et Marquis, comdiens et comdiennes, danseurs, danseuses, musiciens. Promptitude, attention, prvenances pour tout le monde. Allez.

SCNE II.

MADAME ROBERT.

Il ne manque qu'une chose au voyage de Chambord, c'est d'tre plus long... S'il durait seulement une anne je ferais ma petite fortune. On vient chez moi de prfrence, et voil ce que c'est que de traiter des prix modrs. Si je gagne sur chaque objet, de quarante-cinq cinquante pour cent, c'est tout au plus.

SCNE III.
Madame Robert, Adle.

ADLE.

Ma tante, voici les carrs de papier que vous m'avez dit de couper pour crire la dpense des voyageurs.

MADAME ROBERT.

Je te remercie, ma chre Adle, et je suis enchante de ton zle me seconder. Je prsume que tu ne l'es pas moins de ce que tu vois ici depuis quelques jours.

ADLE.

Oh ! Je vous en rponds, ma tante.

MADAME ROBERT.

N'est-ce pas ?

ADLE.

Air : J'ai vu le Parnasse des Dames.

Tout ce bruit, tout cet talage,

10   Je n'aurais pu le concevoir,

Le roi, dans son grand quipage,

Vraiment, c'est magnifique a voir;

Tant d'clat passe mon attente,

Mais si a vous tait gal,

15   De bonne foi, ma chre tante,

J'aurais mieux aim voir Derval.

MADAME ROBERT.

Patience. Monsieur le Simple vient ici ce matin, Derval y sera de bonne heure ; ils ne se connaissent pas, je les prsenterai l'un l'autre, et j'espre qu'ils se conviendront.

ADLE.

Monsieur le Simple est mon tuteur, il a le droit de refuser.

MADAME ROBERT.

Je suis ta tante, j'ai le droit de parler.

ADLE.

S'il vous en donne le temps. Lorsqu'une fois il s'est empar de la parole, impossible de la lui reprendre.

MADAME ROBERT.

Voil trente ans qu'il cause, mme en dormant ; mais laissez-moi faire, quand je suis en train, je ne vais pas mal. D'ailleurs, avec ses prtentions l'esprit, la finesse, il est si crdule, si bonace, ton cher tuteur, que nous finirons par en faire ce que nous voudrons.

ADLE.

Il dit que Derval n'est pas plus riche que moi, et c'est vrai.

MADAME ROBERT.

Derval fera son chemin.

ADLE.

C'est donc un beau talent que d'tre peintre en dcorations de thtre ?

MADAME ROBERT.

Si beau que, d'un coup de sifflet, ce talent l vous transporte d'une chaumire dans un palais, d'un palais dans une prison, d'une prison dans le ciel, du Ciel dans l'Enfer...

ADLE.

Et tout de suite on se trouve dedans ?

MADAME ROBERT.

Dehors, je t'expliquerai cela.

ADLE.

Derval, encor mieux puisqu'il en sait.

MADAME ROBERT.

C'est juste.

ADLE.

Air : De la vritable Impriale.

Il vient, et ce matin,

Non, ce matin

Plus de chagrin,

20   L'heureux destin!

Plus de chagrin,

Si j'ai demain

Sa main.

Une gale tendresse.

25   Sans cesse,

Nous presse,

L'hymen suit l'amour,

C'est un beau jour,

Il est loin, je le vois,

30   Pour Derval et pour moi.

ENSEMBLE.

Derval vient ce matin,

Et ce matin,

Plus de chagrin;

L'heureux destin,

35   Plus de chagrin.

MADAME ROBERT.

S'il a demain ta main.

ADLE.

Si j'ai demain sa main.

ADLE, voyant le Simple.

Mon tuteur !

MADAME ROBERT.

Comme il en va dire !

SCNE IV.
Les Mmes, Le Simple.

LE SIMPLE.

Bonjour, aimable cousine, bonjour chre pupille : voil longtemps que je ne vous ai vues, la privation a t longue. Je vais m'en ddommager; il est si sduisant, si ravissant, si consolant de revoir ses amis, ses bons amis; les gens d'esprit les comptent, les sots ne les comptent pas, je pense comme eux, je prends le temps comme il vient, les gens comme ils sont, les affaires comme elles vont.

Pendant toute cette scne, Madame Robert et Adle, veulent prendre la parole, elles n'y parviennent pas.

MADAME ROBERT.

Mais...

LE SIMPLE.

Vous en faites de bonnes, toute la Cour Chambord, jeunes et vieux, grands et petits, allant et venant, passage continuel, personne Paris, j'en arrive, j'y vais tous les cinq ou six ans. Peinture, architecture, sculpture, palais, jardins, promenades, rien ne m'chappe, je donne un avis l'un, une ide l'autre, s'ils n'en profitent pas, tant pis, ce que je fais, je le sais pour le bien. l'gard des thtres, je ne m'y accoutume pas, je ne m'y accoutumerai jamais ; entendre parler des acteurs, et ne pouvoir, n'oser rien dire ! n'est pas supportable...

MADAME ROBERT.

Il faut bien...

LE SIMPLE.

Continuez, je vous coute. D'ailleurs, je vais rester quelques jours avec vous, de l, je retourne Troyes, on m'y dsire, on m'y attend ; j'y donne le ton, les modes de la capitale ; voici le dernier got. J'y sais une fte pour la voisine, un mmoire pour le voisin, ma maison ne dsemplit pas, c'est la mme que j'habitais du vivant de ma femme, et Dieu merci, je n'y suis plus tourment par le revenant qui tous les soirs, vers minuit s'tablissait au bout de mon jardin, sous le berceau....

ADLE.

Le revenant !

LE SIMPLE.

Il chantait, il parlait, il appelait, se fchait, faisait le diable ; moi qui n'ai peur de rien, un jour je pris le parti d'y aller ; mais je fus peine sous le maudit berceau, que le revenant tomba sur moi, et me poursuivit coups de cannes jusqu' la porte de la maison. Il y a loin, et certes il fit bien de finir, car cela commenait rudement m'impatienter. Croiriez-vous qu'il n'y eut que ma femme qui sut le mettre la raison ; elle descendait au jardin, quand il s'avisait d'y paratre, ce qui lui arrivait souvent, et tant qu'elle y tait, on n'entendait pas le moindre bruit. Heureusement qu'il n'y est pas revenu depuis qu'elle est morte, car je n'aurais su que devenir... Riez, cousine, riez, vous ne croyez pas aux esprits, et moi je vous assure qu'il y en a en Champagne comme ailleurs.

MADAME ROBERT.

Si je...

LE SIMPLE.

Ah ! Je ne vous ai pas parl du devin de la rue Quincampoix, qui tire les cartes suprieurement, qui m'a dit ce que j'ai t, ce que je suis, qui a vu dans mes yeux ce que j'ai pens, ce que je pense, ce que je penserai, qui m'a prdit que je serai le confident, le favori d'un grand souverain. Eh bien ! Vous n'y croyez pas non plus ? Mais laissons cela, un temps passe, l'autre vient, attendons, patientons, voyons, parlons du parti que je vous destine.   [ 1 La Rue Quincampoix est une rue de Paris perpendiculaire et au nord de la Seine.]

MADAME ROBERT et ADLE.

Du parti...

LE SIMPLE.

Air du Vaudeville d'Arlequin Musard.

Oui, je vais vous mettre en mnage,

Et digne ami, digne tuteur,

40   Je veux que votre mariage

Vous procure honneur et bonheur ;

Or, tant l'pouse chrie

D'un docteur expriment,

vos ordres, et pour la vie,

45   Vous aurez fracheur et sant.

ADLE.

Mme air.

