DIALOGUE ENTRE UN AUTEUR ET UN RECEVEUR DE LA CAPITATION

Si ad naturam vixeris, numquam pauper eris

Si ad opinionem vives, numquam, dives.

Epic. in Senec, Epist 16.

M. DCC. LXVII.

par Madame D/L/R

AMSTERDAM


texte tabli par Paul FIEVRE

publi par Ernest FIEVRE dcembre 20

© Thtre classique - Version du texte du 31/07/2023 20:01:13.


AVERTISSEMENT.

UNE Dame, qui un Auteur avait fait part des mauvaises chicanes qu'on lui faisait pour le forcer payer la Capitation, et des mauvaises raisons qu'il donnait pour chercher s'en exempter, trouva le sujet assez plaisant. Elle a mis leur conversation par crit ; et elle espre que ni l'Auteur, ni le Receveur de la Capitation ne lui en voudront point de mal ; qu'ils en badineront eux-mmes les premiers ; et qu'ils ne regarderont cette bagatelle que comme un amusement et un jeu de l'imagination.


PTRE MONSIEUR LE PRVT DES MARCHANDS.(*)

( *) Cette Eptre n'a jamais t imprime que dans des Journaux Anglais et Hollandais ; nous avons cr qu'on ne serait pas fch de la retrouver ici, o d'ailleurs elle est plus correcte.

VOYEZ, MONSIEUR, ce que c'est que le monde !

Que je le hais ! Qu'en malice il abonde !

Ce qui, le plus, excite mon courroux,

De mon bonheur c'est qu'il est si jaloux,

(Jaloux hlas ! J'en frmis quand j'y pense)

Qu'il veut encor rogner sur ma pitance,

moi chtif qui n'ai pour revenus,

Tout bien compt, que cent moins quatre cus.

Pour un rimeur la somme n'est pas mince

Je le sais et je vivrais comme un prince

Si l'on voulait ne rien prendre dessus,

Et me laisser mes cent moins quatre cus.

Ces cus l je les divise en douze

C'est huit par mois dont, si je ne me blouze,

Aprs avoir acquitt mon loyer,

Mon blanchisseur, l'auberge et le barbier,

Sans faire un fol de dpense frivole,

Il ne saurait me rester une obole ;

O si l'on crot qu'il en puisse rester,

Je ne suis pas un homme contester,

Que l'on me trouve une honnte personne

Qui me dfraye, et pour lors j'abandonne

qui voudra mes cent moins quatre cus.

Du revenant je consens qu'il profite

Mais quel mortel, ft-ce un autre Stylite,

Mangeant pour vivre et vivant de fruits crus,

Vivrait moins de cent moins quatre cus ?

Et cependant certain Monsieur.. Cassette

Homme zl, surtout pour la Recette,

Veut qu'aujourd'hui, plus sobre qu'un reclus

Je vive moins de cent moins quatre cus.

Ce beau Monsieur, dont le ciel me dlivre,

Veut que je paye onze fois une livre,

C'est onze francs, ou Barrme est un sot.

Or avec quoi ? Car enfin de mon lot,

Tout calcul fait, il est clair qu'il ne reste

moi rimeur pas la valeur d'un zeste ; ^

Et pour quiconque entend le numro

Un zeste vaut -peu-prs un zro.

Pourquoi me faire une taxe si forte ?

Mais aprs tout dans le fond que m'importe ?

La taxe n'est que pour qui peut payer

Et par bonheur n'ayant sol ni denier,

Point de maison, de contrat, ni de rente,

Point d'autre effet qu'une table pliante,

Une escabelle avec un vieil habit,

Quelques bouquins dont le bord se moisit,

Je ne crains point qu'un Suisse large chine

Vienne en jurant m'effrayer de sa mine,

Boire mon vin, dpenser mon argent,

Ni dmeubler mon riche appartement.

Grce Phoebus, je suis log sans faste,

Dans un recoin qui n'est ni beau ni vaste ;

Force papiers, pour moi seul prcieux,

Dont les Sergents ne sont point envieux.

Voila de quoi notre tenture est faite.

Avec cela, sans ce Monsieur Cassette :

J'aurais vcu plus content qu'un Crsus

En dpensant mes cent moins quatre cus.

