FARCE NOUVELLE FORT JOYEUSE DU PONT AUX ÂNES

À quatre personnages,c'est à savoir


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 29/12/2016 à 19:50:58.


ACTEURS

LE MARI.

SA FEMME.

MESSIRE DOMINE DE.

LE BÛCHERON.

Tiré de "Ancien théâtre français ou Collection des ouvrages dramatiques les plus remarquables depuis les mystères jusqu'à Corneille" par M. VIOLLET LE DUC, Paris, 1854, Tome II. pp 35-49.


SCÈNE I.
Le Mari, La Femme.

LE MARI, commence.

Où êtes-vous, haï, dame Niche ?

Si vous fussiez gente et faictice,

Il fut bien temps que je dînisse.

LA FEMME.

Votre ménage est si très misse

5   Qu'il n'y a céans pain ni miche,

Et de quoi faire soupe grasse.

LE MARI.

Saint Jean, si a, c'est votre grâce.

Devant que a ma journée allasse,

J'ai trouvé des pois là-dedans.

LA FEMME.

10   Mais des fèves.

LE MARI.

  Tant d'incidents

Ma femme, vous m'êtes trop fine.

LA FEMME.

N'en parlons plus, je vous entends ;

Ils sont tous prêts à la cuisine.

LE MARI.

Et à quoi tient-il qu'on ne dîne ?

LA FEMME.

15   Allez faire bouillir le pot.

LE MARI.

Dia, c'est office de machine.

LA FEMME.

Dia, c'est office de varlet.  [ 1 Varlet : Il s'est dit, dans les temps de l'ancienne chevalerie, à peu près comme se dit page aujourd'hui. [L]]

LE MARI.

Si servirez-vous.

LA FEMME.

Si me plaît.

LE MARI.

Veuillez ou non, vous servirez.

LA FEMME.

20   Ce sera donc un vif esplaict,

Que je serve et vous vous servez.

LE MARI.

C'est la raison, tant que vivrez,

Que de nous vous portez la peine.

Aussi en ce point le ferez,

25   Ou bien battue vous serez.

LA FEMME.

Je ferai, ta fièvre quartaine.  [ 2 Fièvre quartaine : Fièvre quarte ; Fièvre qui ne vient ue le quatrième jour, et qui laisse deux jours de repos. [F]]

LE MARI.

Femmes doivent couvrir la table,

Mettre dessus linge honorable

Aux gens de bien, s'on les amène,

30   Montrer un semblant aimable

Et faire chère convenable.

LA FEMME.

Et ils font, ta fièvre quartaine.

LE MARI.

Femmes doivent pour leur honneur

Tenir leurs barons en douceur,

35   Et faire loyauté certaine

Et, si leur font quelque rigueur,

Ils prennent le diable à seigneur.

LA FEMME.

Et ils font, ta fièvre quartaine.

Méchant, malheureux, tel est-il.

LE MARI.

40   Aussi vrai comme l'Évangille,

Et qu'alouettes sont grenouilles,

Il est, au livre des quenouilles,

Recité en catholicon...  [ 3 Catholicon : Terme de pharmacie. Électuaire de séné et de rhubarbe qu'on croyait propre à toutes sortes de maladies. [Mais aussi] Verbiage, salmigondis. [L]]

LA FEMME.

Et quoi ?

LE MARI.

Qu'il faut que nous vainquons

45   Et que les hommes soient les maîtres.

LA FEMME.

La croix bieu, si je tiens les lettres,

Ils seront en aussi mal an

Entrez que le cul quoniam  [ 4 Quaniam : sexe féminin. (Dic. Moyen Français)]

Qu'on reforma derrainement.  [ 5 Derrainement : dernièrement.]

50   Somme, dessus l'appointement,

Je mets une opposition.

LE MARI.

C'est un arrêt de parlement ;

Il va sans appellation.

Il faut que nous seigneurions.

55   Droit le veut et force l'emporte.

LA FEMME.

Et est-ce ton opinion ?

Me veux-tu punir de tel sorte ?

Ce sera quand je serai morte

Doncques que je t'obéirai

60   Car tant que l'âme du corps me parte,

Un pas pour toi ne passerai.

LE MARI.

Si obéiras-tu.

LA FEMME.

Non ferai.

LE MARI.

Si feras.

LA FEMME.

Je fais voeu à Dieu ;

J'aurais plus cher te voir du feu

65   Brûler au marché de la ville.

LE MARI.

Si obéiras-tu.

LA FEMME.

Se je file.

LE MARI.