De bien bon coeur, je remercie

Le docteur expriment

Qui voudrait, pour toute la vie,

Me donner fracheur et sant.

50   Toutes deux sont un bien suprme,

Mais sur ce point, mon cher tuteur,

Je crois qu'un poux que l'on aime,

En sait plus qu'un savant docteur.

MADAME ROBERT.

Adle a raison, et songez...

LE SIMPLE.

Je songe que vous avez la fureur de parler, et qu'il n'est pas question d'amour, mais de mariage. Est-ce que ma femme m'aimait quand elle m'pousa ? Vous avez peu, trs peu, Derval n'a rien ; quelle diffrence avec le mdecin que je vous propose ! C'est un garon de cinquante cinquante huit au plus, et qui, dans les environs de Troyes, s'est fait, en malades, le plus joli petit arrondissement qu'il soit possible d'avoir ; nous en causerons dner. En attendant, je vais dire un mot l'un, un mot l'autre ; cela dlasse ; et vous, Adle, vous dont je suis l'appui, le tuteur, l'ami...

Air de la Poule.

C'est votre bonheur que je veux faire,

55   Et vos refus seraient superflus;

Vous aimez le peintre, mais j'espre

Que ce soir vous ne l'aimerez plus.

ADLE, vite, de peur d'tre interrompue par le Simple, qui veut parler.

J'aime sans retour,

Chaque jour,

60   Augmente l'amour

Du seul objet qui peut me plaire.

MADAME ROBERT, de mme.

Faveur aux amants,

Bien aimants,

Depuis trs longtemps,

65   On voit si peu de coeur constants.

ENSEMBLE.

C'est mon bonheur que vous croyez faire,

Et vos efforts seront superflus,

Pour jamais, Derval a su me plaire,

Ce soir je vais l'aimer encor plus.

MADAME ROBERT.

70   C'est son bonheur que vous croyez faire,

Et vos efforts seront superflus,

Puis en parler d'un ton si svre,

C'est bien vouloir qu'elle aime encor plus.

LE SIMPLE, s'en allant.

C'est votre bonheur, etc.

ADLE.

Eh bien, ma tante, que faire ? Que dire ?

MADAME ROBERT.

Que dire ? Non, toujours non ; je me charge du reste.

ADLE.

Et Derval qui ne vient pas !

MADAME ROBERT.

Il viendra, et toi, ma nice...

SCNE V.
Les Mmes, Brunot.

BRUNOT.

Deux voitures dont il sort des messieurs et des dames.

MADAME ROBERT.

Aux numros deux et trois.

ADLE, s'en allant.

J'y vais.

MADAME ROBERT.

Et qu'on leur monte la carte.

BRUNOT.

Je la tiens.

En s'en allant, il voit Baron.

Un monsieur tout seul.

Madame Robert va au devant de Baron.

SCNE VI.
Madame Robert, Baron.

MADAME ROBERT.

Monsieur, j'ai bien l'honneur d'tre votre trs humble et trs obissante servante...

BARON.

Madame...

MADAME ROBERT.

Parlez, demandez, ordonnez, et vous, vos gens, vos chevaux, vous serez servis la minute.

BARON.

Je n'ai ici, madame, ni mes gens, ni mes chevaux ; j'ai pass quelques jours dans un chteau voisin, j'en suis venu en me promenant.

MADAME ROBERT.

Il fait si beau !

BARON.

Et je vous prie seulement de faire avertir Monsieur de la Thorillire, il doit tre ici.

MADAME ROBERT.

Monsieur de la Thorillire ?

BARON.

C'est avec lui que je vais Chambord.

MADAME ROBERT.

Je n'ai pas l'avantage de le connatre, c'est tout simple, mais je cours savoir si j'ai l'honneur de le possder, et comme srement monsieur ne partira pas sans avoir dn...

BARON.

Je l'espre bien, la course que j'ai faite m'a donn beaucoup d'apptit.

MADAME ROBERT.

J'en suis ravie, et je puis garantir monsieur qu'il trouvera ici ce que la terre et la mer fournissent de plus dlicat.

BARON.

La terre et la mer ! Quelle correspondance !

MADAME ROBERT.

Mais non.

Air : Accompagn de plusieurs autres.

75   Des princes et des grands seigneurs,

Les intendants et pourvoyeurs

Nous font l'honneur d'tre les ntres,

Que de bons morceaux, sur ma foi,

Pays pour la bouche du roi,

80   Arrivent dans celles des autres.

SCNE VII.
Les Mmes, Brunot, Dumont.

BRUNOT.

On demande Madame Robert.

MADAME ROBERT.

J'y suis.

Elle sort.

BRUNOT, Dumont.

Et vous, Monsieur, voyez si c'est l le monsieur que vous cherchez.

Il sort.

DUMONT.

Justement, c'est Monsieur Baron.

BARON.

Vous ici, mon cher Dumont, qui vous y amne ?

DUMONT.

Une lettre de Monsieur Mondorge.

Il la lui remet.

Il sait que vous dnez ici, et j'ai pris la poste pour venir vous y trouver.

BARON, dcachetant.

La poste !... Vous m'inquitez.

Il lit.

Que vois-je ! Mondorge au moment d'tre arrt pour vingt-cinq louis dont il a rpondu !... Je n'en ai que vingt dans ma bourse, la voici... l'gard des cinq autres...

Il voit la table et y court.

Un instant.

Il crit.

DUMONT, part.

Autant d'obligeance que de talent.

BARON, vivement.

Passez chez le caissier de la comdie, et prsentez lui le reu, il vous remettra les cent vingt livres qui vous manquent.

DUMONT.

Ah ! Monsieur Baron qu'il est rare !...

BARON, vivement.

Air: Cet arbre apport de Provence.

Mondorge est dans l'inquitude,

Et je partage son chagrin:

Oubliez peine et lassitude,

Partez, mon cher, partez soudain.

85   Courez, volez tire d'aile,

Crevez vingt coursiers, s'il le faut;

Prs de l'ami qui nous appelle,

On ne peut arriver trop tt

SCNE VIII.

BARON, seul.

Il ne me reste pas un cu ; mais Lathorillire va payer pour moi, charge de revanche, et ce soir en roule, nous nous amuserons rpter nos rles, s'il en a besoin. Pour moi, je peux m'en dispenser. Il est aussi facile d'apprendre les vers et la prose de Molire qu'il est impossible de les oublier.

Air du Vaudeville des Amants sans Amour.

Des acteurs que l'on cite en France,

90   Partout je suis le plus vant,

Mais j'cris, et sans esprance

D'aller la postrit.

Que d'pines dans la carrire,

Et que de peines pour glaner

95   Dans le vaste champ o Molire

pleines mains sait moissonner!

SCNE IX.
Baron, Madame Robert.

MADAME ROBERT.

Je viens dire monsieur que Monsieur Lathorillire n'est pas encore ici.

BARON.

Pas encore ! Qui pour le retenir ?

MADAME ROBERT.

Il faut si peu de chose.

BARON, part.

La reprsentation du Bourgeois gentilhomme serait-elle retarde ? La Thorillire ne viendrait-il plus ?

En souriant.

Et je n'ai ni voilure, ni argent, la position est charmante.

MADAME ROBERT.

L'ami de Monsieur aura peut-tre eu la fantaisie de djeuner en chemin, et je conseille Monsieur de l'attendre table.

BARON.

Il m'est impossible de manger seul.

MADAME ROBERT.

Quand Monsieur ne prendrait qu'un consomm ?   [ 2 Consomm : Bouillon succulent d'une viande trs cuite, contenant une plus grande proportion de substances animales que le bouillon ordinaire, et susceptible de se prendre en gele par le refroidissement. [L]]

BARON.

Le consomm ne me russit pas.

