LE CIBISME

PREMIER DIALOGUE SUR LES AFFAIRES DU TEMPS

M. DC. LXXXIX.


Texte tabli par Paul FIEVRE, dcembre 2016

publi par Paul FIEVRE, dcembre 2016

© Thtre classique - Version du texte du 30/11/2022 23:20:34.


ACTEURS

[MARFORIO].

[PASQUIN].


LE CIBISME

***

PASQUIN.

Marforio ! Marfotio ! Hola ho ! Marfotio.

MARFORIO.

qui diable en as-tu, mon pauvre Pasquin ? Tu cries comme un aveugle qui a perdu son bton, et comme si j'tais aussi sourd pour toi que l'est le Saint-Pre tout ce qu'on lui dit de la part de son Fils An.

PASQUIN.

Il s'en faut bien que je ne crie aussi fort que les Colporteurs de Paris : ne les entends-tu pas d'ici ? Ma foi sa Batitude aura beau rabaisser sur ses oreilles les oreillettes de sa calotte Pontificale, et Son minence Gnoise lui fournir du coton pour les touper, il sera bien endormi ou bien perclus du timbre auriculaire, s'il n'entend pas les cris de la Dclaration d'une Guerre qui va dsoler le Christianisme, et dont ce bonhomme est l'unique Boute-feu.

MARFORIO.

Quoi ! La Guerre est dclare ?

PASQUIN.

Il a bien fallu que le Roi de France ait prvenu les maux dont la Ligue d'Ausbourg menaait sa Couronne. Il a donc par droit d'une juste dfense dclar la Guerre Matre Lopol[d]-Ignace, et l'a entame en mme-temps, car dire et faire est la mme chose chez les Franais. Je t'avais toujours bien dit que la conduite htroclite du Bonhomme et son concert avec les Protestants, aboutirait-l. Voil l'effet des bons conseils de Cibo. La faiblesse du Bonhomme incapable de gouverner soi-mme, n'a de mouvement que ce que cinq ou si Gnois passionns qui l'obsdent, lui en donnent : il est entre leurs mains comme ces marionnettes que notre confrre le satirique Horace appelle Nervis alienis mobile lignum : c'est une souche de bois qui ne s'branle qu'au gr du bateleur qui remue les petites cordes qui en font frtiller les bras et les jambes. Enfin je vois bien que ses Gouverneurs veulent qu'il justifie avant que de mourir la devise que le Rbus des prtendues Prophties de Malachie lui attribue : tu sais que c'est Bellua insatiabilis, Bte insatiable.

MARFORIO.

Eh ! Ne te souviens tu pas que nous en publimes l'accomplissement, lorsque le voyant abandonn la conduite de Cibo son insparable Pdagogue, nous dmes en faisant l'allusion du nom de ce Cardinal, qui en ntre langue signifie de la viande : Veramente questo Pontefice ? Una Bellua insatiabile, che mai non pu esser senza Cibo : Ce Pontife, disions nous, est vritablement une Bte insatiable, puisqu'il n'est jamais sans Cibo, c'est dire sans viande ?

PASQUIN.

Oh ! Voil une belle explication ; et moi je te dis que le Prophte Malachie a voulu dire que ce Pape aurait l'me insatiable de sang, et que n'tant pas rassasi selon ses dsirs du sang Ottoman, il veut tter de celui des Chrtiens, donc il prira peut-tre plus d'un million, par la Guerre fatale que son caprice opinitre vient d'allumer.

MARFORIO.

Mais on disait que c'tait un Bonhomme, si dvot, et qui renvoie tout le monde au pied du Crucifix, dont il fait son pilier des Consultations.

PASQUIN.

C'est fort bien fait, quand une vritable et sincre pit y conduit le coeur du consultant ; mais lorsque l'on ne le fait que par grimace, le Crucifix est muet, et notre Bonhomme ne trouve ce pilier pour tous avocats consultants, qu'une troupe Ligurum Ligutientiem, je veux dire de parasites Gnois qui abusent de sa facilit.

MARFORIO.

Cependant, mon cher Pasquin, tu n'teras pas de l'esprit des peuples que ce ne soit un dvot vingt deux carats au moins.

PASQUIN.

Tu devais dire tout d'un coup vingt-quatre carats, pour n'y laisser aucun mauvais aloi. Mais, mon cher Marforio, il faut bien distinguer le masque du visage, l'hypocrite du vrai Dvot, le Chrtien sincre, de celui qui n'en a que les apparences trompeuses. Veux-tu connatre par des caractres certains et par une pierre de touche infaillible si la dvotion d'un homme est de pur or, regarde s'il est humble ; s'il a de la mansutude, si dans toute sa conduite il conserve une grande galit d'me, s'il aime la paix, et enfin s'il est dtach de tout esprit de vengeance. Car tout hypocrite est orgueilleux, inflexible, partial, semant la discorde, et surtout vindicatif. Examinons sur ces principes la conduite de ntre Innocent : commenons par l'humilit, et sans entrer dans toutes les actions qu'on pourrait citer n'en prenons qu'une. Y eut-il jamais un orgueil plus indigne du Vicaire de Jsus-Christ, que de refuser avec un mpris superbe une Lettre respectueuse crite de la propre main du Fils An de l'glise, que ce grand et sage Prince lui envoyait en confidence par un exprs ?

MARFORIO.

Il ne faut pas douter que cette action ne soit d'une arrogance insupportable, et bien contraire l'esprit avec lequel j'ai oui dire que Saint Grgoire avait autrefois parl l'Empereur Maurice ; mais aussi Saint Grgoire tait un vritable dvot, et vritable Vicaire de Jsus-Christ, qui bien loin de s'abandonner cet orgueil, qui est l'apanage de Lucifer, ne se qualifiait que du nom de serviteur indigne, de poudre et de vermisseau dans une Lettre qu'il crivit cet Empereur, et qu'il appelle son Seigneur. Ego, dit-il, pietatis vestrae indignus samulus Dominis meis loquens quia sum nisi pulvis et vermis ? Moi, dit- il, un digne serviteur de vtre pit, quand je parle mes Matres, qui suis-je, sinon un peu de poudre et un petit vermisseau ?

PASQUIN.

Tu vois donc bien que notre Innocent n'a pas un seul petit grain de l'humilit de Saint Grgoire : et si nous passons la mansutude, o trouverons-nous dans ce Pontife des marques de cette vertu ? Que l'exemple et les prdications de Jsus-Christ lui commandent dans tant d'endroits de l'vangile, et dont David se glorifiait devant Dieu comme de la vertu la plus agrable son souvenir : Memento David, et omnis mansuetudinis ejus ; Seigneur, souviens-toi de David, et de sa douceur. Cependant y a-t-il jamais eu de Pape qui ait t d'une duret plus capricieuse, ni plus inflexible que notre Bonhomme ?

MARFORIO.

Je t'avoue encor celui-l : le Bonhomme n'a aucune mansutude, il est d'une Misocarie sans exemple.

PASQUIN.