Tu obéiras.

LA FEMME.

Demain, demain,

On obéira à ce vilain,

Qui est plus ivre que un *****braquet.

LE MARI.

70   Tire du vin.

LA FEMME.

  C'est tout acquêt.  [ 6 Acquêt : Terme de jurisprudence. Chose acquise par donation ou testament. ]

LE MARI.

Saque le pot.  [ 7 Saquer : Tirer.]

LA FEMME.

Ils sont tout cuits.

LE MARI.

Dînerai-je point ?

LA FEMME.

À l'autre huis  [ 8 Huis : Terme vieilli qui signifie porte. [L]]

Frappe tes varlets par les fesses.

LE MARI.

Sang bieu, se sont droites diablesses

75   Que femmes qu'ils ont aheurtées.

Cha, des fèves.

LA FEMME.

Ils sont mangées.

LE MARI.

Cha donc, des pois.

LA FEMME.

Ils sont en cosse.

C'était pour une femme grosse,

De pour qu'elle ne perdit son fruit.

LE MARI.

80   Et mon Dieu, je suis bien détruit,

Bien peneux, bien tablativé.

Or dit un proverbe approuvé

Que besoin fait la vieille trotter.

Je n'y vois plus du cul frotter

85   Car je suis au bout de mon sens.

Aurai-je des pois ?

LA FEMME.

Ha sont binés.  [ 9 vers 86 on lit "baynes" en fin de vers. On préfère le verbe biner.]

Il ne les faut qu'empotager.

LE MARI.

Il me cuide faire enrager.

Par mon serment, si Dieu ne m'aide,

90   Ha, vraiment, j'y mettrai remède,

Devant qu'il soit trois jours d'ici.

LA FEMME.

Je ne te crains.

LE MARI.

Ni moi aussi

Non plus qu'un enfant de dix ans.

LA FEMME.

Si tu me veux rien, me voici ;

95   Je ne te crains.

LE MARI.

  Ni moi aussi.

Si ne dut-on pas faire ainsi.

LA FEMME.

Somme, pour tous les médisants

Je ne te crains.

LE MARI.

Ni moi aussi,

Non plus qu'un enfant de dix Saintes ans.

100   Sang bieu, quels mots cuisants,

Quel double mors, quel tronche-file ;

Elle dévide plus qu'elle ne file

De babil sans comparaison.

Bien, bien, j'en dirai la raison

105   Se je parviens à mon entente.

SCÈNE II.
Messire Domine De, Le Mari.

MESSIRE DOMINE DE.

Jo so la persona prudente

Acouchat à notre amante

Fresto jam de tantI quante

In amoriante vallente.

LE MARI.

110   Je vois, au long de cette sente,  [ 10 Sente : sentier, chemin, voie.]

Un homme très bien appointé.

MESSIRE DOMINE DE.

Jo so la persona prudente

Acouchat à notre amante

Fresto jam de tanti quante

115   In amoriante vallente.

LE MARI.

Si Dieu me le devait de rente,

Ou qu'il eut forme de soleil,

Pour me donner quelque conseil

Il me servira à ma guise.

MESSIRE DOMINE DE.

120   Ve qui a donc malle prisse,

Que homo per mo je reprisse

Comme lo parfait amante

Debet servir ; en sa devise

Dio lo commande et l'Eglise.

LE MARI.

125   C'est messire Domine de.

MESSIRE DOMINE DE.

Si queré juga de mestrisse,

La dosne debet estre prinse

De lui proximi parente,

Et s'elle no sa couta ne misse

130   Comme servante s'y amisse.

LE MARI.

C'est messire Domine de.

MESSIRE DOMINE DE.

Per scientia tant esquisse

De longtemps a me contisse

Jo so mestro cognossente ;

135   De Calabriafina puisse

Tout y segreite sy de vist.

LE MARI.

C'est messire Domine de.

Ah, Seigneur, le bien abordé,

Le bien venant en cette terre,

140   Par amour je vous viens requerre

De conseil, sans aller plus loin.

MESSIRE DOMINE DE.

Emin, te clames-tu ?

LE MARI.

Besoin.

MESSIRE DOMINE DE.

Besoin, a la veritat,

C'est verbo de necessitat.

145   Ot, fradel, dis qui te mène.

LE MARI.

Helas, Monsieur, pour votre peine,

Je suis bien content qu'il me coûte

Écu par dessus le coûte,

Puis qu'il faut jouer d'être mie.

MESSIRE DOMINE DE.

150   Ot, fradel, favelle mie,

Et jo te ferai la raison.

