LES ABDERITES

COMEDIE EN VERS

en un acte, avec un prologue.

M DCC XXXVII.

Franois-Augustin Paradis de MONCRIF

La Haye, Chez ANTOINE VAN DOLE.

Reprsent le 26 et le 27 juillet 1732 chez la Duchesse de Bourbon, puis le 4 novembre de la mme anne au Chteau de Fontainebleau.


publi par Paul FIEVRE avril 2010, revu septembre 2017

© Thtre classique - Version du texte du 30/11/2022 23:02:27.


ACTEURS

NICANDRE, premier Snateur d'Abdere.

ANAXIMNE, collgue de Nicandre.

PHORBAS, collgue de Nicandre.

MIRTO, femme de Nicandre.

CARITE, fille de Nicandre et de Mirto, promise Lisis.

LISIS, jeune citoyen d'Abdere, amant de Carite.

ARISTME, abdrite, amoureux de Carite.

TERGALION, envoy de Sardis.

DROMON, Valet de Lisis.

UN ESCLAVE de Nicandre.

La Scne est Abdere dans un vestibule de la maison de Nicandre, o le Snat s'assemble.


PROLOGUE

Thalie, Vnus.

THALIE.

Je verrais sans motion

Mes talents dcris et ma gloire fltrie!

Comment on traite de folie

La plus sage occupation,

5   L'art de jouer la comdie !

Ah ! Vous voil. Vnus.

VNUS.

Eh qu'avez-vous, Thalie?

THALIE.

Du dpit.

VNUS.

Du dpit ! Vraiment,

Vous en parlez modestement ;

Vous me paraissez en furie.

THALIE.

10   Vous ignorez apparemment,

L'affront sanglant qu'on va me faire.

Je parus autrefois dans la ville d'Abdere ;

Ses habitants, d'abord, gens de got et charmants,

Enchants de mes agrments,

15   Firent de dclamer leur principale affaire.

Aujourd'hui sur la Scne, hlas ! Le croiriez-vous ,

Contre moi l'injustice clate sans limites :

Mes antiques sujets, ces heureux Abdrites,

Parce qu'ils m'adoraient, font mis au rang des fous !

VNUS.

20   Ce jugement doit-il vous causer des alarmes?

Un loge pour vous est une trahison ?

Prouver qu'on vous chrit jusqu' la draison,

C'est vous accrditer, c'est illustrer vos charmes.

THALIE.

Mon rgne fleurissait, j'avais l'espoir flatteur,

25   De voir chaque mortel amoureux de Thalie,

Tour--tour avec zle acteur ou spectateur :

Peut-on mieux partager sa vie ?

Mais quels tristes revers : j'ai de nouveaux sujets

Qui me trahissent sans scrupule,

30   Eux-mmes l'envi tournent en ridicule

Tous les dons que je leur ai faits.

VNUS.

H bien ! De ces ingrats, il faut punir l'outrage.

THALIE.

Dois-je de mes talents leur ter le partage ?

VNUS.

Non, vengez-vous plutt par de nouveaux bienfaits;

35   Dans ce jour mme, il faut que votre art les inspire

Plus heureusement que jamais,

Ils tendront vos droits en croyant les dtruire,

Et vous les punirez par leurs propres succs.

Vous pouvez acqurir la gloire la plus belle:

40   Une Divinit plus puissante que nous,

Qui sert aux Grces de modle,

Consent voir ces jeux prpars malgr vous.

Vous rprouverez ; sa prsence,

Et ses applaudissements,

45   Furent toujours des plus parfaits talents,

La source et la rcompense ;

Au plaisir de l'admirer,

Sans effort toujours fidle,

On se voit effacer par elle,

50   On ne saurait en murmurer :

Le sort a pris soin de l'orner

D'un charme dans l'esprit et dans le caractre,

Qui nous force lui pardonner,

D'avoir mieux que nous l'art de plaire.

THALIE.

55   Ah ! Que vous m'inspirez l'ardeur de russir :

La pice est prpare, allons, qu'elle commence,

Mais contre les acteurs il faut me secourir :

Les applaudir, sera leur peine et ma vengeance;

Vous ne sauriez trop les punir.

SCNE PREMIRE.
Lisis, Dromon.

LISIS.

60   Mais Dromon, es-tu fou ?

DROMON.

  J'en ai tout l'air, d'accord ;

Mon discours; j'en conviens, a l'entire apparence,

De la plus haute extravagance:

Je vous fais cependant un fidle rapport.

LISIS.

Rponds, mais nettement ; la lettre

65   Qu' Nicandre il fallait remettre ?...

DROMON.

Votre billet Nicandre est rendu.

LISIS.

H bien, qu'a-t-il rpondu ?

DROMON.

Le voici mot pour mot, je l'ai bien retenu :

Seigneur, concevez-vous l'horreur qui me possde?

70   Un monstre, ah quel poux pour ma fille Andromde !

LISIS.

Va dormir, va.

DROMON.

Je veille et parle de bon sens.

LISIS.

L'ivresse quelquefois met dans l'esprit des gens

Une bizarre rverie.

DROMON.

Ah ! Que si je l'osais je serais en furie.

75   Comment ! Seigneur, j'aurai raison

Pour la premire fois peut-tre de ma vie,

Et n'en jouirai pas ?

LISIS.

De bonne foi, Dromon ,

Dis-moi quelle vapeur t'a troubl la mmoire?

DROMON.

coutez moi patiemment,

80   Et malgr-vous, vous m'allez croire :

Comment aurais-je oubli,

Que ds le grand matin, chagrin, estropi,

Je fuis votre suite arriv dans Abdre,  [ 1 Abdre : ancienne ville de Thrace, l'embouchure du Nestus, en face de l'le de Thasos. (...) Les Abdritains passaient pour stupides ; cependant ils aimaient la musique et la posie et l'on compte parmi eux des philosophes clbres : Dmocrite, Protagoras, Anaxarque. (Dict. Univ. d'Hist. et Go, Bouillet)]

O tout dormait tranquillement, o je pestais contre vous de colre,

85   De n'en pouvoir faire autant.

LISIS.

