L'ESPÉRANCE

PROLOGUE, EN VAUDEVILLES ET EN PROSE.

1768

de Charles COLLÉ


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/05/2017 à 16:34:50.


AVERTISSEMENT.

Je suis entièrement de l'avis du Public sur l'Île Sonnante. C'est une mauvaise piéce.

Je la joins ici, parce qu'elle fait partie de mon Théâtre de Société, Elle fut représentée en Juillet 1767, sur celui de Villers-Coterets , pour lequel elle avait été faite, et où elle n'eut aucun succès.

Le Public fut plus indulgent : elle eut quatorze ou quinze représentations à la Comédie Italienne. L'excellente Musique de M. de Moncigny la soutint un peu contre mon poème.

Dans ce sujet, qui est totalement de mon invention, (et il n'y a pas là de quoi se vanter), j'avais eu le dessein de faire une critique douce et badine, du genre des Comédies à Ariettes, que je prends la liberté de trouver d'aussi mauvais goût, tout au moins, que l'ancien genre des pièces en Vaudevilles ; et qui, à la fin, tombera comme ce dernier.

Je me suis trompé dans mon projet, ou je l'ai mal exécuté; et, sans doute, ces deux raisons réunies, se sont rencontrées, pour ennuyer le Spectateur.

Ce sujet, d'ailleurs, ne comportait qu'un acte, au plus ; et puis, il fallait me faire entendre ; et des gens de bien m'ont assuré qu'on avait trouvé ma pièce inintelligible : cela n'entrait point dans mes vues, et j'ai tort.

En effet, l'oubli, presque total, où sont tombés les refrains des vieux Vaudevilles , doit avoir jeté une merveilleuse obscurité sur quelques Ariettes, qui étaient fondées sur cette plaisanterie.


PERSONNAGES.

VIVATCHÉ, Sultan.

LE CHEVALIER DURBIN.

PIANO, eunuque.

PRESTO, magicien.

ZERBIN, écuyer de Durbin.

UN ESCLAVE.

GARDES DU SULTAN.

CÉLENIE.

MÉLOPHANIE.

HENRIETTE.

ESPRIT INFERNAL.

La scène est dans l'île Sonnante.


ACTE I

Le Théâtre représente les Jardins et l'extérieur du Palais de l'Île Sonnante.

SCÈNE PREMIÈRE.

DURBIN.

Toi qui crois en tous lieux mériter des éloges

Par le goût et le choix des mots dont tu te sers ;

Tyran, cesse, Tyran, de fatiguer les airs,

Par ces paroles allobroges

5   Dont tu composes tes concerts.

Dieu ! Quel pays et quels concerts

Pour la musique, et pour les vers !

Je crois ouïr des fous échappés de leurs loges.

Toujours chanter, rimer sans cesse, quels travers !

10   Tous ces gens-ci me semblent des horloges

Dont on tire des sons par des ressorts divers ;

Encor faut-il combler d'éloges,

Et leur prose rimée, et leurs voix , et leurs airs.

Dieux ! Quel pays, et quels concerts

15   Pour la musique et pour les vers !

SCÈNE II.
Durbin, Zerbin.

ZERBIN.

Au, Seigneur Chevalier ! J'en ai appris plus que je ne puis dire : on peut me raconter à présent tous les prodiges qu'on voudra, et de l'île des Maragons et des Lestrigons ; je croirai tout, je croirai tout. Ce n'est pas seulement le Roi et toute sa Cour qui chante ici, c'est le corps du peuple en entier ; tout chante, tout fredonne, roulades, cadences, ports de voix , martellements : toute une ville, imaginez, toute une ville ; cela fait un si grand bruit, que bien des gens trouveraient cela admirable.

DURBIN.

Et notre vaisseau ?

ZERBIN.

Votre vaisseau ? Ah ! Parbleu votre vaisseau,il est à l'ancre ; on en a fait descendre tout l'équipage, capitaine, officiers, matelots : mais comme ils n'ont pu s'exprimer qu'en prose, ils ont été mis sur le champ dans une prison bien loin hors de la ville, comme des gens dangereux, corrupteurs, novateurs, et mal sonnants.

DURBIN.

Ce que tu me dis, est-il bien vrai ?

ZERBIN.

Comment, Seigneur, oserais-je mentir ? Et moi n'ai je pas voulu hasarder quelques mots de prose ? On m'a menacé de me donner vingt coups de bâton sous la plante des pieds : on dit que cela apprend à aller de mesure ; alors je me suis exprimé en Vaudevilles, que je contourne de mon mieux, pour leur donner un air du pays.

DURBIN.

Et Célenie, qu'est-elle devenue ?

ZERBIN.

Célenie, qui voulait se jeter aux pieds de la Sultane favorite, a été conduite aux pieds du Sultan. Heureusement on l'avait instruit, et son Ariette a été goûtée, à deux mesures près ; et je crois qu'on nous rendra notre vaisseau.

DURBIN.

Quel fatal voyage !

ZERBIN.

Quelle fantaisie aussi d'aller consulter cette vieille fée sur le succès de vos amours !

DURBIN.

Tu sais ce qu'elle a répondu.

ZERBIN.

Parbleu oui, plaisante réponse avec son nazillonnement ! > Mon fils, mon fils, ta Célenie t'aimera ; mais elle ne te le dira que quand elle ne parlera plus. « Vous insistez, vous la pressez, vous la tourmentez : oui, oui, tu ne sauras ce qu'elle pense que quand elle ne pensera pas. » Peut on un radotage plus complet ?

DURBIN.

Il est vrai que je n'y conçois rien.

ZERBIN.

Hé : concevez-vous mieux ce qu'elle m'a répondu, quand je l'ai consultée ; car les valets ont la rage de faire comme leurs maîtres, et ce n'est pas ce qu'ils font de mieux. « Mon garçon, mon garçon, tu veux savoir fi tu réussiras dans tes amours ; tu n'en seras jamais si loin que lorsque tu en seras près. » Concevez-vous ?

DURBIN.

Ah, il est aisé de voir qu'elle s'est moquée de toi.

ZERBIN.

J'ai bien peur que cela ne soit pas, Seigneur. Tout entier à l'idée de Célenie, tout rempli de votre amour, vous n'entendez que cela, vous ne pensez qu'à cela : mais un peu de réflexion, je vous supplie. Savez-vous ce que la Fée a dit, lorsque vous l'avez quittée en chantonnant avec cet air détaché, si naturel aux grands Seigneurs, lorsqu'on leur dit ce qui ne leur plaît pas ?

