UN MONSIEUR QUI NE VEUT PLUS FUMER

MONOLOGUE EN VERS

1881. Tous droits réservés.

PAR M. LUCIEN CRESSONNOIS

PARIS TRESSE, ÉDITEUR, GALERIE DU THÉÂTRE-FRANÇAIS - PALAIS ROYAL.


Texte edité par Paul FIEVRE, janvier 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/04/2018 à 22:29:31.


PERSONNAGES

UN MONSIEUR. M. COQUELIN CADET.

La scène est à Paris.

Texte extrait de "Saynetes et Monologues, Nouvelle Edition", cinquième série, 1881. pp. 61-67


UN MONSIEUR QUI NE V...

LE MONSIEUR.

Il regarde le public d'un air irrité et commence sur un ton furieux.

Je ne veux plus fumer, c'est chose décidée.

Si fumer n'a plus rien qui puisse me charmer,

Ce n'est pas votre affaire. Enfin c'est mon idée,

Je ne veux plus fumer, je-ne-veux-plus-fu-mer.

     

5   D'abord, rien n'est mauvais comme la nicotine

Et puis, cela déplaît très fort à Valentine

De me voir tous les jours me promener avec

Un londrès monstrueux et ridicule au bec...  [ 1 Londr?s : Cigare de La Havane, ? l?origine destin? au march? anglais. ]

     

Le londrès passe encor... Mais c'est la cigarette

10   Qui vous fait mal ça vous décompose le sang,

Ça creuse le poumon, et ça mine en cachette

Le pancréas, le foie et... la rate en passant.

     

L'appétit disparaît, la langue se dessèche

Dans le palais. La peau devient brûlante et rêche

15   Et le pouls inégal... Grave avertissement !

Mais on fume toujours, toujours, jusqu'au moment

     

Où... Tenez ! Je connais un artiste, un trombone ;

(Il en joua jadis au bal Valentino...)  [ 2 Bal Valentino : ou salle Valentino, grande salle de bal et de r?union qui ?tait situ?e eu 251 rue Saint Honor?. Elle ferma en 1890.]

Eh! bien, voilà deux mois qu'il est mort... à Narbonne,

20   Et Dieu sait quel gaillard c'était... Un vrai tonneau !

     

Un beau jour, en lisant un livre humanitaire,

Il a glissé sans bruit de son fauteuil à terre,

Foudroyé... foudroyé par l'abus du tabac.

Depuis quatre-vingts ans il fumait, lorsque Crac !!!

     

25   Horrible !! N'est-ce pas ?...
  J'avais cinq ans tout juste,

J'étais blond, très joli ; quant à mon petit nom

Il était ravissant... il l'est toujours Auguste !

Pomponné, dorloté, bourré comme un canon.

     

Des bonbons les plus fins, adoré de ma mère,

30   J'étais triste et trouvais déjà la vie amère,

Car j'étais possédé d'un désir insensé

Et j'aurais tout donné pour le voir exaucé.

     

Le soir, lorsqu'enfoui dans sa robe de chambre,

Mon père, après avoir diné, tirait du fond

35   De son étui sa pipe en bruyère à bout d'ambre

Et l'allumant, lançait la fumée au plafond.

     

J'enviais son bonheur, regardant les bouffées

Aux tons bleus, s'allonger comme robes de fées.

Et la nuit, je rêvais qu'un ange gracieux

40   M'apportait du tabac récolté dans les cieux.

     

Je devins sombre et pris tous mes joujoux en grippe.

Je me mis à maigrir sans rime ni raison.

Dorénavant, je n'eus qu'un but chiper la pipe

Un dimanche où j'étais tout seul à la maison.

     

45   J'accomplis mon projet. - D'une main qui se glace

D'épouvante. ? Je prends l'objet et... je le casse.

Seul, le fourneau bruni me reste entre les doigts !!!

