LA JOURNÉE DES DUPES

PIÈCE TRAGI-POLITI-COMIQUE

REPRÉSENTÉ SUR LE THÉÂTRE NATIONAL PAR LES GRANDS COMÉDIENS DE LA PATRIE.

1790


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 07/04/2017 à 09:56:44.


PERSONNAGES

BIMEAURA, Conjuré du grand Collège.

PECHEILLAR, Conjuré du grand Collège.

CATEPANE, Conjuré du petit Collège.

MONTMICY, Conjuré du petit Collège.

MOLA, Conjuré du petit Collège.

ALMENANDRE, Conjuré du petit Collège.

MOUNIER, Citoyen vertueux.

LAIBIL, on ne sait pas bien ce que c'est encore.

YETAFET, Officier.

LA PEYROUSE, voyageur.

O PARIA, Indien.

MADAME DU CLUB, Maîtresse d'auberge.

MONSIEUR GARDE-RUE, Sergent.

SOLDATS.

TROUPE DE BRIGANDS, soi-disant Nation.


ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Bimeaura, Pecheillar.

BIMEAURA.

Eh bien, Pecheillar, tu t'applaudis sans doute de t'être associé à mes projets. Ta réputation, rivale de ma gloire, a déjà porté ton nom dans toutes les provinces du royaume. Mais ne nous bornons pas à de vains triomphes; la réputation, comme le ciment qui unit les diverses parties d'un édifice, ne doit être rien pour nous, si elle ne sert à consolider notre fortune.

PECHEILLAR

Qui peut mieux que moi, Bimeaura ; saisir la vérité de ce principe. De tout temps j'ai regardé la réputation des hommes, comme une vapeur légère, qu'un souffle élève, et qu'un souffle abaisse. Mon intérêt doit être pour toi, le garant de ma fidélité un de mon zèle. J'ai tout à gagner un n'ai rien à perdre.

BIMEAURA.

C'est là la position qui favorise les grandes entreprises ; aussi ai-je mis ma confiance en toi, comme un agent sûr et décidé. Je vais actuellement te découvrir, sans mystère, les nouveaux plans qui doivent assurer nos hautes destinées. Il est temps, Pecheillar, de te faire distinguer les amis qui nous servent ; des rivaux que nous avons à combattre. Trois factions ont renversé le trône, tu les a toutes confondues dans leurs marche ; il faut te faire connaître leurs vues. Reken, ivre de bonheur et de gloire, a cru que c'était trop peu pour un homme de son caractère, d'être le ministre d'un roi puissant. Son étonnante popularité lui a fait concevoir le hardi projet de s'établir médiateur entre le monarque un son peuple, croyant les maîtriser également, l'un par la crainte, un l'autre par l'espérance. Il a préparé la destruction des deux premiers ordres de l'État ; j'ai favorisé sa marche, parce qu'elle s'accordait avec mes plans. Mais Reken n'a pas une âme faite pour les grandes révolutions. Reken a pris le masque de la vertu, ignorant, sans doute que si les saints peuvent attirer le peuple aux pieds des autels, il faut un autre caractère un d'autres moyens, pour le conduire à la brèche. Sylla, Catilina, Cæsar, Cromwell ; voilà les modèles qu'il faut suivre quand on veut bouleverser un Empire ; aussi avec un nom souillé, mais avec une audace qui ne respecte rien, je suis plus redoutable que lui. Reken a donc tremblé, quand il a vu que son pieux bavardage ne maîtrisait plus ces flots impétueux que j'agite à mon gré. Il a balancé dans sa marche, je l'ai pris sur le temps, et l'attaquant avec courage, j'ai affaibli cette grande popularité ; j'ai dévoilé sa faiblesse, intimidé son génie ; mais Reken n'est point anéanti ; il convient encore à mes projets qu'il se traîne sans gloire sur le chemin de la liberté, dans lequel son ambition a imprudemment engagé ses premiers pas.

PECHEILLAR

Ce n'est assurément pas là le rival que nous avons à craindre.

BIMEAURA.

Non, sans doute, ce faible esprit est pour toujours abandonné à la honte un aux remords. Mais comme les événements semblent se jouer de la prudence des humainsB; l'homme qui, sans génie, sans projet, s'est jeté dans le tourbillon, uniquement pour avoir l'air de jouer un rôle, est celui que les circonstances veulent en vain élever au-dessus de moi. Yetafet veut anéantit la monarchie, pour former une association foeédérative. Il compte obtenir le commandement des milices des provinces confédérées, c'est-là la récompense que lui promet le parti dont il sert les projets ; mais il le flatte d'un fol espoir. En vain il cherche à couvrir son ambition du voile de la popularité ; en vain il affecte de prendre avec soumission les ordres de Laibil ; la fausse modestie est un cadre qui fait ressortir l'orgueil ; c'est inutilement encore qu'il l'entoure de livrées somptueuses, qu'il charge son écusson des anciennes abeilles des Rois francs, il faut autre chose qu'un mannequin doré pour faire un Maire du Palais. Yetafet sait que je suis instruit de tous ses projets, il sait que je veux les combattre, mon audacieux génie l'alarme, et, au milieu de sa garde fastueuse, il tremble. Tu vois, Pecheillar, que nous avons dû marcher tous de front jusqu'à ce jour, puisque nos projets ne trouvaient d'obstacles que sur le trône. Mais cette journée doit mettre fin à notre union, l'événement qui se prépare va décider notre sort.

PECHEILLAR

De quelle impatiente curiosité tu remplis mon esprit.

BIMEAURA.

Tu connais mes principes ; j'ai mis en mouvement les deux grands agents du monde : l'intérêt et la vanité. Déjà ces avocats, dont la horde obscurcit l'assemblée, se croient autant de potentats. Ces enfants perdus que j'ai enlevés à leurs familles, un que mon génie dirige, pensent être des hommes, et sont flattés de voir divulguer un secret qui n'était encore connu que du précepteur qui les avait fouettés la veille. Des courtisans, idolâtres de l'autorité, jouent toujours le même rôle, ils encensent leur idole entre les mains du peuple. Le parjure et l'usure ont décidé la marche d'un pontife ; des pasteurs subalternes un ignorants, égarés par l'avarice et l'orgueil, espèrent partager la puissance et la fortune de leurs chefs ; le bourgeois engoncé sous ses larges épaulettes, se croit le rival d'Alexandre ; le peuple souffre, je le sais ; mais l'espérance le soutient encore, un je ne puis m'empêcher d'admirer avec toi la crédulité de cette tourbe ignorante, à qui il m'a été si facile de persuader que je passais subitement du genre de vie dissolue dans laquelle nous avons vécu, pour braver en sa faveur tous les dangers, me livrer aux plus pénibles travaux, sans aucun intérêt personnel, uniquement guidé par le saint amour de l'humanité. Non, peuple insensé, Bimeaura serait plus peuple que toi, s'il ne s'élevait pas à de plus hautes idées ! Je veux être maître, Pecheillar, et n'ai encore rien fait pour le devenir. Les deux premiers ordres de l'État anéantis, l'armée débauchée, les tribunaux supprimés, l'honneur français souillé par mille atrocités, la discorde, à la voix de mes agents, secouant partout ses flambeaux; tout est inutile sans le coup qu'il faut frapper aujourd'hui. La présence du monarque m'offusque, le grand caractère de la reine m'effraye, il faut que tous ces fantômes importants disparaissent.

PECHEILLAR

Mais je ne te vois aucuns moyens suffisants dont tu puisse disposer pour une si grande entreprise. Où sont tes soldats ?

BIMEAURA.

Mes soldats ! J'ai de grands trésors que je prodigue, un songes qu'un soldat, qui une fois a vendu son honneur, a toujours un marché ouvert avec celui qui peut le payer.

