LA DESTRUCTION DE LA LIGUE

LA RDUCTION DE PARIS.

PICE NATIONALE en 4 actes

1783.

par L.-S. Mercier.

NEUCHATEL, De l'imprimerie de la Socit Typographique.

Reprsente pour la premire fois Paris en 1782.


© Thtre classique - Version du texte du 31/07/2023 19:59:15.


PRFACE

C'est la posie dramatique qu'il appartient d'animer l'histoire languissante et froide dans ses narrations ; de retracer avec prcision et vrit les vnements les plus faits pour instruire les sicles futurs, en leur exposant les tableaux des calamits passes ; calamits toujours prtes renatre, et que les hommes ne pourront viter qu'en rejetant les opinions absurdes de leurs anctres, et en gmissant sur leur aveuglement et leur frnsie. C'est un miroir immortel, o l'homme aperoit combien il lui importe de dissiper l'erreur, toujours si funeste, et toujours si prompte dominer la plus nombreuse portion du genre-humain.

On a voulu peindre dans ce drame, l'poque la plus dsastreuse et la plus extraordinaire de nos annales. Jamais le fanatisme, dans aucun sicle, ne leva une tte plus hideuse et plus triomphante. La foule des vnements, le caractre des personnages, les combats opinitres de la politique et de la superstition, les talents, les erreurs, le courage et les crimes, tout fait tableau ; et ce tableau n'est pas indiffrent tracer. Il exposera, dans un jour vident, par quel singulier hasard est mont sur le trne de France, le pre de la dynastie rgnante.

On aimera, je crois, contempler de quel orage fut agit et battu le tronc nu et dpouill, qui, reverdissant depuis, a tendu ses branches et ses superbes rameaux sur plusieurs trnes de l'Europe : haute fortune qu'elle ne contemple aujourd'hui qu'avec des yeux jaloux. Mais quoi tenait-il alors que la France ne prt une autre forme et une toute autre combinaison ? Tous les esprits taient ardents et fiers l'excs, avaient une volont forte et dtermine. Tous les bras taient vigoureux et arms ; la force, l'opinitret, l'enthousiasme, tout annonait la vie du corps politique. Pourquoi cette force immense ne fut-elle pas dirige, dans ce sicle de barbarie, par des ides saines et des principes restaurateurs de la libert ? Pourquoi un peuple a-t-il puis sa constance pour des chimres, au lieu de conqurir des avantages rels, et qui taient alors en sa puissance ?

Ainsi, par une opposition fatale et trop bien marque dans l'histoire, le courage et les lumires ne se rencontrent jamais ensemble. L'intrpidit soutenue appartient tel sicle, et ce n'est qu'une force aveugle qui se meut au hasard. Les ides politiques et justes naissent dans un autre sicle, et les bras sont nervs, amollis, les mes faibles, dgrades, sans vigueur et sans caractre. Les temps de nos guerres civiles sont ceux o, malgr le fanatisme, le philosophe aime reconnatre du moins les mes fortes, hardies, passionnes ; et il regrette alors que ces rares vertus de l'homme n'aient pas t appliques avec plus de discernement des causes vraiment grandes, patriotiques, et dignes de sa valeur.

Ainsi le fanatisme de ce sicle doit tre doublement en horreur aux philosophes, en ce qu'il a corrompu ce qu'il y a souvent sur la terre de plus utile un peuple opprim et gnreux ; la guerre civile. Nos voisins sont sortis triomphants avec la libert, de ces mmes guerres o s'agitaient leurs nobles courages. L'Angleterre, la Hollande, la Suisse, etc. ont rachet de leur sang les droits de l'humanit ; et nous, aprs tant d'efforts, de combats, lorsque ces mmes convulsions rvlaient la force des individus et le temprament robuste de l'tat, las, affaisss, retombant sur nous-mmes, nous avons ploy sous le joug de Richelieu, vingt-deux ans, aprs tant d'exemples de fermet et de constance. On s'tait gorg pendant trente-cinq ans pour des illusions ; et la nation, ayant l'pe au poing, ne sut ni connatre ni raisonner ses vrais intrts politiques. Remontons l'origine de cette ligue fameuse qui pouvait rgnrer l'tat, et ne fit que le troubler ; qui fut d'abord institue par les plus sages motifs, et dgnra par le fanatisme des prtres ; qui eut de grands hommes et de vritables patriotes pour appui, et qui ensuite se perdit honteusement dans l'absurdit des querelles thologiques. Tchons de dcouvrir ce que les historiens timides, prvenus ou adulateurs, ont craint d'exposer. un certain loignement, les vraies causes des vnements disparaissent, et l'on ne voit plus que les couleurs prdominantes qu'il a plu certaines plumes trompes ou vnales de donner aux objets.

Appuyons-nous sur les faits ; cherchons surtout quelle tait alors la disposition d'esprit des peuples : elle laisse une empreinte visible, et la vrit nue a une nergie qui lui est personnelle.

L'administration paternelle de Louis XII fut malheureusement de courte dure. Malgr plusieurs fautes politiques, il laissa le royaume riche, bien cultiv ; et la culture est le gage le plus assur de l'heureuse population. Et jetant les yeux sur son successeur, ce bon roi, dont on doit bnir la mmoire, et qui se connaissait en hommes, s'criait, en soupirant : oh ! Nous travaillons en vain ; ce gros garon nous gtera tout. il ne prophtisa que trop bien. Franois Ier n'eut aucune des qualits ncessaires pour gouverner un tat. Il en eut mme de funestes. Une bravoure dplace, un esprit dissipateur, une prsomption orgueilleuse, du got pour une domination arbitraire, un faste prodigue, une avidit coupable sparrent ds-lors les intrts du prince de ceux de ses peuples.

Son amour pour les arts naissants tenait plutt la passion du luxe qu' celle de l'humanit. Ce ne sont pas, en effet, les tableaux, les statues, les palais, la musique, les vers et les chansons, jouissances particulires des exacteurs et des dprdateurs publics, qui tablissent le bonheur d'une nation. Les crivains eux-mmes se sont tromps trop frquemment ces marques quivoques.

Mais la postrit de Franois Ier n'occupa le trne que pour en tre l'opprobre. Quatre rgnes dtestables et successifs, marqus partout ce que le crime et le vice ont de honteux et de funeste, crasrent le royaume ; et dans l'espace de quarante-deux ans, ce ne fut qu'un enchanement de violences, de cruauts et de perfidies. La mollesse de Henri II et son abngation devant la duchesse de Valentinois et ses favoris ; la purile faiblesse de Franois II aux genoux des princes de Guise et de leurs cratures ; la frocit et la dmence de Charles IX ; les dbauches infmes de Henri III, ses viles superstitions, ses profusions immenses ; tous ces rois pervers dgradrent la majest royale, la nation franaise et l'humanit. Ils offrent la main quitable de l'histoire une physionomie propre y graver la honte ; car elle doit une fltrissure particulire ces grands ennemis de la patrie, qui la dchirrent du haut de leur trne.

Catherine de Mdicis avait, pour tendre son autorit, d'un ct le poison, et de l'autre une troupe de filles galantes pour corrompre, nerver les princes de la cour, et attirer elle tous les secrets. Elle cherchait la pierre philosophale avec ses sorciers et ses souffleurs ; et non moins avide de fouler le peuple avec ses traitants italiens, elle envoyait le roi faire enregistrer au parlement les dits que cette infme troupe avait fabriqus. Le roi allait, avec une sorte d'intrpidit, affronter la haine et le mpris des peuples.

Les hommes sont bien patients ; mais la fin, quand ils sont trop outrags, ils se rveillent de leur lthargie, deviennent furieux, et ragissent contre un pouvoir tyrannique. Les dsastres publics prouvent toujours que le gouvernement est trs-mauvais. Tous les ordres de l'tat, galement mcontents, se soulevrent presqu' la fois. Voil ce qui donna de la force et du caractre la ligue naissante ; et je crois dcouvrir sa vritable origine dans l'extrme malheur des peuples. Diffrents prtextes chauffrent sans doute les esprits ; mais tous parurent se runir contre le trne. Les vrais motifs des guerres civiles ne furent pas la dfense du catholicisme . Il faut lire, dans les crits du temps, de quelle haine juste et violente on tait anim contre les enfants de Catherine de Mdicis, et les plaintes aigus qu'on jetait de toutes parts. Le peuple aperut alors le duc de Guise, brave, gnreux, magnanime, populaire, gmissant sur son oppression, le consolant, le soulageant ; on le vit comme le protecteur de la nation et le rclamateur de ses droits oublis.

Il y avait le parti des politiques , qui, pour tre le moins nombreux, n'en avait pas moins d'influence sur les esprits. Tous les protestants non fanatiques, tous ceux qui pensaient, furent de ce parti, qui tendait rellement la rforme des vexations manes du trne. Le duc d'Alenon se mit la tte ; le roi de Navarre et le prince de Cond, rputs catholiques, se rangrent sous le mme tendard ; plusieurs hommes vertueux, distingus par leurs lumires, embrassrent ce parti, et notamment le sage et brave Lanoue, qui, d'aprs des conseils mrement pess, fit recommencer la guerre civile. De quelque manire enfin que l'on envisage la ligue dans ses commencements, on ne peut la considrer que comme un combat entre la tyrannie et la libert. La preuve la plus authentique, c'est qu'en un instant tout devint soldat en France, d'un bout du royaume l'autre. Paysans, bourgeois, artisans, tous se jetrent avec ardeur dans cette guerre civile ; ce qui dmontre que les hommes taient parvenus ce degr d'impatience de leurs maux, o, las de souffrir, ils tranchent leurs liens avec le glaive. On les vit changer leur vie contre le seul espoir du soulagement.

Quand vous verrez la tyrannie, l'anarchie n'est pas loigne. Nous ferons quelques rflexions sur la guerre civile. C'est la plus affreuse de toutes, sans doute ; mais c'est la seule, peut-tre, qui soit utile, et quelquefois ncessaire. Quand un tat est parvenu un certain degr de dpravation et d'infortune, il est agit de mille maux intrieurs. La paix, qui est le plus grand bien, lui est chappe, et cette paix ne peut plus tre malheureusement que l'ouvrage de la guerre civile. Il faut alors la conqurir les armes la main, pour rtablir l'quilibre. La nation qui sommeillait dans une inaction molle, sentiment habituel de l'esclave, ne reprendra sa grandeur qu'en repassant par ces preuves terribles, mais propres la rgnrer. Ce n'est qu'en tirant l'pe, que le citoyen pourra jouir encore du privilge des lois ; privilge que le despote voudrait ensevelir dans un ternel silence.

Deux nations voisines et gales en force, qui se font la guerre, ne gagnent, aprs de longues secousses, qu'un puisement mutuel. Elles se choquent d'une manire toujours funeste ; elles sont dans l'impuissance de se fondre l'une dans l'autre, et la guerre consquemment ne fait qu'accrotre et irriter leurs blessures. L'auteur de l'esprit des lois dit que la vie des tats est comme celle des hommes. Deux nations armes se font donc des maux irrparables, et le sang est vers dans d'inutiles batailles. Mais la guerre civile est une espce de fivre qui loigne une dangereuse stupeur, et raffermit souvent le principe de vie. Les intrts de cette guerre sont toujours connus. Chaque esprit les discute ; et aprs les attentats tyranniques, elle devient mme invitable, parce qu'elle rentre alors videmment dans le cas de la dfense naturelle, et que chacun est appel soutenir ses droits. Une criminelle neutralit devient mme impossible aux citoyens.

L'ambition, la folie, la vaine gloire des conventions de famille, des traits obscurs ou bizarres, des intrts presque toujours trangers aux peuples, font les autres guerres. La guerre civile drive de la ncessit et du juste rigide ; le droit incontestable tant viol, la guerre rparatrice devient lgitime, parce qu'il n'y a plus d'autres moyens pour la partie lse. Cette guerre que j'appellerais sacre, est vraiment entreprise pour le salut de l'tat. Quant aux suites, rarement sont-elles funestes ce mme tat. Les nations sortent redoutables de ces dbats intestins. Les lumires politiques sont plus rpandues, les bras plus fermes et plus exercs. La fureur et la violence de cette guerre la rendent mme de courte dure ; elle ne connat pas ces temporisations cruelles, dictes par des chefs tranquilles au fond de leurs cabinets ; elle ne connat pas ces reprises qui ternisent les combats et font couler goutte goutte le sang des hommes. Le sang coule propos et lanc de veines gnreuses ; la querelle est promptement vide ; l'tat tombe, ou est rpar.

Voyez l'histoire : presque toutes les guerres civiles, en levant les mes, en fortifiant les courages, en rpandant la vertu belliqueuse dans tous les esprits, en les chauffant pour la patrie, ont amen la libert rpublicaine ; les lois touffes renaissent parmi le bruit des armes. Chaque individu stipule hautement pour ses propres intrts, et la nation arme pour la grande cause du rtablissement de ses droits, lve une tte florissante, et en impose ses voisins lorsqu'on la croit ensevelie sous ses ruines. C'est ce qui est arriv dans l'empire romain, en Angleterre, en Hollande, et dans tous les tats qui jouissent aujourd'hui de quelque libert ; c'est ce que nous ne tarderons pas voir en Amrique, o se jettent les fondements d'une rpublique nouvelle et vaste, qui deviendra l'asile du genre humain, foul dans l'ancien monde.

Toutes ces secousses politiques ont produit partout des changements heureux. Mais par une exception fatale, la France n'a point recueilli le fruit de ses longues discordes. C'tait le moment pour elle, aprs tant d'instabilit, de prendre une forme permanente : elle tait dans une crise o tout annonait la vigueur et la forme ; mais les personnages de la guerre civile, et mme les corps assembls, en s'agitant de tant de manires, ne surent point faire un seul pas vers la libert. Indiffrents, ou plutt aveugles sur leurs intrts, les peuples ne surent ni les connatre, ni les tudier, ni mme les deviner par instinct ; instinct qui a appartenu aux nations les plus grossires, capables des plus grandes choses dans des temps encore plus tnbreux. J'ai cherch vainement, dans les crits de ce temps-l, si je ne rencontrerais pas quelque trait qui tendt indiquer ces circonstances comme favorables pour oprer une rvolution salutaire. L'clipse de l'esprit humain cet gard est totale et profonde ; tous ces crivains se dbattent entre des mots vides de sens, oublient les privilges essentiels de l'homme ; ne parlent que de la messe , et ne tremblent que pour elle.

Ces fameux tats tenus Blois, ces assembles nationales, devant lesquelles s'anantit la majest royale, et qui, dans leur solennelle convocation, auraient pu rtablir le royaume, en rprimant les abus les plus dominants, perdirent le temps en dplorables disputes. Au-lieu de dfendre les droits du peuple, ils s'occuprent de la transsubstantiation et du concile de Trente. Il s'agissait de la cause la plus noble, la plus importante, sans doute, de rparer les maux antiques faits la patrie. Ces ides furent peine aperues ou indiques ; le misrable esprit de controverse gta tout. Ils agitrent qu'il ne fallait qu'une religion, puisqu'il n'y avait au ciel qu'un dieu. Ils parlrent nanmoins, comme par hasard, de punir les traitants et les mignons, de supprimer tous les impts arbitraires ; mais plus coupables que s'ils n'en eussent point parl, ils abandonnrent ces grands objets si intressants examiner et dbattre. En lisant leurs cahiers, on croirait tre assis sur les bancs de la Sorbonne, et y entendre le jargon des ergoteurs, au-lieu du langage des hommes d'tat. Le fier duc de Guise, l'idole de Paris, et qui avait mrit cette idoltrie par ses qualits hroques et populaires, plein d'audace et de courage, touchant du pied les degrs du trne, mit profit cette haine universelle contre Henri III, et fonde sur les plus grands motifs qu'une nation puisse avoir ; mais il mprisa trop son roi. Il n'aperut ni sa haute fortune, ni toute la faveur du peuple ; il perdit l'occasion de rgner sur la nation, qui dj l'adorait. Guise, content d'avoir avili le trne par la supriorit de son gnie, temporisa ou ddaigna de s'y asseoir. Il emporta dans le tombeau, aux yeux du peuple, le nom d'un hros magnanime. On crut qu'il n'avait pas voulu acheter une couronne par un crime qui lui aurait t si facile, et dont il aurait t absous par la voix publique, et peut-tre mme par la voix de la postrit.

Le faible Henri III pendant ce temps, se montrant en public avec des petits chiens qu'il portait pendus son cou dans un panier , dpensant des sommes immenses pour des singes , des perroquets, des moines et des mignons , dj tondu dans l'opinion publique et enferm dans un couvent d'aprs le voeu gnral, non moins ridicule qu'odieux, rpondit son adversaire, en le faisant assassiner. Il n'imagina pas d'autres moyens pour retenir la couronne qui chancelait sur sa tte : mais ce fut pour lui un crime de plus, qui ne fit qu'augmenter l'excration publique. Il parut avoir frapp son souverain : ds lors le cri universel dirigea contre lui le couteau dont bientt un jacobin lui ouvrit le flanc ; et la France entire, dans l'ivresse de la joie et de la vengeance, applaudit au rgicide.

Quelle leon pour les rois prvaricateurs ! Les enfants de Catherine de Mdicis, comme frapps de la maldiction des peuples, descendirent tous au tombeau avant le temps, et sans ligne. La mort moissonna dans leur jeune ge, et Charles IX, et Henri III, et les ducs d'Alenon et d'Anjou, et toute cette race de mauvais et d'indignes princes, qui n'eurent d'activit que pour le mal. La nation se regarda bientt comme dlivre d'un flau qui prparait sa ruine entire. Tout retentissait de cris d'allgresse ; c'tait peut-tre le moment, pendant cet interrgne, de rtablir les droits de la nation. Elle tait remise elle-mme ; elle ne connaissait pas alors les vertus hroques de Henri IV, qui tait pour elle dans le plus grand loignement. On avait dtest la maison de Valois ; on n'aimait gure plus la maison de Bourbon ; on la regardait, disent tous les historiens, comme une branche gare, perdue et btarde. tous les voeux taient pour les Guises, qui taient populaires et montraient du gnie. Henri IV n'tait aux yeux du peuple qu'un protestant qui renchrirait bientt sur les attentats d'un roi catholique, et qui de plus dtruirait la messe dans Paris. Le sang des Guises existait encore ; on le faisait remonter jusqu' Charlemagne ; et ce sang vers sous ses yeux et pour sa cause, semblait devoir lui devenir encore plus cher.

Mayenne avait venger ses deux frres tus Blois. Seul reste de cette maison formidable, il ne figura point pour un chef de parti d'une manire ferme et dcide. En vain sa mre lui redemandait ses fils massacrs ; en vain la veuve du duc et sa soeur criaient vengeance ; en vain la nation cessait d'tre royaliste. Calme, irrsolu, modr, il semblait redouter d'tre lu roi. N'ayant rien de commun avec le sang bouillant de ses frres, il n'tait pas n pour se trouver dans cette grande crise de l'tat. Mayenne, avec plus de fermet et d'audace aurait pu mettre la couronne sur sa tte. Les ducs, les comtes, etc. La noblesse enfin tait toute prte se vendre. En donnant des gouvernements, en prodiguant les places les plus minentes aux plus ambitieux, en poussant le roi de Navarre toute outrance, il est probable qu'il aurait russi. Le jeune duc de Guise, son neveu, enferm pour lors, n'aurait pas nui ses desseins ; mais Mayenne, d'ailleurs habile capitaine, n'avait point d'activit, et il ne connut pas le prix des moments.

La nation dans cette forte preuve, pleine du sentiment de ses maux et doue du plus grand ressort, gara son courage, et ne sut point tablir ni mme proposer une forme de gouvernement qui loignt les dsastres passs, dont le peuple avait fait une si longue et si cruelle exprience ; elle ne songea point opposer une juste rsistance ce pouvoir norme qui depuis Louis XII avait foul et avili l'tat. Dplorable aveuglement du sicle ! Fatale erreur ! La France ayant choisir, nommer son monarque, ne conut aucune ide politique. Arme, forte, vigoureuse, couverte d'acier, elle se jeta dans le ddale pineux des disputes thologiques ; et s'enfonant dans ces routes tortueuses, elle oublia le fer qu'elle tenait, et l'poque la plus heureuse et la plus rare pour dresser un contrat social.

Henri IV tira l'pe pour rgner. Mais ce qui le justifie, c'est que la force alors rpondait la force, et qu'il opposait le glaive au glaive. Le succs du prtendant tait plus que douteux. Ses droits, quoique lgitimes, pouvaient tre annuls par la volont des peuples, par leur opinitre rsistance, ou par le cours des vnements. L'ascendant terrible de la religion, les anathmes multiplis, et qui invitaient les poignards du fanatisme, pouvaient encore leur dfaut l'loigner jamais du trne. Il et alors accept bien volontiers toutes les conditions qu'on lui et imposes. Il avait de l'hrosme ; il et command avec joie une nation libre : elle pouvait, en lui mettant la couronne sur la tte, lui dicter un contrat gnreux, qu'il et sign avec noblesse. Mais que lui enjoignit-on ? Ce qui tait le plus indiffrent pour le gouvernement d'un tat, de se faire catholique et d'entendre tous les jours la messe . Ce fut l'unique condition qu'on lui imposa ; et l'on crut alors avoir gagn un point de lgislation important, un gage ternel de la flicit publique. Les grands, plus habiles et plus lches, vendirent beaux deniers comptants leur servile obissance, et ne songrent qu' dresser des traits particuliers. Henri IV promit tout ce qu'on voulut, s'engagea payer les sommes les plus fortes ; et chaque homme en place dans cette anarchie tumultueuse, ne suivant que des intrts petits et sordides, parut mconnatre ou plutt mpriser l'intrt gnral. Qu'arriva-t-il ? Le despotisme de Richelieu, contre la nature ternelle des choses, sortit du sein de ces guerres civiles. Il en sortit pour punir ce mme peuple qui avait eu le courage de s'armer, de mourir, et qui en combattant valeureusement pour des opinions striles, n'avait pas su composer un raisonnement utile. Vingt-deux annes aprs, Richelieu devait rgner ; ce Richelieu qui brisa la tte de ces mmes grands qui s'taient vendus, eux et leur postrit. Ce cardinal, avec l'audace d'un prtre qui n'a ni patrie ni enfants, osa dtruire tous les poids intermdiaires ; et Louis XIV, dont il aplanit la trop superbe route, entra ensuite en bottes et le fouet la main au milieu des dpositaires, des organes et des gardiens de nos lois, (qui, en l'absence des tats-gnraux, les supplaient ncessairement). Il leur dfendit jusqu' des remontrances ; et depuis, quand ce corps de magistrature, vains simulacres de nos antiques liberts, et frapps du mpris royal, vinrent reprsenter humblement aux genoux du monarque ses vexations, ses injustices, ses erreurs, ses profusions, etc. Le monarque rpondit thologiquement, en les chassant de son palais : je ne dois aucun compte la nation, je ne tiens ma couronne que de Dieu.

Arrtons-nous, et considrons prsentement dans le peuple qui souffrit tant et qui ne gagna rien ; examinons la force des prjugs de ce sicle, la lenteur des vraies connaissances, ce qu'occasionne l'abtardissement des esprits, et combien il est ncessaire qu'ils soient clairs par les lumires de la bienfaisante philosophie qui s'oppose de tout son pouvoir aux servitudes nationales. Tandis que, priv d'une utile clart, ce peuple faisait des prodiges de valeur qu'il aurait pu mieux employer, le cardinal Granvelle, appuy de ce Philippe II, ennemi farouche de toute libert civile, politique et religieuse, voulait le surcharger encore du fardeau de l'inquisition, et il y tendait les mains, souffrant de la famine et plong dans les horreurs de la guerre. Et quoi se bornoient les rclamations de ce peuple vaillant ; ce cri gnral et inconcevable, comment recevoir un hrtique dans le trne de Saint-Louis ? Quelle tait donc cette horreur invincible pour le protestantisme ? Le catholicisme avait-il jamais tabli les moindres liberts de ce peuple ? Au contraire, c'tait un nouveau joug ultramontain et honteux, ajout tant d'autres. Le peuple ne songea ni au pacte social, ni ses privilges, ni ses franchises. pour tre roi de France, disait-on alors, il est plus ncessaire d'tre catholique que d'tre homme. tous les adhrents de Henri taient traits de criminels de lse-majest divine et humaine ; termes devenus depuis si familiers aux fanatiques de toutes les sectes.

Henri monta sur le trne aprs s'tre battu en vrai soldat. Paris lui ouvrit ses portes, renonant tout--coup son ardente opinitret, et satisfait d'avoir dfendu courageusement la transubstantiation. La France devint sa conqute ; il en acheta des parties dmembres par la cupidit des grands qui les retinrent quelques annes, et qui ne rougirent pas ensuite de les lui vendre, pour ainsi dire, une seconde fois. On ne voit pas sans surprise que leurs descendants aient os appeler fidlit, amour, ce qui n'tait alors qu'une avarice dguise sous les dehors les moins trompeurs. Voyez les mmoires du temps. Le bon Henri se trouva dans l'impuissance d'acquitter ses promesses, tant on lui avait impos de conditions pcuniaires et onreuses. Il avait dj pay trente-deux millions cette noblesse vnale et intresse, qui lui avait fait acheter sa respectueuse soumission.