Peut-tre aussi qu' cause de l'tage

Ce Receveur, a cru qu'il tait sage

De me taxer suivant mon escalier ?

Mais le troisime est chez moi le dernier.

Comment, MONSIEUR, sera-ce donc ma faute

Si la maison n'est pas un peu plus haute ?

En cas pareil, si pour ne rien payer,

Il ne fallait que loger au grenier

J'y logerais... Mais ce Monsieur Cassette

Dans un grenier taxerait un pote.

Dlivrez-moi, MONSIEUR, par charit

Du Receveur qui m'a si mal trait.

Onze francs ! Moi ! J'en suis tout immobile,

Autant vaudrait qu'on eu mis onze mille.

Pour abrger, sans faon rayez-moi

De son registre ; ou si je dois au Roi

Quelque tribut, MONSIEUR, taxez ma veine

tant de vers qu'il vous plaira : sans peine

Je rimerai pour chanter ses vertus.


[ACTEURS]

L'AUTEUR.

LE RECEVEUR.


DIALOGUE ENTRE UN AU...

L'AUTEUR.

Je viens chez vous, Monsieur le Receveur, pour vous prier de m'claircir un petit mystre. En rentrant ce soir l'Htel du.... o je suis log, mon htesse m'a remis ce billet auquel je ne comprends rien ; c'est, dit-elle, un ordre pour me faire payer la Capitation. Je vois bien mon nom , mais je ne puis deviner ce qu'on a mis la suite. Regardez, Monsieur et faites-moi l'amiti de me dire si c'est moi qu'on a voulu dsigner.

LE RECEVEUR.

Oui, Monsieur, c'est vous ; ce mot Bgs lignifie Bourgeois de Paris. Ne vous appellez-vous pas M. D.L.C. ?

L'AUTEUR.

Oui, Monsieur, mais je n'ai pas l'honneur d'tre Bourgeois de Paris, du moins que je sache. M'aurait-on reu Bourgeois sans m'en avertir, et la Ville de Paris m'aurait-elle fait prsent du droit de Bourgeoise sans ma participation ? Je suis donc comme le Sganarelle de Molire, qui se trouva tout--coup Mdecin sans le savoir. Cela serait bien extraordinaire, ma foi, que la Ville m'et envoy le droit de Bourgeoisie, comme toutes les Villes d'Angleterre l'ont envoy Monsieur Pitt, ou comme la Ville de Calais l'a envoy Monsieur de Belloi. Si j'avais fait le Sige de Paris, et que ma Tragdie et eu autant de succs que le Sige de Calais, je ne serais plus surpris de ce nouveau titre dont la Ville veut bien me dcorer. Peut-tre que les Messieurs de Ville, en attendant qu'on ait fait le Siege de Paris ; veulent exciter tous les Auteurs, tant bons que mauvais, y travailler en les rcompensant d'avance.

LE RECEVEUR.

Je ne comprends rien, Monsieur, ce que vous me dites ; et je ne sais pas quel propos vous venez me rompre ici la tte de sige de Calais, et de sige de Paris, tandis que nous sommes en paix depuis plus de quatre ans.

L'AUTEUR.

Allons, allons, Monsieur le Receveur, ce n'est rien, point de colre, c'est un petit doute dont je voulais tre clairci ; mais ds que vous me dites que vous n'y comprenez rien, je vous dirai bien franchement que, ni moi non plus, je n'y comprends rien.

LE RECEVEUR.

Cependant rien n'est plus clair ; n'tes-vous pat sujet du Roi ?

L'AUTEUR.

Oui-d, et je m'en ferai gloire toute ma vie.

LE RECEVEUR.

N'tes-vous pas orphelin ?

L'AUTEUR.

Oh ! Pour cela non, car j'ai encore mon pre qui, j'espre se porte bien.

LE RECEVEUR.

Avez-vous Madame votre mre ?

L'AUTEUR.

Hlas ! Non, Monsieur, depuis quelques annes elle est morte, dont je suis bien fch.

LE RECEVEUR.

Eh ! Bien, vous tes orphelin, et vous devez payer la Capitation.