PECHEILLAR

Mais ne crains-tu pas que ton ton projet ne soit connu, un qu'une main vengeresse...

BIMEAURA.

Ne crains rien pour moi, tous mes ennemis sont parmi les gens délicats un honnêtes, et je dispose du fer un du poison des scélérats. Mon plan est bien combiné, rapporte-t-en à mon génie ? Je me sers de la vanité d'Yetaset qui veut avoir le monarque sous sa garde, je l'ai excité par mes émissaires ; mais tout sera consommé par les mains les plus viles. Le roi prendra la fuite, et son épouse... Mais quel bruit entends-je ? C'est le peuple qui s'attroupe, il faut lui parler, et je t'instruirai après du rôle que tu dois jouer dans cette importante journée.

SCÈNE II.
Bimeaura, Pecheillar, une Patrouille de la Garde Nationale, du Peuple.

DEUX SENTINELLES placés vis-à-vis l'un de l'autre.

Ensemble.

Qui vive !

UNE POISSARDE.

N'aies pas peur, Patrouille, c'est moi.

LES DEUX SENTINELLES, ensemble.

Passez de l'autre côté.

LES POISSARDES.

Est-ce que la rue a trois côtés ? Vaudrait autant nous dire de nous en aller.

Apercevant Bimeaura.

Hé ! C'est notre vigoureux. Par quel hasard notre gros papa est-il hors de chez lui de si bon matin.

BIMEAURA.

Mes enfants, je veille toujours pour votre bonheur.

UNE POISSARDE.

Faut convenir, Mesdames, que j'avons là un brave galant ; il faut mon vigoureux, que je te plante deux bons baisers sur tes grosses joues.

UNE POISSARDE.

T'as raison, Catherine, il le mérite bien ; car il paye mieux qu'un Prince.

BIMEAURA.

Rien ne me plaît, Mesdames, autant que ces témoignages de votre tendresse.

UNE POISSARDE.

Il a ma finte lâché le mot; c'est que je t'aimons bien. Je ferons toujours tout ce que tu voudras ; tu comme j'étions prêtes pour ce chien de veto ; mais actuellement, mon vigoureux dis nous donc queuque c'est que cette vermine là ?

BIMEAURA.

Mais ce serait peut-être bien long à vous expliquer.

UNE POISSARDE.

Pardienne, mon vigoureux, toi qui as tant d'éloquence, tu nous diras ça en quatre mots. J'entendrons toujours assez bien. Tiens, c'est que jamais je ne savons les choses qu'après que je les avons faites, et je voulons nous exercer pour envoyer nos Députés à l'assemblée nationale.

BIMEAURA.

Eh bien, voici ce que c'est que le veto. Il y en a de deux espèces ; l'un est absolu un l'autre suspensif.

UNE POISSARDE.

Tians, Catherine, vois-tu comme il parle ; c'est du biau ça, dame.

BIMEAURA.

Imaginez-vous que vous êtes dans votre votre maison bien tranquille, la table mise, toute votre famille s'apprête à manger la soupe, il prend fantaisie au roi de dire veto, et sur le champ il prend votre soupe, et vous laisse là, emportant votre dîner.

UNE POISSARDE.

Qu'eu chienne de gueule ! Je ne voulons pas de cet absolu, ça rime à mon cul.

UNE AUTRE POISSARDE.

Mais, mon vigoureux, j'ons donc queuque chose de cette affaire-là ; car j'ons le si pensif.

BIMEAURA.

Oui, vous avez le veto suspensif ; mais c'est comme si vous n'aviez rien. Car lorsque le roi aura dit son veto, vous avez encore plus de deux ans pour manger votre soupe.

UNE POISSARDE.

Oh ! Morbleu, je ne laisserai jamais refroidir la mienne.

BIMEAURA.

Vous voyez avec quel zèle nous vous servons, nous courrons bien des dangers, mais nous ne craignons rien, tant que nous sommes sûrs de vos services. Songez que nous avons des ennemis communs, on vous les fera toujours connaître sous le nom d'aristocrate ; il n'en faut épargner aucun. Ainsi obéissez aveuglément aux gens qui vous donneront des ordres. Adieu, Pecheillar, suis-moi.

TOUTES LES POISSARDES, ensemble.

Je brûlerons notre dernier jupe plutôt que de l'abandonner.

UNE POISSARDE.

De quelle diable de chicane il nous a débarrassé là. C'étaient les aristocrates qui qui voulaient ce veto pour manger notre pain; ah ! Les chiens.

UN HOMME DE LA TROUPE.

Je vais mettre quatre charges dans mon fusil, et le premier aristocrate que je rencontrerai payera pour le veto.

UNE POISSARDE.

Mesdames, allons joindre nos camarades qui nous attendent, car il y a quelque chose de grand à faire aujourd'hui.

Le peuple sort, excepté quelques traîneurs qui voient arriver Monsieur de la Peyrouse et o Paria; ils les observent.

SCÈNE III.
La Peyrouse, O Paria, quelques gens du Peuple.

LA PEYROUSE.

Mon cher O Paria, tu as trop pleuré ta patrie pour être étonné des transports qui agitent mon coeur en voyant mon pays. Le spectacle que t'ont présente des marins fatigués d'une longue navigation, a suffi pour t'inspirer le désir de connaître la France; mais quels tableaux sublimes et ravissants vont s'offrir ici à ton esprit observateur, vont pénétrer ton coeur sensible. Un territoire immense, une population nombreuse, gouvernés par des ressorts invisibles qui entretiennent partout l'harmonie, la confiance et bonheur. Tes yeux vont être éblouis de l'éclat du trône. Tu vas voir le plus grand monarque de l'univers tempérant sa puissance et sa force par sa modération et ses vertus pacifiques, près de lui une reine brillante de gloire et de beauté, adoucissant par une affabilité touchante cet air de majesté qu'elle tient de la nature et de son grand caractère.

UN HOMME DU PEUPLE, bas à la troupe.

Quel langage ! C'est bien là un aristocrate. Courons vite chercher du monde pour l'arrêter.

Ils sortent.

LA PEYROUSE.

Tu vas surtout admirer l'urbanité et la douceur de ce peuple aimable, son idolâtrie pour son roi, cet esprit piquant et ingénieux qui fait de la capitale le temple des arts, des spectacles enchanteurs, une police plus étonnante encore, les plaisirs et la sûreté attirant de toutes parts des voyageurs curieux, qui viennent ici répandre à grands flots les richesses des nations étrangères ; tu seras touché surtout de l'accueil flatteur dont ce peuple généreux va récompenser mes travaux et mes dangers; tu vas voir jusqu'à quel point les Français sont dignes...

SCÈNE IV.
Le Peyrouse, O Paria, Le Peuple, Monsieur Garde-Rue, Soldats.

LE PEUPLE, revient en criant.

À bas la cocarde blanche !

LA PEYROUSE.

Que signifie ce langage ?

LE PEUPLE.

À bas la cocarde blanche !

LA PEYROUSE.

Ignorez-vous donc qu'un soldat Français n'abandonne jamais ses couleurs ?

LE PEUPLE.

Un soldat ! Il n'y a plus de soldats en France, il n'y a que des citoyens.

LA PEYROUSE.

Retirez-vous, canaille ! Ou je vous ferai bientôt sentir qu'on n'insulte pas impunément devant moi l'armée Française.

LE PEUPLE.

C'est ainsi que tu oses parler à la nation !

Ils se jettent sur lui, lui arrachent sa cocarde, et lui volent ses boucles, sa montre, et tout ce qu'O Paria possède.

À bas la cocarde!... Il faut que tu fasses un don patriotique.

La patrouille arrivée.

