ZÉLAMIRE

OU LA SAUVAGE

COMÉDIE


Édition de Sébastien Côté (Université Carleton, Ottawa), d'après la transcription de Serge Akono Ekomo (Université Carleton, Ottawa) à partir du manuscrit original de la BnF FR-9262, grâce au soutien du Conseil de Recherches en Sciences humaines du Canada (CRSH), dans le cadre du projet La Nouvelle-France sur les planches parisiennes au XVIIIe siècle : contribution à l'histoire de l'imaginaire par l'édition de comédies oubliées (2016-2019).

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 29/06/2019 à 08:35:25.


PERSONNAGES.

DOLNANGE, Officier français, Premier rôle, jeune.

BELFORT, officier français. second rôle.

GERMAIN, valet de Dolnange. Grande livrée.

DUBOIS, valet de Belfort. Second valet.

ZÉLAMIRE, amante de Dolnange. Jeune première amoureuse.

NADINE, soeur de Zélamire. Ingénuité.

OUKÉA, Sauvage. Premier rôle masqué.

TROUPE DE SAUVAGES.

La scène est en Canada


ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Dolnange, Germain.

DOLNANGE.

Oui la tranquillité de cet endroit champêtre,

Au séjour de Paris préférable peut-être,

Malgré tous nos malheurs a mille attraits pour moi.

GERMAIN.

Comment pourrait-on regarder sans effroi,

5   Ces rochers habités par des hommes sauvages

Humains dénaturés et vils anthropophages,

Que forma la nature en dépit du bon sens,

Pour nous donner la chasse et manger les passants.

Je maudis mille fois l'amour qui vous enchaîne !

DOLNANGE.

10   Que crains-tu dans ces lieux ?

GERMAIN.

  La fureur inhumaine

Des féroces hurons qui nous guettent partout :

Et qui nous trouveraient tous deux fort à leur goût,

J'en vis un qui pressé par une faim canine

Hier sur ces coteaux lorgnait ma bonne mine.

15   Je l'évitai bien vite... Enfin à leur fureur

Que peut-on opposer ?

DOLNANGE.

L'amour et la valeur.

GERMAIN.

Pour éviter leurs coups voilà de belles armes !

Et qui ne calment point mes trop justes alarmes.

J'ai grand tort en effet de paraître peureux

20   Et pour leur résister nous sommes bien nombreux.

DOLNANGE.

Sur cela ta frayeur ...

GERMAIN.

Est un trait de prudence.

Vous fondez sur l'amour toute votre espérance

Pour nous tirer des mains de ce peuple abruti,

Et c'est pour l'amour seul que je serai rôti.

25   Quoi vous osez chez eux aimer une Huronne !

Au mépris d'un Huron la belle vous couronne.

Vous oseriez penser que cet amant jaloux

S'il peut vous attraper aura pitié de vous ?

Et qu'il n'obtiendra pas de ses barbares frères,

30   Pour vous vaincre à son gré les secours nécessaires ?

Quand il devrait mourir d'une indigestion,

Il nous croquera seul aujourd'hui sans façon.

DOLNANGE.

Le Huron de ces bois n'est point anthropophage.

C'est ce que nous disait ce malheureux Sauvage,

35   Par d'indignes fuyards, près du camp arrêté ;

Et par mon bras vainqueur remis en liberté.

GERMAIN.

Pour mieux nous attraper il vous tint ce langage.

Pourrait-il être humain quand il est né Sauvage ?

C'était un piège adroit qu'il nous faut éviter

40   En quittant ces forêts qu'on ne peut habiter

Sans risquer mille morts.

DOLNANGE.

Ô Ciel qu'oses-tu dire ?

Je quitterais ces lieux ! Je fuirais Zélamire !

La mort la plus cruelle est plus douce pour moi ;

Quel être assez ingrat voudrait trahir sa foi

45   Quand il est adoré d'une amante fidèle,

À laquelle il promit une flamme éternelle ?

Zélamire est un dieu qui répand le bonheur.

C'est l'astre bienfaisant qui luit seul sur mon coeur.

Et quel serait d'ailleurs mon destin déplorable,

50   Accablé sous le poids d'un remords effroyable,

Après avoir trahi mes serments, mon amour ?

Serai-je digne encore de voir l'éclat du jour ?

Un traître est sur la terre un monstre détestable

Un parjure est encor mille fois plus coupable.

55   Opprimer l'innocence et tromper sa candeur

Est un crime odieux qui révolte l'honneur.

L'amour en moi n'est point une simple faiblesse :

Quand j'ai juré d'aimer, je tiendrai ma promesse

Aux dépens de ma vie.

GERMAIN.

Et vous êtes Français ?

DOLNANGE.

60   Je le suis pour l'honneur, et qui pourrait jamais

Se résoudre à trahir l'espoir de Zélamire ?

Je ne suis point parjure, et cela doit suffire

Pour raffermir mon coeur au milieu des combats,

Que pourrait lui livrer la crainte du trépas.

65   Ses bienfaits pour toujours sont gravés dans mon âme,

Ils ont donné naissance à ma constante flamme.

Qu'ils en soient le soutien. Oui, j'ose l'attester :

Pour l'unir à mon sort je saurai tout tenter.

Et si de mon destin l'affreuse barbarie,

70   Zélamire, pour toi me fait perdre la vie,

Je te rends sans murmure un bien que je te dois.

GERMAIN.

Moi je m'acquitterai bien mieux une autre fois.

Je lui dois le jour, mais plus sage que vous n'êtes,

Je ne suis point pressé d'aller payer mes dettes.

75   Et ne croirai jamais à ne rien déguiser,

Que vous puissiez, Monsieur, songer à l'épouser.

DOLNANGE.

Dis-moi dans quels climats, sur quel heureux rivage,

Je pourrais faire un choix qui me plût davantage.

GERMAIN.

Je sais que sur ce point tout dépend du hasard :

80   Mais vous allez en France être en butte au brocard.

Oserez-vous produire une épouse iroquoise ?

On vous lapidera. La plus mince bourgeoise,

Imitant le bel air, lui devra ses méprises

Et vous serez contraint de déserter Paris.

DOLNANGE.

85   Va, de quelque façon que la vertu se montre

Elle sait nous séduire.

GERMAIN.

Ah, fatale rencontre !

J'entends du bruit, Monsieur, je frémis...

DOLNANGE.

C'est à tort...

Je ne me trompe pas, c'est mon ami Belfort.

GERMAIN, à part.

Si les Hurons voulaient l'avaler à ma place !

SCÈNE II.
Dolnange, Germain, Belfort, Dubois.

BELFORT.

90   C'est toi que je revois ! Et le Ciel, par sa grâce,

Remplit en ce moment mes plus ardents souhaits.

DOLNANGE.

Ah, que viens-tu chercher dans ces tristes forêts ?

BELFORT.