L'AUTEUR.

Comment, Monsieur, c'est--dire que si j'avais ma mre, je serais exempt de la Capitation ! Quel malheur pour moi que ma mre soit morte, car si elle vivait, je suis sr qu'elle m'enverrait de l'argent, au lieu que mon pre jouit de tout et ne me donne rien ou presque rien, et par-dessus cela je ne payerais point de Capitation. Ah ! Ma pauvre mre, pourquoi tes-vous morte si tt !

LE RECEVEUR.

Toutes vos lamentations ne serviront de rien.

L'AUTEUR.

Mais, Monsieur, depuis plus de six ans que je suis Paris, et que je loge en Htel garni, on ne m'a jamais demand la Capitation.

LE RECEVEUR.

Tant mieux, Monsieur, nous vous ferons payer toutes ces annes-l. Clercs, crivez que Monsieur n'a rien pay depuis six ans.

L'AUTEUR.

Badinez-vous ?

LE RECEVEUR.

Par ma foi, nous vous forcerons bien les payer ; non, Monsieur, je ne badine pas et je vous parle trs srieusement.

L'AUTEUR.

Morbleu, ceci passe raillerie... Mais, Monsieur, je croyais que les htesses payaient en gnral une certaine somme pour tous leurs logeurs, parce que, comme vous savez, on ne loge gure ; un an de suite en chambre garnie surtout les tudiants, et particulirement moi, qui suis tudiant en littrature.

LE RECEVEUR.

Eh ! Pourquoi, Monsieur, ne payeriez-vous pas en chambre garnie ? Quel privilge avez-vous de plus que ceux qui sont dans leurs meubles ? N'tes-vous pas sujet du Roi et orphelin ?

L'AUTEUR.

Il est vrai : mais enfin on suppose que les htesses font payer dj leurs chambres aseez cher ; et si elles donnent la capitation une lgre somme en gnral, elles savent bien s'en ddommager en particulier par le prix auquel elles mettent leurs appartements.

LE RECEVEUR.

Mauvaises raisons que tout cela, Monsieur, vous tes sujet du Roi et orphelin.

L'AUTEUR.

Du moins, Monsieur, il me sera permis de vous demander pourquoi on m'a mis six francs ? Sait-on qui je suis, ce que je suis, comment je vis, comment je suis log, comment je gagne ma vie ? Car aprs tout, il faut que l'imposition soit conforme ou l'tat qui nous fait vivre, ou aux revenus dont nous jouissons. Mais si je n'ai ni l'un ni l'autre ?... Je suis avocat, il est vrai, et d'abord je n'tais venu Paris que pour faire mon droit. Mais...

LE RECEVEUR.

Vous tes avocat, Monsieur, tant mieux, tant mieux. Clercs, crivez que Monsieur est avocat, et mettez-le quinze francs.

L'AUTEUR.

Sauvons-nous vite et dcampons d'ici, car plus je resterai plus j'aggraverai ma cause... Pardi, vous tes un homme bien terrible, Monsieur le Receveur, je ne puis faire un pas que vous ne me jetiez par terre, et toutes les armes que je vous prsente pour ma dfense, vous les faites retomber sur moi... Eh bien ! Monsieur, je vous payerai vos six francs de capitation, et qu'il n'en soit plus parl. Mais je vous demande une grce que, j'espre, vous m'accorderez.

LE RECEVEUR.

De quoi s'agit-il ? Voyons d'abord si cela est possible.

L'AUTEUR.

Oh ! Trs possible. Vous connaissez bien, Monsieur le Cur de notre paroisse.

LE RECEVEUR.

Oui, h ! Que fait Monsieur le Cur votre capitation ?

L'AUTEUR.

Beaucoup, Monsieur, beaucoup, et je vous prie bien instamment de ne lui point dire que vous m'avez mis la capitation, parce qu'il pourrait trs bien aussi me mettre au pain bnit, et m'obliger le rendre mon tour.

LE RECEVEUR.

Ha ! Ha ! Ha ! Ne cragnez rien de semblable, Monsieur c'est moi, qui vous en assure.

L'AUTEUR.