Tu veux dire par ce mot corch du Grec qu'il a une aversion insupportable faire aucune grce. Cependant il n'a pas sur cela tre galit d'me et de conduite, qui est la vertu qui nous approche le plus de cet immuable Crateur qui nous a faits son image ; toutes ses actions ne sont-elles pas d'une ingalit qui fait bien voir que jamais elles n'ont t fondes sur l'inbranlable et solide pierre du Christianisme, puisque dans toutes les occasions on l'a vu d'un ct refuser jusqu'aux moindres grces la France avec une inflexible rigidit, masque du faux voile d'une pit scrupuleuse, et dans le mme-temps se dmentant soi-mme par une contrarit de conduite qui ne peut partir de l'esprit immuable de Dieu, mais de la pure inconstance de l'esprit de l'homme, et renverse tous les Canons pour lever par une Dispense abusive et simoniaque la dignit Archipiscopale de Cologne, un enfant de dix-sept ans, qui n'a ni inclination, ni qualits , ni capacit pour tre dans cet ge le Successeur des Aptres, et le prfre un prlat d'un ge mr, prtre, cardinal, d'une capacit consomme, d'un mrite prouv, choisi pour Coadjuteur, et nomm la pluralit des voix. Y eut-il jamais une ingalit de conduite plus blmable ?

MARFORIO.

Le blme que tu lui donnes sur ce chef est fort juste.

PASQUIN.

Quant cet amour de la paix que le Sauveur a si particulirement recommande ses Aptres dans son dernier sermon, et qui semble tre le principal devoir de son Vicaire, et du pre commun de tous les Chrtiens ; ne m'avoueras-tu pas que notre Bonhomme n'a jamais t conduit de cet esprit de paix qui est l'esprit de Dieu, puisqu'au lieu de patre paisiblement ses ouailles, il les conduit a la boucherie par son caprice opinitre, et par la haine aveugle qu'il a injustement conue contre la France, et que fomentent ses Ministres passionnez : c'est par les mouvements de cette haine qu'ayant entr dans la Ligue d'Ausbourg, il se rend aujourd'hui le Boute-feu d'une furieuse Guerre, qui va verser plus de sang Chrtien qu'il n'en faudrait pour achever la ruine de l'Empire Ottoman ; et le tout par un esprit vindicatif, de ce que la France et ses sages vques, seconds de tous les illustres Docteurs du Royaume n'ont pas voulu souiller leur pure et ancienne doctrine qui est conforme aux Conciles Oecumniques de Constance et de Ble, et tous les autres que l'glise reconnat pour universels et lgitimes, ni mler cette Doctrine pure les rveries des adulateurs Canonistes Italiens, qui par un renversement de la sainte Thologie, veulent lever le Pape au-dessus des Conciles, et le flatter d'une infaillibilit qui n'appartient qu' l'glise lgitimement assemble, dont le Pape, comme je l'ai oui dire un Docteur de Sorbonne, n'est que le membre principal sujet faillir, et par consquent a correction.

MARFORIO.

Et qui est ce Docteur qui osait parler si librement ?

PASQUIN.

C'tait un homme, qui comme on dit, ne se mouchait pas de la main d'un sot, on l'appelait Matre Jean Gerson, inventeur de ces diables de mots de Faillilibilit et Aufribilit du Pape, qui ont tant estomaqu son antipode Bellarmin. J'entendais ce Gerson qui disputant avec un de nos Canonistes, disait que Jsus-Christ n'a jamais dit Pierre, Je serai avec toi tout seul mais qu'il lui a dit, Quand vous serez deux ou trois assembls en mon nom je serai au milieu de vous ; et, ajotait il, quand il a voulu donner son Saint-Esprit qui est l'Esprit de vrit et d'infaillibilit qui demeurera avec l'glise jusqu' la fin des sicles, il ne dit pas Pierre, Je prierai pour toi mon Pre, et il te donnera un autre Paraclet pour demeurer avec toi ; mais il dt en parlant tous, Je prierai et il vous donnera pour demeurer avec vous ; Rogabo Patrem, et alium Paracletum dabit vobis, ut maveat vubiscum in aternum Spititum vetitatis. Et il ne s'adresse pas Pierre seul pour lui dire, Reois le Saint-Esprit : mais il le donne tous les Aptres assembls leur disant, Accipite Spiritum sanctum. Ainsi l'esprit de Vrit et d'infaillibilit a t donn l'glise et non pas Saint Pierre seul. Il remarquait mme que quand Jsus-Christ a dit qu'il srait au milieu de deux ou trois assembls en son nom, il a par ces mots expressment exclu le singulier, parce que Omnis Pontifez ex hominibus assumptus circumdatus est infirmitate, potestque et saliere et falli : Tout Pape est choisi d'entre les hommes, et environn d'infirmits, et ainsi il peut tromper et tre tromp.

MARFORIO.

Potte de froc, compre Pasquin , comme tu jases pour avoir une fols entendu parler un Docteur, tu en as bien retenu ; mais ne crains tu point la sainte et redoutable Inquisition ? Tu n'es pas ici dsus l'ombre de ces vieilles Liberts de l'glise dans lesquelles la Gallicane s'est maintenue plus exactement que les autres. Cependant tu m'as presque entirement persuad que notre Bonhomme n'a jamais t qu'un hypocrite, puisqu'il n'a ni l'humilit, ni la douceur, ni l'galit de conduite, ni l'esprit de Paix, ni le dtachement de vengeance, qui sont les marques infaillibles de la vraie pit Chrtienne, et qu'au contraire tant sur tout vindicatif comme le sont tous les faux dvots, sa dvotion affecte n'est qu'une pure illusion, et ses redites continuelles qu'il va prendre conseil au pieds du Crucifix, ne sont que les grimaces tudies d'une forfanterie hypocrite, pour amuser les dupes, tromper les hommes ; et se moquer de Dieu.

PASQUIN.

Je te ferais rire, si tandis que personne ne nous coute, du moins ce qu'il me semble, je te contais de quelle manire ce fils de riche banquier, aprs s'tre fait de soldat un Monsignor soutane pavonazze, passa parla porte Simone pour acheter de Dame Olympe, qui en ce temps l tait une grande dgraisseuse et vendeuse de chapeaux, la teinture dont il rougit le sien : je t'expliquerais l'adresse qu'il avait de perdre avec elle son argent la grand' prime, et le grand bassin d'or qui fit apercevoir la Cognata que ce Monsignor voulait tre Cardinal, et mille autres prsents qui la portrent enfin effacer de sa propre main un nora sur la liste de ceux que le Cognato Innocent X avait destins la Pourpre en 1645 pour y substituer celui d'Odescalehi qui ce Pape ne songeait pas.

MARFORIO.