Mon ami... Je te trouve et ma joie est extrême

De te rendre aux soupirs de ton oncle qui t'aime,

95   Et qui sur un faux bruit t'a pu croire noyé ;

Cédant à ses désirs, cédant à l'amitié,

Pour te rendre à ses voeux j'aurais donné ma vie.

Viens, dans un mois au plus tu verras ta patrie.

Nous retournons en France...

DOLNANGE.

Ah, Belfort, que dis-tu !

BELFORT.

100   Pourquoi donc ces regrets et cet air abattu ?

As-tu donc oublié la belle destinée,

Que déjà t'y prépare un brillant hyménée ?

DOLNANGE.

Ah, je dois à jamais habiter ce séjour,

Et j'y suis enchaîné !

BELFORT.

Qui t'y retient ?

DOLNANGE.

L'Amour !

105   Mon coeur humilié l'avouerait avec peine,

S'il avait à rougir de l'objet qui l'enchaîne.

Mais au sein des déserts comme au milieu des cours

La beauté, la vertu, nous charmera toujours.

BELFORT.

Quand le bonheur te plaît, sans doute je l'approuve ;

110   Mais plus réel qu'ici dans Paris on le trouve

Crois que ce n'est que là que l'on peut faire un [choix]

Les belles valent mieux que dans ces sombres bois.

Nos beautés profitant de tous leurs avantages,

N'en ont pas moins d'attraits pour n'être pas Sauvages.

DOLNANGE.

115   La nature deux fois ne se répète pas.

Elle s'est épuisée en ces heureux climats ;

Et cet effort lui seul aura pu lui suffire,

On ne verra jamais une autre Zélamire !

BELFORT.

Quel est donc ce prodige ? Apprends-moi par quel sort

120   Cette Sauvage a pu t'enchaîner sur ce bord ?

DOLNANGE.

Belfort, pour en juger, il faut avoir mon âme.

Je ne fus pas séduit par une aveugle flamme :

Je lui rendis justice, avant que de l'aimer.

Et ce n'est pas en vain qu'elle m'a su charmer.

BELFORT.

125   Mais quelle est-elle enfin ?

DOLNANGE.

  Une ange tutélaire ;

Une divinité ; la vertu sur la Terre...

C'est un Dieu... Cher Belfort, dois-je me rappeler

Ce jour dont, sans frémir, je ne saurais parler ?

Pour aller à la pêche, avec une chaloupe

130   Je m'embarque et je sors, ayant le vent en poupe.

Seul avec mon valet, je m'éloigne du port.

Un ouragan affreux nous pousse sur ce bord.

Contre un roc notre barque, à l'instant fracassée,

Nous laisse pour soutien une planche cassée ;

135   Sans moyens, sans secours, luttant contre la mort,

Les vents impétueux nous poussaient loin du bord,

De l'espoir consolant, l'inépuisable amorce,

Voyait avec regret épuiser notre force ;

Et nous allions périr au milieu des courants.

140   Zélamire, attentive, entend nos cris perçants.

Cette femme sensible, avec un coeur sauvage,

S'attendrit à ma voix, s'élance du rivage

Jusqu'au sein des mers. Son coeur compatissant,

Nous faisant éviter un obstacle puissant,

145   Nous sauve et je m'écrie en ma surprise extrême :

C'est une déité : C'est Vénus elle-même !

Elle n'a pas voulu que son brillant berceau,

De deux infortunés deviennent le tombeau.

J'embrasse ses genoux, j'admire son courage,

150   Et mon coeur attendri lui rend un pur hommage.

Lève-toi, me dit-elle, et crois qu'en ces climats,

La bienfaisance peut avoir quelques appas.

Nous naissons ennemis de toute la Nature,

Mais c'est un sentiment que pour jamais j'abjure.

155   Du plaisir d'obliger mon coeur trop satisfait

Saisit avidement le bonheur d'un bienfait :

Venez et vous verrez combien je suis heureuse

De vous prouver qu'il est une âme généreuse.

Dans des rochers affreux, elle nous conduisit.

160   Prévenant nos besoins, sa pitié nous nourrit.

Tant de soins, tant d'attraits : un rayon d'espérance

Fit succéder l'amour à la reconnaissance.

En tremblant à ses pieds, j'en fait le tendre aveu.

Rassure-toi, dit-elle... Oui, j'approuve ton feu.

165   L'amour dans nos forêts ne sait pas se contraindre.

Et l'art d'aimer ici ne fut point l'art de feindre.

Depuis ce bel instant, je la vois chaque jour,

Et chaque aurore voit augmenter mon amour.

GERMAIN.

Et ma frayeur aussi, mon cher maître. De grâce,

170   Sortons de ces déserts où la mort nous menace

Et courons habiter le séjour de Paris.

Zélamire vous fait rester en ce pays ?

Eh bien, emmenons-la, qu'elle vous suive en France !

Vous pouvez l'emmener sans grande résistance

175   Et vous satisferez l'amour et l'amitié.

BELFORT.

Il a raison, Dolnange.

GERMAIN.

Ah, Monsieur, par pitié,

Rendez-vous à nos voeux !

DOLNANGE.

Zélamire a son père.

Abandonnerait-elle une tête si chère.

Prolonger ses vieux jours fut son unique espoir

180   Et faire son bonheur est son premier devoir.

Emmenons le vieux père, et la mère, et la fille,

Emmenons le grand-père, et toute la famille,

Et fuyons loin d'ici

BELFORT, à Dolnange.

Viens, retournons au camp.

Voyons ton oncle ; il est humain, compatissant.

185   Il plaindra ton amour, l'approuvera peut-être,

Et de l'objet aimé pourra te rendre maître.

GERMAIN.

Et s'il n'approuve pas, tous deux nous reviendrons

Servir de déjeuner à messieurs les Hurons.

À part.

Ah, si l'on m'y attrape...

BELFORT.

Écoute ! Pour te plaire,

190   J'engagerai ton oncle à terminer l'affaire.

J'ai du crédit sur lui...

DOLNANGE.

Zélamire en ces lieux

Va se rendre et croira que j'évite ses yeux.

Que pour la fuir...

BELFORT.

Germain peut bien ici l'attendre

Et l'instruire de tout.

GERMAIN.

Je ne saurai m'y prendre,

195   Je narre mal.

BELFORT.

  Il est courageux, je le vois ;

Aussi vaillant que lui, tu peux rester, Dubois.

Tu le seconderas...

À Dolnange.

Et toi viens ... je te jure

Que nous réussirons...

DOLNANGE.

Germain, je t'en conjure.

Rassure Zélamire et fais-lui concevoir

200   Que je ne me dérobe au bonheur de la voir

Que pour la posséder, que pour la rendre heureuse

Et reconnaître enfin sa bonté généreuse

Au milieu des grandeurs, de la félicité,

Que par mille vertus elle a bien mérité.

SCÈNE III.
Germain, Dubois.

GERMAIN.