MONSIEUR GARDE-RUE.

Paix là ! Paix là ! Messieurs les Citoyens ; de grâce point de bruit !... Au nom de dieu, au nom de la loi ! Permettez que j'approche.

Il sépare le peuple.

LA PEYROUSE, à Monsieur Garde-Rue.

Ah ! Monsieur, vous arrivez bien à propos pour me tirer des mains de ces brigands.

MONSIEUR GARDE-RUE.

Modérez-vous, Monsieur, dans vos expressions ; ces brigands sont des hommes.

LE PEUPLE.

C'est un aristocrate ! À la lanterne!

LA PEYROUSE.

J'imagine, Monsieur, que vous ne venez pas ici pour appuyer ces gens-là dans leur criminelle entreprise.

MONSIEUR GARDE-RUE.

Monsieur, les droits de l'homme sont en vigueur, et je n'ai que la voie de la représentation, jusqu'à ce que la loi martiale soit publiée. Mais ces Messieurs sont des citoyens qui aiment autant la justice que la liberté.

LE PEUPLE.

C'est un aristocrate ! À la lanterne!

MONSIEUR GARDE-RUE.

Patience, Messieurs ! Je ne viens pas ici pour m'opposer à la volonté souveraine de la nation ; mais vous ne refuserez pas, sans doute, d'entendre cet homme, qui n'a pas trop son esprit à lui.

À la Peyrouse.

Qui êtes-vous, Monsieur ?

LA PEYROUSE.

Moi, Monsieur, je suis un voyageur.

MONSIEUR GARDE-RUE.

Vous avez donc un passeport de votre district ; veuillez bien me le communiquer.

LA PEYROUSE.

Un passeport de mon district, que voulez-vous dire, Monsieur ?

MONSIEUR GARDE-RUE.

Vous savez bien, Monsieur, que depuis que nous sommes libres, on ne voyage pas sans permission de sa paroisse.

LA PEYROUSE.

Depuis que nous sommes libres !... Un passeport de mon district... Je ne vous comprends pas, Monsieur.

MONSIEUR GARDE-RUE.

Mais au moins, avez-vous sur vous la permission du district pour porter un sabre.

LA PEYROUSE.

Est-ce qu'un gentilhomme a besoin d'une permission pour porter ses armes ?

LE PEUPLE.

Un gentilhomme !... C'est un aristocrate !... À la lanterne.

MONSIEUR GARDE-RUE.

Prenez-garde à ce que vous dites, Monsieur. Vos réponses ne sont nullement satisfaisantes. Vous voyez qu'elles ne plaisent pas à la nation ; elle finirait par vous pendre ; il faut me suivre à l'hôtel-de-ville.

Aux soldats.

Messieurs les soldats ! Attention, je vous prie, au commandement !... Faites-moi l'honneur d'envelopper cet homme !

UN GRENADIER.

Mais, Monsieur Garde-rue, ce n'est pas comme cela qu'on commande. Je vais vous faire voir ce que c'est... Attention !... À droite et à gauche, ouvrez les rangs !... Marche !... Halte !... Voilà votre homme enveloppé.

MONSIEUR GARDE-RUE.

Ah ! Monsieur le grenadier, que je vous ai d'obligation ; vous m'avez tiré là d'un grand embarras.

LA PEYROUSE.

Comment, Monsieur, vous m'emmenez comme un criminel, et ces brigands qui m'ont maltraité et dépouillé restent libres.

MONSIEUR GARDE-RUE.

Monsieur, je ne sais qu'y faire. Je vois que vous ne connaissez pas encore bien la liberté. Vous êtes venu dans un mauvais moment, et vous voilà justement entre les droits de l'homme et la loi martiale.

LA PEYROUSE.

Expliquez-moi ces énigmes.

MONSIEUR GARDE-RUE, avec un sourire de mépris.

Je vois bien, Monsieur, que vous n'avez lu aucun des décrets de l'assemblée. Voici ce dont il s'agit. Nous avons obtenu les droits de l'homme ; dès ce moment tout ce que vous appelez, dans votre langage aristocratique, brigands, canaille, règne et fait tout ce qui lui plaît ; quand cela devient trop sort, on publie la loi martiale : c'est une finesse des aristocrates, parce qu'alors on tue tout le monde; ce qui établit l'équilibre, et fait une compensation. C'est par cette sublime combinaison qu'on a trouvé moyen de rendre libre et tranquille, tour-à-tour, les citoyens et les aristocrates.

LA PEYROUSE.

Je rêve, sans-doute.

LE PEUPLE.

Vive le tiers état ! Ou à la lanterne !

MONSIEUR GARDE-RUE.

Criez, Monsieur, criez.

LA PEYROUSE.

Que voulez-vous que je crie ?

MONSIEUR GARDE-RUE.

Ce que la nation vous commande.

LE PEUPLE.

Vive le tiers-état ! Ou à la lanterne!

MONSIEUR GARDE-RUE.

Criez, Monsieur, criez, ou je ne réponds pas de vos jours.

LA PEYROUSE, en sortant.

Vive la lanterne ! Vive la lanterne !

Ils sortent.

O Paria reste.

SCÈNE V.

O PARIA, seul.

Il y a si longtemps que le capitaine est sorti de France qu'il n'en sait plus trouver le chemin ; il s'en croyait plus près qu'il ne l'est. Il savait mieux le chemin de nos îles que celui de son pays... Mais qu'est-ce que c'est que nation, pour qui ces gens-là m'ont dépouillé. C'est, sans doute, quelque tyran qui pille les voyageurs. Pour moi je regrette bien peu mes boucles ; je marcherai aussi bien pieds nus. Je vais suivre le capitaine ; car sans lui je ne trouverai jamais le chemin de cette belle France.

Il sort.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

YETAFET, seul.

Quels mouvements ont-ils donc fait naître dans mon coeur ?... Sans doute ils ont raison... Mon rêVe est secondaire ; il manque quelque chose à ma gloire... Un autre étale sa puissance sous les yeux de son ancien maître ; il protège la cour ; il assure la tranquillité de l'assemblée... Et moi je règne sur des bourgeois, qui, à chaque instant, me disputent l'empire ; tout ce qu'il y a de grand fuit l'enceinte des murs où je commande. Que m'importe de déployer, toute la pompe de l'autorité devant un peuple séduit et ignorant ; il me faut d'autres regards, et la gloire sans témoins est un palais sans lumières... Oui !... Plus je réfléchis à cette grande entreprise, moins je vois de difficultés à l'exécuter... Tout tremble au bruit de mes tambours... Les soldats français désertent aujourd'hui leurs drapeaux, dès qu'il s'agit de les défendre... Le Prince trouvera peut-être quelque appui dans la fidélité de ses gardes ? Mais leur petit nombre trahira leur courage et leur zèle... Allons le parti en est pris... S'il faut un roi à la France, je veux en être maître ; s'il doit perdre l'Empire, je veux pouvoir m'en faire un mérite.

SCÈNE II.
Yetafet, Laibil.

LAIBIL.

Quel parti prenez-vous ? Le temps presse ; déjà le peuple s'assemble.

YETAFET.

Je veux, mon cher Laibil, assurer votre autorité et ma gloire ; je marcherai à la tète des troupes.

LAIBIL.

Ah ! C'est nous assurer la victoire.

YETAFET.

Mais, écoutez, Laibil, il faut ici allier la prudence au courage. Il ne faut pas nous laisser soupçonner d'ambition ou d'intrigue. Quand on a longtemps porté le masque, il ne laisse voir, en tombant, que des traits défigurés et ternis. Autant notre modestie nous a été utile, autant elle nous rendrait odieux si nous nous laissions pénétrer. Il convient donc que nous ayons l'air de ne prendre aucune part à cet événement ; qu'une longue résistance constate notre répugnance, et que la violence à laquelle nous aurons l'air de nous soumettre, soit d'avance la preuve de notre innocence ; vous connaissez ma marche de ce jour ; elle ne variera pas... Vous, restez ici; remplissez à l'ordinaire vos fonctions, et lorsqu'il en sera temps vous me ferez avertir.