Henri eut besoin, sans doute, des qualits d'un ngociateur pour concilier les franais, les allemands, les anglais, les hollandais qui servaient dans son arme. Il avait touffer l'envie et la jalousie de ces grands qui se faonnaient dj l'art du courtisan. tablir l'union parmi tant de sujets de discorde, devenait un ouvrage qui exigeait une adresse peu commune ; il l'eut. Il pardonna, il oublia les injures passes ; il fut un bon roi sur le trne, parce qu'il avait essuy la mauvaise fortune, et qu'il avait reu la meilleure ducation, celle des revers. Il avait souvent manqu du ncessaire ; il songea dans la suite ceux qui en manquaient. Il fut trois ans prisonnier d'tat ; il ne convertit point son autorit en despotisme. Il avait hasard sa vie dans les batailles ; il sut tre clment aprs la victoire. Il avait vu plus d'une fois le poignard lev sur son sein ; il respecta le sang des hommes.

S'il changea de religion, ce fut plus par politique que par conviction. Nous avons des tmoignages non quivoques de sa faon de penser. En butte aux poignards des catholiques, outrag par les papes, qui, connaissant bien leur sicle, lanaient du haut du Vatican ces foudres qui retentissaient alors dans toute l'Europe, dcri par ces frntiques dclamateurs si loquents pour le peuple, lass de leurs violences et de leurs perfidies, il crivait Corisande D'Andouin : tous ces assassins, tous ces empoisonneurs sont tous papistes, et vous tes de cette religion ! j'aimerais mieux me faire turc. il exposa les raisons politiques de son changement lisabeth, reine d'Angleterre : il mandait Gabrielle d'Estres, en parlant de son abjuration : c'est demain que je fais le saut prilleux.

Il est probable qu'en persvrant n'embrasser d'autre systme que celui des combats, Henri IV aurait pu monter sur le trne sans faire abjuration. Les protestants alors eussent redoubl de zle, d'attachement et de courage ; ils ne se seraient pas refroidis ; et les catholiques, frapps bientt de son hroque constance, auraient eu un respect qu'ils n'eurent pas ; car ils attriburent l'intrt le changement de Henri IV. Cet intrt tait trop fort en effet, pour qu'il ne laisst pas dans les esprits quelques doutes sur la sincrit de cette conversion. Ajoutons que ce prince vaillant aurait pu rendre par sa fermet un ternel service la France, en l'affranchissant du joug de Rome ; joug qu'il pouvait briser avec l'pe de la victoire ; joug mprisable et non moins funeste, qui depuis alluma dans ce royaume tant de querelles absurdes et thologiques, l'opprobre de la raison, et la cause des plus longues et des plus inconcevables fureurs. La rvocation de l'dit de Nantes, dont les fatales suites sont inapprciables, la perscution des rforms, les dbats du jansnisme et du molinisme prolongs jusqu' nos jours ; ces erreurs pitoyables et cruelles font gmir sur la nation franaise, qui, avilie et perdue dans ces questions ridicules, parut oublier tout le reste la face de l'Europe qui n'est point encore revenue de son long tonnement. La religion protestante, touffant dans l'origine ces guerres honteuses et dshonorantes, aurait conduit le royaume un degr de libert, de population et de force qui a pass chez nos voisins, devenus puissants par nos mprises.

On a beaucoup lou Henri IV, et l'admiration a t jusqu' l'idoltrie ; mais cette idoltrie, ne seulement depuis un demi-sicle, tait fille du ressentiment qui voulait crer une forte opposition avec le caractre des rois vivants. Il est toujours bon une nation d'tablir un fantme qu'elle pare de toutes les vertus qu'elle voudrait inspirer ses monarques ; c'est une convention adroite, utile et ds-lors respectable. D'ailleurs, ce modle de la royaut sert de satyre indirecte pour toutes malversations ; et les loges publics, prodigus au roi dfunt, deviennent de vritables leons qui peuvent toucher l'esprit distrait des monarques, et leur faire comprendre le voeu gnral. Gardons-nous donc d'affaiblir une opinion faite pour en imposer ses successeurs, et leur donner le seul frein qu'ils puissent recevoir aujourd'hui. Ils seront toujours assez grands, s'ils imitent Henri IV dans plusieurs de ses hroques qualits.

C'est donc pour faire voir aux hommes combien des ides religieuses mal entendues entranent d'erreurs politiques, et nuisent la flicit nationale, qu'on a entrepris ce drame, tableau fidle des actions et des prjugs de nos anctres braves et tromps.

Ah ! Qu'il est insens, ce zle abominable, jaloux d'un culte unique, attaquant les rfractaires par le fer et le feu, semant la division dans l'tat et la discorde dans les familles ! Et quelle pit sacrilge que celle qui foule aux pieds l'humanit, et fait un crime mme de la compassion ! L'homme le plus anti-philosophe pourra-t-il regarder jamais comme religieux Franois Ier, qui faisait brler les protestants Paris, tandis qu'il les soutenait, les soudoyait en Allemagne, et signait des traits avec eux ? Mais les inconsquences monstrueuses sont les moindres traits qui caractrisent le fanatisme.

Qu'elle soit donc prsente sous ses vritables traits, cette vile et mprisable superstition ! C'est le seul moyen de prserver l'homme des erreurs multiplies o il est toujours prt retomber par cette pente qu'il a faire parler le ciel, et mler les passions les plus atroces, telles que la haine, l'ambition et la vengeance, au sublime et pur intrt de la religion, calme et compatissante par son auguste nature.

Il y avait un monstre qui dominait la race humaine, a dit Lucrce il y a prs de deux mille ans. l'humanit dgrade se courbait devant son sceptre stupide ; il rpandait la terreur qui ne convient qu'aux esclaves ; il semblait cacher sa tte, et tonner du haut des rgions de l'empyre ; mais il parut un homme qui, sans effroi, osa porter la vue sur ce monstre, et qui reconnut que c'tait un vain fantme. Cet homme tait picure. Malgr picure, le monstre a reparu triomphant dans plusieurs sicles. Il se plat dans les tnbres paisses de la barbarie ; il redoute la moindre clart, qu'il voudrait touffer ; il est craindre qu'il ne domine encore quelques parties de l'Europe. Ne le voit-on pas en ce moment relever sa tte hideuse en Espagne, et tenter d'y rtablir le trne infernal de la sainte inquisition ? N'a-t-il pas enchan tout rcemment dans les cachots, et couvert d'une chemise ensoufre, le vertueux Olavids, pour avoir fait du bien aux hommes, pour avoir tent d'apporter son pays des ides utiles et saines ? N'a-t-il pas contredit en Pologne les principes de la libert civile et religieuse ? Le glaive nu doit veiller dans la main du philosophe, toujours en sentinelle pour pier les approches et les tentatives du monstre, pour le poursuivre, le percer, lui faire sentir dans ses entrailles dchires le fer qu'il redoute et qu'il mord en cumant de rage. Point de repos, point de trve ; l'tendue des maux passs, les longues plaies non encore cicatrises, faites l'humanit, l'influence que des ides mprisables et mme mprises ont eue et ont encore sur plusieurs souverains de l'Europe ; l'espce de joug qu'ils portent en tremblant, et qu'ils n'osent secouer, par une suite de l'ancien vertige dont le monstre a frapp la terre entire : tout doit engager l'crivain soutenir la massue en l'air, la faire tomber coups redoubls sur le fanatisme, qui de nos jours encore ne prend le langage du ciel que pour tromper ou opprimer les hommes.

Mais en le peignant sous ses horribles couleurs, en montrant dans un jour clatant combien il a loign l'homme de sa vritable dignit et de ses plus chers intrts, on n'a point prtendu faire rejaillir sur le culte incorruptible que tout homme doit l'tre suprme, le mpris et le ddain que la raison attache aux opinions dogmatiques. On ne se consolerait pas d'avoir port quelqu'atteinte la morale vanglique, la religion pure faite pour parler tous les esprits droits et tous les coeurs sensibles. La beaut de cette religion dbarrasse des ombres qui dfiguraient sa face majestueuse, fera d'autant plus de progrs qu'elle sera mieux connue, et sa simplicit sera toujours le caractre de sa vritable grandeur. C'est la philosophie qu'il appartient de la restituer dans son origine pure et sacre. La philosophie exposera ses avantages rels ; le premier est de respecter les causes premires, de ne point vouloir inutilement lever le voile qui les couvre, de dmler l'intention de la divinit dans les principes vidents de la morale, d'adorer au-lieu de murmurer. La religion apporte aux hommes l'ide de la vertu dans l'image du grand tre : elle cre au-lieu de dtruire ; elle admire au-lieu d'expliquer ; elle lve l'me en cartant les chimres du hasard ; elle console le faible et soutient le juste, en leur montrant l'galit des tres et leur future perfection ; elle annonce enfin l'univers les rparations d'un malheur passager, en lui dvoilant un dieu vivant dans l'ternit. Les systmes anti-religieux se repoussent et se contredisent ; la religion unit les adorateurs de l'tre suprme, qui n'ont plus qu'une mme pense et une mme esprance. La nature, sous l'aspect de la religion, est considre comme un systme clair et simple, o l'ordre des choses a une base, o l'enchanement et le but se manifestent, o l'inquitude et l'agitation des esprits cessent, o l'me appuye sur l'esprance, voit une clart qui la guide travers les incertitudes qui fatiguent les autres hommes ; et tandis que toutes les opinions qui contredisent la connaissance et l'adoration de l'tre suprme, souleves comme les flots d'une mer en furie, se prcipitent dans un abme qui les drobe nos regards, le systme de la religion pure, dont Socrate fut l'aptre et le martyr, dont Marc-Aurele fut le pontife sur le trne du monde, dont Jean-Jacques Rousseau fut l'apologiste de nos jours, auguste et toujours gal, s'avance travers les sicles, conquiert une multitude de sages proslytes, parce qu'il a pour inbranlables appuis la foi qui convient la faiblesse et l'ignorance humaine, la charit qui unit les mortels et fait qu'ils se pardonnent, et l'espoir qui fortifie et agrandit le coeur de l'homme.


PERSONNAGES

HILAIRE pre.

HILAIRE fils.

MADAME HILAIRE.

MADAME HILAIRE, grand'mre.

LANCY.

MADEMOISELLE LANCY.

GUINCESTRE.

VARADE.

AUBRY.

HENRI DE NAVARRE, futur HENRI IV.

MONTMORENCY.

SULLY.

BIRON.

LANGLOIS.

LOUCHARD.

ANROUX.

BUSSY-LE-CLERC.

MONTALIO.

TURIAF.

SOLDATS.

SOLDATS SUISSES.

DES LIGUEURS.

LE PEUPLE.


ACTE I

SCNE I.
Hilaire pre, Hilaire fils.

Le thtre reprsente une salle meuble dans le costume du temps : on y voit deux portes. L'une est ferme, l'autre est entr'ouverte. Cette dernire donne dans une autre chambre qu'on entrevoit. Ce logement fait partie de la maison d'Hilaire.

Hilaire pre s'avance par la porte demi-ouverte ; il est suivi de son fils. Il lui fait signe de ne pas faire du bruit. Ils marchent doucement ; leurs pas sont tremblants. Ils vont visiter en silence si la porte est bien ferme. Le pre prend son fils par la main, la serre avec tendresse, le regarde les larmes aux yeux, et lui dit d'une voix altre et faible :

HILAIRE PRE.

Ne faisons point de bruit, mon fils... Si l'on frappe, taisons-nous, et gardons-nous bien d'ouvrir... Une foule de malheureux, presss par la famine, abandonns au dsespoir, errent de tous cts. Les uns cherchent ravir le pain de force ; les autres vous dchirent l'me par leurs gmissements lamentables : et ce n'est qu'aux siens, dans ces moments extrmes, que l'on doit quelque piti... Si nous allions heurter quelques portes, elles seraient de fer... mon cher fils ! Comment te trouves-tu ?... Tu me parois bien ple... Prends, prends ce qui nous reste... ton ge on supporte moins le besoin. Ne me dsobis pas, quand je t'ordonne de vivre.

HILAIRE FILS.

Ce n'est pas le besoin qui me tourmente, mon pre, mais l'ordre que vous me donnez de prendre sur votre part : portez ma mre, et laissez-moi... C'est vous, hlas ! Que mon oeil voit dprir chaque jour : et vous voulez que je vive ?

HILAIRE PRE.

N'augmente point nos douleurs... Si tu veux les apaiser, cde ce que j'exige...

HILAIRE FILS.

jour pouvantable ! Nous nous disputons tous trois qui prendra le moins de nourriture ! Vous unissez votre autorit celle de ma mre ; je vis, et vous mourez... Vous avez beau me le dguiser, je ne le vois que trop... Mon pre, je ne vous suis plus qu' charge en cette maison...

HILAIRE PRE.

Toi, charge, mon fils, toi ?

HILAIRE FILS.

Je dvore ce qui vous appartient, la subsistance de mon pre, de ma mre, et de celle encore qui vous a donn le jour... Ah ! Je serais dnatur si je restais plus longtemps. Laissez-moi errer par la ville, y chercher des aliments... J'en trouverai.

HILAIRE PRE, se jetant dans les bras de son fils.

Non, mon fils, non, tu n'en trouveras point, et tu te prcipiteras au-devant de la mort.

HILAIRE FILS.

Et elle nous dvorera ici lentement...

HILAIRE PRE.

Nous avons l'esprance... Notre fidle serviteur nous rapportera ce qu'il aura trouv... Ne franchis point cette porte. Au-del sont la rage et le dsespoir ; reste avec nous, ta prsence du moins nous console. On entend un coup de marteau. On frappe ; silence, mon fils. Ce n'est pas notre domestique, je n'entends point son signal... Retenons nos pas ; que tout soit muet et annonce une maison dserte.

HILAIRE FILS, prtant une oreille attentive.

On redouble... Chaque coup me perce l'me et me trouble d'effroi.

Au-dehors de la porte une voix s'crie :

Ouvrez, par misricorde ; ouvrez, au nom de dieu : ouvrez, je vous en conjure !

HILAIRE FILS, se dgageant des bras de son pre, et voulant courir la porte.

C'est sa voix... C'est elle... Ah, mon pre !

HILAIRE PRE, le retenant.

Paix, paix, mon fils... Que veux-tu faire ?

HILAIRE FILS.

Elle est l qui nous implore. C'est elle que je viens d'entendre... Lancy !... La laisserons-nous expirer de besoin cette porte ?

HILAIRE PRE.

Quoi, la fille de ce tratre ?

HILAIRE FILS.

C'tait votre ami.

HILAIRE PRE.

Il ne l'est plus depuis qu'il sert le barnais. Son bras aide l'homme qui nous assige, nous affame...

HILAIRE FILS.

Sa fille est innocente ; victime et non complice, elle souffre de ces horribles calamits... Vous la trouviez autrefois si noble, si intressante. N'est-elle plus votre filleule chrie ? Et puis, est-ce, dans ces cruelles extrmits, un moment pour la haine ?

HILAIRE PRE.

Je ne la hais point, mon fils ; mais que puis-je pour elle ? Dois-je livrer une trangre notre dernier morceau ?

HILAIRE FILS.

trangre !... Elle souffre... qu'elle partage avec nous. La providence nous en rcompensera... Ne songez point moi, mon pre ; je lui livre ma part...

HILAIRE PRE.

Imprudent ! Tu ne sais pas tout ce qu'il m'en cote. Non, tu dois vivre, parce que ta vie est la ntre.

HILAIRE FILS, avec un cri douloureux.

Sa vie est aussi la mienne... Elle prirait-l, lorsque j'aurais !... Non, non ; tous les tourments de la faim ne m'obligeraient point...

On frappe encore, et la mme voix se fait entendre.

UNE VOIX.

Hilaire, Hilaire ! Mon parrain, me laisserez-vous donc mourir sur le seuil de votre porte ?... Ouvrez, au nom de dieu... Ouvrez... Je vous en supplie...

HILAIRE FILS, se dbarrassant de son pre, qui ne le retient que faiblement, court vers la porte qu'il ouvre avec la plus grande action.

Vous allez entrer, chre Lancy... Venez, venez au milieu de nous.

SCNE II.
Hilaire pre, Hilaire fils, Mlle Lancy.

HILAIRE FILS, prenant dans ses bras Mlle Lancy, et la soutenant dans sa faiblesse.

La voici, mon pre, la voici. Rejetez-la, repoussez-la. Ah ! Si vous aimez votre fils, regardez-la plutt comme votre fille.

Il la fait asseoir ; elle veut se jeter aux genoux de son parrain qui l'en empche, la soutient et la fait asseoir.

MADAMOISELLE LANCY, voulant se jeter une seconde fois ses pieds.

Mon cher parrain, ayez piti de moi...

HILAIRE PRE, prvenant son attitude.

Pauvre fille ! Non, tu n'es point coupable comme ton pre... Dans quel tat te revois-je !... Comme le malheur nous a tous changs !

MADAMOISELLE LANCY, prte se trouver mal, et portant la main sur son coeur.

Hlas ! Hlas ! Le besoin...

Hilaire fils, ces mots, lve les bras et les yeux prcipitamment au ciel, et court par la porte entr'ouverte.

HILAIRE PRE.

Il va t'apporter le seul pain qui nous reste... Dans quel moment viens-tu ! Nous sommes tous rduits, comme toi, la plus horrible disette.

MADEMOISELLE LANCY.

Que j'expire avant vous... Vous tes le seul parent qui me reste en cette ville : prs de vous, je me rassure contre la terreur de mourir... Je n'ai vu autour de moi que des mourants. Tout ce qui m'approchait n'est plus... Faut-il donc que je meure aussi !...

HILAIRE FILS, revenant, la respiration agite, et donnant Lancy un morceau de gros pain noir.

Tenez, prenez... Lancy ! Hlas !...

MADEMOISELLE LANCY.

C'est me rendre la vie. Il y a trois jours que je n'ai mang...

Elle mange avidement.

Hilaire soupire, se dtourne et s'loigne ; son fils va lui, le presse dans ses bras, comme pour le remercier de ce qu'il a fait pour Lancy. Ils parlent bas.

HILAIRE PRE.

dieu ! Quand l'expiation de nos crimes aura-t-elle mis fin cette punition cleste ?

HILAIRE FILS.

Prenez soin d'elle, mon pre, et laissez-moi sortir. J'irai, conduit par mon courage, et je rapporterai quelques aliments. Il ne faut plus compter sur notre domestique ; il devrait tre de retour... Son zle ne nous aura servi de rien ; l'infortun aura succomb sans doute au milieu de la rage d'une multitude affame... Je suis plus jeune, plus adroit, plus robuste ; je serai plus heureux dans mes recherches... Ne me retenez plus ; demeurez avec ma mre, et regardez Lancy comme de la famille...

HILAIRE PRE.

Tu veux t'exposer ! Je t'accompagne, mon fils ; je ne t'abandonnerai point seul ta fougue imprudente... Eh bien, nous unirons nos forces ; et soutenus l'un par l'autre...

HILAIRE FILS.

Ah, voici ma mre !

part impatiemment.

Elle va retarder ma sortie...

SCNE III.
Les acteurs prcdents, Madame Hilaire.

MADAME HILAIRE, allant Mlle Lancy.

J'accours : j'ai entendu sa voix. Vous avez bien fait d'ouvrir cette chre enfant. Je l'ai toujours aime ; et tant que j'aurai quelque crdit, elle ne sera jamais regarde ici comme trangre.

MADEMOISELLE LANCY.

Ah ! Ma chre marraine... Je renais.

MADAME HILAIRE.

Tu as donc song nous au milieu de cette calamit gnrale ?... Quand cessera-t-elle ? Hlas ! Nous y sommes plongs comme toi.

Aprs un silence.

Je vois tes yeux abattus, tes joues sillonnes par les larmes... Tu viens seule, hlas !... Ton silence... Je l'entends... Il ne faut point te demander ce qu'est devenue ma pauvre amie.

MADEMOISELLE LANCY.

Ma chre tante n'est plus, et j'ai t bien prs de la suivre ; je le dsirais... Il a plu au ciel de vous rendre sensible mes prires... Ma tante m'a toujours servi de mre ; votre nom fut toujours dans sa bouche, malgr les dbats qui nous sparaient... Elle m'a dit, en mourant, de venir vous trouver ; que srement vous auriez piti de moi... Ses derniers voeux du moins ont t exaucs.

MADAME HILAIRE.

Guerre malheureuse ! Tu as bris les liens les plus chers ; le parent repousse son parent, l'ami son ami... Que de dsastres effroyables, sans ceux, hlas ! qui se prparent !

MADEMOISELLE LANCY.

Vous avez du moins pour consolation un poux, un fils, une mre ; et moi, je ne sais quel est le destin de mon pre ; aucune nouvelle n'a soulag ma douleur inquite... Il a cru devoir soutenir la cause de Henri... Est-il mort en combattant pour lui ? Cruel devoir ! Il est forc d'obir ses serments. Combien son coeur doit souffrir sur le sort de sa fille, de ses concitoyens, de ses amis !

HILAIRE PRE.

De ses amis ?... Porterait-il l'audace jusqu' s'en croire encore dans cette ville ? Conserve-t-on quelques droits sur le coeur de ses concitoyens, en les assigeant pour servir la cause d'un prince hrtique, que l'glise rejette de son sein, et qui consquemment n'a plus aucun droit au trne ?

MADEMOISELLE LANCY.

Ah, mon parrain ! Qu'il y aurait de choses dire l-dessus !...

HILAIRE PRE.

Je consens vous distinguer de lui, ma fille, cause de votre sexe, et surtout de votre ge. Je ne vous enveloppe point dans la haine que je lui voue ; car il s'est lev entre nous deux une barrire ternelle. Eh ! Qui l'et dit, que nos mes diffreraient un jour ce point ? Mademoiselle Lancy et Hilaire se regardent douloureusement. qu'il serve un usurpateur ; qu'il crase les murs qui l'ont vu natre ; qu'il aide faire un monceau de cadavres de tous les malheureux habitants de cette ville : je mourrai du moins sans lui pardonner. Oui, j'aime mieux expirer ici dans les angoisses de la famine, que de vivre comme lui au rang des rprouvs de la secte de Henri.

MADEMOISELLE LANCY.

Ah ! Connaissez-le mieux, mon parrain, et ne l'outragez pas.

HILAIRE FILS, voix basse.

chre Lancy ! Pardonne...

MADAME HILAIRE, son poux.

Mnagez du moins vos termes en prsence de sa fille infortune, et ne l'obligez pas condamner son pre... Eh ! S'il faut le dire, nous sommes tous assez plaindre, sans aggraver encore nos malheurs par le sentiment pnible de la haine. Cette funeste guerre, qui, depuis si longtemps, arme les Franais, fait plus que rpandre le sang ; elle divise ceux qui s'aimaient, ceux qui vivaient sous le mme toit dans une tranquille union... Tandis que le carnage ensanglante les remparts de la ville, on se dispute avec acharnement dans l'intrieur des maisons. Et que produisent ces inimitis particulires ? De nouvelles atrocits... Si Henri a des droits la couronne, pourquoi les lui ravir, sous prtexte de l'clairer ? Qu'on soit juste d'abord son gard ; il le sera sans doute envers Rome et l'glise. On tourne le fer contre lui, et l'on voudrait qu'il se laisst percer le flanc ! Au lieu de couvrir la face du royaume de tant de meurtres, n'et-il pas mieux valu le laisser rgner ?... Vous frmissez, mon cher poux ?

HILAIRE PRE.

Oui, je frmis de vos paroles inconsidres... Ce n'est pas d'aujourd'hui...

MADAME HILAIRE.

Je puis me tromper ; mais quoi, aprs tout, au milieu de ces dissensions ternelles, Dieu est-il plus ador, la religion mieux servie, la charit plus observe ? Allez, il faut que cette guerre soit impie, puisque le ciel nous en punit si cruellement. Malheur qui a pu l'entreprendre ! Malheur qui la continue ! Malheur qui...

HILAIRE FILS, arrtant sa mre.

Au nom de la tendresse que vous avez pour moi, ma mre, laissez l ces disputes interminables, et ne les renouvelez pas. Vous le savez, elles irritent mon pre et ne le changent point. On ne les entend jamais sans de nouveaux sujets de douleur et de larmes... N'avons-nous pas assez de soupirs donner notre fatale situation, sans agiter encore ces tristes querelles ? Conservons l'amiti, la paix, la concorde, puisque tout le reste nous est ravi... Nous disputons ! Et la famine nous dvore ; nous disputons ! Et nous oublions les moyens de subsister. Ici je ne fais que languir ; ne me retenez plus...

HILAIRE PRE.

Et les prils qui vont t'environner...

HILAIRE FILS.

Attendrons-nous ici une mort affreuse et lente ? Voici le moment de tout hasarder.

HILAIRE PRE.

Nous ne nous quitterons point.

MADEMOISELLE LANCY, les arrtant.

Ah ! Gardez-vous de sortir. Tous ceux qui errent dans les rues, portent la rage dans le regard comme dans le coeur ; on prodigue l'or, sans pouvoir rencontrer le plus grossier aliment. On n'entend que les cris d'une foule froce qui se dispute la chair des animaux immondes. On les dvore sans horreur ; et je n'ai entendu, en traversant la ville, que des plaintes lugubres qui peraient travers les murailles.

MADAME HILAIRE, son poux et son fils.

Songez surtout qu'il est dfendu, sous peine de la vie, de gmir de la mortalit, ou de parler de paix. Quiconque ne profrerait que ces mots, il faut se rendre, serait saisi sur le champ et prcipit l'instant mme au fond de la rivire... Tremblez de dire un seul mot sur les calamits publiques.

MADEMOISELLE LANCY.

Cela est bien vrai... Des soldats de la ligue courent en troupes menaantes, cartent tout ce qui s'assemble, et le mousquet repousse dans l'enceinte des maisons les malheureux, ples et dfigurs, qui implorent quelque secours. Chacun est barricad ; il n'y a d'ouvert que les temples, o les sermons des ministres des autels promettent la manne du ciel ceux qui soupirent aprs du pain.

HILAIRE PRE.