Pourquoi ne le craindrais-je pas, Monsieur ? Il a plus de droit mettre au pain bnit que vous n'en avez me mettre la capitation. Ne fuis-je pas sujet de l'glise, Monsieur le Receveur ?

LE RECEVEUR.

Oui.

L'AUTEUR.

Ne suis-je pas orphelin ?

LE RECEVEUR.

Oui, ce que vous avez dit.

L'AUTEUR.

Donc je dois rendre le pain bnit, et le rendre avant que d'en venir la capitation, puisque le devoir de chrtien doit passer le premier.

LE RECEVEUR.

Tout cela ne suffit pas, Monsieur, et il faut que vous ayiez encore d'autres qualits.

L'AUTEUR.

Mauvaises raisons que tout cela, Monsieur le Receveur, ne suis-je pas sujet de l'glise et orphelin ?

LE RECEVEUR.

Tout cela ne suffit pas, vous dis-je, et il faut que vous soyiez bourgeois domicili, sans quoi Monsieur le Cur ne peut pas vous y forcer.

L'AUTEUR.

Il est heureux pour moi, Monsieur le Receveur, que le pain benit ne se donne pas tous les ans comme la capitation ; car sans cela, ma foi, Monsieur le Cur ne manquerait pas de m'y soumettre. Il faut, dites-vous, que je sois bourgeois domicili ; h ! Ne me donnez-vous pas cette qualit dans ce maudit imprim que vous m'avez envoy, et en faudra-t-il davantage Monsieur le Cur ? Tenez, lisez.... M. D.L.C. ... Bourgeois... En son Domicile Parlant sa personne... Oh ! Pour celui-l, il en a bien menti, car je ne l'ai point vu du tout, et plt Dieu que je l'eusse vu, je lui aurais fait voir ma chambre, et il eut srement remport son beau papier.

LE RECEVEUR.

C'est le style ordinaire.

L'AUTEUR.

Quoi ! C'est le style ordinaire ... de mentir ; de m'appeler Bourgeois de Paris, tandis que je ne serais pas mme reu Bourgeois de Chtres, de mettre en son domicile ; tandis que je n'ai ni feu, ni lieu, et que je vis, comme dit Boileau, ainsi qu'il plat Dieu ; et d'ajouter impunment parlant sa personne, tandis que j'ai vu cet homme l, comme je vois le Grand Turc !

LE RECEVEUR.

Oui, Monsieur, oui, c'est le style ordinaire et vous ne le rformerez pas. Vous me la baillez belle, ma foi. Allons, allons finissons, bon Entendeur demi mot, et l'on voit assez ce que ces paroles veulent dire. Finissons s'il vous plait, je me dois au public et vous venez me troubler. Puisque vous tes avocat, vous payerez quinze francs, au lieu de six. Marquez Monsieur quinze francs.

L'AUTEUR.

Un petit moment de grce, Messieurs, et permettez-moi du moins de m'expliquer auparavant. Je suis avocat, il est vrai, et mme depuis plus de deux ans ; et vous le savez aussi bien que moi Monsieur le Receveur, car mon hotesse n'a pas manqu de vous instruire de tout cela. Mais je ne vis point de cet tat l ; c'est un titre que mon pre a voulu que je prisse, et je ne suis avocat que par obissance. Bien plus, Monsieur, c'est que si vous pouviez me rendre le service de me trouver quelqu'un qui voulut acheter mes lettres, je les lui donnerais pour... vingt cinq cus, quoiqu'elles reviennent mon pre prs de vingt cinq louis d'or. Parbleu, Monsieur le Receveur, rendez-moi ce petit service et je vous paye tout de suite vos six francs de capitation.

LE RECEVEUR.

Vous avez tort Monsieur, l'tat d'avocat est fort honorable.

L'AUTEUR.

Eh ! Qui vous dit le contraire, Monsieur le Receveur, je ne m'aperois que trop bien qu'il est fort honorable, puisque vous me mettez tout de suite quinze francs. vous dire vrai, je souhaiterais bien pouvoir en remplir les fonctions, et je ne demanderais pas mieux. Mais quand une fois on a tt des Belles-Lettres, c'est le diable, on ne veut plus goter autre chose ; c'est une belle matresse qu'on ne veut plus quitter. Il est vrai qu'il en cuit quelquefois, mais elle est belle, elle est belle, c'est qu'elle est belle.