Il se retourne et voit La Thorillire.

Ah ! Le voil.

SCNE X.
Les Mmes, La Thorillire.

Ensemble.

LA THORILLIRE.

Oui, mon cher Baron, un peu las, un peu soucieux ; mais je sens que cela se dissipe, je te trouve, et srement nous ne tarderons pas dner.

part.

Sans lui, j'en serais loin.

BARON.

On n'arrive pas plus propos.

MADAME ROBERT.

Et je suis aux ordres de Monsieur le Baron.

LA THORILLIRE, Baron.

Elle te prend pour un homme de qualit.

BARON.

Laisse la faire.

Madame Robert.

Hors-d'oeuvres votre choix, suivis de cinq ou six plats bien fins, bien soigner...

LA THORILLIRE.

merveille.

BARON.

Et le meilleur vin possible.

MADAME ROBERT.

Du nectar, ma cave en est pleine.

LA THORILLIRE, Baron.

Du nectar ! Bravo.

BARON, Lathorillire.

Air : La Loterie est la chance.

Mon ami, je veux te plaire,

Et te sers selon tes gots.

LA THORILLIRE.

En amour, en bonne chre,

100   Tu sais que je les ai tous.

MADAME ROBERT.

Je me charge de la table.

LA THORILLIRE.

Nous y passerons le jour.

MADAME ROBERT.

Tendre pouse, femme aimable,

Se chargera de l'amour.

BARON.

Mon ami, je veux te plaire

Et te sers selon tes gots :

105   En amour, en bonne chre

Je sais que tu les tous.

LA THORILLIRE.

Oui, morbleu, tu sais me plaire,

Tu me sers selon mes gots.

En amour, en bonne chre,

110   Tu sais que je les ai tous.

MADAME ROBERT.

l'instant je vais j'espre

Vous servir selon vos gots :

En bon vin, eu bonne chre,

Commandez, tout est vous.

BARON, La Thorillire.

115   Bonne table renouvelle,

Ta charmante hilarit.

LA THORILLIRE.

Quelquefois l'ami Chapelle,

Y sourit ma gaiet.

ENSEMBLE.

MADAME ROBERT.

l'instant, etc...

LA THORILLIRE.

Oui, morbleu, etc.

BARON.

Mon, ami, etc.

SCNE XI.
Baron, La Thorillire.

LA THORILLIRE.

Parbleu, tu me venges bien de ma femme qui me croit dans le plus grand embarras.

BARON.

Madame de La Thorillire est toujours emporte ?

LA THORILLIRE.

Toujours jalouse comme un tigre.

BARON.

Voil ce que c'est que d'tre beau garon.

LA THORILLIRE, en riant.

C'est le mot. Si bien donc que ma femme et moi nous nous sommes querelles, fchs, brouills une lieue d'ici, au point que je l'ai laisse dans la voiture laquelle, il lui a plu de faire reprendre la route de Paris o elle emporte son humeur et mon argent; car tu sauras que c'est elle qui tient la bourse, mais la tienne est mon service.

BARON.

La mienne, mon ami! elle court la poste.

LA THORILLIRE.

Ta bourse court la poste.

BARON.

l'adresse d'un crancier qui m'a dcouvert ici, et je n'ai pas un cu.

LA THORILLIRE.

Parbleu, pour un homme d'esprit, ta conduite n'a pas le sens commun ; voyager et donner tout ce que l'on a.

BARON.

Se brouiller en route avec sa femme, et la laisser l !

LA THORILLIRE.

Tu n'y aurais pas tenu, mais au fait...

BARON.

Le fait, c'est que nous comptions l'un sur l'autre, et que, ni l'un ni l'autre nous ne possdons un denier.

LA THORILLIRE.

C'est charmant.

BARON.

Et voil Auguste et Cinna s'en allant la cour, jeun et pied.

LA THORILLIRE.

Air du Vaudeville du Panorama.

Avec de l'eau, buvons rasade,

120   Clbrons les faveurs du sort,

Chantons la brillante ambassade

Que nous allons faire Chambord.

Mon cher Baron, c'est grand dommage

Que nous n'ayons pas en chemin,

125   Pour camarades de voyage

Et la Rancune et Ragotin.

BARON.

Tu en ris, c'est le plus sage.

LA THORILLIRE.

Le plus sage c'est de commencer par nous mettre table.

BARON.

Dans une auberge o nous ne sommes pas connus ! Jamais, l'honneur avant tout.

LA THORILLIRE.

Surtout aprs le dner.

BARON.

Air : Quand la jeune colire.

De Thalie et de Melpomne,

Mritons les haute faveurs,

Et partout, comme sur la scne,

130   Soyons nous mmes nos censeurs,

Chez les acteurs qu'elle rassemble,

Et dont l'me ennoblit l'lan,

Le public aime voir ensemble

L'homme honnte, et l'homme talent.

LA THORILLIRE.

Ce que tu dis est superbe ; mais en pareil cas on s'excute... et si j'avais un bijou, je le dposerais ici pour vingt-quatre heures.

BARON, montrant une tabatire d'or portrait.

Tu veux que je mette le Roi en gage ?

LA THORILLIRE.

Non, mais...

BARON, montrant le revers de sa montre.

Ou la dame de mes penses ?

LA THORILLIRE.

Pourquoi pas ?

BARON.

Pourquoi pas !

LA THORILLIRE.

Qu'elle te donne dner ici, ou chez elle, n'est-ce pas la mme chose ?

BARON, sans lui rpondre.

Air : Quoi, vous partez sans que rien vous arrte.

135   Partons, mon cher, sans que rien nous arrte.

LA THORILLIRE.

Mais encore une fois.

BARON.

Suite de l'Air.

Le temps est beau, etc.

Ils vont pour sortir, Derval arrive.

SCNE XII.
Les Mmes, Derval.

DERVAL, vivement.

J'ai devin juste ; c'est Monsieur Baron.

BARON.

Moi-mme, mon cher Derval.

Ils s'embrassent.

LA THORILLIRE, bas Baron.

Un de tes amis ! Il va nous prter de l'argent.

BARON, bas Lathorillire.

C'est un peintre.

LA THORILLIRE, bas Baron.

N'en parlons plus.

DERVAL, Baron.

Je n'ai pas eu le plaisir de vous voir depuis que vous avez donn l'Homme bonnes Fortunes, et je brlais de vous en faire mon compliment.

LA THORILLIRE.

Il prend bien son temps.

DERVAL.

Air : En deux moitis, dit-on le sort.

Dans cet ouvrage, plein d'esprit,

Et que l'on ne peut trop connatre,

140   Vous vous montrez, chacun le dit,

Le digne lve du grand matre.

De Momus, Baron comme acteur,

Reut des faveurs peu communes ;

Toujours, comme acteur comme auteur,

145   Il est l'homme bonnes fortunes.

LA THORILLIRE.

Le fripon s'est pris pour modle.

BARON.

Ah !... Messieurs.

DERVAL.

Mme air.

Sur terre l'Amour plerin,

No rencontrait pas de cruelle,

Tout lui cdait, mais un matin,

Voila que Vnus le rappelle.

150   Or, ce dieu ne pouvant, dit-on,

Poursuivre son plerinage,

En partant, il chargea Baron

D'achever pour lui le voyage.

LA THORILLIRE, Baron.

Il sera long le voyage, et dans ce moment-ci, tu n'es pas de force l'entreprendre.

BARON.

Rassure-toi, ce n'est qu'un conte.

DERVAL, Baron.

Ce qui n'en est pas un, c'est le souvenir que j'ai conserv des leons que vous avez eu la complaisance de me donner, et j'aurais continu la comdie si j'avais eu une tincelle de votre talent ; j'en tais si loin que je me suis jet dans la dcoration.

