LE RAILLEUR

OU LA SATIRE DU TEMPS

COMDIE

M. DC. XXXVIII. Avec Privilge du Roi.

PAR LE SIEUR MARESCHAL.

Reprsent pour la premire fois en 1636.


publi par Ernest et Paul FIEVRE, septembre 2016

© Thtre classique - Version du texte du 31/07/2023 19:58:37.


MONSEIGNEUR L'MINENTISSIME CARDINAL DUC DE RICHELIEU.

MONSEIGNEUR,

Ce n'est pas pour me fortifier de votre jugement, qui s'est dclar en faveur de cette Pice sa premire vue, ni pour prvenir celui de toute la France qui doit suivre lgitimement le vtre, que je publie qu'elle n'a point dplu VOTRE MINENCE. J'ajoute que c'est bien encore moins pour m'en glorifier ; puisque les faveurs que vous faites sont des grces purement divines, que votre bont donne sans qu'on le mrite, et qu'on ne peut mriter qu'en s'en confessant indigne. C'est donc un acte de reconnaissance, et non pas un effet de vanit ; et si LE RAILLEUR s'offre pour la seconde fois V. . C'est pour vous rendre grces seulement de l'honneur qu'il a reu de votre approbation, et non pas pour s'en prvaloir. En ceci, MONSEIGNEUR, mes sentiments sont justes et peut-tre gnreux, quand je dis que la gloire la plus grande qu'un Esprit se puisse proposer pour le fruit de ses veilles, est l'honneur de vous plaire ; que ce prix doit contenter la plus haute ambition,, et qu'on reoit infiniment de vous, lorsque l'on vous a donn quelque chose qui vous peut tre agrable. Vos plaisirs font notre plus belle rcompense, puisqu'ils nous laissent une marque de vertu, et que tout ce qui est assez parfait pour servir vos divertissements, sert aussi de beaucoup notre rputation. En effet MONSEIGNEUR, qui peut conter entre ses biens l'honneur de votre estime n'en doit point souhaiter d'autres, quoique vos libralits prviennent les dsirs, et surpassent les esprances de tous ceux qui les mritent. Pour moi, qui n'aspire point ceux-ci, que je n'ai jamais mrits, et qui regardent mon devoir et vos vertus plutt que vos grandeurs et ma fortune, je m'attache aux premiers dont je me trouve encore plus indigne ; et je ne considre la faveur que vous avez faite au RAILLEUR de l'estimer, que comme un bien qui vient de pure grce, que vous lui avez bien donn, mais qu'il n'a point acquis. Aprs cela, de vous payer l'ordinaire de louanges qui le plus souvent offensent votre modestie et vos oreilles, et qui sont toujours au-dessous de vos Vertus ; et de se montrer tmraire de peur de paratre ingrat, ce serait un effort qui me ferait rougir de ma faiblesse, et vous de ma prsomption. L'humilit auprs de vos pareils, est une louange muette qui s'exprime et qui s'entend par le respect, qui sans parole parle mieux que la plus flatteuse loquence, et qui dans le silence et parmi la confusion tmoigne une reconnaissance discrte et sans fard. J'ai cherch quelque fois, pour vous louer, des termes assez relevs : mais il faut confesser que je vous voyais toujours plus haut et plus glorieux, dans vos propres effets que dans mes Vers. Je vous ai dpeint souvent dans mes ouvrages sous le nom d'un autre, pour m'ter cette crainte que j'avais de profaner des choses si sacres comme sont vos qualits et vos louanges, et pour m'essayer dans ce jeu d'esprit me familiariser avecque vos Vertus. J'aurais fort peu de grce rapporter ici ce que j'ai condamn : et toutefois il faut que j'implore pardon pour quatre qui me vont chapper, et que j'ai insr dans une Pice de Thtre, o je tchais de dcrire un puissant Ministre, et un homme aussi grand et aussi parfait que vous l'tes. Jugez s'il vous plat si l'on peut parler de vous en d'autres termes.

Il est dans le Conseil ce qu'il est dans la guerre,

Et partout Compagnon des Matres de la Terre,

Des Monarques voisins c'est l'amour ou l'effroi,

Enfin l'on trouve en lui ce qu'on cherche en un Roi.

Tout cela, MONSEIGNEUR, ne m'a point satisfait, partout je demeure infiniment au-dessous de ce que je conois de vous, le trop de sujet cause ma strilit : et lorsque j'ai bien travaill et fait beaucoup de vers votre honneur, souvent je n'en laisse pas un, et il ne reste sur mon papier que ces mots en prose : Je suis,

MONSEIGNEUR,

De votre minence

Le trs humble et trs obissant serviteur

A. MARESCHAL.


AU LECTEUR.

C'est presque sans sujet que je te veux claircir le Sujet de cette Pice, puisqu'il est assez facile et assez net pour se faire entendre de soi-mme dans la suite, et que j'ai jug qu'un Argument ne lui serait qu'inutile. Ce que j'ai te dire, est que je te donne en Franais une agrable Comdie l'Italienne, et le tout pourtant de ma seule invention ; qui te dois plaire davantage quand tu considreras que je n'ai rien emprunt d'tranger, et que Paris m'a fourni toutes mes Ides. Pour faire la Satire, et railler avec quelque grce, j'ai pris pour objets cinq ou six conditions assez comiques pour te faire rire, et trop communes en ce temps pour n'tre pas connues. J'ai pens qu'une Courtisane plus adroite que vilaine, et un Filou son protecteur, valaient mieux qu'un Parasite et qu'une effronte dedans Plaute, et chez les Italiens : j'ai cru qu'un Financier, aussi vain que riche et prodigue, ne tiendrait pas mal sa partie en la Satire, que la Muguette et la Niaise donneraient beaucoup d'clat la Gaillarde, et dans leurs accords ou dans leurs disputes j'ai dpeint les fantaisies et les esprits de nos Dames. Au reste pour ne dsobliger personne en particulier, quoi que je touche en gnral, j'ai dcrit mille humeurs et mille vices Potiques sous le nom d'un Pote seul ; et pour n'irriter aucun de nos Fanfarons, qui se fussent imagins qu'on et d lire leur nom dessous le Tableau du Capitan, je l'ai fait Espagnol originaire, combien que sa vanit soit franaise autant que son langage. Je serais aussi vain que lui, si je voulais louer cette Comdie, et c'est moins pour l'estimer que pour la justifier, que je dis qu'elle est dans toutes les rgles. Le sujet est petit, aussi la Comdie n'en demande pas un grand ; et ceux qui l'ont vu reprsenter au Louvre, l'Htel de Richelieu, et aux Marais, n'ignorent point comment il a t reu, et la raison qui a fait cesser cette reprsentation. Je suis bien plus en peine de savoir comme tu la dois recevoir, puisqu'il est vrai qu'aux pices purement Comiques comme est celle-ci, le papier te beaucoup de leur grce, et que l'action en est l'me. Ces vers coups, et tous ces petits mots interrompus qui sont du jeu Comique, et qui pour tre familiers entrent si facilement dans l'imagination, lorsqu'ils sont pousss chaudement ; languissent lorsqu'ils sont crits. Toutefois on me surprendra rarement en ce dfaut, et mon Hylas a montr que mes vers en leur navet sont plus levs que rampants. Je t'en laisse le jugement en cette Pice, et s'il m'est favorable comme je l'espre, tu m'obligeras te faire voir de suite le Chef-d'oeuvre de mes comdies, sous le nom du Capitan ou du Fanfaron, que j'ai tir de Plaute et accommod notre Thtre aussi bien qu' notre Histoire et notre temps. Le premier que j'ai insr dedans cette Satire n'est qu'un essai et qu'une bauche pour l'autre que je te promets, et je dirai pourtant en sa faveur que c'est le premier Capitan en vers qui a paru dans la Scne Franaise, qu'il n'a point eu d'exemple et de modle devant lui, et qu'il a prcd (au moins du temps) deux autres qui l'ont surpass en tout le reste, et qui sont sortis de deux plumes si fameuses et Comiques, dans l'Illusion et dans les Visionnaires. Ce n'est pas pour venir en concurrence avecque ces puissants Gnies que je te promets ce dernier Capitan, mais seulement pour rparer les fautes que tu pourras connatre en celui-ci, et te porter me les pardonner. Excuse-les, afin de me donner envie de t'en montrer un meilleur, qui autrement ne paratra qu'afin de me venger de ta rigueur ou de ta mdisance.


LES ACTEURS.

CLARIMAND, Le Railleur.

CLORINDE, Sa Soeur, Matresse d'Amdor.

AMEDOR, Financier, Amant de Clorinde.

CLYTIE, Sa Soeur, Amante de trois.

TAILLEBRAS, Capitan, Amant de Clytie.

BEAUROCHER, Volontaire.

LA DUPR, Courtisane, sa Matresse.

DE LYZANTE, Pote, Amant de Clytie.

La Scne est Paris.


ACTE I

SCNE I.
Clarimand, Clorinde.

CLARIMAND.

Clorinde, je l'ai dit, et je vous le commande ;

C'est vous prescrire un point que votre esprit demande ;

Caressez Amdor ; pensez m'obir.

CLORINDE.

M'ordonnant de l'aimer, on me le fait har.

CLARIMAND.

5   Ma soeur, est-ce avec moi qu'il faut faire la fine ?

Je sais juger du coeur en dpit de la mine ;

J'oserais bien jurer, lisant dans ton esprit,

Quand ta bouche s'en plaint que ton me en sourit :

Appelle-moi cruel, blme mon insolence ;

10   C'est te faire une aimable et douce violence ;

Te porter l'amour ? Ah ! L'trange action !

Mais qu'on souffre aisment cette punition !

Bien, je veux t'pargner ; ton respect me surmonte,

Ton silence me plat qui parle par ta honte,

15   Et sans plus te presser j'entends cette fois

Pour avoir trop d'amour que tu n'as point de voix.

CLORINDE.

Mauvais, vous me feriez folle par complaisance.

CLARIMAND.

Donne ta modestie ma seule prsence,

Devant moi fais la froide, ajuste un entretien

20   Ou me faisant honneur on connaisse le tien,

Parle peu, rponds moins, qu' peine on me regarde :

Ailleurs, contre tes traits qu'un coeur n'ait point de garde,

Emploie un mme esprit et discret, et charmant,

me traiter en Frre, Amdor en Amant.

CLORINDE.

25   Pour vous plaire il faut donc que je me sacrifie.

CLARIMAND, parlant bas.

Assez facilement, comme je m'en dfie.

CLORINDE.

Et bien, vous me verrez complaisante ce point...

CLARIMAND, parlant bas.

Peut-tre d'accomplir ce que je ne veux point.

CLORINDE.

D'accorder vos voeux ce qu'aux siens je refuse,

30   Et vos commandements me serviront d'excuse :

Est-ce peu de faveur, le souffrir et le voir ?

Mes yeux rechercheront des traits dans mon miroir,

Dont l'agrable effort plein de force et de charmes

Semblera le combattre en lui rendant les armes ;

35   Je le dirai mon coeur, mon me, mon dsir,

Et vivrai tellement qu'il mourra de plaisir.

CLARIMAND.

Tout doux, au premier mot tu vas dans l'amourette :

Mais quoi ? Pour m'obliger tu ferais l'indiscrte ?

Ah ! Vraiment c'est montrer un excs d'amiti,

40   Et ton aveuglement me porte la piti ;

Tu prends dj l'amorce, et tu ressens l'atteinte,

Simple, et tu ne vois pas que ce n'est qu'une feinte,

Que pour faire l'essai de ta lgret

J'ai donn ce combat contre ta fermet ;

45   Ton humeur deviendrait coupable d'innocente,

Je t'aime plus farouche et moins obissante :

Non non, retranche un peu de tout ce beau dessein ;

Crois-tu que je te mette un Amant dans le sein ?

Que j'assemble vos coeurs, et sa bouche la tienne ?

50   Ce qu'un autre et puni, qu'un Frre le soutienne ?

Qu'tant de ta vertu moi-mme suborneur,

J'achte mes plaisirs au prix de ton honneur ?

prendre ainsi la loi que j'ose te prescrire,

Tu me ferais rougir o je ne veux que rire.

CLORINDE.

55   Que vous m'embarrassez en d'inutiles soins !

Que demandez-vous donc ?

CLARIMAND.

Que tu me donnes moins ;

Que flattant Amdor d'une simple caresse,

Tu ne prennes de lui que le nom de Matresse :

Afin qu'en cet accs, tous ses esprits contents

60   M'en donnent chez Clytie, o je passe mon temps.

CLORINDE.

Doncque vous nous jouez, ainsi l'une pour l'autre ;

Pour aller sa soeur, vous lui donnez la vtre.

CLARIMAND.

Du moins en apparence ; et je crois que ton coeur,

Sans y mettre du tien, se rendra son vainqueur :

65   Ainsi, par une flamme ingrate et mensongre,

Je rirai de la Soeur, et tu riras du Frre.

CLORINDE.

Vous ne regardez en cela que pour vous,

Ce travail est fcheux, qui vous sera bien doux ;

Vous demandez de moi la vertu par le vice,

70   Que je me tienne droite au fonds d'un prcipice ;

Mais il est difficile autant comme ennuyeux

D'avoir un coeur de glace, et le feu dans les yeux.

CLARIMAND.

Tu te moques, ma Soeur : aujourd'hui c'est l'usage ;

Le coeur plus froid saura payer d'un bon visage ;

75   Le mensonge obligeant attire notre foi :

Engage tes appas, et ne retiens que toi ;

Fais jouer les ressorts des yeux et de la bouche,

Touche un Dieu, si tu peux, garde que rien te touche ;

Parle, flatte, promets, et ne tiens rien du tout ;

80   C'est comme on les surprend, comme on en vient bout :

Rire, tromper un homme, est-il plus douce peine ?

Amdor parat.

Mis en voici l'objet, que le hasard t'amne :

Courage, tu palis ; je vois tes sens blesss ;

Mors ta lvre et tes gants ; tiens les yeux abaisss ;

85   Ce vermillon ml rend ta blancheur plus vive.

CLORINDE.

C'est que mon front rougit qu'on me traite en captive.

SCNE II.
Clarimand, Amdor, Clorinde.

CLARIMAND, s'avanant pour recevoir Amdor.

Serait-ce pour me voir qu'Amdor vient ici ?

Je n'ai, pour l'obliger, qu' dire, (la voici :)

En lui prsentant sa Soeur Clorinde.

Ah ! Que vous m'en voulez bien moins qu' cette Belle !

90   Vous ne venez moi, qu'afin d'tre avec elle ;

Mme votre oeil me dit, en cherchant ses appas,

Que celui qui me rit ne m'y demande pas.

AMEDOR.

Non plus que votre coeur m'appelle vers Clytie,

Lorsque vous y dressez sans moi quelque partie.

CLARIMAND, parlant bas.

95   J'en dresse une en effet que tu ne peux savoir.

C'est pourquoi je vous laisse, et je m'en vais la voir.

AMEDOR.

Traitez humainement ma Soeur, la pareille.

CLARIMAND.

Puis s'arrtant sur le bord du Thtre et prt s'en aller.

N'pargnez pas la mienne, et je vous le conseille.

Toutefois elle est simple, et lui si glorieux,

100   Que je crains qu'un clat lui donne dans les yeux :

Ces beaux mignons friss, avecque leurs moustaches  [ 1 Mignon : Beau, dlicat, doux, qui a plusieurs petits agrments. Signifie aussi, Favori, soit en matire d'amiti, soit d'amour. [L]]

chauffent plus le sang que ne font les pistaches ;

La cadenette, l'or, la plume, et les brillants  [ 2 Cadenette : Longue tresse, qui tombe plus bas que le reste des cheveux. [FC]]

Leur donnent ces faux noms de beaux et de vaillants ;

105   Et c'est par o une fille s'engage,

Qui juge sottement de l'oiseau par la cage.

Que de crmonie, et de sourds compliments !

Voyons-les, coutons leurs discours de Romans.

AMEDOR, tant entr avec Clorinde dans un Cabinet.

Accordez mes voeux cette faveur entire,

110   Madame, vous prendrez le sige la premire.

CLORINDE.

Si je fais cette faute, et dans votre maison,

C'est pour vous obir plutt que par raison.

CLARIMAND, les ayant couts, et parlant bas.

Voil suivre les tons d'une commune gamme ;

Aprs, sur cet accord ils chanteront...

AMEDOR.

Mon me !

CLARIMAND.

115   Justement, c'est le mot ; achve.

AMEDOR.

  Mon dsir !

Mes yeux auprs de vous ne savent que choisir ;

La bouche ici me rit, l votre sein m'attire,

Ils font tous deux ma joie, et tous deux mon martyre :

Hlas !...

CLORINDE.

Tranchez ce mot trop intentionn.

CLARIMAND, bas.

120   C'est pourtant du plaintif et du passionn.

CLORINDE.

Pour cette belle humeur dont un Amant se pique

Vous tes srieux et trop mlancolique.

AMEDOR.

Vous avez dans vos yeux de quoi me divertir.

CLORINDE, se levant avec une grande rvrence.

Je vous cde, Monsieur, et n'ose repartir.

CLARIMAND, parlant bas.