LE RECEVEUR.

Cependant, Monsieur, permettez-moi de vous le dire, encore faut-il un tat dans la vie et qu'est-ce qui voudra, vous voir dans le monde si vous n'avez pas un tat.

L'AUTEUR.

Parbleu, Monsieur le Receveur, tous les ignorants me dirent la mme chose, et je suis bien surpris que vous, que j'estime infiniment, me teniez un pareil langage. Savez-vous bien ce que c'est que prendre un tat, Monsieur le Receveur, et y avez-vous jamais bien rflchi ? Soit dit entre nous, Monsieur le Receveur, prendre un tat dans le monde, est-ce prendre autre chose qu'un titre pour voler le public ? Prendre un nom, un art, un mtier, une boutique, n'est-ce pas se mettre mme de voler impunment, de piller, grapiller, duper l'un, duper l'autre, subtiliser en assurance, et attraper le tiers et le quart ?

LE RECEVEUR.

En vrit, Monsieur, je suis las de tant de raisons. Que votre matresse soit belle, qu'elle ne soit pas belle ; que vous ayez une profession, que vous teniez une boutique, eh ! Que m'importe moi tout cela ? Six francs pour un Monsieur comme vous, ne sont pas trop, voil de quoi il s'agit ; c'est l le Tu autem. La ravaudeuse du coin, paye bien trente six sols.

L'AUTEUR.

Voulez-vous, Monsieur le Receveur, que je vous parle avec franchise et avec navet, vous vous moquerez de moi.... C'est que la ravaudeuse du coin est plus en tat de payer trente six sols que moi d'en payer vingt quatre.

LE RECEVEUR.

Oui... ce qui me parat, vous autres Messieurs, vous tes des hommes bien extraordinaires.

L'AUTEUR.

Oui, Monsieur, oui, les petits auteurs, les auteurs moins que mdiocres, car j'appelle ainsi tous les auteurs qui comme moi, ne font que commencer, les auteurs apprentifs et qui n'ont pour ainsi dire encore qu'un pied dans la carrire des lettres, oui, Monsieur, oui, ces auteurs l sont vraiment extraordinaires. Je suis log au dixime, je paye six francs de ma chambre, je n'ai qu'un lit de sangles, une table, et une chaise sans rideaux, sans tapisserie ; je ne gagne rien ou presque rien, et je vais manger chez Aubri.

LE RECEVEUR.

Eh bien ! Un homme qui met six francs chaque repas, peut bien donner six francs de capitation. Je sais aussi bien que vous comme on est chez Aubri, et j'y vais assez souvent. Ne loge-t-il pas dans la rue des Deux-cus ?   [ 1 La Rue des Deux-cus tait situe approximativement entre le Rue du Louvre et les Halles. Elle a t absorbe par le rue Berger.]

L'AUTEUR.

Non, Monsieur, il loge dans la rue... Des deux pices de trois sols, c'est--dire que cet Aubri l est l'Aubri de six sols, et non de six francs ou des Deux-cus. C'est le petit Aubri, l'Aubri de la Tte noire, et non de la Tte d'or. C'est un Aubri qui s'est mis sur le pied de ne recevoir chez lui que des tudiants et des abbs, au lieu que le grand Aubri, votre Aubri de six francs, reoit des valets de chambre, des intendants de maison, des marchands, des matres d'htel, et autres gens du monde de cette espce, riches, pleins d'ducation, d'esprit, de politesse, surtout fort savants en politique, qui connaissent fond tout ce qui se passe la Cour, et qui vont vous rvler, ds que le vin est entr, tout ce qui se dit et se fait de plus secret dans les maisons des Grands. Mais nous, chez le petit Aubri, chez l'Aubri de six sols, pauvres petits avortons de la socit, nous ne parlons que d'histoires, de chirurgie, de mdecine, de droit, de chronologie, gographie, thologie, surtout de comdies nouvelles, de contes et de romans. Enfin plusieurs parmi nous s'entretiennent comme des gens qui cherchent travailler pour les libraires, et qui ont bien de la peine accrocher dix, douze, quinze louis dans une anne de ces Messieurs les aigrefins de la librairie, de ces futs confrres de Saint Jean Porte-Latine, et qui nous font rellement plus souffrir que Saint Jean n'endurait de tourments dans sa marmite. Moi, par exemple, combien croyez-vous que j'ai gagn avec eux depuis le mois de Juillet ?