Plus effrayé qu'un lièvre ou qu'un cerf aux abois,

     

Je me sauve au grenier, où grelottant la fièvre

50   J'embrase en frémissant le débris culotté ;

Son parfum me rend fou, je le porte à ma lèvre

Et le hume avec rage, ivresse et volupté.

     

Bientôt, quel souvenir cruel et lamentable !

Autour de moi tout tourne. Un hoquet formidable

55   Vient troubler mes plaisirs. Je sens un mal vainqueur

Envahir méchamment les replis de mon coeur.

     

Je descends quatre à quatre au salon et je gagne

Un canapé bleu clair sur lequel, ô douleur !

(Tel qu'un oiseau blessé s'abat dans la campagne,)

60   Je m'abats... Nous changeons tous les deux de couleur.

     

Justement mes parents rentraient. Alors, sans frime,

J'avoue en sanglotant la grandeur de mon crime.

On me met dans mon lit - Pleine de charité,

Ma famille m'absout et m'abreuve de thé.

     

65   Ce que je fus malade est inimaginable ;

Aussi je fis serment, si j'en sortais vivant,

De ne jamais fumer... Parjure abominable !

Serment d'ivrogne ! Autant en emporte le vent !

     

À partir d'aujourd'hui cependant je m'obstine

70   Je ne veux plus fumer. Pour plaire à Valentine, T. 4.

Que ne ferais-je pas ?

C'est au Pecq, un matin,  [ 3 Le Pecq : est une petite ville ? 19km l'ouest de Paris au pied du Ch?teau du Ch?teau de Saint-Germain-en-Laye.]

Qu'en la voyant, au coeur, je me sentis atteint.

     

C'était en mai, les fleurs sentaient bon. - Des ramures

S'échappait le concert annuel du printemps,

75   Et tout en me grisant de ces vagues murmures,

Je regardais passer les couples de vingt ans.

     

Soudain, je l'aperçus au détour d'une allée.

Elle venait à moi, tourterelle isolée,

Son instinct la guidant seul vers son compagnon.

80   Des cheveux pleins d'esprit fuyaient de son chignon.

     

Ses petits pieds foulaient légèrement la mousse ;  [ 4 Gousset : petite poche d'un gilet de tenue ou de cosstume qui permet de glisser un petit objet : allummettes ou montre.]

Son corsage discret révélait chastement

Sa taille de sylphide - Elle était blanche et douce  [ 5 Sylphide : Nom que les cabalistes donnaient aux pr?tendus g?nies ?l?mentaires de l'air. [L]]

Comme une aube. - Alors moi, dans mon ravissement,

     

85   Je vole à son côté ; suppliant, mais superbe

Je lui peins mon amour... les deux genoux dans l'herbe.

La pauvrette interdite, avec timidité

Me répond -.

« Triple sot ! Crétin ! Âne bâté !

     

Et vous qui me voyez prendre une cigarette,

90   Vous m'écoutez béats, sans le moindre remord

Vous ne me criez pas : « Arrête, Auguste, arrête ? »

Vous ne m'aimez donc plus ? - Vous voulez donc ma mort.

     

Après tout vous avez raison. - Peu vous importe

Qu'à mon dernier logis un corbillard m'emporte...

95   Bourreaux !!! Adieu !... je vais quelque part m'enfermer

Sans papier, sans tabac... Je ne veux plus fumer.

     

Il sort en sanglotant.

 


Notes

[1] Londrès : Cigare de La Havane, à l?origine destiné au marché anglais.

[2] Bal Valentino : ou salle Valentino, grande salle de bal et de réunion qui était située eu 251 rue Saint Honoré. Elle ferma en 1890.

[3] Le Pecq : est une petite ville à 19km l'ouest de Paris au pied du Château du Château de Saint-Germain-en-Laye.

[4] Gousset : petite poche d'un gilet de tenue ou de cosstume qui permet de glisser un petit objet : allummettes ou montre.

[5] Sylphide : Nom que les cabalistes donnaient aux prétendus génies élémentaires de l'air. [L]

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