Tout le monde sait bien qu'il acheta beaux deniers comptants de Dona Olimpia un des Chapeaux dont elle faisait commerce public tandis qu'elle rgenta le Pontificat. On sait aussi que la duret inflexible qu'il faisait paratre dans toutes les affaires qui se traitaient aux Congrgations o il fut admis, qui chez les sots passait pour une vertueuse fermet, et chez les sages pour une opinitret bizarre, le vit appeler le Cardinal Non fi pu : parce que ces trois monosyllabes, qui signifient Cela ne se peut, taient l'unique rponse que tous les raisonnements du monde pouvaient tirer de son intraitable minence, lorsqu'elle avait chauss quelque chose sous sa calotte rouge. Mais je m'tonne qu'tant d'un caractre aussi dur, il ait pu gagner les suffrages du sacr Collge pour arrive au Souverain Pontificat.

PASQUIN.

Oh ! Pour cela je te le dirai bien, car j'en sais tout le fin. Ce fut un tour d'adresse de Cibo, qui ne pouvant lui-mme parvenir au Pontificat par les obstacles que lui faisaient sa qualit de Prince de Masse, les traverses du Grand Duc, et l'apprhension qu'eut la Cour de Rome que pour enrichir ses parents il ne ruint l'tat, prit le parti de faire tomber la Tiare sur la tte d'Odescalchi son camarade de promotion, avec lequel il fit un trait secret, que celui des deux qui serait Pape prendrait l'autre pour son principal Ministre.   [ 1 Benedetto Odescalchi (1611-1689), 238me pape sous le nom d'Innocent XI.]

MARFORIO.

Oui, mais comme Odescalehi tait n sujet du Roi d'Espagne, il devait avoir une exclusion formelle du ct de la France ; comment purent-ils vaincre un obstacle si essentiel ?

PASQUIN.

Il me serait aise de te dcouvrir par quelles humiliations hypocrites, et par quelles fausses protestations ils en vinrent bout, mais c'est un mystre dont certaines raisons m'empchent de parler tout haut : le Duc de Chaunes t'en dirait bien sur ce chapitre ; il suffit que du ct de la France on eut trop de bont, trop de crdulit, et trop de facilit consentir l'lvation d'un Espagnol sur le Trne de l'Eglise, et si l'on avait cru le Cardinal Grimaldi, qui mieux que qui que soit connaissait le fond de l'me du Pelerin, il serait encor le Cardinal Non se pu. L'obstacle de la France ayant t surmont bien plus facilement qu'ils ne l'avaient esprs Cibo qui est bien un autre intriguant qu'Odescalehi, gagna l'escadron volant, qui tait sans difficult le plus puissant dans ce Conclave, et quoi que cet escadron joint la faction des cratures d'Innocent X n'et pas assez de voix pour l'inclusion, en ayant plus qu'il n'en fallait pour l'exclusion, et refusant tout autre, ils forcrent enfin le reste des factions concourir leurs suffrages au choix de ce Cardinal, et ils s'y rendirent assez facilement, parce que tu sais que la plupart des hommes sont tromps par les fausses lueurs dont l'hypocrisie a l'adresse d'blouir les yeux. Sa Baquetonerie qui est une quintessence de la dissimulation assaisonne de pit, donnait tous ses dfauts une couleur de vertu qui abusa ses frres, d'autant plus aisment qu'il faut avouer que ses moeurs taient assez irrprhensibles, et qu'il les flatta de l'anantissement du npotisme qui a tant de fois asservi le sacr Collge l'esclavage d'un jeune Cardinal.

MARFORIO.

Il leur a tenu parole , mais ce n'tait que l'excution du Trait que tu dis qu'il avait fait avec Cibo, qui ne travailla son lvation qu'aprs avoir stipul qu'il aurait sous lui toute l'administration des affaires, et qu'ainsi ce Bonhomme serait Pape de nom et lui d'effet.

PASQUIN.

Je crois qu'il n'a pas eu de peine se rsoudre l'abolissement du npotisme, par cette indiffrence que lui donnait pour son propre sang l'habitude de cette stocit farouche qu'il avait contracte pendant son Cardinalat.

MARFORIO.

Ne t'imagine pas qu'il soit insensible la voix du sang : je trouve au contraire qu'il a sur ce chapitre une Politique plus fine que celle de tous ses prdcesseurs, puisque nous voyons que son neveu Dom Livio tire toute l'utilit du npotisme sans s'exposer aux peines et aux chagrins qui sont insparables de l'administration, tant public que par la faveur de son oncle il a dj acquis plus de deux millions de Ducats, et qu'il est prt d'obtenir un Grandat d'Espagne pour le paiement de la bulle simoniaque d'ligibilit du Prince Clment, qu'il a ngocie et obtenue du Saint-Pre dans la vue de ce Grandat. Mais parlons ici franchement, crois tu, mon cher Pasquin, que l'glise se trouve mieux du cibisme que du npotisme, c'est dire du gouvernement et du ministre d'un vieux Cibo que d'un jeune neveu ? Je suis au contraire persuad que les neveux des Papes qui par les noeuds du sang ont intrt de conserver la gloire de leur Oncle, et qui pour eux-mmes ont de grandes vues d'ambition et de fortune qu'il faut tablir sous le Rgne court d'un vieillard, sont obligs de se mnager avec toutes les Puissances de l'Europe pour n'tre pas traverss dans leur nouvelle Grandeur, ou dtruits par l'lvation d'un successeur contraire leurs intrts, et par cette raison tant que dure le Pontificat de leur Oncle ils se font un capital d'ouvrir la porte des grces d'entretenir la Paix entre les Princes, de calmer les aigreurs qui peuvent survenir, et enfin de trouver des expdients pour contenter tout le monde ; au lieu qu'un vieux Cibo qui n'a de liaison avec le Pape qu'en ce qu'il s'est rendu le matre absolu de son esprit, et qui n'a d'autre but que de satisfaire ses passions particulires aux dpens de la gloire de son Matre, le commet mal propos, et l'engage dans des partialits qu'un neveu ne souffrirait point, ainsi bien loin que j'attribue prudence l' abolissement du Npotisme, je tiens au contraire que rien n'est si utile maintenir la Paix universelle de la Chrtient, et la gloire du Pontificat, que d'en confier l'administration un neveu honnte homme, qui par les attaches du sang est intress la gloire du Gouvernement, et se rend le Mdiateur pacifique entre l'Oncle dont il tient toute fa fortune, et les Princes dont l'amiti est utile ses projets.

PASQUIN.

II y a du bon et du mauvais l'un et l'autre, suivant les sujets que le Pape lve au principal Ministre. Le Cardinal Franois Barbetin, par son esprit brouillon, brouilla son Oncle avec diffrents Princes ; et des trois derniers neveux, Chigi a eu une conduite fort ingale, tantt bonne tantt mauvaise ; Rospigliosi l'a eut toujours bonne ; et Altiri n'a rien fait qui vaille.

MARFORIO.