125   La traite, en ce chemin ne sera pas trop grande ;  [ 3 Traite : Distance d'un lieu un autre. [T]]

Attends qu'il ait parl d'encens, de voeux, d'offrande.

CLORINDE, voyant qu'Amdor relve son masque qu'elle avait laiss tomber.

Que de peine ! Monsieur ; c'est un masque tomb.

CLARIMAND, continuant bas.

S'il parle de son coeur, tu l'auras drob ;

Laisse-lui dire au moins (Je meurs, je vous proteste,)

130   Et tous autres mots qui lui seront de reste :

Ah ! Ce masque fcheux a troubl sa leon.

CLORINDE.

Ne le trouvez-vous pas d'une belle faon ?

AMEDOR, considrant le masque.

Les yeux sont bien fendus, le front fait garcette.  [ 4 Garcette : Disposition de cheveux abattus et coups au niveau du front, comme les portent les garons. [F]]

CLARIMAND, bas.

Mets-y la bouche encore.

AMEDOR.

Et l'toffe est fort nette :

135   Que j'aime ce velours, et qu'il est d'un beau noir !

CLORINDE.

Faut-il un compliment encore vous asseoir ?

AMEDOR, lui tendant son masque et lui prenant un noeud.

Souffrez qu'en vous rendant...

CLORINDE.

Ah ! vraiment, peu de chose.

AMEDOR.

Je prenne ce galon.  [ 5 Galon : Ruban assez pais et peu large, qui sert border ou orner les habits. [F]]

CLARIMAND, bas.

Rimez, couleur de rose.

AMEDOR.

De qui le vif clat et s'efface, et se plaint

140   Que l'incarnat plit auprs de votre teint.

CLARIMAND, bas.

Il donne dans l'esprit, et va dans les penses ;

Ce style est de haut prix, et pour les mieux chausses :

Muette ces beaux mots la Niaise rougit.

CLORINDE.

Ce n'est que d'un ruban, aprs tout, qu'il s'agit :

145   Mais vous n'en portez point qui ne soit la mode.

CLARIMAND, bas.

Voil ce qu'au discours l'ignorance accommode :

Puisqu'ils y sont tombs, laissons-les en ce point

Coucher tout le Palais sur un mchant pourpoint ;

Je puis, dans un jargon qui dj m'importune,

150   Les remettre leur foi sans crainte de fortune.

CLORINDE, considrant Amdor.

cause du faux jour, et d'un volet ferm,

Je pensais que ce noeud ft de Diable enrhum ;

Je suis d'avecque vous pour l'Espagnol malade,

La couleur en est morne, insensible, et trop fade,

155   Astre a fait son temps ; Cladon est laiss ;

Vous tes aujourd'hui dessus l'amant bless ;

Que votre assortiment mrite qu'on l'admire !

Vous n'avez rien sur vous qui ne me semble rire ;

Ce demi-parasol que fait votre collet

160   Tient Gnes, Pontinar, et Venise au filet ;

Je vous trouve le pied pour le bas et la botte

La tte pour la plume leve ou qui flotte,

Tout vous sied noblement, et casaque et manteau,

Dirai-je sans rougir que je vous trouve beau ?

AMEDOR.

165   Madame, pargnez-moi ; cette louange extrme

Comme indigne plutt me fait rougir moi-mme ;

C'est presque me chasser de chez vous tout fait.

CLORINDE, le voyant lev pour s'en aller.

Cette cause aurait-elle un si mauvais effet ?

AMEDOR.

Non, mais un Cavalier qui peut tout sur mon me

170   M'attend au rendez-vous...

CLORINDE.

  Ou plutt une Dame.

AMEDOR, en souriant.

On ne me compte pas au nombre des heureux.

CLORINDE.

Ni des plus languissants, ni des plus amoureux.

SCNE III.
Clarimand, Clytie.

CLARIMAND.

Vous en riez, Clytie ?

CLYTIE.

En ces fausses alarmes

C'est bien vous qui ririez si je versais des larmes.

CLARIMAND.

175   Et toutefois sans moi le scandale tait grand ;

Connaissez le service au moins que l'on vous rend.

CLYTIE.

Vous faut-il embrasser ici pour rcompense ?

Oui, vous le souffririez ; mais l'heure m'en dispense ;

Ces Amants que ma porte avait mis en dbat

180   Ne nous permettent pas un si plaisant combat.

CLARIMAND.

Comme ils se disputaient tous deux la prfrence

J'ai su les accorder en cette occurrence,

Partageant chacun la porte pour entrer ;

Avouez que le sort, qui m'a fait rencontrer,

185   Vous oblige autant qu'eux en rompant leur querelle...

CLYTIE.

Grande, et qui mritait de me mettre en cervelle ;  [ 6 Cervelle : On dit proverbialement, qu'on a mis quelqu'un en cervelle, qu'on le tient en cervelle, pour dire, qu'on l'a mis en peine, en inquitude, quand on lui a fait esprer quelque chose dont il attend impatiemment le succs. [F]]

On ne me vit jamais triste si bon march,

Mme on tient que je ris quand je pleure un pch.

CLARIMAND.

Cette humeur est du temps, elle est fort agrable ;

190   D'autres ont l'esprit fort, mais bien moins sociable,

Qu'aucun mal n'intimide et rien ne flatte aussi,

Froids parmi les plaisirs comme dans le souci ;

Vous donnez seule au mal un visage de joie,

Et pour devenir gai c'est assez qu'on vous voie.

195   Mais ce couple d'Amants vient comme il est instruit,

Qui ne vous fera pas l'amour petit bruit.

CLYTIE.

Ils en ont dj fait assez devant la porte

Pour croire tout perdu, toute la maison morte.

CLARIMAND.

Ils n'ont dans ce combat pargn que du sang :

Le Capitan et le pote viennent l'un par une porte, et l'autre par une autre en tenant chacun sa gravit.

200   Les voici ; mais voyez comme ils tiennent leur rang.

CLYTIE.

Sans la loi qu'en entrant vous leur avez prescrite

Ils n'eussent pu jamais accorder leur mrite.

CLARIMAND.

Cet honneur de l'entre en a fait dtester

D'aussi sots l'offrir qu'eux le disputer.

CLYTIE.

205   On dirait que l'orgueil pas compts chemine.

CLARIMAND.

Faites la srieuse, et tenez bonne mine.

SCNE IV.
Taillebras Capitan, Lyzante Pote, Clytie, Clarimand.

TAILLEBRAS, saluant Clytie.

Le foudre des combats, l'effroi de l'Univers.

LYZANTE, le faisant aussi.

L'Apollon de ce sicle, et le matre des Vers.

TAILLEBRAS.

M'interrompre ? Parler ? Ah ! Ventre ! Quelle audace :

210   Jette ce Mirmidon jusques dessus Parnasse ;  [ 7 Mirmidon : Peuple de Thessalie, dont on dit tre ns de fourmis. Signifie un homme fort petit, ou qui n'est capable d'aucune rsistance. [T]]

Que l, de ses dsirs amoureux et hautains

Il aille entretenir ses neuf vieilles Putains,  [ 8 Neuf putains : Les neuf muses.]

Et que ce farfadet pour gurir sa migraine  [ 9 Farfadet : Petit Demon ou Esprit folet qui fait peur aux personnes simples, qui croyent le voir ou entendre la nuit. [F]]

Boive tout l'Hlicon, puise tout l'Hippocrne :  [ 10 Hlicon : Ancien nom propre d'une montagne de Botie. Helicon. Elle tait prs de celle de Cithron et du Parnasse, et elle tait consacre aux Muses, de mme que cette dernire. On y voyait la fontaine d'Hippocrne. [T]]

Puis parlant soi-mme.

215   Coeur royal, sois moins noble, et daigne le har ;

Il monterait Pgase en vain pour me fuir ;

Ah ! Que s'il mritait... Mais excusez, ma Reine ;

L'amour demande seul et mes feux et ma peine,

Le respect qui me lie oblige mon courroux

220   D'pargner des transports qui ne sont dus qu' vous ;

Sans cela...

En frappant de sa gaule sur sa jambe par bravade.

CLARIMAND, se moquant de lui.

Vos regards le rduiraient en poudre.

LYZANTE.

Ce sont de vains clairs qui n'ont jamais de foudre ;

Et-il celui du Ciel, pour me faire un affront,

Le laurier que je porte en garantit mon front.

CLARIMAND.

225   Il pare du Phbus, qui lui vaut une lame ;

Sa lpre est dans les os, et passe jusqu' l'me.

LYZANTE.

Parlez mieux ; la Posie est un poison divin.

CLARIMAND.

Oui, ml dans le jus qu'on appelle du vin :

C'est un art mentir, flatter, mdire,

230   Qui charme un ignorant, pour ce qu'il se fait lire,

Qu'on le nomme l'auteur d'Armide ou de Thysb,

Qu'il nous vante pour sien, ce qu'il a drob,

Qu'au Marais, l'Htel, l'un et l'autre Thtre  [ 11 Le Thtre du Marais et le Thtre de l'Htel de Bourgogne sont les deux lieux principaux et permanents de reprsentation thtrale Paris cette poque.]

Rendent un peuple entier de ses vers idoltre :

235   Un essaim d'Avortons que le sicle produit

Bat l'oreille des Grands, les assige, les suit ;

Paris en est farci, chaque Htel en fourmille,

Il n'est point de rduit o l'un d'eux ne babille ;

Ils se fourrent partout, les ruelles des lits

240   S'emptrent de leurs mots de roses er de lys.

LYZANTE.

Non, pour ceux qu'au mtier un premier jour applique,

Je passe le commun, je suis pote comique ;

Mercenaire ? Jamais grce Dieu, j'ai du bien.

CLARIMAND.

le noble courage ! Il y mange le sien :

245   L'oisivet, la faim cet Art les appelle,

Sont-ils accommods ? Au Diable un qui s'en mle ;

Eussent-ils moins de force ou de rang qu'un Oison,

L'un vante son courage, et l'autre sa Maison ;

Et quoiqu'ils suivent tous la fortune apparente,

250   Le vent seul est leur fonds, la fume est leur rente ;

Le laurier, pour montrer l'espoir qui les sduit,

A la feuille fort belle, et n'a qu'un mauvais fruit ;

Leurs titres les plus grands sont au front d'un Volume,

Et leurs biens tablis sur le son et la plume ;

255   La terre de Parnasse est strile en moissons,

Elle a divers ruisseaux, pas un n'a de poissons ;

Comme voleurs de nuit ils se servent de lime ;

De pointe encore plus que les matres d'escrime,

De cadence et de pieds plus que les baladins,

260   Et font rgle nouvelle se montrer badins.

LYZANTE.

Vous, qui mme inventez des plaisirs qu'on ignore,

En voulez-vous bannir un que le sicle adore ?

Blmer la Comdie, o vous allez souvent ?

CLYTIE.

En effet, il a tort, il passe trop avant ;

265   Il vous presque tous condamns au supplice,

Et ma chambre et pass pour celle de Justice ;

Les galres taient votre moindre tourment ;

Mais j'eusse eu le rappel pour un si noble Amant

TAILLEBRAS.

Amant ? C'est le flatter ; et tout autre est indigne

270   D'un titre qui n'est d qu' mon amour insigne :

Et souffrir mon mrite tre en comparaison

Avec un ?...

En regardant Lyzante de travers par bravade.

Ah ! Monsieur, que vous avez raison !

Vous m'avez drob ce que je voulais dire ;

Vous tes galant homme, et propre la Satire ;

275   De parler aprs vous ? Dieu me damne, on ne peut ;

Et celle-ci

Montrant et faisant arser son pe.

Pour moi parle quand elle veut :  [ 12 Arser : Brler, briller. [SP]]

Au milieu d'une arme on s'anime l'entendre,

O le canon, de peur fuit, et n'ose l'attendre ;

Elle a mis sur les prs plus d'hommes l'envers

280   Que les Potes du temps n'ont fagot de vers,

Plus panch de sang rougir mille plaines

Qu'eux d'encre charbonner des feuilles toutes pleines ;

Seule, et sans implorer ces vendeurs de renom,

Au Temple de Mmoire elle a grav mon Nom ;

285   On le lit l'entour des Colonnes d'Hercule,

Peint en lettres de feu dessus le Mont qui brle ;

Sur le Caucase aussi les neiges de cent ans

Le gardent par respect l'preuve du temps ;

C'est de lui qu'on oit bruire et le Gange, et l'Euphrate ;

290   Ce nom de Taillebras dans tout le monde clate ;

Il n'est point de pays qui lui soit tranger,

Il est Turc Byzance, et More dans Alger ;

Les tats n'ont de loi qu'il ne leur ait permise,

Il fait les Rois en France, et les Ducs Venise :

295   L'Espagne m'a nourri moins de lait que d'orgueil,

L'honneur de mon berceau m'affranchit du cercueil ;

Ou, si je dois mourir, c'est d'un coup de tonnerre,

Il faut pour mon spulcre un tremblement de terre.

CLARIMAND.

Comme l'Impertinent extravague son tour !

300   Il fait son pitaphe, et croit faire l'amour :

Tous ces exploits en l'air, que tes discours nous vantent,

Loin de te faire aimer au sexe, l'pouvantent.

CLYTIE.

C'est un vice du ventre, et de la Nation.

CLARIMAND.

On ne croit tes pareils qu' bonne caution

TAILLEBRAS.

305   Tes pareils ? Ventre ! Tes ? Est-ce ainsi qu'on me berne ?

Moi, qui n'ai d'lment...

CLARIMAND.

Que l'air d'une taverne.

TAILLEBRAS.

Que celui de la gloire, et de tant de splendeurs,

Dont je refuis l'clat, ennoy des Grandeurs ;

Et me sangler d'un tes ? Moi, moi, qui fais litire

310   D'Excellence, d'Altesse, et de telle matire ?

Tes pareils ? Mais j'ai tort de me plaindre en ce point ;

Il parle de pareils, et moi je n'en ai point.

CLARIMAND.

Il est vrai ; mais il faut ajouter, de folie.

CLYTIE.

Un amant en fureur, l'autre en mlancolie ?

315   Dedans un dsespoir l'un et l'autre jets ?

C'est trop d'excs vers moi, vers eux de cruauts.

LYZANTE.

Souffrez-vous ce pouvoir qui n'est pas lgitime ?

Celui touche l'Autel, qui corrompt la victime ;

Il vous offense en nous, et cruel nos voeux

320   L'insensible qu'il est pense teindre nos feux ;

Mais...

TAILLEBRAS.

Quoi, mais ? Oses-tu hors ce point y prtendre ?

CLYTIE.

Cessez vos diffrents, je ne les puis entendre ;

Je remets ce dbat mon premier loisir :

Allons au cabinet rire de ce plaisir.

ACTE II

SCNE I.
Beaurocher Volontaire, La Dupr Courtisane.

BEAUROCHER, en la baisant.

325   Encore un, ma Mignonne, et mon ardeur s'apaise ;

Que tu cherches de grce faire la mauvaise !

LA DUPR.

Arrte, Beaurocher ; mais non, poursuis toujours.

BEAUROCHER.

Que ne puis-je baiser encore ton discours !

Mon coeur, ce signal d'une douce escarmouche,

330   Va recueillir ces mots jusques dessus ta bouche ;

Tes yeux rendent aux miens par mille traits volants

Des paroles de feu pour des baisers parlants ;

Cet art dont tu souris tu l'as appris Rome,

Ce n'est pas d'aujourd'hui que tu sais prendre un homme.

LA DUPR.

335   Ni toi ces fruits d'amour drobs sans parler ;

Un autre les demande, et tu les sais voler,

Un baiser accord te semblerait trop fade,

ton got peu de fiel assaisonne une oeillade,

Tu veux de mes faveurs qui te plaisent le mieux

340   Le refus par la bouche, et le don par les yeux :

Ton gr m'est un miroir, o mon front s'tudie,

Qui me rend l'action plus douce, ou plus hardie,

Qui compose ma mine, et rgle mes attraits.

BEAUROCHER.

Mon nom te garantit aussi de mille traits :

345   J'ai chass de ta porte un gros de Janissaires ;  [ 13 Gros : Signifie un amas de troupes qui marchent ensemble. Il parut un gros de Cavalerie sur la colline. Ce rgiment s'est rejoint au gros de l'arme. [F]]

Tu ne redoutes plus Filous ni Commissaires ;

Je t'ai faite, en un mot, par l'effort de ma main

Reine en titre form du faubourg saint Germain ;

On adore tes yeux, comme on craint mon courage ;

350   Tu contemples du port tes Soeurs dans le naufrage ;

L'Anglaise, la Flamande, ou Lyze, ou Colichon,

N'oseraient regarder l'ombre de ton manchon ;

Qui te fche, il est mort, autant j'en expdie ;

On t'offre le tapis mme la Comdie,

355   On y marque ta loge, et le vaillant Portier

te la conserver signale son mtier ;

Ton carrosse est suivi de Laquais, et de Pages,

Tes Soeurs les craignent tant, tu les as tes gages ;

Le nombre des Seigneurs qui passent par tes bras

360   Hausse deux mille cus la rente de tes draps ;

Ton navire, flottant voiles dplies

Rend dj tes faveurs des Princes envies ;

Tant !...

LA DUPR.

Quoi ?

BEAUROCHER.