LE RECEVEUR.

Que sais-je, mille francs.

L'AUTEUR.

Mille francs, mille francs, bon Dieu ! Je ne les gagnerais pas dans mille ans ; non Monsieur, non un louis d'or pour un Almanach Chantant : encore me suis-je endett cette occasion auprs de mon cordonnier ; mais cela ne fait rien... Croyez vous que votre ravaudeuse du coin, n'ait gagn qu'un louis d'or depuis ce temps-l ? Tenez, Monsieur, il est bon que vous sachiez qu'un pauvre diable d'auteur qui court la carrire du bel-esprit sans esprit, comme moi, aprs s'tre escrim pendant quatre, cinq six, sept, huit mois, pour faire un maudit roman, un mchant roman, n'en retire quelquefois que trois, quatre, cinq, ou six louis d'or tout tout au plus : encore faut-il tre bien fin, bien s'intriguer, bien faire sa cour, bien courir les diffrentes boutiques, et le plus souvent avec tout cela on est oblig de leur abandonner le diable de roman pour rien, fort heureux que nous sommes, quand ils veulent bien s'en charger ce prix; et si le roman vient prendre et qu'ils soient obligs d'en faire une seconde dition, ils n'appelleraient pas l'auteur, pas pour tous les diables. Mais vous n'ignorez pas que les libraires se damnent tous les jours pour les oeuvres d'autrui.... Mon Dieu que ne suis-je Monsieur de Voltaire ! On se plaint de ce que Monsieur de Voltaire a maltrait les libraires ; mais il faut que les grands auteurs vengent, les petits. Mon Dieu que ne suis-je Monsieur de Voltaire, seulement pour avoir le plaisir de voir les libraires courir aprs moi, comme ils me font aujourd'hui courir aprs eux !

LE RECEVEUR.

Par tout ce que vous me dites l, Monsieur, je vois que vous tes un homme talents, et par consquent six francs ne sont pas assez, et je vais....

L'AUTEUR.

Hla ! Oui, un homme talents , mais talents subalternes ! J'ai bien honte de le dire, c'est bien malgr moi, et je suis aits fch morbleu, de ce que cela n'est que trop vrai. Ah ! Monsieur Helvtius o tes vous, vous qui voulez que tous les esprits soient de la mme trempe, de la mme pte, et que ce ne soit que le degr de chaleur dans le four qui les rende diffrents ! Que ne dites-vous vrai, morbleu, que ne dites vous vrai ; que le travail, l'application et les circonstances ne suffisent-ils, on me verrait bientt des tout premiers ? Vous saurez, Monsieur , que la Littrature est un tat qui ne souffre point de mdiocrit. Il faut primer, briller , percer , et effacer les autres, ou bien on est compt pour rien ; prjug qui n'est pas lgitime ! Enfin c'est comme vous diriez une belle et grande Ville qui ne serait habite que par des Seigneurs de la plus haute vole, et par de la populace. Il n'y a point, dit-on, de Bourgeoise en littrature ; voil qui est bien injuste ! Et vous, Monsieur, vous voulez toute force me faire Bourgeois de Paris, qui est une Ville qui fourmille de Littrateurs. Oh ! Si j'avais les talents d'un Crbillon, d'un Piron, d'un Fontenelle, ou de quelque autre de l'Acadmie, je ne me ferais pas tirer l'oreille. Tous ces Meilleurs touchent de belles et bonnes pensions du Roi, et payent volontiers quinze francs de capitation pour retirer quinze mille livres de rente. Mais je ne suis pas de ce nombre l Monsieur, je n'en serai jamais, et je suis assez franc pour vous dire que je n'ai ni assez de gnie, ni assez d'esprit pour cela.

LE RECEVEUR.