205   À quoi me réduit-on !... Trop faible créature !

Le sort a dans ces bois marqué ma sépulture.

DUBOIS.

Mais est-il bien certain que ces peuples méchants

Se font un vrai plaisir de manger les passants ?

On ne poussa jamais si loin la barbarie !

210   En as-tu fait l'essai ?

GERMAIN.

  Butor, serais-je en vie ?  [ 1 Butor : Familièrement, un homme stupide, grossier, maladroit. [L]]

Mais, hélas, je pressens qu'il faudra passer là.

De leurs mains, l'autre jour, le hasard me sauva.

Un Huron aux humains chassait sur la colline,

La goulu m'aperçoit, lorgne ma bonne mine :

215   Teint frais, bouche vermeille, oeil vif, corps gras, beau port,

Peau fine et blanche ; en moi, tout le charme d'abord.

À mon aspect, chez lui l'appétit se réveille.

Il court, saute et bientôt me saisit par l'oreille.

Mon maître entend mes cris, il paraît et, soudain,

220   Il charge le Huron qui, de sa belle main,

Reçoit pour l'autre monde un passeport en forme.

DUBOIS.

Avant de voyager, prudemment on s'informe

Des moeurs des habitants, des risques à courir ;

Et quand on est instruit...

GERMAIN.

Est-ce pour mon plaisir

225   Que je vins en ces lieux ? On a su m'y contraindre

Et je vois que ma mort...

DUBOIS.

Va, tu n'as rien à craindre,

Tu peux te reposer ici sur ma valeur.

Un Huron n'est qu'un homme ! Et quand on a du coeur,

Il faut savoir combattre avant que de se rendre.

230   Contre une horde, seul, je pourrais me défendre.

GERMAIN.

Ciel, près de ce buisson, j'entends quelqu'un marcher !

DUBOIS.

Défends-toi bien, Germain... Moi, je vais me cacher.

Il s'enfuit.

SCÈNE IV.

GERMAIN, seul.

Attends-moi donc... Ah, c'est la soeur de Zélamire.

Dubois... Il est bien loin, sa frayeur me fait rire.

235   Aussi poltron qu'un autre, il vantait sa valeur.

Quelle fanfaronnade ! Il a, ma foi, du coeur !

Oh, le brave guerrier ! Pour une femme, il tremble.

Voyant descendre Nadine de la montagne.

La petite est gentille et je puis, ce me semble,

Pour charmer mon ennui dans ce triste séjour,

240   Puisqu'elle est seule ici, lui faire un peu ma cour.

Mon maître obtiendra l'une et moi l'autre... Je pense

Que, comme lui, je dois avoir la préférence

Sur les amants hurons... Ce peuple de vautours,

Sanguinaire et cruel jusques dans leurs amours.

SCÈNE V.
Germain, Nadine.

NADINE, sans voir Germain.

245   Zélamire viendra quand... je ne vois personne...

Dolnange, hélas, a cru que ma soeur l'abandonne.

Il sera reparti... là... je m'en doutais bien...

Je l'ai dit à ma soeur, qui ne me croit en rien.

Il faut l'aimer bien peu pour l'avoir fait attendre.

250   Au point du jour ici, tous deux viennent se rendre.

Zélamire ne peut y venir aujourd'hui...

Son père, ce matin, l'occupe auprès de lui.

Dolnange, en son chagrin, sans doute a pris sa fuite

Pour la punir... Tant mieux, car elle le mérite.

255   Il a bien fait aussi de savoir se venger :

Quand on a des amants, on les fait enrager.

Oh, si j'en ai jamais sans tant faire la fière,

Au rendez-vous toujours je serai la première.

Germain se montre.

Ah, te voilà Germain ! Ton maître...

GERMAIN.

Va venir.

260   Un de ses bons amis qu'il vient d'entretenir

La conduit jusqu'au camp que l'on voit dans la plaine.

Ils reviendront bientôt...

NADINE.

Je doute qu'il revienne

Quoi qu'il en soit dis-lui que Zélamire attend

Son retour en ces bois très impatiemment.

265   Elle viendra s'y rendre. Adieu.

GERMAIN.

  Quoi donc, si vite ?

Je gage qu'en secret votre coeur qui palpite,

Au rendez-vous déjà va trouver quelque amant ?

NADINE.

Qui, moi ? Je n'en ai point.

GERMAIN.

C'est dommage, vraiment.

NADINE.

J'en avais un rempli d'amour, de complaisance :

270   Je l'ai gardé deux jours.

GERMAIN.

  Voyez quelle constance !

NADINE.

À mon âge, on ne veut que plaire, que charmer,

Et ce tyran jaloux voulait seul m'enflammer.

GERMAIN.

Ou diable a-t-il vécu ? Dans les bois ? Mais j'espère

Que vous ne verrez plus cet amant éphémère.

275   Vos attraits enchanteurs me charment et je veux

Vous donner de ma main un aimable amoureux.

NADINE.

Est-ce un Français ?

GERMAIN.

Fort bien ! Vous les aimez, mignonne ?

NADINE.

Oui, j'en veux avoir un... Je ne connais personne

Qui possède comme eux l'art de se faire aimer.

GERMAIN.

280   Eh bien, c'est un Français que je vais vous nommer.

Il est beau, fait au tour, de l'esprit et des grâces ;

Il vous séduit, mais non par de fades grimaces

Qui des hommes du jour font le seul agrément,

Mais par un beau génie, un caquet amusant.  [ 2 Caquet : Fig. Babil haut et bruyant, et aussi babil de jactance. [L]]

NADINE.

285   Dis donc qui c'est déjà, je voudrais le connaître.

GERMAIN.

Eh bien, c'est moi !

NADINE.

Fi donc, cela ne saurait être !

Tu me l'as peint joli, plein d'esprit et bien fait ;

Et toi tu me parais assez sot et fort laid.

GERMAIN.

Vous en jugez très mal.

NADINE.

C'est ce que dit ton maître.

GERMAIN.

290   Il ne s'y connaît pas.

NADINE.

  Il doit bien s'y connaître.

Quant à moi, je ne sais juger que par mon coeur.

Si tu voyais Dolnange aux genoux de ma soeur...

Les jolis mots qu'il dit : quelle ardeur, quelle flamme !

Dans ses yeux brille un feu qui dévore son âme.

295   L'amour qui fut pour lui le dieu de vérité

Est le garant sacré de sa sincérité.

Aussi, quand je le vois, une rougeur subite

Couvre bientôt mon front et puis mon coeur palpite,

Et croit voir le bonheur suivre un pareil amant,

300   Au lieu qu'il ne sent rien, Germain, en te voyant.

GERMAIN.

Je saurai vous forcer à me rendre les armes,

Quand je me servirai du pouvoir de mes charmes

C'est depuis le moment que je vous vis ici

Que je conçus l'espoir d'être votre mari.

NADINE.