BARON.

Avec succs, je le sais.

DERVAL.

J'en suis ravi, mais ce que vous ne savez pas, c'est l'espoir que j'ai conu lorsque j'ai appris que vous tiez ici avec Monsieur de La Thorillire.

LA THORILLIRE et BARON.

Quel espoir ?

DERVAL.

J'aime la nice de Madame Robert, l'htesse de cette auberge, j'en suis aim. J'accours de Paris pour la voir, j'apprends en arrivant qu'elle est destine un autre, et pour peu que vous me secondiez, Adle est moi ; vous savez si bien djouer les tuteurs.

BARON.

Si Molire tait ici, j'en rpondrais.

DERVAL.

Monsieur Molire ! Il me protge, et moi je l'admire.

LA THORILLIRE.

Vous l'admirez, jeune homme, nous vous servirons.

DERVAL, vivement.

Je russirai.

LA THORILLIRE, Baron.

C'est peut-tre un dner que le ciel nous prsente.

Vivement Derval.

Vous aimez la jeune personne ? Quels sont vos protecteurs auprs d'elle ?

DERVAL.

Son amour et l'amiti de sa tante qui je viens de dire qui vous tes, et qui est enchante de vous avoir.

LA THORILLIRE.

Bon.

BARON.

Et vous avez contre vous ?

DERVAL.

Monsieur le Simple.

LA THORILLIRE.

Le nom promet.

BARON.

Son pays ?

DERVAL.

Champenois.

LA THORILLIRE et BARON.

Champenois !

LA THORILLIRE.

De mieux en mieux.

DERVAL.

Causeur ternel qui sait tout, prvoit tout, et croit tout.

LA THORILLIRE, Derval.

merveille !

Baron.

Et tu vois comme la providence nous sert.

Derval.

L'htesse vous protge, vous allez tre notre caution auprs d'elle...

DERVAL.

Votre caution ?

LA THORILLIRE.

Vous saurez pourquoi.

BARON.

Ton apptit me dsarme, et je me rends ; mais comment tromper ce Monsieur qui prvoit tout ?

LA THORILLIRE.

Comment ?... Mais...

BARON et DERVAL.

Ensuite ?...

LA THORILLIRE, Derval.

Eh ! Ventrebleu, un instant, vos dsirs vont plus vite que mon imagination ; et quand celle de Baron est en dfaut, il est tout simple que la mienne se fasse attendre ; mais l'inspiration viendra, d'ailleurs, le mariage est une si belle chose.

BARON.

Qui le sait mieux que toi ?

LA THORILLIRE, Derval.

Air du Vaudeville de Jean-Monnet.

Marier est ma folie,

155   El vous aurez voire tour;

Les fiIletreo qu'on marie,

Servent l'hymen et l'amour.

Courtisans

Complaisants,

160   Quand vous pousez vos belles,

ce sont des roses nouvelles

Qui reviennent aux galants.

DERVAL, malignement La Thorillire.

Mme air.

De l'objet qui vous engage,

Ami tendre, poux chri,

165   Des douceurs du mariage,

Vous parlez en bon mari;

Courtisans

Complaisants,

Quand, etc.

LA THORILLIRE.

Vous tes malin, Monsieur Derval, et si ma femme coutait aux portes, je ne rpondrais pas de vous ; Madame Honesta n'entend pas raillerie ; mais nous n'avons pas une minute perdre...

Prlude de l'air suivant.

BARON, LA THORILLIRE, DERVAL.

Qu'est-ce ?

SCNE XIII.
Les Mmes, Madame Robert, Adle, Servantes.

MADAME ROBERT, ADLE, Servantes, Valets.

Air : Honneur monsieur de la Grinaudire.

170   Honneur, honneur cent fois honneur

Baron, La Thorillire.

Remerciements de l'un et de l'autre.

ADLE.

Un got sur les claire,

Tous les deux ns pour plaire,

De Momus fixent la faveur.

175   Honneur, honneur, cent fois honneur

Baron, La Thorillire.

LA THORILLIRE.

Je ne connais qu'une manire de remercier Madame Robert, c'est de l'embrasser, si elle y consent.

MADAME ROBERT, allant au devant.

Si j'y consens !

BARON, Adle.

Pour vous, Mademoiselle, vous en serez quitte pour une rponse.

ADLE.

Laquelle, Monsieur ?

BARON.

On prtend que vous avez fait un choix ?

ADLE, regardant Derval.

Ou prtend , Monsieur ?

BARON.

On ajoute que vous nous l'avouerez, si nous vous pressons.

ADLE.

Si vous me pressez ?... Ce n'est gures la peine.

LA THORILLIRE et BARON.

Non ?

ADLE.

Air : Il tait charmant et bien fait.

On peut bien lire dans mon coeur,

Combien d'aimer je suis contente,

Je viens de dire mon tuteur,

180   Que je l'avais dit ma tante.

Derval qui tout bas me sourit.

Derval a du vous en instruire;

Il ne ment pas, et ce qu'il dit,

J'ai du plaisir le redire.

DERVAL.

Vous l'entendez.

BARON.

Mon ami, cet aveu est franc, trs franc, et l'entreprise est digne de nous ; mais encore une fois, que prtends-tu faire ?

LA THORILLIRE.

Ce que je prtends faire ?

SCNE XIV.
Les Mmes, Brunot.

BRUNOT.

Madame Robert, la diligence toute pleine de musiciens, sans compter une malle l'adresse de M. Baron.

Baron et La Thorillire.

Vous la trouverez dans la chambre o vous allez dner.

LA THORILLIRE, Baron.

Ce sont nos costumes, et ceux du ballet indien ; ma femme s'tait charge de les faire partir.

BARON.

Nos costumes ! Parbleu, leur arrive ici me fait natre une ide...

DERVAL.

Sur notre mariage ?

BARON.

Sans doute ; mais pour que cette ide et du succs, il faudrait que le tuteur ft d'une crdulit sans exemple.

MADAME ROBERT.

Sans exemple ! Oh ! Je vous garantis que Monsieur le Simple est votre homme : il croit aux sorciers, aux revenants, aux tireurs de cartes ; un de ces fripons-l s'est diverti lui annoncer qu'un jour il serait un grand personnage la cour d'un grand monarque.

BARON et LA THORILLIRE.

Il le croit ?

MADAME ROBERT.

Au point qu'il ne cesse d'en parler.

BARON, aux deux amants.

Votre hymen est sr.

MADAME ROBERT, ADLE et DERVAL.

Comment !

LA THORILLIRE, Baron.

J'entends. D'avance, nous allons prendre l'esprit des rles que nous sommes au moment de jouer.

BARON.

Et tcher de faire aujourd'hui, du tuteur d'Adle, ce que demain, nous ferons du Jourdain de Molire.

ADLE.

Ce que c'est que l'esprit !...

BARON.

Vous, Madame, prparez celui du tuteur, veillez son amour-propre, dites-lui, rptez-lui qu'il vient de vous arriver deux souverains trangers qui out des vues sur lui.

MADAME ROBERT.

Deux souverains ?... C'est bon, ensuite ?...

BARON, Madame Robert.

On a dpos dans cette chambre la malle qui renferme les habits dont nous aurons besoin, nous allons les y prendre, y boire votre nectar...

LA THORILLIRE.

C'est cela.

BARON.

En attendant le repas de noce, et dans quelques instants Derval viendra vous instruire de ce que vous aurez faire.

MADAME ROBERT.

Je le ferai.

DERVAL.

Le repas de noces, dites-vous ? Et le contrat ?

LA THORILLIRE.

Soyez tranquille, vous aurez le diplme.