Il sort.

SCÈNE III.

LAIBIL, seul.

Quel manège !... Voilà donc les profondeurs de la politique ! Grand dieu ! Tu lis dans le fond des coeurs, tu sais que nous n'en sommes pas tous également coupables !

SCÈNE IV.
Laibil, La Payrouse, O Paria, Le Peuple, La Garde.

LE PEUPLE, lance avec violence sur la scène la Peyrouse sanglant et en désordre.

V'la un aristocrate... Un traître... Faut le pendre et le juger !

LAIBIL.

Ah ! Voilà sans doute quelque victime qu'il faut que j'arrache à leur fureur.

LA PEYROUSE, reconnaissant Laibil.

Mais c'est lui... Quel costume nouveau !... Oui, c'est Laibil... Ah ! Mon cher Laibil, quel bonheur pour moi que de rencontrer un honnête homme ! Instruisez-moi, de grâce qu'est-ce que... Tout m'étonne et me bouleverse...

Il veut embrasser Laibil.

LAIBIL, le repousse avec dignité.

Respectez ma mairie... Songez que vous parlez à votre chef et votre juge.

LE PEUPLE.

Ah ! Ah ! Vois-tu comme il refuse ce baiser de Juda ! Ces aristocrates sont les amis de tout le monde quand ils ont peur. À la lanterne, d'abord !

LA PEYROUSE.

Tout le monde est fol !...

Il crie de toute sa force.

Laibil ! Laibil ! Réveillez-vous ! Reconnaissez-moi ! Reconnoissez-vous!

LAIBIL.

Citoyen, je vous reconnais fort bien, et vais procéder à votre interrogatoire.

LE PEUPLE.

Point tant de cérémonie, monsieur le juge, c'est un aristocrate; j'allons le mettre à la lanterne, et vous ferez vot' métier après, vous aurez du temps de reste pour çà.

LAIBIL.

Au nom de la loi, Messieurs, permettez que je l'interroge.

LE PEUPLE.

C'est inutile, la nation l'a condamné. Qu'eu que c'est que la liberté, si je ne pouvons faire tout ce que je voulons ?

LAIBIL.

Je sais tout le respect que je dois à la voix du peuple ; mais si son interrogatoire nous fait connaître les chefs de la conspiration, si au lieu d'un coupable vous en avez trente à punir.

LE PEUPLE.

Ma finte, il a raison ! C'est un brave Magistrat que ça ! Interrogez donc, Monsieur, mais de manière à lui faire tout dire, et lui tirer les vers du nez. J'allons tout écouter ; car la justice est publique. Ç'a va bien mieux da ! depuis que je nous en mêlons.

LAIBIL.

Homme, quel est votre nom ?

LA PEYROUSE.

Le Comte de la Peyrouse.

LE PEUPLE.

Je l'avons bian déniché, c'est un Comte ! À la lanterne!

LAIBIL.

Quel est votre état ?

LA PEYROUSE.

Je suis militaire.

LAIBIL.

Avez-vous prêtez le serment !

LA PEYROUSE.

Oui ! J'ai juré d'être toujours fidèle au Roi.

LE PEUPLE.

Voyez-vous ! Le chien d'aristocrate ! À la lanterne !

LAIBIL, par forme de conversation.

Avez-vous trouvé le fameux passage ?

LA PEYROUSE.

Oui ! Et si mes vassaux avaient été en meilleur état, je serais arrivé par-là.

LE PEUPLE.

L'avez-vous bien entendu, monsieur le Juge, il a découvert le fameux passage de MontMartre, et il aurait conduit ses vaisseaux pour foudroyer Paris ! Ah ! Le chien de traître ! Vous verrez que c'est queu qu'égoût que je ne connoissons pas ! Ces aristocrates profitent de tout. Ne pouvant avoir la ville d'assaut, ils veulent la prendre à l'abordage.

LAIBIL, avec gravité.

Êtes-vous depuis longtemps à Paris ?

LA PEYROUSE.

Ce Peuple le sait aussi bien que moi. J'arrive.

LE PEUPLE.

Oh ! Je fesons bonne police, je l'avons arrêté à temps, le traître ! Il allait peut-être ouvrir la porte de l'égout à ses vaisseaux.

LAIBIL, toujours en accusant.

Avez-vous fait des cartes ?

LA PEYROUSE.

Oui, j'en ai beaucoup ! Mais ce n'est pas le moment de les montrer.

LE PEUPLE.

Faudra bien qu'il les montre. J'allons le fouiller. Voyez queu chien ! C'est lui qui a fait les cartes pour le faubourg Saint-Antoine. Queu capture j'avons fait là. C'est peut-être le Comte d'Artois... Faudra lui demander ça bien finement.

LAIBIL, à part.

Je suis combattu par les devoirs de ma place, et mon amour pour les sciences... Mes questions indiscrètes le conduisent au bord du précipice... Il faut l'éloigner.

À la Peyrouse.

Sortez un moment.

La Peyrouse sort.

Au Peuple.

Vous voyez comme il se compromet par ses réponses, il faut le laisser libre, et sa conduite nous en découvrira bien davantage.

LE PEUPLE.

Oui, c'est bian fait. Je le reprendrons toujours, et si cela en fait prendre trente, comme vous nous le promettez, ça ne fera que reculer pour mieux sauter.

LAIBIL.

Qu'on le fasse rentrer.

La Peyrouse rentre.

Citoyen vous êtes libre. Je vais vous donner quatre fusiliers pour vous conduire.

LA PEYROUSE.

Je vous prie, Monseigneur de Laibil, de me permettre de vous confier un billet que je vais écrire ; il concerne mes plus chers intérêts.

Il écrit son billet, et le donne à Laibil.

Je ne puis trop vous remercier de la justice que vous m'avez rendue.

Il sort.

SCÈNE V.
Laibil, Le Peuple.

LE PEUPLE.

Voilà une justice faite ; mais j'en avons une autre encore qui presse.

LAIBIL.

De quoi s'agit-il, mes chers concitoyens ?

LE PEUPLE.

Je voulons aller couper la tête à ces chiens de garde-du-corps qui font des gueuletons pendant que je mourrons de faim.

LAIBIL, à part.

Bon...

Au peuple.

Mais êtes-vous bien instruits de cette prétendue offense ?

LE PEUPLE.

Oh, que oui ! Je l'avons lu dans un petit imprimé. Ils ont fait un grand cabaret ; ils ont mangé plus de quinze cents livres de pain, et bu à l'avenant ; et puis ils ont dit au roi et à la reine qu'ils l'aimions bien ; je n'aimons pas ces façons-là.

LAIBIL, à un confident.

Sont-ils nombreux ?

LE CONFIDENT.

Oui.

LAIBIL.

Faites avertir le général.

LE CONFIDENT.

Tout est prêt. Il avait donné ses ordres ; il va arriver dans l'instant.

SCÈNE VI.
YETAFET, LAIBIL, LE PEUPLE.

LE PEUPLE.

Ah ! V'là le révolutionneux !

YETAFET.

Qu'y a-t-il pour votre service, mes amis ?

LE PEUPLE.

Faut que tu nous conduises à Versailles.

YETAFET.

Je suis fait pour obéir à toutes vos volontés, et mourir à votre service ; mais permettez que je vous représente.

LE PEUPLE.

Il n'y a pas de représentation qui tienne, faut marcher.

