LE FAUX EMPOISONNEMENT

CINQUANTE-NEUVIÈME PROVERBE.

M DCC LXVIII.

de CARMONTELLE.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 01/03/2017 à 19:59:16.


PERSONNAGES

LA MARQUISE DE ROUVIERE.

LE COMTE DE BELVILLE.

JULIE, femme de Chambre de la Marquise.

LAFLEUR, laquais du Chevalier..

MONSIEUR MARCELLIN, médecin.

LAFRANCE, laquais de la Comtesse.

UN OFFICIER D'OFFICE.

La Scène est chez la Marquise.


SCÈNE PREMIÈRE.
La Marquise, Julie.

JULIE.

En vérité, Madame, je ne vous reconnais plus ! Vous qui n'avez jamais eu la moindre humeur, qui ne voyez rien que sous une forme plaisante, vous soupirez, vous êtes languissante, abattue, je n'y comprends rien. Vous êtes veuve et jeune, vous aimez le Comte de Belville , vous êtes sure qu'il vous adore...

LA MARQUISE, se laissant tomber dans un fauteuil.

Ah, Julie, que dis-tu ?

JULIE.

Quoi, pourriez-vous douter de son amour ?

LA MARQUISE.

J'ai de cruels soupçons.

JULIE.

Lui, dont vous faites la fortune, sur le point de l'épouser, de quoi pourriez-vous le soupçonner ? C'est lui faire injure ; peut-on outrager ainsi quelqu'un que l'on aime ? Non Madame , je ne saurais le croire ingrat.

LA MARQUISE.

Si je pouvais justifier sa conduite avec moi, ne l'aurais-je pas déjà fait ; mais sa fraîcheur, son peu d'empressement, tout m'a fait craindre le malheur qui m'arrive ; non, le Comte ne m'aime plus.

JULIE.

Mais, Madame, je ne vois pas où est la froideur dont vous l'accusez.

LA MARQUISE.

Tu n'as pas remarqué qu'il est moins occupé de moi, qu'il est rêveur, distrait, contraint ; est-ce là de l'amour ?

JULIE.

Il est sûr de votre coeur ; les hommes quelquefois veulent être tourmentés et si vous vouliez lui donner un peu de jalousie...

LA MARQUISE.

Quelle misère ! J'irais employer de pareils moyens pour le la mener , j'irais flatter l'amour-propre d'un homme que je n'aimerais pas, pour tourmenter celui que j'aime.

JULIE.

C'est prendre sa revanche, il vous tourmente bien : mais faites une chose plutôt, si vous croyez avoir à vous plaindre de lui, pourquoi ne pas lui parler à coeur ouvert ? Vous vous éviteriez peut-être bien des peines. Quand on s'aime véritablement, peut-on manquer de confiance l'un pour l'autre ?

LA MARQUISE.

Et s'il a le projet de me trahir, s'il en épouse une autre, à quoi me serviront les reproches ?

JULIE.

Vous pourriez croire qu'il vous abandonnerait ?

LA MARQUISE.

Je le crains, te dis-je. Il voit souvent Madame de Méranci, elle est veuve comme moi, beaucoup plus riche, alliée à des gens puissants, tout me fait craindre...

JULIE.

Ah, Madame , serait-il possible ?...

LA MARQUISE.

Quoi ?

JULIE.

Elle se marie, j'en suis sûre ; mais le nom de celui qu'elle épouse est un secret.

LA MARQUISE.

C'est lui, je n'en doute plus ! Ah, Julie !

JULIE.

Madame, je le saurai, si vous le voulez.

LA MARQUISE.

Il a plus d'ambition que d'amour !

JULIE.

Madame, consentez...

LA MARQUISE.

Madame de Brécy, doit m'instruire de tout ; je veux lorsqu'il viendra, l'observer encore mieux, le pousser à bout, et s'il me vient des éclaircissements qui ne me laissent plus douter de son projet, je lui dirai tout ce que je saurai, je veux le confondre et le détester après.

JULIE.

Ce sera très bien fait, Madame, au lieu de vous laisser dépérir : il faut prendre un parti qui vous sauve du désespoir.

LA MARQUISE.

Et en le détestant, en serai-je moins malheureuse ?