DURBIN.

Qu'est-ce que c'est que ce verbiage-là : est-ce que je sais tout ce que cette femme a dit ?

ZERBIN.

Cette femme, cette femme ! Cette femme a dit, en vous entendant chantonner : « Chante, chante, mon fils ; mais prends garde de chanter plus que tu ne voudras. »

DURBIN.

Hé bien.

ZERBIN.

Hé bien, hé bien, notre vaisseau, en dépit du gouvernail, en dépit du vent et de la marée, vient ici par le chemin le plus droit. Nous y voici : on y chante, on y chante , encore trois jours, et vous voilà bon gré malgré le plus déterminé chanteur.

Il paraît ici un habitant.

Mais tenez, voici un habitant qui nous espionne ; si vous êtes curieux d'entendre chanter, vous pouvez l'interroger.

DURBIN.

Il écoute apparemment si nous chantons ?

ZERBIN.

Non, ces espions-là ont une autre commission de la part du Gouvernement. Il y a eu quelques rumeurs pour la basse fondamentale, et on craint quelque soulèvement.

DURBIN.

Ce peuple-là est donc bien sujet à remuer ?

ZERBIN.

Je le crois; il se ferait égorger pour des misères : ils ont eu une guerre civile qui a duré quarante ans pour le fa dièse et le mi bémol. Mais j'aperçois... Oui, c'est le confident, c'est le favori de la Sultane favorite. Bonne nouvelle, bonne nouvelle : notre vaisseau sera rendu.

SCÈNE III.
Piano, Durbin, Zerbin.

PIANO, récitant.

Pour la charmante Célenie,

Noble Étranger, l'amour de Vivatché

Fait du bruit, et son feu n'est plus un feu caché.

DURBIN, à part.

Pour Célenie !

PIANO.

Son premier Médecin Presto, ce grand génie,

20   Des attraits d'Henriette est lui-même touché.

ZERBIN.

Pour Henriette ? Ah, ciel !

PIANO.

Quant à l'amour du Roi, connais Mélophanie ;

Son coeur jaloux prendra les plus cruels moyens

Pour perdre sa rivale et briser leurs liens.

DURBIN.

Qu'apprends je ? Ah, ciel : et quelle tyrannie !

PIANO.

ARIETTE.

La jalousie

25   En ce lieu

S'alarme de peu.

Dans notre Asie,

La jalouse

S'alarme de peu ;

30   Un rien ici la met en feu.

Dans notre Asie,

La jalousie

Pousse l'emportement jusqu'à la frénésie :

Elle ne garde aucun milieu,

35   Un rien la met en feu,

En feu, en feu.

Adieu, adieu.

SCÈNE IV.
Zerbin, Durbin.

ZERBIN.

Au diable.

DURBIN.

Quoi : Célenie pourrait... Non, je connais son coeur.

ZERBIN.

Et moi, je connais mon rival : il est magicien ; c'est le magicien du Roi : je suis perdu. Ah, maudit voyage !

DURBIN.

Si j'en croyais ma valeur ; mais ma valeur contre tout un peuple est bien inutile.

ZERBIN.

Et la mienne encore plus.

DURBIN.

Ah ! Si je ne peux la défendre, je peux périr à ses yeux.

ZERBIN.

Ce n'est pas mon avis.

DURBIN.

Forçons le Palais.

ZERBIN.

Ne forçons rien.

DURBIN.

Mais ciel ! Je la vois.

SCÈNE V.
Durbin, Célenie, Zerbin, Henriette.

DURBIN.

Ah, Célenie !

CÉLENIE.

Durbin !

ZERBIN.

Mon Henriette !

HENRIETTE.

Zerbin !

DURBIN.

Quoi ! Le Sultan vous ainme ?

CÉLENIE.

Cela n'est que trop vrai.

ZERBIN.

Et toi, Henriette ?

HENRIETTE.

Le Vizir m'adore. Il ne tient qu'à moi de gouverner et le Maître et l'Empire.

DURBIN.

Quoi ! Charmante Célenie, lorsque mon sincère amour.

CÉLENIE.

Chevalier, sont-ce là vos serments ? La Fée ne vous a permis de m'accompagner que sur la promesse que vous lui avez faite de ne me parler jamais de votre amour.

DURBIN.

Je me tais... Et ce cruel Sultan ?

CÉLENIE.

Il m'a fait sa déclaration.

DURBIN.

Zerbin, allez veiller autour de ces bosquets.

CÉLENIE.

Henriette, vous nous avertirez s'il paraît quelqu'un.

SCÈNE VI.
Célenie, Durbin.

DURBIN.

Il vous a fait sa déclaration ?

CÉLENIE.

La voici. Lisez, lisez ; jugez vous-même de ses sentiments.

DURBIN.

Quoi ! Elle est en musique.

CÉLENIE.

Oui, oui, sa déclaration est en musique, en Ariette encore, avec un grand accompagnement de fanfares. Elle m'a été apportée, présentée, et exécutée par une armée de Musiciens. Chantez, chantez.

DURBIN.

Quoi ! Vous voulez, Madame ? ...

CÉLENIE.

Oui, je veux que vous chantiez, pour me pénétrer de toute l'horreur qu'il m'inspire.

DURBIN.

Quelque Musicien que je sois, cela demande...

Il rêve, et Célenie se promène avec fureur pendant la ritournelle, et dit :

L'insolent, oser me déclarer que... Ah, ciel !

ARIETTE.

Vivatché, Roi des Rois,

Souverain de l'harmonie,

40   Adorateur des belles voix ,

À la mélodieuse Célenie

Salamalek cent et cent fois.

     

Ô vous, dont la voix sonore

Se développe sans travail,

45   Venez régner dans mon sérail,

Venez, je vous adore.

Venez ; et que j'entende encore

Cette voix faite pour charmer.

Je vous adore ; il faut m'aimer :

50   Venez, je vous adore.

     

Parce qu'il adore, il faut l'aimer. Voilà bien le tyran le plus fat....

CÉLENIE.

Aussi, écoutez la réponse que j'ai faite à cet horrible galant. En voici le brouillon : je crois que vous en serez content, je crois que vous en serez content.