YETAFET.

Mais songez combien de malheurs vont être la suite de cette démarche.

LE PEUPLE.

Je n'avons pas besoin de biaux discours. Je t'avons fait not' commandant pour que tu nous obéisses ; ainsi marche, ou à la lanterne !

YETAFET, à Laibil.

Vous l'ordonnez, Monsieur.

LAIBIL.

C'est la volonté du peuple.

YETAFET.

Allons mes amis, je vais mourir à votre tête.

Tous sortent.

ACTE III

SCÈNE I.

LA PEYROUSE, entre dans la salle d'un hôtel du Palais-Royal.

Fut-il jamais un homme plus malheureux ! Assailli, persécuté au milieu de ma patrie, ne reconnaissant ni ses lois, ni ses troupes ; ni ses juges, je ne trouve aucun appui ; je ne puis même rencontrer un ami qui m'explique ce que mon esprit ne peut concevoir... Mais enfin, je goûterai peut-être un peu de calme dans cette maison, et j'y prendrai les instructions que je ne sens que top m'être nécessaire... Hola, quelqu'un !

SCÈNE II.
La Peyrouse, La Maitresse de l'Hôtel.

LA PEYROUSE.

Ah ! Madame, je suis au désespoir que vous ayez pris la peine de venir vous même.

LA MAÎTRESSE.

Monsieur, je ne fais que mon devoir.

LA PEYROUSE, à part.

Enfin je vais trouver un être raisonnable. Madame, je viens m'établir chez vous.

LA MAÎTRESSE.

Monsieur, vous ne pouvez mieux faire. Vous saurez toujours les nouvelles le premier ; car tous ces Messieurs de l'assemblée se réunissent ici. Qu'est-ce que Monsieur désire pour son dîner ?

LA PEYROUSE.

Ce que vous voudrez, Madame, un poulet et des côtelettes de mouton.

LA MAÎTRESSE.

Il est indifférent pour Monsieur que ce poulet soit un perdreau, et les cottelettes du chevreuil.

LA PEYROUSE.

Je préfère le mouton et la volaille.

LA MAÎTRESSE.

Il n'y en a pas dans la maison. Depuis la révolution on ne mange que du gibier en France. Monsieur est-il bien pressé de diner ?

LA PEYROUSE.

Pressé, Madame, je n'ai rien pris de la journée, et je suis horriblement fatigué.

LA MAÎTRESSE.

Il faudra que Monsieur ait la bonté d'attendre un moment, parce que le cuisinier fait un service.

LA PEYROUSE.

Que je ne vous dérange pas ; je n'ai pas besoin de beaucoup d'apprêts, et puisque le cuisinier fait un service, il peut me faire réchauffer quelques plats sans que cela le dérange.

LA MAÎTRESSE.

Monsieur ne me comprend pas bien ; c'est son service militaire qu'il fait en ce moment ; il est au corps-de-garde.

LA PEYROUSE, avec surprise.

Son service militaire !

LA MAÎTRESSE.

Oui, Monsieur, il est major, et sans mon compère qui est colonel, il l'eût été, car c'est un bel homme. Messieurs les gardes-françaises ont rechigné un moment, mais les bourgeois les ont mis à la raison. Notre tour de commander est enfin venu.

LA PEYROUSE.

Me voilà retombé dans les mêmes énigmes !... Madame, pendant que nous causerons ici, ayez la bonté de me faire donner un morceau de pain.

LA MAÎTRESSE.

Volontiers, Monsieur, je vais donner des ordres, et si nous pouvons avoir seulement deux fusiliers, vous en aurez dans moins de deux heures.

LA PEYROUSE.

Deux heures ! Deux fusiliers !

LA MAÎTRESSE.

Oui, Monsieur. Oh, que cela ne vous inquiète pas, nous ne manquerons pas de fusiliers, depuis que nous sommes libres, tout le monde est soldat.

LA PEYROUSE.

Mais, Madame, ce mot de liberté retentit sans cesse à mes oreilles ; dites-moi un peu ce que l'on entend par-là en France ?

LA MAÎTRESSE.

Monsieur ne sait pas ça encore ? Oh, c'est bien plus beau qu'autrefois ! Actuellement, Monsieur, tout le monde a le droit de faire des motions ; vous n'avez qu'à mettre la tête à la fenêtre, vous en entendrez dans le jardin. Et puis quand on a acheté une livre de pain, on est bien sûr de la manger, parce qu'on la fait escorter par un grenadier. Nous n'allons plus nous promener le Dimanche qu'entre deux sentinelles. Cela a bon air, Monsieur, on voit tout de suite que tout le monde est libre.

LA PEYROUSE.

Voilà certainement de grands caractères de liberté. Mais est-on plus heureux ?

LA MAÎTRESSE.

Oh, non, Monsieur, tout le monde souffre. Les marchands sont ruinés, les ouvriers sont sans travail, les domestiques sans place, et vous ne trouverez pas un écu dans Paris.

LA PEYROUSE.

Tout ceci est désastreux. Je vois que les grands seuls profitent de cette liberté aux dépens du peuple.

LA MAÎTRESSE.

Oh, que non, Monsieur. Les grands sont plus malheureux que nous encore. Ils sont tous chassés du royaume, on brûle leurs châteaux, on coupe leurs bois, un personne ne veut les payer.

LA PEYROUSE.

Mais qui profite donc de ce changement ?

LA MAÎTRESSE.

On dit que c'est l'homme.

LA PEYROUSE.

Mais quel homme ?

LA MAÎTRESSE.

Ma foi, ce n'est pas nous toujours. Si nous avions seulement du pain !

LA PEYROUSE.

Quoi, Madame, est-ce que la famine est en France ? Est-ce qu'il n'y a pas eu de récolte cette année?

LA MAÎTRESSE.

Oh, Monsieur, la plus belle qu'on ait jamais vue. Mais cela n'empêche pas que le pain ne soit la chose du monde la plus rare. Je vous jure que nous avons à Paris plus de poudre à canon que de farine.

LA PEYROUSE.

Mais quelle peut être la cause de cette disette ?

LA MAÎTRESSE.

Vous le savez bien, Monsieur.

LA PEYROUSE.

Je vous jure que tout est un mystère pour moi.

LA MAÎTRESSE.

Mais, Monsieur, sait bien que ce sont les aristocrates.

LA PEYROUSE.

Je vous jure que je ne vous comprend pas.

LA MAÎTRESSE.

Tout le monde sait que les aristocrates empêchent les boulangers de cuire, les moulins de tourner, ils ne laissent pas même couler les rivières.

LA PEYROUSE.

Mais qu'entendez-vous par ces aristocrates ?

LA MAÎTRESSE.

Ce que j'entends ? Ces monstres qu'il faut égorger... Ces hommes... Tenez, je vais vous chercher les petits imprimés, ils ne parlent que de cela.

Entendez la nation... Écoutez.

LE PEUPLE, dans le jardin.

À la lanterne! L'accapareur de bled ! L'aristocrate !   [ 1 Bled : nom donné à un ensemble de céréales blé, seigle (...).]

LA MAÎTRESSE.

Vous allez savoir, Monsieur, ce que c'est qu'un aristocrate, mais il faut vous dépêcher, car son affaire sera bientôt faite... Mettons nous à la fenêtre... Oh, ciel ! Ils sont a ma porte ! C'est peut-être mon mari qu'ils cherchent !... Ah ! Je suis perdue !... Si la nation entre ici, je suis ruinée.

SCÈNE III.
La Peyrouse, La Maîtresse, Le Peuple.

LE PEUPLE.

À la lanterne ! Il est ici !

À la maîtresse.

Vous avez ici un accapareur... Un aristocrate... Il faut le pendre...