De Cordons bleus, de panne, et de velours !  [ 14 Panne : toffe toute de soie dont les filets traversants sont coups et forment une espce de poil qui est plus long que celui du velours, et plus court que celui de la peluche. [F]]

LA DUPR.

N'en tant point fch, n'en es-tu pas jaloux ?

BEAUROCHER.

365   Non, je me charge peu de peine imaginaire.

LA DUPR.

Ils ne l'ont qu' l'emprunt, et tu l'as ordinaire.

Mais j'entends quelque bruit : esquive promptement,

Passe l. Non reviens ; c'est l'Ami Clarimand.

SCNE II.
Clarimand, La Dupr, Beaurocher.

CLARIMAND, se retirant d'un pas.

Puis-je aller plus avant ? J'ai troubl le mystre.

LA DUPR.

370   Clarimand rit toujours, et ne saurait se taire.

CLARIMAND.

Vos visages contraints n'ont pas leur action ;

Je devine le reste, et sait la faction,

Peu de temps vous a mis ou mettait la crise ;

Ou la belle Dupr contrefait la surprise.

LA DUPR.

375   Je la suis en effet, mais c'est de voir ici

Un qui n'a plus de nous mmoire ni souci.

BEAUROCHER.

Un, qui donne du nez dedans le mariage,

Et n'apprhende point ce prilleux voyage.

LA DUPR.

Qui dit, ne s'attachant qu' des filles de bien,

380   Fi des Dames d'amour, et de leur entretien ;

Mais enfin dgot d'une mme viande

Ce pigeon viendra chercher de plus friande,

Et lors...

CLARIMAND.

Je pourrai bien crier cent fois (De l'eau !)

Que l'on me laissera brler dedans ma peau.

LA DUPR.

385   Garde au moins, que surpris de ces flammes nouvelles

Il n'y laisse pour gage ou le bec, ou les ailes.

CLARIMAND, souriant.

Encore en auriez-vous peut-tre quelque ennui,

Vous pleureriez demain sur ma mort d'aujourd'hui,

Vous n'avez jusqu'ici dbaptis personne,

390   Humaine, pitoyable, aumnire, et trop bonne.

LA DUPR.

Doncque vous en contez, agrable Moqueur ?

CLARIMAND.

Ce ne sont pas de ceux qui touchent votre coeur ;

Ces grands conteurs ne font rien moins que votre conte,

Qui laissent, au lieu d'or, du vent et de la honte :

395   Le meilleur qu'il vous faut c'est un Comte Allemand ;

Je veux qu'il soit cheval, et parle vieux Roman ;  [ 15 Roman : Qui signifiait autrefois le beau langage, ou le Romain, et tait oppos Wallon, qui tait le vieux et l'originaire. [F]]

Et qu'il n'ait rien de noble, except la dpense ;

Si la crasse en est jaune, on le frotte, on le panse ;

On devient honnte homme vos yeux par le cot :

400   Est-il froid d'apptit, lui faut-il un ragot ?

Aussitt on mettra la cruse en campagne,

Les essences, le blanc et vermillon d'Espagne,

Ou les plus raffins qui baisent en Franais,

De peur de s'engraisser, n'y mettent pas les doigts.

405   Si l'ennui du logis vous chasse dans le Temple,

C'est pour mieux faire un mal dessus un bon exemple ;

Au milieu du respect, des voeux, de l'oraison

Vous mlez des attraits, des feux, et du poison ;

Vous savez mollement jouer de la prunelle,

410   L'un des yeux contre terre, et l'autre en sentinelle ;

Ne trouvant pas Roger, vous songez Roland,

Et vous allez Dieu pour chercher un galant :

C'est peu de se farder jusques dans les yeux mme,

Se pincer, s'embellir par un tourment extrme,

415   Porter au lieu de mouche, et comme incisions,

Des siges sur la joue et des occasions ;

Vous feriez comme Iris, qui docte en votre vie

Se fit mme fouetter pour en donner envie.

BEAUROCHER.

C'tait de nos froideurs, sur elle se venger :

420   Iris, est-elle ici ? C'est un nom tranger.

LA DUPR.

Je l'ai connue Rome, et quoique plus novice,

Avec elle j'tais...

CLARIMAND.

Compagne d'exercice ?

LA DUPR.

Peu d'autres la voudraient imiter ce prix.

CLARIMAND.

D'elle viennent ces traits que vous avez appris.

LA DUPR.

425   L'usage fait cet art ; qu'y pouvais-je connatre ?

Je n'avais pas douze ans, et commenais natre.

CLARIMAND.

Natre, en termes d'honneur et pour bien discourir,

C'est lorsqu'un pucelage est clos pour mourir ;

Selon vous c'est le point o l'on commence vivre.

430   Mais Iris, Beaurocher, n'tait pas sur son livre ;

Vous tenez en Greffiers registres des Berlans,  [ 16 Berlan : Lieu de dbauche. - Jeu de hasard. [SP]]

Et semblez ces Oiseaux qu'on met pour appelants.  [ 17 Appelant : se dit aussi de ces oiseaux qui servent pour appeler les autres, et les faire venir dans les filets. [Acad. 1762]]

BEAUROCHER.

Appelants ? Cette secte est trop mon ennemie ;

Si je passe mon temps, c'est hors de l'infamie ;

435   Noble...

CLARIMAND.

Un peu malais.

BEAUROCHER.

  Ce plaisir m'est permis :

Laissons toute riotte, et vivons en amis.  [ 18 Riotte : Petite querelle ou difficult qui arrive souvent dans le mnage, ou dans les socits. [F]]

CLARIMAND.

Je le veux ; et du moins le sujet qui m'amne

Te servira de foi d'une amiti certaine.

Tu sais que mon humeur est de rire en tous lieux,

440   Que je vois du faux or aux Idoles des Dieux,

Et n'tait que le Ciel ou s'loigne ou se cache

Que je m'efforcerais d'y trouver quelque tache :

N'aimant pas la fureur d'aller mordre si haut,

Pour tomber de plus bas j'lve moins le saut ;

445   Je regarde le Monde en diverse posture

D'ge, de qualit, de sexe, et de nature ;

Riche, pauvre, vilain, le noble, tout me sert ;

Et je passe mon temps voir comme on le perd :

Je m'attache, il est vrai, depuis peu chez Clytie,

450   Dont je trouve l'humeur la mienne assortie ;

Du dessein ? Que j'en ai ! C'est o je pense moins ;

Et je pourrais tous deux vous en faire tmoins.

LA DUPR.

On en parle pourtant ; c'est une prophtie...

CLARIMAND.

Que ce sicle jamais ne verra russie.

455   On y parle Gazette, et d'Intrigue, et de Cour,

Les plus polis du temps y font leon d'amour ;

Mais la meilleure pice, et qui vaut plus rire,

C'est d'un vain Capitan... Aidez-moi pour le dire.

BEAUROCHER.

Est-ce un de ceux qu'on doit jouer ces jours gras ?

460   Rodomont, Scanderberg, Fracasse, ou Taillebras ?

CLARIMAND.

Ce dernier.

BEAUROCHER.

Je connais le galant.

CLARIMAND.

C'est lui-mme :

Un Pote avec lui, froid, d'un visage blme,

Mais fantasque d'humeur autant que l'autre est prompt,

Sont les deux d'aujourd'hui je veux te mettre en front :

465   Souffrez pour un moment que je vous le drobe.

LA DUPR.

Monsieur, tout besoin disposez de ma robe.

CLARIMAND.

Ces deux visages sont pices de Cabinet.

BEAUROCHER.

Voyons-les, qu' chacun je leur taille un bonnet.

SCNE III.
Clytie, Lyzante, Taillebras.

CLYTIE, tenant en mains un Sonnet du Pote Lyzante.

Vos vers trop levs vont dans l'idoltrie;

470   J'y vois beaucoup d'esprit, mais plus de flatterie.

LYZANTE.

Pour n'y rien affecter, parmi les traits polis

J'ai pourtant vit les roses et les lys ;

J'ai cherch dans le doux la cadence et la rime ;

On n'y trouvera pas une voyelle en crime :

475   La Consonne n'a rien de rude ou discordant ;

J'ai pass le bas style, et fui le pdant ;

Comme vous n'tes pas seule dedans le Monde,

J'ai dcrit vos beauts sans dire sans seconde.  [ 19 Seconde : Potiquement. Sans seconde, sans pareille. [L]]

CLYTIE.

Que tout y soit divin, les couleurs et le trait ;

480   On ne me connatra jamais ce portrait :

Souvent, pour trop flatter, le mensonge importune ;

Vous m'y dpeignez blanche, et voyez, je suis brune :

Vous deviez accorder votre esprit vos yeux,

Me mettre sur la terre, et non pas dans les Cieux.

LYZANTE.

485   O pourriez vous mieux tre, tant un si bel Ange ?

TAILLEBRAS.

Dans mon coeur, comme un lieu de plus digne louange :

C'est o l'Honneur rside en un trne lev ;

O le Sultan ferait gloire d'tre grav ;

O mme l'Empereur, et les plus grands Monarques

490   Viennent pour s'exempter de la rigueur des Parques :

Mais si je les admets dans ce noble sjour,

C'est pour y respecter vos traits, et mon amour ;

On les y voit tremblants, afin de me complaire,

Adorer genoux ce bel oeil qui m'claire,

495   Offrir votre Image, avecque mon ardeur,

Titres, et Majest, Couronnes, et Grandeur.

CLYTIE.

Couronnes ? Je serais ce compte une Reine.

TAILLEBRAS.

Sur toutes la premire, et la plus souveraine.

CLYTIE.

Mon extrme regret, c'est que de tant de bien

500   Tout soit mon portrait, et que je n'en ai rien,

Passant pour mon Image, ah ! L'accident trange !

Que je vaudrais bien plus, et gagnerais au change !

Mais qu'est-ce, qu'ajouter mon tat premier

Des Royaumes en l'air, en terre du fumier ?

505   Btir sans fondement des fortunes en songe ?

Flatter la pauvret par un rude mensonge ?

La paille est prfrable tous ces vains trsors ;

Ce sont, Reines de carte, et qui n'ont point de corps :

juger de nous deux selon cette posture,

510   Vos feux et mes appas ne sont rien qu'en peinture ;

Mais si la vrit se doit dire tous deux,

Rien ne peut accorder mas appas et vos feux.

TAILLEBRAS.

Je sais bien qu'elle m'aime, et qu'elle me rvre ;

Elle rit, (Dieu me damne,) en faisant la svre ;

515   Elle me tte, et veut dessous un feint malheur

Voir si ma patience gale ma valeur ;

Mais, (ventre !) nous avons vent cette mine :

Adoucis-toi, mon coeur, et tenons bonne mine :

Et bien, ne vois-tu pas dj qu'elle sourit ?

CLYTIE.

520   Sa disgrce le flatte, et le vent le nourrit,

Il tourne mes rigueurs au sujet de sa gloire.

TAILLEBRAS.

Et son mauvais destin fait natre ma victoire ;

Puis-je vous rendre grce autrement qu' genoux ?

CLYTIE.

l'autre ! Ils sont tous deux aussi vains comme fous :

525   Ma cruaut leur plat, en vain je les irrite ;

L'un vante son courage, et l'autre son mrite.

Suis-je plus sage qu'eux ? M'os-je hasarder ?

On pourrait devenir folle les regarder ;

Ma foi, tout mon esprit n'est qu'un faible remde.

530   Mais voici du secours : accourez mon aide.

SCNE IV.
Beaurocher, Clarimand, Taillebras, Clytie, Lyzante.

BEAUROCHER.

Elle crie ; avanons.

CLARIMAND.

Rien ne nous doit presser :

Que font-ils, ces Amants ? Voudraient-ils vous forcer ?

CLYTIE.

Leur posture paisible assure le contraire ;

L'un se mire en sa mine, et l'autre n'en a gure.

BEAUROCHER, voyant le Capitan qui s'branle un bout du Thtre.

535   le plaisant mange ! Et comme il tourne en rond !

TAILLEBRAS, bas.

Quitte mes sens, audace, et parais sur mon front ;

Que parmi les assauts d'un si cruel orage

On n'y lise qu'ardeur, que gloire, et que courage ;

Fais trembler ces tmoins, de tant de fermet,

540   Et sois plus gnreux que tu n'es maltrait.

CLARIMAND, aprs avoir parl Clytie longtemps l'oreille.

Le tout n'ira que bien ; laissez faire ; il faut rire.

CLYTIE.

Ce Sonnet que voici...

CLARIMAND.

Donnez ; je le veux lire.

CLYTIE.

Et quelques vains discours de ce lardeur de chiens  [ 20 Lardeur : Qui larde, qui pique. [SP]]

M'ont tenue la Croix ; par des sots entretiens.

TAILLEBRAS.

545   Pour dtourner un flux d'injures nonpareilles

Montre beaucoup de coeur et quasi point d'oreilles,

Joue ici de la mine et morgue le destin,

Dguise cet affront du geste plus mutin.

LYZANTE, voyant que Clarimand veut lire son sonnet.

Une grce, Monsieur ; je l'attends mains jointes ;

550   Si vous lisez, je perds la moiti de mes pointes ;

Que je prenne l'honneur, vous le contentement

Que mes vers soient ous selon leur ornement ;

On est assez d'ailleurs sujet la censure ;

Et je suis dlicat pour la moindre blessure.

CLYTIE.

555   Sa demande est fort juste ; on ne peut refuser...

CLARIMAND, lui donnant le sonnet.

lui-mme sa voix, afin de s'accuser.

SONNET que Lyzante lit haut.

LYZANTE.

Pour vous rendre, Clytie, un assez digne hommage,

Il n'est rien ici-bas de sortable vos yeux

On ne vous peut donner que le nom prcieux

560   D'tre enfin la merveille et l'honneur de notre ge.

CLARIMAND, l'interrompant.

Ah ! Quel ton ! Quel accent ! Dieu ! Qu'il est plaisant !

Il mignarde sa voix, puis il fait le pesant,

Il a les yeux ardents comme un chat que l'on berne,

La hure d'un Lion qui sort de sa caverne ;

565   Il fronce le sourcil, qui plus fier qu'un Huissier

Semble dire Paix l, Silence, il est sorcier,

Sans cracher, sans tousser coutez ses Oracles ;

Il faut aprs cela s'crier, Aux miracles :

Il lui prend le sonnet pour le lire.

Donne ; ta voix m'corche et l'oreille et les reins ;

570   Il fallait une pause entre les deux quatrains.

SONNET que Clarimand recommence lire.

Pour vous rendre, Clytie, un assez digne hommage,

Il n'est rien ici-bas de sortable vos yeux ;

On ne vous peut donner que le nom prcieux

D'tre enfin la merveille et l'honneur de notre ge.

     

575   Vous voir, et s'blouir, n'aimer que son dommage,

Ce sont de nos transports les plus officieux ;

Nous faisons ce que fait le Soleil dans les Cieux,

Qui sans parler, en vous admire son image.

     

Que cet Original vous cde en tous ses traits !

580   Vous avez ses rayons ; il n'a pas vos attraits,

Ni la blancheur du teint, ni les grces encore ;

     

Je vous trouve pourtant semblables en un point ;

C'est que ces deux objets, que la Nature adore,

Enflamment tout le monde, et ne s'chauffent point.

     

DE LYZANTE.

585   De Lyzante ? Ah ! Ce (De) tmoigne sa Noblesse :

C'est o la vanit les sduit et les blesse ;

Ils tranchent du Monsieur, et dans leurs vains projets

Ils sont Nobles sans fiefs, et Seigneurs sans sujets.

LYZANTE.

J'ai titre...

CLARIMAND.

Au carrefour, et dedans les affiches.

LYZANTE.

590   Et le droit de chasser...

CLARIMAND.

  Oui, mme jusqu'aux biches ;

Mais ce celles, sans plus, qui dans les lieux d'honneur

Vous font selon l'argent passer pour un Seigneur :

On rit d'une Noblesse et si courte et camuse ;

Quittez cette Btarde, er caressez la Muse.

595   Celle-ci, Beaurocher te plat-elle ?

BEAUROCHER.

  Fort peu.

CLARIMAND.

Qu'en dis-tu ?

BEAUROCHER.

Que ces vers mriteraient le feu.

CLARIMAND.

Voil trop de rigueur : et vous ?

CLYTIE.

C'est ma crance,

Que j'avais suspendue avecque patience :

Tu fais le tmraire encore, et tu souris ?

600   Va, crois-tu me pcher avec des vers pourris ?

Mais tous mis en morceaux, je les rends la terre.

Elle les dchire.

LYZANTE.

Frappez, Dieux, achevez ce grand coup de tonnerre ;

Venez, justes Fureurs, avancez mon trpas ;

Frappant du pied la terre.

Et toi, ne dois-tu pas t'ouvrir dessous mes pas ?

CLARIMAND.

605   Courage ; il couche gros ; dans l'humeur qui le pique  [ 21 Coucher gros : Terme de jeu. Mettre comme enjeu. Il est grand joueur, il couche mille cus sur une carte. Coucher gros, jouer trs gros jeu, et fig. risquer beaucoup. [L]]

Tous les termes suivront d'un dpit potique.

LYZANTE, continuant.