Oui, mais Cibo fait pis que tous les mauvais neveux, c'est un aveugle qui conduit un borgne. Je dis aveugle par se passion Gnoise, puisqu'au lieu de reconnatre comme une grce insigne la douceur qu'a eue le Roi de France de ne pas pousser bout, comme il le pouvait, son juste ressentiment, en runissant sa Couronne l'Etat de Gnes qui lui appartient bon titre, et de ce qu'il s'est content de paroles dont les Italiens sont fort libraux, et du pardon que le Doge est venu lui demander pour toute la Rpublique : cette minence vindicative en conserve un venin mortel dans son coeur, et le ferait volontiers crever comme une bombe, pourvu que les clats en retombassent sur la France, comme les bombes Franaises ont tomb sur la superbe patrie de ses anctres.

PASQUIN.

Il ne faut pas douter que cette minence passionne qui gouverne ntre Bonhomme comme un Pdagogue gouverne un enfant, ne soit le mobile de route la mauvaise conduite qu'on a tenue Rome contre la France sous ce Pontificat, et que non seulement il n'ait foment les aigreurs, mais enflamm la bile du Vieillard, pour lui faire faire contre les Franais une infinit de choses injustes, sans raison, sans fondement, et sans prudence, et engager dans une Guerre terrible tous les tats Chrtiens, afin que durant leur division on fasse, comme il se l'imagine, la Paix avec les Ottomans pour accabler la France : mais si cette Paix ne le fait, comme il est impossible que l'Empereur soutienne longtemps tout la fois deux Guerres contre le Turc et contre la France, il sera cause que les Infidles reprendront haleine, rtabliront le dsordre de leurs affaires, et dans quelques annes quand la tte cessera de leur tourner, viendront reprendre tout ce que les Chrtiens ont miraculeusement gagn sur eux depuis quatre ans.

MARFORIO.

Ce que tu dis arrivera infailliblement, et dans dix ans, et peut tre bien plutt, nous reverrons le Turc aux portes de Vienne, puisque le Pape empche que les Chrtiens n'aillent enfoncer celles de Constantinople. C'est une chose tonnante que le grand Mufti des Chrtiens soit l'auteur du salut de l'Empire Ottoman ; qu'il aime mieux voir dchirer les entrailles de l'glise, et armer toute l'Europe contre son Fils An, que d'achever la destruction des Mahomtans ; qu'il aime mieux satisfaire sa passion qu' son devoir, et aux impulsions de Cibo , qu'aux prceptes de l'vangile. Et ce qui doit encor plus surprendre les Fidles, c'est que la haine pernicieuse de ce Pontife soit la rcompense des soins qu' pris le Roi de France pour extirper l'Hrsie de son Royaume, et procurer celui d'Angleterre les moyens d'y tablir la Catholicit.

PASQUIN.

Ah ! Mon cher Marforio, ne le prends pas l : J'avoue que sous les sicles futurs blmeront avec autant de justice le Pontife d'aujourd'hui, que Clment VII fut blm d'avoir par son imprudence perdu l'Angletetre. Mais qui sait si ce Pape en travaillant la destruction de la Religion Catholique par les facilits qu'il procure au Prince d'Orange d'excuter l'horrible attentat qu'il a form, ne travaille point la satisfaction de son intrieur ? Car si on en juge par ses apparences extrieures, il parat visiblement que la Religion Catholique est bien loigne de trouver en lui le Protecteur qu'elle y devrait avoir, puisque depuis que pour le malheur de l'glise 1a Simonie lui a ouvert la porte du Cardinalat, et l'Hypoctisie celle du souverain sacerdoce, il n'a cherch qu' favoriser tout ce qui se trouve oppos la Religion Orthodoxe, il a toujours ouvertement protg le Jansnisme, il tolre et flatte avec une pusillanimit inconcevable le Quitisme, ce poison subtil qui se coule insensiblement dans les esprits sous le nom d'un apurement raffin de la dvotion la plus mystrieuse. Et aujourd'hui dans cette Guerre fatale qu'il allume, on le voit avec un scandale inou, lui qui est le Chef de l'glise Catholique, appuyer le Prince d'Orange contre le rtablissement de la Catholicit en Angleterre, et traverser l'anantissement de l'Hrsie en France. Car il n'est pas si dpourvu de jugement qu'il ne connaisse bien que la Paix de l'Europe est absolument ncessaire pour le parfait accomplissement du dessein pieux de ces deux Monarques ; il voit bien que la Religion Orthodoxe ne se peut rtablir en Angletetre que dans le calme : c'est une toile que l'ouvrier ne fait que commencer, et que l'inconsidration du Pape dtruit dans son commencement : Praecisa est velut texente, dum adhuc ordirer succidit me. Si ce Pontife avait un grain de Catholicon dans le coeur, commettrait-il toute l'Europe contre la France par le seul mouvement de sa haine qui s'est rendue implacable, et par les transports d'une passion injuste, dans le temps que le Roi d'Angleterre aurait besoin d'tre soutenu de toutes les forces de ce Grand Monarque pour s'opposer aux troubles que le Prince d'Orange lui veut susciter au dedans, et la Guerre qu'il mdite au dehors ? Disons donc qu'Odescalehi est sinon vritablement hrtique, du moins le fauteur d'un hrtique, pour s'opposer avec les ennemis de la Foi au rtablissement de la Catholicit en Angleterre, et l'entire extirpation de l'Hrsie en France.   [ 3 Clment VII : Jules de Mdicis (1478-1834) 219me pape de 1523 1534.]

MARFORIO.

Hrtique ou fauteur d'Hrtiques, est suivant la Bulle in caena Domini, la mme chose en fait de peines Canoniques : ainsi ce que je vois tu voudrais insinuer, mon cher Pasquin, que comme un Pape est dpap ipso jure ds le moment qu'il est hrtique, parce qu'il ne peut pas tre le Chef de l'glise dans laquelle il n'est plus, aussi le Bonhomme Odescalehi doit tre dpap comme fauteur visible du Prince d'Orange, et son complice contre l'intrt de l'glise.

PASQUIN.

Je ne m'expliquerai point de la pense que j'ai sur la question s'il est dpapable comme Jansniste manifeste, Quitiste secret, ou uni aux Protestants ou du moins leur Dupe, nous en parlerons un de ces jours, il n'en est pas encor temps, et je ne crois pas de mme que cela puisse arriver, quelque juste sujet qu'il y en pt avoir, car il faudrait assembler un Concile, et avant que ce Concile ft assembl . et cette affaire discute, le Bonhomme aura un surtout de plomb : car il y a plus de dix ans que j'ai ou dire au dfunt Astrologue Ngusanti, lorsqu'il me donna sa figure gnthliaque, que suivant ses supputations notre Pontife arriverait la fin de la treizime anne de son Pontificat nec plus ultra, et qu'alors il fera place quelqu'autre plus sage que lui, pourvu que les Gnois ne se rendent pas les plus forts dans le Conclave prochain.   [ 5 Surtout : Sorte de vtement que l'on met sur les autres habits. [L]]

MARFORIO.

ce compte nous en aurions encor du moins pour une anne : cependant s'il ne vient rsipiscence, ce que je ne crois pas, car plus un opinitre vieillit, plus il est opinitre, la plupart des vchs de France seront privs de Pasteurs, ce qui est d'un grand scandale dans un temps auquel la Religion en a le plus de besoin pour achever l'extirpation de l'Hrsie. Et je suis sr que le Bonhomme n'en dmordra pas , et qu'il ne Bullera de sa vue aucun vque de France.   [ 6 Buller : Qui est scell avec le sceau appel bulle. Bnfice bull, bnfice dont les provisions ne s'expdient Rome qu'en forme de bulles. [L] Le verbe buller n'est pas identifi dans le Littr]

PASQUIN.