JULIE.

J'entends quelqu'un, c'est peut-être lui.

SCÈNE II.
La Marquise, Le Comte, Julie, Lafrance.

LAFRANCE.

Monsieur le Comte de Belville.

LA MARQUISE.

Julie, restez ici, et observez-le.

JULIE.

Oui, Madame.

LA MARQUISE.

Ah, Comte ; c'est vous ?

LE COMTE.

Madame , je me reprochais d'avoir passé hier la journée sans vous voir , j'ai été à la campagne et j'ai voulu m'en dédommager aujourd'hui en venant de bonne heure.

JULIE, bas a la Marquise.

Vous devez être contente.

LA MARQUISE.

Vous avez été à la campagne ? Vous ne m'en aviez rien dit.

LE COMTE.

Je l'avais oublié. Je craignais de ne vous pas trouver aujourd'hui.

Il s'assied.

LA MARQUISE.

Pourquoi cela ? Vous deviez être bien sûr de l'impatience que j'aurais de vous voir ; quand on aime véritablement, qui peut nous intéresser assez vivement, pour le préférer à l'objet de notre amour ?

LE COMTE.

Ceci n'est pas un reproche, j'espère ?

LA MARQUISE.

Non, pourquoi vous en ferais-je ? Vous n'en méritez sûrement pas.

LE COMTE , troublé.

Non, Madame. Et je crois que vous me rendez trop de justice pour penser autrement de moi.

LA MARQUISE.

S'il m'arrivait jamais de pouvoir vous soupçonner d'infidélité, je me le reprocherais comme un crime.

LE COMTE, avec embarras.

Oui.... vous avez raison.... C'en serait un à vous.

Il se lève.

LA MARQUISE.

Où allez-vous donc?

LE COMTE.

Je reviendrai ; c'est que ....

LA MARQUISE.

Comte ?

LE COMTE.

Madame ?

LA MARQUISE.

Je connais votre impatience...

LE COMTE.

Mon impatience ?

LA MARQUISE.

Oui, la contrariété vous est insupportable. Je le sais.

LE COMTE, intrigué.

Je ne vois pas à propos de quoi vous me dites cela.

LA MARQUISE.

Cependant je n'ai point à me plaindre de vous, vous avez eu l'attention de me cachet combien elle vous faisait souffrir.

LE COMTE.

Mais... sûrement.

SCÈNE III.
La Marquise, Le Comte, Julie, Lafrance.

LAFRANCE.

On demande, Mademoiselle Julie.

JULIE.

Madame, n'a pas besoin de moi ?

LA MARQUISE.

Non, voyez ce que c'est.

SCÈNE IV.
La Marquise , Le Comte.

LA MARQUISE.

Asseyez-vous donc.

LE COMTE.

Comme vous voudrez.

LA MARQUISE.

Les retardements qui se sont opposés à notre mariage ne m'ont point inquiétée ; parce qu'il ne me rendra pas plus sûr de votre coeur que je le suis.

LE COMTE.

Il est vrai que si j'ai cessé de me plaindre ; c'est que j'ai craint de vous déplaire par cette même impatience, voilà ce qui m'a fait garder le silence jusqu'à présent.

LA MARQUISE.

Je m'en étais doutée et sans vous le dire ; j'ai fait tout ce qu'il m'a été possible pour hâter se moment que nous désirons : les formalités nécessaires seront terminées dans peu de jours.

LE COMTE, cachant sa surprise.

Dans peu de jours ?

LA MARQUISE.

Oui, Comte, on vient de me l'annoncer.

LE COMTE, avec contrainte.

Vous me ravissez, je craignais les obstacles que le temps amène quelquefois.

LA MARQUISE.

Il n'y en aura plus , Comte, et nous serons enfin heureux.

LE COMTE.

Oui, très heureux. Cependant , je crains pour votre santé. Il me semble que depuis quelque temps vous n'êtes pas bien.

LA MARQUISE.

C'est peu de chose, et le plaisir de me voir entièrement à vous, me remettra bientôt.

LE COMTE, se levant.

Je crois que vous ne doutez pas combien je désire que rien ne retarde mon bonheur ?

LA MARQUISE.

J'en fuis persuadée. Vous avez quelque chose à faire, Comte ?