Mais j'invoque une ingrate et sourde mes clameurs,

La terre qui prend tout, me fuit lorsque je meurs ;

Cherchons le feu, le fer, un roc, un prcipice,

610   O la plus prompte mort me soit la plus propice.

BEAUROCHER, se prsentant avec ses armes.

La piti me surmonte ; il m'en faut approcher :

Pour mourir promptement, vois, je t'offre un rocher :

Veux-tu ce pistolet, ce poignard, cette pe ?

Ton sang s'offenserait qu'elle s'en vt trempe :

615   Faisons mieux ; honorons, en te jetant dans l'eau,

La Seine et le Pont-neuf des dpouilles d'un Veau.

LYZANTE.

Quoi ? Sans punition vous souffrez ce blasphme ;

Et voulez, Dieux ingrats, encore qu'on vous aime ?

En quelle sret se verront vos autels,

620   Si l'on choque mes vers, comme vous immortels ?

Je veux les employer dmolir vos Temples,

Passer des fureurs qui n'auront point d'exemples,

Ensevelir vos noms, indignes d'tre crits

Sur le front seulement de leur honteux dbris ;

625   Et toi, dont la rigueur me porte cet outrage,

Objet de mon amour, maintenant de ma rage ;

Apprends, que pour te peindre enfin mon dsespoir

Va chercher en Enfer un crayon assez noir.

Il s'en va.

CLYTIE.

Va-t-on si vite au Diable ? Adieu donc ; bon voyage.

CLARIMAND.

630   Il sera bon pour lui, s'il en revient plus sage :

Hors l'humeur toutefois, ses vers pleins de douceurs

Montrent qu'il a bais mille fous les neuf Soeurs.

TAILLEBRAS, voyant Lyzante sorti.

Son malheur a plus fait ici que mon audace ;

Je reste triomphant et matre de la place.

BEAUROCHER.

635   Jusqu' ce que mon bras te la fasse vider,

Impudent ; tu souris, tu m'oses regarder,

Mais plutt pour ton mieux regarde cette porte.

TAILLEBRAS.

Parler de la faon aux hommes de ma sorte ?

Ah ! Tuons... Toutefois le vilain est arm,

640   Et ne m'attaque pas sans un dessein form.

CLARIMAND.

Vous craignez ?

CLYTIE.

Tant soit peu ; quel malheur, je vous prie,

S'il tournait bon jeu toute la raillerie ?

CLARIMAND.

C'est dont je vous assure, et prenez en ma foi.

BEAUROCHER.

Aprs deux mots, sortons, madame, vous et moi.

645   Te voir encore ici ? Tes oreilles m'attendent,

Poltron ; a, qu'au plancher cette heure elles pendent.

TAILLEBRAS.

Poltron ? Le fils an qu'enfanta la Valeur ?

BEAUROCHER.

Ah ! Vraiment, l'on en voit la marque en ta pleur.

Mais c'est trop discourir ; dgainons.

TAILLEBRAS.

Qu'on me presse ?

650   Que je souffre un affront, aux yeux de ma Matresse ?

Sus ! Il en faut dcoudre. Ah ! Respect, mon bourreau,

Entends plaindre ce fer que tu tiens au fourreau.

Dieux ! Un objet m'empche, et l'autre me convie :

Mais le premier l'emporte, et te sauve la vie.

BEAUROCHER.

655   C'est moi, qui te l'accorde en ce mme souci,

Pour te la faire perdre en autre lieu qu'ici ;

Ce peu de temps qu'il faut pour conduire Madame,

Tu le peux employer songer ton me.

Beaurocher emmne Clytie en menaant Taillebras.

CLARIMAND.

Son pe vos yeux veut montrer sa lueur :

660   Quoi ? Votre front distille d'une froide sueur ?...

TAILLEBRAS.

C'est que mon coeur bouillonne, et par l s'vapore.

CLARIMAND.

Votre oeil s'appesantit, le teint blmit encore,

Vous tremblez.

TAILLEBRAS.

Comme fait de colre un Lion :

Mettrai-je ce combat avec un million ?

665   Que dirait tant de Preux, de qui je suis l'Alcide ?

Qui respectent ce bras qui fut leur homicide ?

Ne se plaindront-ils point de ce qu'un lche sang

Dshonore ma main, et fait honte leur rang ?

Non non, je ne lui puis accorder cette gloire.

CLARIMAND.

670   Quoi ? Perdrez-vous la vtre, vous faire accroire ?

Vous qui suivez l'honneur parmi les plus constants

Savez-vous pas que c'est un doux monstre du temps ?

Qui ne reoit ni droit, ni respect, ni remise,

Qui pour nous voir nu nous fait mettre en chemise,

675   Qui combat la Nature, arme frre et parents,

Montre un espoir douteux, mille maux apparents,

Qui confisque nos biens...

TAILLEBRAS.

Ah ! Ventre ! C'est tout dire ;

Ce Gueux n'a rien perdre, et j'ai plus d'un Empire ;

Je ne hasarde point ma tte ni mon fonds.

CLARIMAND.

680   Inutiles pensers, encore qu'ils soient bons ;

En ce branle mortel la Mode nous entrane ;

La raison n'est qu'esclave, et l'autre est une Reine ;

C'est un mal violent qui veut avoir son cours :

Pour les biens ; quelque Ami nous les sauve toujours ;

685   On fait passer le tout sous un nom de rencontre :

Et c'est le seul chemin qu'aprs tout je vous montre ;

Battez-vous sourdement.

TAILLEBRAS.

Mes coups font trop de bruit.

CLARIMAND.

Sans suite, sans second, dans la rue, et la nuit ;

La lune dans son plein fournira de lumire :

690   Vous seriez dcri, fuyant cette carrire.

Vous y songez encore ? Est-il temps de rver ?

TAILLEBRAS.

C'en est fait, je le veux ; faites-le moi trouver.

CLARIMAND.

Pour ne vous point chercher, il a trop de courage.

TAILLEBRAS, bas.

Mon esprit sait le vent qu'il faut son naufrage.

ACTE III

SCNE I.
Amdor, Clorinde.

AMEDOR.

695   Cette faute, Madame, est-elle sans pardon ?

Avecque mes amis je suis l'abandon,

Je dferre leur gr plutt qu' mon Gnie,

Et ne saurais fausser la moindre compagnie.

CLORINDE.

Encore moins pour moi qui le mrite peu.

AMEDOR.

700   C'est jeter en mon coeur de l'huile sur du feu ;

Votre dsir, d'un temps m'est rude et favorable,

Mon bonheur me trahit, et me tend misrable,

Trop de faveur me nuit, humble et vain l'instant,

Que je serais heureux si je ne l'tais tant !

705   Ou si l'ingrat Dmon qui gouverne ma flamme

M'et du moins averti des secrets de votre me,

Que votre volont m'appelait devers vous ?

Dieux ! Que le penser me flatte et m'en est doux !

CLORINDE.

Il fallait employer, comme je m'imagine,

710   Pour vous tirer d'ici, lettre, Page, et machine ?

Comment ? Avoir pass trois heures sans me voir ?

Et puis, j'ai dessus vous un extrme pouvoir ?

Vous viendrez froidement me dire quelque conte,

Qu'il n'est rose ni lys que mon teint ne surmonte,

715   Que hors de ma prsence, il n'est point de moment

Qui ne vous cote (Hlas) un sicle de tourment ;

Que pour chasser du front une couleur blmie

L'un vous entrane au bal, l'autre l'Acadmie ;

Que le Cours, o chacun trouve se contenter,

720   Sert vous divertir moins qu' vous tourmenter ;

Que le Louvre vous gne aux devoirs ncessaires,

L'glise, le Palais, les sermons, les affaires ;

Que mon objet, ma chambre est tout votre lment,

Et que vous ne jurez que par moi seulement :

725   Tandis qu'au Cabinet, et sans vouloir paratre,

Clorinde est solitaire et comme dans un Clotre,

Qu'attendent vos chevaux de cent lieux embourbs

Elle se plaint d'un temps que vous lui drobez :

Aujourd'hui que je suis hors de l'indiffrence

730   Je prtends de l'Empire et de la prfrence,

Que vous me rendiez compte et du coeur et des pas,

Que seule je vous sois jeu, Cour, plaisirs, appas.

AMEDOR.

N'ayant point espr l'honneur de ce reproche,

Par trop de sentiment je deviens une roche ;

735   Confus, que puis-je dire ? Ou que viens-je d'our ?

Dois-je ici m'excuser, ou bien me rjouir ?

Je trouve ma victoire en cette douce plainte,

Ma peine et mon plaisir en une mme atteinte ;

Ce qu'ordonnent vos lois mes voeux complaisants

740   Mon service et-il pu l'esprer en dix ans ?

Que l'Amour est subtil punir une faute !

Qui fait d'un chtiment ma gloire la plus haute ;

Que vous plaire et vous voir s'appellent mes travaux ?

Et mettre votre amour au nombre de mes maux ?

745   Madame, quels devoirs cette bont m'oblige !

Clarimand parat la fentre, qui les coute.

CLORINDE.

souffrir qu'un cong sur l'heure vous afflige :

Mais dois-je vous porter m'tre obissant ?

Hlas ! Je me punis, mme en vous punissant.

Mon Frre me demande, et cette mauvaise heure

750   Ne vous permet ici de plus longue demeure :

Pour nous entretenir plus l'aise, et nous voir,

Venez ma fentre et m'attendez ce soir ;

On ne court au quartier aucun danger de vie.

AMEDOR.

Les Dieux me l'teront avant que cette envie.

SCNE II.

CLARIMAND, seul et descendu de la fentre.

755   Cet accord en deux mots me semble des plus beaux ;

Et puis fiez des Soeurs ces Galants nouveaux ?

Tous deux en cette humeur de s'aimer et se plaire

Se donneraient beau jeu, qui les laisserait faire ;

Mais je leur vendrai cher, un plaisir si heureux,

760   Et je serai plus fin qu'ils ne sont amoureux.

Ce jeune Financier, en faveur de la somme,

S'est fait en supputant baptiser Gentilhomme ;

Il morgue en Cavalier et fait du rvolt,

La plume sur la tte, et l'pe au ct ;

765   Il sacrifie au Louvre, grand feu se consume,

S'chauffe o tte nue la fin l'on s'enrhume,

Et croyant sur son bien se rendre plus exquis

Le dpense plus mal qu'on ne l'avait acquis ;

Il se pique d'esprit, d'amour, de gentillesse,

770   Et pense par la Dame lever sa Noblesse ;

Son cheval dans la rue, en secouant l'aron,  [ 22 Aron : C'est une espce d'arc compos de deux pices de bois qui soutiennent une selle de cheval, et qui lui donnent sa forme. [F]]

Superbe semble dire, (Au jeune, au beau garon !)

Mais ce n'est pas de quoi me donner dans la vue ;

Je veux te voir, ma Soeur, l'aise et mieux pourvue,

775   Et vous faisant peser la charge sur le cou

Rendre l'une plus sage, en montrant l'autre fou :

Voici qui pourra bien aider l'entreprise.

SCNE III.
Clarimand, Lyzante.

CLARIMAND, se retirant d'un pas.

Est-ce une illusion, qui mon me ait surprise ?

Fantme, ou Plerin venu des pays bas,

780   Dites-nous en nouvelle, tes-vous pas fort las ?

Est-ce toujours vous-mme ? Et dessous quel auspice

Revenez-vous au Monde aprs un prcipice ?

Les Potes sont connus dans la noire Maison ;

Elle est leur promenade, nous une prison ;

785   Ils en portent la clef, et comme par trophe

Vont et viennent d'Enfer dessus les pas d'Orphe ;

Ce Pays est mauvais, je le juge en ce point

Qu'ils y mettent chacun et n'y demeurent point.

LYZANTE.

Je le porte au contraire, et mon sort dplorable

790   Fait un Enfer du coeur d'un Amant misrable ;

O l'irais-je chercher, si je l'ai dedans moi ?

Mes vrais supplices sont ma constance, et ma foi,

Qui me forcent, rendant mes peines ternelles,

De mourir en moi-mme, et de revivre en elles :

795   Quelques traits que Clytie emploie ma langueur,

J'ai plus de fermet qu'elle n'a de rigueur,

Le dsir de souffrir s'augmente par ma peine,

Ma gloire va plus haut, plus elle est inhumaine ;

Esclave volontaire, aussi vain que constant,

800   Je baiserai ma chane encore, en la portant ;

Et puisque mes tourments lui tournent dlices,

Je la veux obliger par mes propres supplices.

CLARIMAND.

J'approuve ce dessein, quoique fort rigoureux :

C'est en vain, qu' mourir on cherche d'tre heureux ;

805   La mort me semble un port de mauvaise retraite,

Le sage la dtourne, et le fou la souhaite ;

On abuse du nom, le mal est bien divers

De mourir en effet, ou de mourir en vers ;

Les potes, les amants, quand l'ardeur les convie,

810   Meurent tous, et jamais ils ne perdent la vie.

Je sens un mouvement, qui me vient exciter

D'entreprendre un miracle vous ressusciter,

J'entends de vous remettre avec votre Matresse ;

Si j'en ai le dessein, j'en aurai bien l'adresse.

LYZANTE.

815   Et comment amollir ce rocher endurci ?

CLARIMAND.

Par un moyen facile, en trois mots clairci.

Apprenez que Clytie enfin vous est contraire

Par les seuls mouvements que lui donne son Frre,

Que ce jeune vent lui figure tous coups

820   Les Potes sans courage, et mis au rang des fous,

Que leur soin, leur esprit n'est qu'en la rverie,

Que l'art en est honteux, et le nom les dcrie ;

Et voil le sujet de tout ce traitement

Qu'il a cru qu'on pouvait vous faire impunment :

825   Chassez l'opinion dans son esprit empreinte,

Montrez-vous courageux, donnez-lui de la crainte,

Menacez, parlez haut ; ce Vaillant demi,

Pour tre en sret se rendra votre Ami :

Or je sais comme il faut commencer la brise,

830   Par une occasion heureuse et fort aise ;

Amoureux de ma Soeur, il viendra sur la nuit

Lui parler ds la rue, en secret et sans bruit ;

Armez-vous, et venez le surprendre sans suite,

Aussitt qu'attaqu vous le mettez en fuite.

LYZANTE.

835   Mais...

CLARIMAND.

Qu'avez-vous craindre ?

LYZANTE.

  beau jeu, beau retour.

CLARIMAND.

Rien moins ; il n'a de coeur qu' paratre en amour.

LYZANTE.

Quoi ? S'il ne va jamais sans une longue brette ?  [ 23 Brette : Estocade, pe qui est plus longue que celle que les gentilshommes portent d'ordinaire. [F]]

CLARIMAND.

Mon logis vous soutient, et vous sert de retraite :

Bas.

Ah ! Qu'il est malais d'animer un poltron !

LYZANTE.

840   Prendrai-je pas l'cu du moins ou le plastron ?

CLARIMAND, bas.

Dieu ! Qu'une infme peur en cet esprit domine !

Il ne faut que l'pe, encore est-ce par mine,

Plus pour servir d'clat que pour autre besoin.

LYZANTE.

Vous m'accompagnerez, ou ne serez pas loin ?

SCNE IV.
Taillebras, Clarimand, Lyzante.

TAILLEBRAS, abordant le pote.

845   Avez-vous fait suer Apollon, et les Muses ?

Leurs grces ce coup vont sont-elles infuses ?

Le Parnasse a-t-il pu fournir mon Cartel

Des homicides vers, un style assez mortel ?

L'oreille chaque mot doit comme tre frappe

850   D'un coup de pistolet, de mousquet ou d'pe,

La rime ne porter que de taille et d'estoc,

Ni les lettres s'unir qu'au son de chic, et choc ;

Que le point soit hardi, la virgule vaillante,

Ne rendez que de sang votre veine coulante,

855   Et pour ma gloire il faut, qu'honorant le mtier,

Une peau de tambour vous serve de papier.

CLARIMAND, bas.

Il fait plus qu'il en dit, qu'autant moins on en croie ;

Son coeur tremble de peur, et sa bouche foudroie.

LYZANTE.

Si votre bras est tel que je l'ai figur,

860   Vous pouvez surmonter tout l'Enfer conjur ;

Voyez si le Cartel vous plaira de la sorte,

Et si j'ai bien suivi l'ardeur qui vous emporte,

Vos sens l'approuveront comme il est reform ;

Beaurocher s'en verra d'un seul mot alarm ;

865   Pour me venger de lui j'ai form ce tonnerre.

TAILLEBRAS.

J'y suis dpeint au moins comme un foudre de guerre ?

LYZANTE.

coutez seulement. L'Alcide.

TAILLEBRAS.

Arrte-toi ;

Chapeau bas, genoux, tremble en parlant de moi.

CARTEL DU CAPITAN TAILLEBRAS A BEAUROCHER.

LYZANTE, le lit tout haut.

L'Alcide Occidental, l'honneur des Pyrnes,

870   La Parque des mortels, qui fait leurs destines,

Qui d'un bras peut lancer la Terre dans les Cieux ;

Pour perdre un Impudent qui dj n'est qu'une Ombre,

Pouss d'un coup de pied sur la barbe des Dieux

Le fait tomber de l dans le Royaume sombre.

TAILLEBRAS.