305   Mon mari ! Juste ciel ! Que je serais à plaindre.

GERMAIN.

Pourquoi vous récrier ! Je m'en vais vous dépeindre

Celui qu'avec honneur, vous venez de nommer.

C'est un être charmant, qui sait se faire aimer.

Toujours plus amoureux, plus épris de sa femme,

310   Chaque jour, chaque instant voit augmenter sa flamme.

Rempli d'égards, de soins, il n'a d'autre bonheur

Que celui de l'objet qui maîtrise son coeur.

Indifférents pour tous, tendre, constant, fidèle,

Sa femme est son héros : il ne vit que pour elle.

315   Ses désirs sont les siens, sa gloire, son honneur,

Sa destinée, enfin tout dépend du vainqueur.

NADINE.

Dolnange, qui peignait l'époux d'après nature,

N'en parlait pas ainsi.

GERMAIN.

Par méchanceté pure.

NADINE.

Rien que sur le portait qu'il en fit à ma soeur,

320   Pour ce nom si fâcheux je conçus de l'horreur.

Un mari, disait-il, est un être bizarre :

S'il aime, il est tyran ; s'il hait, il est barbare.

Injuste, soupçonneux, exigeant, tour à tour,

Chez lui la jalousie empoisonne l'amour.

325   Si c'est l'indifférence, elle est bien plus cruelle.

Elle livre au mépris une épouse fidèle,

Qui voit un autre objet usurper le bonheur,

Qu'elle dut obtenir du tyran de son coeur.

GERMAIN, à part.

Bon.

NADINE.

Dolnange dit que dans votre patrie,

330   Souvent par intérêt on s'unit pour la vie

Avec ceux que l'on hait ou qu'on ne connaît pas.

Peut-on dans de tels noeuds trouver quelques appas ?

GERMAIN.

Non, mais c'est que l'argent, vous l'ignorez Nadine,

Est un démon malin qui toujours nous lutine.  [ 3 Lutiner : Tourmenter comme ferait un lutin. [L]]

335   À qui l'on sacrifie honneur, gloire, vertu,

Sa santé, son bonheur et son coeur par-dessus.

NADINE.

Nous gardons entre nous un plus juste équilibre.

Plus sage dans nos bois, l'amour est un dieu libre.

Tant que nous nous aimons, nous sommes enchaînés ;

340   Si nous nous déplaisons, nous sommes condamnés,

En rompant nos liens, à former d'autres chaînes

Qui ne soient pas pour nous une source de peines.

GERMAIN, à part.

Ciel, les Hurons ! Fuyons un supplice nouveau.

Les gloutons de Germain ne feraient qu'un morceau.

SCÈNE VI.
Nadine, Oukéa.

NADINE.

345   Où va-t-il donc ? Il court sans doute après son maître.

Tant mieux... C'est Oukéa qu'ici je vois paraître.

Il recherche ma soeur vainement aujourd'hui,

Elle adore un Français qui vaut bien mieux que lui.

OUKÉA.

Où donc est Zélamire ?

NADINE.

Elle est avec son père.

OUKÉA.

350   Il faut que je lui parle.

NADINE.

  Il n'est pas nécessaire,

Tu lui feras plaisir de ne plus la revoir.

OUKÉA.

Veut-elle me porter au dernier désespoir ?

NADINE.

Et que lui feras-tu ?

OUKÉA.

L'ingrate ! Je l'adore !

Pour prix de mon amour, elle me hait, m'abhorre.

355   Que plutôt Oukéa, par les cieux écrasé,

Soit victime des maux d'un amour méprisé,

Que de souffrir l'affront de son indifférence.

Elle fait mon malheur, je veux dans ma vengeance

Déchirer à ses yeux cet indigne Français,

360   Qui m'a ravi ce coeur qu'il n'obtiendra jamais,

À moins que du Destin le funeste caprice,

N'entrouvre un gouffre affreux qui soudain m'engloutisse.

Tant que le ciel, enfin, me laissera respirer,

Je mettrai mon bonheur à la désespérer.

NADINE.

365   Par pitié, quelquefois ma soeur daignait te plaindre,

Elle te haïra si tu veux la contraindre.

OUKÉA.

Eh ! Que peut m'importer sa haine ou sa pitié ?

Je dois m'attendre à tout quand je suis oublié.

Il faut que je l'obtienne ou bien que je périsse.

370   Après l'avoir livrée au plus affreux supplice,

En immolant l'objet qu'on m'oser préférer.

NADINE.

Est-ce là le moyen de te faire adorer ?

Elle ne t'aime plus et ton coeur s'en offense ?

Tu la punirais plus par ton indifférence

375   Que par ces vains transports que brave son amour.

Nous voudrions avoir vingt amants chaque jour,

Et pour en faire plus aucun soin ne nous coûte.

Si l'un d'eux nous dédaigne, il nous punit sans doute.

Nous voulons les voir tous nous aimer sans espoir,

380   Mais s'il s'en échappe un on voudrait le ravoir.

Crois-moi, quand on veut plaire, il faut avec adresse

Opposer tour à tour la ruse et la finesse.

OUKÉA.

Penses-tu que mon coeur blessé cruellement

Veut suivre le conseil que me donne un enfant ?

NADINE.

385   Je suis jeune... Je sens que j'ai peu de malice,

Mais je crois qu'en amour il est peu de novice ;

Et le plus innocent est maître en l'art d'aimer.

Mes discours cependant ne peuvent te calmer

Je m'enfuis... Laisse là cette mine boudeuse,

390   Rien ne rend aussi laid que l'humeur querelleuse.

Si j'avais un amant qui pût te ressembler,

Avec un air pareil, il me ferait trembler.

Et mon coeur, que déjà ta vaine fureur choque,

Se moquerait de toi comme ma soeur s'en moque.

SCÈNE VII.

OUKÉA.

395   Je jure par l'amour que ce n'est pas en vain

Que sa flamme en fureur se change dans mon sein.

Je ne suis pas cruel, mais il m'enseigne à l'être.

Allons trouver l'ingrate, elle apprendra peut-être

Ce que peut dans sa rage un amant rebuté.

400   Je veux jusqu'à l'excès porter la cruauté,

Je veux, dans les transports dont la fureur me guide,

Sous mes coups redoublés écraser la perfide.

Et déchirant son coeur percé du coup mortel :

Que dis-tu, malheureux, quel spectacle cruel ?

405   L'amour était-il fait pour me rendre barbare ?

Qui, moi, plus inhumain qu'un féroce tartare,

Cédant à la rigueur d'un sentiment nouveau,

Dans un coeur que j'adore enfoncer le couteau ?

Que ma rage plutôt retombe sur moi-même.

410   Quoi, je veux la punir parce qu'un autre l'aime !

Elle me hait... peut-on commander à son coeur ?

Et puis-je maîtriser ma malheureuse ardeur ?