Les chants consolateurs de l'glise, en drobant aux vrais fidles l'image des maux prsents qui ne doivent tre que passagers, affermissent la foi, soutiennent le courage, prservent nos autels ; et Dieu qui voit notre constance, fera que d'un moment l'autre la ville sera miraculeusement dlivre... Oui, la manne tombera plutt que...

HILAIRE FILS.

Cet espoir trompa longtemps notre profonde misre ; et la famine, malgr l'attente des plus prochains secours, n'en marche pas moins tte leve dans cette capitale, et moissonne sous nos yeux...

HILAIRE PRE, l'interrompant.

Va, mon cher fils, crois-moi, c'est en redoublant la ferveur des prires, c'est en les unissant en choeur dans les processions publiques, que les voeux d'un peuple entier monteront jusqu'au ciel, et lui feront une sainte violence.

HILAIRE FILS.

Et moi, oserai-je exposer ma pense ? Ces processions religieuses et militaires, o le crucifix et les bannires sont mls aux arquebuses et aux hallebardes, o les sabres et les surplis se touchent, o les habits pontificaux sont surchargs de cuirasses, o le sommet des mitres marche de niveau avec la pointe des mousquets, o enfin le plain-chant des psaumes est accompagn par de brusques et frquentes dcharges qui exposent la vie des spectateurs ; toutes ces pieuses et nouvelles crmonies sont faites sans doute pour exalter l'imagination du peuple : mais je crains qu'elles n'y aient dj produit une impression trop profonde, propre le rendre opinitre, et, pour tout dire, amoureux de ses malheurs.

HILAIRE PRE.

Ils vont finir, mon fils, si le peuple achve constamment ce qu'il a commenc pour l'intrt de l'glise et de l'tat.

HILAIRE FILS.

Ils vont finir, dites-vous ? Et les assigeants, toujours matres des environs, ne sont pas repousss, et l'chelle du vainqueur est encore aux pieds de nos murailles. On ne peut s'chapper dans la campagne, ni faire entrer des provisions dans la ville. La contagion menace de mler bientt ses horreurs celles de la famine... Ah ! Mon pre, votre oeil se courrouce et s'enflamme... Je n'en dirai pas davantage...

HILAIRE PRE.

Tu feras bien, mon fils : car tes discours m'affligent ; et la famine qui tue les corps, me parat cent fois moins hideuse que l'hrsie qui tue les mes. Ces calamits, te dis-je, seront passagres ; et notre sainte religion attaque, mais triomphante, comme l'ont prdit les prophtes, sera raffermie sur de nouveaux fondements.

HILAIRE FILS.

Adieu, ma mre, c'est votre subsistance que nous allons chercher.

MADAME HILAIRE.

Que la prudence vous guide ; ne vous cartez pas trop au loin, et craignez de tomber dans les corps-de-gardes avancs.

HILAIRE PRE.

Nous ne tenterons point d'aller jusques-l.

HILAIRE FILS, Mlle Lancy.

Adieu, chre Lancy. Quel temps pour s'aimer ! Que sont devenus les jours o nos pres, alors amis, nous destinaient l'un l'autre ! La guerre civile a tout dtruit... Heureux ceux qui ne sont plus !... J'avanais avec tant de joie dans la carrire de la vie ; je touchais au terme dsir... Mais la guerre, la famine, tous les flaux runis, n'ont pu desscher ni tarir au fond de mon coeur le sentiment inaltrable qui y est cach.

Avec attendrissement.

Adieu, Lancy.

On entend un certain bruit.

MADAME HILAIRE.

Arrtez... On vient... Ils sont plusieurs... Prtons l'oreille.

HILAIRE PRE, avec exclamation.

Ah, bnis soient les ministres du seigneur !... Quoi ! Tu ne reconnais pas leurs voix ?... Eh ! Ce sont nos dfenseurs, nos amis, nos consolateurs... C'est le ciel qui les envoie. Je ne sors qu'aprs les avoir entendus... Reste, mon fils, reste... Ils nous apportent sans doute d'heureuses nouvelles ; car ils ne viennent jamais ici sans nous prter le courage et les lumires qui les animent et les guident.

MADAME HILAIRE.

Oui, toujours des esprances, et rien de plus... Que vont-ils aujourd'hui nous annoncer ?

Hilaire pre va leur ouvrir la porte, les reoit et les salue affectueusement.

SCNE IV.
Les acteurs prcdents, Varade, Guincestre, Aubry.

GUINCESTRE, entrant sur la scne.

Salut au bon fidle Hilaire, vrai catholique, zl pour la religion, charitable ennemi des huguenots, et que le ciel, consquemment, ne laissera point ici-bas, sans ouvrir sur lui les trsors infinis de ses misricordes.

VARADE.

Mais, quoi ! Vous semblez tous bien mus. Pourquoi vos visages sont-ils altrs ce point ?... Qu'avez-vous donc ?

AUBRY.

Vous tiez tous deux prts sortir ; c'tait sans doute pour aller dans les temples, invoquer la foudre sur la tte du relaps hrtique... Allez, mes amis, le tonnerre ne tardera pas tomber sur lui.

HILAIRE PRE.

Le besoin nous tourmente ; notre famille est nombreuse, notre domestique nous manque, et j'allais, avec mon fils, chercher les moyens de trouver quelque nourriture, afin de ne pas voir quelqu'un des ntres augmenter demain la foule des moribonds ou celle des morts.

AUBRY.

Quant ceux qui meurent, mes bons amis, il ne faut pas les pleurer : flicitez-les plutt de leur heureuse fin. Leurs mes s'envolent droit au ciel, puisqu'ils expirent dans les bienheureux sentiments de la bonne cause... Vous pouvez sortir ; mais n'affichez point de regrets sur tout ce qui s'est pass : tous ces vnements taient arrts dans les dcrets de la providence, et doivent tourner au profit de la religion.

GUINCESTRE, du ton d'un inspir.

Il vaut mieux cent fois mourir en martyr, que de vivre en hommes tides. Ce sige sera une chose mmorable dans les fastes de l'glise. Louange ternelle tous les fidles qui ont eu la foi et la constance ! Ils seront tous compts parmi les saints du martyrologe, ces hroques dfenseurs de la catholicit !

VARADE.

mes enfants ! Quelle gloire pour l'glise, de triompher d'un hrtique comme Henri ! Nous aurons bientt un roi catholique ; et savez-vous que notre salut ternel dpendait de notre rsistance ? Tout le royaume tait excommuni, s'il et souffert sa tte le Navarrais ; mais le Saint-Pre porte la France dans son sein, et du milieu de Rome il a veill la sauver du plus pouvantable, du plus affreux dsastre, du danger d'tre protestante... Qu'il sera beau, dans quelques jours, d'avoir rsist l'ennemi de nos autels, et d'avoir sauv la foi des vrais croyants !

HILAIRE PRE, sa famille.

Oh, que j'ai de joie les entendre ! Comme ils remplissent mon me de consolations pures, de force et d'esprance ! Oui, l'glise triomphera, et nous avec elle.

MADAME HILAIRE.

Mais, messieurs, arriveront-ils enfin ces secours dsirs, et si longtemps attendus ?... Pendant ce temps, les royalistes sont toujours les matres ; ils sont dans l'abondance, et nous gmissons dans la famine. Le lgat, le duc de Mayenne, les seize, les prdicateurs, du haut de leurs chaires, nous promettent constamment des merveilles ; et rien n'avance, que la douleur et la mortalit. Il faut que vous soyez les premiers abuss ; car chaque fois que vous venez nous visiter, vous nous apportez des nouvelles que vous croyez vraies ; et non seulement elles ne se vrifient point, mais c'est toujours le contraire qui arrive, et qui trompe notre mutuelle attente.

VARADE.

L'arme qui vient dlivrer la ville, marche grands pas ; on l'aperoit dj, quoique dans le lointain, du haut des tours. On voit briller des lances... C'en est fait, le bled, la farine, les tonneaux de vin, les vivres de toute espce vont entrer grands flots par les portes, avec la foule victorieuse des soldats. Vous serez bien rcompenss de votre constance ; car le pain et la viande seront pour rien. Alors on ne verra de tous cts que ftes, plaisirs, divertissements, o l'on se rjouira (en honntes chrtiens s'entend). Aprs demain, toute la ville sera illumine, et l'on chantera, en actions de grces, un beau Te Deum dans l'glise cathdrale... Sur ma parole, je vous y ferai bien placer... Le soir, double rang de lampions sur vos fentres.

MADAME HILAIRE.

Nous avions dj lou des fentres pour voir passer le roi prisonnier, lorsque Mayenne crivait Paris qu'il le tenait, et qu'il ne pouvait lui chapper qu'en sautant dans la mer.

AUBRY.

Plt Dieu qu'il se ft noy alors ! Mais si la foudre ne l'crase, il sera errant dans le monde, le front marqu du sceau de la rprobation... Encore un peu de courage, et nous touchons la fin de tout ceci. On a un peu souffert, d'accord ; cinquante ou soixante mille hommes sont morts de faim : mais prsentement ils tiennent au ciel pour rcompense, la palme glorieuse du martyre, et je regarde comme les plus infortuns ceux qui restent sur terre ; car ils n'ont pas, comme eux, l'assurance de la batitude ternelle.

MADAME HILAIRE.

Ah ! Messieurs, je ne dispute point contre vous ; mais si l'on avait pu concilier avec l'intrt de la foi l'intrt d'une ville aussi grande, aussi peuple, viter de tels dsastres, si longs, si terribles, si dsolants... Femmes, enfants, vieillards, tous innocents, hlas ! ont succomb dans les souffrances !

HILAIRE PRE, bas sa femme.

Paix, mon pouse, paix. Vous attirerez sur votre tte l'anathme de l'glise et le courroux du ciel. Il ne nous a prservs jusqu'ici que parce que nous nous sommes montrs soumis et rsigns... Prenez patience.

AUBRY.

Mais nous souffrons comme vous, madame, et plus encore, j'ose le dire ; car, extnus de fatigues et de courses, nous allons porter en tous lieux des consolations nos fr7res. Il n'y a que le z7le pour la religion, qui nous prte des forces miraculeuses, et qui nous fasse oublier nos propres besoins. Nous montrons la srnit de l'me dans les moments les plus pnibles : et pourquoi ? Parce que nous regardons toujours le ciel, et non la terre.

GUINCESTRE.

Allez, l'ange exterminateur descendra du haut du ciel avec son glaive enflamm, plutt que de laisser vivre Henri sur le trne de France... Je vous l'assure, au nom de Dieu mme.

HILAIRE FILS, d'un ton ferme.

Messieurs, les plus magnifiques paroles ne nourrissent point ; et si vous n'avez encore pour secours que de trompeuses esprances distribuer, je crains bien que l'aveugle dsespoir ne s'empare d'un peuple affam, et qu'il ne se porte au malheur de reconnatre un roi protestant qui lui donnera du pain.

VARADE, d'un ton de voix adouci.

coutez, jeune homme : il vous faudrait plus de rsignation la volont cleste ; mais puisque le besoin vous domine, et que Dieu, ce que je vois, ne vous a pas accord le courage dont il gratifie ses lus chris, nous aiderons votre faiblesse... Suivez-moi en secret, condition toutefois que vous maudirez de tout votre coeur le Navarrais, que vous le harez, comme vous le devez. Je vais vous faire donner d'une certaine nourriture de mon invention, laquelle, une fois prise, soutient son homme pour trois jours au moins... C'est de mon invention, vous dis-je...

HILAIRE FILS, avec un cri de joie.

Est-il possible ! Vous nous donneriez de quoi nous nourrir ?

GUINCESTRE, avec une certaine dignit.

Oui, ayez toujours confiance en nous, et ne murmurez point mal--propos. Sans votre grande jeunesse... Mais nous vous pardonnons... Vous pouvez mme aller tous de ce pas avec lui, en prenant la prcaution de le suivre de loin, afin de ne point faire de jaloux. Chacun de vous obtiendra sa portion ; vous en rapporterez mme au logis ; et comme la nature humaine est fragile, vous vous trouverez ainsi en tat d'attendre le grand jour qui ne tardera pas luire.

MADAME HILAIRE, s'inclinant.

Mille actions de grces vous soient rendues, gnreux bienfaiteurs ! Nous sommes prts vous suivre... J'en rapporterai pour sa mre ; elle a quatre-vingts ans passs, messieurs... Elle vient de s'assoupir un peu... Je ne craindrai plus son rveil !... J'aurai quelque chose lui offrir. C'est un grand miracle que le ciel a accompli sur elle, en nous la conservant jusqu' ce jour.

HILAIRE PRE, sa famille.

Vous le voyez, mes enfants, vous le voyez, le ciel n'abandonne jamais ceux qui esp7rent en lui... Vous avez blasphm bien tort ; je vous reprenais juste titre. Ah ! Croyez-en toujours les ministres infaillibles de l'glise.

HILAIRE FILS, aux trois prtres.

Pardonnez nos plaintes indiscrtes, nos murmures... La douleur m'garait.

MADEMOISELLE LANCY.

Ah ! Si ce secours tait arriv hier seulement, ma pauvre tante... Ah, dieu ! J'aurais pu la retirer des bras de la mort... Elle est morte, messieurs, en louant votre zle, en vous bnissant, en priant Dieu pour le salut de cette ville qu'elle attendait de vos prires efficaces.

AUBRY, du ton d'un inspir.

Vous voyez que les paroles des mourants sont claires du jour nouveau dans lequel ils vont entrer. La religion a soulev ses yeux le voile de l'avenir ; elle a vu le triomphe prochain de l'glise ; les frmissements de l'enfer ne prvaudront point contre sa base inbranlable. Allez... Conduisez-les, discret Varade ; nous vous attendrons o vous savez. Le scientifique Guincestre va rester avec moi. Nous avons quelques dispositions prendre pour la fte solennelle qui se clbrera. Je veux qu'on s'en souvienne longtemps, et que les yeux de tous les fidles soient blouis de sa pompe et de sa magnificence.

Mademoiselle Lancy se joint Madame Hilaire qui marche en lui donnant le bras. Hilaire fils prend la main de son pre, et ils suivent, avec une espce de transport de joie, Varade qui sort le premier.

SCNE V.
Guincestre, Aubry.

Vers le commencement de cette scne, on voit Madame Hilaire, la grand'mre, qui, du fond de la chambre, s'avance pas lents la porte entr'ouverte, le dos courb et appuye sur une canne. Elle s'arrte, en prtant l'oreille aux discours des deux curs ligueurs, qui ne l'aperoivent point. Cette femme, qui est ge, doit avoir l'air respectable.

AUBRY, aprs un silence.

Savez-vous qu'on a assez de peine leur persuader de se laisser mourir de faim ?

GUINCESTRE.

Le zle s'est trangement refroidi depuis le jour de la Saint-Barthelemy. C'tait l le bon temps.

AUBRY.

Oui ; l'on faisait alors du peuple tout ce qu'on voulait.

GUINCESTRE.

Aujourd'hui l'on rencontre des raisonneurs ; mais en allant ainsi de maisons en maisons ranimer le courage des patients, nous renverserons infailliblement les projets de Henri. La ville, vous le voyez, se soutient, et bien contre son attente. Il se verra forc de lever le sige, et nous serons dlivrs jamais de lui et de sa race.

AUBRY.

Ce diable d'homme-l a de la vigueur au moins. Sa tte ressemble son bras. Comme il a ripost Sixte-Quint ! Comme il s'est battu Arques ! Comme il a ngoci Rome ! Habile dans ses marches, aprs avoir command en capitaine, il se bat en soldat. Nous pouvons bien le rendre odieux, mais non mprisable. Ce n'est point l un Henri III. Entre nous, nous serions-nous jamais imagin, au commencement de cette guerre, qu'il en serait venu tout seul au point o il en est ?

GUINCESTRE.

Non, par ma foi. De son ct, il sait faire aussi des miracles ; mais c'est avec l'pe... Il est vrai que, pour tre aux portes de la capitale, il n'est pas encore dedans. Notre parti est bien plus fort qu'il ne pense. Nous lui avons associ toute la populace. Fire de cet honneur, elle y rpond en mourant de bonne grce. Le feu du fanatisme, chapp de l'encensoir, brle mieux que jamais. C'est un vrai plaisir que d'attiser ses flammes, que d'tre tmoin de leurs rapides progrs : tant que les esprits seront enflamms ce point, nous n'aurons rien craindre. Que revient-il Henri d'tre victorieux, lorsque l'opinion publique est souleve contre lui ? C'est un homme qui s'puise par ses efforts mme, et qui finira par tomber sur ses trophes.

AUBRY.

Mais il vise se faire aimer, parce qu'il sent bien que la force d'un monarque est nulle tant qu'elle n'est pas dans le coeur de son peuple. Comment lui enlever ce pouvoir qu'il se mnage ? Car enfin de jour en jour (ne nous le dissimulons pas,) il devient cher plusieurs.

GUINCESTRE.

Il faut renouveler l'accusation qui nous a servi anantir ses qualits hroques.

AUBRY.

Nous avons les insinuations des confessionnaux...

GUINCESTRE.

C'est l qu'il faut le peindre comme un homme qui dtruirait la dernire messe dans Paris, s'il montait une fois sur le trne.

AUBRY.

Bien dit... Mais avouez que c'est un bon peuple, un peuple bnin, que celui qui ne craint rien tant au monde que de n'avoir plus de messes. Prfrer la famine cette privation, et repousser des victoires avec un tel prtexte, est un prodige non moins tonnant... Ce qui doit nous inquiter le plus, c'est cette prtendue abjuration de Saint-Denis.

GUINCESTRE.

Voil le coup que nous redoutions. Il a t fort habile ; mais nous avons de quoi parer ce tour d'adresse. En prsentant cette conversion comme fausse et dissimule, en la dnonant comme une nouvelle hypocrisie, un mensonge public fait au ciel et la terre, un pige politique pour tablir plus srement le protestantisme en France, nous l'arrterons sur les degrs du trne...

AUBRY.

Mais il faut persuader cela, et tout le monde n'a pas la mme chaleur pour nous croire.

GUINCESTRE.

Tu sais que l'on est toujours loquent pour la multitude, lorsque l'on crie hautement au nom de dieu et de la religion ; le peuple s'meut alors comme par enchantement ; il ne faut pas d'autre argument que celui-ci : le pape ne reoit point cette abjuration. Alors le glaive que Henri tient dans les combats, se brisera contre le glaive de la parole que nous armons du haut des chaires. Les esprits seront terrasss. Dociles nos impressions, ils n'agiront plus que conformment nos volonts. Aprs tout ce qui s'est fait, on peut tout se promettre. Nous dicterons l'imptueux boucher le texte de quelques sermons. Avec une octave, il fera perdre Henri le fruit de deux batailles. Il a embras les cerveaux Saint-Mry ; et en sortant de-l, le peuple va quelquefois plus loin qu'on n'aurait su le prvoir... Tout autres que nous seraient pouvants de tels succs.

AUBRY.

Comme nous nous rjouirons, quand une fois la sainte ligue aura chass les Bourbons ! Rome nous devra beaucoup, et s'acquittera magnifiquement selon le profit que nous lui aurons fait faire... Aldobrandin n'est pas si rus que Sixte-Quint, et consentira de bonne grce partager. Landriano m'a promis pour ma part une place minente...

GUINCESTRE.

Mon cher Aubry, sans l'espoir d'une fortune leve et qui nous fasse dominer le vulgaire, qu'aurions-nous besoin de nous intresser ce grand changement ? Et que nous importerait au fond, que tel ou tel homme vnt remplir le trne ? Tous les chefs de la ligue marchent des intrts particuliers, et les noms de patrie et de religion ne sont plus que pour les esprits crdules du peuple. C'est un beau morceau vendre ou dmembrer, que la couronne de France. Qu'en pensez-vous ?

AUBRY.

Une aussi belle opration ne s'offre pas toujours.

GUINCESTRE.

Mettre le trne en quatre, frustrer Henri de son royaume, se partager ses belles provinces, s'enrichir de ses dpouilles, et les distribuer en diffrents lots ; les circonstances ne sont-elles pas favorables ? Ceux qui veulent en profiter, le sentent bien ; et sans l'imprudente division survenue entre-eux, le partage serait consomm il y a longtemps.

AUBRY.

C'tait la seule chose qui pt leur nuire. Ils auraient d se hter.

GUINCESTRE.

Ils n'ont t politiques qu' demi... Mais tout n'est pas dsespr, s'ils persistent.

AUBRY.

Pour moi, je ne reviens point de ce peuple, qui, dans la disette, chante des psaumes de toutes ses forces ; qui, prissant d'inanition, vole entendre des sermons, ranime une voix teinte pour crier l'hrtique ; qui, dans l'intrieur de ses maisons, se dispute avec emportement, l'un pour le lgat, l'autre pour Guise ; celui-ci pour Mayenne... Il y va de bien bonne foi : et comment est-il dupe ce point ?...

GUINCESTRE.

Quand on a bien prpar la machine qui doit monter les cerveaux, ils sont disposs l'enthousiasme, et l'on doit calculer alors l'extraordinaire et le merveilleux, comme les choses naturelles et possibles. D'ailleurs, ce peuple ternellement tranger ses vrais intrts, semble n pour tre asservi ; tant il s'y prte avec facilit. C'est un immense troupeau, que chacun se dispute pour le tondre son gr ; il s'abandonne bnignement aux ciseaux ; sa toison le surcharge, et qui l'en dbarrasse est toujours bien venu...

AUBRY.

Il est vrai qu'il ne connat gure que la mutinerie, et qu'il a un got dcid pour la superstition...

GUINCESTRE.

C'est l ce qui l'enchane au sol qu'il broute innocemment. Ayons soin de l'entretenir dans son imbcillit native. touffons l'aurore d'une raison qui voudrait percer par intervalles. Qu'il ne pense jamais que d'aprs nous. En fondant notre autorit sur son imagination ardente et faible, craintive et crdule, notre pouvoir rgira ses esprits, et notre autorit s'lvera sans peine au-dessus du pouvoir des rois...

AUBRY.

Toute ma crainte est, qu'enfin ce peuple n'ouvre les yeux ; il ne faudrait qu'une lueur rapide et fatale, pour lui faire apercevoir ce tas de mensonges que nous avons fabriqus... S'il allait raisonner, que deviendrions-nous ?

GUINCESTRE.

Ta crainte est justement fonde. Il est une invention rcente, que j'ai toujours juge trs dangereuse, et dont les consquences n'ont pas encore t aperues par nos sublimes sages.

AUBRY.

Quel est cet objet nouveau, destructeur de notre antique et formidable pouvoir ? Je cherche et n'aperois pas...

GUINCESTRE.

L'imprimerie... Y tes-vous ?

AUBRY.

Il est vrai.

GUINCESTRE.

Je l'ai prdit... Cette dcouverte nous portera malheur. Elle a commenc par nous tre utile ; elle finira par nous faire sauter. Tous ces imprims, forgs par des plumes vnales que nous lchons contre Henri et sa secte, pourront un jour tre anantis par d'autres sa louange, et qui n'tant pas pays, seront bien meilleurs. Il n'y a plus d'actions secrtes devant cette langue rapide, universelle, indestructible... Songez la satyre Mnippe ; si cela tait lu, si cela tait entendu gnralement...

AUBRY.

La frayeur me saisit... Heureusement que sur mille, il n'y en a qu'un tout au plus qui sache lire : mais n'importe ; ds ce moment, je vais publier que la lecture conduit ncessairement l'hrsie, l'incrdulit, la rvolte, tous les crimes...

GUINCESTRE.

J'ai toujours conseill de mettre les plus dures entraves aux progrs de l'imprimerie, de renoncer mme aux avantages passagers qu'elle pouvait procurer, afin de dtourner l'attention de ses prodigieux effets ; car on pourrait, en donnant une certaine direction aux esprits, les mener au point diamtralement oppos o nous voulons les conduire. Si cette force immense est une fois tourne contre nous, il ne sera plus en notre pouvoir de l'arrter ; elle dispersera nos opinions, comme un vent imptueux dissipe un monceau de paille lgre.

AUBRY.

Si jamais, comme je l'espre, je monte certaine place, je ne serai content que lorsque j'aurai aboli la dernire presse...

GUINCESTRE.

Tant que j'en verrai une dans l'Europe, je frmirai dans la crainte que la raison humaine ne rallume subitement son flambeau.

AUBRY.

On ne songe point assez ce que vous venez de dire, et il faudrait nos chefs la supriorit de votre coup d'oeil.

GUINCESTRE.

N'augmentons point cependant nos alarmes. Ce n'est, pour le moment actuel, qu'un danger imaginaire. L'tat o la France est rduite, ne laisse rien craindre de sitt. Elle est trop malade pour vouloir faire l'esprit fort. Le petit peuple surtout ne s'en relvera de longtemps. Il est tellement imprgn d'une salutaire et profonde ignorance, que, dans mille ans d'ici, la chane des prjugs dont il est garrott ne sera point encore use, et qu'il la tranera demi-rompue, en baisant ses dbris, et en regrettant qu'elle ne soit pas entire.

AUBRY.

Gardons toujours la mme marche. Tant que nous saurons tudier et conduire les caractres selon les rangs, et dguiser les vrais motifs qui nous font agir, nous retarderons la funeste poque.

GUINCESTRE.

Consolons les uns par l'espoir de la couronne du martyre ; effrayons les autres avec les mots d'anathme et de Rome. Aux moins aveugles, promettons des places qui flattent leur ambition ; et quant cette tourbe insensible, sur laquelle il y a peu de prise, faisons-lui sentir le fouet de la terreur, en la prcipitant indiffremment dans les cachots ou dans la mort.

AUBRY.

Tu n'excelles pas mal dans ton rle, toi, et tu possdes au suprme degr l'art de te contrefaire.

GUINCESTRE.