Fort bien.

DROMON.

Je conte exactement,

Impatient, comme votre ordinaire,

Ne m'avez-vous donc pas envoy brusquement,.

Chez votre futur beau-pre,

90   Chez Nicandre ? Avouez...

LISIS.

  Qui te dit le contraire ?

DROMON.

coutez-moi toujours: chez Nicandre arriv,

N'ai-je pas trouv

Mirto son pouse si chre,

Qui m'a reu d'un air plein de bont :

95   L'agrable caractre!

Elle aurait la docilit

De parler un an sans se taire;

LISIS.

Aprs ?

DROMON.

Voici le vrai noeud de l'affaire :

Lorsqu' Nicandre enfin je me suis prsent,

100   Je ne mens pas d'un mot, il tait ajust.

Il m'a parl d'une manire

Vritablement singulire,

Pour soutenir la gravit

Du premier magistrat d'Abdere.

LISIS.

105   Ah ! Te voil dans ta chimre.

DROMON.

Tenant un sceptre en main, marmottant de grands mots,

Il tait transport d'une plaisante ivresse:

Tantt il me traitait de vainqueur, de hros,

Et le moment d'aprs, il m'appelait Princesse.

LISIS.

110   Pauvre Dromon ! Cerveau pour jamais vent.

DROMON.

Seigneur, j'ai pour garant, outre ma probit,

Mirto sa femme, et sa fille Carite :

Ah les voil ! Quelle flicit !

Vous l'allez voir ; la vrit

115   Est ma vertu favorite.

SCNE II.
Lisis, Dromon, Mirto, Carite.

CARITE, apercevant Lisis au fond du thtre.

Maman, c'est Lisis ! Je le vois.

LISIS, Carte.

Je vous retrouve enfin,

Mirto.

De grce apprenez-moi...

MIRTO.

J'ai bien vous conter fans doute ;

Vous arrivez apparemment ?

LISIS.

Mirto.

120   Oui.

Carite.

Mon coeur !

MIRTO.

  Mais enfin, dites-moi donc comment

Vous vous trouvez de votre route ;

Vos affaires, votre sant,

En tes-vous content, tout a-t-il bien t ?

LISIS.

Mirto, je vais d'abord...

MIRTO.

Il faut ne me rien taire.

CARITE.

125   Lisis.

LISIS.

  coutez un rcit,

Que ce maraud vient de me faire.

CARITE.

Vous parlez toujours ma mre,

Vous ne m'avez encor rien dit.

LISIS.

Je soupire, je crains, c'est vous parler, Carite.

MIRTO.

130   Un bizarre malheur depuis peu nous agite.

LISIS.

Quel est ce chagrin si pressant ?

MIRTO.

Depuis que vous tes absent,

Mon pauvre poux ! Quelle manie!

Un charme de la Thessalie,

135   Car cela ne se peut sans un enchantement,

L'a fait passer en un moment,

De la raison la folie.

DROMON, part.

Dromon est un ivrogne.

LISIS, fait signe Dormon de se retirer.

Ah quel vnement !

Nicandre tait la raison mme :

140   Tourner la folie, et dans si peu d'instants!

CARITE.

Jugez s'il est dans son bon sens :

Il ne veut plus que je vous aime.

LISIS.

Quel excs ! Que m'apprenez-vous !

MIRTO.

Il s'est engou d'Aristeme.  [ 2 Engouer : se dit figurmment, pour dire, se proccuper, s'entter en faveur de quelque personne, ou de quelque ouvrage qui ont peu de mrite. (Dict. Furetire)]

145   De ma fille peut-tre, il en fera l'poux.

CARITE.

Je ne voudrai jamais.

LISIS.

Que devient sa parole ?

Entre nous tout est concert.

MIRTO.

Depuis l'enchantement dont il est tourment,

Le reste lui parat frivole.

LISIS.

150   Quoi ! de la Rpublique un premier Magistrat,

Nicandre, nous rgir homme si ncessaire !

Son malheur s'il est su fera bien de l'clat.

MIRTO.

Bon, hors nous, sa manie ici n'tonne gure,

Presque tous les cerveaux d'Abdere,

155   Sont en aussi mauvais tat.

LISIS.

Voici bien un autre mystre!

MIRTO.

Ah c'est une contagion!

Oui, j'en reviens toujours ma rflexion ;

L'art de la Thessalie entre dans cette affaire.

160   Tenez, voici l'occasion

De cette maldiction,

Dont Abdere jamais n'avait connu d'exemple.

Des trangers dans le cirque un matin,

Dressrent nos yeux une espce de Temple :

165   L'espace n'tait pas fort ample ;

Mais leur art les servit si bien,

Qu'ayant fascin notre vue,

Nous vmes un palais d'une immense tendue,

Puis des monts, des rochers, et puis dvastes mers :

170   Un Dragon en sortit qui jetait dans les airs,

(J'en ai l'me encor toute mue,)

Des torrents de feux et d'clairs.

Enfin ces trangers conservant leurs visages,

Mais ayant certain vtement,

175   Ncessaire sans doute, cet enchantement,

Devinrent tout  coup d'tonnants personnages :

C'tait des Dieux et des hros ;

Ils l'taient en effet ; car avec certains mots,

Dont ils frapprent nos oreilles,

180   La crainte ou le respect, la joie ou la douleur,

leur gr se glissait au fond de notre coeur.