LE MARI.

Hélas c'est à notre maison

Un diable, monsieur, un diable ;

Par ma foi, il est véritable

155   Je suis mort si n'est conjuré.

[C'est ma femme elle a juré]

L'ennemi, le pape et le roi.

Qu'elle ne fera jamais pour moi

Un pas, quelque petit qui soit,

160   Et que je serve tort ou droit,

Et que je batte et que je vanne.  [ 11 Battre et vanner sont des activités agricoles.]

MESSIRE DOMINE DE.

Vade, tenez le pont aux ânes.

LE MARI.

Dia, monsieur, il y a bien pis.

Il me faut tirer l'eau au puits,

165   S'on veut mettre le pot au feu.

Chacun mot elle désavoue Dieu

Qu'elle ne fera ne lit ni couche,

Et faut qu'en dépit de ma bouche

Que je fasses les fèves baynes.

MESSIRE DOMINE DE.

170   Vade, tenez le pont aux ânes.

LE MARI.

Le diable m'emporte, monsieur,

S'elle (ne) me porte nom plus d'honneur

Qu'elle ferait à notre chien.

Mais pourtant je ne vous dis rien

175   Je vous requiers bouche cousue

Il n'est chose qui ne soit sue

Elle est plus tristesse que ganes.

MESSIRE DOMINE DE.

Vade, tenez le pont aux ânes.

Et va[de] le mode de faire.

LE MARI.

180   Ce sont motS maudits ou profanes.

MESSIRE DOMINE DE.

Vade, tenez le pont aux ânes.

LE MARI.

Voir les faucons voler les canes,

Dessus la rivière de laire.

MESSIRE DOMINE DE.

Vade, tenez le pont aux ânes,

185   Et vade le monde de faire.

LE MARI.

Et bien doncq, pour vous complaire,

J'irai voir que ces ânes font,

Et c'on leur fait dessus ce pont.

Et puis je vous dirai, beau sire.

MESSIRE DOMINE DE.

190   Basta tant qui debet suffire.

SCÈNE III.
Le Bûcheron, Le Mari.

LE BÛCHERON.

Sus, Nolly, sus, tire avant, tire.  [ 13 Nolly a l'air d'être le nim de l'âne.]  [ 12 Le nom du personnage est graphié LE BOSCHERON.]

Hury, ho ! Le diable y ait part,

Tant tu me donnes de martyre ;

Sus, Nolly, sus, tire avant, tire.

LE MARI.

195   Voici ce que mon coeur désire

Il me faut tirer cette part.

LE BÛCHERON.

Sus, Nolly, [sus] tire avant, tire,

Hury, ho ! Le diable y ait part,

Et da, hai, que de malle hart,  [ 14 Hart : Grosse branche.]

200   Ou des loups soies-tu étranglée ;

Sus, Nolly, [sus] tire avant, tire.

LE MARI.

Elle ne marchera plus avant.

LE BÛCHERON.

Et sus, Nolly, [tire avant] tire.

LE MARI.

Midieux, son âne est arrêtée.

LE BÛCHERON.

205   Et da, hai, que la clavelée  [ 15 Clevelée : Terme de vétérinaire. Maladie éruptive et contagieuse propre aux bêtes à laine, et qui paraît avoir beaucoup d'analogie avec la petite vérole.]

Vous puis serrer le musel.  [ 16 Musel : museau.]

Agarez, le chemin est bel.  [ 17 Agarer : regarder.]

Et si ne marchera jà pas.

LE MARI.

Le bon vieil âne craint les bats,

210   Tout ainsi que fait notre femme.

LE BÛCHERON.

Et da, hai, de par Notre Dame,

Sus, Nolly, si te merray paître.

LE MARI.

Elle ne fait non plus pour son maître.

Que ma femme ferait pour moi.

LE BÛCHERON.

Il frappe.

215   Et hai, de par le diable, hai !

Tout aussi bien vous irez.

Puisque j'ai ce bâton de houx,

Je vous frotterai les côtés

Trottez, Nolly, trottez, trottez;

220   Vous avez trouvé votre maître.

LE MARI.

Vertu bieu, comme vous frottez.

LE BÛCHERON.

Trottez, Nolly, trottez, trottez.

Gens mariés, notez, notez

Tout s'explique en cette lettre.

225   Trottez, Nolly, trottez, trottez ;

Vous avez trouvé votre maître.

LE MARI.

Et ne faut-il que bois de hêtre

Pour frotter les côtés (de) sa femme ?