Et toi, ton masque est excellent ! Selon ceux qui tu parles, on voit ton visage absolument changer. Tantt ta voix est menaante, ton oeil enflamm, ton geste roide et dur ; tantt ton regard est doux, ta parole humble, caressante, ton front charitablement baiss ; et lorsque dans ces temps-ci tu contrefais l'air famlique, extnu, mourant, on dirait que tu vas rendre l'me, surtout lorsque tu prends la quinte de ta petite toux sche...

AUBRY, prenant l'air en question et toussant.

Comme cela, n'est-il pas vrai ?

GUINCESTRE.

Admirable ! En vrit, admirable !... Tu ne te vois pas toi-mme... Je te le rpte, tu ne sais pas quel point tu excelles...

AUBRY, avec emphase.

Parler au peuple, est une sorte d'loquence que les plus grands clercs de ce monde ne connaissent pas toujours, et laquelle ils sont bien inhabiles, quand les circonstances les y forcent. Ils n'ont pas la langue qu'il faut alors ; car cette langue-l ne s'apprend point dans le cabinet.

GUINCESTRE.

Il n'y a rien de plus plaisant que de te voir, aprs t'tre bien rassasi avec nos provisions caches ; de te voir, dis-je, prendre tout de suite, en sortant, un visage si allong, que l'on dirait que tu vas tomber au bout de la rue. Comment fais-tu pour figurer si bien tes jambes chancelantes, pour tre la fois si ple et si bien portant ?

AUBRY, se dtournant, aperoit la mre Hilaire qui tait reste debout les entendre. Son front est indign ; elle est appuye sur sa canne.

D'un ton embarrass et sourd.

Paix, paix, paix ! Une femme est l qui nous coute.

GUINCESTRE, tournant la tte et fronant mystrieusement les sourcils.

Elle nous aurait entendus ?

AUBRY.

Mais il y a toute apparence.

MADAME HILAIRE, grand'mre, avec la plus grande indignation.

Oui, je vous ai entendus, misrables que vous tes, et je viens d'apprendre vous connatre. Je vois en vous les flaux de ma triste patrie. Allez, il y a longtemps que je souponnais confusment les horribles intrigues que votre bouche a dvoiles. J'ai vu natre la ligue. J'ai vieilli au milieu des dsastres qu'elle a enfants. Que ceux qui sont encore aveugles, n'ont-ils assist, comme moi, l'entretien qui vient de dmasquer vos mes infernales !

GUINCESTRE.

Bonne femme... Prenez garde ce que vous dites... Bonne femme, si l'on n'avait piti de votre ge...

AUBRY.

Vous oubliez qu'on pourrait vous punir sur la place...

MADAME HILAIRE grand'mre.

Me punir ? Lches que vous tes, me punir !... Qui de vous aura le courage de me dlivrer des courts moments qui me restent vivre ?... Auteurs de la misre publique, quels maux particuliers vous reste-t-il encore faire ? La mort est le seul bienfait qui parte de vos mains, et vous ne l'accordez qu'avec une cruaut lente... osez frapper du dernier coup la femme infortune que vous faites mourir depuis si longtemps. J'ai perdu cinq enfants dans ces malheureuses guerres que votre gnie hypocrite a allumes. Un seul me restait, hlas ! Et je ne le vois plus, ni lui, ni sa femme, ni son fils... Me voil prs de mes bourreaux. Un crime de plus ne doit pas les intimider. Ils ont appris assassiner les miens : qu'ils m'assassinent mon tour. Mon plus grand supplice serait d'envisager plus longtemps les monstres qui ont dsol mon pays, les monstres sortis du gouffre des enfers ; et quand, hlas ! mon dieu ! Y rentreront-ils pour ne plus perscuter les humains ?

AUBRY, la menaant.

Si je m'en croyais...

GUINCESTRE, le retenant.

Retirons-nous... Laissons cette vieille femme elle-mme. Que peut-elle avec sa voix casse, expirante ?... Dans une heure, elle ne sera plus.

AUBRY, lui jetant un regard furieux.

Puisse-t-elle l'instant mme expirer !...

GUINCESTRE, la porte.

Si toutefois elle ne mourait pas dans le jour... Je m'entends. Viens, Aubry, viens... Sortons.

SCNE VI.

MADAME HILAIRE grand-mre, seule.

mon Dieu ! Ayez piti de la France ! En quelles mains je la laisse en mourant ! L'tranger, le citoyen, c'est qui dchirera ses entrailles ! Pauvres franais, comme vous avez t les victimes de votre crdulit ! Vous tiez faits pour tre heureux ; et vous livrant une folle superstition, vous n'avez su ni reconnatre les imposteurs, ni repousser vos tyrans... Voici la quatre-vingt-troisime anne que je supporte la vie. mon Dieu ! Les quinze dernires me sont devenues les plus amres, par les horreurs que j'ai vu commettre en votre saint nom. Les crimes de l'hypocrisie ont assez fatigu mes yeux ; ils ne demandent plus qu' se fermer... Je mange le pain des jeunes et des forts, le pain de mes enfants, moi, rebut inutile et fardeau sur la terre... Je demande d'aller vous, mon Dieu ! Que votre volont soit faite ; mais envoyez-moi la mort, la mort, la mort, mon Dieu, la mort ! C'est la grce que j'implore de votre misricorde, et je vais l'attendre avec confiance aux pieds de cette croix, o chaque jour de ma vie je vous ai offert l'hommage de mon amour.

Elle sort pas lents, et passe dans la chambre voisine, d'o elle est sortie.

ACTE II

SCNE I.

Le thtre reprsente le camp de Henri. Le roi est dans une tente plus leve que celles qui sont autour. Des soldats montent la garde aux environs.

HENRI seul, dans sa tente.

Non, je ne puis me rsoudre donner l'assaut. J'en redoute les horribles suites... Trop de sang a dj coul. pargnons ceux qui reviendront moi ds qu'ils me connatront... C'est un peuple bon, qui se livre la mort par garement. Il a t chauff, sduit, tromp par les ennemis de son bonheur. Sauvons-le, malgr lui, et perdons, s'il le faut, une couronne, plutt que de livrer au fer cette cit immense, peuple de femmes, d'enfants, de vieillards... Ah ! Je frmis de cette seule image... Non, ce ne sera pas moi qui verserai le sang franais... Il m'est trop prcieux. Qu'ils deviennent ou non mes sujets, je dois les pargner.

Il appelle.

Monsieur De Montmorency !

SCNE II.
Henri, Montmorency.

MONTMORENCY.

Sire ?

HENRI.

Qu'on ne dispose point l'assaut que j'avais ordonn... J'ai chang d'avis.

MONTMORENCY.

Sire, les assigs, rebelles vos bienfaits, ont fait rejeter le pain par-dessus les remparts.

HENRI, vivement.

Je suis sr qu'ils en manquent. En vain Mayenne veut me faire croire le contraire par cette feinte ; je ne veux pas que le peuple soit la victime de cette fausse politique. Je sais que la famine les dvore. Autant que je le pourrai, mon ami, je fournirai des vivres ces malheureux... Faites dire tous ceux de mon arme qui ont des parents dans la ville, que je leur permets de leur porter des vivres.

MONTMORENCY.

Sire, pourvu qu'ils ne s'arment point contre vous de vos propres bienfaits...

HENRI.

Quand un peuple immense lve jusqu' moi ses lamentables cris, je ne puis endurcir mes entrailles, en me rendant sourd ses plaintes. Que des fanatiques abusent de l'esprit crdule de ces infortuns, c'est moi de les sauver de leur propre dlire. Je sens que je suis leur pre, et qu'il m'est impossible de ne point partager leurs maux. Allez, et proclamez mes ordres.

SCNE III.
Henri, Sully.

HENRI.

Eh bien, mon cher Rosni, causons en secret... Ils ont de la peine me croire catholique. Ils s'obstinent dire que je ne puis tre absous que par le pape, et rgner consquemment que sous sa bonne volont.

SULLY.

Sire, le moyen de rendre vains tous les foudres du Vatican, c'est de vaincre : alors vous obtiendrez aisment votre absolution. Mais si vous n'tes pas victorieux, vous demeurerez toujours excommuni.

HENRI.

J'aurais dj vaincu : mais j'aime ma ville de Paris ; c'est ma fille ane. Je suis jaloux de la maintenir dans sa splendeur. Il aurait fallu la mettre feu et sang. Les chefs de la ligue et les espagnols ont si peu compassion des parisiens ! Ces pauvres parisiens ! Ils n'en sont que les tyrans ; mais moi, qui suis leur pre et leur roi, je ne puis voir ces calamits sans en tre touch jusqu'au fond de l'me, et j'ai tout fait pour y apporter rem7de, tout jusqu' apprendre par coeur, et rpter le catchisme qu'ils m'ont donn.

SULLY.

Vous avez bien fait, sire ; on n'apaise pas autrement des thologiens. Allez, l'action la plus agrable Dieu sera toujours d'pargner le sang des hommes, et de mettre fin aux maux qu'ils endurent, soit par aveuglement, soit par opinitret.

HENRI.

Mais n'y aurait-il pas eu plus d'hrosme et de fermet soutenir le protestantisme, le faire monter avec moi sur le trne, et donner ainsi mes sujets une religion plus simple, plus pure, plus propre dtruire les nombreux et incroyables abus de l'autorit sacerdotale ?

SULLY.

Si cela et pu se faire sans hasarder votre couronne, sans plonger la France dans une guerre interminable, il et t bien avantageux l'tat de recevoir de vous le principe de sa flicit et de sa grandeur, et d'anantir le germe des fatales discordes que Rome nous envoie ; mais il s'agit videmment de soumettre d'abord la capitale, afin de pousser les ennemis du centre du royaume vers la frontire.

HENRI.

Cette abjuration a cot beaucoup mon coeur.

SULLY.

Elle tait ncessaire... Il faut entrer dans Paris.

HENRI.

Vous avez t le premier me conseiller d'aller la messe, et vous tes rest protestant.

SULLY.

Je l'ai d. Ils hassaient votre religion, et non votre personne ; il fallait que vous fussiez catholique. Il m'tait permis, moi, de demeurer fidle la loi de mes pres.

HENRI.

Je me suis reproch plus d'une fois ma faiblesse ; je ne m'en console que par l'ide que ma conversion rtablira la paix. Eh ! Que ne sacrifie-t-on pas ce grand intrt ?

SULLY.

Les esprits ne sont pas prpars encore pour un heureux changement... Point de remords, sire ! Les rois doivent dominer les religions, et ne s'attacher qu' celle qui, compose d'lments purs, dcoule du sein de la divinit, dont ils sont ici-bas les images, quand ils sont clairs, fermes et bienfaisants. Ils doivent tre au-dessus de ces pratiques superstitieuses qui avilissent la raison, abtardissent les peuples, leur tent leur nergie et leurs vertus. C'est eux de prparer de loin leurs sujets un culte raisonnable, digne de l'homme, et de faire tomber, soit par les mpris, soit par une sagesse attentive, ces querelles misrables qui ont tant de fois ensanglant la terre ; c'est ainsi que, lgislateurs sublimes et prvoyants, ils deviennent les bienfaiteurs du genre humain.

HENRI.

Que ne puis-je l'tre sous ce point de vue, et faire avancer mon sicle vers la vrit ! Mais, n dans une religion qui a rendu la raison humaine une partie de sa libert, je me trouve forc de rtrograder, entran par la barbarie qui m'environne de toutes parts. Me voil oblig d'embrasser un culte charg d'absurdits rvoltantes. Eh ! Que deviendra le bien que je voulais faire aux hommes ?

SULLY.

Vous en ferez beaucoup, en paraissant cder au torrent contre lequel il n'y avait point de digues. Il faut aller d'abord au plus press, et terrasser le fanatisme qui, sous vos yeux, gorge vos sujets. Donnez-lui le signal qu'il demande pour apaiser ses fureurs. Touchez les autels o il doit tomber vaincu et dsarm, tez-lui son poignard et ses flambeaux... Une messe entendue doit enchaner le monstre et prvenir l'effusion du sang. Entendez la messe, et regardez ce peuple, tantt insens, tantt furieux, comme un peuple d'enfants qu'il faut conduire par les illusions qui lui sont chres.

HENRI, avec affection.

Toi, mon cher Rosni, que rien n'oblige ce sacrifice ; toi, dispens de t'immoler, reste fidlement attach la religion rforme. Le poids de ton nom, tes vertus, ta mle probit te rendent chef d'un parti que je ne puis plus favoriser trop ouvertement, mais auquel je serai toujours attach de coeur et d'esprit. Non qu'il soit exempt de la fange qu'il a contracte par son voisinage avec le papisme ; mais il secouera le reste de ses viles superstitions, et l'on verra natre bientt une religion que la dignit de la raison humaine pourra avouer sous le regard de la divinit.

SULLY.

Prince ! Si je sais lire dans l'avenir, et voir la marche de l'esprit humain, il faut que l'idole de Rome tombe par degrs. Les abus et les lumires conduiront un jour la France au protestantisme ; et le protestantisme lui-mme ayant pur son culte, montrera enfin l'univers les vrais adorateurs de Dieu en esprit et en vrit. Alors dgage d'un mlange ridicule et honteux, la religion sortira clatante et pure, le front lev vers les cieux. Elle enchanera sans effort les esprits droits et les coeurs vertueux qui chriront ses attraits chastes et nobles, eux qui se refusaient aux ides avilissantes et injurieuses, sous lesquelles on osait reprsenter le crateur de l'univers et le pre auguste des hommes.

HENRI.

Heureux le prince qui pourra prsider cette poque, et qui sera favoris dans ce grand changement par les lumires nationales, autant que j'ai t arrt par la dmence et le fanatisme !

SULLY.

Un de vos descendants, sire, une de ces mes fortes et gnreuses que la providence tient en rserve, chez qui l'amour du bien devient passion, qui conoivent, veulent et excutent les grandes entreprises, brisera le joug de ces tyrans religieux qui remplissent les esprits de chimres mystiques, et dont l'opulence oisive mine les forces de l'tat : et la France alors, dlivre du principe secret de sa destruction, reprendra son lustre et son clat.

HENRI.

Puisse-t-il faire ce qu'il ne m'est pas permis de tenter au milieu de tant d'esprits farouches, amoureux de leur servitude ! Ce royaume dgrad par sa fatale union avec Rome, ne reprendra l'ascendant naturel qu'il devrait avoir sur tous ses voisins, que quand il aura adopt une rforme urgente qui proscrive, et le tribut immense et annuel pay la chaire de saint Pierre, et le clibat scandaleux des prtres, et cette arme inutile de cnobites, et toutes ces chanes arbitraires et bizarres qui attentent galement aux privilges de l'homme et du citoyen.

SULLY.

Le temps et la raison raliseront les mouvements gnreux de votre coeur... Vos enfants, vous dis-je, se souvenant de vous, rendront l'homme la libert que l'atrocit des sicles barbares lui ont ravie ; et la puissance imaginaire de Rome, rduite sa juste valeur, n'excitera plus que la rise des sages.

HENRI.

J'en accepte l'augure, mon cher Rosni ; mais mes amis ne diront-ils pas que j'ai cd l'intrt, au dsir de rgner ?...

SULLY.

Vous auriez t coupable, lorsque le vaisseau de l'tat tait battu d'une si furieuse tempte, de n'avoir point port la main au gouvernail. Il n'appartenait qu' vous de le sauver. Restaurateur de la France, non, ils ne vous feront pas ce reproche. Ils savent qu'un roi se doit, avant tout, au repos de son pays ; qu'il n'est point hypocrite, pour donner le change au fanatisme... Eh ! Mon cher matre, n'est-ce pas le mme dieu que nous adorons, le dieu qui nous commande de chrir les hommes, et de leur faire tout le bien qui est en notre pouvoir ?... C'est le mme vangile, c'est--dire, la mme morale que vous reconnaissez pour la mettre en pratique... Le reste, sire, est une vaine dispute de mots.

HENRI.

Sans doute, mon cher Rosni ; et ceux qui adorent le mme dieu, qui suivent la morale auguste de l'vangile, devraient bien enfin se runir, s'embrasser, et se regarder comme frres... Eh ! Ne le sont-ils pas, puisqu'ils sont d'accord sur les mmes devoirs, et qu'ils honorent les mmes vertus ?

SULLY.

Un culte aussi raisonnable, aussi simple, aussi pur, choquait trop l'ambition et l'orgueil des prtres catholiques qui ont surcharg la religion de monstruosits trangres. Ils ont besoin d'garer l'esprit de l'homme dans la confusion tnbreuse de leurs dogmes et de leurs mystres.

HENRI.

Comme mes voeux impatients htent le jour o la France sera claire, o l'esprit de perscution cessera, o, faute de controversistes tombera l'aliment fantastique de ces dbats honteux !... En attendant, soyez bien sr, mon cher Rosni, que, fidle mes principes autant que je le pourrai sans rallumer les divisions ni les discordes, j'tablirai la tolrance dans mes tats. Elle seule fait la gloire et la force des empires.

SULLY.

Vous le devez, sire, et par humanit, et par sagesse, et par reconnaissance, et mme par politique.

HENRI.

Ah, mon cher Rosni ! Je ne pense tout haut sur ces matires qu'avec vous... Qui plus que moi doit dtester le fanatisme ? Que de fois j'ai vu le couteau lev contre mon sein ! J'ai toujours devant les yeux l'infortun Coligny sanglant et dchir, que ses vertus et sa probit n'ont pu sauver de la frocit des catholiques... Ils me tueront, mon ami, ils me tueront : mais n'importe, je veux tenir les deux religions dans ma main, et je n'en protgerai pas moins, jusqu'au dernier soupir, ceux dont je suis oblig de me sparer.

SULLY.

Agissez et marchez toujours sous l'oeil de Dieu, c'est assez pour ne plus craindre les hommes.

HENRI.

Oui, je me remets tout entier la providence.

Aprs un silence.

J'ai besoin, pour rendre mon peuple heureux, d'un homme qui ait vos lumires et votre fermet ; car il y a bien des malfaiteurs combattre... Savez-vous quel est le terme de mes souhaits, le but dsir de mes travaux ? C'est de faire en sorte, mon ami, que tout cultivateur, jusqu'au moindre paysan, mette tous les dimanches la poule au pot. Tout drive de l, mon ami ; la joie, la sant, la force, la population, les bndictions envoyes au ciel, et qui retombent sur la tte des rois... Allez, j'ai bien vos maximes dans le coeur.

SULLY.

Gnreux prince, ayez constamment le courage de faire le bien ; car il est toujours difficile faire, au milieu de ces hommes avides, de ces courtisans orgueilleux, qui ne voient qu'eux et jamais le peuple...

HENRI.

Ne me cachez jamais la vrit, mon cher Rosni. Je la dsire, je la cherche, et me crois n pour l'entendre.

SULLY.

Sire, je vous prouverai mon dvouement absolu, en ne vous dguisant jamais rien de ce qui pourra intresser votre gloire ou le bonheur de vos peuples.

Il sort.

SCNE IV.

HENRI, seul.

Voil l'homme qui m'aidera porter le fardeau de la royaut ; il ne flatte pas, il est svre ; tant mieux. Il aura le courage de me reprsenter mes fautes ; il n'y a qu'un ami qui puisse se charger d'un tel emploi. Grces Dieu, j'en ai trouv un... Dans quelle situation je me trouve ! Oblig tout--la-fois de tirer l'pe et de feindre aux pieds des autels, il faut conqurir et sauver en mme-temps mon royaume ! Quel sicle ! Le sacerdoce combat la royaut ; le fanatisme tient son poignard suspendu sur ma tte, et parat ne pas vouloir manquer son coup. Un pape m'ordonne d'un ton absolu de descendre du trne. Mayenne, les seize, le rus Philippe, les dcrets de la Sorbonne, ont arm mon peuple contre moi. Quelle foule d'ennemis dompter ! La faiblesse n'est point mon partage. Mais que d'obstacles vaincre ! Que de partis concilier ! Que de factions combattre ! Rpondons la rbellion par le courage, la frocit par la constance, au fanatisme par la clmence. Je lasserai peut-tre les farouches ennemis de la tranquillit publique. J'armerai du moins contre-eux les vertus faites pour amollir les mes les plus dures...

SCNE V.
Henri, Biron.

HENRI.

Monsieur de Biron, vous commanderez cette nuit le poste de la Pointe-Notre-Dame : faites charger deux bateaux de farine, que vous conduirez dans la ville. En voici l'ordre crit et sign de ma main, dont vous ne vous servirez qu'au besoin... Si vous aviez entendu ce qu'on m'a dit de leur misre ! Je vous connais, mon ami ; votre coeur en saignerait... J'ai t plus d'une fois tent de lever le sige ; et je ne rponds point, si je ne finis pas bientt avec Brissac, que je ne dcampe. J'aime mieux ne jamais rgner, que d'obtenir un trne qui coterait si cher mon coeur.

BIRON.

Sire, je ne puis qu'approuver ces sentiments si rares dans un roi ; mais cependant que votre majest considre que les deux bateaux de farine qu'elle m'ordonne de faire entrer, produiront un effet dangereux pour ses intrts et pour la ville mme. Les assigs vont croire que ces vivres leur arrivent d'une main amie ; que c'est un bienfait des espagnols ; qu'il leur en arrivera de plus considrables. Les ligueurs en profiteront pour accrotre l'opinitret du peuple : et qu'en arrivera-t-il ? Le trpas d'un plus grand nombre.

HENRI.

Ils sont dans les tourments de la famine, et vous considrez les cruels droits de la guerre !... Fais ce que je te dis, mon ami. Je connais le malheur. J'ai vu de prs le besoin ; et si jamais je rgne, je ferai en sorte qu'aucun de mes sujets n'prouve le malaise de la disette.

BIRON.

Mais au moins, sire, que la longueur du sige ne vous rebute point. Vous avez rapproch les postes ; vous avez resserr la ville ; vous avez brl les moulins. Toute ressource va bientt leur manquer ; ne perdez pas le fruit de tant de victoires... Vous emporterez la ville.

HENRI.

Je sais tout cela ; mais ce que tu ne sais ni ne sauras jamais, c'est ce qu'il m'en cote pour rester ici... L'homme de Brissac ne vient point... Voil deux heures de retard... Je crains beaucoup... Si cette ngociation allait manquer... Dieu par-dessus tout... Mais je ne puis rien prvoir de tout ce que deviendront mes affaires... dieu !...

Il tombe dans une profonde rflexion.

SCNE VI.
Henri, Langlois.

Un homme du commun, conduit par un garde, entre chez Henri ; Monsieur de Biron se retire au fond de la tente.

HENRI, vivement.

Te voil ? Eh bien, la lettre ?

LANGLOIS.

Sire, je n'en ai point.

HENRI.

Comment, tu n'en as point ?

LANGLOIS.

Je ne suis point un simple courrier, mais un agent de confiance ; mes instructions sont verbales.

HENRI.

Eh ! Pourquoi donc rester si longtemps ?

LANGLOIS.

Votre majest ne sait pas ce qu'il faut de prcautions pour entrer et pour sortir de la ville, et de chez m le gouverneur.

HENRI.

Qu'a-t-il dit ?

LANGLOIS.

De rpondre votre majest, lorsqu'elle me demanderait la lettre : les Brissac ont toujours t fidles leur patrie et leur roi.

HENRI.

J'entends. Reste l un moment.

Le roi passe dans un cabinet et crit.

SCNE VII.
Biron, Langlois.

BIRON.

Ils sont donc aux derniers abois dans la ville, puisqu'ils ont renvoy les bouches inutiles ?

LANGLOIS.

Ah, monsieur ! Heureux ceux qui sont dehors ! Il n'y a plus de place dans les cimetires, ni dans les glises, pour enterrer les morts.

BIRON.

Que me dites-vous !

LANGLOIS.

On peut compter prsent sur quinze cents hommes qui expirent chaque jour.

BIRON.

Il ne leur reste donc pas un muid de farine ?   [ 1 Muid : Grande mesure de choses liquides, est aussi une grande mesure de grain, qui n'est pas un vaisseau qui serve de mesure, mais une estimation de plusieurs septiers et minots, diffrente selon les lieux.]

LANGLOIS.

Une mre a mang son enfant.

BIRON.

Ciel ! Et comment, dans leur dsespoir, ces malheureux n'gorgent-ils pas la garnison ?

LANGLOIS.

La garnison les gorge.

BIRON.

Et les prtres souffrent de telles horreurs ?

LANGLOIS.

Les prtres appellent ceux qui meurent, des martyrs.

BIRON.

Et ces infortuns se croient tels ?

LANGLOIS.

Ceux qui survivent, parlent de la gloire de les imiter ; on promne le Saint-Sacrement dans les rues, pour fortifier les courages. Voil le pain qui les nourrit. Si un homme tombe dans la foule en expirant de besoin : encore une me dans le ciel, s'crie le prtre, rjouissez-vous-en avec moi. Venez, mes amis ; touchons tous ses vtements, et prions-le d'intercder pour nous.

BIRON.

Pauvre patrie !... L'humanit sainte a dsert les autels ; o s'est-elle rfugie ?

LANGLOIS.

Dans le coeur de Henri.

SCNE VIII.
Henri, Biron, Langlois.

HENRI, Langlois.

Prends cette bourse et cette lettre. L'argent pour toi, la lettre pour Brissac.

LANGLOIS.

Je ne prendrai ni l'un ni l'autre.

HENRI.

Pourquoi ?

LANGLOIS.

J'expose ma vie pour mon roi avec plaisir, mme avec joie. Je ne la vendrais pas pour tout l'or du monde. Si vous me renvoyez Monsieur De Brissac, j'y retourne, mais sans lettre.

HENRI.

Sans lettre ?...

LANGLOIS.