De ces dangereuses merveilles,

Mon esprit sagement se sentit alarm ;

Je ramenai Carite, et je fus m'enfermer

185   Pour ne point voir choses pareilles.

CARITE.

J'en partis regret, on y parlait d'aimer :

Un de ces enchanteurs, son nom, c'tait Perse ;

Je m'en souviendrai plus d'un jour ;

Il aimait Andromde, et lui parlait d'amour ;

190   Vous me veniez d'abord en la pense.

Tout ce qu'il exprimait ma paraissait si doux ;

Pour mes yeux c'tait lui, pour mon coeur c'tait vous.

LISIS

Cette navet la rend plus adorable.

Carite, croyez-moi mieux que ces enchanteurs,

195   Vous possdez l'art admirable,

De vous assujettir les coeurs.

MIRTO.

Vraiment vous ignorez la suite pouvantable,

Du pouvoir de ces dmons-l.

Je ne sais de leur voix quel charme s'exhala,

200   Mais depuis, chacun dans Abdere,

Est les imiter sans relche occup :

On ne connat plus,.d'autre affaire.

Nicandre mon poux, et je m'en dsespre,

De la contagion parat le plus frapp

LISIS.

205   Dissipez ces frayeurs, perdez votre tristesse;

Cette puissance enchanteresse,

Dont la nouveaut vous sduit :

N'est qu'une ingnieuse adresse,

Pour amuser le coeoeur, pour embellir l'esprit.

210   Les plus sages peuples de Grce,

De ces utiles jeux font leur plus grand plaisir.

CARITE.

Ah ! Que vous me plaisez ! Nous pourrons en jouir

J'avais grand pein les har,

Ils parlent si bien:de tendresse !

MIRTO.

215   Bon, des jeux ! Ces jeux rendent fous !

les reprsenter tout. Abdere s'applique,

Et pour s'en occuper, mon insens d'poux ,

Nglige la chose publique,

Et tous les devoirs de chez nous.

LISIS

220   Mais quoi ! Phorbas, Anaximene,

Ses collgues chargs comme lui de l'tat ?...

MIRTON.

Bon : Phorbas est un sot, Anaximene un fat,

Que la mme fureur promne

Sur ce que Nicandre prescrit,

225   Phorbas est sans cesse en extase,

Et rptant toujours mot pour mot ce qu'on dit,

Pourvu qu'il retourne la phrase,

Il se croit un fort bel esprit.

LISIS.

D'accord.

MIRTO.

Anaximene est, ne vous en dplaise,

230   D'esprit si gauche et si diffus :

On voit qu'il est tant son aise,

Quand il saisit le faux pour l'outrer encor plus.

Les voil : le bel assemblage!

On voit Nicandre, Phorbas et Anaxirnene, ridiculement pars de quelques fragments d'habits de thtre, par dessus leurs habits de snateur, et faisant des actions de dclamation.

cela fait pleurer, les voir en cet tat.

LISIS.

235   Ils aiment le mtier: porter cet quipage,

Dans le lieu mme o se tient le Snat !

MIRTO.

Je vais... vous allez voir.

LISIS.

Eh ! Point de ptulance,

Croyez-moi la patience

Sert bien mieux que le courroux.

Carite.

240   Fiez-vous mon coeur.

Mirto.

  Fiez-vous mon zle.

Je vais joindre Nicandre, et ramener nous....

CARITE.

Ramenez, revenez, Lisis ; dpchez-vous.

MIRTO.

Minerve ! De mon poux,

Retournez un peu la cervelle.

Elle sort avec Carite.

SCNE III.
Lisis, Nicandre, Phorbas, Anaximne

LISIS, Micandre.

245   Seigneur, mon retour m'est bien doux ;

Tout ; m'appelle auprs de Nicandre.

NICANDRE.

Adieu Lisis.

LISIS.

J'ose prtendre...

NICANDRE.

Pour les soins de l'tat, il me faut vous quitter.

LISIS.

Sur une scne tragique,

250   Je venais vous consulter.

NICANDRE, avec complaisance.

Sur une scne ? H bien ; la Rpublique,

Le conseil achev, pourra vous couter.

SCNE V.
Nicandre, Phorbas, Anaximne.

NICANDRE, asss entre les deux autres Snateurs et regardant Lisis qui sort.

C'est un bon citoyen, il n'est pas sans mrite :

Qu'en dit Phorbas ?

PHORBAS, avec enthousiasme.

Fort bien ! Trs bien !

Avec confiance.

255   Du mrite ; il est vrai : mrite et citoyen.

ANAXIMNE.

Sans la frivolit, sans l'erreur qui l'agite,

D'accrotre ses honneurs, ses titres et son bien,

Nous en ferions, je pense, un grand comdien.

PHORBAS, Nicandre.

Le croyez-vous?

NICANDRE.

Sans doute.

PHORBAS.

Il jouerait bien je pense !

NICANDRE.

260   Des rles entre nous, il faut fixer le choix.

ANAXIMNE.

Je ferai les hros.

NICANDRE.

Moi j'ai choisi les rois.

Phorbas.

Vous, Seigneur ?

PHORBAS.

Les amants ! Et c'est par convenance.

NICANDRE.

Fort bien ; mais propos, il est temps de peser  [ 3 Sardis ou Sardes : capitale du Royaume de Lydie, sur le Pactole, prs de son confluent avec l'Hermus, dans une plaine dlicieuse et fertile au pied du mont Timolus. (...) Sa richesse longtemps proverbiale, baissa pendant la priode persane (...). (Dict. Univ. D'Hist. et Go., Bouillet)]

Un intrt qui parat d'importance :

265   L'envoy de Sardis attend son audience;

Il vient, dit-on, nous proposer

Un trait de commerce.

ANAXIMNE.