Eh ! Si on voulait en ce pays-l se fcher tout de bon ; ils savent bien les moyens de se passer des Bulles du Pape sans rompre l'union avec le Saint Sige. Mais ce n'est pas nous autres petits marmousets de pierre d'entrer dans la discussion de cette matire importante. Quand le Roi de France voudra il fera bien voir au Pape qu'il n'a pas besoin du Concordat pour nommer aux vchez : Que les Rois de la premire et seconde Race y ont nomm, sans que le ministre du Pape fut lors employ ni pour autoriser ni pour confirmer leurs nominations ; que ce droit lui appartient comme Roi, et comme renfermant tout le peuple en sa seule personne : Que, disent-ils , omnia jura populi in Regem confluunt, tous les droits du peuple sont ramassez dans la personne du Roi, et qu'ainsi la nomination du Roi a la force de l'lection du peuple, de sorte que sans se priver de la nomination qui lui appartient par le droit de sa Couronne, il peut priver l'vque de Rome des passe-droits que le Concordat lui a donns, et en vertu duquel avec un petit morceau de plomb il tire de la France et fait couler dans les coffres de la Chambre Apostolique les veines prcieuses de son or le plus pur, par le secret d'une Chimie subtile de l'invention de Lon X et dont Gber tout habile chimiste qu'il tait n'aurait pas eu l'esprit de s'aviser. Il ne faut pas douter que si la duret de ce Pontificat ne cesse bientt, l'Eglise Gallicane ne prenne dans un Concile National les sages rsolutions et les mesures ncessaires pour mettre fin au scandale effroyable que cause le refus injuste des Bulles de prs de quarante vques , tandis que ce Pape partial et visiblement passionn, confirme par un abus manifeste de son autorit, et contre la disposition prcise des Canons du Concile de Ble, l'lection nulle et abusive d'un Enfant qui n'est nec aetatis legitimae, nec moribus gravis, nec litterarum scientia praeditus , nec in sacris ordinibus constitus, nec alis idoneus, qui font les qualits que ce Concile demande indispensablement pour rendre un sujet ligible l'piscopat.   [ 8 Les membres du concile de Ble (1431) entrrent en conflit avec le nouveau pape Eugne V. Il s'ensuivit une srie de troubles et de dsaccords.]

MARFORIO.

Une dispense ne supple-t-elle pas tout. Toutes ces autorits et ces raisons que tu m'as tantt allgues, n'empchent pas que les Papes ne se prtendent au dessus des Conciles et matres de dispenser de tout ce que les Pres ont le plus sagement ordonn. Le savant Bellarmin qui pour arriver la Pourpre a employ toute sa profonde rudition tendre cette plnitude de puissance, a pouss les choses plus loin qu'aucun autre ; car j'ai ou dire qu'crivant contre ce Jean Gerson dons tu me parlais tantt, il a eu l'aveuglement de dire que la Sainte criture ne donne et n'attribue l'glise aucune autorit sur le Pape, mais bien au Pape sur l'Eglise : et de cette fausse supposition il en tire une conclusion qui jusqu'alors tait inoue, qui est de dire que non seulement on ne peut pas appeler du Pape au Concile, mais qu'on peut appeler du Concile au Pape. Voici ses paroles originales en Italien : Secondo le Scritture sacre, dit-il, non bavendo la Chiesa potest veruna sopra il Papa, ne seguita che non si pu apellare d'al Papa al Concilio, m si bene d'al Concilio al Papa. Doctrine scandaleuse, qui a t fortement embrasse par nos Canonistes que les Franais appellent Ultramontains, comme voulant dire que souvent ils perdent la tramontane, et suivant lesquels on tient dans Rome pour Hrtiques, Je dis Hrtiques brlables en vertu de la sainte Inquisition, tous ceux qui n'avouent pas que le Pape par ses dispenses peut faire du Canon d'un Concile ce que sans comparaison il ferait de l'trivire de sa mule, qu'il allonge et raccourcit comme il lui plat pour la faire venir son point.   [ 9 Bellarmino, Roberto (1542-1621) : Cardinal jsuite italien. Il combattit l'hliocentrisme de Galille et la doctrine protestante par des controverses qui lui valurent l'estime de ses opposants. Il a t sanctifi en 1931.]

PASQUIN.

Cette Doctrine de nos Canonistes Ultramontains est aussi ridicule que la comparaison que tu viens d'apporter.

MARFORIO.

Je sais bien qu'autrefois les Papes eus-mmes n'avaient pas cette opinion, et on m'a fait voir il y a longtemps une Lettre du Pape Zozime qu'il crivit aux vques de France, et dans laquelle il s'avoue infrieur aux Conciles, puis qu'il dit que l'autorit du Saint-Sige ne peut tien tablir ni rien changer contre ce que les Conciles ont statue, Contra statuta Patrum aliquid condere vel mutare, dit-il, net hujus quidem valet Sedis autotitas. On m'apprit en mme temps que les Pres de l'glise Africaine, entre lesquels tait Saint Augustin, crivirent au Pape Clestin, qu'il n'est pas croyable que Dieu donne un seul homme la droiture des dcisions, et qu'il la refuse un nombre innombrable de Pres assembls en un Concile : Non esse credibile, disaient-ils, unicuilibet inspirare examinis justitiam, et innumeris congregatis in Concilium illam denegare. Mais les Canonistes Italiens se moquent de ces saintes autorits,et ont renvers l'ancienne Doctrine pour tablir l'infaillibilit singulire du Pape, contre les propres paroles de Jsus-Christ qui n'a promis de se trouver qu'au milieu de plusieurs assembls en son nom.   [ 10 Zozime : Il fut le 41me pape entre 18 mars 417 et le 26 dcembre 418.]

PASQUIN.