Oui, je serai arrt, interrog, fouill... Dites-moi ce que vous voulez qu'il sache ; il le saura de vive voix... Songez que, quand j'aurai votre secret, j'en serai plus matre au milieu des tourments, que la famine n'est matresse des entrailles qu'elle dvore.

HENRI, aprs un silence.

Ami, je sens en ce moment que je ne suis pas si grand que toi.

LANGLOIS, s'inclinant.

Henri sera toujours le hros de la France ; et mon premier devoir est de mourir pour elle et pour lui.

HENRI.

Eh bien ! Dis au gouverneur que Henri savait bien qu'il aurait toujours lieu de chrir Monsieur De Brissac autant qu'il l'a constamment estim...

voix basse.

Ajoute que j'arriverai demain la porte Saint-Denis quatre heures du matin.

LANGLOIS.

quatre heures du matin ?... Cela suffit, sire, je lui rendrai vos propres paroles.

HENRI.

chappe aux gardes, aux espions.

LANGLOIS, avec une modestie et noble fermet.

J'chapperai.

SCNE IX.
Henri, Biron.

HENRI.

Eh bien, mon ami, que dites-vous de cet homme-l ?

BIRON.

Sire, je ne suis pas encore revenu de mon tonnement ; mais il faut qu'il soit n quelqu'un.

HENRI.

Quelqu'un ! C'est un franais ! Vous aussi vous auriez l'injustice commune tous les grands, qui ne veulent croire l'lvation des sentiments que dans les rangs les plus distingus ? La gnrosit, la noblesse, la franchise appartiennent aussi aux classes infrieures. Je l'ai prouv plus d'une fois. J'ai trouv des secours dans la plupart de ceux que l'orgueil ddaigne. Oui, oui, c'est le peuple qui est franc, qui oblige, et qui aime... Je vois que vous ne connaissez point la nation. Non, mon ami, non, vous ne connaissez pas ce bon peuple. Il est lger, mais sincre ; il est surtout sensible, et il m'adorerait, s'il pouvait deviner ce que je sens pour lui... Je vous l'avoue : si je n'tais jaloux de son amour, de cette affection vive qu'il sait si bien tmoigner ; si je n'avais form le plan de rparer ses malheurs, de le rendre heureux, ne croyez pas que je tinsse contre le tourment d'en voir prir un si grand nombre : mais il s'agit de prvenir le dmembrement du royaume. Sans ce puissant motif, certainement, trs-certainement je lverais le sige, et m'en irais vivre dans mon petit royaume de Navarre. L, je ne voudrais pas de grands ma cour, except deux ou trois que vous tes, et que je me plais reconnatre comme m'tant vraiment attachs... Le reste... Ah ! Le reste... Savez-vous que le plus infortun des hommes, le plus tromp, le plus ennuy, serait le souverain qui ne serait environn, qui ne rgnerait que sur de grands seigneurs ? Mais en voil assez l-dessus... Donnez ordre que les gnraux se rendent ici.

SCNE X.

HENRI, seul.

Quel est donc le terme fix par la providence aux dsastres de ce royaume... dieu ! Qui lis dans les coeurs, tu vois le mien ! Si la couronne affermie sur ma tte peut sauver cet tat divis, en proie l'tranger, et commencer le repos de la France, fais que je rgne, mon Dieu ! Que j'anantisse les projets de la cour d'Espagne, que j'opre la dissolution entire de la ligue ! Si, au contraire, la mollesse, l'insensibilit, l'oubli de mes devoirs devaient me saisir sur le trne et corrompre mon coeur, (en ce moment sensible, et voulant le bien,) fais que je n'y monte jamais ! Fais y asseoir l'homme le mieux n pour gouverner la nation, et lui rendre son caractre et sa gloire !... C'est le moins indigne de ce rang suprme, qui, aux yeux de ta justice, doit l'occuper.

SCNE XI.
Henri, les chefs de l'arme.

HENRI, aux chefs.

Mes amis, que chacun de vous se rende son poste... Vous ferez avancer les troupes pendant la nuit, mais dans le plus grand silence. Mesurez tellement votre marche, que vous ne vous prsentiez qu' quatre heures du matin aux portes de Paris. Une ombre favorable couvrira nos armes. L, vous donnerez le signal que j'indiquerai. Si les portes s'ouvrent, si les barrires tombent, vous entrerez en silence ; vous passerez dans les rues en ordre de bataille, mais les tambours muets, en vous emparant des places et carrefours... Dsarmez ceux qui rsisteront ; mais pargnez le sang franais ! Et que ce soit plutt un triomphe pacifique qu'une entre militaire. Songez que les parisiens sont mes enfants, et faites qu'il n'y ait point d'autres violences commises que celles que la plus grande ncessit pourrait autoriser.

UN CHEF.

Sire, nos vies sont vous, et nous rpandrons notre sang avec joie. Mais nous songeons aux prils de l'entreprise. Il ne faut qu'une barricade pour couper toute communication. Une main forcene peut mettre en mouvement tout ce peuple, et causer un affreux massacre. D'ailleurs, la trahison fut de tous temps l'arme favorite de la ligue. Laissez-nous les dangers, sire ; et quand nous aurons tabli nos postes, votre majest s'avancera au milieu du corps de sa noblesse.

HENRI.

Mes amis, je dois tre le premier la charge, le dernier la retraite... Je combats pour ma gloire et pour ma couronne.

UN AUTRE CHEF.

Votre courage, sire, nous fait trembler. C'est nous mourir pour vous ; vous, sire, de vivre pour rgner sur la France ; et nous osons dire que ce vous est un devoir.

HENRI.

Eh bien ! Le tout entre vos mains... Je veux que les plus dtermins ligueurs perdent leur frocit en ma prsence. C'est au moment que je serai matre de la capitale et que je pourrai me venger d'eux, qu'ils reconnatront que mon coeur est port naturellement pardonner ses ennemis.

UN AUTRE CHEF, demi-voix.

Puisse-t-il ne plus se trouver de ces monstres fanatiques, s'lanant de l'ombre des autels, pour signaler leurs religieuses perfidies !

SCNE XII.
Acteurs prcdents, un nouveau chef.

LE NOUVEAU CHEF.

Sire, les parisiens chapps ou renvoys de la ville, et sauvs de la famine par vos bienfaits, demandent porter vos pieds les tmoignages de leur amour et de leur reconnaissance.

HENRI.

Qu'ils viennent tous moi ! Que ne puis-je les arracher tous la mort, au prix de mon sang ! Il est bien temps que mes sujets respirent aprs tant de calamits ! Seront-elles ternelles, grand dieu ! Puisse le feu de la guerre civile s'teindre pour jamais !

SCNE XIII.
Henri, les chefs de son arme, foule du peuple.

FOULE DU PEUPLE.

Sire, ayez piti de nous, ayez piti de nous, sire !...

UNE VOIX QUI DOMINE.

Vous tes bon ; ne nous laissez pas mourir.

UNE AUTRE VOIX.

Oui, vous avez un bon coeur... Faites-nous encore donner du pain ; que nous en portions nos femmes, nos enfants, qui pleurent, qui languissent, qui prissent...

UNE AUTRE VOIX.

Vous aimez les parisiens, sauvez-les, sauvez-nous tous !

HENRI.

Mes amis, la ville aura des secours ; je lui ai envoy des vivres, je lui en enverrai encore... La famine cessera.

FOULE DU PEUPLE.

On nous tue dans la ville, et l'on ne nous laisse pas sortir. Nous n'esprons plus qu'en vous, nous n'esprons plus qu'en vous !

UN HOMME DU PEUPLE.

Au moment o je vous parle, sire, il n'y a personne dans Paris qui n'ait des morts ou des mourants dans sa maison.

UN AUTRE.

Nous serions morts comme eux, si vous n'aviez eu piti de nous.

UN AUTRE.

Ils mourront tous jusqu'au dernier dans la ville, si vous ne prenez piti d'eux, comme vous avez pris piti de nous.

HENRI.

mes enfants ! Mes enfants !... Je sauverai la ville, et malgr elle... Je vous le promets.

FOULE DU PEUPLE.

Sauvez nos pres, nos mres, nos frres, nos enfants ! Ils sont franais... Ils vous bniront...

UN HOMME DU PEUPLE.

Ils vont prir si vous ne les secourez... C'est un miracle si nous vivons.

UN AUTRE.

Oui, sire, ils sont rduits broyer les os des morts pour en faire du pain.

UN AUTRE, jetant au roi un morceau de pain.

Tenez, sire, voyez par vous-mme, en voici un morceau...

UN AUTRE.

Ne vous a-t-on pas cach, sire, qu'une malheureuse mre avait rti son enfant ?...

HENRI, se cachant le visage.

Vous m'arrachez les entrailles, mes amis ; arrtez... Toutes ces horreurs vont cesser... Je suis aussi malheureux que vous l'tes ; je souffre moi seul tous les maux des habitants de cette ville... Ils finiront...

UN HOMME DU PEUPLE.

Nos maux finiront, dit le bon roi, nos maux finiront !

HENRI.

Oui, je vous le jure devant Dieu, vous aurez bientt la paix.

LE FOULE DU PEUPLE.

Nous aurons la paix, nous aurons la paix, dit le bon roi.

HENRI.

Oui, allez porter aux vtres et des consolations et des secours.

ses officiers.

Que l'on donne du pain tous ces infortuns ; qu'on leur en donne en abondance ; en abondance, entendez-vous ? Et qu'ils le partagent avec tous ceux qui souffrent.

UN HOMME DU PEUPLE.

Vive le bon roi qui nourrit ses ennemis !

CRI DU PEUPLE.

Il nous donne du pain ! Il est catholique.

AUTRE CRI DU PEUPLE.

Il nous donne du pain ; il doit rgner.

AUTRE CRI DU PEUPLE.

Il n'est point huguenot ! Prions Dieu pour lui !...

CRI GNRAL.

Vive le roi ! Vive le roi ! Vive le roi !

HENRI, rentrant dans sa tente, et s'essuyant les yeux.

Que Dieu dispose de moi selon sa volont ! Il faut dans vingt-quatre heures que la ville soit sauve, ou que je renonce la couronne.

ACTE III

Le thtre reprsente la maison d'Hilaire.

SCNE I.
Lancy, un officier.

Ils sont envelopps tous deux d'un large manteau qui les dguise. On aperoit qu'ils sont chargs de pains. Ils paraissent fatigus. Ils entrouvrent leurs manteaux en entrant.

LANCY.

Quelle dsolation rpandue dans cette ville !... Encore personne ici !... Plus de parents !... Plus d'amis ! Tous les liens de la tendresse et de l'amiti sont rompus... J'ai parcouru tous les lieux o je pouvais la rencontrer... Vaines recherches ! Grand dieu, n'est-elle plus ! Voici la vingtime maison que je visite : et qu'ai-je vu ? Quel spectacle d'horreur ! Des couleuvres et des serpents engendrs dans les dcombres de ces demeures dsertes, et qui rongent les cadavres rests sans spulture... Ceux qui vivent, ressemblent des spectres. N'avons-nous pas travers des rues o des infortuns couchs sur le ventre, broutaient l'herbe rare, l'exemple des animaux ? Quel courage ou quelle opinitret anime donc ce malheureux peuple ?

L'OFFICIER.

Autant nous sommes touchs de compassion sur le sort des assigs, autant leurs tyrans se montrent insensibles. Le murmure et la plainte leur sont dfendus. Ils rservent leurs gmissements pour le silence des tnbres, dans la crainte d'tre punis comme rfractaires aux ordres qui dfendent de demander la paix.

LANCY.

Ils veulent terniser la guerre ; mais ces prtres qui l'ordonnent ne combattent pas... ma fille ! Ma fille ! O te trouverai-je !... Arriverais-je trop tard !... Mon ami, je vous fatigue, en vous associant mes dernires recherches ; mais pardonnez ce coeur paternel ; il poursuit les traces de son enfant... Elle n'est pas ici... Dieu ! O est-elle ?

L'OFFICIER.

Le chemin que nous venons de faire est pnible ; je l'ai entrepris sans peine pour un intrt aussi cher. Mais songez aussi, que si le roi consent ce que l'on porte des vivres ces infortuns, il ne veut pas que l'on s'absente trop longtemps.

LANCY.

Il me faut donc dsesprer de pouvoir la secourir ! Hlas ! Elle expire peut-tre de besoin dans un coin obscur de cette ville, tandis que j'ai l de quoi lui racheter la vie... La bont de Henri sera donc infructueuse envers ce que j'ai de plus cher au monde !... Il m'a fallu l'image bien prsente de ma fille, pour ne pas jeter tout ce pain cette foule de moribonds qui achevaient d'expirer en se gorgeant d'une nourriture infecte... mon ami, quel moment pour mon coeur, si je la retrouvais ! Quelle joie de la serrer contre mon sein, de voir son front reprendre ses couleurs, de la contempler renaissante entre mes bras ! Je ne voulais que cet instant... Le ciel me le refuse, et il faut abandonner cette ville sans pouvoir du moins embrasser ses tristes restes... Mon devoir m'est bien dur ; et il n'y a qu'un roi comme le ntre pour qui l'on puisse faire de tels sacrifices.

L'OFFICIER, montrant la chambre voisine.

J'ai cru entendre de ce ct quelques gmissements touffs... Parcourons toute cette enceinte, et retirons-nous, si nous n'y trouvons pas l'objet de votre tendresse alarme.

LANCY.

Je n'avance qu'en tremblant, je redoute le plus grand des malheurs. Je la demande et frmis de la rencontrer...

Ils entrent dans la chambre ; et aprs un certain intervalle, on voit paratre Hilaire pre, suivi de sa femme et de Mlle Lancy.

SCNE II.
Hilaire pre, Madame Hilaire, Mademoiselle Lancy.

MADAME HILAIRE, dans le plus grand dsordre et le plus grand dsespoir.

Revenons mourir ici, cher poux... Les barbares ! Est-ce ainsi qu'ils soulagent ! Ah ! Qu'ils gorgent plutt, ils seront moins cruels. Quelle est donc cette horrible invention de leur dtestable gnie ?... Dieu ! Je me meurs...

HILAIRE PRE.

Ma femme ! Ils en ont frmi les premiers... Mais la ncessit les contraint comme nous.

MADAME HILAIRE, avec force.

La ncessit ! Expirons cent fois avant que d'y toucher ! Quel abominable outrage fait la nature !... Dieu !... J'ai cru entendre crier dans mon sein... Voil donc ceux qui se disaient nos amis, nos protecteurs !... Ils appellent des bienfaits !... Ils ont pu !... L'oserait-on imaginer !... Horrible mets que tout mon coeur a repouss encore plus que ma bouche, c'est ton souvenir qui me rend la mort douce et dsirable !

HILAIRE PRE.

Vois la main vengeresse du ciel appesantie sur cette ville, puisque les ministres des autels ne sont pas trangers de tels dsastres.

MADAME HILAIRE.

Eux ? Ah, je commence voir et croire !... Allez, ils ont ptri pour nous cette pte excrable, compose d'ossements humains, arrachs aux cimetires ; mais ils vivent dans l'abondance, en nous contemplant mourir d'un oeil drisoire ou indiffrent.

HILAIRE PRE.

Plains-les, mais sans les outrager...

MADAME HILAIRE, se jetant dans les bras de Mlle Lancy, et la tenant fortement embrasse.

Ah ! Mon fils, mon fils, o es-tu ! Viens, viens assister mes derniers moments !... C'en est fait ; je ne puis plus soutenir la lumire... Non, elle m'est odieuse...

HILAIRE PRE.

Il s'est chapp malgr mes cris, et je n'ai pu voir de quel ct il a tourn ses pas.

MADAME HILAIRE.

Ainsi il me faudra mourir douloureusement, et sans pouvoir l'embrasser encore une fois... Aurait-il touch de ses lvres... Dieu ! Je succombe cette seule image...

HILAIRE PRE.

Je vais me rejeter dans la foule, le chercher, et vous l'amener... Ici du moins l'on n'entend point les blasphmes pouvantables de ceux qui perdent leur me, en cdant lchement au dsespoir... Et la palme du ciel qui nous attend, n'est-elle rien ?...

MADEMOISELLE LANCY.

Allez, mon cher parrain, allez. Ramenez-le, sauvez-le ; il se perdra sans vous. Mes maux semblaient s'adoucir sa vue ; mais, puisque nous allons expirer, je vais vous rvler tout l'amour que je lui porte. Il n'y a plus dissimuler sur le bord du cercueil, et c'est dans les bras de sa mre que j'avoue ce sentiment pur et cach au fond de mon coeur : vous le lui direz, je vous en conjure, c'est dans cette ide seule que je consens quitter la vie...

MADAME HILAIRE.

ma fille ! Que le ciel prolonge tes jours et retranche des miens ! J'ai trop vcu... Oui, trop longtemps...

MADEMOISELLE LANCY.

Mre infortune, souffrez-vous plus que moi ?... J'ai un pre que son devoir entrane sous les drapeaux de Henri. Il donne la mort ou la reoit ; c'est regret qu'il fait couler le sang des parisiens... dtestable guerre civile ! Tu spares donc les coeurs les plus faits pour s'aimer !...

HILAIRE PRE.

Indignes franais, qui servez sous un prince ennemi de la religion, oppresseurs de vos compatriotes, venez jouir de notre douleur ; venez vous fliciter du succs coupable de vos armes ! Et toi, cruel Lancy, qui as tir l'pe contre nous, viens savourer nos tourments ; viens contempler ta fille dans les angoisses de la crainte et les approches de la mort !... Je suis plus humain que toi ; je me suis souvenu que j'avais lev son enfance ; je lui ai ouvert ma maison, je ne l'ai pas rejete de mon sein. Que dis-je ! Je la spare de toi en ce moment, et je la chris avec autant de tendresse et d'amour que j'ai de haine pour toi...

Il presse dans ses bras son pouse et Mademoiselle Lancy. On voit Lancy qui sort de la chambre voisine avec l'officier.

SCNE III.
Lancy, Hilaire pre, Madame Hilaire, Mlle Lancy, l'officier.

LANCY, la joie et la surprise sur le visage.

C'est elle ! Mon ami, c'est... La voici... Je suis le plus heureux des pres...

MADEMOISELLE LANCY, se prcipitant dans ses bras.

Mon pre !... Je ne croyais plus obtenir du ciel cette faveur insigne.

HILAIRE PRE, avec une pieuse indignation.

Est-ce bien toi que je revois en ces lieux ?

LANCY, voulant l'embrasser.

Ah, mon ami !

HILAIRE PRE, le repoussant.

Moi, ton ami ! Suis-je l'ami d'un tratre sa religion et sa patrie ? D'un homme qui s'est rang contre nous, qui nous assige, qui combat ses concitoyens ?... Toi, mon ami ! Toi, soldat de Henri !

LANCY.

Je ne suis point tratre ma religion, ni mes concitoyens... Avant peu tu en seras convaincu. Respecte le nom d'un hros que tu connais mal. C'est mon roi lgitime ; il doit tre le vtre tous, et pour votre bonheur.

HILAIRE PRE.

Lui, qui nous enferme dans ces murs avec toutes les horreurs de la guerre et de la famine ! Lui, auteur de tous les crimes qu'elles entranent !...

LANCY.

Les vrais auteurs de la guerre civile sont les imposteurs qui la perptuent, qui ont fascin vos yeux...

HILAIRE PRE.

Tranchons-l. Que t'importe aujourd'hui notre existence, notre infortune ? Sors, et laisse-nous mourir.

LANCY.

Non : vous ne mourrez point... Et toi qui fus mon ami, ton esprit est droit, je le toucherai, je l'espre...

HILAIRE PRE, s'loignant.

Oses-tu ?... Aprs...

LANCY.

Oui, j'ose... Dis-moi : quel est le but de cette ligue contre votre souverain ? Qu'a-t-elle fait pour l'tat ? Depuis trente-neuf annes de guerre, c'est--dire, de dsolation, de ruines, de meurtres, d'incendies, de pillages, la France n'offre que plaies sanglantes, et force la piti de ses ennemis les plus cruels ! Ah ! Il faut un roi comme Henri, pour la sauver du prcipice o tout l'entrane. Tu connais bien peu son me, si tu ne la crois pas sensible. Tu n'as point vu couler ses pleurs, au rcit de vos maux ; tu ne sais point comme il les partage, et combien il souffre de votre aveuglement. Il ne peut se rsoudre prendre d'assaut cette ville rebelle. Il veut la prserver d'un carnage affreux ; et sa sensibilit va plus loin encore, il voudrait pouvoir nourrir la ville en l'assigeant. Il risque sa victoire, il hasarde son trne, en laissant passer secrtement des vivres.

HILAIRE PRE.

C'est en vain que ta voix insidieuse cherche nous persuader des bienfaits imaginaires... Regarde autour de toi ; o est donc le tmoignage de cette prtendue clmence ? Rponds...

LANCY.

Mon arrive en ces lieux... Si tu me vois en cette ville, apprends que c'est par sa permission. Cet ami et moi, nous sommes venus tous deux, chargs de pains ptris en sa prsence, arross de ses pleurs, et que je viens de dposer chez toi, prs de ta mre.

HILAIRE PRE.

Quoi ! Des aliments, et de sa main !... Nous aurions l des aliments ?... Ma mre aurait...

LANCY.

Je l'ai trouve dfaillante, et j'ai eu le bonheur de la rappeler la vie.

HIAIRE pre, avec le cri de l'me.

Tu m'as rendu ma pauvre mre !... Toi !

LANCY.

Oui, allez vivre tous, en bnissant le roi qui vous donne la vie ! Ce pain a t fait, vous dis-je, sous ses yeux, et il y a ml ses larmes. Ce n'est pas la seule grce qu'il destine ses enfants. Vous verrez d'autres effets de sa gnrosit. Elle embrassera tous ceux qui reviendront lui ; il ne veut que le repos de la France et sa flicit... Mais cachez ces provisions la recherche avide du soldat que vous payez pour vous dfendre, et qui erre nanmoins dans la ville qu'il met au pillage, le fer et les flambeaux la main... Tant que le sige durera, je veillerai votre subsistance... Hilaire, voil comme je rponds tes outrages !

HILAIRE PRE.

Je demeure confondu ! mon fils, o es-tu ?...

L'OFFICIER, voix basse, Lancy.

Partons, mon ami, partons : l'heure nous presse.

LANCY.

Un instant, ami...

L'OFFICIER.

Nos drapeaux nous attendent... N'abusons point des bonts du roi... Drobez-vous...

LANCY.

Que vous tes pressant !... Oh ! Que j'embrasse ma fille...

L'OFFICIER, voix basse.

Songez au poste qui vous est confi... Ce jour va dcider peut-tre du sort de l'tat.

LANCY, Hilaire pre.

Toi, que je ne crains point d'appeler mon ami, sr que tu en rempliras les devoirs, adieu ; je te confie ma fille. Sers-lui de pre jusqu'au moment o la paix pourra me rendre moi-mme. Ce moment ne saurait tre loign. Puisse la fin de ce malheureux sige me ramener bientt vers vous !... Puisse ce peuple, inconcevable dans son opinitret, ouvrir les yeux sur cette ligue funeste, sur ces satellites mercenaires, qui, en dchirant le sein de la patrie, sont parvenus s'en faire croire les lgitimes dfenseurs... On vous peint Henri sous des traits bien diffrents de ce qu'il est en effet. On se garde bien de vous rendre compte de ses vrais sentiments : et dans cette dernire confrence encore, que n'a-t-il pas dit vos dputs ? Avez-vous lu les offres de paix qu'il leur a remises par crit, afin qu'elles fussent publies ?...

HILAIRE PRE.

Non... Nous n'avons point vu cet crit : au contraire, des gens dignes de foi nous ont assur qu'il voulait la ville sans aucune condition ; qu'il prtendait nous traiter en vainqueur, en conqurant, et dtruire la fois la messe et nos privilges... Plutt mourir tous !...

LANCY.

Voil comme les seize, les prtres et les espagnols vous trompent ; voil comme l'esprit de fraude devient de jour en jour plus audacieux dans ses mensonges. Je l'ai entendu, moi, leur reprocher les calomnies qu'ils rpandaient parmi le peuple ; les conjurer de prendre des sentiments humains ; leur exposer son respect pour la religion... Comme il s'attendrissait en leur peignant le triste tat de la patrie ; ses belles campagnes dvastes ; ses villes florissantes sans communication et sans commerce ; l'anarchie la place des lois ; les tribunaux dserts ; la police interrompue ; les autorits subalternes et les dominations arbitraires dvorant tout et remplaant la majest royale ! mon ami ! Il tait mu jusqu'aux larmes, en dplorant ces viles erreurs de la superstition qui dnature l'homme. Mais elle a transform vos ligueurs en tigres cruels : fanatiques, cupides, intresss au dsordre, ils ont soif du pillage et des dprdations ; ils se sont vendus l'tranger, et n'aperoivent pas mme l'esclavage qui va les enchaner. Allez, un jour viendra que vous regretterez, mais trop tard, d'avoir cout ces organes d'imposture, ces ministres de dsolations... Je ne puis en dire davantage... Adieu, ma fille.

MADEMOISELLE LANCY.

Et vous nous abandonnez, vous notre librateur !... Encore quelques moments... De grce...

LANCY, avec tendresse.

Crains, ma fille, crains de faire perdre ton pre, en un seul jour, trente annes d'honneur. Je cde au devoir ; cdes-y ton tour. pargne-moi tes larmes, ou rpands-les sur cette malheureuse cit. Et vous, mes amis, barricadez-vous, et mettez vos provisions l'abri du soldat froce. On lui a donn le droit de dvaster, et vous ne pouvez rprimer le dsordre affreux qu'il exerce en vos propres murs... Ah ! Revenez au bon roi ; je vous y exhorte au nom de la paix... Adieu. Puissiez-vous m'entendre !