Il faudra qu'il diffre ;

Un autre objet a droit de nous intresser.

NICANDRE.

Nous avons un thtre faire,

270   Et bien des acteurs dresser.

PHORBAS.

Il m'enchante : dresser et le Thtre faire.

UN ESCLAVE.

L'envoy de Sardis se prsente.

ANAXIMNE.

Un moment.

Faut-il le recevoir, dans cet ajustement ?

NICANDRE.

Peut-on tre plus dcemment,

275   Qu'en habit de tragdie.

l'esclave.

Allez, qu'il vienne.

PHORBAS l'esclave.

Allez ; il peut venir.

ANAXIMNE, regardant le tonnelet de Nicandre.

Oui, ce grand appareil doit tre l'avenir

Notre habit de crmonie.

SCNE V.
Tergalion et les acteurs de la scne prcdente.

TERGALION, avant de s'asseoir examinant les trois snateurs.

part.

Que vois-je ! Suis-je au Snat !

Aux Snateurs.

280   C'est vous qui rgissez l'tat ?

NICANDRE.

Vous voyez les trois chefs de notre Rpublique.

TERGALION.

Il s'assoit.

Seigneurs ! Des Sardiens vers Abdere envoie,

Je viens serrer les noeuds de l'alliance antique,

Que fonda la vertu, qu'affermit l'amiti...

NICANDRE.

285   Il dbite avec grce.

ANAXIMNE.

  Il a du pathtique.

NICANDRE.

Ah qu'il russirait jouer le tragique !

PHORBAS.

J'y songeais, au tragique il pourrait russir.

TERGALION.

Quoi ! Vous m'interrompez !

NICANDRE.

C'est pour vous applaudir,

Poursuivez ; tout en vous, Seigneur, nous intresse.

TERGALION.

290   Le commerce en tous les tats,

Est la source de la richesse ;

Respectable Snat, votre haute sagesse

Sans doute ne l'ignore pas.

Il est temps que Sardis unie avec Abdere,

295   De cette ressource si chre

fasse natre et fleurir l'avantage certain :

Mercure ! Protge un si juste dessein !

Tergalion dit ces derniers vers avec embarras, parce qu'il voit les Snateurs distraits, et s'agitant comme s'ils rptaient un rle, ne s'occupant plus de lui.

Que vois-je ! Quel est ce dlire !

Snateurs , rpondez. On ne m'coute pas.

ANAXIMNE, regardant l'Ambassadeur sans le voir.

300   Votre fille vivra je puis vous le prdire,

Cet oracle est plus sr que celui de Calchas.  [ 4 Calchas : sacrificateur et devin grec, fils de Thestor, prit part l'expdition des Grecs contre Troie. (Dict. d'Hist. et Go. Bouillet), voir Iphignie de Jean Racine.]

TERGALION.

On m'outrage : La Grce...

NICANDRE.

Est trop inquite,

De soins plus importants, je l'ai cru agite:

Ce n'est ps-l le ton , je me ferais siffler.

TERGALION.

305   Quel Dmon vient donc les troubler !

Regardant Phorbas qui rve avec un air attendri.

Celui-ci me parat plus sage ;

Que dites-vous, Seigneur, de cet outrage ?

PHORBAS.

Dans ces tendres instants, j'ai cent fois prouv,

Qu'un mortel peut goter un bonheur achev.

Les Snateurs qui rptaient -demi bas, se mettent successivement dclamer tout haut, et tous trois en mme temps, se promenant sur le thtre et tantt s'asseyant.

310   Ah ! Lorsque pntr d'un amour vritable,

Et gmissant aux pieds d'un objet adorable ,

J'ai connu dans ses yeux, timides ou distraits,

Que mes soins de son coeur avaient troubl la paix.

ANAXIMNE, qui a commenc en mme temps que Phorbas a dit Ah ! Lorsque pntr etc.

La gloire m'excitant, d'un vol audacieux

315   J'ai fait la guerre aux rois, je la ferais aux Dieux.

Hros, votre valeur rivale du tonnerre,

Vous fait plus que les rois, les matres de la Terre,

NICANDRE, dclame aussi en mme temps que les deux autres.

La Grce en ma faveur, est trop inquite,

D'un soin plus important, je l'ai cru agite,

320   Seigneur, et fur le nom de son ambassadeur,

J'avais dans ses desseins conu plus de grandeur.

Les trois Snateurs, en disant les deux derniers vers, marchent vers le fond du thtre, et baissent un peu la voix.

TERGALION.

Quel bruit ! Que d'impertinences !

Ce Snat est majestueux :

On ne peut faire avec eux,

325   Qu'un commerce d'extravagances.

Il s'en va en les contrefaisant par les gestes et les tons qu'il outre encore davantage ; et les Snateurs se rencontrant nez--nez se taisent tous la fois, sortant tout--coup de leur distraction.

NICANDRE, apercevant que l'Ambassadeur est sorti.

Quoi ! Tandis que mous dclamions,

L'Ambassadeur a quitt l'audience ?

ANAXIMNE.

Il a vu que nous rptions,

Il s'est retire par prudence.

NICANDRE.

330   Songeons mettre enfin un thtre en tat.

ANAXIMNE.

H bien, je vais dresser un dcret du Snat

Qui fixera la forme des coulisses.

NICANDRE, Phorbas.

Et vous, Seigneur?

PHORBAS.

Et moi.. .

NICANDRE.

Vous pouvez...

PHORBAS.

Oui, je puis....

NICANDRE.

Aller choisir des fleurs pour coiffer les actrices.

335   J'aurai soin d'ordonner la pompe des habits.  [ 5 Pompe : dpense magnifique qu'on fait pour rendre quelque action plus recommandable, plus solemmnelle et plus clatante. (Dict. Furetire) ]

Phorbas et Anaximene sortent ; Nicandre reste.