Ha, par le saint jour Dieu, no dame,

230   Vous vous sentirez de la fête.

Par mon serment, je suis bien bête

Voilà le propre enseignement,

Et j'ai bien pou d'entendement,

Dont le sage homme me parla,

235   Ho, saint Jourd'hui, est-ce cela?

J'en aurai tantôt la raison.

Ça, ça, qui est en ma maison?

Que je soie servi à souper.

SCÈNE IV.
La Femme, Le Mari.

LA FEMME.

Et qui vous a fait tant truper ;  [ 18 Truper : mot inconnu. Supposé traîner.]

240   Méchant, les fèves étaient baynes.

LE MARI.

Dia, j'ai été aux pont aux ânes,

Où j'ai appris un tour de maître.

Sus, tôt, qu'on vous voie entremettre

De me servir à l'oeil et au doigt.

245   Dépêchez-vous.

LA FEMME.

  Pour qui ? Pour toi,

Méchant vilain ? Le dos, le dos.

LE MARI.

Qu'on ne m'use plus de tels mots

Si hardi.

LA FEMME.

Pour qui, notre maître ?

LE MARI.

Sus, sus, au vin ; rincez les pots

250   Mettez la table sur le traître.

LA FEMME.

Par le vrai Dieu qui me fit naître,

Je mourrais plus tôt. Quel propos ?

LE MARI.

Qu'on ne me use plus de tels mots

Si hardi.

LA FEMME.

Pour qui, notre maître ?

LE MARI.

255   Et pour ce gros bâton de hêtre

Dont je vous casserai les os.

LA FEMME.

Hélas hélas ! Les reins, le dos

Au meurtre sur ce traître Ganes

LE MARI.

Dia, j'ai été au pont aux ânes;

260   Je sais comme il faut les conduire.

LA FEMME.

Hélas je suis morte, Johannes.

LE MARI.

Dia, j'ai été au pont aux ânes.

Ferez-vous point les fèves baines ?

Hen, quoi, ferez-vous le pot cuire ?

265   Dia, j'ai été au pont aux ânes.

Je sais comme il les faut conduire.

LA FEMME.

Hélas ! Besoin, je les vois frire,

Et si (je) vois allumer le feu.

Pardonnez-moi, au nom de Dieu,

270   Et je ferai vos volontés.

LE MARI.

Trottez, vieille, trottez, trottez,

Et servez quand il est besoin.

LA FEMME.

Hélas ! Épargnez mes côtés.

LE MARI.

Trottez, vieille, trottez, trottez.

LA FEMME.

275   Vos chausses seront décrottés

Et si vous chaufferai le bain.

LE MARI.

Trottez, vieille, trottez,

Et trottez, servez quant il est besoin.

LA FEMME.

Nobles dames qui avez soin,

280   Vous pouvez par ceci noter,

Le pont aux ânes est témoin :

Besoin fait la vieille trotter.

LE MARI.

Adieu, Seigneurs, et près et loin,

Qu'il vous a pieu nous écouter.

285   Le pont aux ânes est témoin :

Besoin fait la vieille trotter.

 


Notes

[1] Varlet : Il s'est dit, dans les temps de l'ancienne chevalerie, à peu près comme se dit page aujourd'hui. [L]

[2] Fièvre quartaine : Fièvre quarte ; Fièvre qui ne vient ue le quatrième jour, et qui laisse deux jours de repos. [F]

[3] Catholicon : Terme de pharmacie. Électuaire de séné et de rhubarbe qu'on croyait propre à toutes sortes de maladies. [Mais aussi] Verbiage, salmigondis. [L]

[4] Quaniam : sexe féminin. (Dic. Moyen Français)

[5] Derrainement : dernièrement.

[6] Acquêt : Terme de jurisprudence. Chose acquise par donation ou testament.

[7] Saquer : Tirer.

[8] Huis : Terme vieilli qui signifie porte. [L]

[9] vers 86 on lit "baynes" en fin de vers. On préfère le verbe biner.

[10] Sente : sentier, chemin, voie.

[11] Battre et vanner sont des activités agricoles.

[12] Le nom du personnage est graphié LE BOSCHERON.

[13] Nolly a l'air d'être le nim de l'âne.

[14] Hart : Grosse branche.

[15] Clevelée : Terme de vétérinaire. Maladie éruptive et contagieuse propre aux bêtes à laine, et qui paraît avoir beaucoup d'analogie avec la petite vérole.

[16] Musel : museau.

[17] Agarer : regarder.

[18] Truper : mot inconnu. Supposé traîner.

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