C'est--dire, Monsieur, que vous tes de la populace littraire.

L'AUTEUR.

Oui... Si vous voulez... Pour le prsent.... Mais comptez-vous me faire un reproche ? La populace littraire ne vous y trompez pas, Monsieur le Receveur, est fort au-dessus de la noblesse ignorante, et je crois que vous n'en doutez pas.   [ 2 Monsieur Piron n'est point de l'Acadmie et n'a aucune pension ; ce que les Anglais ne trouvent pas fort honorable pour les Franais. Note de l'diteur.]

LE RECEVEUR.

Enfin, Monsieur, quoi ceci nous mne t-il ? Venons au fait, s'il vous plait, car jusqu'ici vous ne m'avez donn que des brides veaux. Au fait, Avocat.

L'AUTEUR.

Au fait, au fait.... Le fait est, Monsieur, que si vous exigez absolument que je vous paye vos six francs de capitation, je ne puis vous donner que des moitis d'odes, des cantatilles, des fragments de tragdies, des chansons, ou mon violon, si vous aimez mieux, qui vaut bien six francs, mais dont je serai bien fch de me dfaire.   [ 3 Cantatille : petite cantate.]

LE RECEVEUR.

Parbleu, oui, Monsieur, vous vous imaginez que je me payerai de son et de chansons !

L'AUTEUR.

Parbleu, Monsieur le Receveur, les libraires me payent bien pour leur en donner ! Ne pouvez-vous donc pas en recevoir aussi en paiement ? Je n'ai pourtant que cela vous offrir.

LE RECEVEUR.

Je vois bien qu'on a raison raison de dire que le feu des vers ne fait pas bouillir la marmite... Tenez, Monsieur, faites une chose, faites vous dcharger de la capitation. Pour moi je ne demande pas mieux, car je vois bien qu'il n'y a rien faire avec vous. Voyez Monsieur Bignon le Prvt des Marchands.

L'AUTEUR.

Vous me dites l un nom qui est bien connu et bien rvr de tous ceux qui aiment les Lettres. Est-ce Monsieur Bignon de la Bibliothque du Roi de ces Bignons qui, depuis plus de cent ans, se sont toujours distingus dans les Lettres, qui sont connus de tout le monde pour honorer les Lettres, pour en faire la gloire et l'ornement, et pour protger tous ceux qui les cultivent ?

LE RECEVEUR.

Monsieur le Prvt des Marchands s'appelle Bignon, oui Monsieur.

L'AUTEUR.

Vous me faites grand plaisir de me dire cela. Adieu, Monsieur, mille pardons et mille remerciements. Je tcherai de lui faire parler par quelques-uns de mes amis.

LE RECEVEUR.

Je ne crains qu'une chose, c'est que vous ne soyiez pas temps, parce que vous n'avez plus que trois jours de dlai. Mais aussi pourquoi avez-vous attendu d'avoir le Commandement pour vous remuer, et que n'agissiez-vous ds le moment qu'on vous a signifi l'Avertissement ? Vous aviez six mois pour vous retourner.

L'AUTEUR.

De quoi me parlez-vous l, Monsieur ? Je vous demande bien pardon, mais je vous proteste que j'ai le malheur de ne rien entendre ce que vous me faites l'honneur de me dire, et si cependant j'ai les oreilles perces.

LE RECEVEUR.

Mais, Monsieur, je ne parle pas Turc, ce que je crois.

L'AUTEUR.

Non, Monsieur, non, je ne dis pas cela. Mais qu'est-ce qu'un Avertissement ?

LE RECEVEUR.

C'est un imprim semblable celui que vous tenez-l, avec la diffrence que c'est un Avertissement, et qu'on vous l'a remis au mois de Juin dernier.

L'AUTEUR.

Et y avait-il aussi dessus Bourgeois de Paris.... En sort domicile... parlant sa personn?

LE RECEVEUR.

Je vous ai dj dit, Monsieur, que c'tait la mme chose ; mais qu'au lieu de Commandement, il y avait Avertissement. Vous aimez terriblement me faire rpter.

L'AUTEUR.

Et on me la remis moi, en mon domicile, parlant ma personne, moi qui tais Lyon pendant ce temps-l !