Il sort avec l'officier, et l'on ferme la porte que l'on barricade ensuite.

SCNE IV.
Hilaire pre, Madame Hilaire grand'mre, Madame Hilaire, Mademoiselle Lancy.

HILAIRE PRE.

providence ! Prserve-nous de ce dernier malheur !... La foi serait perdue... Mais, mon fils ne revient point... Pourquoi ai-je perdu la trace de ses pas !... Nous avons de quoi... On voit dans le fond la grand'mre Hilaire qui s'avance, portant des pains dans son tablier.

Madame Hilaire, la soutient.

MADAME HILAIRE grand'mre.

Mes enfants, venez partager ce bienfait inattendu. C'est le ciel qui vient de nous l'envoyer par les mains du gnreux Lancy. Il nous sauve la vie tous... Mais je ne vois pas mon petit-fils. Le cher enfant nous manque. Prenez une nourriture dont vous devez avoir tous grand besoin, et puis vous irez le chercher, de peur que son courage imprudent... Je veux le revoir.

HILAIRE PRE, prenant les pains et les distribuant.

Et vous, ma mre, vous qui avez d souffrir plus que nous, prenez.

MADAME HILAIRE grand'mre.

Lancy a pris soin de moi... Mais je crains d'avoir surpass mes forces. Cette nourriture prise trop prcipitamment... Je sens l en mettant la main sur son estomac un poids... Et toi, ma chre Lancy, ne te laisse point abattre...

MADEMOISELLE LANCY, tenant un morceau de pain, et l'arrosant de larmes.

Non, je ne puis... Je ne puis... Je ne mangerai point qu'il ne soit de retour. Je ne consentirai vivre que quand je le reverrai.

MADAME HILAIRE.

Ma mre, ce bienfait nous devient inutile, si le ciel ne nous le ramne pas.

HILAIRE PRE, s'arrtant.

Oui, ma main tombe ; ma main ne portera aucun aliment ma bouche, tandis que loin de nous, mon fils souffre... Je ne veux plus de ces secours, s'il ne les partage... Le cruel ! Nous quitter au moment o la providence nous exauce... Ah ! Son intention tait bonne : il voulait nous soulager... Le ciel m'a donn un bon fils. Au pril de ses jours, il se prcipite dans quelque danger pour nous rapporter de quoi vivre. Mais qu'entends-je ? On monte ; qui vient ici ? Ce sont des voix confuses.

En touffant un cri.

Ah ! Mon Dieu, mon Dieu ! Ce sont les suisses... Qu'allons-nous devenir !...

MADAME HILAIRE.

Les suisses !... Nous sommes perdus.

On entend plusieurs voix confuses et terribles qui disent :

c'est ici, c'est ici.

- En es-tu bien sr ?

- Je te le dis.

- Oui, c'est ici ; je ne me trompe point.

- Entrons.

- De force ou de gr.

SCNE V.
Acteurs prcdents, suisses arms de sabres et portant des flambeaux.

DES VOIX MENAANTES.

Ouvrez ! Ouvrez... Ouvrez l'instant mme... Ils se sont enferms, bon signe... Allons, toi... Vite. La hache ici... Brisons, coupons, enfonons les portes.

On entend les coups de hache qui brisent les portes.

Redouble... Allons, bien... Encore. Bon... Dpche-toi... Nous y voil... Tout va tomber.

HILAIRE PRE.

Cachons notre pain.

Il le cache et en mange quelques morceaux.

MADAME HILAIRE.

J'expire de terreur... Ils brisent les verrous, rompent les barreaux, dtachent les gonds...

MADAME HILAIRE grand'mre.

Cachez-vous dans ma chambre... Je m'opposerai seule eux... En me voyant, ils auront peut-tre piti de mon ge.

HILAIRE PRE, errant sur la scne.

Dois-je m'armer... Exciter leur fureur... Ou supplier ces barbares ?...

La porte tombe ; les suisses entrent, arms de haches, de mousquets, et portant des flambeaux.

MADAME HILAIRE, MADEMOISELLE LANCY, au premier aspect.

Mon Dieu !... Mon Dieu !... Ciel ! Misricorde !... Quels fronts !

LE PREMIER SUISSE.

Gardez de rsister... Votre pain, votre pain, ou la mort.

HILAIRE PRE, qu'on saisit.

Barbares, nous en manquons.

AUTRE SUISSE.

C'est ce que nous allons voir.

AUTRE SUISSE.

Est-ce bien ici ?

AUTRE SUISSE.

Oui, oui, te dis-je... Je les ai vus entrer tous deux ; ils portaient du pain sous leurs manteaux ; c'taient deux officiers... Je les aurais bien attaqus, mais j'tais seul alors.

AUTRE SUISSE.

Bon ; furetons... Visitons tous les coins et recoins.

AUTRE SUISSE.

Suivez-moi, vous, dans cette autre chambre... Et que rien n'en sorte.

Madame Hilaire grand'mre est la porte de cette chambre ; un suisse la renverse.

Passons, passons, voyons partout.

HILAIRE PRE, relevant sa mre.

Inhumains ! Qui ne respectez point la vieillesse, est-ce notre vie que vous en voulez ? Je suis dsarm. Satisfaites votre rage.

MADAME HILAIRE.

Lches brigands ! Qui dsolez la ville au-lieu de la dfendre, est-ce pour de pareils attentats qu'on vous a pays ? Sont-ce l les secours que vous devez aux citoyens ?

UN SUISSE.

Voil de belles raisons ! Il nous faut des vivres, entendez-vous, de gr ou de force.

PLUSIEURS SUISSES, trouvant du pain dans la chambre voisine, avec une joie froce.

Camarades, en voici... En voil, camarades !... En voici...

UN AUTRE SUISSE.

Bonne trouvaille, ma foi. Voyant les pains qu'on apporte. Ah, ah, ah ! Bon, bon, bon !... Bonne capture...

MADAME HILAIRE, genoux, avec Mlle Lancy.

Ah ! Partagez avec nous au moins ; j'ai une mre, j'ai un fils... Une mre ge... Ses cheveux blancs...

UN SUISSE, le sabre nu sur leurs ttes.

N'en cachez-vous point ?

Il les fouille.

Par la mort !...

MADAME HILAIRE, MADEMOISELLE LANCY, demi-mortes de peur.

Vous voyez...

LE MME SUISSE.

C'est qu'il en faut, pour nous, et pour nos camarades qui sont l'autre bout de la ville faire la mme expdition ; nous nous rejoindrons, et c'est avec eux que nous partagerons...

HILAIRE PRE.

Laissez-nous un seul pain... Un seul... Regardez cette femme courbe sous le poids des annes... C'est ma mre... Prenez piti d'elle au moins, respectez son ge.

PLUSIEURS SUISSES.

Emportons tout.

- Vraiment, voil de belles paroles.

- Nous n'en avons pas encore assez pour nous et les ntres.

HILAIRE PRE, se relevant.

Tuez-moi sur la place, ou rendez-moi un seul pain.

UN SUISSE.

Allez, vous tes bienheureux encore d'en avoir, et nous ne vous laissons la vie, que par ce qu'en enfonant vos portes, nos peines n'ont pas t inutiles ; car sans cela... Point de quartier...

HILAIRE PRE, avec la fureur du dsespoir.

J'en aurai, barbares ; j'en aurai, ou vous me tuerez... Tuez, tuez-moi... Il se jette sur eux pour avoir un pain, les femmes se jettent entre lui et les suisses ; les suisses le repoussent et sourient de sa faiblesse.

PLUSIEURS SUISSES.

Laisse, il peut peine se soutenir... pargne-le, nous sommes les plus forts. Un jeune suisse jette du pain la jeune Lancy, comme touch de son tat. Un vieux le ramasse, en lui disant d'un ton dur : que fais-tu ?... Est-ce ta soeur... Dis ? Et n'ai je pas la mienne ?

LE JEUNE SUISSE, gmissant.

Je ne puis rien...

SCNE VI.
Hilaire pre, les deux dames Hilaire, Mademoiselle Lancy, tous quatre sont accabls et dans des postures diffrentes.

MADAME HILAIRE.

Dans quelle extrmit plus horrible sommes-nous retombs !

MADEMOISELLE LANCY.

mon pre ! Ne nous aviez-vous donc apport ce pain, trsor si rare, que pour qu'il nous ft ravi l'instant d'aprs par ces barbares !

HILAIRE PRE.

Mon courage est abattu... Tant d'adversits m'accablent enfin... Je n'y rsiste plus... nouveau spectacle de douleur !... Ma mre... Elle est comme anantie.

Ils prodiguent tous leurs soins la grand'mre.

MADAME HILAIRE grand'mre.

Ah, mon fils ! peine puis-je parler... Dieu m'exauce... Je mourrai dans vos bras.

HILAIRE PRE.

Si vous mourez, nous vous suivrons.

MADAME HILAIRE grand'mre.

J'ai fini ma carrire ; mais la vtre doit s'tendre : j'ai quelque chose d'important vous dire, et je ne sais si j'en aurai le temps et la force... Il faut que je vous claire... Les moments me sont prcieux.

HILAIRE PRE.

De quoi voulez-vous parler, ma mre ?

MADAME HILAIRE grand'mre.

Tu auras peine le croire ; ta bonne foi, ta candeur... Mes enfants, j'ai entendu... coutez-moi, mon fils. Ici cette place mme...

SCNE VII.
Acteurs prcdents, Hilaire fils.

HILAIRE FILS, dans la douleur.

Vous me revoyez... Hlas ! Et je ne vous apporte aucun secours... Mais...

HILAIRE PRE.

Ah, mon fils ! D'o viens-tu ?

MADEMOISELLE LANCY.

Grces, dieu puissant, qui nous l'as rendu.

MADAME HILAIRE.

Pourquoi t'es-tu spar si longtemps de nous ?

HILAIRE FILS.

Ah ! Ma mre, vous dirai-je ce qui m'est arriv ! En aurai-je la force ? J'ai couru aux remparts de la ville. J'avais appris que l'on y distribuait des secours. quel tonnement ! Les assigeants nourrissaient les assigs, et c'tait par ordre de Henri. J'ai cri aux soldats : " mes amis, donnez-moi du pain pour une femme de quatre-vingts ans, pour un pre chri, pour une mre tendre, pour une fille cleste, dont le pre est parmi vous, pour la fille du gnreux Lancy... Par piti, ou par grce, donnez-nous du pain, ou envoyez-moi la mort " . En disant ces mots, je dcouvre mon sein ; un soldat est mu, il me prsente un pain au bout d'une lance ; je le dtache du fer homicide ; je le cache ; je le presse sur mon sein ; je vole pour vous l'apporter... Des soldats froces, qui errent dans cette ville, se jettent sur moi, le glaive en main, et me dpouillent. J'ai eu beau dfendre votre aliment avec la fureur du dsespoir ; ils ont dvor mes yeux ce pain qui devait tre le soutien des jours les plus sacrs. Ils y ont puis de nouvelles forces pour aller ravir la nourriture l'enfance et la vieillesse... Peu leur importent les cris, les prires et les larmes, ils sont prts faire couler le sang ; et c'est dans notre ville qui les a appels, qui les soudoie, qu'habitent ces ennemis intestins, plus dangereux, plus cruels que ceux qui crasent nos murailles.

HILAIRE PRE.

Ah, mon fils ! Que me dis-tu ? Ils sont entrs ici de mme ; ils ont tout enlev... Le gnreux Lancy nous avait apport la vie... C'est la mort qui nous reste.

HILAIRE FILS.

Le brave Lancy a paru dans ces lieux ?

demi-voix.

Ah, que ne l'ai-je su, et que ne l'ai-je suivi !...

HILAIRE PRE.

Regarde... Vois ces gonds abattus, ces verrous forcs, cette porte brise, tout le dsordre de ces lieux... Notre mre en est demi-morte d'effroi.

HILAIRE FILS, d'un ton ferme et dcid.

C'est donc au malheur qu'il appartient de nous clairer !... Ah, mon pre ! J'ai vu le tableau le plus horrible... Mais de quelle horreur prcieuse et salutaire il a pntr mon me !... Je l'oserai dire, on nous trompe, on nous abuse ; nous sommes sduits...

HILAIRE PRE.

Que dis-tu ?

HILAIRE FILS.

C'est dans un indigne esclavage que la ligue prtend nous retenir. Donnerons-nous les mains notre propre servitude ? Sortons de cet tat de misre et de lchet... Que le sceptre enfin soit remis aux mains du roi lgitime...

HILAIRE PRE.

Est-ce mon fils qui parle ? Ciel ! Henri est dou de toutes les qualits royales. Il faudrait le choisir, quand mme les lois fondamentales du royaume ne nous l'auraient pas donn. Allez, tout mon dsir aujourd'hui est de le voir entrer triomphant dans cette ville aux acclamations de tout son peuple.

HILAIRE PRE.

Comme la misre et l'infortune font changer de langage !... Tu es dans le dlire, mon cher fils...

HILAIRE FILS, imptueusement.

Non, c'est plutt... Les ligueurs, vous dis-je, sont des barbares et des imposteurs qui se moquent tout bas de notre crdulit... Eh, quels secours abominables ont-ils os vous offrir, eux qui se disent vos amis ! Rpondez...

HILAIRE PRE.

Ils souffrent comme nous. Rduits la mme extrmit, que peuvent-ils dans cette effroyable disette ?

HILAIRE FILS.

Allez, elle n'existe pas pour eux.

HILAIRE PRE.

Ne perdons pas du moins la constance et la foi. Faut-il devenir coupables parce que la faim nous consume ? Et pour quelques courts moments qui nous restent vivre, trahirons-nous l'auguste croyance de nos pres, en nous liant aux huguenots ?... Serait-ce mon fils que j'ai lev dans mon sein, qui s'garerait ce point, qui renierait le nom catholique ?...

HILAIRE FILS.

Mon pre, je saurai mourir pour la foi de l'glise quand il le faudra ; j'aime ma religion, mais j'aime aussi ma patrie : dsabusez-vous sur les motifs qui font agir la ligue. L'ambition ardente et cache en est l'me : ce n'est point la personne de Henri qu'on en veut, c'est son royaume. Contemplez l'ouvrage des ligueurs ; ils aiment mieux voir prir un peuple entier, que d'accepter la paix qui leur est offerte. Ils la redoutent, parce qu'elle finirait leur tyrannique empire. Ils viennent nous exhorter avec un air hypocrite supporter la famine, tandis qu' l'cart ils calculent les avantages qu'ils retirent de notre rvolte...

HILAIRE PRE.

Notre rvolte ?... O suis-je !... Ah, si tu n'tais pas mon fils !

HILAIRE FILS.

J'ai vu notre fidle serviteur couch dans la foule des morts. Il a perdu la vie en disputant de quoi nous soulager, et les coups qui l'ont perc pouvaient s'tendre jusqu'au coeur de votre fils... Vous ignorez encore ce qui vient de se passer... Grand dieu ! Quels tyrans implacables, quels monstres n'en seraient attendris, et ne consentiraient pas au plus grand, au plus entier sacrifice pour la prompte cessation d'un tel flau !... coutez et tremblez... Une femme... Faut-il donc que ma bouche vous l'apprenne !... Une femme, une mre, dans cette dmence inconcevable qu'inspire le tourment de la faim, a tu son enfant, a fait rtir ses membres palpitants, a voulu porter sa bouche... Mais la nature trahie, outrage, reprenant bientt tous ses droits, elle est morte de douleur sur cette affreuse nourriture...

MADAME HILAIRE, MADEMOISELLE LANCY.

temps ! jour d'horreur !

HILAIRE PRE.

Voil le crime de l'hrtique : que Dieu l'en punisse.

HILAIRE FILS, fortement.

Voil le crime de la ligue... Mes trois frres ont pri dans les factions qu'elle a suscites ; et vous, mon pre, vous qui dans tous les temps en avez souffert, vous ne voulez pas reconnatre des agents vendus l'tranger ? Faut-il que toute votre famille prisse, pour vous ouvrir les yeux ?

HILAIRE PRE, avec une douleur concentre.

Tes paroles me sont bien plus cruelles que la faim que j'endure.

HILAIRE FILS.

Depuis longtemps, mon pre, je nourrissais ces ides, et je n'osais, par respect, les exprimer, de peur de heurter vos opinions. Mais le jour de la vrit est enfin venu, et je ne crains plus de la produire dans tout son clat. Ils verront, vous dis-je, le trpas du dernier franais, plutt que de renoncer leurs vues ambitieuses... Cette ligue, sur laquelle vous osez fonder de si grands intrts, qu'est-elle au fond ? Une horrible et tumultueuse confusion, un amas de diverses ttes capricieuses, enfantant chaque jour ordonnances, dits, plans nouveaux, changs tous moments. Il s'y engendre tant de jalousies, de haines, de desseins opposs ; les prtentions sont si contraires et s'entrechoquent tellement, qu'il sera impossible de jamais les concilier.

HILAIRE PRE.

Arrte... Tu as suc un mauvais lait, mon fils, et ton garement fera l'amertume de mes derniers jours... La gloire de nos autels fut toujours attache l'loignement des huguenots. Ils ont toujours tent de renverser l'tat politique du royaume. Reviens de tes erreurs : la jeunesse n'est que trop sujette se laisser sduire par d'blouissantes nouveauts... Ne vois-tu pas que, dans ces temps orageux, notre religion n'a t soutenue que par la sainte ligue ? Henri III a dshonor le trne ; il voulait faire un bcher immense de cette capitale ; tu le sais, tu l'as dtest avec tous les vrais citoyens. Le Navarrais, son alli, respectera-t-il le privilge de nos autels ? Entrant main arme, l'hrtique renversera toutes nos liberts...

HILAIRE FILS.

Eh ! Il se punirait lui-mme ; il dtruirait son pouvoir. D'ailleurs, il ne peut plus tre considr, comme hrtique, s'tant soumis l'glise, et ayant fait abjuration publique.

HILAIRE PRE.

Fausse grimace ! Ruse affecte ! Astuce de guerre ! Il foudroie nos murailles, assige nos autels, et sa conversion passerait pour sincre !... Si cette abjuration n'tait pas un pur acte de politique, il et donn des preuves d'une soumission parfaite au lgat de Rome ; mais il est hrtique au fond de l'me.

HILAIRE FILS.

C'est Dieu seul qu'il appartient de scruter les coeurs, et de juger s'ils sont sincres ou dissimuls. Pour nous, croyons au serment du brave Henri.

HILAIRE PRE.

Non, je n'y crois point ; c'est un nouveau parjure... Cette absolution ensuite a t donne contre tous les rgles ; et d'ailleurs, elle n'a pas t ratifie par le pape.

HILAIRE FILS.

Le pape ! Et Henri a promis devant Dieu !... Le souverain pontife peut bien vouloir l'prouver ; mais il ne peut s'empcher de le reconnatre.

HILAIRE PRE.

Quand il le reconnatra, alors il sera vritablement roi de France.

HILAIRE FILS.

Ainsi la couronne de nos rois serait entre les mains du Saint-Sige ! Il deviendrait juge de leurs penses les plus secrtes ; et jusqu' ce qu'il lui plt de l'teindre, il attiserait le feu de la guerre civile ! La religion, au-lieu de dsarmer des mains sanguinaires, affermirait le glaive qui dchire en tous sens le sein de la patrie !... Suffit-il d'tre ligueur, pour mriter toute croyance ? Le premier fondement de la tranquillit publique, rside dans un chef qui runisse les divers partis qui se choquent ; les dsastres, dont nous gmissons, auront toujours le mme cours, tant qu'il n'y aura pas un monarque universellement reconnu dans tout le royaume... Les qualits de Henri, sa gnrosit, sa grandeur lui mritent le sceptre. C'en est fait, je me range parmi les royalistes...

HILAIRE PRE.

Arrte, infortun, arrte !... Tu perds ton me, et je pleure sur toi...

HILAIRE FILS, en regardant Mlle Lancy.

Je veux suivre dsormais les drapeaux sous lesquels marche le fidle Lancy ; la paix, l'abondance, le bonheur n'entreront dans cette capitale que lorsque ses portes s'ouvriront devant un roi populaire. Il ne faut peut-tre qu'une voix pour ramener les franais leur souverain. Eh bien, je crierai : la paix, la paix avec le bon roi ! Et les voix de plusieurs se joindront la mienne... Combien il en est qui gmissent en silence, et qui n'attendent que ce signal pour abjurer la ligue et ses fureurs !

HILAIRE PRE, avec courroux.

Demeure, jeune insens, demeure, ou je ne te reconnais plus pour mon fils.

HILAIRE FILS, avec un cri de douleur.

Mon pre ! Et voil donc l'ouvrage du fanatisme ! Il nous dsunit.

HILAIRE PRE.

Recevoir un hrtique dans le trne de Saint-Louis ! Quel sacrilge ! Quelle profanation !... Ah ! Je frmis... carte-toi de moi, enfant dnatur. Je ne puis te pardonner ce blasphme : sors de ma prsence, ou repens-toi...

MADAME HILAIRE grand'mre, son fils.

Hilaire, coutez : respectez mon petit fils. C'est Dieu qui l'inspire.

HILAIRE PRE, avec emportement.

Dites l'esprit des tnbres...

MADAME HILAIRE grand'mre, continuant.

J'ai recueilli toutes ses paroles, et j'y ai reconnu le vrai portrait de ces tratres, que je croyais des hommes sincres, et que je me reproche bien aujourd'hui d'avoir couts...

HILAIRE PRE.

Qu'entends-je ! O suis-je !...

MADAME HILAIRE grand'mre, son petit-fils.

Approche ; je te reconnais... Oui, tu as un sens droit, le sens de ton grand-pre. Il dtestait le langage des hypocrites ; il a prvu tous les malheurs qui nous accablent ; il en accusait nos prtres ; il me l'a dit cent fois...

HILAIRE PRE.

Et vous aussi, ma mre, vous qui ftes si pieuse, si rsigne... Allez-vous perdre en un instant le mrite d'une vie entire ?... Qui vous a donc tous pervertis la fois ? Le poison de l'hrsie aurait-il circul mon insu dans ma famille ?... dieu ! Ce serait l le dernier coup... Frappe, avant que mes tristes yeux soient tmoins...

MADAME HILAIRE grand'mre.

coutez-moi, mon fils... Plein de votre probit, vous ne pouvez ajouter foi certains crimes, qui n'existent que trop. Ici Guincestre, Aubry, mes de la ligue, ont dvoil les mystres d'iniquit qui renferment leurs intrigues, leurs attentats, et tous nos dsastres.

HILAIRE PRE.

Et qu'avez-vous entendu ?

MADAME HILAIRE grand'mre.

Ici, cette place mme, je les ai entendus profaner la religion qu'ils professent.

HILAIRE PRE.

Eux ?...

MADAME HILAIRE grand'mre.

Ce sont des monstres, vous dis-je... L'aveu d'une cabale infernale est sorti de leurs bouches. Ils ne me savaient pas si prs d'eux, les tratres !

HILAIRE PRE.

Ah ! Que m'annoncez-vous ?... Se peut-il !... Non...

MADAME HILAIRE grand'mre.

Leurs complots sont horribles et tnbreux, te dis-je, et je n'exprimerai qu'imparfaitement jusqu'o ils osent aller. Ce sont des fourbes qui se servent de ce qu'il y a de plus sacr au monde, pour tayer leur perverse ambition. Leurs discours m'ont fait frmir. Ils annoncent des coeurs atroces et capables de tout enfreindre. Je leur ai peint, dans la premire chaleur du ressentiment, toute l'indignation que leur fourberie abominable m'inspirait ; et dans leur lchet, ils n'ont su que menacer.

HILAIRE PRE, avec la plus grande surprise.

Vous menacer, ma mre... Vous menacer !... Qu'entends-je !...

MADAME HILAIRE grand'mre.

Et non me dlivrer d'une vie dont je sens tout le fardeau.

HILAIRE PRE.

En croirai-je ce que vous me dites ?...

MADAME HILAIRE grand'mre.

Douterais-tu de ce que ta mre te dit ? T'a-t-elle jamais tromp ? Ouvre les yeux ; il en est temps encore... Je les ouvre assez-tt pour t'clairer... La vrit est sur mes lvres avec le dernier soupir.

HILAIRE PRE, les yeux au ciel.

Dieu ! Guide-moi... Est-ce la vrit que j'entends ?

MADAME HILAIRE grand'mre.

Drobez votre tte la tyrannie ; brisez le joug qui vous retient ici ; passez avec courage dans le camp de Henri, et rejoignez votre ami de tous les temps, le brave, le gnreux Lancy.

MADAME HILAIRE, son poux.

Ah ! Cher poux, ses paroles ont allum en moi un courage nouveau. J'aperois la ligue sous son vrai jour : adopte nos ides ; rompons l'affreux esclavage o nous captivent depuis trop longtemps des hommes qui n'ont le nom de Dieu la bouche que pour mieux cacher la cruaut dans leur coeur.

HILAIRE PRE.

Quoi ! Nous aurions t tromps ce point ?

MADAME HILAIRE grand'mre.

Oui, vous l'avez t, mes enfants... Je vous l'atteste en prsence de Dieu, et prte paratre devant lui.

HILAIRE PRE.

Quoi ! Les mains qui tous les jours touchent les saints autels, ourdiraient ces trames tnbreuses et sanguinaires ?...

HILAIRE FILS.

Votre candeur antique et respectable, comme l'a dit ma mre, ne vous a jamais permis de croire la duplicit, la trahison de ces hommes qui se montrent sous des dehors religieux, et vous avez confondu la religion et ses ministres ; l'une est sainte, mais les autres sont pervers...

HILAIRE PRE.

Quoi ! Il me faudrait renoncer aux ides les plus consolantes ?... Ah ! J'en mourrai... Que ne suis-je dj dans la tombe !

