HERCULE

TRAGDIE

M. DC. LXXXII.

AVEC PRIVILGE DU ROI.

PAR LE SIEUR DE LA THUILERIE, comdien de la Troupe du Roi.

PARIS, Chez JEAN RIBOU, sur le Quai des Augustins, la Dfense du Pont-Neuf, au dessus de la Port de l'glise.

Reprsente pour la premire fois, Paris, sur le Thtre de l'Htel Gungaud le 7 novembre 1681.


© Thtre classique - Version du texte du 31/07/2023 19:58:39.


MADAME LA DAUPHINE

Madame,

Je n'aurais jamais os prendre la libert de mettre votre auguste Nom la tte de cette Tragdie, si vous ne m'eussiez fait l'honneur de me dire vous-mme que la reprsentation ne vous en avait pas dplu. J'ai cr, Madame, qu'un Ouvrage d'esprit, qui avait pu occuper durant quelques moments une des plus grandes et des plus spirituelles Princesses du monde, n'tait pas absolument sans quelque beaut ; et j'ai eu la vanit de m'imaginer que la lecture ne vous en serait pas dsagrable. Mais je dois vous avouer, Madame, que le principal motif du Prsent que j'ose vous faire, a t le dsir de pouvoir mler ma joie celle que donne tout le monde l'assurance de votre heureuse grossesse, qui promet des Hros la France, des Fils au plus charmant Prince de la terre, et des neveux au plus grand Roi qui fut jamais. C'est-l, Madame, tout ce que j'ose vous dire ; et il ne me reste plus qu' vous protester que je suis avec un profond respect,

Madame,

Votre trs humble et trs obissant Serviteur,

LA THUILLERIE.


PRFACE

J'ai lieu d'tre content du succs de cette Tragdie, quoiqu'elle ait eu pour ennemis des personnes, qui devant tre les plus intresses la faire russir, n'ont pas laiss de l'interrompre dans le plus fort de son cours ; mais enfin le bon got de la Cour, et l'quit du Public, m'ont veng de leur injustice.

Deux ou trois petits gnies, qui n'ayant jamais pu faire d'eux-mmes quelque chose qui mritt des applaudissements, n'ont pu souffrir ceux que cette Pice m'attirait tous les jours ; et n'osant pas la condamner absolument, parce que des gens d'un got exquis la trouvaient digne de leur estime, ils ont pris le parti de dire que je ne l'avais pas faite. En effet, ils n'ont pas manqu de rpandre dans le monde que je n'avais fait que prter mon nom un homme d'esprit de mes amis, qui est vritablement le seul que je consulte, et qui est peut-tre aussi honteux de voir qu'on lui attribue mes Ouvrages, que je dois tre glorieux de savoir qu'on les estime assez pour croire qu'il en soit l'Auteur. Quoiqu'il en soit, ceux qui ont fait courir ce bruit, n'ont pu avoir jusqu'ici cet avantage, et on ne leur a jamais fait l'honneur d'attribuer un autre le peu de mchantes choses qui ont paru depuis quelque temps sous leur nom.


PERSONNAGES

HERCULE.

IOLE, Fille d'Euritus Roi d'OEcalie.

DJANIRE, Femme d'Hercule.

PHILOCTTE, Prince d'Eube, Amant d'Iole.

LYCAS, Capitaine des Gardes d'Hercule.

CLON, Confident de Philoctte.

PHNICE, Confidente de Djanire.

DIRC, Confidente d'Iole.

AGIS, un des gardes de Djanire.

SUITE.

La scne est dans le Camp des Volques devant Rome.


ACTE I

SCNE PREMIRE.
Hercule, Lycas.

HERCULE.

OEcalie est soumise, et la mort d'Euritus,

Ne laisse aucun espoir ses Peuples vaincus.

Mais, Ciel, que la fille a bien veng le pre

Lycas, et qu' ce prix cette victoire est chre.