II est vrai que c'est le sentiment d'Ultramontains, mais il est bien diffrent du sentiment Orthodoxe dans lequel sont demeurs constamment les Docteurs Franais : ils savent jusqu'o doit s'tendre la plnitude de puissance du Pontife Romain en qualit de Chef ministriel de l'Eglise ; ils ont une vnration profonde et une soumission filiale pour le Successeur de la Chaire de Saint-Pierre, et pour le premier d'entre les vques ses frres : ils le regardent comme le Pre commun des Chrtiens par la primaut que Jsus-Christ tablit en la personne du premier des Aptres, pour marquer l'unit de l'glise ; car ils disent que les clefs ont t donnes toute l'glise pour tre ministriellement exerces par un seul ; Claves toti Ecclesiae datae, ut per unum ministerialiter exercerentur. Les Franois qui sont les vritables enfants et non pas les esclaves idoltres du Sige de Rome, savent parfaitement distinguer le Chef essentiel du Chef ministriel, et n'en confondent point les attributs ; ils reconnaissent Jsus-Christ non seulement infaillible et impeccable, mais encore infiniment au dessus de l'glise comme l'poux est au dessus de l'pouse, mais ils tiennent avec les Conciles de Constance et de Ble pour Hrtiques tous ceux qui par une lche et honteuse flatrerie attribuent au Chef ministriel ce qui n'appartient qu'au Chef essentiel, et qui par cette criminelle confusion ont os dire que cette tte ministrielle est plus que tout le Corps dont elle ne fait que partie. Le Concile assembl est le vritable Corps entier de l'glise, l'Evque de Rome n'en est que le Chef, et il est ridicule de prtendre que le Chef, soit lui seul plus que le Corps entier qui comprend tout ensemble et le chef et les membres : le Pape ne peut tre sans l'glise ni hors l'glise, mais l'glise chaque mutation de Pontificat subsiste sans Pape. L'glise lgitiment assemble tant donc incontestablement plus que n'est le Pape, le Pape n'est pas en droit de changer ni d'altrer un seul point des Canons des Conciles, comme Zozime l'avoue dans la Lettre dont tu m'as parl, et que le Pape Grgoire a confirme, lorsqu'il a dit, que qui ose prsumer de dlier ce que les Canons ont li, ou lier ce qu'ils ont dli, de dtruit soi-mme et non pas le Canon : St et non illa destruit, quisquis praesumit solvere quos religant aut ligare quos solvunt. Ainsi les Papes ne peuvent donner aucune dispense contre les dcisions des Conciles, si les Conciles ne leur en ont rserv la facult pour la donner suivant l'exigence des cas, et dans les choses qui ne touchent point le fond de la Doctrine et qui sont justes : car comme Saint Bernard dit sur le fait des dispenses. Nous n'empchons pas le Pape de dispenser, mais de dissiper : Prohibes dispensare, non sed dissipare ; non sum tam rudis, ajoute-t-il, ut ignorem vos posites dispensatores sed in adificationem, non in destructionem : Je ne suis pas si ignorant que je ne sache qu'on vous a tabli dispensateur, mais c'est pour l'dification et non pas pour la destruction. Et ensuite lorsqu'il veut expliquer quelle dispense est licite, ce mme Saint en parlant du Pape Eugne qui avait t son Moine, lui dit, qu'elle n'est excusable que quand la ncessit y contraint, et Jouable que quand l'utilit la provoque mais une utilit publique et non pas une Utilit particulire : Ubi necessitas urget excusabilis dispensatio est, ubi utilitas provocat : dispensatio laudabilis, Militas dico communis non propria. Appliquons ce sentiment de Saint Bernard au fait dont il s'agit pour l'Archevch de Cologne, et disons que le Pape n'a pu renverser les Canons pour satisfaire sa passion particulire, essayant de rendre inutile et caduque l'lection lgitime d'un Cardinal, Prtre, Prlat, Doyen de l'Eglise, rempli d'un mrite exquis, choisi Coadjuteur par les voeux unanimes de l'Archevque et du Chapitre, et nomm la pluralit des voix, pour lui prfrer au scandale de toute l'glise, un enfant qui n'a pas une seule des qualits requises pour cette place, quoi qu'il en ait une infinit d'excellentes pour soutenir un jour avec splendeur la gloire du sang illustre dont il est sorti ; et qu'il le fait par une dispense qui n'a point cette utilit ni cette ncessit que demande Saint Bernard pour la rendre louable et excusable, et que le Pape n'a pas donne pro utilitate communi sed propria, qui est d'avoir un Grandat d'Espagne ou une qualit de Prince de l'Empire pour Dom Livio son neveu pour le prix de cette dispense, qui par consquent est simoniaque, de sorte que cette dispense d'ligibilit tant abusive, l'lection faite en consquence est nulle et la confirmation insoutenable, et le Cardinal bien fond de se maintenir par toutes voies, et ses protecteurs ont raison de rsister ouvertement un abus qui trouble l'Europe, et qui allume une Guerre furieuse entre les Princes Chrtiens. Je dis mme que cette rsistance est juste au sentiment de Bellarmin lui-mme, quoi que le plus passionn dsenfeur de l'autorit Papale, puisque dans un de ses ouvrages, la lecture duquel je me suis une fois trouv, j'entendis qu'il disait ces mots ; Licet redistere Pontifici turbanti Rempublicam et multemugis si Ecclesiam destruere nitetur, licet inquam ei resistere non faciendo quod jubet impidiendo ne exequatur voluntatem suam. Il est permis, dit-il, de rsister au Pape lorsqu'il trouble la Rpublique Chrtienne, et encor plus lorsqu'il travaille dtruire l'Eglise, il est, dis-je, permis de lui rsister en ne faisant pas ce qu'il commande et empchant que ses volonts n'aient leur effet. Et en mme-temps on cita une autorit de Catan toute conforme ce sentiment, puis qu'il dit : Abusui potestatis ejus qui destruit, obviam eant congruis remediis, non obediendo in malis, non adulando, non tacenda, sed arguendo, et advocando, illustres ad increpandum exemplo Pauli. Il faut, dit-il, s'opposer celui qui abuse de sa puissance dans le dessein de dtruire l'glise, et employer cet effet tous les remdes convenables, ne lui obissant pas en ce qu'il ordonne de mal, ne le flattant point, ne se taisant point, mais le reprenant, et appelant son secours les personnes les plus minentes pour le reprendre l'exemple de Saint Paul. Aussi est-il indubitable que sur l'appel qui sera interjette de cette procdure ; le premier futur Concile lgitimement assembl infirmera cette contravention manifeste aux Saints Canons, et approuvera la juste protection que la France a donne aux droits invincibles du vritable lecteur, qui ne reoit cette insulte de la part du Pape que parce qu'il est dans les bonnes grces du Roi, et se trouve par l envelopp dans la haine universelle que le Palais Apostolique a conue contre tous ceux qui entrent en quelque manire dans les intrts de la France.

MARFORIO.

L'on ne peut pas douter que la dcision de Rome en faveur de cet Enfant ne soit le dcret d'un Juge visiblement prvenu de passion. Mais en voulant conserver le Bonnet lectoral, j'ai bien peur que la rsistance toute juste qu'elle est n'attire sur le Chapeau Rouge les derniers effets de la colre du Vatican. Notre Bonhomme depuis ces troubles a tellement contract l'habitude de lancer indiscrtement ses foudres, qu'il pourra bien rpondre d'un coup de carabine Apostolique au premier coup de canon qu'on voudrait tirer sur Cologne. Si la tte sacre de l'Ambassadeur de France l'ombre des lauriers de son Matre, n'a pu trouver un asile contre ces foudres Bruts, si pour avoir communi on a voulu lui faire accroire qu'il tait excommuni ; il ne faut pas douter que pas la rgie Abyssus abyssum invocat, on ne lche quelque Bombe du Vatican sur la forteresse de Bonn, sur le Cardinal, et sur ses Postulants.