ADLE et DERVAL.

Le diplme!

BARON.

C'est--dire votre contrat de mariage ; vous le ferez signer.

DERVAL.

Je comprends.

ADLE.

Et moi, quel sera mon rle ?

BARON.

Envoyez-nous les musiciens, peut-tre en aurons-nous besoin ; du reste, soyez aux aguets, et vous nous entendrez demi-mot.

LA THORILLIRE.

Le temps presse, nous ne pouvons dner trop tt...

BARON et DERVAL.

Plus de dlai.

LA THORILLIRE.

Air : Vaudeville du Mlagre Champenois.

185   Gaiement ensemble, usons de finesse,

L'espoir nous luit, le succs nous attend.

BARON.

Il est permis d'employer l'adresse,

Pour protger et candeur et talent.

DERVAL.

Ici, Momus nos dsirs propice,

190   Pour nous servir, s'unit avec l'amour,

Et le plaisir, sous leur aimable auspice,

Sera pour nous le saint de chaque jour.

ENSEMBLE.

Gaiement, etc.

LA THORILLIRE.

Allons rver notre personnage,

195   Le concerter la bouteille la main:

En pareil cas, et pour tre plus sage

Il faut toujours choisir le meilleur vin,

ENSEMBLE.

Gaiement, etc.

MADAME ROBERT, les interrompant.

Plus bas, le cousin ne peut tarder, sparons-nous.

En chantant cet air, demi-voix, Baron, La Thorillire et Derval entrent dans la chambre o ils doivent dner. Adle sort d'un autre cte.

ENSEMBLE.

Gaiement, etc.

Le Simple arrive par la porte du fond, sur la ritournelle qui termine l'air.

SCNE XV.
Madame Robert, Le Simple.

LE SIMPLE.

Je suis enchant, cousine, enchant, ravi, transport. J'ai pass une heure sur la grande route; quel mouvement ! Quel empressement ! Le chemin est couvert de chevaux, de courriers, de postillons, de voitures...

MADAME ROBERT.

Un mot...

LE SIMPLE.

Et des amis, des connaissances de Paris... On m'appelait droite, on m'appelait gauche. Venez-vous de Chambord ? Allez-vous Chambord, Monsieur le Simple ? Vous verra-t-on Chambord ? Eh ! Oui, Messieurs, on me verra Chambord.

MADAME ROBERT.

Mais, de grace...

LE SIMPLE.

Et des dtachemenTs de gardes-suisses, de gardes-franaises ; des chevaux-lgers, des mousquetaires gris, des mousquetaires noirs.

MADAME ROBERT.

Finirez-vous ?

LE SIMPLE.

Et le bruit de la trompette ! J'en suis fou... Il inspire la valeur, il mne la gloire, la victoire, au Temple de Mmoire.

MADAME ROBERT.

Pour la dernire fois taisez-vous, ou je ne vous dirai pas que vous tes, au moment de voir accomplir la prdiction que l'on vous a faite.

LE SIMPLE.

La prdiction ! Ah ! Parlez, cousine, parlez. Vous savez que je ne parle que pour ne pas laisser tomber la conversation.

MADAME ROBERT.

Apprenez donc que vous allez tre prsent deux souverains.

LE SIMPLE.

deux souverains !

MADAME ROBERT.

Ils ont pass par Troyes, ils y ont entendu parler de vous...

LE SIMPLE.

De moi ! Il serait possible ! Deux souverains !... On vous l'a dit ?

MADAME ROBERT.

Mieux que , je les ai vus.

LE SIMPLE.

Vus ? Quand?

MADAME ROBERT.

Ils viennent d'arriver incognito.

LE SIMPLE.

O ?

MADAME ROBERT, mystrieusement.

Ils dnent l.

LE SIMPLE.

L ?... Dans votre auberge ?... Oh ! Qu'on ne m'endort pas comme !

Prlude.

Hein ?

MADAME ROBERT.

Paix !

DERVAL, dans la chambre, avec d'autres voix.

Air : de Monsieur Doche.

En bcarre, en dise, en bmol,

200   Clbrons l'auguste prsence,

Exaltons la haute puissance

Du grand Turc, et du grand Mogol.

LE SIMPLE.

Le grand Turc, et le grand Mogol !

MADAME ROBERT.

Vous l'entendez, leur excellence,

205   Leur minence,

Le grand Turc, et le grand Mogol.

DERVAL, et autres voix.

Heureux qui peut les voir sans cesse,

Qui nat et meurt dans leurs climats:

Si le bonheur est ici bas,

210   Il n'est qu'auprs de leur hautesse.

ENSEMBLE.

Vous l'entendez, etc.

Oui, je l'entends, etc.

DERVAL, et autres voix.

Clbrons, etc.

SCNE XVI.
Les mmes, Derval.

DERVAL, en grand habit la franaise.

Madame Robert, les deux potentats trouvent votre dner parfait, ils ne mangent pas, ils dvorent, et je vous prie d'en fliciter votre matre d'htel.

LE SIMPLE, part.

Il n'y a plus en douter.

MADAME ROBERT.

Monsieur le truchement, je suis ravie que d'aussi grands seigneurs daignent avoir de l'apptit chez moi.

DERVAL.

J'ai ordonn qu'on prpart leur caf, c'est ici qu'ils vont le prendre, et vous voudrez bien y faire apporter les tapis et les coussins que je vous ai demands... Pardon de l'embarras que je vous cause.

MADAME ROBERT.

Air : Allez trouver votre jeune fermire.

Ah ! Ne craignez, ni mes soins, ni ma peine,

215   Non, non jamais je n'eus un jour si beau.

demi voix, Derval.

Vous le voyez, et j'en tais certaine,

Le cher cousin donne dans le panneau.

DERVAL.

tout faire,

Pour leur plaire,

220   Je l'espre,

L'on va s'accorder.

MADAME ROBERT.

Leur altesse,

Leur grandesse,

Hors ma nice,

225   Peut tout demander.

ENSEMBLE.

LE SIMPLE, part.

Deux potentats qu'ici le sort amne !

Je les verrai, cela doit tre beau ;

Mais, mais, pour moi, vraiment, j'en suis en peine,

Que doit-il donc se passer de nouveau ?

DERVAL.

230   Il faut doubler, et de soins et de peine.

Pour tous ici, c'est un moment fort beau.

madame Robert.

Oui, je le vois, oui la chose est certaine,

Le cher cousin donne dans le panneau.

MADAME ROBERT, s'en allant.

Ah ! Ne craignez, etc.

DERVAL, rappelant Madame Robert.

Madame Robert...

MADAME ROBERT.

Monsieur le truchement...

Derval lui parle bas en montrant le Simple.

DERVAL.

Ne serait-ce pas l ?...

Madame Robert lui fait entendre que c'est le Simple dont elle a l'air de faire un grand loge.

LE SIMPLE, part, pendant cet entretien muet.

Truchement !... Oui je m'en souviens, le truchement est un savant qui vous explique dans la langue que vous connaissez ce qu'un tranger vous dit dans la langue que vous ne connaissez pas, de manire qu'un truchement parle pour lui et pour les autres, c'est une jolie place.

SCNE XVII.
Derval, Le Simple.

DERVAL, saluant le Simple.

Monsieur, je rends grce au hasard qui me procure l'avantage de faire connaissance avec Monsieur le Simple.

LE SIMPLE.

Oui, Monsieur, c'est moi qui le suis, et je ne reviens pas de la surprise que Madame Robert m'a cause, en m'apprenant que son auberge est honore de la prsence du grand Turc et du grand Mogol.

DERVAL.

Eux-mmes.

LE SIMPLE.

Ces puissants monarques, dont l'un possde du ct de l'Orient vers l'Occident...