LA MAÎTRESSE, à genoux un pleurant.

Grâces, Messieurs, grâces pour lui ! Je vous jure qu'il n'a de pain que ce qu'il en faut pour nos seigneurs les Députés!

LE PEUPLE, apercevant la Peyrouse.

Le voici ! Le voici! À la lanterne!

LA MAÎTRESSE.

Ciel ! Ce n'est donc pas mon mari qu'ils cherchent !

LA PEYROUSE, se débattant.

Mais que me voulez-vous ?

LA MAÎTRESSE.

Messieurs les Citoyens, je vous assure que c'est un pauvre garçon qui ne se doute de rien. Il est si loin d'être un accaparateur, qu'il n'a pas mangé un morceau de pain de toute la journée.

UN HOMME DU PEUPLE, tenant un billet.

Il ne se doute de rien ! Le pauvre garçon ! Tenez, lisez ce billet.

Il lit.

Je prie le premier commis de la marine de vouloir bien veiller à des grains que j'ai sur mon vaisseau, et qui sont pour moi de la plus grande importance.

LA PEYROUSE.

Je vous proteste, Messieurs, que ce sont quelques sacs de grains que j'apporte de mes voyages, pour faire des expériences.

LE PEUPLE.

Des expériences !... Oui, à nos dépens !... Tu vas faire une expérience que tu ne répéteras pas deux fois... Allons à la lanterne!

Ils l'entraînent.

UN DE LA TROUPE.

Attends, je vais faire son affaire ; j'ai quatre charges dans mon fusil.

Il vise la Peyrouse, le manque et tombe à la renverse.

GUILLAUME.

Son fusil a tiré à rebours, je crois qu'il s'est tué.

Il veut ramasser le fusil.

LE PREMIER HOMME, qui a tiré.

Ciel ! Guillaume, prends garde à ce que tu vas faire ! Il y a encore quatre coups à tirer.

GUILLAUME.

Ah bin, puisqu'ils sont si longtemps à partir, je n'avons pas le temps de les attendre, j'allons le mettre à la lanterne.

SCÈNE IV.

LA MAÎTRESSE.

Le malheureux garçon ! Il a l'air si doux, si honnête ! Je gagerais qu'il n'est point coupable ! Mon dieu ! Encore si nous n'étions pas libres, on aurait pu le juger... Apparemment que cela doit être comme cela pour la liberté, il faut d'abord chasser les Parlements et la Justice. . .

Elle regarde à la fenêtre.

Ciel ! Le voilà pendu ! Cela suffoque !... Ah ! La corde casse... Je n'y puis tenir... Je me trouve mal... J'expire...

Elle tombe.

SCÈNE V.
Bimeaura, La Maîtresse.

BIMEAURA.

Apercevant la maîtresse.

Madame du Club ? Qu'avez-vous?... Elle se trouve mal...

Il la secoure.

Madame du Club ! Madame du Club.

LA MAÎTRESSE, revenant à elle.

Où suis-je ! Ciel !... Est-il mort ? Le malheureux!

BIMEAURA.

Qui donc ?

LA MAÎTRESSE.

Hélas ! Ce jeune homme qu'ils ont enlevé de chez moi.

BIMEAURA.

Non, soyez tranquille ! C'était un erreur. J'ai commandé au Peuple de se retirer.

LA MAÎTRESSE.

Tant mieux, Monsieur, c'est une bonne oeuvre que vous avez faite...

BIMEAURA, à part.

Ce sont d'autres victimes qu'il me faut.

LA MAÎTRESSE.

Par cet acte d'humanité, je vois bien que vous n'êtes pas de l'avis de ces brigands. Il faudrait les faire pendre avec tous ceux qui le payent et les conduisent... Nous aurons cette consolation-là, n'en doutez pas. Ah ! Monsieur, que la liberté me fait peur ; j'ai bien de la peine à m'y accoutumer.

BIMEAURA.

Cela viendra, Madame du Club, cela viendra ; en attendant, allez vous mettre dans votre lit.

LA MAÎTRESSE.

Oh ! Je le crois ; ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de goûter la liberté dans sa chambre bien fermée.

Elle sort.

SCÈNE VI.

BIMEAURA, seul.

À quel affreux supplice me livrent l'incertitude et l'attente !... Non, jamais il ne résistera à cette épreuve !... Elle ne peut enfin échapper à ma fureur !... Quelle vaste carrière va s'ouvrir devant moi. Reken fuira dans ses montagnes, Laibil rentrera dans le néant d'où il est sorti ; Yetafet !... Yetafet ne vivra... Yetafet périra.

SCÈNE VII.
Bimeaira, Montmicy, Catapane, Almenandre, Mola entrent successivement.

MONTMICI.

Ah ! Cher Bimeaura, que cette rencontre est heureuse pour moi. Depuis un mois je cherchais à avoir avec vous un entretien secret.

BIMEAURA.

Que ne parliez-vous, mon enfant, vous connaissez mes dispositions pour vous.

MONTMICI.

Je sais tous ce que je vous dois ; mais depuis longtemps vous ne m'avez rien fait faire, un si vous m'abandonniez à moi-même, je serai bientôt oublié du public.

BIMEAURA.

Vous ne vous plaindrez pas de ma négligence, quand vous lirez cette motion que j'ai préparée pour vous ; elle vous fera le plus grand honneur; il s'agit d'anéantir tous les titres, de supprimer tous les cordons ; soyez sûr que c'est du bon.

MONTMICI.

Je reconnais-là vos bontés paternelles.

BIMEAURA.

Allez la lire dans un coin ; j'aperçois Catepane qui vient à nous... Eh bien, Catepane, vous êtes donc bien affligé des réflexions qu'on a faites sur ces arrêts de surséance.

CATEPANE.

Oh, cela ne me fait d'autre peine que le tort que cela fait à mon crédit ; c'était des choses inutiles à dire ; mais Messieurs les journalistes ne se gênent sur rien ; ils pourraient cependant se contenter de l'abandon que nous leur avons fait des aristocrates, et ménager les citoyens honnêtes.

BIMEAURA.

Que me donneras-tu si je te tire de cet embarras ?

CATEPANE.

Ma foi, dix pour cent dans mon premier emprunt. Mais, que ferez-vous, Bimeaura ?

BIMEAURA.

Tiens, va méditer ce mémoire sur les économies à faire dans la maison du roi et celle de la reine; tu en tireras parti pour tes affaires; il y aura des arrangements à prendre avec les gens à garder et ceux à renvoyer... Tu m'entends?

CATEPANE.

Si je vous entends ? Je vous avais deviné avant que vous n'eussiez achevé de parler.

ALMENANDRE.

Bonjour, Bimeaura.

BIMEAURA.

Ah ! Je ne m'attendais pas à cette surprise.

Catepane se retire à l'écart pour lire.

ALMENANDRE.

Je ne croyais pas que ma présence vous fît cet effet. J'ai un assez grand intérêt pour me présenter souvent devant vous. Je compte toujours, comme vous savez, que vous me porterez au ministère de la marine ; mais je ne vois point réaliser cette espérance.

BIMEAURA.

Patience, Almenandre ; c'est déjà beaucoup pour un homme de votre âge d'avoir cru parvenir à ce poste éminent. Mais voici votre frère Mola qui a plus que vous besoin d'être consolé.

À Mola.

D'où te vient, mon cher Mola, cette sombre tristesse ?

MOLA.

Ah ! D'où elle me vient ! Avec le plus grand désir de faire, rien ne me réussit. Quand je fais le Cicéron on me hue ; quand je deviens César on me berne ; il n'y a pas là de quoi se réjouir.

BIMEAURA.