LE COMTE.

Oui, cela ne sera pas long.

LA MARQUISE.

Revenez tout de suite.

LE COMTE.

Oui, Madame.

LA MARQUISE.

Vous me le promettez ?

LE COMTE.

Sûrement ; que voulez-vous que je fasse quand je ne vous vois pas ?

Il sort.

LA MARQUISE.

Mon sort est donc décidé ! Avec quelle froideur il a reçu ce que je lui ai dit ! Ah !

SCÈNE V.
La Marquise, Julie.

LA MARQUISE.

Eh bien, Julie, ce que je craignais, n'est que trop vrai !

JULIE.

Ah, Madame; je ne saurais vous rassurer ; Voici une lettre de Madame de Brécy, qu'elle m'a fait donner pour vous remettre lorsque vous seriez seule ; je crains bien...

La Marquise prend la lettre.

LA MARQUISE, après avoir lu.

Il n'y a donc plus à en douter, l'ingrat épouse Madame de Méranci ! Je me meurs !

JULIE.

Ah, Madame, pourquoi vous ai-je donné cette lettre ?

LA MARQUISE.

Le Perfide !

Elle se lève.

Non ; je ne l'aime plus, je rougis même de l'avoir autant aimé.

JULIE.

C'est bien fait, Madame, oubliez-le et pour toujours.

LA MARQUISE.

Pour toujours ! Que je l'oublie, moi, Julie !

JULIE.

Espérez tout du temps.

LA MARQUISE.

Ah, j'en mourrai ! Il jouira du fruit de son crime et il sera sans doute charmé de se voir à l'abri de mes reproches.

JULIE.

Mais, Madame , si vous essayez de le retirer de cet égarement ?

LA MARQUISE.

Que ne lui ai-je pas sacrifié ! Mais c'était moi que je satisfaisais ; quand je le préférais à tout au monde, il avait cessé de m'aimer, il me trompait ; mais non, je me trompais moi-même, je croyais lire au fond de son coeur ce que ses yeux ne me disaient plus.

JULIE.

Eh bien, Madame, ne le revoyez point.

LA MARQUISE.

Ne crains pas que je lui montre ma douleur, son parti est pris, ce serait peut-être pour lui un triomphe. Vengeons-nous plutôt ; le mépris seul suffirait ; mais je ne saurais trop lui rendre les inquiétudes qu'il m'a données.

JULIE.

Comment ?

LA MARQUISE.

Tu vas approuver mon projet.

JULIE.

Si vous le bannissez de votre coeur, Madame, c'est tout ce que vous pouvez faire de mieux.

LA MARQUISE.

Oui, je l'en bannirai, je te le promets ; mais je veux lui faire éprouver un tourment singulier. Il va revenir, fais préparer quelques tasses de glaces ; je lui en ferai prendre, et je veux qu'il se croie empoisonné : pour lors je l'abandonnerai à toutes les horreurs que lui causera cette crainte.

JULIE.

Cette vengeance est encore trop douce.

LA MARQUISE.

On vient, c'est lui peut-être, va t-en. Faisons tous nos efforts pour nous contraindre jusqu'au moment d'éclater.

SCENE VI.
La Marquise, Le Comte.

LA MARQUISE.

Vous êtes de parole, Comte.

LE COMTE.

Il n'y a pas de mérite. Vous aviez quelque chose à me dire, à ce qu'il m'a semblé tantôt.

LA MARQUISE.

Oui ; d'ailleurs j'étais bien aise de vous revoir. Je voulais vous demander si vous iriez encore bientôt à la campagne ?

LE COMTE, étonné et embarrassé.

Oui, Madame, j'irai chez mon frère.

LA MARQUISE.

Chez votre frère ?

LE COMTE.

Oui, il m'a mandé qu'il avait absolument besoin de moi, et je compte y aller passer quelques jours.

LA MARQUISE.

Chez lui ?

LE COMTE.

Oui, à Dorci.

SCÈNE VII.
La Marquise, Le Comte, Julie, un Officier portant des glaces.

JULIE.

Madame, veut-elle les glaces qu'elle a demandées ?

LA MARQUISE.

Oui, le Comte en prendra. Tenez, mettez-les là et laissez-nous.