DERVAL.

Ils vont Chambord passer quelques jours avec Louis XIV, et sans faste, sans suite.

LE SIMPLE.

En voisins.

DERVAL.

C'est le mot, et voyez comme le hasard vous sert.

LE SIMPLE.

Le hasard ? Il est incroyable, et propos de lui, de ses caprices, de ses bizarreries, vous saurez qu'un jour... Il y a tout au plus six mois...

DERVAL.

Permettez.

LE SIMPLE, part.

Quel causeur!

DERVAL.

Le hasard nous conduit Troyes...

LE SIMPLE.

Ma ville natale, que j'aime, que j'habite, rue Caquet, gauche, en arrivant par...

DERVAL, l'interrompant.

Le hasard nous y fait loger dans une auberge, o l'on vante votre mrite.

LE SIMPLE.

Je gage que c'est aux trois aveugles, moins que ce ne soit...

DERVAL, l'interrompant.

Un autre hasard nous amne chez madame Robert, mmes loges de votre esprit, de votre instruction, de votre amabilit : j'en parle aux souverains dont j'ai l'honneur d'tre l'interprte, chacun d'eux veut avoir un secrtaire franais, et demain, ce soir peut-tre, vous serez ce favori, ce confident, ce dpositaire unique des moindres penses de l'un, ou de l'autre.

LE SIMPLE.

Moi ! Dites-vous ? Moi ! Je serais ? Je deviendrais !... Oh ! Oui, je l'ai vu dans les cartes ; j'tais en carreau, le prince en coeur...

DERVAL, l'interrompant.

Air : J'ai vu partout dans mes voyages.

235   Oh ! La belle place que celle

De confident d'un prince Indien!

De jour en jour, faveur nouvelle,

Accrot, et son rang et son bien,

Par les lois mmes de l'Empire;

240   tel point il est honor,

Que lorsque sa hautesse expire,

Avec elle il est enterr.

LE SIMPLE.

Badinez-vous ? Comment ? Quand le grand Mogol meurt, on enterre son secrtaire avec lui ?

DERVAL.

Toujours, et dans une grotte magnifique.

LE SIMPLE.

Je ne veux ni de la place, ni de la grotte.

DERVAL.

Vous avez tort, c'est un honneur...

LE SIMPLE.

Au diable cet honneur l. Et le secrtaire du grand Turc, de quelle manire est-il trait ?

DERVAL.

Trs richement, et des appointemenTs considrables le ddommagent des sacrifices qu'il est oblig de faire.

LE SIMPLE.

Des sac...

DERVAL.

Air : Du partage de la richesse.

Dans ce pays il est d'usage,

Que l'honorable confident,

245   Ne contracte de mariage,

Qu'aprs la mort du grand Sultan.

Alors, il redevient son matre,

Et dgag de tout travail,

Il choisit d'pouser ou d'tre,

250   Premier eunuque du srail.

LE SIMPLE.

Eunuque ! Moi ! Je ne m'en soucie pas, j'pouserai ; mais la langue turque...

DERVAL.

Vous n'en aurez pas besoin, et je vous communiquerai les volonts du grand seigneur. Tchez de l'habituer vous voir, et j'espre qu'il m'ordonnera de vous faire signer votre diplme.

LE SIMPLE.

Mon dip...

DERVAL.

C'est--dire votre brevet au bas duquel vous mettrez votre signature, si vous tes admis ; du reste, aucun des des deux souverains ne sait votre langue.

LE SIMPLE.

Du tout ?

DERVAL.

Ils ne connaissent et ne prononcent en franais que les noms des vins et des liqueurs que l'on boit en France...

LE SIMPLE.

Ils les aiment ?

DERVAL.

Infiniment ; ainsi, vous n'avez qu'un moyen de leur donner une ide de votre esprit et de votre gaiet, c'est d'aller, de venir, de parler.

LE SIMPLE.

Laissez-moi faire.

DERVAL.

Ils ne vous comprendront pas, jasez, tort et travers...

LE SIMPLE.

Vous serez content.

DERVAL.

Air : De la Izidore.

Le bonheur vous appelle,

Il faut en profiter,

Ce soir, par votre zle,

Sachez le mriter.

LE SIMPLE.

Oui, le bonheur, etc.

DERVAL.

Le bonheur, etc.

Pendant cette reprise, Brunot et trois valets apportent des tapis et des coussins.

SCNE XVIII.
Les Mmes, Brunot, valets.

DERVAL, aux valets.

255   Vite, que l'on s'empresse,

L'Indien et le Sultan

Viendront dans un instant,

Le caf les attend.

LE SIMPLE.

De l'ardeur qui vous presse.

260   Des seigneurs si puissants,

Si grands, si bienfaisants,

Seront reconnaissants.

ENSEMBLE.

DERVAL.

Le bonheur, etc.

LE SIMPLE.

Oui, le bonheur, etc.

VALETS.

265   Leur grandeur nous appelle,

Il faut la contenter.

Quand on a mme zle

On sait se concerter.

Prlude de l'air suivant.

DERVAL, aux valets.

Les voici. Eh! vte, vte, allez au devant d'eux.

Ils y vont.

Vous, Monsieur le Simple, vous commencerez par saluer le grand Mogol.

LE SIMPLE.

Le grand Mogol ? Je crains de lui plaire.

DERVAL.

N'ayez pas peur.

>Sur l'air que l'on reprend, Baron et La Thorillire arrivent les mains appuyes sur les paules de deux valets, et prennent place sur les tapis. Baron est en grand turc, La Thorillire en grand Mogol.

SCNE XIX.
Les Mmes, Baron, La Thorillire.

DERVAL, le Simple, aprs l'air.

Allez.

Le Simple met un genou en terre, et s'incline devant le grand Mogol.

Plus bas... Encore.

La Thorilliere prend le Simple par le menton, et le regarde longtemps.

LA THORILLIRE.

Ossa, carigar, soter.

LE SIMPLE, Derval.

Que dit sa hautesse ?

DERVAL, le Simple.

Qu'elle vous trouve charmant.

LE SIMPLE.

Tant pis.

l'instant mme, Madame Robert et Adle apportent le caf qu'elles dposent sur une petite table que l'on place entre le Turc et le Mogol.

DERVAL, le Simple.

Le caf, le caf.

LE SIMPLE.

Vitesse, adresse, prtesse.

Madame Robert et Adle remplissent les tasses.

Dpchons, dpchons, prsentons.

Le Simple donne une tasse au Grand Turc, et Derval sert le grand Mogol.

LE SIMPLE.

Air : On dit par tout le monde.

Son got est balsamique,

270   Son parfum est divin:

C'est de la Martinique,

Le Moka le plus fin.

ADLE.

Combien je suis contente,

De voir votre grandeur!

275   Pour la nice et la tante,

Ah ! Quel excs d'honneur.

ENSEMBLE.

Son got, etc...

LE SIMPLE.

Laissez-moi faire, je vais chanter, amuser le grand turc.

DERVAL.

Bon.

Pendant le morceau suivant, le Grand Turc et le Grand Mogol prennent, de suite, plusieurs tasses de caf qui leur sont servies par Madame Robert et par Adle. Derval a l'air d'expliquer au grand turc ce que le Simple lui chante, et de temps en temps, le grand turc fait des signes d'approbation.

LE SIMPLE.

Air : Dans quel canton est l'Huronie.

O mne-t-on,

Joyeuse vie?

Est-ce en Syrie,

280   En Illyrie ?

H non, non, non, non, non, non, non.

Est-ce au Japon,

Est ce Canton,

Chez le Huron,

285   Chez le Lapon,

Le Lestrigon,

Le Mirmidon,

Le Bourguignon,

Le Matagon ?