J'adore une infidèle, elle outrage ma flamme ;

Embrassons un projet plus digne de mon âme,

415   Faisons-la repentir d'oser m'abandonner,

Je pourrais l'en punir, je veux lui pardonner,

l'accabler de bienfaits et lui faire connaître

Qu'un coeur tel que le mien la méritait peut-être.

Oukéa généreux, lâchement outragé,

420   Put lui donner la mort et s'est bien mieux vengé.

La vertu dans son coeur anéantit le crime...

Mais envers son amant ma rage est légitime.

C'est lui qui l'a séduite ; et Zélamire ici,

Sous les lois d'Oukéa, serait encor sans lui.

425   Qu'il meure sous mes coups et que l'ingrate apprenne

Jusqu'où vont mes vertus, ma vengeance et ma haine.

Fin du premier acte.

ACTE II

[SCÈNE I].
Germain, Dubois.

DUBOIS.

Tu veux venir ici, mais y sommes-nous bien ?

GERMAIN.

N'es-tu pas avec moi ? Va, n'appréhende rien.

DUBOIS.

Je n'ai pas comme toi cette ardeur magnanime :

430   Si l'on vient, je m'enfuis.

GERMAIN.

  Quel coeur pusillanime !

Moi, je ne fuis jamais ; d'ailleurs, mon maître ici

Pourrait bien nous sauver.

DUBOIS.

Oui, je m'y fie aussi ?

GERMAIN.

Pourquoi non ? Un Sauvage allait perdre la vie.

Dolnange, seul vainqueur d'une troupe ennemie,

435   Combattit comme un tigre et sauva l'Iroquois,

Qui sans mon maître était pourfendu cette fois.

Si l'on nous attaquait, nous trouverions peut-être

Cet homme qu'a sauvé la valeur de mon maître,

Il viendrait nous défendre.

DUBOIS.

Oh non pas, s'il vous plaît !

440   Ici tout comme en France on oublie un bienfait.

Il peut avoir affaire et sa reconnaissance

Nous laissera périr par simple négligence.

Ne pas nous exposer est toujours le meilleur.

GERMAIN.

Quelqu'un vient, cachons-nous.

DUBOIS.

Ô ciel, je meurs de peur !

GERMAIN.

445   C'est Zélamire, bon.

DUBOIS.

  Je la redoute encore.

Et le sexe sauvage est, dit-on, carnivore.

Viens, sauvons-nous toujours.

GERMAIN.

Tu peux bien l'observer.

DUBOIS.

Mes jours me sont trop chers, je veux les conserver.

Ils se retirent dans le fond.

SCÈNE II.
Zélamire, Dubois et Germain, à l'écart.

ZÉLAMIRE.

Dolnange, me voici ! Mon âme impatiente !...

450   Ah, ne te cache plus aux yeux de ton amante.

Parais... Il ne vient pas ! Qu'est-il donc devenu ?

Ciel, quel présage affreux pour mon coeur suspendu !

Si de quelque autre objet la présence nouvelle...

Le puis-je croire ? Non... Dolnange m'est fidèle.

455   Son coeur m'est bien connu, j'en atteste l'amour.

Un si grand changement se fait-il en un jour ?

Convaincu, à jamais, du feu qui le dévore,

À le trouver constant je dois m'attendre encore.

Et tel qui sait aimer... On approche, c'est lui...

Germain passant.

460   Vaine erreur ! Tout doit-il m'abuser aujourd'hui ?

Germain, que fait ton maître ? Et quelle horrible affaire,

Du bonheur de nous voir a donc pu le distraire ?

Qui peut le dérober à mon empressement ?

GERMAIN.

Il m'a dit...

ZÉLAMIRE, l'interrompant.

Je frémis... achève promptement !

GERMAIN.

465   Avant son départ...

ZÉLAMIRE.

  Ciel, il est parti ! Barbare !

À la face des cieux mon amour te déclare

Que de la feinte ardeur dont tu viens m'outrager

Au bout de l'univers je saurai me venger.

Est-ce qu'impunément on peut être parjure ?

470   Va, ce crime odieux que proscrit la nature

Ailleurs comme en ces bois aura son châtiment.

GERMAIN.

Zélamire, de grâce, écoutez un moment !

À vos vivacités, tâchez de faire trêve.

Vous vous emportez trop, permettez que j'achève.

475   Votre amant est parti, mais c'est pour revenir.

À ne vous plus revoir pourrait-il consentir ?

Il en mourrait....

ZÉLAMIRE.

Germain, tu m'abuses peut-être ?

GERMAIN.

Non, c'est la vérité. Vous saurez que mon maître

A trouvé par hasard un Français dans ces lieux

480   Qui l'a conduit au camp près d'un oncle fort vieux,

Pour lui parler de vous, lui peindre sa tendresse,

Obtenir son aveu pour vous aimer sans cesse,

Et vous placer enfin au rang le plus brillant.

ZÉLAMIRE.

Son coeur seul me suffit.

GERMAIN.

Je le crois... Cependant

485   Pour vous calmer, il m'a prescrit de vous attendre.

Et de sa part, ici, je dois vous faire entendre

Que sa démarche est pure et son coeur sans détour,

Qu'il ne s'éloigne enfin que par excès d'amour.

Son âme est à la vôtre à jamais attachée.

490   Ah, dans un petit coin, que n'étiez-vous cachée !

Son ton vous eût séduite : "Oui, Germain, disait-il

De mes jours à tes yeux je trancherais le fil

Si je savais manquer à la reconnaissance

À l'amour, à l'ardeur..." Ai-je son éloquence

495   Pour peindre comme lui ce qu'un coeur peut sentir ?

Mais je puis vous jurer qu'il va bientôt venir.

Et pour hâter ses pas, il faut que je vous quitte.

Je vais vous l'amener.

Bas, à Dubois.

Enfuyons nous bien vite.

Ils sortent.

SCÈNE III.

ZÉLAMIRE, seule.

Je ne suis pas tranquille et jusqu'à son retour,

500   Mon coeur plus inquiet... Pourquoi donc ce détour ?

Ce mystère m'étonne... Est-il nécessaire

De me faire un secret d'une important affaire ?

J'ai cru m'apercevoir que Germain hésitait,

À travers ses discours le mensonge perçait.

505   Dolnange, me trahir ? Ah, serait-il capable,

À mes yeux indignés, de se rendre coupable ?

Non, non, et mes soupçons ne sauraient me tromper.

Mais c'est son retour seul qui peut les dissiper.

SCÈNE IV.
Zélamire, Oukéa, Germain, sur la montagne et courant à Zélamire.

GERMAIN.

Je me meurs ! On me tue ! Il faut que je périsse !

OUKÉA, une massue à la main.

510   Rien ne peut te soustraire à ton juste supplice.

Je vais même à ses yeux te déchirer le flanc

Et laver mon affront dans ton infâme sang.

GERMAIN, à genoux et tremblant.