SCNE VI.
Nicandre, Un Esclave.

L'ESCLAVE.

Une troupe, Seigneur, se montre ambitieuse

De vous plaire. Elle vient devant vous dbuter.

NICANDRE.

Une troupe ! Elle est nombreuse.

Sans doute ?

L'ESCLAVE.

Ils ne font qu'un.

NICANDRE.

Un ! Il faut l'couter.

340   Cette nigme me cause une surprise extrme.

SCNE VII.
Nicandre, Aristme, que l'esclave produit.

NICANDRE.

Que vois-je ! C'est Aristme.

ARISTME.

L'annonce a d vous troubler,

Il n'en est pas moins croyable.

Quelle dcouverte admirable,

345   Seigneur, je vais vous rvler !

La troupe la plus zle

Sans foins n'est pas rassemble.

Le got du changement ou de la libert,

La fortune, l'amour, la haute dignit,

350   Peuvent vous dbaucher un acteur regrettable ;

Le penchant le plus raisonnable,

Par un frivole objet est souvent emport :

J'vite par mon art cet embarras extrme,

De runir longtemps les gots et les humeurs ;

355   Apprenez mon secret : je suis, moi seul,

Les actrices et les acteurs. moi-mme,

NICANDRE.

Vous mritez une statue.

ARISTME.

Le projet est hardi ! vous en verrez l'issue :

Une scne ou deux seulement,

360   Vous suffiront pour bien juger du reste.

NICANDRE.

Quel est le sujet ?

ARISTME.

Le moment

De la reconnaissance et d'lectre et d'Oreste.  [ 7 Parmi les contemporains, Longepierre en 1702 et Prosper Jolyot de Crbillon en 1709 ont crit chacun une tragdie d'lectre.]  [ 6 lectre : personnage de la mythologie grecque, elle est la fille d'Agamemnon et soeur d'Oreste. Sophocle et Euripide ont crit chacun une tragdie sur ce sujet.]

Vous tes le public, songez vous placer :

Allons, la troupe est prte.

NICANDRE, assis.

Elle peut commencer.

Aristme jette une robe qui cachait ses habits ; il parait vtu en habit de thtre, et tout--coup une barbe lui descendu menton, et une partie de sa coiffure devient une couronne.

ARISTME, reprsentant giste.

365   giste, enfin le sort va remplir ta vengeance,

Tu vois ton ennemi tomber en ta puissance,  [ 8 giste : personnage de la mythologie grecque, il tua Atre, son pre, et Agamemnon, son oncle, et fut tu par Oreste.]

Oreste est dans ces lieux, par Alecton conduit :  [ 9 Alecton : dit l'Implacable, est une des trois Furies (ou Eumnides en grec) qui poursuivaient Oreste, parricide et mari incestueux de sa mre Clytemnestre. Voir la tragdie "Les Eumnides" d'Eschyle.]

Et tu vas le plonger dans l'ternelle nuit.

Sous le nom d'assassin, il a cru me surprendre :

370   D'Oreste, disait-il, j'apporte ici la cendre ;

Mais malgr ce rapport adroitement tissu,

sa secrte horreur, mon coeur l'a reconnu.

D'un mensonge invent, je vais faire un oracle.

Tu supposais ta mort, j'en aurai le spectacle:

375   lectre qui d'un frre en toi voit l'assassin

Te cherche, et d'un poignard va te percer le sein.

Mais, il vient, et je vois lectre qui s'avance :

Sortons , laissons au fort le soin de ma vengeance.

La barbe d''giste disparat, il devient Oreste.

Oreste, que ces lieux irritent ta douleur !

380   Palais d'Agamemnon, vous me frappez d'horreur ;

Dieux ! Vous l'avez permis ; le meurtre de mon pre,

Est pour comble d'horreur, le crime de ma mre.

giste a consomm ses barbares fureurs :

Mais quelle est cette esclave ? Elle rpand des pleurs !

Oreste ne fait que se tourner, lectre parat : l'habit d'Aristme par le dos, reprsente celui d'une actrice, un masque sert de visage. lectre a un mouchoir et un poignard pendus sa ceinture.

LECTRE.

Tenant d'une main le mouchoir, de l'autre un poignard.

385   Ah je vois le perfide ! justice cleste,

Conduis mes coups ! Frappons... Meurs assassin d'Oreste !

ORESTE.

D'Oreste ! m'immoler qui peut vous engager ?

Si vous saviez sur qui vous allez le venger.

LECTRE.

Il est mort par tes coups ; tu t'en vantes, barbare.

390   Et tu doutes du sort qu'lectre te prpare ?

ORESTE.

Vous, lectre.

LECTRE.

Cruel pour remplir ta fureur,

Tu fis prir le frre, immole encor la soeur.

Oracles imposteurs, crdulit funeste !

Pourquoi m'abusiez vous sur le destin d''Oreste !

395   Tout m'assure sa mort ! J'attendais son retour.

ORESTE.

Ah calmez vos douleurs ! Oreste voit le jour.

LECTRE.

Il respire ? Grands Dieux, je reverrais mon frre !

ORESTE.

Il vient briser vos fers, venger la mort d'un pre.

Il ne vit que pour vous, pour, finir vos malheurs.

LECTRE.

400   Il va paratre ! II m'aime ! Eh quel garant ?

ORESTE.

  Mes pleurs.

LECTRE.

Vos pleurs ! Mais Ciel !

ORESTE.

lectre.

LECTRE.

Ah ! Par mon trouble extrme

Je vois...

ORESTE.

Quoi... Votre coeur !...

LECTRE.

Mon frre, c'est vous-mme.

ARISTME, Nicandre qui pleure.

H bien, la Troupe ?

NICANDRE.

