OTHELLO

LE MORE DE VENISE

1867.

P. LUDOW VIG

CHAMBERY. IMPRIMERIE BONNE, CONTE-GRAND. ET Cie.


Texte tabli par Paul FIEVRE, juillet 2017.

Publi par Paul FIEVRE, aot 2017.

© Thtre classique - Version du texte du 30/11/2022 23:11:10.


M. ANDR BARBAN.

Gaudes caminibus ; carmina personnus

Donare, et pretiun dicere muneri

Lucrece, Livre IV, Ode 8.


PRFACE.

Sous le titre de WALHALLA (1), j'ai commenc, il y a quelque temps, une srie de portraits en vers, choisis parmi les hros, historiques ou imaginaires, dont les noms rsument les efforts les plus gnreux tents pour l'affranchissement des peuples, les sentiments privs les plus imprieux de l'me et les effets les plus tranges de la fatalit sur la vie humaine. C'est ainsi que dans ma galerie, - dans mon Walhalla - se trouveront runis les rvolutionnaires fameux, les novateurs et les fatalistes que le gnie littraire et l'histoire ont immortaliss, comme: Wilhem-Tell, Egmont, Mazaniolo, Rienzi, Savonarole, Michel Servet, Arteweld, Foscaro, Othello, Romo, Hamlet, Monfred, etc.

C'est une oeuvre de longue haleine que j'ai entreprise ; mais si obstinment caresse dans les rares loisirs que m'ont laisss, depuis tantt vingt ans, les soins absorbants du journalisme, que j'ose esprer de la conduire bonne fin, si l'accueil du publix continue m'tre favorable.

Dans une premire livraison, j'ai rsum l'histoire de Wilhem-Tell dont Grasser et Voltaire avaient, aprs certain cur de Berne, vainement contest l'existence. Aujourd'hui, j'essaie de peindre la vigoureuse figure, peut-tre imaginaire, mais que je crois historique, d'Othello.

Voici, aussi succinctement que possible, l'analyse du beau drame dont Shakespeare a puis l'ide dans les oeuvres d'un pote italien du XVIe sicle, Giraldi-Cintio :

Othello, guerrier maure, gnral au service de Venise, l'poque o Catarina Cornaro vendit le royaume de Chypre la noble Rpublique, pousa secrtement Desdmona, fille du snateur Brabantio. Celui-ci, indign de la msalliance, s'adressa au Snat qui, aprs les explications fournies par Desdmona elle-mme, acquitta le ravisseur, lui donna le commandement d'une expdition contre les Turcs et le titre de gouverneur de Chypre. Parmi les officiers d'Othello se trouvait un certain lieutenant, Yago, nature basse et mauvaise qui, mcontent des prfrences dont tait l'objet un brillant porte-enseigne, Michel Cassio, rsolut de se venger. Sans cesse empress auprs du gnral, il arriva, par les plus odieuses insinuations contre l'honneur le Desdmona, exasprer son matre, lui faire croire mme de coupables relations entre sa femme et le porte-enseigne. Dans un moment de fureur jalouse, le ngre trangla l'pouse innocente, pendant que Yago faisait frapper par un sede obscur Rodrigo, Cassio, dont le tmoignage pouvait l'accabler en dsillusionnant Othello.

J'ai tent, dans le monologue qui suit, de rappeler toutes les scnes de cette mouvante tragdie, en restant, autant que possible, dans le sentiment dramatique du grand pote anglais. Puisse l'empressement des lecteurs me prouver bientt que j'ai russi.

Chambry, mars 1867.

P. Ludow VIG.

(1) Walhalla, Valhalla ou Vaxhalla. On donnait ce nom, dans la mythologie Scandinave, au paradis d'Odin. C'tait une sorte de palais cleste o toutes les splendeurs imaginables taient runies. L'entre n'en tait permise qu'aux hros morts en combattant, le matre des dieux, sorte de Jupiter hyperboren, prsidant la fois aux batailles et la science universelle, entretenait ses lus dans des luttes continuelles, afin de les tenir toujours prts dfendre l'entre du Ciel aux Gants qui menaceraient de l'escalader.

chaque aurore nouvelle, les cinq cent quarante portes du Walhalla s'ouvraient devant les guerriers, qui, se dispersant dans l'immensit de l'Empire revtus d'armures d'or et d'argent, se livraient une mle qui inondait de sang les plaines de ce singulier Olympe. Puis l'heure des repas arrivant, chacun remontait sur son coursier et la foule, invulnrable, rentrais dans le palais o Odin leur faisait distribuer, par trois desses nommes Valkiries, la chair d'un sanglier merveilleux arrose de bire et surtout d'hydromel, mlange de miel, d'eau, de vin blanc et d'alcool, dont les peuples du Nord sont encore trs friands de nos jours.