Respectable affamé, par la faim qui vous presse,

Laissez-moi vivre encor : il faut que je m'engraisse.

515   Quel plaisir aurez-vous de me tordre le cou ?

Voyez, ne suis-je pas aussi sec qu'un coucou ?

Ce ne sont que des os et ma chair coriace

Ne satisferait point votre appétit vorace !

Pour faire de mon corps un excellent ragout,

520   Donnez-moi quinze jours quelques mets à mon goût.

À ma discrétion livrez votre volaille

Et vous me mangerez aussi gras qu'une caille.

OUKÉA.

Vil objet de ma haine, odieux séducteur,

Ta lâcheté pourrait adoucir ma fureur,

525   Si ma rage envers toi n'était pas légitime.

Mais j'ai juré ta mort.

ZÉLAMIRE.

Qu'a-t-il fait ? Et quel crime ?

OUKÉA.

L'amour qu'il a pour toi...

GERMAIN.

Moi, je ne l'aime pas

C'est mon maître qui rend hommage à ses appas,

Pour moi, je la déteste.

OUKÉA.

Et qui donc est ton maître ?

GERMAIN.

530   Seigneur, pour en juger, il faudrait le connaître.

Il est beau, blanc, bien gras, c'est un morceau de roi.

Je vais le chercher.

OUKÉA.

Non, attends.

GERMAIN, à part.

C'est fait de moi.

ZÉLAMIRE.

Que veux-tu ?

OUKÉA.

Puisqu'il t'aime...

GERMAIN.

Eh non, je vous assure

Un autre est son amant. Si c'est une imposture,

535   Assommez-moi.

OUKÉA.

  Qu'il vienne et cesse de me fuir ;

Qu'il vienne m'immoler ou qu'il vienne mourir ;

Qu'il apprenne à me vaincre et me fasse connaître

Si je suis son esclave ou si je suis son maître.

S'il oppose à mes feux des feux aussi brûlants,

540   Si son amour vainqueur peut commander au temps,

Que le hasard, la force ou la valeur décide.

Quiconque sait aimer n'a pas un coeur timide.

S'il t'aime, qu'il paraisse.

ZÉLAMIRE.

Et crois-tu que mon coeur,

D'un lâche et vil amant aurait fait son vainqueur ?

545   Plus délicat encor que le tien n'est farouche,

Je te proteste ici que l'objet qui me touche,

Plus amoureux sans doute, et plus vaillant que toi,

En est plus digne aussi de recevoir ma foi.

OUKÉA.

J'ose l'en défier... mais tu trompes... Je jure

550   Que voilà ton amant.

GERMAIN.

  En ai-je l'encolure ?

Je peux vous attester qu'il était en ces lieux,

Lorsqu'un de ses amis s'est offert à ses yeux.

Pour retourner au camp, il s'est laissé séduire.

Si vous voulez le voir, je vais vous y conduire :

555   Suivez-moi...

OUKÉA.

  Crois-tu donc que s'il t'aimait vraiment,

Il t'abandonnerait ? Vois ton aveuglement !

Par son indifférence, il prouverait qu'il t'aime ?

Compare sa froideur à mon amour extrême

Et sois juste. Bien plus, pour combler ton affront,

560   Il va partir. Jamais tes yeux ne le verront.

Il ne reviendra pas.

ZÉLAMIRE.

Pourrait-il...

GERMAIN, bas.

Zélamire !

Croyez qu'il...

OUKÉA.

Que dis-tu ?

GERMAIN.

Rien du tout.

OUKÉA.

Il faut dire

Ce que tu peux savoir et ne rien déguiser,

Ou bien de mille coups ma main va t'écraser.

GERMAIN.

565   Eh bien, j'obéirai. Que faut-il vous apprendre ?

OUKÉA.

Que son amant la fuit ; plus parjure que tendre,

Il ne saurait garder un coeur comme le sien.

Pour conserver ta vie, il n'est que ce moyen.

La vérité te sauve.

GERMAIN, à part.

Ou plutôt le mensonge

570   Ayons recours à lui...

Haut.

  Seigneur, lorsque j'y songe

Je ne puis me résoudre à vendre impunément

Le secret de mon maître... Il le faut cependant,

Puisque vous l'exigez.  [ 4 Le vers 573 comporte 13 pieds.]

OUKÉA.

Parle.

GERMAIN.

Amante infortunée !

Êtes-vous faites, hélas, pour être abandonnée ?

575   Votre parjure amant... (vous l'aviez bien prévu)

Va retourner en France.

ZÉLAMIRE.

Ô ciel ! Qu'ai-je entendu ?

GERMAIN.

Oui, c'est la vérité, je l'avais déguisée

Mais vous méritez bien d'être désabusée.

OUKÉA.

C'est bon, pars.

GERMAIN.

Tout de suite.

Il s'enfuit.

SCÈNE V.
Zélamire, Oukéa.

OUKÉA.

Eh quoi, ton coeur gémit ?

580   Regrettes-tu l'ingrat qui te trompe et te fuit ?

Que t'importe après tout sa haine ou sa constance,

Puisqu'il croit te punir par son indifférence ?

Je veux venger l'affront qu'il te fait en ce jour.

C'est moi seul qu'il offense et je vais à mon tour,

585   Exhalant contre lui les transports de sa rage,

Effacer par sa mort son crime et mon outrage.

ZÉLAMIRE.

Demeurez.

OUKÉA.

C'est en vain que tu veux m'arrêter.

L'arrêt est prononcé, je cours l'exécuter.

Rien ne pourra sauver un rival que j'abhorre.

ZÉLAMIRE.

590   Attends.

OUKÉA.

  Quelle pitié peut te parler encore ?

ZÉLAMIRE.

On ne saurait haïr ce qu'on a tant aimé.

Si c'est pour me venger que ton bras est armé,

Garde pour d'autres temps ton affreux ministère.

Je n'en ai pas besoin... Dolnange était sincère,

595   Il ne m'a pas trompée.

OUKÉA.

  Apprenez-moi sans détour

Par quel moyen il sut t'inspirer tant d'amour ?

Est-ce par la vertu, par la reconnaissance ?

Est-ce par la valeur ? Est-ce par la constance ?

À ces titres jamais l'emporta-t-on sur moi.

600   Mais non, c'est le caprice et tu trompes sa foi

En lui persuadant que ton âme l'adore.

Quiconque a pu changer saura changer encor.

Cette épreuve devrait éteindre mon ardeur.

Mais dussé-je en mourir, je veux avoir ton coeur.

605   Je l'obtiendrai, cruelle, en dépit de toi-même.

Tu peux le refuser à ma tendresse extrême,

Mais je m'en vengerai sur mes rivaux heureux.

Leur mort suivra ton choix et ma haine pour eux

Va se manifester sur ton amant parjure,

610   Pour punir ton amour et venger mon injure.

ZÉLAMIRE.

Penses-tu que ton bras sera toujours vainqueur ?