PASQUIN.

La question est de savoir si ces bombes seraient une opration conforme aux intentions de celui qui les lancerait. J'ai bien peur qu'elles ne fussent de celles qui crvent la gueule du mortier, et qui font plus de mal au nombardier qu' ceux sur qui on prtend les envoyer. Car parler franchement entre nous, les foudres apostoliques ne se peuvent employer sans abus pour les matires temporelles, l'Excommunication injuste retombe sur la tte de celui qui l'a prononce et quand par un brocard de Cour de Rome on dit que toute excommunication est craindre, c'est--dire pour celui qui la lance, ou pour celui qui en est l'objet ; car si elle est juste et de droit, l'excommuni en souffre le lien, mais si elle est injuste, nulle et abusive, enfante par la passion d'un Pape comme celle dont est arme sa Bulle touchant les franchises du quartier, qui est matire pure temporelle, et dans laquelle il a voulu envelopper un inexcommuniable Ambassadeur, il est indubitable que c'est le Pape lui-mme qui en porte la peine ternelle et la confusion temporelle, et principalement lorsqu'elle opre le scandale des Chrtiens, et la dissolution de la Paix de l'glise, et qu'elle n'a pour motif que la haine, la passion et la vengeance, le Pape ayant agi en cette occasion comme s'il avait voulu s'appliquer le pas sage de Jrmie, et en confirmer ou accomplir en sa personne la terrible Prophtie : Constitui te hodie super Gentes et Regna us cellas, et destruas, disperdas : Je t'ai tabli sur toutes les Nations, et sur tous les Royaumes, afin que tu arraches, que tu dtruises, et que tu ruines tout.

MARFORIO.

L'on ne peut pas nier qu'un Pape ne tombe dans un grand pch, et qu'il ne soit ternellement blmable lorsqu'il sme la discorde entre les Princes Chrtiens dont il est le Pre commun. C'est comme un Pre de famille qui au lieu d'accorder ses enfants, mettrait entre leurs mains des pes nues, et les exciterait s'entretuer.

PASQUIN.

Tu sais les troubles scandaleux que Grgoire VII excita par les foudres dont il fut le premier qui abusa. Ce fut lui qui par Bulle expresse se rserva le nom de Pape qui tait commun tous les vques, afin de se distinguer par ce titre singulier, et ne pouvant contenir son ambition dans les seules bornes de la spiritualit, il entreprit le premier sur le temporel des Princes en excommuniant l'Empereur Henri IV. Mais aussi as-tu peut tre lu dans Sigebert comme ce Pontife mourut misrablement dans Salerne, et qu'avant que d'expirer il confessa publiquement son pch, avouant qu'il avait trs grivement offens Dieu et failli dans sa charge Pastorale, puisqu' la suscitation du Diable, ce sont les termes dont il se servit, il avait par haine et par colre mu entre le genre humain de grands troubles et de sanglantes Guerres : et aprs cette confession de son cri me, il dpcha un Cardinal l'Empereur et l'Eglise Germanique lors assemble, qui de sa part leur demanda publiquement pardon, et leva toutes les injustes excommunications qu'il avait prononces. Boniface VIII eut encore un plus mauvais succs dans sa passion contre Philippe le Bel. On a fait des livres entiers de ce qui se passa entre eux : et ce Pontife qui voulait s'arroger injustement une toute puissance temporelle et spirituelle, et joindre l'Empire Universel au premier Sacerdoce ; aprs avoir crit ce bon et pieux Roi la Lettre, ou pour mieux dire le Bref orgueilleux donn au Palais de Latran les Nones de Dcembre l'an sept de son Pontificat, en ret une courte et sche rponse qui se trouve imprime en une infinit de recueils qui ont t faits sur cette matire.

MARFORIO.

Fais-moi l'amiti de me dire le contenu de cette Lettre qui fit lors tant de bruit, et qui fut cause de l'extravagante Decrtale Unam sanctam.   [ 11 La Bulle Unam Sanctam date de 18 novembre 1302, elle impose la suprmatie de de l'glise sur l'tat.]

PASQUIN.

Voici les termes de la Lettre que ce bon et sage Roi cuvit ce Pape extravagant.

PHILIPPUS DEI GRATIA FRANCORUM REX.

Bonifacio se gcrenti pro ummo Pontisice salutcm modicam , scu nullam.

Sciat tua maxima fatuitas, in temporalibus Nos alicui non subesse, Ecclesiarum et Prabendarum vacantium collationem ad Nos jure Regio pertinere, fructus earum nostros satere : collationes nobis factas et faciendas fore validas in praeteritum et futurum, et earum possessores contra omnes Nos vitiliter tueri Secus autem credentes satuos et dementes reputamus. Datum Parisis , etc.

MARFORIO.

Dis-moi un peu en Franais ce que veut dire cette Lettre.

PASQUIN.

PHILIPPE PAR LA GRACE DE DIEU, Roi des Franais , Boniface soit disant Souverain Pontife, peu ou point de salut.

Sache ta trs grande folie qu'au temporel je ne suis soumis qui que ce soit, que la collation de Bnfices et Prbendes vacantes m'appartient de droit Royal, et que j'en fais les fruits miens ; Que les collations que j'ai faites et que je ferai seront valables pour le futur et pour le pass et que j'en soutiendrai vigoureusement les possesseurs envers et contre tous, et qui croira le contraire, je le rpute fat et insens. Donn Paris etc.

MARFORIO.

Voil une Lettre d'assez dure digestion pour l'estomac d'un Pape aussi bilieux et aussi rempli d'arrogance qu'tait Boniface VIII.

PASQUIN.

Il fit comme tu sais sa Dcrtale Unam Sanctam, il amora tous ses Canons Apostoliques, et les tira fort inutilement ; car l'glise Gallicane toujours ferme sur la base solide de ses Liberts, les Grands du Royaume assembls, et le peuple en particulier, tous firent admirablement leur devoir , et ce Pape brouillon tant mort comme il avait vcu, Benot et Clment ses Successeurs plus sages que lui, cassrent et rvoqurent tout ce qu'il avait fait contre la France et contre ses Liberts, qui furent confirmes par la Bulle Meruit. Un autre Pape s'avisa sous Charles VI, d'envoyer d'autres Bulles d'Excommunication, mais les porteurs furent pris, condamns, moqus, mitrs de papier, et piloriez : et toutes les fois que les Pontifes ont abus contre la France d'un foudre de l'atteinte duquel ses Officiers ont toujours t et seront toujours exempts, en a cass ces Bulles comme nulles et abusives, et on les a mmes brles par la main de l'Excuteur lorsqu'elles se sont trouves sditieuses ,et qu'elles attentaient l'Oint du Seigneur que Dieu a pris sous sa protection immdiate et particulire, quand il a prononc par la bouche de son Prophte une dfense expresse de le toucher.   [ 13 Bulle Meruit : la bulle papale de Clment VII abolit le contenu de la Bulle Unam sanctam de Boniface VIII concernant la France.]