5   Que te dirai ? Iole a charm son vainqueur :

Hercule lui soumet des tats, et son coeur ;

Il l'aime ; et s'indignant de sa nouvelle gloire,

Le jour de son triomphe il pleure sa victoire.

LYCAS.

Vous, Seigneur ?

HERCULE.

Ah ! Junon, ce sont-l de tes coups.

LYCAS.

10   Mais quoi ! pour le donner, ce coeur est-il vous ?

Peut-tre qu' vos yeux je deviens tmraire,

Et qu'en parlant ainsi je pourrais vous dplaire.

Pardonnez-donc, Seigneur...

HERCULE.

Non, non, parle, Lycas

Condamne mon amour, je ne m'en plaindrai pas.

LYCAS.

15   Seigneur, que deviendra la triste Djanire ?

De ce coeur elle seule a mrit l'empire ;

Vous le savez trop bien, os combats, vos serments,

Ont fait vanouir tous ses autres amants ;

Et ceux que le Destin a sauvs de vos armes,

20   Vous les avez vaincus prs d'elle par vos larmes.

Combien, pour rassurer ses timides dsirs,

Avez-vous prodigu de pleurs et de soupirs ?

Rappeler, rappelez cette nuit fortune,

Que l'Amour claira des feux de l'Hymne ;

25   L'aimable Djanire embrassant vos genoux,

Des noeuds les plus sacrs l'Hymen m'unit vous,

Vous dit-elle en pleurant ; et si jamais Hercule

Sent pour un autre objet le beau feu dont il brle,

Non, ne prtendez pas qu' votre changement

30   Votre pouse, Seigneur, survive un seul moment.

Ne vous souvient-il plus combien de tendres plaintes,

De Djanire en pleurs dissiprent les craintes ?

Avec combien d'amour je vous la vis prier

De croire...

HERCULE.

Iole, hlas ! m'a tout fait oublier.

35   Mais pourquoi rappeler ma triste mmoire

De mon fatal hymen la malheureuse Histoire ?

Je suis de mes remords assez perscut ;

Je vois avec horreur mon infidlit ;

Je tremble, je frmis des fureurs d'une pouse

40   Injustement trahie, et justement jalouse ;

Absente de ces lieux, je la vois, je l'entends.

Quelquefois pour fixer mes dsirs inconstants,

Pour rallumer des feux que j'teins, que j'immole,

Je cherche des dfauts dans la beaut d'Iole ;

45   Mais plus je l'examine avec u oeil censeur,

Plus je la trouve belle et digne de mon coeur.

Ce n'est pas tout. Souvent ma tendresse passe,

Pour rentrer dans mon coeur, vient flatter ma pense,

Peint Djanire aimable, et charmante mes yeux,

50   Et me fait souhaiter de la voir en ces lieux ;

Mais presque en mme temps un mouvement contraire,

Me fait voir son absence utile, ncessaire,

Et ramenant Iole mes yeux satisfaits,

Condamne Djanire ne me voir jamais.

LYCAS.

55   Mais quoi, depuis un mois que le Roi d 'OEcalie

Perdit dans le combat et le trne et la vie,

Que le Ciel vous soumit sa fille et ses tats,

Vous n'avez point paru touch de ses appas ?

Vous voyez tous les jours cette jeune Princesse,

60   Sans avoir jusqu'ici tmoign de faiblesse.

Aujourd'hui seulement cdez-vous l'Amour ?

HERCULE.

Non, je l'aime, Lycas, depuis ce premier jour.

De mille attraits divins je la trouvai pourvue

Dans le fatal moment qui l'offrir ma vue.

65   En sortant du Combat, quand mille bruits confus

Annonaient ma victoire, et la mort d'Euritus,

Pour la premire fois je vis briller ses charmes ;

Son dsordre, ses cris, son dsespoir, ses larmes,

De l'aspect du Vainqueur ses regards alarms,

70   Ses reproches, mes yeux de sa beaut charms,

Le courroux de Junon, une toile secrte,

Tout lui livra ce coeur honteux de sa dfaite.