En 1813, le roi de Bavire, Louis, fit btir, prs de Donaustauf sur le Salvatorberg, une espce de Panthon (Salle des lus), appel aussi Valhalla, et destin recevoir les effigies de tous les grands hommes de l'Allemagne.


PERSONNAGES

UN RCITANT.

Publi dans Walhalla : pomes dramatiques par P. LUDOW VIG, II OTHELLO (le MORE DE VENISE), DITON RSERVE


OTHELLO

MONOLOGUE.

LE RCITANT.

Brabantio disait : - Des pays barbaresques

Ne nous viennent jamais que des tres grotesques ;

Des hommes contrefaits, nains difformes, gants ;

Des monstres tour tour trop petits ou trop grands.

     

5   La nature martre, cri nos brlantes plaines,

bauche des produits engendrs par centaines.

La maldiction du ciel suit pas pas

Les descendants de Cham : - Dieu ne pardonne pas.

     

Vers la rdemption nous n'avons nulle voie.

10   Le crime originel m'atteint, je suis sa proie,

Othello, monstre noir, qui Desdmona,

Un soir d'humeur fantasque, en riant, se donna.

     

Oh ! Le cruel caprice !

     

Aveugle en mon ivresse,

Je crus que Dieu, qui donne au tigre une tigresse,

15   Dieu, qui permit l'amour au meurtrier Can,

M'accordait Desdmona moi, ngre africain !

     

O donc est le bourreau pour que ma tte tombe !

O donc le fossoyeur pour qu'il creuse ma tombe !

O donc est Dieu ! Qu'il juge, et que, m'abandonnant,

20   Ce qui fut Othello rentre dans son nant.

Que je voudrais mourir ! - moi, mes camarades !

Des vaisseaux ottomans grondent les canonnades.

Aux armes ! Suivez-moi ! Venez ! Vaincre ou mourir !

Mourir ? Comme un soldat, tout d'un coup, sans souffrir ?

25   Qu'un boulet de hasard dans sa courbe me tue ?

Non, non. Que le remords s'enfle et se perptue.

Il faut qu'incessamment renaissent dans mon sein

Desdmone trangle accusant l'assassin

Et Cassio sanglant montrant sa plaie horrible.

     

30   Desdmona, pome au dnouement terrible !

     

Dieu, m'ayant cr noir, aurait d sous ma chair

Mettre une me de bronze, ou de cuivre, ou de fer

Et ne pas allier, dans un mlange infme,

L'enveloppe d'un monstre et le coeur d'une femme.

35   Est-ce que les soldats sont faits pour que les fleurs

Aient d'enivrants parfums sous les pas des vainqueurs ?

Est-ce que les lions sont ns pour les colombes ?

Non. Il faut aux soldats comme aux lions, des tombes ;

Il faut des os briss, du sang, il faut la mort :

40   Notre droit est gal, c'est le droit du plus fort.

     

En guerre, donc ! En guerre ! Au dsert, dans la plaine,

Cours sus l'ennemi ; sans regret et sans haine,

Tue. Et, le soir venu, de fatigu rompu,

Dors, les pieds dans le sang, comme un lion repu.

     

45   La guerre ?... Il me souvient : c'tait pendant l'automne ;

Le vieux Brabantio, prs de lui, Desdmone ;

Tous deux penchs vers moi, vers moi, le noir maudit,

De mon pass fameux coutaient le rcit.

     

N d'un roi du dsert, matre d'une couronne,

50   Auguste par te sang, tout-puissant par le trne,

Je racontais ; comment l'inflexible destin

Dans ma pourpre en lambeaux m'endormit orphelin,

Un jour, qu'aprs le choc de trois grandes batailles,

De mon pre vaincu sonnaient les funrailles ;

55   Comment le dur vainqueur me traita dans les fers ;

Comment, enfant encor, je revis mes dserts,

Libre, et libre par moi ; comment je devins homme ;

Comment grandit ce bras que partout on renomme ;

Comment dans cent combats je fus vainqueur toujours ;

60   Comment.....
  Mais pour qui donc refais-jE ces discours ?

Desdmona n'est plus dont le coeur plein d'alarmes

Suivait en palpitant les hasards de mes armes,

     

Desdmona n'est plus ! Et moi, suis-je ou bien non ?

Je souffre, donc je suis, homme, monstre ou dmon.

65   Je suis, je le sens bien au feu qui me dvore ;

Creuse, remords ardent, creuse le sein du More.

     

Morte vingt ans ! - Un ngre en fureur l'trangla,

Puis, d'un coup du poignard que voici, l'acheva.

     

Un ngre ! Pourquoi non ? Ce ngre avait, en somme,

70   Sous la peau de Satan les apptits d'un homme ;

Ce ngre tait jaloux !

     

O donc s'est-il cach

Le serpent dont le dard moi s'est attach ?

O ramp-t il ? Que j'aille, en sa course honteuse,

Poser mon pied de fer sur sa tte hideuse.