ARIETTE.

Grand tyran, et petit Roi,

Compositeur sans harmonie ,

Rimailleur sans génie,

Plagiaire de symphonie,

55   D'une oreille juste l'effroi,

Écoute-moi,

Petit Roi,

Écoute-moi.

A quel injuste excès veux-tu t'abandonner,

60   Barbare, et de quel droit oses-tu m'ordonner

D'être en ton sérail ton esclave ?

Je ne crains point la mort, je la vois, je la brave,

Je saurai bien me la donner :

On plutôt l'honneur veut que dans ton sang je lave

65   Un affront dont l'horreur ne peut se pardonner :

Un coeur ferme qui voit la mort, et qui la brave,

A son tyran est sûr de la donner.

Hé bien !

DURBIN.

Ah, Madame ! Qu'avez-vous fait ? Votre Ariette pleine de traits insultants et de menaces l'aura mis en fureur, et son amour changé en rage...

CÉLENIE.

Cela est vrai, je me suis peut-être un peu trop livrée à mon indignation. Mais dans cette extrémité quel parti prendre ?

DURBIN.

Attendez, il me vient une idée ; il faut user d'adresse. Voici son Ariette de déclaration, scellée de son sceau ; donnez-moi la réponse harmonieuse et sanglante que vous lui avez faite : je veux faire passer l'une et l'autre, par mon écuyer, dans les mains de la Sultane favorite.

CÉLENIE.

Et vous croyez que sa jalousie ?...

DURBIN.

Oui, oui.

SCÈNE VII.
Célenie, Durbin, Zerbin, Henriette.

ZERBIN.

Sur l'air : Ah ! que la forêt de Cythère.

Monseigneur, que l'on se prépare

70   À chanter. Prenez bien vos tons,

Tontaine, tontons, tontons, tontons,

Avec sa musique barbare

Le Sultan vient à nous ; chantons.

HENRIETTE et ZERBIN.

Tontaine, tontons, tontons, tontons,

75   Tontons, tontons, tontaine, tontons.

SCÈNE VIII.
Les Acteurs précédents, Vivatché, Henriette.

VIVATCHÉ.

ARIETTE.

Paix-là, paix-là, taisez-vous ;

Paix-là, taisez-vous devant nous,

Plats Chanteurs de vieux Vaudevilles,

Partisans imbéciles

80   Des lanla, des flons, flons,

Des gai, gai, des lampons.

De tant vous l'avez doux, Guillemette doux :

Partisans imbéciles

Des tirelironsa, des sans dessus dessous,

85   Des père Barnabas et des Madame Anroux.  [ 2 "La Béquille du Père Barnabas" est une chanson populaire qui connut beaucou de succès.]  [ 1 "Ah Madame Anroux" est un air de Vaudeville.]

Plats Chanteurs de vieux Vaudevilles ,

Paix-là, taisez-vous devant nous :

Henriette, Zerbin, sortez, retirez-vous.

HENRIETTE et ZERBIN.

Sortons, retirons-nous.

SCÈNE IX.
Vivatché, Célenie, Presto, Durbin.

VIVATCHÉ, en parlant.

90   Pour vous, piquante Célenie,

Dont le satyrique génie

Contre moi fait de si bons vers

Sur de si beaux airs,

Et de si bonne symphonie,

95   Je vous le dis, en termes clairs :

ARIETTE.

Je ne réponds aux épigrammes,

Je ne repousse les traits

Des belles Dames

Qu'en adorant leurs attraits,

100   Qu'en les embrasant de mes flammes.

Quand leur haine s'éteint, c'est alors qu'en leurs âmes

L'amour pour moi s'allume après :

Et voilà comme il faut qu'on se venge des femmes

En adorant leurs attraits,

105   En les embrasant de ses flammes.

Venez régner à jamais,

Venez régner dans mon Palais.

VIVATCHÉ et PRESTO.

Venez régner à jamais

VIVATCHÉ.

Dans mon Palais,

PRESTO.

110   Dans son Palais.

QUATUOR.

CÉLENIE.

En ton Palais !

VIVATCHÉ.

Dans mon Palais.

PRESTO.

Dans le Palais...

DURBIN.

Dans ton Palais !

VIVATCHÉ.

115   Holas, Gardes, conduisez-les

Dans mon Palais.

Ils sortent conduits par les Gardes, mais par le même endroit ; et cela pendant la ritournelle. Il faut qu'ils mesurent leurs pas de façon qu'on voie encore des gens de la suite à la fin de la ritournelle. Vivatché parle bas au Capitaine de ses Gardes.

SCÈNE X.
Presto, Vivatché.

PRESTO, en parlant.

Très clément Prince, à quel supplice

Destinez-vous votre rival ?

Car il l'est.

VIVATCHÉ, parlant aussi.

120   Oui, je viens à mon grand Sénéchal,

Je viens d'ordonner qu'il subisse

Un supplice

De caprice,

Un supplice original.

125   Pour me divertir, je commande

À des bourreaux de chant, que le coupable entende,

Pendant ses repas seulement,

Tous les jours le concert charmant

Que formeront des voix fausses et discordantes,

130   Détonantes et glapissantes,

Et des sifflets aigus pour accompagnement.

Si je punis mon rival doucement,

C'est que mon goût pour Célenie

Est faible : mais par-là je veux adroitement,

135   Pans celle que j'aime ardemment,

Dans le coeur de Melophanie

Ranimer plus vivement

La chaleur du sentiment.

PRESTO, en parlant.

C'est penser, c'est parler d'une grande justesse.

140   De mon côté mon art doit vous aider ;

Et tandis qu'en passant vous pouvez excéder

Pour vos menus plaisirs Durbin et sa maîtresse,

Je puis gaiement vous seconder

En tirant de leur léthargie

145   Cette triste Henriette et son morne écuyer,

À leurs dépens aussi je prétends m'égayer

Par quelque tour de ma folle magie.

J'y rêve.

VIVATCHÉ.

Rêvez-y, c'est comme je l'entends.

DUO.

150   C'est un passe-temps agréable,

C'est un passe-temps

De faire donner au diable,

De désespérer deux amants.

C'est un passe-temps.

VIVATCHÉ.

155   J'aime à voir ces gens

Avec leur humeur intraitable

Puis douce, puis épouvantable.