Si l'aveugle hasard secondait ta valeur,

Si par ton corps Dolnange allait perdre la vie,

Crains tout de ton amante, elle est ton ennemie.

615   À ses jours précieux, si je survis un jour,

Cruel, ce ne sera que pour servir l'amour,

Pour te voir expier, dans l'horreur des supplices,

Les maux qu'auront causé toutes tes injustices.

Dans l'abîme des mers, j'irais te découvrir ;

620   La mort, même la mort ne peut te garantir.

Et mon ressentiment, qui va toujours s'étendre,

Pour te persécuter renaîtra de ma cendre.

OUKÉA.

Tu m'irrites encore et, loin de me calmer,

Tu m'excites au meurtre ! Il va se consommer.

625   Si ton amant périt, victime de ma rage,

Ingrate tu diras : c'est mon horrible ouvrage.

Oui, puisque tu le veux, je vais l'anéantir,

Avant la fin du jour, tu le verras périr.

Quel plaisir d'immoler un objet haïssable !

ZÉLAMIRE.

630   Goûte-t-on quelque joie en frappant son semblable ?

Et lorsque par sa mort, plus coupable à mes yeux,

Tu m'auras tout ravi, t'en aimerais-je mieux ?

Ah, ne l'espère pas ! Ton injustice extrême

Veut en vain exiger que Zélamire t'aime.

635   Sois jaloux, sois tyran, mais sois juste une fois.

L'humanité t'appelle, écoute au moins sa voix.

Quand de ton fol amour tu ne peux être maître,

Dans mon coeur prévenu veux-tu le faire naître ?

Si tu l'oses tenter, est-ce par la rigueur

640   Que tu crois parvenir au comble du bonheur ?

C'est par d'autres vertus qu'il faut toucher mon âme,

Et peut-être qu'un jour, plus sensible à ta flamme,

Ta générosité me touchant à mon tour,

Je pourrais te payer d'un plus juste retour.

645   Lorsque je puis pour toi cesser d'être inhumaine,

À l'espoir d'être aimé préfères-tu ma haine ?

OUKÉA.

Il faut la mériter et devenir cruel.

Puisque tu me punis sans être criminel,

Je veux en [i]mmolant l'amant qu'on me préfère,

650   Me rendre dans ce jour digne de ta colère.

Je l'avouerai, mon coeur qu'aigrit ta cruauté

Était capable encor de générosité.

Mais ta rigueur m'aigrit, et ton impertinence

Ne peut que m'exciter à suivre ma vengeance.

ZÉLAMIRE.

655   Peut-on porter l'amour à cet horrible excès ?

As-tu donc oublié qu'aux armes d'un Français,

Ingrat, tu dois le jour ? Et que sans eux, sans doute,

Je ne frémirais pas des maux que je redoute.

Que ne t'ont-ils laissé sous le fer meurtrier !

OUKÉA.

660   Penses-tu qu'un bienfait peut si tôt s'oublier ?

Né parmi les Hurons, dans un climat sauvage,

De la férocité je fis l'apprentissage.

Mais mon coeur que bientôt la nature éclaira,

À l'humanité seule enfin se dévoua.

665   D'un naturel trop dur, dès ma tendre jeunesse,

Je sus avec succès tempérer la rudesse

Et corriger les moeurs de cet affreux climat.

Je puis être cruel, mais jamais être ingrat.

Quoi ? Parce qu'un Français m'aura sauvé la vie,

670   Dois-je de ses pareils souffrir l'ignominie ?

Et ne puis-je venger le plus noir attentat ?

ZÉLAMIRE.

Cruel, en est-ce moins faire un assassinat ?

Je crois dans les transports de ta fureur extrême

Que tu massacrerais ton bienfaiteur lui-même.

OUKÉA.

675   Tu m'accuses à tort, et ton humanité

Est plus barbare encore que ma férocité.

Tu dédaignes les feux d'un amant qui t'adore ;

Aux plus affreux excès, tu le portes encore,

Quand tu pourrais d'un mot qui ferait son bonheur

680   Et sauver les Français, et calmer sa fureur.

ZÉLAMIRE.

Veux-tu que, trahissant mon âme et sa franchise,

Avec impunité ma bouche ici te dise

Ce que pour toi mon coeur ne ressentit jamais ?

L'art de feindre n'est pas connu dans nos forêts.

OUKÉA.

685   Ah, j'attendais ce mot, et ta seule réponse

Est le signal des maux que ma vengeance annonce.

Frémis, mais non pour toi, je sais te mépriser ;

Mais pour l'affreux rival que tu crois m'opposer.

Le cruel, c'est sur lui qu'éclatera l'orage...

690   Quelques amis tous prêts à venger mon outrage

M'attendent dans la plaine et je veux avec eux

Répandre la terreur dans son asile affreux.

L'arrêt est prononcé, j'assouvirai ma rage.

Je porterai la mort, la foudre, le carnage,

695   Dans le camp du Français. Puisse-t-il aujourd'hui

Dans sa tombe, en mourant, m'entraîner avec lui.

SCÈNE VI.

ZÉLAMIRE, seule.

Arrête et viens plutôt égorger son amante.

Il fuit... et de mon sang sa rage mécontente

Veut répandre celui qui m'est plus précieux...

700   Dieux ! Qui va le sauver ? Il périt à mes yeux,

Sans que ma flamme puisse aujourd'hui le défendre.

Au milieu des Français, ma voix peut faire entendre

Mes regrets déchirants, mes cris et ma douleur,

Et mon amant en moi va trouver un vengeur.

SCÈNE VII.
Zélamire, Nadine.

NADINE.

705   Ah, ma soeur, ne perds pas la force qui te reste.

Courons nous opposer à leur rage funeste.

Le danger le plus grand menace ses beaux jours :

Zélamire, au plus tôt, volons à son secours !

Et Dolnange est perdu si tu n'as du courage.

710   J'ai vu près de ces lieux un groupe de Sauvages ;

Oukéa, furieux, assemble ses amis

Pour aller immoler l'amant que tu chéris.

On ne peut apaiser leur injuste furie.

Viens, courons le défendre et lui sauver la vie.

ZÉLAMIRE.

715   Oui, nous le défendrons : ses dangers sont les miens.

Pour percer jusqu'à lui, je vois mille moyens.

Des Français généreux réclamons la puissance,

Jamais le sort jaloux n'a trahi leur vaillance.

De l'univers entier, quand vous seriez vainqueur,

720   Barbares, craignez tout. Cédez à ma valeur.

Avant de l'arracher des bras de son amante,

Cruels, sachez qu'il faut qu'elle soit expirante.

SCÈNE VIII.
Zélamire, Nadine, Dolnange.

DOLNANGE.

Tu vivras pour m'aimer.

ZÉLAMIRE et NADINE.

Dolnange !

DOLNANGE.

Ah, jour heureux !

Le Ciel, enfin, le Ciel veut te rendre à mes voeux.