HILAIRE FILS.

Mon pre, rendez-vous ; la paix n'est qu'aux pieds du trne d'un bon roi. Malgr le poids de l'ge, ma mre trouvera assez de forces pour abandonner une ville remplie de tant d'horreurs.

sa grand'mre.

Nous vous porterons dans nos bras...

MADAME HILAIRE grand'mre, d'une voix affaiblie.

Vous n'aurez pas cette peine-l, mes enfants.

Elle chancelle.

HILAIRE FILS, d'un ton mu.

Qu'avez-vous ma mre ?

Ils se rassemblent tous trois autour d'elle.

MADAME HILAIRE grand'mre.

Ne vous effrayez point... Je lutte depuis trois heures contre mon dernier moment... Tant de coups ports la fois... Cette nouvelle faiblesse va peut-tre en dcider... Embrassez-moi tous... Je ne vous vois plus... Je vous bnis, mes enfants !... Dieu, j'ai confiance en vous... Esprez en lui, mes enfants... Attendez sa volont dernire... Heureux qui peut quitter ce monde sans regrets !... Je suis tranquille... Il y a dj quelque temps que je ne souffre plus... Mes enfants, non !... La mort n'est pas si terrible qu'on la fait... Je ne me suis jamais trouve si bien... Qu'on me laisse.

HILAIRE PRE, dans la plus grande douleur.

Nous vous abandonnerions !... Et vous pourriez le croire !

MADAME HILAIRE grand'mre.

Je me sens bien, vous dis-je... Quittez-moi, je n'ai besoin de rien. J'prouve un sentiment de paix intrieur, qui m'tait inconnu... Oui, mes enfants, Henri triomphera. Mes yeux qui percent l'avenir dans un jour clair et nouveau, semblent dj le voir sur le trne. Il y rgne en pre. Il relve la France, il la console. Les franais se souviendront longtemps de lui ; et son nom sera le premier gage de l'amour qu'on portera ses descendants... Que vois-je ? Ce Philippe II, qui, dans sa rage ambitieuse, a vers sur la France ce dluge de maux... Sa race s'teint ; et la providence donne son empire un descendant de ce mme hros dont il voulait usurper la couronne... Ainsi la justice ternelle punit et rcompense... Mon fils, donne-moi ta main... O tes-vous tous ?

HILAIRE pre et fils.

Nous sommes dans vos bras.

MADAME HILAIRE grand'mre, se soulevant et retombant.

Mes chers enfants !... Mon Dieu !

HILAIRE PRE.

Elle expire.

Ici se fait un grand silence ; les quatre personnages doivent former un tableau pathtique.

MADAME HILAIRE.

Ne nous abandonnons pas la douleur, cher poux. Htons-nous d'excuter ses volonts dernires.

Mlle Lancy.

Lancy, arrachons-les du triste objet qui les consume... Je crains qu'ils n'y succombent.

HILAIRE PRE, avec dsespoir.

Laissez-moi expirer ses pieds... mon Dieu !

Il prie.

MADAME HILAIRE.

Il te reste une pouse, un fils : supporte la vie pour eux.

HILAIRE PRE, aprs un long silence, s'loignant du corps de sa mre.

Vous l'exigez... Rendons-lui les derniers devoirs, et quittons cette ville. Je me souviendrai de ses dernires paroles. Elle ne seront pas vaines. Je me rends vous, mes enfants. Oui, soyons royalistes...

Sa famille le presse dans ses bras, avec les tmoignages de la reconnaissance. Levant les mains au ciel et contemplant sa mre.

Je ne t'entendrai donc plus, femme respectable ! bonne mre !... Tu meurs dans ce calme paisible qui n'appartient qu' la vertu. Et moi, la douleur, la honte, le regret d'avoir t abus, toutes les passions tristes, pnibles, agitent mon me... Je me trouvais si heureux d'avoir encore ma mre, de lui payer mon tribut de respect et d'amour ! Je me flattais de l'accompagner de mes soins dans une vieillesse encore plus avance. Ces longs troubles, cette famine, ces attentats m'ont ravi de ses annes celles qui m'taient les plus chres, celles o j'aurais pu m'acquitter envers elle de tant de soins prodigus mon enfance ! me cleste ! Le corps que tu as habit n'inspire aucune terreur ton fils. Il se jette sur le corps de sa mre. Il fut le temple des vertus douces et courageuses. C'est un dpt que la terre ne gardera pas longtemps, et que le ciel doit recevoir. Tu m'as instruit, tu m'as ouvert les yeux ; c'est ton dernier bienfait : il vivra dans ma mmoire, et je me trouve pntr d'une horreur inexprimable, en dcouvrant l'affreux tableau qui m'est enfin dvoil.

HILAIRE FILS, avec imptuosit.

Vous pleurez !... Et moi, tmoin de son trpas ht par ces barbares, je jure sur ce corps sacr de venger sa mort. Ses derniers mots, descendus au fond de mon coeur, y ont dploy une force toute nouvelle... Je jure de poursuivre les seize et les espagnols, de m'armer contre ces infmes oppresseurs, de mettre un frein leur atrocit, de me dvouer tout entier au roi lgitime, de fermer la bouche ces cruels thologiens qui ont travaill teindre dans le coeur des catholiques toute fidlit leur souverain, et qui, rompant les liens ncessaires de l'obissance et de la subordination, tablissant une autre autorit que celle du prince, ont t cause de tous les maux horribles qui ont couvert le royaume. Je jure enfin d'craser le serpent du fanatisme, qui s'est repli de tant de manires pour exhaler ses poisons. Je remets Dieu qui m'a protg jusqu'ici, et dont je crois suivre en ce moment l'auguste et sainte voix, je lui remets ma vie entire, la consacrant mes concitoyens. Si la mort m'enlve, mon trpas du moins ne sera pas infructueux ; mes jours auront t prodigus pour ma patrie. Que je sois en butte tous les traits des ennemis de la France, et qu'elle soit sauve !... Adieu ; vous entendrez tous parler de moi : je rejoins le pre de Lancy.

HILAIRE PRE.

Mon fils ! Que ton courage hroque soit plus calme.

MADAME HILAIRE.

Hilaire, que ta vertu ne soit pas imprudente.

MADEMOISELLE LANCY.

Allons tous ensemble nous jeter dans le camp du roi.

HILAIRE FILS, dans la plus grande agitation.

Non, je veux tre seul. Sa mort sera venge, vous dis-je... mes amis ! Mes concitoyens ! Vous me verrez, vous m'entendrez ; accourez tous mes cris douloureux ; venez vous joindre mon dsespoir ; venez, et dlivrons la patrie de ses horribles perscuteurs.

Il sort sans vouloir rien entendre.

SCNE VIII.
Hilaire, Madame Hilaire, Mademoiselle Lancy.

MADEMOISELLE LANCY.

Il va obir ses transports ; il nous quitte, il va se perdre.

MADAME HILAIRE.

Hlas !

HILAIRE PRE.

Que le seigneur le couvre de ses ailes, pour rcompenser sa pit filiale ! Je ne compte plus sur un bras de chair, et n'espre plus qu'en Dieu.

MADEMOISELLE LANCY.

Quoi, tant d'assauts m'taient rservs ! Et comment pourrai-je les supporter ! Tous les traits de la guerre civile sont venus se runir contre moi ; et pour un moment d'esprance, la crainte et la terreur m'agitent sans cesse... Mais que vois-je ! Les voici encore. Ah, grand dieu ! Ils amnent quelques nouveaux dsastres... On voit une foule de satellites arms.

SCNE IX.
Acteurs prcdents, Aubry, suivi des satellites des seize.

AUBRY.

Entrez, entrez, vengeurs des catholiques et de nos saints autels... Nous avons entendu soutenir dans cette coupable maison, qu'un hrtique relaps, impnitent, chef, fauteur, dfenseur public des hrtiques, soi-disant roi de France et de Navarre, condamn et excommuni par le pape, pouvait avoir quelque droit la couronne ; et comme une telle proposition est visiblement absurde, schismatique, errone, blasphmatoire, sacrilge, remplie d'impit, et dicte par un esprit de rvolte contre l'glise, et de sdition contre les vrais citoyens, nous venons l'effet que, dfendant les privilges des catholiques, vous fassiez justice selon votre charge, qui est de traner en prison ces malheureux hrtiques, comme chtiment prliminaire du supplice qui leur est destin. Les satellites environnent Hilaire et sa famille, et les chargent de chanes.

HILAIRE PRE.

Imposteur barbare, c'est toi qui te disais mon ami !...

AUBRY.

Dieu l'emporte. Sa cause...

HILAIRE PRE.

La cause de Dieu ! Monstre ! J'ai t trop crdule. J'ai mrit mon malheur. Mais je m'lve au-dessus de tes fureurs. Je ne m'attendris que sur ces femmes. Tu signales contre elles tes lches vengeances. Va, j'ai le droit de te mpriser au fond de mon me ; mais mon fils, du moins, mon fils est l'abri de tes coups. C'est une victime chre qui t'est chappe.

Lui montrant le corps de sa mre.

Assouvis ta rage. Regarde ! Ce n'est pas la cent millime victime que tes pareils ont immole. Jouis d'un spectacle fait pour ton coeur ; repais-en tes avides regards... Achve : ton triomphe ne sera pas long...

AUBRY, part.

La vieille est morte ; mais elle a parl.

Haut.

Que le corps de cette femme, dcde dans des sentiments hrtiques, soit priv de la spulture des fidles. Elle est rprouve galement et de l'glise et de Dieu, et livre cette heure la damnation ternelle. Que son corps soit tran la voirie, en attendant qu'il ressuscite pour rejoindre aux enfers son me abominable...

HILAIRE PRE, enchan, avec fureur.

Dmon de la terre ! Quel que soit le jugement de Dieu sur elle, va, il y aura toujours un espace infini entre son me et la tienne. Les tourments que tu inventes ici-bas, les bchers que ta rage allume, tu voudrais en pousser, en attiser les flammes jusques dans un monde inconnu ; mais c'est-l qu'un dieu t'attend ! Ce dieu que tu blasphmes, jugera qui de nous aura mieux suivi les saintes lois qu'il a donnes aux hommes. Tu oses faire de l'tre suprme le ministre obissant de tes fureurs ; et lorsque la mort, malgr toi, secourable aux malheureux, te drobe et t'enlve tes victimes, tu voudrais l'tablir bourreau ternel de tes vengeances ! Tu le confonds donc avec les monstres vils qui te servent et t'environnent !... Va, si tu ne trembles point devant son oeil ouvert, tu n'en ressentiras pas moins le poids redoutable de sa justice.

AUBRY.

Dlivrez-moi de ces huguenots. Plongez-les dans les plus affreux cachots, et que mes ordres soient excuts en tout point.

On entrane Hilaire, sa femme et Mademoiselle Lancy. On enlve le corps de la vieille ; et les satellites, en l'enlevant, se disent entr'eux :

la voirie ; c'est une damne ; la voirie.

ACTE IV

SCNE I.
Troupe de ligueurs subalternes.

Le thtre reprsente l'intrieur de la bastille. Sur le ct droit est un cachot clair faiblement par une grosse lampe suspendue en-dehors. La grille du cachot laisse apercevoir Hilaire, sa femme et Mlle Lancy, enchans diffrentes distances, et dans des attitudes qui laissent douter s'ils respirent encore. Le ct gauche de la prison forme jusques sur le devant de la scne un lieu spar, dont la vote s'enfonce dans les tnbres ; elle est demi-claire, et laisse voir une partie de sa profondeur. Sur le devant de cette partie de la prison, est une table gothique sans nappe, sur laquelle on voit des pices froides, du boeuf sal, de gros pains, des cruches de vin. Plusieurs ligueurs mangent et boivent, se parlent demi-voix et en gesticulant ; ce demi-silence est interrompu par les cris plaintifs des prisonniers, dont la voix perce la vote.

UN LIGUEUR, versant du vin un autre.

toi, Louchard... toi, Anroux... Tu as vigoureusement aid porter la chsse de Sainte Genevive, qui fait tomber de la pluie dans la scheresse, et qui, plus forte raison, doit empcher le Barnais d'entrer dans Paris... Tes larges paules ployaient sous le faix... Reprends des forces, pour reporter demain la patronne... Elle ne saurait manquer de faire le miracle qu'on lui demande.

UN AUTRE LIGUEUR.

Je suis tout en eau... J'ai assez cri dans les rues de Paris contre le roi de Navarre, pour boire un coup.

LOUCHARD.

J'ai exhort tout le monde faire un massacre gnral des royalistes, et dire que le paradis serait ouvert tous les excuteurs de cette bonne oeuvre ; mais chaque jour il y a du relchement dans la foi... Il fut un temps o l'on aurait servi avec plus de zle la sainte union . Qu'en dis-tu, Anroux ?

ANROUX.

Il est bien vrai ; mais il ne faut pas dsesprer... J'ai rpandu partout que nous avions des magasins d'armes, des lances feu, de la poix, et toutes sortes de matires combustibles toutes prtes, pour embraser et consumer la ville, si l'on ne pouvait autrement en fermer l'entre au Navarrais... Ces menaces ont fait leur effet.

LOUCHARD.

Je ferai plus que des menaces, moi : qu'on me laisse agir. C'est moi, mes amis, qui, aid d'un brave jsuite, ai renvers de mes mains, il y a deux ans, l'chelle charge d'hommes prts s'lancer sur le rempart du quartier saint-Jacques ; j'ai fait manquer l'escalade. J'ai rveill le corps-de-garde ; et les tambours, grce moi, ont sonn l'alarme...

UN AUTRE LIGUEUR, lui versant boire.

Fort bien ! Pour cela bois un coup.

UN AUTRE LIGUEUR.

Ma foi, me voil bien repu.

UN AUTRE LIGUEUR.

Le vin des espagnols est fort bon. Il donne courage la besogne.

PLUSIEURS VOIX sortant des cachots, dont quelques-unes sont teintes.

Ayez piti de nous !... Ayez piti de nous !...

UNE VOIX, seule.

Ou rendez-nous la vie... Ou donnez-nous tout--fait la mort !

PLUSIEURS VOIX.

Au nom de dieu... Au nom de l'humanit... Au nom de tout ce qui peut vous tre cher... Prenez donc compassion de nous !

LOUCHARD.

Oui, oui, piti de vous, misrables huguenots ! Crevez, crevez ; allez tous les diables.

ANROUX.

J'aurais plutt piti d'un chien... Qu'ils crvent, ces damns d'hrtiques... Autant de places nettes pour ceux qui viendront.

LOUCHARD.

Mais, messieurs, voici l'heure d'aller entendre Saint-Merry le cur de Saint-Benot. C'est un bien habile homme que ce prdicateur. Quel foudre d'loquence ! Comme il tonne contre les royalistes ! Comme il terrasse l'hrsie ! Comme il dfend la cause de Dieu ! Il a prouv au doigt et l'oeil que la conversion du Barnais n'tait que feintise, hypocrisie, et que son absolution le rendait encore plus damnable qu'auparavant. C'est avec des traits tirs des saintes critures, qu'il rapproche les temps et les lieux ; et les exemples hroques qu'il offre la multitude, sont bien choisis, vous en conviendrez. Ah ! Que n'est-il plusieurs auditeurs comme Barrire, qui sut mettre profit toutes ces saintes exhortations ! On ne saisit pas si bien aujourd'hui le sens des divines critures ; elles ordonnent manifestement la mort des impies. Si le succs n'a pas suivi l'acte mritoire de celui qui s'tait dvou pour la cause commune, son me, mes amis, n'en est pas moins devant Dieu ; et c'est du haut du ciel qu'il nous exhorte aujourd'hui l'imiter.

ANROUX.

Il faudrait douze prdicateurs de cette force pour bien toucher les coeurs, car ils sont endurcis ; mais les grands talents sont rares... Allons, je ne veux pas manquer le sermon. Il prcherait dix heures de suite, que je l'couterais avec la mme attention. Quel style ! Quelle vhmence !... Messieurs, s'il se trouvait dans l'assemble quelque hrtique qui part ne point goter ses discours, ayez soin de le suivre de l'oeil, et qu'au sortir de l'glise il soit arrt et enlev sur-le-champ... Prenez-y garde...

TROUPE DE LIGUEURS, en tumulte.

Oui, oui, nous n'y manquerons pas ; et ceux qui s'aviseront de dormir, nous soutiendrons qu'ils ont ri.

UN LIGUEUR.

Nous aurons l'oreille en l'air, et l'oeil sur l'assemble ; laissez-nous faire.

SCNE II.
Bussy-Le-Clerc, Varade, Montalio, Aubry.

Ds qu'ils arrivent, les ligueurs subalternes se lvent avec respect, se tiennent debout, et l'on sert de nouveaux plats sur une table plus large et plus commode.

BUSSY-LE-CLERC, aux ligueurs subalternes.

Prsentement que vous avez repris des forces, retournez tous vos postes... Espionnez les discours, devinez les regards, et interprtez jusqu'au silence. Au moindre soupon, amenez ici ple-mle et sans distinction, ceux dont la physionomie serait quivoque. Il vaut mieux arrter dix personnes, que de laisser chapper un hrtique... Allez, il y aura de la place pour tout le monde... Je fais creuser quelques cachots de plus, et ce sera bientt fait... Parlez avec emphase de nos partisans ; exagrez leur nombre et leur force, et venez me rendre compte de tout.

Les ligueurs subalternes saluent, et vont pour sortir. Il les arrte.

Faites surtout comme si vous tiez extnus par la famine ; et quand vous serez auprs de quelque bon catholique prt rendre l'me d'inanition, prenez garde que votre son de voix ne trahisse le bon repas que vous avez fait.

Les ligueurs subalternes se retirent.

SCNE III.
Acteurs prcdents, Bussy-Le-Clerc.

BUSSY-LE-CLERC.

Eh bien ! Messieurs, nos provisions, comme vous voyez, ne manqueront pas de si-tt. Vos craintes taient bien frivoles. J'ai mis ordre tout, et j'ai le plaisir de vous annoncer que nous avons des vivres pour six mois.

VARADE, souriant.

Bon ! Six mois !... L'lection qui va se faire, dterminera l'arme qui nous dlivrera du Barnais. Les troupes de Philippe II ne retourneront pas Madrid sans coup frir. Ses intrigues ont amen lui les secrets des princes ; et du fond de son cabinet, il suit de l'oeil tous les mouvements de l'Europe. Sa puissance est un colosse qui peut reposer sur plus d'un trne la fois ; ses drapeaux flottants, et surtout ses trsors, achveront le reste. Cette vieille loi salique, loi purile et ridicule, sera annule de plein droit. L'infante Isabelle, fille d'un roi catholique, succdera la couronne, et donnera sa main un prince du sang. Vous voyez que dj les troupes de Philippe sont matresses de la capitale ; et l'on ne saurait leur porter trop de vnration ; car elles protgent l'glise en conservant le catholicisme sur le trne.

BUSSY-LE-CLERC.

Pour jouir d'un si grand avantage, on peut bien soumettre la France une domination trangre. Eh ! Qu'importe aprs tout celui qui aura la couronne en tte, pourvu qu'il rgne suivant notre volont ?

MONTALIO.

Mais, messieurs, aurait-on jamais pu s'imaginer que le Navarrais et rsist si longtemps cette foule d'ennemis, l'or des espagnols, au glaive de Mayenne, aux foudres de Rome, l'enthousiasme frntique de tout un peuple ? Rien n'a pu l'intimider. Cet homme-l est d'une intrpidit qui me fait toujours frmir. Nous ne serons jamais tranquilles tant qu'il vivra.

AUBRY.

C'est ce que j'ai toujours dit. Ne chantons pas trop victoire. Il a un bras et une sant de fer : aucune fatigue n'abat son courage. Il faut le voir dans les batailles. Il est partout. Son activit le multiplie. C'est une tte forte, une tte, entre nous, comme il en aurait fallu une notre parti. Depuis la mort de Guise, nous n'avons gure eu que des lches ou des insenss... Il faudra, pour l'abattre, se porter des rsolutions, j'ose le dire, extrmes.

MONTALIO.

Messieurs, ce qui m'intrigue le plus, c'est cette abjuration faite Saint-Denis. Il s'est servi, cette fois, de nos propres armes. C'est un tour adroit de sa part, qui peut trancher bien des difficults ; et le chemin de la messe pourrait fort bien devenir la route du trne.

VARADE.

Il a t trs-bien conseill... C'est une ruse, pour un soldat, laquelle nous ne nous attendions pas ; mais, malgr cette dmarche, il n'en est pas encore au point qu'il s'imagine : il faut que le souverain pontife prononce l'absolution, afin qu'elle soit valide aux yeux de l'glise, et Clment VIII ne se conduit pas aisment. Quand il ne ferait que temporiser, selon la politique italienne la plus commune, il le mnerait encore loin... Savez-vous d'ailleurs, messieurs, quelles sont les formules prescrites ? C'est ici vraiment que nous l'attendons... J'en ris d'avance.

BUSSY-LE-CLERC.

Nous ne sommes pas trop au fait ; mais plus on inventera de difficults, plus nous pourrons nous flatter de la victoire...

MONTALIO, Varade.

Vous pouvez dtailler ici sans crainte tous les artifices que Rome compte employer... Enseignez-nous...

VARADE, avec emphase.

Eh bien, messieurs, sachez que, pour que Henri De Bourbon soit absous, il faut que ses reprsentants se mettent pralablement genoux, la vue de tout le monde, devant le pape ; qu'ils soient frapps sur les paules de sa baguette, comme pnitents publics, tandis que le choeur rcitera le miserere, dont le chant prcde ordinairement le supplice des criminels ; et pour parvenir cet avantage-l seulement, il y aura des conditions si amples, si dures, si extrmes, dont j'ai dj pris soin d'envoyer le modle, que toutes ces obligations personnelles rvolteront un caractre aussi vif que le sien... Il n'y tiendra pas, et je vous le garantis encore non absous dans trente ans.

MONTALIO.

Tant mieux ! Qu'il soit toujours hrtique, cela est trs-important pour nos intrts.

AUBRY.

J'ai furieusement dclam contre lui toute la journe ; j'en ai gagn une altration...

Il boit.

MONTALIO.

Je suis insatiable aujourd'hui. En courant exhorter les autres souffrir la disette, on gagne un violent apptit.

Il mange.

BUSSY-LE-CLERC.

Allons, mes amis, prenons force et courage ; vive la ligue ! Les Bourbons tant hrtiques, ne peuvent occuper le trne. Chasss jamais eux et leur postrit... Vous souvenez-vous, quand j'ai amen ici tout le parlement comme un troupeau de moutons ? Ces vieilles robes noires, si redoutes, si redoutables, n'ont pas fait la plus lgre rsistance. Je rirais bien, si un jour j'allais tenir de mme le Navarrais ! Je serais homme l'arrter tout comme un autre.

MONTALIO.

Et pourquoi pas ?

BUSSY-LE-CLERC.

Il serait sous bonne garde, je vous en rponds. Les dputs du conseil des douze lui feraient son procs huis clos, pour viter le scandale, comme aux conseillers... Eh, messieurs ! N'a-t-il pas entretenu commerce avec les hrtiques, avec les ennemis de la religion et du royaume ?... Jugez-le vous-mmes. La loi est formelle... La tte sur l'chafaud.

MONTALIO.

Oh ! Cela irait sans difficult.

VARADE.

Mais le tout serait de l'arrter ; et il n'est pas ais prendre.

AUBRY, riant.

Bien dit... Mon avis moi, est qu'il faudrait imaginer un moyen plus court et plus sr ; un moyen autoris surtout par quelque exemple puis dans les saintes critures : il n'en manque point, comme vous savez... Mais, je le rpte en gmissant, on ne sait point prendre un parti dcisif. On est trop circonspect dans de pareilles circonstances.

VARADE.

Ces mmes circonstances exigent que l'on attende encore.

AUBRY.

Vous le voulez, soit.

Prsentant un morceau Varade.

Avouez que c'est un grand plaisir d'avoir de quoi manger, lorsqu'on entend dehors crier famine.

VARADE.

Messieurs ! Les prisons nous servent de forteresses, en attendant que les palais nous servent de rcompense.

AUBRY.

Bonne prdiction ! Mais faisons qu'elle se ralise...

SCNE IV.
Acteurs prcdents, Guincestre, et plusieurs autres ligueurs distingus.

Ils entrent, ferment la porte, et joignent la table, o on leur fait place.

GINCESTRE, Aubry, en entrant.

Tu les as fait arrter ?

AUBRY.

Je t'ai dit que j'en faisais mon affaire. Nos satellites ont investi la maison, et y sont entrs sans autres formalits. Il s'est rpandu en dclamations vagues que je n'ai point coutes... Je les ai fait jeter dans un cachot, o je doute qu'ils respirent encore.

GUINCESTRE.

Il tait craindre que l'on ne vnt bruiter nos discours. Il ne faut qu'une voix pour en ameuter cent, puis mille, puis tout un peuple ; et celui que nous dominons est si inconstant !... Et cette vieille est morte ?

AUBRY.

Oh ! Trs morte... Et de plus la voirie.

GUINCESTRE.

Bon, tout est en rgle.

S'asseyant la table.

Prsentement je suis vous, messieurs.

BUSSY-LE-CLERC.

Et toi, qu'as-tu fait, Guincestre, depuis que nous nous sommes quitts ?

GUINCESTRE.