875   Et voil ce qui dt faire trembler des Rois ?

Il le faut rformer encore une autre fois ;

Quoi ? Tu n'as point parl de canons, de trompettes ?

CLARIMAND.

Sur un si haut dessein mlez-vous des sornettes ?

Ce Cartel comprend tout :

Comme il feint de le cacher.

Vous le cachez en vain ;

880   Je m'offre vous servir, et vous prte la main.

TAILLEBRAS.

La main ? Ventre !

CLARIMAND.

Tout doux.

TAILLEBRAS.

Et que dirait la mienne ?

CLARIMAND.

Je verrai Beaurocher, et je ferai qu'il vienne.

TAILLEBRAS.

Parlez-vous de Second ? Ce bras n'en eut jamais.

CLARIMAND.

Non, je ne trouble point vos exploits et vos faits ;

885   Je rendrai seulement ce billet en main sre.

TAILLEBRAS.

Que ma gloire n'en ait ni honte, ni blessure :

Tenez ; je vous remets un gage prcieux...

CLARIMAND, souriant.

Qui me va mettre au Monde, et vous dedans les Cieux.

TAILLEBRAS.

Dans deux heures au plus...

CLARIMAND.

Je l'amne, en la rue.

TAILLEBRAS.

890   Qu'il ne me laisse pas longtemps faire la grue.

Et vous, de qui l'esprit m'assiste en ce besoin,

Que je rends de mes faits le glorieux tmoin,

Rival ingnieux, cherchez dans ma puissance

votre courtoisie une reconnaissance ;

895   Ni ce bras ni ce fer ne sont jamais ingrats.

LYZANTE.

Je demande l'pe, et vous laisse le bras ;

Par elle je tiendrai ma victoire certaine,

Elle peut cette nuit me faire Capitaine.

TAILLEBRAS.

Ah ! Ah !

LYZANTE.

N'en riez point.

TAILLEBRAS.

Il dit vrai s'il ne ment ;

900   On devient gnreux me voir seulement :

Parlez ; quoi ?

LYZANTE.

J'ai dessein.

TAILLEBRAS.

Sur quelqu'un ?

LYZANTE.

Dans une heure.

TAILLEBRAS.

Je m'en vais de ce pas lui commander qu'il meure.

LYZANTE.

Autre que moi ne peut aller ce devoir.

TAILLEBRAS.

Bien doncque, prenez-la, voil de quoi le voir ;

905   Mon duel projet demande une autre pe :

Celle-ci fut toujours en Turquie occupe ;

Il faudrait pour compter tous ceux qu'elle a mis bas,

Figurer mille assauts, vingt siges, cent combats ;

Du sang qu'elle a vers pour le Roi Catholique

910   Elle a fait une mer plus rouge qu'en Afrique :

Qu'est-ce ?

LYZANTE, mets les pieds sur la garde pour la tirer du fourreau.

Tous mes efforts n'ont pu la convertir ;

Elle est opinitre, et ne veut point sortir.

TAILLEBRAS, la tirant.

Nouveau sang tous les jours et la tache, et la souille.

LYZANTE, la regardant.

Du sang ? Qu'il est pais ! C'est de la fine rouille.

TAILLEBRAS.

915   Que dis-tu ?

LYZANTE.

  Qu' l'clat je me sens tout ravir.

Parlant bas.

Puisque l'heure me presse, il m'en faudra servir.

SCNE V.
Amdor, Clorinde.

AMEDOR, seul.

Que cette nuit est claire, et qu'elle a peu de voiles !

Ma flamme et mon amour allument les toiles,

Et la Lune dessein redouble ses clarts,

920   Pour mieux voir avec moi Clorinde, et ses beauts ;

Mille petits flambeaux qui ne font que de natre

Brillent dedans le Ciel, pour luire sa fentre,

Et le voyant jeter tous ses yeux dessus nous

Ma passion les prend pour autant de jaloux.

CLORINDE, la fentre.

925   Je reconnais sa voix ; sans doute c'est lui-mme.

AMEDOR.

C'est un, qui vient montrer quel point il vous aime ;

Que vous dussiez, Clorinde, asservi sous vos lois

Connatre par le coeur plutt que par la voix.

CLORINDE.

L'une me plat autant comme j'estime l'autre.

AMEDOR.

930   galement aussi tous deux me disent vtre.

CLORINDE.

L'heure et la libert de vous parler ici

Vous disent mieux pour moi mon amoureux souci.

AMEDOR.

Cette faveur est grande, et je suis sur la place

Moins pour la recevoir qu'afin d'en rendre grce.

CLORINDE.

935   Donnez dans l'entretien quelque chose mes yeux ;

Montez un peu plus haut, et je vous verrai mieux.

Il monte sur un perron pour atteindre jusqu' la fentre.

SCNE VI.
Clarimand, Amdor, Lyzante, Clorinde.

CLARIMAND.

Le voil ; je vous laisse.

Il s'en va.

LYZANTE, seul, et arm.

Irai-je sans escorte ?

Et quoi ? Si Clarimand ne m'ouvrait point la porte ?

Tout maill que je suis, pourrais-je soutenir ?

940   Dieu ! Qu'il m'obligerait dj de revenir !

Ah ! Que j'entre regret dedans cette carrire !

Je n'ose aller avant, ni tirer en arrire.

Il fit mille actions de Poltron, tantt en s'avanant,

et tantt reculant, pour donner le temps aux autres de parler.

CLORINDE, Amdor l'ayant baise.

945   L'excs de mes faveurs vous en fait abuser.

AMEDOR.

J'imite ce rayon qui semble vous baiser.

CLORINDE.

Comme lui vous viendrez dedans ma chambre encore ?

AMEDOR.

Oui, port du dsir vers l'objet que j'adore ;

Mais les ailes manquant, je me sens arrt ;

950   J'ai bien assez de feux, non de lgret.

CLORINDE.

Que cherche votre main dessus mon sein timide ?

Mauvais, ce bracelet lui servira de bride.

Tandis qu'elle lui met ce bracelet au bras, elle donne le temps Lyzante.

LYZANTE.

C'est trop trembler enfin ; sus, il faut commencer :

Mon coeur retient mon pied, quand je veux l'avancer.

955   Crions donc :

Criant tout bas.

  Aux voleurs : c'est trop bas ; et la crainte,

Qui me glace le sang, tient ma voix en contrainte :

Ah !... Je n'ose : il le faut.

Puis relevant la voix.

Ah ! Traitres, fuyez-vous ?

Croiriez-vous viter et Lyzante et ses coups ?

moi ; tournez ici.

CLORINDE.

L'alarmez est dans la rue ;

960   Sauvez-vous.

LYZANTE.

  Que j'ai peur ! Mais pourtant crions (Tue ;)

Ah ! J'en tiens dj l'un.

AMEDOR.

Lyzante, o va ce bruit ?

Que veux-tu ?

LYZANTE.

T'envoyer en l'ternelle nuit ;

Assassin, tu mourras.

AMEDOR.

Ce fou passe l'outrage.

LYZANTE, regardant si Clarimand le vient secourir.

Vient-il ? S'il n'ouvre tt, je n'ai plus de courage.

CLARIMAND, sortant l'pe en main.

965   Courage.

LYZANTE, le voyant.

  doux cho !

CLARIMAND, se portant contre Lyzante.

  Qu'il ne puisse chapper.

LYZANTE, se voyant attaqu par Clarimand.

Loin de me secourir donc il me vient frapper ?

Tratre, au moins au besoin je saurai faire gille.  [ 24 Faire gille : loc. populaire qui signifie se retirer, s'enfuir (gille ne prend point de majuscule en ce sens). [L]]

CLARIMAND, relevant l'pe du fuyard.

Recevez son pe : et ce lieu pour Asile.

AMEDOR.

C'est m'obliger au double.

CLARIMAND.

Avancez-vous ; entrons :

Bas.

970   Que j'ai bien partag la peur deux poltrons !

SCNE VII.
Taillebras, Beaurocher.

TAILLEBRAS, seul.

Pourrait-on discerner cette pe la Lune ?

On dirait que le Ciel claire ma fortune ;

Les Astres, pour montrer la gloire qui me suit

Me font un second tour au milieu de la nuit :

975   Toutefois la clart m'est ici dangereuse,

Le trop de jour rendrait ma fourbe moins heureuse :

Pour tromper un Brutal, mon jeu le plus certain

Lui met, au lieu d'pe, un fleuret en la main ;

Ce fer est sans tranchant, sa pointe est rabattue,

980   Je pardonne ma mort quiconque m'en tue ;

Ft-il Gladiateur, et le Roi des Filous,

Je le vais bien frotter de sa lame aux vieux loups

Je l'entends : choisissons la meilleure posture.

BEAUROCHER, part soit.

Il n'aura pas os tenter cette aventure ;

985   Clarimand m'aura fait le chercher crdit ;

Son humeur m'en assure, et le coeur me le dit.

TAILLEBRAS.

Hop ! Fa !  [ 25 Fa : Terme improbable. Brebis en valdtin (Suisse-Val d'Aoste).]

BEAUROCHER.

Toutefois je le vois qui m'appelle,

Et qui se tient dj sur sa garde mortelle :

Me voici, Compagnon ; l'approche.

TAILLEBRAS, le voyant en posture.

Tout doux !

990   Il se faut battre en forme, Ami, visitons-nous.

BEAUROCHER, jetant son pourpoint.

Je n'ai que la chemise, et ce pourpoint qui vole ;

Je te laisse le busque la mode Espagnole.  [ 26 Busque : On appelle aussi busque, Certain treillis dur et piqu que les Tailleurs mettent au bas du pourpoint des hommes par devant, pour leur donner plus de fermet. [F]]

, disons en trois mots, en dfense.

TAILLEBRAS, se voyant press.

Tout beau !

Vous avez longue pe, et je n'ai qu'un couteau :

995   Arme gale ; autrement...

BEAUROCHER.

  Quoi ? Tu fuiras, peut-tre ?

Poltron, donne-le-moi ; je te veux battre en Matre.

TAILLEBRAS, tenant l'pe de l'autre.

C'est ce coup enfin que je suis triomphant :

Mais quoi ? Dois-je employer ce bras contre un enfant ?

Ils se battent.

BEAUROCHER.

Sa peau rsiste au fer, et le rend inutile.

TAILLEBRAS.

1000   C'est d'autant que je suis de la race d'Achille.

BEAUROCHER.

Combats-je point en songe ? cartons ce sommeil.

TAILLEBRAS, l'ayant bless.

Alexandre jamais n'eut le sang plus vermeil.

BEAUROCHER.

Rompons-lui la mesure, allons, donnons de taille,

Poussons tour de bras.

TAILLEBRAS.

Comme Diable il chamaille !

1005   Cherchons un autre gte, il fait ici trop chaud.

BEAUROCHER, le voyant fuir.

Ah ! Le Poltron m'chappe, il a gagn le haut ;

Il emporte d'un coup mon sang et mon pe :

Celle-ci... Mais que vois-je ? vaillance trompe !

malice du sort ! sensible regret !

1010   Et je cherche du sang sur un simple fleuret ?

L'infme doit sa vie sa lchet mme :

Ah ! Clarimand sans doute a fait le stratagme ;

Je lui sers d'instrument, afin de m'outrager :

Sus ; il faut punir l'un, de l'autre se venger.

ACTE IV

SCNE I.
Clytie, Amdor, Clarimand.

CLYTIE.

1015   Si matin ? Pressez-vous les Dames de la sorte ?

Me chasser de mon lit, et faire que j'en sorte ?

Quand le Soleil, peine en se levant de l'eau,

Tout endormi regarde encore son berceau.

AMEDOR.

J'ai pris, je le confesse, une grande licence.

CLYTIE.

1020   Qu'on ne peut comparer qu' mon obissance.

AMEDOR.

Importun je t'oblige ; l'aimable tourment,

Qui t'te le sommeil, et te donne un Amant ;

Voici qui rend ma faute et douce et lgitime ;

Sa vue auprs de toi ne passe pas pour crime.

CLARIMAND.

1025   Du moins suis-je assur que mes yeux innocents,

Pour la blesser, n'ont point de traits assez puissants.

CLYTIE.

C'est un secret, qui n'est que pour ma conscience ;

Vous n'tes pas de ceux qui pchent sans science.

AMEDOR.

J'ai besoin de repos ; adieu, je reconnais

1030   Qu'un si libre entretien se ferait mieux sans moi :

Pour mettre son mrite au-dessus de l'envie,

Souviens-toi seulement que je lui dois la vie ;

Et contre ces Amants, auteurs de mon danger,

Je vous laisse tous deux le soin de me venger.

CLYTIE.

1035   L'effet suivra de prs en cela votre attente.

CLARIMAND, bas, et tandis que Clytie reconduit son frre.

Peu de chose le fche, et bien moins le contente ;

Il se repait de vent ; qu'un Poltron dsarm

Le doit rendre la Cour superbe et renomm !

Il va faire marquer de sang sa cadenette,

1040   Et porter aprs lui tous les jours une brette :

Mais je fais mal ici la charge d'amoureux.

Revenant elle.

Que vous avez, Clytie, un frre valeureux !

CLYTIE.

C'est accuser la Soeur de n'tre pas fort belle

De ne songer qu' lui quand on est auprs d'elle.

CLARIMAND.

1045   Lui vouloir envier ce peu de charit ?

Ce n'est pas tre Soeur dedans l'intgrit.

CLYTIE.

Et voil de ces mots qui vous servent rire ?

Je connais votre humeur ; que vous en alliez dire !

CLARIMAND.

Si peu qu'on m'et press ; pour feindre l'Orateur,

1050   Il est vrai que j'allais faire l'adorateur,

J'eusse admir vos yeux, votre sein, votre joue,

J'eusse dit que l'Amour sur vos lvres se joue,

Que vos cheveux sont d'or, et votre front d'argent ;

Puis feignant de languir, d'un accent ngligent

1055   Soupirant un discours, genoux, extatique,

Je vous aurais baise ainsi qu'une Relique.

CLYTIE.

Moi, qui suis d'ordinaire instruite en ces leons,

Je vous aurais pay de mille autres Chansons ;

D'un souris j'aurais dit, Monsieur, en conscience,

1060   Avez-vous pour me voir assez de patience ?

Je ne semble prcher que tristesse et qu'ennui,

Je n'ai pas mon visage, et fais peur aujourd'hui ;

Mon miroir s'en est plaint, j'en ai cass la glace,

J'ai pris en m'y cherchant presque une autre en ma place ;

1065   De blanc qu'tait mon teint, vous diriez qu'il plit ;

Et sans vous je serais maintenant dans le lit.

En effet, pour finir ici la raillerie,

J'y devrais retourner.

CLARIMAND.

Et moi, je vous en prie ;

C'est o je jurerais, en vous baisant les bras,

1070   Qu'ils sont plus doux que marbre, et plus blancs que vos draps.

CLYTIE.

Je dirais, la plus froide ainsi que la plus vaine,

Je vous baise les mains, n'en prenez pas la peine.

CLARIMAND.

Que ne puis-je ce jeu porter notre entretien

L nous ferions merveille, et nous ne faisons rien.

CLYTIE.

1075   Vous menacez de loin ; et que croiriez-vous faire ?

CLARIMAND.

Qui le demande ainsi, le sait ; il faut le taire.

CLYTIE.

Plutt que perdre en vain le temps babiller ;

Mais qui pourrait bien mieux servir m'habiller.

CLARIMAND.

Adieu ; c'est doucement chasser un qui nous presse ;

1080   J'ai de la complaisance autant que vous d'adresse.

Il s'en va.

CLYTIE, seule.

Ingrat et doux objet de mon affection,

Dis que j'ai plus d'amour, que toi de passion :

Comme c'est en riant qu'il fait son entreprise,

C'est en riant aussi que je me trouve prise ;

1085   Mais quelque trange Aimant qui serve l'attirer,

Je n'y prtendrai rien s'il se gagne pleurer.

SCNE II.

LYZANTE.

STANCES.

Sorti des flots et de l'orage,

O l'Amour et le sort prparaient mon naufrage,

Encore tout mouill j'arrive dans le port ;

1090   Et voyant mon amour de tant de maux suivie,

Je bnis ce mortel effort

Qui tire mon salut du pril de ma vie.

Enfin ma raison revenue

Se prsente mes sens comme une image nue

1095   Dont la vive clart passe mon jugement,

Les charmes de l'oubli partout s'y vont rpandre,

Et d'un si grand embrasement

peine dans mon coeur en connais-je la cendre.

Auteur d'aventures funestes,

1100   Dont le flambeau Amour, ne produit que des pestes,

Des naufrages certains, de volontaires morts ;

Tyran dlicieux, je renonce tes charmes ;

Et la tempte dont je sors

Me sauve, teint tes feux, et submerge tes armes.

1105   Dans ma retraite gnreuse

Mon me se contente, et n'est plus amoureuse

Que d'un repos heureux qui suit la libert ;

J'oublie avec mes maux le langage des plaintes ;

Mon esprit gote en vrit

1110   Des plaisirs dont l'Amour ne donne que des feintes.

Port sur le haut du Parnasse,

O jamais on n'entend du foudre la menace,

Ni des tristes Amants les pitoyables cris ;

Mon esprit va choisir un immortel Empire,

1115   Et me permets par mes crits

Une seconde vie o mon renom aspire.