LE RECEVEUR.

Vous tiez Lyon, Monsieur ? Tant pis pour vous, il fallait tre Paris ; vous avez tort.

L'AUTEUR.

Oh! Sans doute j'ai tort, mais je n'tais pas sorcier pour deviner que vous dussiez m'envoyer un Avertissement. Il est certain que cela est trs impoli de ma part d'autant plus, que je suis parti prcisment la fin de Mai, et que lorsque je suis parti j'ai quitt l'htel o je logeais comme un soldat quitte les casernes de sa garnison dans l'esprance de n'y plus revenir.

LE RECEVEUR.

En ce cas l, Monsieur, votre htesse a d vous crire Lyon.

L'AUTEUR.

Comment donc, Monsieur, est-ce que Lyon est un htel garni ? Mon htesse ne savait point mon adresse, et quand je lui ai dit adieu, je ne comptais jamais la revoir, ni revenir chez elle. Ce n'est que par hasard que j'y suis rentr, parce qu'un de mes amis s'y trouvait log. Mais, Monsieur, mon htesse ne m'a jamais parl de rien, et voici la premire fois de ma vie que j'entends prononcer le mot d'Avertissement.

LE RECEVEUR.

Ma foi, Monsieur, la fin vous m'impatientez, et vos six francs ne valent pas le temps que vous me faites perdre. Quel homme vous tes, Monsieur, je crois que quand vous dormez le diable vous berce. De deux choses l'une Monsieur, ou faites-vous dcharger , ou payez-nous vos six francs, ou nous les ferons bien payer votre htesse, puisqu'elle vous a dclar.

L'AUTEUR.

mon Htesse ! Oh, vous ne feriez pas mal, car la coquine m'a augment de vingt sols par mois pour tre revenu loger chez elle, et pour avoir repris ma chambre. Il ne faut pas laisser tomber a, Monsieur le Receveur ; il faut faire usage de ce moyen l, et le prfrer tous les autres... Cependant il me vient une pense, et je songe une chose qui coupera court tout cela, et qui fera disparatre toute difficult. Ne pourrait-il pas se faire que mon pre payt pour moi la Capitation en Province ; et puisqu'il jouit du tout, ne doit-il pas payer le tout ? Qu'en pensez-vous, Monsieur le Receveur ? Vous savez ce qu'on dit dans les coles de Droit : Quem sequuntur ccmmoda, sequantur et incommoda. Il est vrai que cela n'arrive gures, et le texte serait bien plus juste s'il disait : Quen sequuntur incommoda, sequentur incommodiora. Voyez le clbre et infortun Rousseau ! Il quitte la Suisse pour l'Angleterre, Insidio in Scyllam cupiens vitare Charybdim, ainsi que le dit Ovide. Mais revenons mon pre ; laissez-moi je vous prie le temps de lui crire.

LE RECEVEUR.

Trs volontiers, Monsieur, apportez-nous un certificat du Receveur et des Magistrats de la Ville o demeure Monsieur votre pre, lgalis par Monsieur l'Intendant de la Province, qui soit pour nous une pice justificative des deniers que Monsieur votre pre a verss en votre nom dans la caisse de la Capitation de la Province, et alors vous serez dument et solidairement dcharg.

L'AUTEUR.

C'est quoi je ne manquerai pas, je vous jure, et c'est ce que je suis sr d'obtenir. Bonsoir, Monsieur le Receveur, vous tes un galant homme. Ma foi je n'ai gure trouv d'homme plus aimable que vous. Je vous rends mille grces, Monsieur le Receveur. Il ne manquait plus, pour achever de peindre un auteur, que de le mettre aux prises avec les Receveurs de la Capitation. Grand merci Monsieur le Receveur, rentrez donc je vous prie.

 



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Notes

[1] La Rue des Deux-cus tait situe approximativement entre le Rue du Louvre et les Halles. Elle a t absorbe par le rue Berger.

[2] Monsieur Piron n'est point de l'Acadmie et n'a aucune pension ; ce que les Anglais ne trouvent pas fort honorable pour les Franais. Note de l'diteur.

[3] Cantatille : petite cantate.

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