Console toi, Mola, je te promets de te faire parler tous le jours à l'assemblée pendant un quart-d'heure, sans te compromettre. Tu liras le procès-verbal ; car je te ferai secrétaire de l'assemblée, en attendant que ton frère puisse être secrétaire d'État. Adieu, mes enfants, je vous laisse ensemble, de plus grands objets m'attirent ailleurs.

SCÈNE VIII.
Montmici, Catepane, Almenandre, Mola.

MONTMICI, finissant la lecture.

C'est parfaitement constitutionnel.

CATEPANE, de même.

Je suis très content, ça rendra.

MONTMICI.

Messieurs, avez-vous lu dans l'Ami du Peuple tout ce qu'on a dit de moi.

MOLA.

Je sais que tu as pour toi l'Ami du peuple ; moi je n'existe que dans le Journal de Paris, un cette existence vaut bien la tienne. Ce journal a eu depuis deux mois une grande vogue ; il avait d'abord adopté une plate gravité ; il avait de la prétention à l'impartialité, et on ne le voyait que dans les maisons des aristocrates, qui appelaient cette manière un excellent ton.

MONTMICI.

Ah ! Parbleu, c'est bien trouvé ; c'est du bon ton qu'il faut avec la liberté.

MOLA.

Ce sont de ces vieux radots qu'il faut leur passer ; mais, ma foi, depuis quelque temps ce journal est devenu bien bon, il est plein de cette sainte fureur de l'égalité ; il fourmille de ces raisonnements terribles qui renversent tout ; aussi il n'y a pas un cabaret où on ne le lise ; on le préfère déjà au Patriote ; il a cela de charmant pour nous, c'est qu'il ne rend pas compte de nos séances, tout est du cru de l'auteur ; il développe ses principes et ses opinions avec bien plus d'aisance qu'il ne pourrait faire dans cette diable d'assemblée, qui n'est pas endurante.

ALMENANDRE.

Et c'est en cela qu'il est plus utile. J'avoue que c'est lui qui a décidé mon opinion sur les biens du clergé, par ce beau raisonnement qu'il a mis dans son Journal, raisonnement que je regarde comme une des plus grandes découvertes de ce siècle.

MONTMICI.

Qu'est-ce donc ? Je ne me le rappelle pas.

ALMENANDRE.

Lorsqu'il a dit : si le Clergé est propriétaire de ses biens, les Officiers de la marine se croiront aussi propriétaires des vaisseaux du Roi. Je trouve qu'il n'y a rien à répondre à cela. Voyez quelle adresse d'avoir lié cette affaire à la défense du Royaume, aux intérêts du commerce ; moi qui vois la marine en grand, et qui ai des vues sur elle, je n'ai pu résister à ce trait de lumière.

MONTMICI.

Il faudra que je me fasse de ses amis. Car je n'ai pas été trop content de la peinture qu'a fait l'ami du Peuple de la manière dont j'ai lancé ma Préalable. La Préalable a, je l'avoue, de grands charmes pour moi. Cela évite les discussions, et met tout le monde d'accord. Si l'on avait lancé la Préalable dès la première séance de l'Assemblée, nous ne serions pas où nous en sommes.

MOLA.

Pour moi, quand je me permets de faire le Cicéron, j'ai toujours bien de la peine à me défendre de la division. C'est ma patrie. Cela donne double besogne, et développe le caractère.

CATEPANE.

Plusieurs de mes amis m'ont conseillé de me livrer à l'amendemen t; mais c'est un travail pénible, pour lequel je ne me suis pas senti bien disposé.

ALMENANDRE.

Quant à moi, j'ai senti que lorsque tout le monde avait pensé et discuté, la partie de la rédaction me mènerait loin, aussi ai-je cru quelque temps que j'allais être Secrétaire d'État.

MOLA.

J'avoue que je préfère à tous les ministères la gloire que s'est acquise le grand Banaver, le jour où par son éloquence sublime et touchante, il a consolé en quatre mots toute la France des prétendus attentats commis sur Foulon et Berthier. Je n'ai d'autre ambition que la gloire de l'éloquence, je balancerais entre la campagne des annonciades et un bon mot de Romestierre.

CATEPANE.

Mais tu n'envies pas autant les rôles de Mounier, Lalli et Bergasse.

MOLA.

Ah ! Ce sont de grands gueux.

MONTMICI.

Messieurs, voici une motion que je propose en peu de mots. Allons à l'opéra.

MOLA.

Je suis de l'avis du préopinant.

CATEPANE.

Quoi, Mola, il faut te huer sur une motion de ce genre là. Il fallait dire : j'appuie la motion, puisque tu parlais le second ; c'est à moi à être de l'avis du préopinant. Apprends au moins à les former.

ALMENANDRE.

Messieurs, la délibération est unanime, car je donne ma voix pour la motion, ainsi partons.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.
Bimeaura, Precheillar.

BIMEAURA;

Sa douleur, cher Pecheillar, alarme mon coeur.

PECHEILLAR.

Tes alarmes, ne sont que trop bien fondées. Tout est manqué. Le détestable dévouement du Roi, sa perfide humanité ont déjoué l'intrigue la mieux ourdie... Mais à quoi sert-il de te détailler nos désastres.

BIMEAURA.

Ah ! Parle, je t'en conjure, il est important de m'instruire.

PECHEILLAR.

Eh bien ! Apprends en peu de mots que cette colonne redoutable d'hommes déguisés, de soldats, d'artillerie menaçante, n'ont pu ébranler le monarque dans sa résolution, il s'est présenté à son peuple avec la confiance d'un père. Nous avons répandu beaucoup de sang pour exciter au carnage, mais les Gardes-du-corps se sont laissé massacrer sans se défendre, victimes de leur modération et de leur obéissance. Rien n'a plus dérangé nos plans, que ce ridicule caprice, que les Aristocrates appellent un sentiment noble un généreux, auquel les Gardes-Françaises se sont abandonnés pour arracher à une juste mort les ennemis de la patrie. Cependant, au milieu de ce désordre, nous avons pénétré jusques dans l'appartement de la reine ; les assassins, jusqu'à ce moment, ont soutenu leur résolution: si tu savais quel homme entretenait leur féroce courage ! Enfin nous arrivons auprès du lit Royal, dix lances et vingt poignards se lèvent à la fois... La reine s'était sauvée, elle avait trouvé un refuge dans les bras de son époux. Nous n'avons pas cependant encore renoncé à notre entreprise. Trois fois nous l'avons appelée sur le balcon, et trois fois son courage et cet air de majesté qui brille en sa personne a déconcerté les conjurés... Les traîtres n'avaient plus ni âme, ni bras, pour vouloir et pour agir... L'armée s'est enfin emparée de la personne du roi et de sa famille, ils entrent dans la capitale.

BIMEAURA, avec désespoir.

Ainsi Yetafet triomphe, et le monarque va voir augmenter l'amour de ses sujets ! Tout est donc perdu !... Mais, non, il me reste encore un parti puissant, l'intrigue et la terreur.

PECHEILLAR

Voici une lettre qu'un de nos fidèles m'a chargé de te remettre en mains propres.

BIMEAURA.

Donne vite...

Il la lit bas et finit haut.

« Traître ! Je pars. Tu accuseras sans doute mon courage. Mais j'aime mieux avoir l'apparence de la faiblesse, que de me couvrir avec toi de la gloire des scélérats.  » Le monstre ! Tout m'abandonne à la fois !

SCÈNE II.
Mounier, Bimeaura, Peycheillar.

MOUNIER.

Tu triomphes, Bimeaura, des nouveaux désordres qui affligent la France !

BIMEAURA, à part.

Je triomphe ! J'ai la rage dans le coeur!

MOUNIER.

Le malheur rend peut-être injuste ! Mais ton nom accompagne toujours les gémissements de la France désolée.