Ah ! J'en fuis enchant.

ARISTME.

Et vous trouvez qu'lectre joue...

NICANDRE.

405   Avec tendresse et dignit.

Une reconnaissance vous seul, je l'avoue,

Est un morceau tout neuf, et bien excut.

Vous voulez, je le sais entrer dans ma famille,

Je vais de votre hymen hter les doux instants,

410   Je romps avec Lisis tous mes engagements :

Il n'a que ma parole et le coeur de ma fille,

Des trsors, des vertus ; vous avez des talents.

ARISTME.

Ah Seigneur ! Par combien de scnes

Vais-je vous assurer d'un coeur reconnaissant.

NICANDRE.

415   Allez faire dresser cet acte intressant,

Qui de l'hymen forme les chanes.

Nicandre se promne et imite ce qu''il a vu faire Aristme, se tournant tantt comme lectre, et tantt comme Oreste.

SCNE VIII.
Nicandre, Lisis, Mirto, Carite.

LISIS, parlant Mirto et Carite dans l'enfoncement.

Oui les Abdrites sont fous,

D'aimer ainsi la comdie.

Il aperoit Nicandre.

Mais le voici. Sur sa manie,

420   Songez le flatter ; ayez l'esprit plus doux.

MIRTO, Nicandre.

Je viens vos genoux rougir de l'ignorance

Qui me faisait si sottement,

Exercer votre patience,

En condamnant obstinment,

425   L'ingnieux amusement,

Que j'accusais d'extravagance.

Quand je dirais que ma haute prudence,

Ma vive pntration,

Ont dml l'illusion :

430   Ce serait mentir d'importance.

Pourtant me pardonnerait-on,

En faveur de l'effort, rarement efficace,

Qu'il faut qu'une femme se fasse

Pour revenir la raison.

435   De bonne foi, je veux bien vous le dire,

De mon ridicule dlire,

Lisis seul a dtruit la folle impression,

De votre aveu, je lui promis ma fille.

Unissons-le notre famille.

440   Il sait gurir l'esprit, croyez-moi, cher poux,

Un pareil empirique est un trsor pour nous.  [ 10 Empirique : Dans l'antiquit, nom donn une secte de mdecins oppose aux dogmatistes et qui, fonde par Philinus de Cos, disciple d'Hrophile, et par Srapion, ne consultait que les faits reconnus exprimentalement, et rejetait tout raisonnement dogmatique, et, avec lui, la connaissance de l'anatomie. [L]]

NICANDRE.

J'estime fort Lisis je connais son mrite.

MIRTO.

Mais que dcidez-vous sur le sort de Carite ?

NICANDRE.

Je songe son hymen.

CARITE.

J'y songe bien aussi.

NICANDRE.

445   Votre poux est parfait.

CARITE.

  Mon coeur me l'a choisi.

NICANDRE.

Il a le geste admirable,

L'intelligence, et la voix..

C'est Aristeme enfin.

CARITE.

Lisis.

NICANDRE.

Voil mon choix,

Un gendre qui dclame est toujours prfrable.

LISIS.

450   Le Seigneur Nicandre a raison.

MIRTO.

Faut-il,savoir jamais ? Quoi, vous trouverez bon...

LISIS, Mrto.

Calmez-vous, et me laissez faire.

Nicandre.

Je dis raison...

CARITE.

Moi je n'en ai donc gure,

Lisis, de vous aimer si bien,

LISIS.

455   Peut-tre en ma faveur son me tait sduite,

Quand il me promit que Carite

Unirait son sort et le mien ;

Il est juste, aprs tout, qu'il pse le mrite

Des concurrents dont la poursuite

460   A pour objet un si grand bien.

Je l'avouerai d'ailleurs, dussai-je lui dplaire,

Sur cet art devenu notre plus grande affaire,

Mon sentiment est diffrent du sien.

CARITE.

Lisis.

Non vraiment.

Nicandre.

Eh ! n'en croyez rien.

LISIS, Carite.

465   Un moment.

NICANDRE.

  Quel avis diffre ?...

LISIS.

La scne entre les dons rpandus par les Dieux,

Sans doute est la faveur aux mortels la plus chre.

Vous gouvernez l'tat, et fixez dans Abdere ,

Un Trsor si prcieux !

NICANDRE.

470   Seigneur, tout y dclame ! ai-je pu faire mieux ?

LISIS.

Tristes habitants des campagnes,

Quoi vous seriez rduits dans votre obscurit,

vivre sans thtre avec tranquillit !

L'innocente simplicit,

475   La paix et l'amiti, ses fidles compagnes,

Feraient dans les vallons, mme fur les montagnes,

Votre unique flicit !

NICANDRE.

Seigneur, vous me frappez par un trait de clart ;

Mais la grossiret

480   D'une bergre et d'un ptre,

Serait-elle sensible la sublimit

Des grands sentiments du thtre ?

LISIS.

J'ai form des acteurs, qui sans prose, ni vers ,

Peuvent tre entendus dans le vaste univers.

NICANDRE.

485   Comment est-on saisi par des scnes pareilles ?

Quoi ! Sans prose, ni vers !

LISIS.

Leur art ingnieux

Parle l'esprit, au coeur, sans frapper les oreilles.

NICANDRE.

Que fait le spectateur ?

LISIS.

Il ouvre de grands yeux.

NICANDRE.

Vous nous annoncez-l d'tonnantes merveilles.

Il parat dans l'enfoncement deux acteurs, en attitudes de danseurs.

LISIS, montrant les danseurs.

490   Soyez bien attentif, leurs discours sont prcis.

MIRTO.

Discourir sans parler, ce sont contes frivoles.

CARITE.

Pourquoi ? Tenez, j'entends un geste de Lisis,

Mieux que d'un autre les paroles.