On met les glaces sur une table proche de la Marquise.

SCÈNE VIII.
La Marquise, Le Comte.

LA MARQUISE, prenant des glaces.

Eh bien, Comte, pourquoi donc ne prenez-vous pas de glaces ?

LE COMTE.

Je ne m'en soucie pas.

LA MARQUISE.

Allons, je veux que vous preniez cette tasse.

Elle lui donne une tasse de glaces.

LE COMTE.

Tout comme il vous plaira.

Il prend la tasse de glaces.

LA MARQUISE.

Comptez-vous souper avec moi ce soir ?

LE COMTE.

Ce soir ?

LA MARQUISE.

Oui, ce soir. Qu'est-ce que cette question a d'extraordinaire ?

LE COMTE.

Rien. Oui, Madame, j'y souperai.

LA MARQUISE.

Vous y souperez ? je vous réponds bien que non.

LE COMTE, à part.

Ô Ciel, aurait-elle deviné ?... Madame, il est vrai que j'ai voulu vous cacher que je partais ce soir ; de crainte de vous affliger.

LA MARQUISE.

De crainte de m'affliger ?

LE COMTE.

Oui, Madame, j'ai craint la douleur que peut causer une séparation, quoique de peu de jours, quand on aime aussi vivement que...

LA MARQUISE.

Quoi, vous pouvez feindre à ce point-là ! Pourquoi affecter une tendresse que vous ne sentez plus ?

LE COMTE.

Moi, Madame ? Je veux mourir...

LA MARQUISE.

Vous n'allez pas chez le Baron de Granvilliers ? Vous vous troublez. Ce n'est pas tout, il doit vous présenter à la Marquise de Méranci, que vous allez épouser.

LE COMTE.

Ah, Madame, vous pouvez me soupçonner d'une pareille perfidie ?

LA MARQUISE.

Vous avez l'audace de nier ?

LE COMTE, voulant fuir.

Permettez...

LA MARQUISE.

Non, arrêtez et écoutez-moi, je le veux.

LE COMTE.

Eh bien, accablez-moi, Madame, je le mérite ; mais si vous saviez....

LA MARQUISE.

Taisez-vous. Rien ne peut vous justifier, non : depuis longtemps je ne vois en vous que de la froideur, on ne trompe point un coeur sensible et délicat, sans qu'il s'en aperçoive ; je n'ai pas voulu me plaindre, je me suis même flatté d'un retour que vous deviez à l'amour le plus tendre ; c'était vainement, je ne vous en ferai point de reproches, vous ne méritez pas que je m'abaisse jusqu'à ce point-là, je reconnais que vous êtes indigne de ma tendresse, et je ne vous aime plus.

LE COMTE.

Vous ne m'aimez plus !

LA MARQUISE.

Non ; mais je dois une vengeance à l'Amour outragé, elle est remplie : je viens de vous empoisonner ainsi que moi, en prenant des glaces.

LE COMTE.

Que dites-vous ? Quoi !...

LA MARQUISE.

Mais, vous me survivrez, je n'ai rien épargné pour hâter l'instant de ma mort. Adieu.

SCÈNE IX.

LE COMTE, seul, avec la plus grande agitation.

Quelle funeste vengeance ! Quoi, nous péririons tous les deux ! Ô Ciel, qui nous secourra ? Oh là quelqu'un ? Malheureux que je fuis ! Lafleur, Lafleur.

SCÈNE X.
Le Comte, Lafleur en bottes fortes.

LAFLEUR.

Monsieur, tout est prêt, et vous pourrez partir quand il vous plaira, je n'ai pas perdu de temps, comme vous voyez.

LE COMTE.

Ah, Lafleur, du secours ; c'est fait de moi, du secours, un médecin.

LAFLEUR.

Qu'avez-vous donc ?

LE COMTE.

Eh, ne perds pas un instant ; un Médecin ; va, cours promptement.

LAFLEUR.

Monsieur Marcelin, le Médecin de la maison est ici.

LE COMTE.

Va donc le chercher, ou crains...

LAFLEUR.

Mais si vous vouliez me dire...

LE COMTE.

Eh va donc, le mal commence, je sens que je m'affaiblis.