     

75   Place au lion vengeur ! Mort au serpent Yago !

     

Cassio, Desdmone et vous, Biabantio,

Vous, le vieillard blanchi dans les conseils du Doge,

Vous, inscrit le dernier sur mon martyrologe,  [ 1 Martyrologe : Fig. Il se dit quelquefois d'une longue liste de cas de mort que l'on rapporte, ou de souffrances inflig?es (avec une minuscule). [L]]

Place au lion vengeur ! - Il vous faut tous trois,

80   Mes chers morts, le cercueil d'Yago pour contrepoids.

Moi, j'irais te tuer, reptile ? Oh ! non : la terre

Clt tous les souvenirs alors qu'on vous enterre.

Vis serpent, et longtemps, et toujours. Vis, maudit !

Que sur ton front impur ton arrt soit crit.

85   Vis, pour qu' chaque instant, l'ange de la vengeance

D'un supplice ternel te lise la sentence ;

Souffre et ne meurs jamais !

     

Le vieux Brabantio

Lisait dans l'avenir, maudissant Othello,

Alors que dans la nuit me glissant, prompt et sombre,

90   Je lui volais sa fille et m'enfuyais dans l'ombre.

Le vieillard pressentait qu'en sa maison, un jour,

Le malheur entrerait, conduit par mon amour.

     

Oh ! Qui me la rendrait, la vierge de Venise,

Et ses chastes aveux que surprenait la brise

95   Le soir, sur le balcon de son joyeux palais,

Quand prs d'elle pench, moi qui si fort l'aimais,

Tous deux au fond du ciel interrogeant l'toile,

Du secret de son coeur je soulevais le voile.

Elle est morte. Le ciel la ravit pour toujours.

100   Oh ! Qui me la rendrait la fleur de mes amours !

     

Lorsque Brabantio voulut me la reprendre, -

- Parce que je suis noir - Je crois toujours l'entendre,

Debout dans le Snat, quand, se tournant vers moi,

Elle dit firement : - More,je suis toi !

105   Et le Doge, inclinant sa tte solennelle ;

Et tous les snateurs disant ; c'est la plus belle !

     

Et moi, j'aurais donn Mahomet Satan,

Pour son amour ! J'aurais crach sur l'Alcoran,  [ 2 Alcoran : Le livre qui contient la loi de Mahomet. [L]]

Reni Dieu, la gloire... Or, moi je l'ai tue,

110   En l'insultant ainsi qu'une prostitue.

Je l'ai tue, oui, l, froidement, sans trembler ;

Comme un fils du dsert qui sait l'art d'trangler.

Dans mes nerveuses mains, j'ai pris sa gorge, ple

Et j'ai serr... Ha ! Ha ! - Je ris ? Non pas : je rle.

     

115   L'hydre, avait envahi les replis de mon coeur ;

Son souffle m'animait d'une homicide ardeur ;

Le dmon Jalousie avait, dans chaque veine,

Distill le poison de son aveugle haine.

Yago ? ce nom m'touffe - Yago me dirigeait ;

120   Je me suis approch ; Desdmona dormait.

Elle dormait, divine et souriant aux anges,

Et si belle ! - Assailli par des doutes tranges

J'hsite, je vais fuir, lorsque la voix d'Yago

De l'enfer jusqu' moi murmure : Cassio !

125   Cassio ! Le plus beau des enfants de Venise,

Blanc et rose, charmant de figure et de mise ;

Noble comme le doge et brave, sduisant...

Mes deux poings ce nom s'lancent en avant ;

Yago criait plus fort : Cassio ! Le dlire

130   S'empare de mes sens et Desdmone expire.

     

Sa douce voix priait, demandant grce. Moi,

Meurtrier par mtier, implacable en ma loi,

Je press mon genou plus fort sur sa poitrine.

Sur ma proie accroupi, hurlant, je l'assassine.

135   Puis, quand las de frapper, mon bras s'est relev

Sanglant, j'ai seulement cru que j'avais rv.

Je n'ai point vu le corps dj froid sur la couche

Et me suis retir, morne, insens, farouche.

     

Au bourreau, maintenant ! - Que tarde-t-il ? Il faut

140   Un sicle en ce pays pour dresser l'chafaud.

Viens a, mon compagnon ; il est temps que j'achve

Par le glaive, une vie insigne par le glaive.

Le gouverneur de Chypre, Othello le Puissant,

A, comme toi, tran son manteau dans le sang.

145   Tous deux couverts de pourpre, on pourra, sur la place,

Nous prendre l'un pour l'autre ou pour frres ; de grce!

Ne dmens pas l'erreur : Que le More, au tombeau,

Entre comme il vcut le rival du bourreau.

     

 



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Notes

[1] Martyrologe : Fig. Il se dit quelquefois d'une longue liste de cas de mort que l'on rapporte, ou de souffrances infliges (avec une minuscule). [L]

[2] Alcoran : Le livre qui contient la loi de Mahomet. [L]

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