Les danseurs excutent une danse, qui reprsente une intrigue d'amour.

NICANDRE.

La scne acheve.

C'est la fin.

CARITE.

Ils m'attendrissaient.

LISIS, aux danseurs.

495   Allez.

MIRTO.

  Ils me divertissaient.

LISIS, Nicandre qui rve.

Seigneur, vous gardez le silence,

Est-ce mpris, indiffrence? . .

NICANDRE.

Pouvez-vous le souponner?

Seigneur, je vous admire et vous m'allez connatre :

500   Quiconque a la vertu que vous faites paratre,

Mieux que moi, dans Abdere, a droit de gouverner.

Je vous cde ma place.

LISIS.

H non.

NICANDRE.

Vaine rplique,

Je vais vous y forcer par l'aveu du Snat,

Charm de procurer notre Rpublique,

505   Un aussi grand homme d'tat.

CARITE.

Me donnez-vous aussi ?...

MIRTO.

Lisis lui plat et l'aime.

Aprs avoir promis, pouvez-vous hsiter ?

Vous le savez, je suis la complaisance mme,

Mais si vous croyez l'emporter.

NICANDRE.

510   Puis-je dsesprer le Seigneur Aristme !

Il a de grands talents , s'il allait nous quitter :

J'abandonne en ce jour pour pouvoir m'acquitter,

lui ma fille, vous le rang suprme.

LISIS.

Quoi !

NICANDRE, Lisis.

Le Snat bientt s'assemblera,

515   Entre Aristme et vous, c'est lui qui jugera. !

MIRTO.

Le Snat.

NICANDRE.

Ah ! C'est Aristme.

Anaximene suit et j'aperois Phorbas,

Leur avis m'tera d'un embarras extrme.

CARITE.

Eh pourquoi sur cet embarras ,

520   Ne me pas consulter moi-mme ?

Sur le choix d'un poux qu'est ce qu'ils m'apprendront ?

C'est moi qui dois l'aimer, c'est eux qui choisiront ?

SCNE IX.
Phorbas, Anaximne, Aristme, Nicandre, Mirto, Carite, Lisis.

Nicandre et Phorbas alternativement.

NICANDRE, Anaximne.

H bien !

ANAXIMNE.

J'apporte ici d'importantes nouvelles.

Le thtre est dress, formons vite les Choeurs.

525   Il contient, comprenant les ailes,

Mille ou douze cents acteurs.

NICANDRE, Phorbas.

Nos actrices, h bien, vous avez eu pour elles,

De parfaitement belles fleurs ?

PHORBAS.

Oui des fleurs parfaitement belles.

ARISTME, prsentant son contrat Nicandre.

530   Vous tes obi, Seigneur, exactement ;

Voici cet acte heureux, aimable dnouement ;

Qui conduit l'hymen.

NICANDRE.

Voyons ce qu'il expose.

LISIS Aristme.

C'est-l votre contrat ?

ARISTME.

Oui.

LISIS.

Donnez.

ARISTME.

H pourquoi ?

LISIS, rendant le contrat, aprs avoir jet les yeux dessus.

C'est-l votre contrat ?

ARISTME.

Oui.

LISIS, Nicandre.

Carite est moi.

Aristeme.

535   Vous y renoncez, je le vois.

ARISTME.

Moi ?

LISIS.

Sans doute.

NICANDRE.

Comment ?

LISIS.

Le contrat est en prose.

ANAXIMNE, avec indignation.

En prose ?

NICANDRE, avec ddain.

En prose ?

PHORBAS, imitant Nicandre.

En prose ?

ARISTME.

Assurment.

LISIS.

Je ne le force pas, il le dit librement :

Je vous rclame, ici profonde politique,

540   De ces illustres Chefs de notre Rpublique.

combien de clart nos yeux se sont ouverts?

Depuis que nos esprits devenus dramatiques,

Passent dclamer les instants les plus chers.

Non, vous n'en doutez point, pour rendre l'univers

545   Nos actes, vos arrts jamais authentiques,

Il faut ds cet instant qu'on les compose en vers.

NICANDRE.

sublime gnie !

ANAXIMNE.

Il est digne d'un temple.

LISIS, tirant un contrat.

J'tablis la fois le prcepte et l'exemple.

NICANDRE.

Un contrat potique : ah quelle autorit!

ANAXIMNE.

550   Modle sduisant pour la postrit.

NICANDRE.

Lisez.

LISIS.

Ce fut.

PHORBAS.

Lisez.

NICANDRE, Phorbas.

Taisez-vous.

PHORBAS, avec satisfaction.

Oui, me taire.

LISIS.

Ce fut l'an mmorable o le Snat d'Abdere,

Acquit de dclamer le talent salutaire,

O Nicandre enflamm par un zle si beau,

555   Fut le pre et l'honneur du thtre au berceau;

Que l'amoureux Lisis, la charmante Carite,

La raison les guidant, les plaisirs sa suite,

Sur la foi de l'estime et l'ordre des amours,

Obtinrent de l'hymen qu'ils s'aimeraient.

560   Le coeur fit le serment, les parents l'approuvrent,

Et pour le confirmer sourirent et signrent.

Il arrache une plume que tient Aristme, et la prsente Nicandre avec le contrat.

NICANDRE, signant.

Je suis charm, je signe en cet acte, Seigneur,

L'poque de notre grandeur.

MIRTO, se jetant avec empressement sur la plume.

Pour moi, c'est un plaisir extrme :

565   Quand je me marierais moi-mme,

Je n'aurais pas assurment,

Un plus parfait contentement.

Puissiez-vous ternellement,

Joyeusement, fidlement.

CARITE.

570   Maman, dpchez je vous prie.

Aprs avoir sign.

Ah ! Je viens de signer le bonheur de ma vie.