290   Non, non, non, non, non, non, non, non, non, non, non, non.

Mais o donc la trouve-t-on,

Cette terre que j'envie,

Cette heureuse rgion,

Du ciel jamais chrie ?

295   Quel est le nom,

De ce canton,

Si beau, si bon ?

Vous le verrez,

Vous le saurez,

300   Vous y croirez,

Quand vous serez,

Dans la Turquie,

Oui, la Turquie :

C'est l le nom,

305   Le joli nom

De ce canton

Si beau, si bon...

Vous vous taisez, c'est regret.

Je vais vous mettre l'alphabet.

310   Oui, je suis fort sur la grammaire,

Or, en franais, pour mieux vous plaire,

En franais, je veux ma foi,

Je veux vous faire

Babiller avec moi.

315   Seigneur, seigneur, je veux vous faire,

Babiller avec moi.

Bis.

DERVAL, le Simple.

Des signes, des regards, tout me rpond de votre succs.

LA THORILLIRE, rendant sa tasse.

Ambrosia.

BARON, rendant la sienne.

Ambrosia.

DERVAL, le Simple.

Liqueurs, liqueurs.

LE SIMPLE, Derval.

Air : Courons de la blonde la brune.

Oui, vraiment je vous devine,

Au turc et au Mogol.

Vous allez tre obis,

Aux valets.

Liqueur frache, liqueur fine,

320   Liqueur de tous les pays.

Deux valets s'approchent, portant une petite table garnie de bouteilles et de verres.

Je suis leste,

Vite et preste,

Que mes ordres soient remplis.

Gaiet franche, vive allgresse,

325   Sont au fond des flacons :

Versons, flattons,

Dlectons,

Enchantons,

Contentons,

330   Les parois satisfaits,

Du palais

Royal de leur hautesse.

CHOEUR, except Baron et Lathorillire.

GaiEt franche, vive allgresse,

Sont au fond, etc.

Pendant ce choeur, le Simple, un flacon la main, verse de la liqueur Baron qui le remercie par signes.

DERVAL, Baron.

Le diplme.

BARON, Derval.

Le voici.

DERVAL, Adle.

Encre et plume.

ADLE.

J'y cours.

BARON, haut.

Diploma, franco, diploma.

DERVAL, le Simple.

Vous tes nomm.

LE SIMPLE.

Je suis nomm !... Ah ! Monseigneur !... Mes amis.... Mes bons amis...

CHOEUR.

335   Gaiet franche, etc.

DERVAL, Adle qui accourt.

Eh venez donc ?

ADLE, sans lui rpondre.

Ma tante, ma tante... Une dame bien en colre, et qui fait un tapage terrible.

MADAME ROBERT.

Oui d, voyons ce que c'est.

DERVAL.

Et le contrat qui n'est pas sign !

LE SIMPLE.

Oui, voyons, et ne souffrons pas qu'elle vienne dranger leurs hautesses.

LA THORILLIRE.

Je gage que c'est ma femme.

BARON.

Ta femme !

DERVAL.

Que faire ?

LA THORILLIRE, vivement.

Ne pas la reconnatre.

BARON et DERVAL.

C'est dit.

Madame La Thorillire arrive repoussant tout le monde.

SCNE XX.
Les mmes ; Madame La Thorillire.

MADAME LA THORILLIRE.

Vous m'ennuyez, vous m'impatientez, vous m'excdez...

MADAME ROBERT.

Mais, Madame...

MADAME LA THORILLIRE.

Paix, ma mie. Grands et petits appartements, salles et salons, chambres et cabinets, je veux tout voir; je suis sre d'y dcouvrir le mauvais sujet que je cherche.

LE SIMPLE.

Silence, encore une fois, Madame, silence, et sachez qu'il y a ici deux puissances qui trouveront fort mauvais que vous leur tourdissiez la tte.

MADAME LA THORILLIRE.

Deux puissances !

LE SIMPLE.

Le grand Turc, et le grand Mogol.

MADAME LA THORILLIRE.

Dans cette auberge ! Quel est l'imbcile qui croit me le persuader ?

LE SIMPLE.

Moi.

Madame La Thorillire jette les yeux sur Baron et sur La Thorillire.

MADAME LA THORILLIRE.

Eh ! Mais, ce sont les habits...

Elle s'approche de Baron qu'elle regarde.

BARON.

Och, abousalem, diamantine, amor sagitta.

MADAME LA THORILLIRE.

Hein ?

DERVAL.

Cela signifie, que vos yeux sont deux escarboucles qui lancent tous les feux de l'amour.   [ 3 Escarboucle : Nom que les anciens donnaient aux rubis. [L]]

MADAME LA THORILLIRE, riant ironiquement.

Bon... et d'un.

Elle passe La Thorillire devant qui elle s'incline.

Air : de Monsieur Doche.

Tant l'honneur passe mon attente,

Comment soutenir votre aspect!

Agrez de votre servante

Le dvoment et le respect.

340   Salamalec sa grandess...

Salamalec l'illustre hautesse...

Gloire mon fripon de mari.

LE SIMPLE.

Quoi ! Son mari !

MADAME LA THORILLIRE.

Oui, oui, oui, oui,

345   Gloire mon fripon de mari,

LA THORILLIRE.

Alla, Balla, Marabala.

MADAME LA THORILLIRE.

Balla, Maraba !...

DERVAL.

Cela veut dire que vous tes folle.

MADAME LA THORILLIRE.

Folle !

DERVAL.

Et que sa hautesse ne vous connat pas.

MADAME LA THORILLIRE.

Ah ! Mon mari ne me connat pas !

Madame Robert.

Madame...

Adle.

Et vous, Mademoiselle.

Elle la prend par le bras, et la mne son mari.

ADLE.

Vous me cassez le bras.

MADAME LA THORILLIRE.

Taisez-vous.

Lathorillire.

Le voil ; oui, sans doute, la voil cette altesse pour qui ta seigneurie m'a laisse en route, cette innocente, si elle l'est encore !

MADAME ROBERT et DERVAL.

Si elle l'est ?

MADAME LA THORILLIRE, Madame Robert.

Vous vous tes prte ce beau mange ; mais vous n'y tes pas...

MADAME LA THORILLIRE.

Ni vous, madame, et je saurai pour qui vous prenez ma maison.

MADAME LA THORILLIRE.

Pour ce qu'elle est.

MADAME ROBERT, LE SIMPLE et DERVAL.

Air : De Monsieur Doche.

Oh ! Quelle femme,

Eh ! Mais, madame,

350   Modrez vous,

coutez nous.

MADAME LA THORILLIRE.

Jour de dieu ! Que je vous coute,

Oh ! Non sans doute.

MADAME ROBERT, LE SIMPLE et DERVAL.

Modrez vous,

355   coutez nous.

MADAME LA THORILLIRE.

Eh ! Non, non, non, que l'on redoute...

BARON.

Alla, Alla.

MADAME LA THORILLIRE.

Que l'on redoute ma colre.

LA THORILLIRE.

Perfide, tmraire,

360   Par tes Alla

Tes Marabala,

Cesse, cesse,

De m'impatienter,

Ou l'altesse,

365   La hautesse,

La servante, la matresse,

Je vais, je vais tout souffleter.

Elle se met en devoir de le faire, on s'en dfend.

ENSEMBLE.

MADAME ROBERT, LE SIMPLE et DERVAL.

Quoi ! L'altesse,

La hautesse,

370   La servante, la matresse,

Quoi vous voulez tout souffleter ?

LA THORILLIRE et BARON.

Alla Balla,

Marabala.

MADAME LA THORILLIRE.