BIMEAURA.

Je m'embarrasse peu de ce que disent les ennemis de la liberté.

MOUNIER.

Les ennemis de la liberté ! Ah, Bimeaura, songe que c'est moi qui te parle ; un l'homme qui a le courage de braver le despotisme du crime, est plus digne que toi de la liberté.

BIMEAURA.

Pourquoi donc te trouvons-nous toujours opposé aux vrais amis du peuple.

MOUNIER.

Je ne me flatte point ici de t'instruire ou de te convertir. Tu sais mieux que moi, qu'un homme impartial ne peut confondre la liberté avec la licence d'un parti et les excès du peuple. Tu sens que nous ne pouvons pas croire à la liberté, lorsque le premier citoyen de l'État gémit dans les rigueurs de la captivité ; lorsque la force protectrice est anéantie de toute part ; lorsque la démocratie, incompatible avec notre population, notre position géographique, et nos moeurs, est la seule ressource qu'on nous offre ; après l'anarchie dans laquelle nous sommes plongés ; la liberté existe, dit-on, dans la balance des pouvoirs, un juge de quel côté penche la balance, puisque de simples femmes ont suffi pour priver même de la liberté, le monarque qui doit contre-balancer les excès de l'autorité populaire ; tu sens que lorsque la liberté, que tu prétends avoir conquise, n'est qu'une calamité publique, il est impossible de ne pas regretter celle qui nous était offerte et que nous obtenions sans convulsion.

BIMEAURA.

Je reconnais-là les derniers regrets de l'aristocratie expirante, et qui ne peut rendre hommage à l'autorité souveraine du peuple.

MOUNIER.

Ce n'est pas à moi sans doute que tu comptes en imposer par cette ridicule expression. Réserve tes ressorts usés pour ce peuple malheureux que tes intrigues agitent. Sans doute il m'est démontré qu'il faut que le peuple règne pour que les scélérats intrigants soient maîtres. Tu ne t'es fait tribun que parce que tu ne pouvais pas être despote : et ces prétendus aristocrates sont si éloignés de te disputer l'autorité que tu veux acquérir, que s'il était possible de rappeler le despotisme, qui pour jamais a fui ces contrées, ils te rapprocheraient du trône. Au reste, je ne me dissimule par tes succès. Toi et tes coupables adhérents, vous n'avez que trop bien joué votre rôle ; vous avez supplanté ceux qui exerçaient l'autorité, pour vous mettre à leur place ; l'édifice de votre puissance s'élève au milieu des ruines ; le sang a cimenté vos trophées, mais songe que les larmes peuvent les dissoudre. Le dernier terme de l'autorité est souvent la perte des ambitieux, actuellement que vous l'avez toute acquise...

BIMEAURA, à part.

Toute acquise ! Ce mot est cruel, au moment où elle m'échappe !

MOUNIER.

Nous allons voir quel usage vous en saurez faire. Crois-tu que la liberté ne répugne pas à ces recherches inquisitoriales, à ces délations, à ces entraves qui gênent et l'opinion et la marche des citoyens. Il est plus dangereux d'approfondir la conduite de nos démagogues, que celle de nos anciens despotes. Enfin je suis un citoyen comme toi, libre comme toi, et il me faut une espèce de courage pour dire que je désapprouve tes principes. Je crois que tu bouleverses sans précaution ma triste patrie, et je ne puis éclairer mes concitoyens ! Si tu ne désirais que le bonheur de la France, pourquoi étouffer nos voix au lieu de juger nos principes. Crois-tu que la fureur et l'emportement soient des situations faites pour des législateurs ? Nous espérions une constitution sage d'un pouvoir législatif, et nous ne devons plus attendre qu'une révolution funeste d'un pouvoir convulsif. Tout est à la fois ébranlé, tout est à l'essai dans l'Empire, les passions s'agitent dans tous les sens, c'est sur ce fonds mobile que tu compromets les destinées de la France, que tu prétends élever tout à coup un édifice où nos moeurs, nos habitudes un nos sentiments seront également contrariés. Ah ! Rends au charlatanisme la magie des surprises, et que la saine politique déploie avec sagesse l'art heureux des tempéraments !

BIMEAURA.

Il n'est pas juste que je reçoive seul cette bordée de patriotisme, j'en abandonne le reste à l'ambitieux qui se présente.

SCÈNE III.
Mounier, Yetafet.

MOUNIER, à Bimeaura qui sort.

Oui sans doute, je n'ai pour tous les hommes qu'un poids et une balance.

YETAFET.

Ce n'est pas moi, j'espère, que vous confondez avec ce traître.

MOUNIER.

Yetafet, vous n'attendez pas de moi, que dans ce moment d'attentats de tous genres je déguise mes opinions ; plus vous avez élevé votre puissance, plus j'exhale ma liberté et mon courage.

YETAFET.

Que dites-vous de ma puissance ? Je ne fais qu'obéir au peuple qui commande.

MOUNIER.

Je suis familiarisé avec le langage du démagogue, il doit l'attribuer tout au peuple qu'il conduit. Mais enfin, Yetafet, vous n'espérez pas pouvoir étouffer ce cri qui vous demandera éternellement compte de la liberté de notre roi ; vous direz sans doute un jour pourquoi vous avez ignoré seul dans Paris les mouvements du peuple ; pourquoi vous avez assuré que tout était calme, au moment où on allait tout égorger. Je ne vous dirai qu'un mot. Ou vous avez fomenté ces derniers troubles, et vous êtes un traître ; ou vous les avez ignorés, et vous êtes un général incapable. Il faut ici sacrifier votre conscience ou votre amour propre. Je vous abandonne peut-être aux déchirements de l'un un de l'autre.

Il sort.

SCÈNE IV.

YETAFET, seul.

Ils ne m'ont que trop deviné ! J'espérais conserver ma popularité et mon crédit... L'un et l'autre sont également compromis ; je n'ai trompé ni le monarque, ni le peuple, et dans cette affreuse journée, j'ai donc uniquement servi les intérêts de Bimeaura.

SCÈNE V.
La Peyrouse, Yefatet.

LA PEYROUSE.

Yetafet, je me mets sous ta sauvegarde. J'ignore tous les nouveaux usages de ma patrie et mes moindres actions deviennent des crimes. Sauvez-moi des périls où mon ignorance me plonge.

YETAFET.

Ton embarras me touche et tes peines ne dureront pas longtemps. Je te fais caporal dans la milice, endosse l'uniforme, alors tu pourras agir et parler. Rends compte de tes travaux à l'assemblée, et peut être obtiendras-tu pour récompense l'honneur d'assister à une des séances. Adieu.

SCÈNE VI.

LA PEYROUSE, seul.

Voilà donc le terme de mes travaux pénibles. Mais je dois m'oublier moi-même au milieu des malheurs qui accablent mon Roi.

SCÈNE VII.
LA PEYROUSE, O PARIA.

O PARIA, tout couvert de rubans.

Partons pour la France, capitaine ! Partons, je viens de voir apprêter le repas de nation ! Des têtes sanglantes ! Des cadavres déchirés ! C'est quelque bête féroce qui vit de chair humaine, partons pour la France. Partons.

LA PEYROUSE.

D'où vient cet accoutrement nouveau ?

O PARIA.

C'est un préservatif contre sa voracité.

LA PEYROUSE.

Oui, partons, o Paria, fuyons ces terribles contrées. Je croyais y recevoir un autre accueil, et si tout le monde n'est pas dupe, la découverte des gens qui profitent de cet affreux bouleversement, sera le problème dont la solution occupera mes vieux jours.

 


Notes

[1] Bled : nom donné à un ensemble de céréales blé, seigle (...).

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