LAFLEUR, en s'en allant.

Je crois qu'il est devenu fou.

SCÈNE XI.

LE COMTE, se traînant à un fauteuil où il s'assied.

Je crois déjà voir la mort s'emparer de moi ; oui je sens agir le poison. Ah, malheureuse femme ! Elle périt aussi, et c'est son amour pour moi qui est cause... ma tête s'embarrasse, il me semble que ma vue se trouble, je vois moins clair assurément. Je n'entends rien qu'un bourdonnement. Ô Dieux, quel sort j'éprouve !

SCENE XII.
Le Comte, Monsieur Marcelin, Lafleur.

MONSIEUR MARCELIN, à Lafleur.

Mais encore, quel mal a-t-il votre Maître ?

LAFLEUR.

Monsieur, je n'en sais rien, je crois qu'il est enragé.

MONSIEUR MARCELIN, voulant fuir.

Enragé ?

LE COMTE, à Monsieur Marcelin que Lafleur retient.

Monsieur Marcelin, j'attends de vous la vie.

MONSIEUR MARCELIN.

Ah, Monsieur le Comte, je vous en prie, ne m'approchez pas.

LE COMTE.

Quoi, Madame, vous-voulez mourir absolument ? Ah , laissez-moi expier mon crime et vivez ; mais que je n'emporte pas dans le tombeau la douleur d'avoir causé votre perte.

MONSIEUR MARCELIN.

Vous ne mourrez ni l'un ni l'autre, fiez-vous à moi ; Madame, ne différez plus...

LA MARQUISE.

Monsieur Marcelin, je vous remercie de votre empressement et de vos soins , ils sont inutiles ; nous ne sommes point empoisonnés ; non , Monsieur , ne craignez plus rien, j'ai voulu vous en faire la peur ; voilà toute la vengeance que je veux tirer de votre perfidie.

LE COMTE, avec joie.

Je n'ai plus rien à craindre pour vous, je respire !

MONSIEUR MARCELIN.

Actuellement, Monsieur et Madame, je vois que je ne vous suis bon à rien et je vous donne le bon soir.

Il sort ainsi que Julie et Lafleur.

SCÈNE DERNIÈRE.
La Marquise, Le Comte.

LE COMTE, à la Marquise qui veut sortir aussi.

Ah, Madame, arrêtez, je vous en supplie. Quoi, vous pourriez m'abandonner ? Serait-il possible que mon repentir ne pût parvenir à vous toucher ? Ah, croyez qu'il n'est rien....

LA MARQUISE.

Non, Monsieur, vous m'êtes devenu entièrement indifférent, je ne vous veux aucun mal. Au contraire, je souhaite même que les noeuds que vous allez former puissent faire votre bonheur.

LE COMTE.

Mon bonheur ! Ah, Madame, il n'en est plus pour moi, si vous ne me donnez l'espoir de pouvoir vous mériter un jour, oui, je vais percer ce coeur que vous croyez qui a pu vouloir vous offenser ; c'est une erreur où il n'a point de part ; rien au monde ne peut lui tenir lieu de vous, sans vous, la vie ne peut que m'être odieuse ; mes torts n'ont servi qu'à me faire connaître que je perds tout en vous perdant.

LA MARQUISE.

C'est vainement que vous tenteriez de vouloir me persuader, votre coeur vous avait trompé, vous aviez crû pouvoir m'aimer toujours, vous pouvez le croire encore dans ce moment ; mais mon malheur ne serait que retardé, si je me rendais à vos instances, si je pouvais vous rendre mon coeur.

LE COMTE, aux pieds de la Marquise.

Quoi, vous avez pu réellement cesser de m'aimer ? Ah, Madame, je ne le saurais croire je connais trop la délicatesse de votre âme, et cette dernière action m'a bien prouvé que vous ne vouliez point ma perte. Regardez-moi, Madame, regardez-moi, je vous en supplie, si vos yeux sont d'accord avec votre bouche, cet instant sera le dernier de ma vie.

LA MARQUISE, lui tendant la main.

Ah, Comte ! Mériterez-vous le pardon que vous m'arrachez ?

LE COMTE, lui baisant la main.

Ma reconnaissance égalera toujours mon amour.

 


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