J'aime les amants

Et leur douleur respectable.

PRESTO.

160   À voir leur humeur intraitable

Affecter un dehors aimable,

L'air tranquille, un air affable,

Et les voir tout bas enrageants :

Oui, c'est un plaisir véritable. .

165   J'aime à voir leur air lamentable ;

J'aime à voir leurs petits tourments.

ACTE II

Le Théâtre représente le vestibule du sérail.

SCÈNE PREMIÈRE.
Zerbin, Piano.

PIANO, arrêtant Zerbin.

Arrête, mortel téméraire,

Tremble, arrête ; ne passe pas

Ce vestibule solitaire.

170   Dans le sérail si tu portais tes pas,

Il n'est rien qui pût te soustraire

Au plus rigoureux trépas.

Chante, chante. Qu'y viens-tu faire ?

ZERBIN.

Sur l'air : Laire-là, laire, lanlere.

Je viens vous faire un long récit

175   En vaudeville, et sans esprit :

Mais pardon, il est nécessaire ;

Il éclaircit notre affaire :

Faites grâce à mon débit.

PIANO.

Chante, et sois court. Épargne à mon oreille,

180   Bonhomme, autant que tu pourras,

De ton chant, de tes airs ingrats,

La langueur sans pareille.

ZERBIN, à part.

Quel diable, j'ai bien trouvé un air plus vif : mais dans ce moment-ci les rimes ne me viennent point du tout. Comment faire ?

PIANO.

Tu parles sans chanter, je crois : Ne t'est-il pas

Dans l'instant échappé tout bas

185   Quelques malheureux mots de prose ?

ZERBIN.

Mon cher Piano, non, je n'ose.

PIANO.

En ce cas chantez donc : chantez mon virtuose,

Chantez, enchantez-moi, Musicien parfait.

ZERBIN.

Raillez. Mais écoutez, Seigneur , voici le fait.

À part.

Morbleu, la rime m'abandonne ! Bon, bon, il ne s'en apercevra peut-être pas.

PIANO.

190   Hé bien donc.

ZERBIN.

Seigneur Piano, voici le fait,

Voici, voici le fait.

Air : De l'Allemande Suisse.

À Célenie.

En papier bien réglé

195   Notre Prince a déclaré son
  Feu.

Par la chaleur de cette Ariette-ci,

L'on voit qu'il en est amoureux,

Fou,

Mais par le froid

De celle que voilà,

200   L'on juge que la dame le
  Hait.

Je vous remets

Ces deux airs

Bien notés.

Peut-on voir un procédé plus

Net ?

205   Voyez quelle est

L'Ariette et l'Amour

De l'objet

Dont le Roi veut vaincre le

coeur.

Soupçons jaloux

N'ont plus lieu

210   Par nos faits :

Convenez

Que nous les coulons tous à

Fond.

Célenie attend de vous,

Qu'on la fasse entrer dehors

215   Du sérail,

Que le Prince et son amour

Près d'elle ici fassent chou

Blanc.

PIANO.

C'en est assez, Zerbin, j'estime

Vos procédés plus que vos vers :

220   Attachez-vous un peu plus à la rime,

J'en ai cru voir qui sont tout de travers.

Mais passons.... à Mélophanie

Je cours chanter ces deux beaux airs,

Comptez, pour servir Célenie,

225   Qu'elle va mettre en jeu mille ressorts divers.

SCÈNE II.

ZERBIN.

Il est parti à présent. Je crois qu'il convient de faire ici à l'Amour une petite invocation, pour qu'il rende Célenie à mon Maître, en détruisant, de fond en comble, les murailles de ce maudit Harem ! Amour ! Amour ! Ô, toi, qui ne t'occupes qu'à blesser nos coeurs, laisse-là, pour un moment, ton arc et tes flèches !

Air : Des Pendus.

Dieu d'amour, sans un grand travail,

Tu peux l'enlever du sérail,

Sans briser porte ni muraille :

Tu peux faire que ton ouaille

230   Ne soit plus avec.... l'attirail

Que l'on enferme en ce bercail.

Pardinne il faut avouer que la rime est bien quinteuse : je rime actuellement comme un écho ; et tout-à-l'heure que j'en avais besoin... Mais j'entends du bruit dans le sérail. Retournons rendre compte de notre commission.

SCÈNE III.
Mélophanie, tenant les deux Ariettes ; Piano.

MÉLOPHANIE, chantant.

Malheureuse Mélophanie,Quel désespoir !

Le Sultan jette le mouchoir

À Célenie. .

235   Quel désespoir !

Ma rivale va s'asseoir

Sur le trône de l'harmonie.

Malheureuse Mélophanie,

Quel désespoir.

SCÈNE IV.
Vivatché, Mélophanie.

VIVATCHÉ, à part en parlant.

240   Je l'entends qui gémit : portons les derniers coups,

Renfermons dans mon sein l'amour que j'ai pour elle ;

Confirmons ses soupçons jaloux,

En jouant l'amant infidèle :

Ressuscitons un coeur qui semblait mort pour nous.

DUO DIALOGUÉ.

MÉLOPHANIE.

245   C'en est donc fait, amant volage,

Tu m'abandonnes pour toujours.

VIVATCHÉ.

Je n'entends rien à ce langage :

A quoi tendent ces vains discours ?

MÉLOPHANIE.

Tu dois entendre ce langage,

250   Ce ne sont point de vains discours :

Tu portes ailleurs ton hommage,

Tu m'abandonnes pour toujours.

VIVATCHÉ.

À quoi tendent ces vains discours.

MÉLOPHANIE.

Ce ne sont point de vains discours :

255   Toi qui disais que nos amours

De nos jours

Égaleraient le cours,

Tu m'abandonnes pour toujours.

VIVATCHÉ.

Hé, qui vous fait penser que mon coeur se dégage ?

MÉLOPHANIE.

260   Oui, cruel, ton coeur se dégage,

Démens, démens ce témoignage.

Tiens, lis. Laisse-là les détours.

Que mes beaux jours

Ont été courts !

VIVATCHÉ, d'un air d'embarras.

265   Je ne puis feindre davantage :

Il est vrai... je vous plains.... Armez-vous de courage.

MÉLOPHANIE.

Que mes beaux jours

Ont été courts !

VIVATCHÉ.