     

SCNE III.
La Dupr, Clorinde, Clytie.

LA DUPR.

Faut-il ainsi payer un salutaire avis ?

CLORINDE.

La souffrez-vous, ma Soeur, en ces honteux devis ?

Son seul aspect ferait souponner l'innocence,

1120   Et c'est presque un pch d'avoir sa connaissance.

CLYTIE.

Mais puisqu'elle est chez moi, la pourrais-je chasser ?

Le bien qu'elle nous veut se doit-il effacer ?

Sa visite m'oblige, et n'est pas infertile,

N'tant point honorable, au moins elle est utile ?

1125   Quoi ? M'avertir ici des ruses d'un Amant ?

CLORINDE.

Ce n'est pas que je veuille accuser Clarimand ;

Mais dessous ce prtexte elle traite en Compagne.

CLYTIE.

Qui ne la connatrait serait bien d'Allemagne.

LA DUPR.

Vous tranchez de la Reine, et s'il en faut conter,

1130   Toutes vos actions vont nous imiter ;

Vous blmez et suivez ce doux libertinage,

Qui flatte la svre, et tente la plus sage ;

Mille attraits, que nos jeux en public ont produits,

Vous les tudis dans vos chastes rduits,

1135   Et par une honteuse et libre flatterie

Ce qui nous est pch vous est galanterie ;

Vous imitez nos yeux, nos gestes, nos propos ;

Nous dcouvrons le sein, vous, la moiti du dos :

Nous voyons, sans mler le Ciel nos sottises.

1140   Nos Amants dans la chambre, et vous dans les glises ;

Vos jenes, vos respects sont plus pernicieux

Que nos dportements ne semblent vicieux ;

Vous avez l'action et le coeur en conteste,

L'un des yeux afft lorsque l'autre est modeste ;  [ 27 Attt : . Qui affecte trop de plaire par des manires de parler ou d'agir, qui ont un air de coquetterie. [T]]

1145   Et l'ingrate contrainte o vos voeux sont gns

Enflamme vos dsirs, plus ils sont enchans.

CLORINDE.

Que nos dsirs soient grands, quoi qu'on s'en imagine,

C'est les dompter assez, s'il faut qu'on les devine ;

Votre secte, qui cherchent o mieux ils paratront,

1150   Les tale en discours, les porte sur le front,

Et d'un mauvais effet en faisant un bon compte

Vous tirez vanit d'o dpend votre honte.

CLYTIE.

Vous le prenez, Clorinde, un peu trop srieux,

Cet entretien serait bientt injurieux ;

1155   Leur conscience part, et leur gloire asservie,

Le sicle fait trouver des charmes en leur vie :

Qu'appelez-vous ? D'avoir sur la bourse d'un Fou

Des diamants aux doigts, et des perles au cou ?

Possder grand train une Maison complte ?

1160   Faire piafe au Cours et la Reine Gillette ?  [ 29 Reine Gillette : Quand on parle par drision d'une femme pare qui fait la grande Dame. [T]]  [ 28 Piafe : Mot vieux, bas et burlesque qui veut dire morgue. [R]]

Reposer l'glise en faveur d'un carreau ?

Marchant, avoir en main quelque Godelureau ?  [ 31 Godelureau : Jeune fanfaron, glorieux, pimpant et coquet qui se pique de galanterie, de bonne fortune auprs des femmes, qui est toujours bien propre et bien mis sans avoir d'autres perfections. [F]]  [ 30 Carreau : Coussin carr dont on se sert pour s'asseoir, ou pour se mettre genoux. [Acad. 1762]]

riger de son lit sa table, et son domaine ?

Et compter de bon temps dix jours en la semaine ?

1165   De Pages, de Laquais, de carrosse suivant

Faire fendre la presse et dtourner le vent ?

Tirer d'un Patient jusqu'au toit qui le couvre,

Et plus de pensions qu'on en retranche au Louvre ?

Porter dans les cheveux la rose de rubis ?

1170   En mettre cent nu, pour payez deux habits ?

Briller sous le drap d'or, et mpriser la soie ?

Ne permettre qu' peine aux ftes qu'on la voie ?

Affecter son teint tout ce qui l'embellit,

De jour le masque en chambre, et les gants dans le lit ?

1175   N'est-ce pas un pch d'une aimable teinture ?

leur faute une belle et rude couverture ?

CLORINDE.

Dans la pompe du train, dans le luxe et le flux.

Il est vrai qu'aujourd'hui l'on ne les connat plus ;

Le moindre de leurs pas vaut un coeur, vaut une me,

1180   Tant elles savent bien contrefaire la Dame.

LA DUPR.

Les Dames d'autre part aussi nous contrefont,

Jalouses de nous voir plus d'art qu'elles n'en ont ;

Portent ainsi que nous la tte la fantasque ;

Ont rallong la jupe, et retranch le masque ;

1185   Et si quelque Galant d'elles est visit,

Prennent la Hongreline la commodit,  [ 32 Hongreline : Sorte d'habillement de femme fait en manire de chemisette qui a de grandes basques. [T]]

Le collet bas ouvert, la simarre la mode,  [ 33 Simarre : Habit de femme qui a de longues manches pendantes. [F]]

Et ce qui sur un lit n'est jamais incommode ;

Mme l'occasion font servir le mimi,

1190   Afin de rveiller quelque chat endormi :

Mais, ce qui plus encore est digne de rise,

L'une voudra de l'autre tre galantise ;

Entre elles on n'entend que ces infmes noms

D'amants, de serviteurs, de galants, de menons :  [ 34 Menon : Animal terrestre quatre pieds, semblable au bouc ou la chvre, qui se trouve particulirement dans le Levant, de la peau duquel on fait le maroquin. [T]]

1195   Comment vous trouvez-vous aujourd'hui, (mon Fidle ?)

peine en lui parlant croit-on que ce soit d'elle ;

lui voir la moustache et les yeux enhardis,

Dom Quichot la prendrait pour une jeune Amadis,

Et Marays la sifflant la mode nouvelle

1200   La dirait Damoiseau plutt que Damoiselle ;

Pour montrer qu'elle est homme, au moins plus de moiti,

Tous leurs mots sont d'amour, et pas un d'amiti ;

Ce Galant contrefait cajole sa Compagne,

Met toute la louer l'loquence en campagne,

1205   Flatte, caresse, admire, adore ses beauts,

Languit, soupire, meurt par des maux invents ;

Et se feignant par jeu ce qu'en effet nous sommes,

Elles se font l'amour ne l'osant faire aux hommes :

Dirai-je les poulets, leurs lettres, leurs crits ?

1210   peindre leurs beauts ce qu'elles ont d'esprit ?

CLORINDE.

Ah ? Fermons-lui la bouche, ou je ferme l'oreille.

CLYTIE.

Elle nous a rendu justement la pareille.

CLORINDE.

Avec elle je hais toute comparaison.

CLYTIE.

Cela ne conclut point qu'elle n'ait pas raison ;

1215   J'en connais qui font pis.

LA DUPR.

  Et seules je les touche.

CLORINDE.

Et leur honneur m'invite vous fermer la bouche.

LA DUPR.

Vous me priez pourtant vous-mme de l'ouvrir,

Sachant ce qu' vos sens elle peut dcouvrir ;

Venue ce dessein sans que l'on m'interrompe,

1220   Pourrai-je dire...

CLYTIE.

Quoi ?

LA DUPR.

  Que Clarimand vous trompe ;

Traitant l'une d'amour, et l'autre de douceur,

Qu'il joue en mme temps sa Matresse, et sa Soeur ;

Beaurocher qui m'envoie a reconnu sa ruse,

Et ne peut plus longtemps souffrir qu'on vous abuse :

1225   Trouvant sur toutes deux de quoi se divertir

Le Tratre sait vos voeux, et feint d'y consentir,

Il rgale Amdor, cherche lui rendre office ;

Mais tous ces beaux effets sont pices d'artifice.

CLYTIE.

Nous connaissons dj sa porte et ses coups.

CLORINDE.

1230   S'il faut se dclarer franchement parmi nous,

Il est vrai qu' dessein de vous rendre prospre,

Moi-mme il m'a porte jouer votre frre ;

Mais en le captivant j'ai bti ma prison.

LA DUPR.

Beaurocher vos maux promet la gurison ;

1235   Pour tromper un Trompeur il fera son possible.

CLYTIE.

Et plus qu'il ne croirait, s'il nous le rend sensible.

SCNE IV.
Taillebras, Clytie, Clorinde, La Dupr.

TAILLEBRAS.

Des hommes et des Dieux, l'amour, et la terreur ;

Qui reoit le tribut des Rois, de l'Empereur ;

Qui soutient le Turban, quand il veut le renverse ;  [ 35 Turban : Coiffure particulire des Turcs. [R]]

1240   Et de qui le Sophi relve dans la Perse ;  [ 36 Sophi : Qualit qu'on donne au Roy de Perse. [F]]

Que le Tartare craint ; qui le grand Mogor  [ 37 Mogor : On dit, le Grand Mogol pour l'Emper. du Mogol. Du temps de [Vincent] Voiture on disait Mogor. [FC]]

A fait dresser Idole et des Images d'or ;

Qui tient assujettis le Ciel, la terre, et l'onde,

Et d'un doigt fait mouvoir toute la Masse ronde ;

1245   Qui semble tre, qui voit ses triomphes divers,

(Comme il est l'honneur,) l'me de l'Univers ;

Qui tient l'ambition sous ses pas touffs ;

Vient ici vous offrir les marques d'un trophe ;

Faisant une grande rvrence Clytie,

1250   et lui prsentant l'pe de Beaurocher.

Qui montrent dsarm l'Impudent Beaurocher ;

Que ce bras, le pouvant, n'a pas voulu hacher.

CLYTIE.

Gloire des Champions, Crateur des merveilles.

TAILLEBRAS.

Que ne puis-je ces mots emprunter mille oreilles.

CLYTIE.

1255   Puissant Mars Espagnol, gnreux Paladin ;

Que vous prenez de peine faire le badin !

TAILLEBRAS.

Encore un terme, ou deux ; et j'tais en extase :

Mais vous quittez le ton, et sortez de l'emphase.

CLYTIE.

C'est toi-mme plutt qui sors de la raison,

1260   More, qui je dfends ma porte et ma maison,

Matre fou, qui devrais avoir place aux Petites,  [ 38 Petites : ou Petites maisons, maison des fous cre en 1557 dans l'actuel quartier de Saint-Germain-des-Prs. ]

Portes-y cette pe et tes divins mrites.

TAILLEBRAS.

Quoi ? Refuser un don ? Que la Reine...

CLYTIE.

Tais-toi ;

Va, suis tes Reines d'ombre, ainsi que l'est ta foi.

CLORINDE.

1265   Cet outrage est sanglant, et passe un peu les bornes.

TAILLEBRAS.

Ah ! Ventre ! On ne me fait jamais deux fois les cornes :

Et l'pe, et mon coeur, que l'Ingrate rendra,

Soient donc celles-ci, qui des deux les voudra.

CLYTIE.

Il vous croit enrichir d'un bien qui m'importune.

TAILLEBRAS.

1270   Les yeux clos, j'en remets le choix la fortune.

LA DUPR, Clorinde.

Madame, par honneur je vous cde ce don.

CLORINDE.

Je mprise un trsor qu'on met l'abandon ;

L'humeur et le prsent de ce grand Personnage

Font ornement chez vous, sont pices de mnage ;

1275   Sa moustache pourra dans le Temple d'Amour

Servir d'pouvantail aux Oiseaux d'alentour ;

Le commerce au surplus en a souvent affaire.

TAILLEBRAS.

Et quoi ? Ce jugement est-il encore faire ?

CLORINDE.

Le refus est faveur qui n'y prtend rien.

TAILLEBRAS.

1280   qui ? Deux fois, qui ?

LA DUPR.

  Je l'attends ; il est mien.

TAILLEBRAS.

Et l'pe, et le coeur ; je vous les donne ensemble.

LA DUPR.

Je chris la valeur, et ce qui lui ressemble.

TAILLEBRAS.

Le sort est complaisant mon affection ;

Sans lui, vous me gagniez par mon lection :

1285   Vantez-vous aujourd'hui d'avoir un Alexandre,

Qui perd vos Ennemis et les rduit en cendre.

CLYTIE.

Sans doute il met le Matre ici pour son cheval,

Bucphale gourmette, au prix de son Rival.

Mais le voici qui vient ; voyons chance nouvelle :

1290   Son seul abord l'effraie, et le tient en cervelle.  [ 39 Cervelle : On dit proverbialement, qu'on a mis quelqu'un en cervelle, qu'on le tient en cervelle, pour dire, qu'on l'a mis en peine, en inquitude, quand on lui a fait esprer quelque chose dont il attend impatiemment le succs. [F]]

SCNE V.
Amdor, Taillebras, Beaurocher, Clytie, Clorinde, La Dupr.

AMEDOR, montrant le Capitan Beaurocher.

Le voici justement o je l'ai demand.

TAILLEBRAS, bas.

L'Enfer est aujourd'hui contre moi dband :

Je vois l mon Dmon, de qui l'aspect me tue ;

Il faut que mon courage ce coup s'vertue.

BEAUROCHER.

1295   Lui dois-je pas casser son fleuret sur le dos ?

TAILLEBRAS, bas.

Je sens dj frmir de crainte tous mes os.

AMEDOR, l'abordant.

N'avez-vous jamais vu ni tenu cette lame ?

Et tratre...

TAILLEBRAS.

Qu'on m'coute, avant que l'on me blme.

AMEDOR.

La prter Lyzante, et pour m'assassiner ?

TAILLEBRAS.

1300   J'ignorais son dessein ; qui l'et pu deviner ?

BEAUROCHER.

Et celui, de m'ter mon pe ce change,

Te fut-il inconnu comme il nous semble trange ?

Ce fleuret ?

CLYTIE.

Ah ! Le tour n'tait pas mal plaisant.

BEAUROCHER.

Est-il te convaincre un tmoin suffisant ?

CLORINDE.

1305   Le voil tout muet, et froid comme une souche.

CLYTIE.

Lui, qui n'avait tantt pas moins qu'un flux de bouche.

BEAUROCHER.

Quoi ? Tu ne rponds rien ?

AMEDOR.

Son silence y consent.

CLORINDE.

Nagure pour un mot il en eut donn cent.

BEAUROCHER.

Parle.

AMEDOR.

Il n'en ferait rien, pour le sceptre des Gaules.

BEAUROCHER, le frappant.

1310   Non ? Je ferai du moins rpondre ses paules.

TAILLEBRAS.

Ah ! Ventre !

LA DUPR.

Donnez grce mon amant nouveau.

AMEDOR.

Qu'il parat effront, mme faire le veau !  [ 40 Veau : S'tendre comme un veau, faire le veau, se dit d'un homme qui se tient d'une manire nonchalante. [L]]

BEAUROCHER.

Amant ? Votre fortune est hautement campe.

LA DUPR.

J'ai pour gage assur son coeur, et cette pe ;

Il la prend voyant que c'est la sienne.

1315   Qu'au refus de Clytie il est venu m'offrir.

CLYTIE.

Et par des vanits que je n'ai pu souffrir :

On et fit qu'il venait des conqutes fameuses

Du Prou, du Brsil, ou des les heureuses ;

son dire, il sortait d'un triomphe form,

1320   Et son bras glorieux vous avait dsarm.

CLORINDE.

Son orgueil en tait furieux et sauvage.

TAILLEBRAS, bas.

Tais-toi, mon me ; souffre, avale ce breuvage.

BEAUROCHER.

La patience enfin m'chappe cette fois ;

Il faut que sur son dos je lui casse des noix,

1325   Le servir du fleuret au lieu de bastonnades.

TAILLEBRAS.

Quoi ? Si peu de respect tant de canonnades ?

Ce dos, si l'on le touche, aux ressorts du cliquet

Vomira contre vous cent balles de mousquet.

BEAUROCHER.

Je lui veux seulement tailler une cuirasse.

TAILLEBRAS.

1330   Hol... Que si l'honneur souffrait que je jurasse.

Comme on le frappe.

Oui, ventre, tte, mort ! On me roue ; au secours.

LA DUPR.

Cher Amant, regardez au moins comme j'y cours :

De grce, en ma faveur laissez lui prendre haleine.

TAILLEBRAS.

Sans armes ? Sans bton ? L'action est vilaine ;

1335   M'attaquer main forte.

AMEDOR.

  En est-on sur cela ?

Ne faut-il qu'une pe ? Ah ? Tenez ; la voil :

Il lui rend son pe propre.

Courage, Beaurocher ; le Poltron y veut mordre.

TAILLEBRAS, remettant son pe au fourreau.

Non ; Je suis, Dieu me damne ! Ennemi du dsordre :

Devant elles ce fer sait qu'il est dfendu.

1340   Mille grces vous qui me l'avez rendu.

Aprs avoir fait une grande rvrence Amdor, et au reste de la compagnie, il s'en va.

CLYTIE.

Et bien vit-on jamais telle galanterie ?

CLORINDE.

Je pense voir un charme, ou quelque momerie.

LA DUPR.

Le plaisir m'en est double, et j'y gagne un Amant.

BEAUROCHER.