MARFORIO.

Je ne serais pas surpris que notre Bonhomme, qui naturellement est bilieux mlancolique, fut en colre contre le Roi de France, s'il lui avait crit dans les termes que Philippe le Bel crivit Boniface ; mais je ne peux pas assez m'tonner de voir ce Bonhomme oublier sa qualit de Pre, et s'aveugler d'une haine insurmontable contre le Monarque du monde le plus doux et le plus modr contre un Roi qui a rassembl en sa personne toutes les vertus de ses Prdcesseurs ; qui est Pieux, Sage, Bon, Magnanime, Puissant, Victorieux, Heureux ; qui a travaill avec des soins et une application inconcevable pour la gloire de l'glise, pour la propagation de la foi ; et l'extirpation de l'Hrsie ; qui fait un choix si judicieux des personnes qui sont d'un vrai et solide mrite pour en remplir les vchs ; qui a ananti le Jansnisme et aboli le Calvinisme ; qui fait fleurir son Royaume par une police si exacte, que l'harmonie avec laquelle tous les Corps de l'tat concourent au bel ordre qu'il a rtabli partout est une image acheve de cette juste harmonie du mouvement des Cieux, qui protge ouvertement et avec tant de pit le Roi d'Angleterre pour le succs glorieux du dessein qu'il a form de ramener ses trois Royaumes au giron de l'glise, qui prfrant l'avantage du Christianisme son propre intrt et aux rgles d'une juste Politique, a suspendu son bras victorieux pour laisser accrotre la Maison d'Autriche des dbris de l'Empire Ottoman ; qui touch de l'intercession de mme Pape, a bien voulu se contenter des soumissions de la Rpublique de Gnes, au lieu de la runir sa Couronne dont elle est un fleuron dmembr : et je ne m'tonne pas moins qu'un Roi qui a tant mrit de l'glise et du Pre commun des Fidles, se voie trait par le Pape avec tant d'injustice en tant d'occasions, et qu'il conserve non seulement une perptuelle modration, mais un respect qu'il aurait pu franchir, en sparant dans la personne d'Innocent la qualit de premier vque des Chrtiens, de celle de Prince temporel, et partial ennemi de sa Couronne ; il aurait pu comme ft Charles-Quint l'aller renfermer dans le Chteau Saint-Ange, et faire faire en mme temps des Processions pour sa libert, et peut-tre que le Fils aurait fait un grand service au Pre, du moins il en aurait fait un considrable l'Eglise d'loigner de sa personne les mauvais Ministres qui obsdent ce bon Vieillard. Mais le Roi a pris un parti tout contraire, et a cru que sa modration et sa patience feraient enfin ressouvenir ce Bonhomme qu'il est le principal Vicaire de Jsus Christ en terre, qui ne lui a donn que des leons de paix, d'amour et de mansutude : mais la France n'a pu encore se mettre dans la tte, que la plupart des Papes par une Politique inconcevable, comblent de bndictions ceux qui comme Charles-Quint leur montrent la verge de fer, et emploient leurs foudres contre ceux qui ne les combattent que de respects et de soumissions.

PASQUIN.

Ce que tu dis n'est que trop vrai ? Cependant je ne pense pas que cette considration fasse changer de conduite Sa Majest ; sa vertu qui l'lve infiniment au dessus des Rois, lui inspire bien d'autres sentiments que n'en avait Charles-Quint, et il ne serAIT pas satisfait de soi-mme s'il ne triomphait de ses Ennemis que par ses armes, il veut les vaincre de vertu, de sagesse, de modration, et de justice, et jamais il ne sortira des gards respectueux que sa qualit de Fils An de l'glise lui inspire pour la Chaire de Saint-Pierre, quoi qu'il ait lieu de se plaindre l'glise Universelle, d'un Pontife qui par une conduite qui fait gmir les vrais Chrtiens, se montre le Patron des Jansnistes, le flatteur des Quitistes, et le Fauteur des Calvinistes, ou du moins la Dupe du Prince d'Orange.   [ 14 Fauteur : Celui, celle qui favorise, protge. [L]]

MARFORIO.

Pasquin, n'en disons pas davantage. Je vois du monde qui vient, et l'on pourrait bien nous dnoncer au Saint Office. Adieu, bonsoir, demain matin quand il n'y aura personne nous recommencerons le Dialogue.

PASQUIN.

Je le veux bien. Adieu , bonsoir, je m'en vais souper, et demain si nous avons un moment de libert, je t'expliquerai mes penses sur l'vnement de cette nouvelle Guerre, et nous examinerons en quelle situation se trouvent tous les Potentats de l'Europe.

 



Warning: Invalid argument supplied for foreach() in /htdocs/pages/programmes/edition.php on line 606

 

Notes

[1] Benedetto Odescalchi (1611-1689), 238me pape sous le nom d'Innocent XI.

[2] Simonie : Convention illicite par laquelle on reoit une rcompense temporelle, une rtribution pcuniaire pour quelque chose de saint et de spirituel, tel que les sacrements, les prires de l'Eglise, les bnfices, etc. [L]

[3] Clment VII : Jules de Mdicis (1478-1834) 219me pape de 1523 1534.

[4] Gnthliaque : Qui est relatif la naissance d'un enfant. Pome gnthliaque. Discours gnthliaque. [L]

[5] Surtout : Sorte de vtement que l'on met sur les autres habits. [L]

[6] Buller : Qui est scell avec le sceau appel bulle. Bnfice bull, bnfice dont les provisions ne s'expdient Rome qu'en forme de bulles. [L] Le verbe buller n'est pas identifi dans le Littr

[7] Marmouset : Par mpris, jeune homme sans consquence. [L]

[8] Les membres du concile de Ble (1431) entrrent en conflit avec le nouveau pape Eugne V. Il s'ensuivit une srie de troubles et de dsaccords.

[9]  Bellarmino, Roberto (1542-1621) : Cardinal jsuite italien. Il combattit l'hliocentrisme de Galille et la doctrine protestante par des controverses qui lui valurent l'estime de ses opposants. Il a t sanctifi en 1931.

[10] Zozime : Il fut le 41me pape entre 18 mars 417 et le 26 dcembre 418.

[11] La Bulle Unam Sanctam date de 18 novembre 1302, elle impose la suprmatie de de l'glise sur l'tat.

[12] Dcrtale : Lettre et constitution des anciens papes en rponse des consultations qui leur taient adresses. [L]

[13] Bulle Meruit : la bulle papale de Clment VII abolit le contenu de la Bulle Unam sanctam de Boniface VIII concernant la France.

[14] Fauteur : Celui, celle qui favorise, protge. [L]

 [PDF]  [TXT]  [XML] 

 

 Edition

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Présence par scène

 Caractères par acte

 Taille des scènes

 Répliques par scène

 Primo-locuteur

 

 Vocabulaire par acte

 Vocabulaire par perso.

 Long. mots par acte

 Long. mots par perso.

 

 Didascalies


Licence Creative Commons