Aux pleurs cessez d'avoir recours.

MÉLOPHANIE.

270   Non, les pleurs sont mon partage.

Que n'ai-je prévenu l'outrage

En rompant la première, et rompant pour toujours !

VIVATCHÉ.

Ah ! Je vous ai ravi le charmant avantage

De quitter avant moi, d'être avant moi volage.

MÉLOPHANIE.

275   Qui moi ! Pouvais je être volage ?

VIVATCHÉ.

Oui, vous voulez être volage.

MÉLOPHANIE.

Je sors. Je vais mourir de douleur et de rage.

VIVATCHÉ.

Cessez, cessez ces vains discours.

MÉLOPHANIE.

Et mourir en t'aimant toujours.

VIVATCHÉ.

280   Non, non, vous m'oublierez toujours.

SCÈNE V.

VIVATCHÉ, en parlant.

Sa fureur me ravit : qu'à présent Célenie

Me soit cruelle, et regrette mes voeux,

Je goûte ici du moins la douceur infinie

De l'avoir fait servir à ranimer les feux

285   De la tendre Mélophanie.

SCÈNE VI.
Vivatché, Piano.

ARIETTE.

PIANO.

Ah ! Grands Dieux ! apprenez, Seigneur.

VIVATCHÉ.

Qu'as-tu donc qui te désole ?

PIANO.

Célenie !... Ah ! quel malheur !

Ciel ! L'excès de sa douleur,

290   Pour le sérail son horreur,

Son désespoir, sa fureur,

L'ont fait devenir folle.

VIVATCHÉ.

Non, ce n'est point cela, c'est notre chant nouveau,

C'est notre nouvelle Musique,

295   Trop forte, trop scientifique

Qui trouble son faible cerveau.

Je l'ai vu, c'est notre Musique.

PIANO et VIVATCHÉ.

C'est notre Musique.

SCÈNE VII.
Presto, Piano, Vivatché, Un esclave.

L'ESCLAVE, en parlant.

Célenie, ah ! Seigneur. J'ai fait dans une fête

300   Exécuter une tempête

Qui vient de lui tourner la tête.

J'ai vu dès lors son mal se déclarer,

Et sa raison et ses yeux s'égarer.

Mais c'est elle. Rien ne l'arrête.

SCÈNE VIII.
Célenie, Vivatché, Piano, Presto, Un esclave.

L'ESCLAVE, continuant de parler.

305   Que son égarement dans ses yeux se peint bien !

Mais, Seigneur, n'en craignez rien,

N'en craignez rien ; sa folie

Est douce, gaillarde et jolie.

CÉLENIE.

ARIETTE.

C'est lui-même, c'est lui, c'est le grand Timurbek,

310   De ses pieds baisons la poussière.

À son aspect,

Je vois la terre entière

Dans un stupide respect.

La voyez-vous ! c'est une mouche bleue

315   Sur votre auguste front ;

Elle volait en rond :

Elle avait fait une lieue

En volant en rond

Sur votre auguste front.

VIVATCHÉ, à Presto, en parlant.

320   Va, cours, cherche Durbin. L'amitié qui les lie,

Saura peut-être en un instant

Rapeller ses esprits, rendre son coeur content,

Et la guérir de sa folie.

SCÈNE IX.
Vivatché, Célenie.

VIVATCHÉ, en parlant.

Reconnaissez, Madame, et mes traits et ma voix.

CÉLENIE.

325   Je ne t'ai jamais vu ; mais je te reconnais.

Mais au reste, est-il si nécessaire de se connaître ?

Pendant la Ritournelle, Célenie fera approcher deux sièges, les fera mettre plus près, et fera asseoir le Sultan.

ARIETTE.

Sans se connaître on peut s'entendre,

Vous entendez bien,

Vous n'ignorez pas que mon gendre,

330   Le gendre mon Vizir, ou le Vizir mon gendre,

Fut un grand Négromancien,

Vous entendez bien.

Les cieux ne sont pas bleus pour rien,

Vous entendez bien.

335   Cette Fée a cru les surprendre ;

Son avis n'était pas le mien ;

C'était le sien,

Vous entendez bien.

De là je conclus qu'un coeur tendre

340   Se fait entendre par un rien,

Vous entendez bien.

Elle se lève. Là le Sultan fait signe qu'on éloigne les sièges, Piano le fait.

VIVATCHÉ, en parlant.

Je vois à chaque instant augmenter sa démence...

Mais voici Durbin qui s'avance.

SCÈNE X.
Vivatché, Célenie, Durbin, Piano.

VIVATCHÉ, en parlant.

Malheureux Chevalier ! C'est ton funeste

345   Qui seul est cause, et qui fait naître

L'égarement d'esprit où tu la vois paraître.

Rends-lui sa raison dans ce jour ?

Cherche à t'en faire reconnaître.

CÉLENIE, en parlant.

Ah ! C'est Durbin : dès qu'il paraît,

350   Le calme en moi semble renaître.

Mon coeur, mon coeur le reconnaît.

DURBIN, en parlant.

Tu me trompes, cruel. Non, elle n'est point folle :

T'en croirai-je sur ta parole,

Lorsque sa bouche te dément ?

355   Parle, parle à ton amant.

CÉLENIE.

Que je vous parle... Que je lui parle : il est à faire mourir de rire... Mais y a -t-il sûreté à vous ouvrir mon coeur devant la Dame que voilà ?

Elle frappe sur l'épaule de Vivatché, et chante.

VIVATCHÉ, parlant.

Elle me prend pour une femme.

DURBIN, à part.

Elle retombe en son délire :

Je sens que mon coeur se déchire,

CÉLENIE.

DUO DIALOGUÉ.

Durbin, je t'aime, le sais-tu ?

360   J'ai toujours combattu

Mon coeur et mon amour extrême,

J'ai trop su me vaincre moi-même.

Durbin, je t'aime,

Le sais-tu, le sais-tu ?

DURBIN, à part.

365   De sa raison, tant qu'elle fut maîtresse,

La loi d'une austère pudeur.

Lui faisait taire son ardeur

Avec une cruelle adresse.

CÉLENIE.

M'entends-tu ?

370   Ma pudeur, ma vertu,

Te cachaient mon amour extrême ;

Je me le cachais à moi-même,

DURBIN.

Ah ! Quel mélange, hélas ! de joie et de tristesse !