J'ai couru partout pour intimider ceux qui sont enclins parler de capitulation. Quand quelqu'un criait, la paix, la paix, et qu'il ne valait pas la peine d'tre arrt, trente voix, jointes la mienne, absorbaient ce faible murmure, en criant bien plus haut : mort, mort aux lches chrtiens qui parlent de se rendre ! J'ai rpandu que les flambeaux n'attendaient que le signal pour consumer les maisons, si les parisiens se montraient sans foi et dcourags ; et tout en mme temps je leur donnais la ferme esprance de repousser les assaillants. Enfin, matrisant mon gr les imaginations craintives, j'ai grav dans les mes les impressions les plus utiles nos projets. J'ai parl avec ce ton qui soumet les plus incrdules ; je leur ai montr des convois nombreux et imaginaires, qui sont la veille, disais-je, de rafrachir la ville. Ils sont souffrants, par consquent disposs croire : les acclamations de joie sortaient, je ne sais comment, de leurs poitrines puises.

BUSSY-LE-CLERC.

Mayenne est aussi d'une lenteur... Cet homme-l est inexplicable... Toujours incertain... Il fera bien d'arriver promptement, et avec une bonne arme : autrement nous ferons un coup de dsespoir, et alors on verra beau jeu.

AUBRY.

Je suis de cet avis. Pour punir l'irrsolution de Mayenne, il n'y aura qu' lcher cette populace obissante et froce, et l'armer de flambeaux. Prompte s'mouvoir, elle se rpandra comme un torrent ; elle ne connat plus de frein, ds qu'elle est une fois livre sa fougue... Le Navarrais, en entrant dans la ville, n'y trouvera plus que des ruines et des cendres.

GUINCESTRE.

Ce sera l notre dernire ressource ; mais il ne faut pas l'employer encore. Ne dtruisons pas aujourd'hui imprudemment ce qui pourrait nous appartenir demain. J'ai conu de nouveaux soupons qu'il faut que je vous confie. J'apprhende des intrigues de la part de plusieurs de nos chefs. Malgr la confiance que nous sommes obligs de tmoigner au gouverneur, j'ai lieu de me mfier de lui. On trame, on ngocie secrtement. Si Brissac allait faire sa paix nos dpens, s'il allait vendre les clefs... Il faut que toutes ses dmarches soient claires.

AUBRY.

Vos craintes sont fondes. Je n'aime point Brissac, et ne lui ai point vu donner le gouvernement de cette ville avec plaisir. Depuis peu surtout, il a chang diffrents postes, et cela doit inquiter... Je ne sais trop ce qu'on en doit penser.

VARADE.

Messieurs, ne vous forgez point de chimriques terreurs. Il faut savoir envisager les divers vnements d'une guerre civile d'un oeil ferme, sans crainte et sans audace. Les seize, sous main, ont tenu une assemble, il est vrai, mais sous les auspices mme de Brissac ; et cette circonstance dcisive doit calmer vos alarmes. Brissac n'en est pas moins gard vue ; car il pourrait faire ses arrangements particuliers, par faiblesse ou par ambition. On a mis Halfrenas et Turiaf sa suite ; ils ont avec eux des gens dtermins : ils sont tous dguiss ; leurs poignards l'environnent, sans qu'il s'en doute... Au moindre soupon, c'est fait de lui.

AUBRY, avec emphase.

Voil ce qui s'appelle prvoir avec gnie.

VARADE.

S'il vous faut un oeil vigilant et toujours ouvert, reposez-vous sur moi, j'ose le dire... Mais qui nous vient encore ?

AUBRY.

C'est Turiaf lui-mme et Halfrenas.

SCNE V.
Acteurs prcdents, Turiaf, Halfrenas.

En entrant, ils se dgagent de leurs manteaux, et posent leurs poignards sur la table.

VARADE.

Eh bien, mes amis ! O en sommes-nous ?

BUSSY-LE-CLERC.

Sachons ce qui s'est pass de nouveau.

Tout le monde se lve et coute en silence.

TURIAF, au milieu des ligueurs.

Rassurez-vous ; tout est tranquille et dans l'ordre : nos craintes taient vaines. Brissac, observ de toutes parts, n'a laiss chapper aucun signe de trahison ; mais on ne saurait jamais pcher par excs de vigilance. Nous avons pi ses moindres actions ; nous avons suivi tous les mouvements qu'il s'est donns et qui nous inquitaient. Tous sont favorables la dfense de la ville. Il n'y a eu aucune sorte de communication entre lui et l'arme ennemie ; ses dispositions y sont mme contraires. Nous vous avions promis de ne pas le quitter de vue qu'il ne ft rentr chez lui ; il est prsentement dans son htel, et va prendre du repos. Mais quatre espions veilleront sa porte. Nous allons profiter du moment o il sommeillera, pour fermer un peu l'oeil ; car nous tombons de lassitude... Il n'y a rien craindre pour cette nuit, nous en sommes garants.

BUSSY-LE-CLERC.

En cas d'alerte, nous serions bientt veills et sous les armes.

TURIAF.

Vous pouvez dormir tranquillement.

AUBRY, Halfrenas et Turiaf.

Mais dans quelle bonne rencontre vous tes-vous donc trouvs, que vous ne voulez rien prendre ?

HALFRENAS, avec une certaine dignit.

Nous sortons de chez Landriano.

AUBRY.

Ah, je ne m'tonne plus ! Il est pour le moins aussi bien fourni que nous.

TURIAF.

Je vous en rponds... Je lui devais rendre un compte exact de notre marche. Il m'a fort applaudi. Nous nous sommes entretenus de nouveaux projets, au conseil desquels vous tes invits pour demain dix heures.

VARADE.

J'en tais dj instruit... Nous nous y rendrons. Allons, mes amis, demain dix heures.

GUINCESTRE, saluant Varade.

demain, vnrable... Toi, viens, mon cher Aubry : nos travaux, nous, se prolongent quand les autres reposent. Nous n'avons pas encore tout achev. Allons nous rendre notre poste ordinaire. Dans quelques jours, nous serons amplement ddommags de nos fatigues journalires.

Ils se saluent en se sparant, les uns passant par une porte, les autres par une autre.

SCNE VI.
Hilaire pre, Madame Hilaire, Mademoiselle Lancy, aprs un silence.

MADEMOISELLE LANCY, du fond des cachots, avec un long soupir.

mon Dieu !... O suis-je ?

HILAIRE PRE.

Lancy !... Tu respires encore !... Infortune !... Ton sexe et ton ge n'ont point attendri tes bourreaux !

MADEMOISELLE LANCY.

Les barbares ! Comme ils vous ont trait ! Comme ils ont trait votre pouse !

HILAIRE PRE.

Aura-t-elle succomb dans l'horreur de ces lieux ? Chre pouse, unique amie !... Tu ne m'entends donc plus !...

MADAME HILAIRE.

Hilaire ! Mon poux ! Mon ami !... Je renais ta voix !

HILAIRE PRE.

nouveau tourment ! Je frmis de vous entendre. Je suis coupable de ne vous avoir pas crus plus tt... Je suis la cause de vos maux... Je voudrais runir sur moi seul tous ceux qui vous accablent... malheureuse compagne ! Si je pouvais seulement te toucher la main, la presser dans la mienne, pour dernier tmoignage de ma tendresse !... Ne pouvant te voir, je te tends du moins les bras.

MADAME HILAIRE.

Les miens sont briss sous la pesanteur des chanes, et mes efforts sont vains... Et toi, pauvre Lancy ! Chre fille, toi l'objet des voeux constants de mon fils, voil donc ta destine !... Pourquoi es-tu venue au-devant de ton malheur !... Hilaire est absent de ce lieu d'horreur... Mais l'esprance de le revoir s'teint, hlas, avec ma vie !...

MADEMOISELLE LANCY.

Son image ne m'abandonne point... Mes derniers soupirs s'adresseront lui... Qu'il vive, et que j'expire... Je sens plus que jamais combien mon coeur tait lui... Vous le dire en mourant, afin qu'il l'apprenne de vous aprs ma mort, est une espce de consolation qui me soulage en ces moments... Oui, j'tais ne pour l'aimer... Et je meurs. Ici on entend le bruit loign des tambours. Bruit sourd et confus.

HILAIRE PRE.

Quel bruit sourd interrompt le silence de cette affreuse solitude ?

MADAME HILAIRE.

Le son du tambour semble rsonner au loin, et vient mourir sous ces votes lugubres.

HILAIRE PRE.

coutons ! On dirait des soldats qui marchent en ordre de bataille.

MADAME HILAIRE.

Si c'taient des soldats de Henri, de ce prince magnanime !...

MADEMOISELLE LANCY.

Des cris de joie semblent percer confusment travers ce tumulte.

CRIS DES PRISONNIERS qui occupent le haut de la prison.

Dlivrez-nous ! Nous prissons ! Nous prissons ! Dlivrez-nous.

UNE VOIX Seule.

Sauvez-nous ! Nous mourons !

HILAIRE PRE.

Entends-tu les cris de nos compagnons d'infortune ?...

MADAME HILAIRE.

Ils augmentent ma terreur... C'est coup sr quelque vnement extraordinaire.

HILAIRE PRE.

Je le crois... Mais, hlas ! Spars des vivants, nous ne pouvons savoir ce qui se passe au-dessus de nos ttes... Et toi, Lancy, ma chre fille, que penses-tu ?

MADEMOISELLE LANCY.

C'est peut-tre l'appareil de quelque assaut, o le sang va couler encore... dieu, pargne mon pre !

HILAIRE PRE.

Nous sommes dans ces mmes antres o ils ont tran ces vnrables magistrats que leurs mains meurtrires ont os attacher un infme gibet. Ligue odieuse, dsolation de ma patrie, je te confondais avec l'auguste religion !... Ah ! Je le vois trop tard, l'on s'est toujours servi du nom de Dieu pour faire le malheur des hommes... Pardon, mon Dieu ! J'tais tromp. Ta loi seule est adorable ; ta loi ne commande qu'amour, que charit... Toute autre est dicte par l'imposture... Les perfides, comme ils sont doux, flatteurs, hypocrites, quand ils veulent persuader ! Comme ils sont cruels, froces, dnaturs, quand ils ont la force en main !... Je ne l'aurais jamais cru.

Un bruit trs fort se renouvelle et s'approche jusqu'aux portes. On entend un gelier ouvrir ; il traverse la scne, va frapper une porte : il est suivi d'Aubry, qui arrive la mme porte la hte, et qui appelle haute voix le gouverneur de la bastille. Le gouverneur descend, accompagn de Turiaf et de Halfrenas.

SCNE VII.
Acteurs prcdents, Bussy-Le-Clerc, Turiaf, Halfrenas, Aubry.

BUSSY-LE-CLERC, Aubry.

Eh bien, qu'y a-t-il donc ? Vous tes tout interdit, votre visage est altr.

HALFRENAS.

Parlez-nous donc.

AUBRY.

Que je reprenne haleine ; j'ai peine retrouver mes sens... Des troupes que je ne connais point, la faveur des tnbres, se rpandent dans tous les quartiers, et s'emparent, les drapeaux au vent, des places et des carrefours.

BUSSY-LE-CLERC.

Serait-il possible ?

TURIAF.

Mais ce ne peut tre que l'arme que l'on attendait... Remettez-vous...

AUBRY, avec colre.

Et non, non, vous dis-je... J'ai des yeux... Ce ne sont pas l les soldats de la ligue.

SCNE VIII.
Acteurs prcdents, Guincestre.

GUINCESTRE, arrivant hors d'haleine.

Nous sommes perdus ; la ville est livre ; les portes sont ouvertes Henri. Ces tambours que vous entendez, ce sont ses troupes... Brissac nous a trahis...

TURIAF.

fureur ! Malheureux que je suis !... Mon poignard tait si prs de son coeur ; pourquoi ai-je diffr de frapper !

HALFRENAS.

J'avais un pressentiment confus ; que ne l'ai-je cout !... Comme il a su nous tromper ! rage !

Il enfonce son poignard dans une porte, comme s'il assassinait Brissac.

AUBRY.

Rougissez de l'avoir t...

SCNE IX.
Acteurs prcdents, Varade.

VARADE, en entrant.

Indignes et lches espions !... Remettez de pareilles gens le sort des tats ! Que n'ai-je pu tout voir, tout examiner, tout suivre de mes propres yeux !

HALFRENAS.

Vous tiez vous-mme dans la plus parfaite scurit...

VARADE, avec un cri sourd.

Eh, oui, d'aprs vos malheureuses instructions... Je me dteste, je me mprise moi-mme de vous avoir couts. Brissac s'est vendu au Navarrais. Henri entre victorieux... Quelle honte pour notre parti ! Et comment n'avons-nous pas su prvoir que Brissac cderait la soif de l'or et de la faveur ?

BUSSY-LE-CLERC.

Mais nous pouvons tenir quelque temps dans cette forteresse, canonner la ville ; et qui sait encore ce qui arrivera ?

VARADE.

Espoir inutile ! Nous sommes environns et sans dfenses. Le peuple ignore mme ce qui s'est pass ; il s'veille peine... Brissac attendait les troupes qu'il avait fait cacher... Les portes s'ouvrent son ordre, les barrires tombent, et les soldats royalistes sont entrs en silence ; ils se sont empars sans bruit des places et carrefours. La bravoure anime un seul corps-de-garde espagnol, qui veut s'opposer au passage. Ce corps fidle est envelopp et massacr... Henri s'avance au milieu d'un gros corps de noblesse. Mais, ce qui m'indigne le plus, c'est que cette marche ressemble moins une entre militaire qu' un triomphe pacifique ; on le dirait affermi sur le trne depuis longtemps. Le croirez-vous ? Aprs une si longue rsistance, et marque par tant d'actes de courage, pas un seul catholique, vengeur de la religion et de l'tat, n'a tendu une chane, n'a lev une barricade ; pas une seule main furieuse ou dsespre n'a su lancer de dessus un toit une pierre, une poutre, une tuile. Il ne fallait qu'un coup tir par un brave et digne citoyen, pour mettre tout en mouvement et sauver la ville et la France... Quel peuple ! Il n'aura jamais une base stable...

CRIS DU PEUPLE.

Vive Henri ! Victoire au grand roi !

CRIS DES PRISONNIERS, qui percent la vote.

Vive Henri ! Vive celui qui nous dlivre !

GUINCESTRE.

J'entends la hache qui enfonce les portes...

CRIS DU PEUPLE.

Vive Henri ! Victoire au grand roi !

HALFRENAS.

Entendez-vous ces cris ? rage ! O nous sauver ?

BUSSY-LE-CLERC.

Puisqu'il faut cder pour le moment, cdons. Venez, suivez-moi tous... Je vous mnerai par les dtours d'un souterrain qui nous conduira d'un ct favorable : notre retraite sera dans l'arme de Mayenne ; et de-l, plus furieux, plus intrpides, nous lui susciterons de nouveaux ennemis.

CRIS DES PRISONNIERS.

Vive Henri ! Vive le prince qui nous dlivre !

AUBRY, jetant un oeil farouche sur les cachots.

Si nous gorgions nos prisonniers ?

VARADE.

Ce n'est point l une ressource... Est-ce un sang vil qu'il faut s'amuser rpandre ?

GUINCESTRE.

Dtestable Navarrais, je voue toi et ta race une haine ternelle !

AUBRY.

Eh ! Que lui fait notre haine ? Que nous reste-t-il contre lui ?

VARADE.

Le poignard. Venez.

Tous les ligueurs sortent, et on les voit entrer l'un aprs l'autre par la porte d'un souterrain.

SCNE X.
Hilaire pre, Madame Hilaire, Mademoiselle Lancy.

MADAME HILAIRE.

Hilaire !... Ces cris, les as-tu entendus ?... Ciel !... Oserions-nous l'esprer ?... clmence divine !... mon Dieu !... De quelle incertitude je suis agite !

HILAIRE PRE.

Paix, ma chre pouse, paix... Gardons-nous de nous faire entendre... Je tremble comme toi... Un espoir inattendu frappe mon coeur... Mais craignons encore... Les monstres qui nous oppriment, ne sont pas loigns... Ils pourraient revenir sur leurs pas... Quel bruit !... Est-ce notre dlivrance ou notre mort qui s'approche ?

On entend briser les dernires portes, elles tombent. L'officier Lancy entre la tte d'une troupe de soldats arms comme lui de haches et d'pes ; le bruit des tambours et des troupes se fait toujours entendre.

SCNE XI.
Acteurs prcdents, Lancy, soldats arms.

LANCY, avant que la porte tombe tout--fait, avec une forte exclamation.

Hilaire, cher Hilaire, respires-tu dans ces horribles lieux ?

Ils rpondent trs-fortement d'un seul cri :

Oui, oui, nous y sommes.

LANCY.

Ah ! Mon ami, o es-tu ? O est-elle ?

TOUTES LES VOIX.

Ici, ici, ici.

MADEMOISELLE LANCY.

C'est sa voix, c'est mon pre, c'est lui...

LANCY, se prcipitant avec sa suite dans le cachot.

Je la retrouve, ma fille... Je viens assez temps... La joie me suffoque.

sa suite.

Aidez-moi soulever, briser ses chanes... Je ne puis parler.

Cet endroit de la prison se remplit de prisonniers dlivrs et de soldats librateurs. On a enfonc toutes les portes. Ils s'embrassent. On entend diffrents intervalles les cris de vive Henri, vive Henri ! Mls du bruit des tambours et des trompettes. Prisonniers Et Soldats, s'embrassant dans la prison avec me.

Mon ami... Mon frre... Mon cousin... Mon oncle... Mon bienfaiteur...

Lancy avec sa fille, Hilaire avec sa femme, forment sur le devant de la scne un tableau muet et touchant. Les soldats les portent sur les bras. Ils sont immobiles de saisissement. Aprs un repos.

LANCY, Hilaire.

Mon ami, quel moment !... Comme d'un instant l'autre le sort de cette malheureuse ville est chang !... En vous quittant, je n'esprais pas sitt vous revoir... peine suis-je de retour au camp, que l'ordre arrive aux troupes de marcher vers les remparts. Je gmissais d'tre forc encore une fois de rougir mon pe du sang de mes compatriotes. Nous comptions aller l'assaut... Quel a t notre tonnement et notre joie ! Les portes s'ouvrent l'approche de Henri. Brissac lui prsente les clefs ; tout se soumet : les factieux disparaissent... Nous avanons... Non, ce n'est point une ville qui se soumet son vainqueur ; c'est un roi paisible qui entre en triomphe dans sa capitale... Entendez-vous ces cris d'allgresse ?... Ils vont aux pieds des autels rendre hommage au dieu des armes, d'une victoire d'autant plus chre son coeur, qu'elle ne lui cote point de sang. Le Louvre va recevoir son roi. La pompe du monarque est dans l'ivresse de tout un peuple qui l'adore et le bnit. Tous les vestiges de la guerre civile sont effacs, il n'en reste plus la moindre trace. L'abondance, sur cent chars couronns de verdure, apporte la ville ses dons varis. L'artisan dans cet instant mme peut reprendre paisiblement ses travaux accoutums. L'ordre rgne comme s'il n'et jamais t interrompu... Viens, mon cher Hilaire, viens contempler ce miracle, viens apprendre connatre Henri... Ne te refuse pas, je t'en supplie, au bonheur de l'aimer comme nous.

HILAIRE PRE.

Ah, que me dis-tu ! Vas, je suis bien dsabus... Victime crdule de cette ligue perfide, je suis trop clair sur ses nombreux attentats ; et si tu me vois ici, c'est qu'on a voulu touffer la voix qui allait divulguer les plus affreux complots.

LANCY.

Embrassons-nous encore... Victoire entire... Le coeur de mon ami nous est rendu... Il est dlivr de la sduction des tratres... Allons jouir de ce double triomphe.

HILAIRE PRE.

Hlas, pourquoi faut-il que mon fils se soit cart de nous !... Il ne manque ma joie que de le revoir.

MADAME HILAIRE.

mre dsole ! Que vas-tu devenir ! Que t'importe un jour si beau, si ton fils ne le partage !

MADEMOISELLE LANCY.

Ah, mon pre ! Ces moments cessent d'tre fortuns par l'absence d'Hilaire... Je vous l'avoue comme je le sens.

MADAME HILAIRE.

Que nous le revoyions !... C'est ce seul prix que tous nos maux pourront tre effacs.

LANCY, sa fille.

Je vous ai toujours regards comme destins l'un pour l'autre... Que le ciel vous rassemble, et je consens vous unir.

MADAME HILAIRE.

Cet espoir est bien flatteur ; mais le ciel nous accordera-t-il cette dernire marque de sa misricorde ?

LANCY.

Et sur quel fondement vous dsesprez-vous ? Il est jeune, plein de force et de courage ; il ne manque point, d'ailleurs, de prudence... Armez-vous plutt de confiance, et telle que vous devez la concevoir, aprs tant d'heureux miracles. Pourquoi se plaire dans des ides funbres, quand tout annonce la clmence du ciel ? Le changement que vous venez d'prouver, n'est-il pas un tmoignage des grces toujours inattendues que la providence tient en rserve ?

MADAME HILAIRE.

J'espre en elle ; je l'ai toujours adore : mais la crainte est la plus forte ; un pressentiment secret et fatal me dit que je ne le verrai plus.

Aprs un silence, on voit paratre Hilaire fils.

LANCY, s'criant.

Il est tromp, il est tromp, ce pressentiment... Le voici !

SCNE XII.
Acteurs prcdents, Hilaire fils.

HILAIRE FILS, se jetant perdument dans les bras de sa mre.

Ils vivent encore, et je suis dans leurs bras !

MADAME HILAIRE.

Mon enfant !...

HILAIRE PRE.

Mon fils !...

MADEMOISELLE LANCY.

Cher Hilaire !...

HILAIRE FILS.

Ah, Lancy !... Ah, mon pre !... Quel coup du ciel !... Nous voil tous runis, nous voil tous heureux !... Oui, le ciel m'a rcompens d'avoir t un des soldats de Henri. Sa cause tait juste ; je me suis rang sous ses drapeaux, prt verser mon sang pour le librateur de la patrie. Je l'ai vu, ce grand roi que nous refusions de connatre, ce roi que d'indignes factieux nous peignaient sous de si noires couleurs. Mon pre ! D'un seul regard il m'a attach lui pour jamais. Ce n'est point un ennemi courrouc qui cherche la vengeance, c'est un monarque bienfaisant qui veut commencer le bonheur du peuple. Il n'a fallu que sa prsence, pour rveiller le patriotisme dans le coeur des parisiens. Vous ne savez pas comme il reoit tous ceux qui vont lui, avec quel ton affable il rpond leurs demandes. Sous des traits guerriers, on reconnat un bon prince, un coeur franais, le meilleur des hommes et des rois ; et l'imposture voulait le dpouiller de son hritage... Venez, venez tous jouir du plaisir de le voir. Allons tous nous runir au transport de ceux qui l'entourent. On accourt, on le voit, et l'on ne peut se rassasier de le voir, et l'on ne peut se dfendre de l'aimer. C'est qu'il a ce front ouvert, o la grandeur s'allie la gnrosit ; il semble pre de cette foule immense qui l'environne ; son geste, son regard, tout dit qu'on peut l'approcher ; il a enfin la confiance du hros. Laissez, laissez les venir moi, dit-il, ils sont affams de voir un roi... Au Louvre, soulevant une tapisserie qui le cachait, il a dit : qu'il n'y ait point de voile entre mon peuple et moi ! J'ai embrass ses genoux ; il a daign me sourire. Je ne pouvais m'arracher d'auprs de lui ; j'tais dans une ivresse dont je ne suis sorti que pour songer vous. Dsespr de ne plus vous trouver, j'errais partout en vous cherchant, lorsqu'un ami, tmoin de votre dernire infortune, vient de prcipiter ici mes pas... J'entre avec la terreur et l'effroi... Je vous embrasse avec joie, et je bnis mille fois le ciel qui a mis fin nos maux, en nous runissant, en nous donnant un bon roi et la paix.

Nouveaux Cris Du Peuple.

Vive le grand Henri ! Vive le grand Henri !

LANCY.

Entendez-vous ces nouveaux tmoignages de l'ivresse publique ?... Ils nous appellent... Ne formons plus qu'une famille ; allons nous jeter aux pieds du grand roi : ce nom qu'on lui donne, lui est d ; il est l'expression de l'amour qui ne s'accorde qu' la bont. Elle va s'asseoir avec lui sur le trne ; les exploits guerriers les plus clbres disparaissent devant cette nouvelle gloire que lui attribue la clmence.

MADAME HILAIRE.

Jour mille fois heureux qui nous runit !

HILAIRE PRE.

C'est sortir du tombeau pour revenir la vie.

LANCY.

Oh, que d'actions de grces vous devez au ciel, ma chre fille !

MADEMOISELLE LANCY.

Du moment que je vous ai revu, mon pre, mon me est en prires et loue le matre suprme des vnements. Ce qu'Hilaire vient de nous exposer m'a vivement touche, et chaque mot qu'il a prononc levait un hymne au fond de mon coeur. mon Dieu ! Oui, j'aurai toujours confiance en votre misricorde... Je retrouve en un moment tout ce que j'avais perdu...

HILAIRE FILS, Lancy.

Lancy ! Le ciel connat nos coeurs, comme vous les connaissez... Il sait que j'aspire un bonheur.

HILAIRE PRE.

Et Lancy et ton pre approuvent ton amour. Tu seras heureux, et vous allez tre unis.

Lancy en souriant.

Mon ami, te rappelles-tu, que, ds leur plus tendre enfance, nous nous sommes flatts de voir un jour former sous nos yeux cette douce union ?

LANCY.

Pouvait-elle commencer sous de plus heureux auspices ?

On entend les cris de vive le grand Henri !

Allons mler nos voix ces acclamations universelles. Le rgne d'un hros qui a connu le malheur, est fait pour accomplir la flicit de son peuple.

 



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Notes

[1] Muid : Grande mesure de choses liquides, est aussi une grande mesure de grain, qui n'est pas un vaisseau qui serve de mesure, mais une estimation de plusieurs septiers et minots, diffrente selon les lieux.

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