725   Mon absence cruelle a fait couler tes larmes !

Mais d'où vient cette crainte et ces sombres alarmes ?

Je t'aime, je t'adore, et tu gémis toujours ?

ZÉLAMIRE.

Les Sauvages armés en veulent à tes jours.

Ils vont fondre sur toi, je crains la barbarie

730   D'un amant dédaigné qui veut avoir ta vie.

DOLNANGE.

Ah, du moins dans ces lieux, si nous pouvions trouver

Celui que de la mort mon bras a su sauver,

Il viendrait nous aider lui-même à la combattre.

DUBOIS.

Quel combat, juste ciel, nous ne sommes que quatre !

GERMAIN.

735   Ne comptez pas sur moi.

ZÉLAMIRE.

  Ils viennent, juste Dieu !

Dolnange, il faut nous dire un éternel adieu.

SCÈNE DERNIÈRE.
Zélamire, Nadine, Dolnange, Germain, Dubois, Oukéa, Troupe de Sauvages.

OUKÉA, aux Sauvages.

Amis, secondez tous le transport qui m'anime,

Et que nul parmi vous n'épargne la victime.

ZÉLAMIRE, courant à eux.

Pour arriver au coeur que tu prétends percer,

740   Cruel, c'est par le mien que tu dois commencer.

OUKÉA.

J'avais besoin encore ici de ta présence,

Pour exciter ma rage et hâter ma vengeance.

Montrant Dolnange.

Amis, voilà l'objet que poursuit ma fureur.

Frappons...

Il le reconnaît.

Ciel... Arrêtez, il est mon bienfaiteur !

GERMAIN.

745   Que nous l'échappons belle !

OUKÉA.

  Ah, tout mon sang se glace !

Quel était mon malheur ? J'allais, dans ma disgrâce,

Immoler le mortel à qui je dois le jour !

ZÉLAMIRE.

Puisqu'il fut bienfaisant, tu dois l'être à ton tour.

OUKÉA.

C'est l'amour méprisé qui rend mon coeur barbare,

750   Mais la reconnaissance, à jamais, s'en empare.

Je sens qu'elle est en moi plus forte que l'amour.

Tu m'as sauvé la vie et, dans cet heureux jour,

Par un bienfait pareil envers toi je m'acquitte.

ZÉLAMIRE.

Un trait si généreux rend mon âme interdite.

755   Lui seul eût dans ce jour désarmé ma rigueur,

Si je pouvais encor disposer de mon coeur.

OUKÉA.

Je sens bien qu'en secret j'applaudis à ta flamme,

Et malgré tout l'amour qui brûle encore mon âme,

Je consens à la voir vivre ici sous ta loi,

760   Tant la reconnaissance a d'empire sur moi.

C'est m'acquitter assez.

GERMAIN.

Ah, quelle bienfaisance !

Ce monsieur le Huron mérite d'être en France.

DOLNANGE.

Tu me devais la vie. Ah, je te dois bien plus !

Comment puis-je payer de si rares vertus ?

765   Exige tout, ordonne et mon âme charmée... [5]

OUKÉA.

Aime l'ingrate autant que je l'aurais aimée,

Sois-lui toujours fidèle et rend ses jours heureux.

C'est tout ce que j'attends de tes soins généreux.

DOLNANGE.

Ah, ne l'exige pas, c'est elle qui l'ordonne.

770   Et n'appréhende pas que mon coeur abandonne

Celle pour qui je veux exister désormais.

J'en jure par l'amour, qu'il m'accable à jamais,

Si je manque au serment que ma bouche prononce.

Et pour te le prouver, permets que je t'annonce

775   Que mon oncle consent à me voir ton époux.

Ton père est convenu de partir avec nous,

Mon oncle l'a gagné : mes prières, mes larmes

Ont enfin dissipé nos cruelle alarmes.

Et nous allons en France, au milieu du bonheur,

780   Vivre heureux sous les lois d'un hymen enchanteur.

ZÉLAMIRE.

Avec mon père et toi puis-je être malheureuse ?

N'abandonnons jamais cette âme généreuse :

Je lui dois tout, qu'il soit témoin de mon bonheur,

Qu'il voie à chaque instant augmenter notre ardeur,

785   Dolnange, et si l'amour veut savoir comment on aime,

C'est de nous qu'il faudra qu'il l'apprenne lui-même.

BELFORT.

Ah, que je porte envie au destin qui t'attend !

GERMAIN.

Mais il ne tient qu'à vous d'en avoir tout autant.

Montrant Nadine.

N'emmènerons-nous pas cette aimable Huronne ?

790   Si l'on en peut juger sur sa mine friponne,

Je pense qu'un époux ne lui déplairait pas.

DOLNANGE.

Belfort il a raison, elle a beaucoup d'appas.

Riche et maître de toi, tu en saurais mieux faire.

Je réponds de ses moeurs et de son caractère.

795   Elle ferait, je crois, le bonheur d'un époux.

Menons les toutes deux à nos Français jaloux,

Ils seront enchantés de voir tant d'innocence.

GERMAIN.

Oui, cette marchandise est assez rare en France.

BELFORT, à Nadine.

Votre coeur est-il libre et pourrais-je espérer

800   Qu'à tout autre en ces lieux il m'ose préférer ?

NADINE.

En te voyant, bientôt je sentis que mon âme

Consentirait sans peine à céder à ta flamme.

Mais je ne prétends pas que tu sois mon mari :

Ce sont des monstres !

GERMAIN, à part.

Bon !

NADINE, montrant Dolnange.

Il me l'a dit ainsi.

BELFORT.

805   Tous ceux qui sont méchants méritent qu'on les blâme.

GERMAIN.

C'est bien souvent aussi la faute de leur femme.

DOLNANGE.

Je ne citais que ceux qui sont mal assortis,

Jamais les vrais amants ne sont mauvais maris.

BELFORT, à Nadine.

Je vous en convaincrai.

OUKÉA.

Tous deux, je vous admire !

810   Je cède au doux transports dont le charme m'attire,

Je ne voudrais jamais me séparer de vous.

Vivez tous quatre unis comme amant, comme époux.

L'amour qui n'a pour vous que les plus douces flammes

Est un tigre chez nous, un tyran de nos âmes.

815   Je vois qu'en France, il est bien plus doux qu'en ces lieux

Ah, que je porte envie à ces peuples heureux !

Leur prudente valeur, que l'humanité guide,

Sert de sage soutien à l'innocent timide.

Et s'il me reste encore à former quelques voeux,

820   C'est d'imiter un jour un Français vertueux.

 


Notes

[1] Butor : Familièrement, un homme stupide, grossier, maladroit. [L]

[2] Caquet : Fig. Babil haut et bruyant, et aussi babil de jactance. [L]

[3] Lutiner : Tourmenter comme ferait un lutin. [L]

[4] Le vers 573 comporte 13 pieds.

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