Voilà donc, voilà donc l'aveu de sa tendresse,

375   Et mon malheur,

TRIO.

VIVATCHÉ.

Dieux ! elle l'aime,

L'ai-je bien entendu ?

A-t-il dû

Dans son tendre aveu même

380   Trouver sa peine extrême.

Dieux ! elle l'aime,

L'ai-je bien entendu ?

CÉLENIE.

Durbin je t'aime,

Le sais-tu ?

DURBIN.

385   Dieux ! Elle m'aime,

M'y serais-je attendu ?

Ai-je dû

Trouver dans son tendre aveu même

Mon tourment et ma peine extrême ?

390   M'y serais attendu ?

Dieux ! Elle m'aime.

Mon bonheur, qu'êtes-vous devenu ?

SCÈNE XI.
Vivatché, Durbin.

VIVATCHÉ, en parlant.

Esclaves, qu'on la suive.

À Durbin.

Et vous, qu'on se retire.

DURBIN, parlant.

395   Exécrable tyran.

VIVATCHÉ, parlant.

Attends, que vas-tu dire ?

Je t'interromps pour ton bien.

Ne me prends pas ici pour un roi de Théâtre,

Qu'on brave, et qui ne répond rien.

400   Sors sans parler, sinon ta rage opiniâtre...

DURBIN, l'interrompant.

Cesse de menacer : hâte mon triste sort,

Si je perds la beauté que mon coeur idolâtre ; .

Sans crainte, sans regret, je recevrai la mort.

SCÈNE XII.

VIVATCHÉ, parlant.

Je dois pardonner la furie

405   De cet amant désespéré :

Il perd une amante chérie ;

Il voit son esprit égaré.

SCÈNE XIII.
Vivatché, un esclave.

L'ESCLAVE, déclamant.

Seigneur, vous n'avez plus de salon de musique :

Ces instruments harmonieux,

410   Qu'à grands frais l'on avait rassemblés dans ces lieux,

Sont tous brisés. Célenie à nos yeux,

Dans les accès d'une folie unique,

A défoncé vos timbales d'airain,

Et vos tambours de basque et votre tambourin,

415   Sa frénésie a fait main basse

Sur le violoncelle, et basse et contre-basse,

Tout est en pièces ! Elle casse

Jusqu'aux cordes du clavecin.

Nous n'osons par respect l'arrêter : et sa main

420   Saisissant un basson, en frappe, rompt, écharpe,

Met en cannelle votre harpe ;  [ 3 Cannelle : Fig. et familièrement. Mettre en cannelle, briser, réduire en morceaux comme ceux de la cannelle qui se vend ; et plus figurément encore, déchirer, ruiner de réputation.]

Vos airs, vos septuors, tous vos plus grands morceaux

Sont déchirés, sont par lambeaux.....

VIVATCHÉ, l'interrompant, en parlant à lui-même.

C'en est assez ! À l'excès de ses maux,

425   A la fureur qui la possède

J'imagine un très prompt remède.

Écoute.

ARIETTE.

Par son astrologie,

Par sa magie,

430   Mon Médecin, Magicien Presto,

Guérira subito

L'égarement de Célenie :

Il la guérira subito

En lui parlant en prose tout unie,

435   Et l'éloignant de toute symphonie.

ACTE III

Le Théâtre représente une façade du Palais, et un Port de mer dans le fond.

SCÈNE PREMIÈRE.
Vivatché, Presto.

VIVATCHÉ, en parlant.

La Sultane croit me surprendre :

Tu m'as dit ses complots secrets ;

Tu sais par quels moyens je prétends m'en défendre ?

De ce balcon je puis tout voir et tout entendre :

440   Feins d'entrer dans ses intérêts ;

Ici même elle doit se rendre,

Moins pour y voir nos jeux, que pour voir les succès

Du piège adroit que dans ses doux accès,

Sa jalousie ose me tendre.

PRESTO, en parlant.

445   Tout est prévu, Seigneur : chargé de les attendre

Votre Amiral muni de votre ordre nouveau,

Leur rendra leur vaisseau. Leur magique vaisseau

Qui chez la Fée ira de droit fil les descendre,

Avec Mélophanie on a feint de s'entendre.

450   À votre tour, Seigneur, vous pouvez la surprendre.

VIVATCHÉ.

Il suffit à présent. Reçois

Les compliments que je te dois

Pour la cure de la folie

De la Dame honnête et jolie,

455   Dont je dois admirer la vertu malgré moi,

Dans la magie on doit te reconnaître

Pour un grand maître :

Car...

ARIETTE.

Guérir un homme fou, c'est une babiole;

C'est l'a, b, c, d, de l'art,

460   De l'art des Médecins, de cet art si frivole

Qu'inventa le Dieu du hasard.

Ces savants empesés, et leur bavarde école,

Pourraient le guérir tôt ou tard :

Si l'on les croit sur leur parole,

465   C'est l'a, b, c, d, de leur art.

Des Magiciens la plupart

Savent guérir un fou, soit rêveur, soit gaillard

C'est l'a, b, c, d, de leur art :

Mais guérir une femme folle,

470   C'est le chef-d'oeuvre de leur art.

PRESTO, en parlant.

Hé bien, Sire, sur ma parole

Des femmes, moi je n'en manque jamais,

Soit que dans leur esprit ou que dans leur coeur...

VIVATCHÉ.

Mais

Tu ne manques donc pas le coeur froid d'Henriette :

475   À quoi, dis-moi donc, en es-tu

Avec cette fière soubrette ?

PRESTO.

Ah ! D'ennui j'y renonce, et je me tiens battu,

La bégueule héroïque affiche une vertu,

Qu'avec peine on croira chez les races futures.

480   Elle et son amant mal vêtu,

M'ont tous deux accablé d'injures :

Mais par moi leur caquet s'est trouvé rabattu ;

Je l'ai réduit à l'Élégie.

VIVATCHÉ.

C'est fort bien fait. Hé comment t'y prends-tu ?

PRESTO.

485   En m'aidant d'un peu de magie,

À les punir gaiement j'ai borné mon dessein.

Je donne à ces amants une plaisante assiette :

À Zerbin j'enchaîne Henriette,

Sans qu'ils puissent se voir ni se donner la main ;

490   Et de plus, comme Médecin,

Je les ai tous les deux forcés à la diète ;

Et j'augmente leur soif, leur amour et leur faim.