Ces troubles nous sont tous donns par Clarimand ;

1345   Mais puisqu'aucun respect ne l'en a pu distraire,

Jurons tous contre lui, faisons ligue contraire ;

Si vous suivez mes soins, d'un conseil entrepris,

Celui qui veut tromper, lui-mme sera pris ;

Je prtends de donner par un coup de partie

1350   Clorinde Amdor, Clarimand Clytie.

AMEDOR.

Travaille, je te prie, ce commun dsir.

BEAUROCHER.

Il faut prendre le temps ; et je le vais choisir.

ACTE V

SCNE I.
Clarimand, Beaurocher.

CLARIMAND, tenant en main une lettre que Beaurocher lui a faite pour Clytie.

On ne peut faire mieux, cette divine lettre

A les plus doux appas que l'on y pouvait mettre ;

1355   J'admire ton esprit plein de subtilits ;

Et-on cru celle-ci parmi tes qualits ?

J'apprends qu'galement un double feu t'allume,

Et celui de l'pe, et celui de la plume,

Que tu sais doucement sur un style flatteur

1360   crire en Cavalier, et non pas en Auteur ;

Je n'ai vu l-dedans terme qui ne ravisse,

Mais il faut achever ce notable service ;

Et que la mme main qui dcrit ma langueur,

Comme sur ce papier, l'imprime dans son coeur :

1365   Va doncque vers Clytie accomplir ce message ;

Tu n'es pas des nouveaux en cet apprentissage ;

Pour la persuader, que ton esprit fcond

Assiste ce poulet, lui serve de second ;

Crois-tu qu'il puisse plus vers elle que ma bouche ?

BEAUROCHER.

1370   Tondez-moi, si ce trait ne vous met dans sa couche :

Celle, qui sans rougir peut combattre, se rend ;

La vive voix l'offense, et l'crit la surprend ;

Le seul oui difficile, alors qu'on le marchande,

Leur fait honte donner, plus qui le demande ;

1375   L'crit les porte au but, sans voir qu'elles y vont,

Et fait joindre les corps quand les esprits le sont.

CLARIMAND.

La lisire la fin vaudra mieux que l'toffe ;

Comment ? C'est raisonner en demi Philosophe ;

Le Galant parle mieux encore qu'il n'crit ;

1380   As-tu chez Camusat drob cet esprit ?

C'est du style plus fin qui soit dans sa boutique,

O les plus Puritains en forment la pratique :

Je puis tout esprer par un tel Confident ;

Va, parle, fais, dfais ; mon bien est vident.

BEAUROCHER.

1385   Signez donc au-dessus.

CLARIMAND.

  Et qu'est-il ncessaire ?

Le nom dans un poulet se cache d'ordinaire.

BEAUROCHER.

Le vtre le confirme, et me doit avouer

Vers une qui vous croit d'humeur la jouer ;

Ce nom contre un soupon aura beaucoup de force,

1390   Et ne lui sera pas une petite amorce.

CLARIMAND.

Te plaindrais-je en ceci quoi qui te puisse aider ?

Sin, procure, transport ; tu n'as qu' demander.  [ 41 Sin, procure... : Signature, procuration transport. ]

BEAUROCHER, en tournant la feuille de papier, et prsentant l'autre feuillet.

...  [ 42 Lacune.]

CLARIMAND.

Que tu fais de mystre !

Puis l'ayant crit et lui prsentant.

Est-il selon tes voeux, et d'un bon caractre ?

BEAUROCHER.

1395   Oui, vous tes dj dans son lit, autant vaut.  [ 43 Autant vaut : Cela vaut fait, ou, Cela est fait, autant vaut, pour dire, qu'une chose est presque acheve. [F]]

CLARIMAND.

Adieu ; conduis le reste.

BEAUROCHER, seul.

Il est pris comme il faut,

Son mariage fait n'attend plus que la Messe,

Lui-mme en a sign l'accord et la promesse ;

J'ai mis subtilement sur un double feuillet

1400   D'un ct la promesse, et de l'autre un Poulet ;

Jamais invention ne fut mieux termine ;

Il a lu celle-ci, mais l'autre il la signe ;

Seulement sur mon gant j'ai tourn le papier ;

Faussaires, apprenez de moi votre mtier ;

1405   Quelque subtilit qu' vos esprits l'on donne,

Ce tour auprs de vous mrite une couronne.

Mais coupons ces feuillets qui sont si diffrents :

Quel service, Clytie, aujourd'hui je te rends !

Tandis qu'il s'applique couper la feuille de papier, et plier l'un et l'autre feuillet.

SCNE II.
La Dupr, Taillebras, Beaurocher.

LA DUPR, montrant Beaurocher au Capitan.

Voici votre ennemi, mais qui n'est plus craindre :

TAILLEBRAS.

1410   Le respect de mon nom enfin l'a su contraindre :

Il est brave pourtant, je l'aime infiniment.

LA DUPR.

Je m'en vais lui porter pour vous ce compliment.

Abordant Beaurocher.

Des papiers ? Une plume ? Dieu ! L'homme d'affaire !

Beaurocher deviendra de Courtisan Notaire.

BEAUROCHER.

1415   J'en viens de pratiquer au moins une action ;

Qu'on ne saura qu'au point de sa perfection.

Mais parlons de vous-mme : et bien j'ai vu votre homme,

Que j'ai, comme un enfant, apais d'une pomme ;

Il ne faut que flatter un peu cet Arrogant,

1420   Vous le rendez traitable et plus souple qu'un gant ;

Le parti serait riche : et vous savez la mode ;

On souffre pour le bien quelque humeur incommode

La plus fine ce jeu sait lire le sien,

L'une pouse un Mari, l'autre pouse le bien ;

1425   On mettra celui-ci doucement dans la route.

LA DUPR.

Tu dis vrai ; le voil ; parle bas ; il coute.

BEAUROCHER.

Je ferai bien jouer le reste des ressorts :

Il vous attend ; adieu ; l'heure presse ; je sors.

TAILLEBRAS, le voyant partir.

Adieu, mon Gentilhomme.

LA DUPR.

Une affaire l'appelle.

TAILLEBRAS.

1430   Sans doute un coup d'pe, ou quelque autre querelle ?

Son courage toujours le porte dans les coups.

LA DUPR.

Il est de nos amis, et vaillant comme vous ;

Il n'est point d'escrimeur qui sous vous deux ne tremble ;

Et je l'aime bien plus, d'autant qu'il vous ressemble.

TAILLEBRAS.

1435   Quelle Dame eut jamais le sentiment plus sain ?

Je vous trouve l'esprit aussi beau que le sein,

Vos vertus sont l'honneur du sexe et notre ge ;

Quoi ? Vous estimez donc les hommes de courage ?

Ah ! Ventre ! Voici bien chaussure votre point :  [ 44 Chaussure : Fig. Trouver chaussure son point, ou son pied, rencontrer juste ce qui convient, et aussi, rencontrer quelqu'un qui peut nous tenir tte. [R]]

1440   Moi, qu'en chemise on voit plus souvent qu'en pourpoint,

Qui gte plus de prs faire boucherie

Qu'on n'en mange par an dans la grande curie :  [ 45 curie : Lieu de la maison o sont les chevaux. [La grande curie du Roi. La petite curie du Roi.] [R]]

Ma dextre, qui n'a point d'gale ni de prix,

Souffre peine sa Soeur, et la tient mpris :

1445   Cent fois elle l'aurait inutile coupe,

Sinon qu'elle me sert mieux tenir l'pe,

Et qu'tant du ct qui demande, (En veux-tu ?)

Par droit de voisinage elle a quelque vertu.

LA DUPR.

Tout respire sur vous valeur, guerre, et bataille :

1450   Que j'admire ce port ! Que j'aime cette taille !

Ce visage de feu, ce front, ces yeux ardents

Montrent qu'un grand courage est enclos au-dedans.

TAILLEBRAS.

Ah ! Ce trait dlicat me chatouille et me pince.

LA DUPR.

Vous avez l'air Royal, et la jambe d'un Prince.

TAILLEBRAS.

1455   Qu'elle dcouvre bien tout ce que j'ai de beau !

LA DUPR.

Que ce corps de Gant remplirait un tableau !

Appelons Ferdinand, que je vous fasse peindre !

Je doute s'il pourrait vos grces atteindre :

Allons cet effet l'attendre au cabinet.

TAILLEBRAS.

1460   Il faudrait pour me peindre un second Frminet.

SCNE III.
Clarimand, Beaurocher.

CLARIMAND.

Ne me vends point si cher ma fortune l'attendre ;

Le vent est-il heureux ? Dis, que puis-je prtendre ?

Que faut-il esprer ?

BEAUROCHER.

Ce qu'un Victorieux

Qui soumet une Ville son joug glorieux :

1465   Cette place rendue ouvre vos voeux la porte ;

Mme en voici la clef que je vous en apporte ;

Lui montrant une lettre.

Clytie en ce papier vous engage sa foi.

CLARIMAND.

Et je puis adorer un autre Dieu que toi ?

BEAUROCHER.

Que d'assauts de ma part ! Combien de rsistance !

1470   Voici qui vous dira ma peine, et sa constance.

CLARIMAND, ouvrant la lettre.

Quel excs de bonheur ! Ah ! Je me sens saisir,

Et je manque de vie force de plaisir :

Un peu d'eau sur le feu d'une amoureuse joie.

BEAUROCHER, parlant bas.

L'orage n'est pas loin ; garde qu'il ne te noie.

CLARIMAND.

LETTRE SUPPOSE DE Clorinde Amdor.

Que Clarimand lit haut.

Si ma honte ne cdait vos charmes, et si mon amour n'tait plus puissante que ma crainte, vous n'auriez pas ce tmoignage que je vous envoie de votre victoire entire sur mes sens. Vous avez eu pourtant dans ce combat moins de force me vaincre, que moi de volont d'tre vaincue : et j'ai cette assurance encore de vous appeler mes dpouilles et votre proie. Venez donc en ce lieu sur le Midi, cueillir les fruits d'une amour que mon Frre Clarimand n'approuve point, que l'honneur me dfend, mais que ma passion plus forte ne peut refuser Amdor.

CLORINDE.

1475   Quel Astre, quel Dmon, quel sort malicieux

Me fait lire ma honte, et l'expose mes yeux ?

Tratre, tu changes donc la faveur en outrage ?

BEAUROCHER, bas.

Il le faut quelque temps laisser en cet orage.

CLARIMAND.

Quoi ? Ce billet recherche un autre possesseur ?

1480   Il m'a promis Clytie, et lui livre ma Soeur ;

Et par l'effet honteux d'une vaine assurance

Je vois le fruit d'un autre o fut mon esprance ?

Ah ! Perfide ; les traits de mon ressentiments...

BEAUROCHER.

Pour moi se changeront que l'heure en compliment !

Lui montrant une autre lettre.

1485   Voici qui vous va rendre et l'espoir, et la vie,

Que ce premier billet vous a presque ravie,

Clytie en ses faveurs dissipera ce fiel ;

Souffrez qu'aprs l'Enfer je vous ouvre le Ciel ;

Il fallait modrer l'excs de vos dlices :

1490   Et j'ai fait dessein ces petites malices

CLARIMAND, recevant une autre lettre.

Je vois tous mes plaisirs sous une autre couleur ;

Las ! Ils ne couvrent pas la moiti du malheur ;

Le feu de ces Amants est de l'eau pour ma flamme ;

Puis-je approuver en moi ce point qu'en eux je blme ?

BEAUROCHER.

1495   Ce poulet dans vos mains, et n'tant pas donn ;

Pourquoi faire si fort le froid et l'tonn ?

Je ne m'en suis charg, qu' fin de vous le rendre,

Et prvenir un mal qui ne peut plus surprendre.

CLARIMAND, se rsolvant.

Ton esprit, cher Ami, m'oblige encore moins

1500   Aux faveurs que j'attends que dans ces autres soins.

BEAUROCHER.

N'avais-je pas prdit qu'on me ferait caresse ?

CLARIMAND.

Oui, Mchant... Mais Clytie accuse ma paresse

Lisons ce cher crit si longtemps diffr,

Et gotons par les yeux un plaisir espr.

LETTRE DE CLYTIE Clarimand.

Quelque impression difficile, cher Amant, que votre humeur lgre ait faite en mon esprit, et de quelque jeu dont le vtre l'ait entretenu, je ne feins point aujourd'hui d'avouer, que j'ai quitt mes froideurs mesure que vous tes sorti de vos feintes. Les gages que vous m'envoyez, et les raisons de votre Confident, ont arrach comme par force de moi ce consentement, que ma seule inclination vous et donn, si vous en eussiez recherch les formes par une affection toute ouverte. Maintenant que vous tes dclar, je n'attends qu' vous recevoir entre mes bras, et vous montrer par mes caresses une amour qui fut toujours extrme, et qui n'a rien de comparable que votre mrite. Venez doncque vous assurer d'une possession acquise, et me faire trouver en vos effets un contentement qui achve celui des paroles.

CLYTIE.

BEAUROCHER.

1505   Et bien ; sais-je oprer la faon commune ?

Eussiez-vous attendu sans moi cette fortune ?

CLARIMAND.

Ici ma passion confesse te devoir

Tous les contentements que je vais recevoir ;

Ah ! Que cette faveur deux ne se partage !

1510   Tu prendrais la moiti de ce doux hritage.

Mais elle plaint ce temps qui passe discourir :

Adieu ; dispense-moi ; va ; laisse-moi courir.

BEAUROCHER, le voyant en all.

Qu'il se hte chercher son malheur en sa source !

Il trouvera sa honte au bout de cette course :

1515   Mais donnons-lui du moins le temps d'tre du,

Et cachons un affront lorsqu'il n'est pas reu.

SCNE IV.

CLYTIE.

Qu'il ait contre mes sens dress sa tromperie ;

Je le tiens le pipeur dedans sa piperie,

Il ne peut chapper ce filet tendu

1520   O (voulant l'viter) lui-mme s'est rendu ;

Une promesse en forme, et de sa main signe

Sert de gage et d'espoir ma flamme obstine,

Beaurocher a l'effet de ce qu'il entreprit ;

J'admire mon bonheur autant que son esprit :

1525   Amour nous autorise, et permet que la ruse

Aide gagner un bien quand le sort le refuse ;

Pourvu qu'on soit heureux, il n'importe comment :

Je ne suis pas d'humeur garder un tourment,

manger du charbon, des cendres de la cire,

1530   Plutt que de lcher un mot qu'ose dire ;

Sans faire la sucre en un point rsolu  [ 46 Sucre : On dit aussi, qu'une femme fait la sucre, lorsqu'elle est dissimule, qu'elle fait la prude, qu'elle affecte des manires douces et honntes pour couvrir ses coquetteries secrtes. [F]]

Qu'on lise dans mes voeux que je l'ai bien voulu ;

Cette svrit me rendrait mal apprise

Pour un si vain respect si je lchais la prise.

1535   Mais voici Clarimand : prparons-nous un peu

le bien recevoir, et couvrir tout le jeu.

SCNE V.
Clarimand, Clytie.

CLARIMAND.

Qu'un souris vous sied mieux qu' faire la farouche !

Vos yeux par mille attraits parlent pour votre bouche ;

Ce langage est muet, et mon coeur seulement

1540   A le droit de l'entendre en ce doux mouvement ;

Qu'est-ce que ce regard ne me semble promettre ?

O mon espoir est peint mieux que dans votre lettre,

O tous mes sens ravis d'ardeur et de plaisir

S'attachent pour y lire un amoureux dsir.

CLYTIE.

1545   Quelque trait qui paraisse en ma flamme lance,

J'en garde le meilleur au fonds de la pense ;

Et l'effet qui bientt suivra ma passion

Vous montrera mes voeux et mon intention :

Elle feint de se rendre.

Pardonnez mon front, s'il faut que je rougisse,

1550   Et qu'une honnte honte encore la rgisse,

Donnez la libert du moins ma pudeur

Qu'en vous montrant mes feux elle en cache l'ardeur ;

Je redoute vos yeux d'un temps, et les dsire ;

Ah ! Fuyons ces tmoins...

Elle fait semblant de se cacher en se tournant de l'autre ct, et puis dit tout haut.

C'est trop feindre sans rire.

CLARIMAND, se tournant aussi de l'autre ct, et parlant bas.

1555   Sa raison reprend force, et la veut secourir ?

Que cet honneur combat, avant que de mourir !

Il expire pourtant ; et venue ce terme

Sa constance parat plus honteuse que ferme.

CLYTIE, revenant lui.

Une crainte restait, que je viens d'touffer ;

1560   Maintenant absolu vous pouvez triompher.

CLARIMAND.

Ah ! Ce triomphe offert augmente mon servage,

Et d'un Empire acquis je tombe en esclavage ;

Ma victoire est la vtre, et vos combats soufferts

Changent par vos appas mes Myrtes en mes fers ;

1565   J'aime tant la douceur de force accompagne

Que je me suis perdu quand je vous ai gagne ;

Ce pouvoir dessus vous m'en te plus sur moi ;

Loin de vous la donner je reois votre loi ;

Et cet amour, qui meurt dedans la jouissance,

1570   Va prendre en vos faveurs sa seconde naissance,

Il m'attache d'un noeud qu'on ne rompra jamais.

CLYTIE.