LISIS, signant.

Je suis plus sr encor que vous signez le mien.

ARISTME.

Mon espoir est tomb, sa flamme est applaudie,

Mon rle c'est l'amant ? L'poux sera le sien :

575   Il est peu d'acteurs dans la vie

Qui d'un rle ternel, s'acquittent toujours bien.

NICANDRE.

Pour couronner le jour de cet heureux lien,

Il faut sur le thtre en clbrer la fte.

ANAXIMNE.

Et pour la prparer quatre jours seulement.

LISIS.

580   La prparer ! Elle est prte.

ANAXIMNE.

Prte dj ?

PHORBAS.

Dj prte.

ANAXIMNE.

Comment ?

peine arrivez-vous et pour ce soin pnible...

LISIS.

Je dtruis par un mot ce grand tonnement ;

Aimez Carite un seul moment,

585   Vous ne verrez rien d'impossible.

NICANDRE.

Quel trsor de sagesse!

MIRTO, l'embrassant.

Oh le gendre charmant !

LISIS.

Plaons-nous.

PHORBAS.

Oui plaons.

LISIS.

Qu'on commence l'instant.

La fte commence.

VAUDEVILLE.

Parcourez, pesez mrement

Les plus doux plaisirs de la vie ;

590   Ce qui vous rit dans un moment,

Le moment d'aprs vous ennuie.

Non rien ne plat si constamment,

Que de jouer la comdie.

Quand l'objet qui trahit vos feux,

595   vous bien tromper s'tudie,

Si vous tes bien amoureux,

S'il vous cache sa perfidie,

Vous tes encor trop heureux

Qu'il ait jou la Comdie.

600   Complaisant, doux, ingnieux,

Damis plaira toute sa vie ;

Vous ne lisez point dans ses yeux,

Que votre sottise l'ennuie.

Pour les sots, peut-on faire mieux

605   Que de jouer la comdie.

CARITE.

Amour, que mon rle est charmant !

Il me plat plus je l'tudie :

J'pouse aujourd'hui mon amant

Pour mieux l'aimer toute ma vie.

610   Ah que d'aimer bien tendrement,

Est une douce comdie !

NICANDRE.

Un amant conte les rigueurs

Que lui fait souffrir sa Silvie.

PHORBAS.

Que Nicandre connat les coeurs!

615   Oui, les rigueurs on les publie.

NICANDRE.

Mais plus discret sur les saveurs,

Il doit jouer la Comdie.

Un sot prtend vous amuser,

La plus laide se croit jolie,

620   Chercher les dsabuser,

Ce serait bien une folie.

Un sage a de quoi s'excuser,

D'avoir jou la comdie.

Pour plaire affecter chaque jour,

625   Les transports d'une me attendrie,

Il vaut mieux mme sans retour

Aimer tout le temps de sa vie.

L'tat le plus dupe en amour,

Est de jouer la comdie.

ORESTE.

630   Quel plaisir ! Je revois ma soeur !

LECTRE.

Ah mon frre ! J'en suis ravie :

giste a fait notre malheur.

ORESTE.

Le perfide a perdu la vie,

Je viens de lui percer le coeur.

LECTRE.

635   l'agrable tragdie !

 


J'ai lu par l'ordre de Monseigneur le Garde des Sceaux, la Comdie des Abdrites, et j'ai cru que l'impression en serait agrable au Public. Fait Paris ce 19.Aot 1732. FONTENELLE.


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Notes

[1] Abdre : ancienne ville de Thrace, l'embouchure du Nestus, en face de l'le de Thasos. (...) Les Abdritains passaient pour stupides ; cependant ils aimaient la musique et la posie et l'on compte parmi eux des philosophes clbres : Dmocrite, Protagoras, Anaxarque. (Dict. Univ. d'Hist. et Go, Bouillet)

[2] Engouer : se dit figurmment, pour dire, se proccuper, s'entter en faveur de quelque personne, ou de quelque ouvrage qui ont peu de mrite. (Dict. Furetire)

[3] Sardis ou Sardes : capitale du Royaume de Lydie, sur le Pactole, prs de son confluent avec l'Hermus, dans une plaine dlicieuse et fertile au pied du mont Timolus. (...) Sa richesse longtemps proverbiale, baissa pendant la priode persane (...). (Dict. Univ. D'Hist. et Go., Bouillet)

[4] Calchas : sacrificateur et devin grec, fils de Thestor, prit part l'expdition des Grecs contre Troie. (Dict. d'Hist. et Go. Bouillet), voir Iphignie de Jean Racine.

[5] Pompe : dpense magnifique qu'on fait pour rendre quelque action plus recommandable, plus solemmnelle et plus clatante. (Dict. Furetire)

[6] lectre : personnage de la mythologie grecque, elle est la fille d'Agamemnon et soeur d'Oreste. Sophocle et Euripide ont crit chacun une tragdie sur ce sujet.

[7] Parmi les contemporains, Longepierre en 1702 et Prosper Jolyot de Crbillon en 1709 ont crit chacun une tragdie d'lectre.

[8] giste : personnage de la mythologie grecque, il tua Atre, son pre, et Agamemnon, son oncle, et fut tu par Oreste.

[9] Alecton : dit l'Implacable, est une des trois Furies (ou Eumnides en grec) qui poursuivaient Oreste, parricide et mari incestueux de sa mre Clytemnestre. Voir la tragdie "Les Eumnides" d'Eschyle.

[10] Empirique : Dans l'antiquit, nom donn une secte de mdecins oppose aux dogmatistes et qui, fonde par Philinus de Cos, disciple d'Hrophile, et par Srapion, ne consultait que les faits reconnus exprimentalement, et rejetait tout raisonnement dogmatique, et, avec lui, la connaissance de l'anatomie. [L]

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