VIVATCHÉ.

Bravo. Cette recette est bonne, et je l'estime :

Mais cependant abrège le régime

495   De ces deux pauvres amoureux.

Je demande grâce pour eux.

PRESTO.

Je ne sais qu'obéir. Mais pour remplir vos vues

Je dois au diable un compliment :

Il faut l'évoquer poliment

500   Pour opérer le désenchantement

De mes deux vivantes statues,

D'Henriette et de son amant.

Vivatché, monte à une galerie régnante sur le port, et se place derrière des jalousies, dont il peut tout voir, sans être vu.

SCÈNE II.

PIANO, seul.

ARIETTE.

Démon de cette île harmonique,

Esprit de musique,

505   Sublime esprit mécanique,

Seul inventeur des accompagnements ?

Esprit de musique,

Réponds aux agréments

De ma voix magique,

510   Réponds à mes sons charmants.

Esprit de musique,

Démon chromatique,

Génie unique

Dans la façon des instruments,

515   Toi qui dans ce pays lyrique

Fais, défais, et refais tous les enchantements,

Esprit de musique,

Démon harmonique,

Réponds à ma voix magique,

520   Viens obéir à mes commandements.

SCÈNE III.
Presto, Un esprit infernal.

L'ESPRIT INFERNAL, en solfiant, dit le vers sur les notes.

Ur, ré, mi, fa, sol, la, si, ut,

Que veux-tu? je viens à ta voix.

PRESTO, disant aussi le vers sur les notes.

Ut, si, la, sol, fa, mi, re, ut.

Tiens, prends, lis, fais ce que tu vois.

SCÈNE IV.

L'ESPRIT INFERNAL.

525   Ut, ré, mi, ut,mi,

Ut, ré, mi, fa, ut, fa ;

Ut, ré, mi, fa, sol, ut, sol ;

Ut, ré, mi, fa, sol, la, si, ut,

Ut, ut.

SCÈNE V.
L'Esprit Infernal, Henriette, Zerbin, enchaîné, et assis, dos à dos, dans un fauteuil double, et tournant sur un pivot.

L'ESPRIT INFERNAL.

530   Sur le reste de cette histoire,

Consultons, lisons mon grimoire.

Il lit des caractères magiques au lutin, et chante.

Oui, c'est moi-même ; et je suis ce lutin.

ARIETTE.

L'ordre Calotin

Du destin ;

535   Tin, tin, trelintintin

HENRIETTE et ZERBIN.

Cruel destin ! Cruel destin !

L'ESPRIT INFERNAL.

Le destin

Veut que ce couple d'amants pleure,

Et chante, et gémisse, et demeure.

540   Encore une heure

Dans leur état incertain.

HENRIETTE et ZERBIN.

Cruel destin! cruel destin !

L'ESPRIT INFERNAL.

C'est l'ordre Calotin

Du destin,

545   Tin, tin, tin, trelintintin.

SCÈNE VI.
Henriette, Zerbin, tournant lentement : ils sont alternativement arrêtés vis-à-vis des spectateurs aux vers qu'ils chantent.

HENRIETTE.

Sur l'Air : Quand on a bu, la tête tourne.

Faudra que toujours je tourne,

Tourne, tourne,

Autour de l'objet de mes voeux ?

ZERBIN.

Permettez que je me retourne,

550   Tourne, tourne,

Ou retournez-la, justes Dieux.

HENRIETTE.

À l'Enchanteur qui nous tourne

Et retourne,

Notre amour déplut.

ZERBIN.

555   Plus le cruel nous tourne et nous retourne,

Tourne, tourne,

Moins nous arrivons au but.

HENRIETTE.

Méme air.

Ô Déesse, qui toujours tourne, tourne !

Ô Fortune, adoucissez-vous.

ZERBIN.

560   À la fin la tête nous tourne, tourne :

Fortune, hélas ! Retournez-nous.

HENRIETTE.

Rien ne suspend, n'arrête, et ne détourne

Nos cruels tourments.

ZERBIN.

Que nous perdons depuis que l'on nous tourne !

565   Tourne, tourne,

De moments, d'heureux moments !

SCÈNE VII.
L'Esprit Infernal, Henriette, Zerbin.

L'ESPRIT INFERNAL, tenant à la main sa baguette magique.

ARIETTE.

Vos malheurs sont à leur terme.

Chantez mes enfants, chantez ;

Je sème autour de vous le feu de tous côtés,

570   Ce feu magique renferme

Il fait paraître du feu autour du plateau tournant.

La vertu des secrets aux Enfers inventés :

Point de peur : tenez-vous ferme,

Vous voilà désenchantés ;

Chantez, mes enfants, chantez.

L'Esprit infernal s'abîme dans sa trappe, et Zerbin et Henriette se lèvent, et sont désenchantés.

SCÈNE VIII.
Henriette, Zerbin.

DUO DIALOGUÉ.

HENRIETTE.

575   Enfin notre enchantement cesse.

ZERBIN.

Enfin notre tourment prend fin.

HENRIETTE.

Je meurs de soif et de tendresse.

ZERBIN.

Je meurs d'amour, je meurs de faim.

HENRIETTE.

Je meurs de soif.

ZERBIN.

580   Je meurs de faim.

HENRIETTE.

Je meurs de soif et de tendresse.

ZERBIN.

Je meurs d'amour, je meurs de faim.

ENSEMBLE.

Je meurs de soif et de tendresse.

Je meurs d'amour, je meurs de faim.

SCÈNE IX.
Zerbin, Durbin, Henriette, Célenie.

ZERBIN.

Mais que vois-je ? Célénie, Durbin : mon cher Maître, je suis, je suis, je suis transporté.

HENRIETTE.

Ah ! Que je baise la main.

CÉLENIE et DURBIN.

Non, non, embrassez-nous.

ZERBIN.

Ah ! Monsieur, et pouvons-nous espérer ?...

DURBIN.

Oui, Zerbin, nos malheurs sont finis, le Magicien.

ZERBIN.

Ah ! Maudit Magicien !

DURBIN.

Le Magicien a sauvé, comme tu vois, Célenie de l'état cruel...

CÉLENIE.

Non, mon cher Chevalier, c'est votre vue, c'est mon amour : et si ma raison égarée...