C'est bien dans mon dessein ce que je me promets ;

Un serment toutefois m'assure votre flamme.

CLARIMAND.

Je jure par le Ciel, que ma bouche rclame.

CLYTIE.

1575   Que votre foi tiendra ce qu'elle m'a promis ?

CLARIMAND.

Ou que je puisse avoir les destins ennemis.

CLYTIE.

De parole, ou d'crit ?

CLARIMAND.

Et mme de pense.

CLYTIE.

Mon amour ce prix est trop rcompense.

Mais entrons au logis, quelqu'un semble approcher.

SCNE VI.
Clarimand, Beaurocher, Clytie, Amdor, Clorinde, La Dupr, Taillebras.

CLARIMAND, voyant Beaurocher suivi de quatre autres.

1580   quoi traner tout ce monde ? O viens-tu, Beaurocher ?

BEAUROCHER.

Les faire tous de fte, entrer en votre joie,

Partager la faveur que le Ciel vous envoie,

Lire votre contrat, et nous rendre tmoins

D'un mariage heureux que vous savez le moins.

CLARIMAND, lui parlant bas.

1585   Que ton extravagance ce coup m'importune !

En cette folle humeur va parler la Lune ;

Ou retire plutt, afin de m'obliger,

Ceux dont l'abord ici ne peut que m'affliger ;

Ah ! Que j'tais heureux sans ce fcheux obstacle !

1590   Qu'on me rompt un beau coup !

BEAUROCHER, tout haut en riant.

  Vous eussiez fait miracle !

d'autres, Clarimand ; quittez cette fureur ;

Il est temps de sortir d'une si vaine erreur ;

La fortune pour vous change et tourne sa roue ;

Vous jouez tout le monde, aujourd'hui l'on vous joue ;

1595   Vous souffrez pour Clytie ? Et vous serez guri,

Vous la possderez, mais comme son Mari ;

Qu'un dessein plus honnte la fin vous engage,

Confirmez votre foi dont je porte le gage,

Lui montrant la promesse.

Voyez cette promesse, et connaissez le fin,

1600   Lisez, sans y toucher, de crainte d'un larcin :

CLARIMAND, ayant lu la promesse.

Ciel ! Et qui put faire une telle malice ?

BEAUROCHER.

Vous en voyez l'auteur.

Lui montrant Clytie.

En voici la complice :

Je vous la fis signer, au lieu de cet crit

Qui subornait Clytie, et dont elle se rit.

CLYTIE.

1605   Avouez, Clarimand, sa fourbe et ma victoire ;

touffons dans les ris cette plaisante histoire ;

Pour nous joindre, voyez que le Ciel a permis

Que vous fussiez trahi par l'un de vos Amis :

Je veux bien qu'en mes mains votre destin balance,

1610   Vous gagner par amour non pas de violence,

Et ce fruit, qui me vient de sa subtilit,

Je ne le veux devoir qu' ma fidlit.

CLARIMAND.

Que d'tranges succs, Dieu ! Que de merveilles

Me ravissent les yeux, le coeur, et les oreilles !

1615   Le Ciel visiblement opre en cet effet.

BEAUROCHER.

Et produit ce jour un miracle parfait :

Montrant Amdor et Clorinde.

Ces deux Amants unis, sur votre foi donne

Vont chanter l'antique un Io Hymne ;

Pour eux, comme pour vous, j'ai cherch ce moment,

1620   Qui fait natre vos feux et finit leur tourment ;

Taillebras au festin, o son ardeur l'emporte,

Vous servira de Suisse, et gardera la porte.

TAILLEBRAS.

Quoi ? Me croit-on de taille garder le mulet ?

Moi, qui ddaignerais un Prince pour valet.

BEAUROCHER.

1625   Son mariage ici, quoi qu'il fasse et qu'il die,

Viendra comme la farce aprs la Comdie :

Pour faire triompher et la joie et l'amour,

Il faut que nous ayons trois noces : en un jour ;

J'ai dj mon habit et mes souliers de danse :

1630   Vous serez de ce branle et suivrez la cadence ;

Vous dfrayerez le bal o nous vous appelons.

CLARIMAND.

Oui, j'en payerai bien cher au moins les violons ;

Mais par contagion s'il faut faire la bte,

Je ne puis viter d'tre valet de fte :

1635   Je relve, Amdor, ici votre intrt.

AMEDOR.

Bien plus ; vous me rendez la vie en cet Arrt,

Puisqu'un commun accord doit faire que j'obtienne

Votre Soeur en partage en vous donnant la mienne :

Les biens aux deux partis sont assez de raison,

1640   Et nous ferons toux deux une seule Maison ;

Quoi que l'on puisse ter ou joindre mon estime,

Une si sainte amour rend mon voeu lgitime,

Et Clorinde avouera que jamais un Amant...

CLARIMAND.

Ne fut plus assur de son contentement ;

1645   Sans l'en interroger, et sans que je la presse,

Il est dans ce poulet crit en forme expresse.

CLORINDE, prenant la lettre que Clarimand lui tend.

Un poulet ? De ma part ? Quelle malice ? Dieu !

CLARIMAND.

Feignez, jurez ; il faut le nier en ce lieu.

CLORINDE.

Jugez sans passion d'une telle imposture ;

1650   C'est mon style aussi peu que c'est mon criture.

CLARIMAND.

Je connais mon erreur.

BEAUROCHER.

Et moi la vrit ;

Remerciez l'auteur de cette charit :

Ce Billet contrefait vient du Bureau d'adresse,

Et de la mme main qui fit votre promesse ;

1655   Ces deux traits m'ont veng de mon sang panch. v

CLARIMAND, regardant le Capitan.

Le poltron fit le mal ; j'en lave le pch.

LA DUPR.

pargnez mon amant ; qui noble, de sa vie

Ne fit mal personne, et n'en a point d'envie.

TAILLEBRAS.

Feindrai-je d'avouer comme je l'ai dup ?

1660   Puisqu'ici tout le monde est trompeur ou tromp.

CLARIMAND.

De peur qu'aucun de nous contre l'autre ne crie

Commenons tourner le tout en raillerie ;

Et puisque mon esprit la fin se rsout,

Embrassons-nous, mon me, il faut rire de tout.

CLYTIE.

1665   C'est maintenant qu'au vrai vous possdez Clytie.

BEAUROCHER.

Tous se baisent ; et moi je reste sans partie :

Puis-je aider quelqu'un de second dans ces jeux ?

mon tour, Capitan ; vous en avez pour deux.

LA DUPR, le baisant et lui parlant bas.

Et le reste ferait encore un bon partage.

AMEDOR, ayant bais Clorinde.

1670   Vous possder, Clorinde ? Dieu ! Quel avantage !

CLORINDE.

J'adore l'accident qui nous a suscit

D'un moment, sans espoir, notre flicit ;

Et quoi qu'entre vos bras prsent je me trouve,

Ma crance rsiste et doute dans la preuve.

CLARIMAND.

1675   Ah ! Ce soupir, Clytie, est dj pour la nuit.

CLYTIE.

Il rappelle mon coeur, qui me quitte et vous suit :

Ce mariage heureux ne peut qu'il ne nous rie,

Qui n'est fait que par jeu, que par galanterie.

TAILLEBRAS.

Allons tirer du croc nos casques, nos harnais ;

1680   Cavaliers, honorons ce jour de cent Tournois.

BEAUROCHER.

La Dupr doit en vain rclamer sa vaillance,

Si, comme de l'pe, il est faible de lance.

TAILLEBRAS.

Je veux seul contre tous tre le Soutenant.

Toutefois le Soleil est trop chaud maintenant.

BEAUROCHER.

1685   Il vaut mieux jusqu'au soir remettre la partie ;

Et faites cependant un branle de sortie.

CLARIMAND.

Sans toi notre plaisir ne sera qu'imparfait.

BEAUROCHER.

Je dirai la Chanson (Pensez votre fait :)

Je vais chercher Lyzante ; et si Phbus l'enflamme,

1690   Je l'amne au festin faire l'pithalame.  [ 47 pithalame : Terme de posie. Ce sont des vers faits l'occasion d'un mariage de quelques personnes illustres, un chant de noces. [F]]

 


PRIVILGE DU ROI.

LOUIS PAR LA GRCE DE DIEU, Roi de France Et de Navarre. nos ams et faux Conseillers, les gens tenant nos Cours de Parlements Matres des Requtes ordinaires de notre Htel, Baillifs, Snchaux, Prvts, leurs Lieutenants : et tous autres de nos Justiciers et Officiers qu'il appartiendra, Salut. Notre cher et bien am TOUSSAINT QUINET, Marchand Libraire de notre bonne ville de Paris, nous a fait remontrer qu'il dsirerait faire imprimer une Comdie intitule, Le Railleur, de la composition Du sieur Mareschal, ce qu'il ne peut faire sans avoir sur ce nos lettres. Humblement nous requrant icelles. ces causes, dsirant traiter favorablement ledit Exposant, nous lui avons permis et permettons par ses prsentes de faire imprimer, vendre et dbiter en tous lieux de notre obissance ledit livre, en telles marges, en tels caractres, et autant de fois que bon lui semblera, durant l'espace de cinq ans entiers et accomplis, compter du jour qu'il sera achev d'imprimer pour la premire fois. Et faisons trs expresses dfenses toutes personnes de quelque qualit et condition qu'elles soient, de l'imprimer, faire imprimer, vendre ni dbiter durant ledit temps, en aucun lieu de notre obissance, sans le consentement de l'Exposant, sous prtexte d'augmentation, correction, changement de titre, fausses marques, ou autres : en quelque sorte et manire que ce soit : peine de trois mille livres d'amende, payables sans dport : et nonobstant oppositions ou appellations quelconques, par chacun des contrevenants ; applicable un tiers Nous, un tiers l'Htel-Dieu de notre bonne ville de Paris : et l'autre tiers audit Exposant : confiscation des exemplaires contrefaits, et de tous dpens dommages et intrts. condition qu'il sera mis deux exemplaires en blanc dudit livre en notre Bibliothque publique, et un en celle de notre trs cher et fal, le sieur SEGUIER, Chevalier Chancelier de France, avant que de les exposer en vente, peine de nullit des prsentes : du contenu desquelles nous vous mandons que vous fassiez jouir et user paisiblement ledit Exposant et tous ceux qui auront droit de lui, sans qu'il leur soit donn aucun trouble ni empchement. Voulons aussi qu'en mettant au commencement, ou la fin dudit livre un Extrait des prsentes, elles soient tenues pour dment signifies, et que foi y soit ajouts, et aux copies collationnes par l'un de nos ams et faux Conseillers et Secrtaires, comme l'original. Mandons au premier notre Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire pour l'expdition des prsentes, tous exploits ncessaires, sans demander autre permission : CAR tel est notre plaisir. Nonobstant. Clameur de Haro, Chartes Normande, et autre Lettres ce contraires. DONNE Paris le treizime jour de novembre, l'an de grce mil six cent trente sept. Et de notre rgne le vingt huitime. Par le Roi en son Conseil.

DEMOUCRAYE.

Achev d'imprimer le dernier jour de Novembre 1637. Les Exemplaires ont t fournies, conformment au Privilge.


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Notes

[1] Mignon : Beau, dlicat, doux, qui a plusieurs petits agrments. Signifie aussi, Favori, soit en matire d'amiti, soit d'amour. [L]

[2] Cadenette : Longue tresse, qui tombe plus bas que le reste des cheveux. [FC]

[3] Traite : Distance d'un lieu un autre. [T]

[4] Garcette : Disposition de cheveux abattus et coups au niveau du front, comme les portent les garons. [F]

[5] Galon : Ruban assez pais et peu large, qui sert border ou orner les habits. [F]

[6] Cervelle : On dit proverbialement, qu'on a mis quelqu'un en cervelle, qu'on le tient en cervelle, pour dire, qu'on l'a mis en peine, en inquitude, quand on lui a fait esprer quelque chose dont il attend impatiemment le succs. [F]

[7] Mirmidon : Peuple de Thessalie, dont on dit tre ns de fourmis. Signifie un homme fort petit, ou qui n'est capable d'aucune rsistance. [T]

[8] Neuf putains : Les neuf muses.

[9] Farfadet : Petit Demon ou Esprit folet qui fait peur aux personnes simples, qui croyent le voir ou entendre la nuit. [F]

[10] Hlicon : Ancien nom propre d'une montagne de Botie. Helicon. Elle tait prs de celle de Cithron et du Parnasse, et elle tait consacre aux Muses, de mme que cette dernire. On y voyait la fontaine d'Hippocrne. [T]

[11] Le Thtre du Marais et le Thtre de l'Htel de Bourgogne sont les deux lieux principaux et permanents de reprsentation thtrale Paris cette poque.

[12] Arser : Brler, briller. [SP]

[13] Gros : Signifie un amas de troupes qui marchent ensemble. Il parut un gros de Cavalerie sur la colline. Ce rgiment s'est rejoint au gros de l'arme. [F]

[14] Panne : toffe toute de soie dont les filets traversants sont coups et forment une espce de poil qui est plus long que celui du velours, et plus court que celui de la peluche. [F]

[15] Roman : Qui signifiait autrefois le beau langage, ou le Romain, et tait oppos Wallon, qui tait le vieux et l'originaire. [F]

[16] Berlan : Lieu de dbauche. - Jeu de hasard. [SP]

[17] Appelant : se dit aussi de ces oiseaux qui servent pour appeler les autres, et les faire venir dans les filets. [Acad. 1762]

[18] Riotte : Petite querelle ou difficult qui arrive souvent dans le mnage, ou dans les socits. [F]

[19] Seconde : Potiquement. Sans seconde, sans pareille. [L]

[20] Lardeur : Qui larde, qui pique. [SP]

[21] Coucher gros : Terme de jeu. Mettre comme enjeu. Il est grand joueur, il couche mille cus sur une carte. Coucher gros, jouer trs gros jeu, et fig. risquer beaucoup. [L]

[22] Aron : C'est une espce d'arc compos de deux pices de bois qui soutiennent une selle de cheval, et qui lui donnent sa forme. [F]

[23] Brette : Estocade, pe qui est plus longue que celle que les gentilshommes portent d'ordinaire. [F]

[24] Faire gille : loc. populaire qui signifie se retirer, s'enfuir (gille ne prend point de majuscule en ce sens). [L]

[25] Fa : Terme improbable. Brebis en valdtin (Suisse-Val d'Aoste).

[26] Busque : On appelle aussi busque, Certain treillis dur et piqu que les Tailleurs mettent au bas du pourpoint des hommes par devant, pour leur donner plus de fermet. [F]

[27] Attt : . Qui affecte trop de plaire par des manires de parler ou d'agir, qui ont un air de coquetterie. [T]

[28] Piafe : Mot vieux, bas et burlesque qui veut dire morgue. [R]

[29] Reine Gillette : Quand on parle par drision d'une femme pare qui fait la grande Dame. [T]

[30] Carreau : Coussin carr dont on se sert pour s'asseoir, ou pour se mettre genoux. [Acad. 1762]

[31] Godelureau : Jeune fanfaron, glorieux, pimpant et coquet qui se pique de galanterie, de bonne fortune auprs des femmes, qui est toujours bien propre et bien mis sans avoir d'autres perfections. [F]

[32] Hongreline : Sorte d'habillement de femme fait en manire de chemisette qui a de grandes basques. [T]

[33] Simarre : Habit de femme qui a de longues manches pendantes. [F]

[34] Menon : Animal terrestre quatre pieds, semblable au bouc ou la chvre, qui se trouve particulirement dans le Levant, de la peau duquel on fait le maroquin. [T]

[35] Turban : Coiffure particulire des Turcs. [R]

[36] Sophi : Qualit qu'on donne au Roy de Perse. [F]

[37] Mogor : On dit, le Grand Mogol pour l'Emper. du Mogol. Du temps de [Vincent] Voiture on disait Mogor. [FC]

[38] Petites : ou Petites maisons, maison des fous cre en 1557 dans l'actuel quartier de Saint-Germain-des-Prs.

[39] Cervelle : On dit proverbialement, qu'on a mis quelqu'un en cervelle, qu'on le tient en cervelle, pour dire, qu'on l'a mis en peine, en inquitude, quand on lui a fait esprer quelque chose dont il attend impatiemment le succs. [F]

[40] Veau : S'tendre comme un veau, faire le veau, se dit d'un homme qui se tient d'une manire nonchalante. [L]

[41] Sin, procure... : Signature, procuration transport.

[42] Lacune.

[43] Autant vaut : Cela vaut fait, ou, Cela est fait, autant vaut, pour dire, qu'une chose est presque acheve. [F]

[44] Chaussure : Fig. Trouver chaussure son point, ou son pied, rencontrer juste ce qui convient, et aussi, rencontrer quelqu'un qui peut nous tenir tte. [R]

[45] curie : Lieu de la maison o sont les chevaux. [La grande curie du Roi. La petite curie du Roi.] [R]

[46] Sucre : On dit aussi, qu'une femme fait la sucre, lorsqu'elle est dissimule, qu'elle fait la prude, qu'elle affecte des manires douces et honntes pour couvrir ses coquetteries secrtes. [F]

[47] pithalame : Terme de posie. Ce sont des vers faits l'occasion d'un mariage de quelques personnes illustres, un chant de noces. [F]

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