Oui, l'altesse,

375   La hautesse,

La servante, la matresse,

Je vais, je vais tout souffleter.

Molire, arriv depuis un moment est tmoin de la colre de Madame La Thorillire, qui donne un soufflet le Simple.

LE SIMPLE, la main sur sa joue.

Monsieur le Truchement, expliquez-moi donc cela ?

SCNE XXI.
Les Mmes, Molire.

MOLIRE.

Courage, madame.

BARON, LA THORILLIRE, DERVAL.

Molire !

MADAME ROBERT et ADLE.

Molire !

LE SIMPLE.

Molire ! Qu'est-ce que c'est ?

MOLIRE, Madame La Thorilliere.

Toujours la mme.

MADAME LA THORILLIRE.

Oui, toujours, parce que j'ai toujours raison.

MOLIRE, se retournant.

Eh ! Mais, c'est Baron et La Thorillire !

LE SIMPLE.

Baron et Lathorillire ! Je suis jou.

MADAME LA THORILLIRE, avec colre.

Dites donc le grand Turc et le grand Mogol !

MOLIRE.

Ah ! Ah !

BARON, LA THORILLIRE.

Air : De la Baronne.

C'est l'oeil du matre,

On voudrait en vain le tromper :

380   D'un regard il sait tout connatre,

Et rien ne saurait chapper,

l'oeil du matre.

MOLIRE.

Votre camarade, voil le mot.

MADAME LA THORILLIRE.

Finissons.

MOLIRE.

Madame... Oui, finissons, et sachons...

MOLIRE.

Monsieur... Un moment, s'il vous plat, tous les deux un moment, et permettez d'abord que je remercie mes amis de l'intrt qu'ils prennent au succs de ma pice... Car je suppose que vous rptiez une partie du quatrime acte.

LA THORILLIRE.

peu-prs, et voil notre Jourdain.

LE SIMPLE.

Votre Jourdain ! Quelque fripon comme vous ?

MOLIRE.

Quelque fripon, monsieur ? Vous vous trompez, Monsieur Jourdain est un honnte bourgeois, attendu Chambord, et s'il y russit, peut-tre ne serez-vous pas fch de le connatre.

BARON.

S'il y russit ?

LA THORILLIRE.

Vous en doutez ?

BARON, le Simple.

Air : Permettez, je vous en supplie.

Jourdain qui vous met en colre,

Demain la cour prsent,

385   Aura demain, comme son pre,

Le brevet d'immortalit,

Guid par son puissant gnie,

Corneille y conduit ses hros,

Molire inspir par Thalie,

390   Y mne ses originaux.

LE SIMPLE.

Je n'entends rien tout ce galimatias, sinon que la tante et la nice, le grand Turc et le grand Mogol sont les complices du prtendu truchement qui, je le vois, n'est autre chose que Derval, et Derval n'aura pas Adle.

DERVAL.

Je n'aurai pas Adle !

Baron et La Thorillire expliquent Molire le sujet de la querelle.

MADAME LA THORILLIRE.

Comment ? Quoi ? Cette jeune personne n'est pas ?...

son mari.

Je respire.

LA THORILLIRE, sa femme.

Quel dlire !

LE SIMPLE, Derval qui le presse.

Jamais, jamais.

MOLIRE, Baron.

Monsieur le Simple... un mot.

LE SIMPLE.

Non.

MOLIRE.

Un seul mot.

LE SIMPLE.

Non, non, et mille fois non.

MOLIRE.

Air : Ballets des Pierrots.

En vain vous feriez rsistance.

LE SIMPLE.

Sachez que je suis son tuteur.

MOLIRE.

Sachez que de toute la France,

Je suis le plus grand marieur:

395   Grands, et petits, ge et fortune,

J'arrange tout.

LE SIMPLE.

Contes en l'air.

MOLIRE.

J'ai, nagure, au clair de la lune,

Mari... jusqu' Jupiter.

LE SIMPLE.

Ah ! Srement vous me parlez l de gens riches, et Derval n'a rien.

MOLIRE.

Je viens de perdre le peintre-dcorateur de mon thtre, et Derval le remplace.

DERVAL.

Moi !

MADAME ROBERT et ADLE.

Derval !

MOLIRE.

Avec mille cus d'appointements.

LE SIMPLE.

Mille cus !

ADLE et DERVAL.

Monsieur Molire !

LE SIMPLE, Molire.

Mille cus, c'est un Prou, un Pactole, et vous avez raison de dire que vous arrangez tout.

Baron et La Thorillire.

Oui, oui, ces mille cus l nous raccommodent. Quoique vous m'ayez pris pour un sot, vous n'tes pas les premiers qui l'avez cru, mais prsent vous voyez ce qui en est... Vous, Adle...

SCNE XXII.
Les Mmes, Brunot.

BRUNOT, accourant.

Madame, Madame...

LE SIMPLE.

Impossible de rien dire.

BRUNOT.

Quatre voitures qui arrivent ensemble, et qui sont remplies, ce qu'ils disent, de Luciles, de Dorantes, de Dorimnes, de Nicoles, de Jourdains, enfin d'une foule de personnes dont je ne sais pas la condition.

MOLIRE.

C'est toute ma troupe : grand dner, Madame Robert, grand dner, sur mon compte, auquel vous ajouterez la dpense des deux souverains, qui seront assez complaisants pour se remettre table avec nous.

BARON et LA THORILLIRE.

Trs volontiers.

MOLIRE.

Nous allons y clbrer les fianailles des deux futurs, et demain, en repassant, nous serons leur pithalame, le verre la main.

LE SIMPLE.

Leur pithalame, Monsieur Molire ? Nous la composerons ensemble ; vous m'avez l'air d'un garon d'esprit.

VAUDEVILLE.

DERVAL.

Air : de Monsieur Doche.

Oui, vraiment, monsieur l'rudit,

400   Molire que j'honore,

Est plein de finesse et d'esprit,

Mais il a mieux encore;

La raison le suit :

Toujours il sduit,

405   Et toujours il claire;

Mais que de Scapins,

Que de Trissotins

Survivront Molire !

CHOEUR.

Survivront, etc.

MOLIRE.

410   Toujours des Agns enverront

Leurs tuteurs l'cole;

Toujours des Tartuffes sauront

Nous tromper sur parole.

Toujours des Purgons

415   Feront aux Orgons,

Des frais d'Apothicaire,

Et que de Jourdains,

De Georges Dandins,

Survivront Molire !

CHOEUR.

420   Survivront, etc.

BARON.

Toujours ailleurs, comme Paris,

De tendres infidles,

De leurs jeunes ou vieux maris,

Feront des Sganarelles.

425   Toujours des fcheux,

Et des ennuyeux,

Nous rompront en visire,

Et que d'Harpagons,

Que d'adroits fripons,

430   Survivront Molire !

CHOEUR.

Survivront, etc.

ADLE, au Public.

Un dfenseur officieux,

Dont le mrite impose,

Prs de vous, au gr de nos voeux,

435   Doit gagner notre cause;

Pareil dfenseur,

Contient du censeur,

La mordante colre;

Le plus indiscret,

440   Cache son sifflet,

Au seul nom de Molire.

CHOEUR.

Le plus indiscret,

Cache, etc.

 


AVIS. Tous les Exemplaires, non signs de l'diteur, seront rputs contrefaits.

Notes

[1] La Rue Quincampoix est une rue de Paris perpendiculaire et au nord de la Seine.

[2] Consomm : Bouillon succulent d'une viande trs cuite, contenant une plus grande proportion de substances animales que le bouillon ordinaire, et susceptible de se prendre en gele par le refroidissement. [L]

[3] Escarboucle : Nom que les anciens donnaient aux rubis. [L]

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