DURBIN.

Ah ! Divine Célenie, que ce sentiment m'est cher ! Mais la juste crainte où je suis...

CÉLENIE.

Non. La jalousie de la Sultane est trop intéressée à nous éloigner.

ZERBIN.

Hé, Seigneur, qu'avons-nous à craindre, tout ce que la Fée a prédit est arrivé : elle ne parlera pas, elle ne pensera pas. Et moi, si loin, si près. Vous ne doutez pas que vous ayez chanté, sans ce que vous chanterez : nous partons, nous partons.

HENRIETTE.

Et par quel moyen ? Ah, ciel ! La tête me tourne encore.

DURBIN.

Cela est tout simple. La Sultane nous a fait échapper secrètement : elle nous fait conduite à notre vaisseau ; il est prêt : et nous retournons à l'île de la Fée.

CÉLENIE.

Et c'est dans son Palais que je couronnerai votre amour. Mais quel bruit !...

DURBIN.

La Sultane va paraître ; et c'est le bruit des instruments qui la précèdent.

SCÈNE X.
Célenie, Durbin, Henriette, Zerbin, Piano, à la tête des Eunuques.

PIANO.

ARIETTE.

585   Éloignez-vous,

Éloignez-vous ;

La Sultane s'avance.

À quelque distance

De nous,

590   Éloignez-vous tous,

Éloignez-vous.

La Sultane va paraître ;

Qu'on s'éloigne de toutes parts,

Gardez-vous de jeter de profanes regards

595   Sur l'objet des désirs de votre auguste Maître :

La Sultane va paraître,

Éloignez-vous tous,

Éloignez-vous.

CÉLENIE, DURBIN, HENRIETTE, ZERBIN.

Éloignons-nous tous.

SCÈNE XI.
Les Acteurs précédents, Mélophanie.

MÉLOPHANIE, en parlant.

600   Qu'il s'attendent qu'on les rappelle.

Et toi dont je connais le courage et le zèle,

Cours, vole, conduis cette belle,

Et ces étrangers avec elle.

SCÈNE XII.
Les Acteurs précédents, Vivatché, Presto.

VIVATCHÉ, descend du balcon.

Arrêtez, traîtres, arrêtez,

605   Gardes, saisissez ces coupables.

MÉLOPHANIE.

Seigneur, c'est moi qui les rendais coupables.

VIVATCHÉ.

Et que mes ordres redoutables

A l'instant soient exécutés

Presto les emmène prisonniers.

SCÈNE XIII.
Mélophanie, Vivatché, les Eunuques.

MÉLOPHANIE, en parlant.

Tu la retiens, et tu veux la reprendre ;

610   Elle à qui ton amour n'inspire que l'horreur.

Et moi qui t'aime avec fureur,

Tu me quittes, cruel. Ah ! quelle est ton erreur !

ARIETTE.

Des cris du désespoir je saurai me défendre.

Non, je ne veux te faire entendre,

615   Qu'une douleur tendre,

Des soupirs pleins de douceur.

Ah ! sans en être ému, peux-tu me voir répandre

Des larmes qui partent du coeur ?

Une douleur tendre,

620   Des larmes qui partent du coeur,

Ne pourront-ils me rendre

Ton amour et mon bonheur,

Et dissiper ton erreur ?

SCÈNE XIV.
Vivatché, Mélophanie, Presto, Piano, Célenie, Durbin, Henriette, Zerbin.

Pendant la Ritournelle de l'air que chante Mélophanie, les quatre étrangers viennent sur le devant de la scène.

PRESTO.

Seigneur, tous vos captifs vont quitter le rivage :

625   Ils sont comblés de vos présents.

Vous les voyez.

MÉLOPHANIE.

Grands Dieux !

CÉLENIE, HENRIETTE, DURBIN, ZERBIN.

QUATUOR.

Rendons, rendons hommage

Aux soins bienfaisants

630   De l'auteur de notre voyage :

Notre bonheur est son ouvrage !

Que nos accents

Reconnaissants

Fassent retentir cette plage.

TRIO.

VIVATCHÉ, PRESTO.

635   Leurs coeurs contents,

Dans peu de temps

Vont fuir loin de ce rivage.

Bon voyage, bon voyage.

Les sentiments

640   De ces amants

Me sont chers, et je les partage.

MÉLOPHANIE.

Ce que j'entends

Dans ces instans,

Me rend la force et le courage.

645   Bon voyage.

Ô doux moments !

Transports charmants

Quoi, mon amant n'est point volage !

LE QUATUOR, reprend.

Ah ! D'âge en âge

650   Dans tous les temps,

Que la gloire soit son partage :

Formons pour lui des voeux constants,

Notre bonheur est son ouvrage.

SCÈNE XV et DERNIÈRE.
Vivatché, Mélophanie, Presto, Piano.

MÉLOPHANIE.

Ils s'éloignent. Comment! ils quittent ce séjour ?

655   Et votre coeur...

VIVATCHÉ.

Air : Princesse adorable.

J'ai feint de traverser le projet favorable

Que vous formiez pour leur retour ;

Et j'ai voulu dans ce grand jour

Que leur éloignement, pour vous si désirable,

660   Fût l'ouvrage de mon amour.

ARIETTE.

Je n'aimai jamais Célenie.

Non, je n'aimai jamais que vous,

Que vous, belle Mélophanie ;

J'éveillais votre amour par des soupçons jaloux.

665   Je n'aimai jamais Célenie :

Je n'aimerai jamais que vous.

DUO.

Je n'aimerai jamais que vous.

VIVATCHÉ.

Ah ! Déployons toute notre harmonie

Pour chanter des feux si doux.

670   Unissons-nous, unissons-nous

Pour chanter des feux si doux.

Dans nos accords, dans notre symphonie ,

Faisons briller les éclairs du génie.

Unissons-nous, unissons-nous.

 


Notes

[1] "Ah Madame Anroux" est un air de Vaudeville.

[2] "La Béquille du Père Barnabas" est une chanson populaire qui connut beaucou de succès.

[3] Cannelle : Fig. et familièrement. Mettre en cannelle, briser, réduire en morceaux comme ceux de la cannelle qui se vend ; et plus figurément encore, déchirer, ruiner de réputation.

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Répliques par scène

 Vocabulaire du texte

 Primo-locuteur

 Didascalies