AUTREFOIS

1881. Tous droits réservés

PAR M. CHARLES CROS


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 03/11/2017 à 19:32:06.


PERSONNAGES

LE RÉCITANT, M. COQUELIN-CADET.

Paru dans "Saynètes et monologues", Quatrième série, Paris, Tresse Editeur, 1881. pp. 39-43


AUTREFOIS

LE CAPITALISTE.

À Coquelin-Cadet.

En homme pressé.

Il y a longtemps - mais longtemps ce n'est pas assez pour vous donner l'idée. Pourtant comment dire mieux ?

Il y a longtemps, longtemps, longtemps ; mais longtemps, longtemps.

Alors, un jour... non, il n'y avait pas de jour, ni de nuit. Alors une fois, mais il n'y avait... Si, une fois, comment voulez-vous parler ? Alors il se mit dans la tête (non, il n'y avait pas de tête) dans l'idée... Oui, c'est bien cela, dans l'idée de faire quelque chose.

Il voulait boire. Mais boire quoi ? Il n'y avait pas de vermouth, pas de madère, pas de vin blanc, pas de vin rouge, pas de bière Dréher, pas de cidre, pas d'eau ! C'est que vous ne pensez pas qu'il a fallu inventer tout ça, que ce n'était pas encore fait, que le progrès a marché. Oh ! Le progrès !

Ne pouvant pas boire, il voulait manger. Mais manger quoi ? Il n'y avait pas de soupe à l'oseille, pas de turbot sauce aux câpres, pas de rôti, pas de pommes de terre, pas de boeuf à la mode, pas de poires, pas de fromage de Roquefort, pas d'indigestion, pas d'endroits pour être seul... Nous vivons dans le progrès ! Nous croyons que ça a toujours existé tout ça !

Alors ne pouvant ni boire, ni manger, il voulut chanter.

Gaiement.

Chanter. Chanter.

Triste.

Oui, mais chanter quoi ? Pas de chansons, pas de romances, mon coeur ! petite fleur ! Pas de coeur, pas de fleur, pas de laï-tou : tu t'en ferais claquer le système ! Pas d'air pour porter la voix, pas de violon, pas d'accordéon, pas d'orgue.

Geste.

Pas de piano ! Vous savez pour se faire accompagner par la fille de sa concierge ; pas de concierge ! Oh ! Le progrès !

Peux pas chanter ; impossible ? Eh bien je vais danser. Mais danser où ? Sur quoi ? Pas de parquet ciré, vous savez pour tomber. Pas de soirées avec des lustres, des girandoles aux murs qui vous jettent de la bougie dans le dos, des verres, des sirops qu'on renverse sur les robes ! Pas de robes ! Pas de danseuses pour porter les robes ! Pas de pères ronfleurs, pas de mères couperosées pour empêcher de danser en rond.

Alors pas boire, pas manger, pas chanter, pas danser. Que faire ? - Dormir ! Eh bien, je vais dormir. Dormir, mais il n'y avait pas de nuit, pas de ces moments qui ne veulent pas passer. Vous savez, quand on baille.

Il baille.

Qu'on bâille, qu'on bâille le soir.

Il n'y avait pas de soir, pas de lit, pas d'édredons, pas de couvre-pieds piqué, pas de boule d'eau chaude, pas de table de nuit, pas de assez ! Oh ! Le progrès !

Alors il voulut aimer ! Il se dit je vais me mettre amoureux je soupirerai ; c'est une distraction ; je serai même jaloux ; je battrai ma... Ma quoi ? Battre quoi ? Qui ? Être jaloux de quoi ? De qui ? Amoureux de qui ? Soupirer pour qui ? Pour,une brune ? Il n'y avait pas de brunes. Pour une blonde ? Il n'y avait pas de blondes, ni de rousses ; il n'y avait pas même de cheveux ni de fausses nattes, puisqu'il n'y avait pas de femmes !

On n'avait pas inventé les femmes ! Oh ! Le progrès !

Alors mourir ! Oui, il se dit :

Résigné.

Je veux mourir. Mourir comment ? Pas de canal Saint-Martin, pas de cordes, pas de revolvers, pas de maladies, pas de potions, pas de pharmaciens, pas de médecins !

Alors il ne voulut rien

Plaintif.

Quelle plus malheureuse situation !

Se ravisant.

Mais non, ne pleurez pas ! Il n'y avait pas de situation, pas de malheur. Bonheur, malheur, tout ça c'est moderne !

La fin de l'histoire ? Mais il n'y avait pas de fin. On n'avait pas inventé de fin. Finir, c'est une invention, un progrès ! Oh ! Le progrès ! Le progrès !

II sort stupide.

 


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