LYCAS.

Rentrez-donc en vous-mme, et songez qu'il s'agit,

Seigneur, d'teindre un feu dont Hercule rougit ;

75   Mais ne lui donnez pas tout le loisir de crotre,

Sur tout cachez-le bien aux yeux qui l'ont fait natre.

Ne vous dclarez point...

HERCULE.

Je me suis dclar.

Oui, Lycas, ses pieds Hercule a soupir ;

Pour flchir sa fiert, j'ai tout mis en usage,

80   De son vainqueur, l'ingrate a ddaign l'hommage.

LYCAS.

Eh bien, Seigneur, il faut dans un coeur gnreux

Que le dpit touffe un amour malheureux ;

Songez qu'il est honteux de trahir Djanire,

Mais qu'il l'est encor plus qu'Hercule en vain soupire.

85   de nouveaux mpris vous exposeriez-vous ?

HERCULE.

Je vaincrai ces mpris en m'offrant comme poux,

Lycas, et je prtends...

LYCAS.

Ciel, qu'osez-vous prtendre ?

HERCULE.

Oui, ce que je mdire a lieu de te surprendre ;

J'en suis surpris moi-mme, et mon coeur abattu

90   Voir dans ce triste Hymen l'cueil de ma vertu.

Mais la fire Junon ma perte obstine,

M'impose malgr moi ce funeste Hymne ;

Elle en a, cher Lycas, pour supplice nouveau,

Dans le feu de sa haine allum le flambeau.

LYCAS.

95   Djanire n'a point mrit ce supplice.

HERCULE.

C'est mon destin, Lycas, il faut qu'il s'accomplisse ;

Il faut que ds demain soumise cette Loi,

Iole se dispose recevoir ma foi.

LYCAS.

Mais est-elle avertie...

HERCULE.

Un ami plein de zle

100   Lui portera bientt cette triste nouvelle.

J'ai choisi Philoctte en ce pressant besoin.

LYCAS.

Quoi, vous le chargeriez de ce funeste soin ?

HERCULE.

Lui-mme. Je t'entends, Lycas : tu vas me dire

Que ce Prince est sorti du sang de Djanire,

105   Et que ces noeuds serrs d'une tendre amiti

Lui feront de ses maux ressentir la moiti,

Sans lui donner encor la contrainte fatale

D'aller mon hymen disposer sa rivale ?

Mais Philoctte seul peut servir mon amour ;

110   Il voit depuis un mois Iole chaque jour ;

Ce Prince gnreux et plein de complaisance,

A su par ses respects gagner sa confidence,

Iole le distingue, et jusques aujourd'hui

Des Chefs de mon arme elle n'a vu que lui.

115   qui donc, cher Lycas, veux-tu que je m'adresse

Pour servir mes desseins auprs de la Princesse ?

J'ai mand Philoctte, et l'attends en ces Lieux.

Ma flamme jusqu'ici s'est cache ses yeux,

Je n'ai jamais os lui faire confidence

120   D'un feu que j'esprais... Mais c'est lui qui s'avance.

SCNE II.
Hercule, Philoctte, Lycas, Clon.

HERCULE.

Prince, j'ai d plutt confier vos soins

Des chagrins, dont j'ai fui vos regards pour tmoins,

Mais ne vous plaignez pas. Ce secret, ce silence,

Vous marque son estime, et non ma dfiance.

125   De mille vains dsirs jusqu'ici combattu,

J'ai connu ma faiblesse, et craint votre vertu.

J'ai frmi, je l'avoue, avant que de vous dite

Qu'Iole de mon coeur a chass Djanire ;

Je l'aime...

PHILOCTTE.

Vous l'aimez ?

HERCULE.

Je l'adore.

PHILOCTTE.

Ah ! Seigneur.

HERCULE.

130   Prince, j'avais prvu votre juste douleur

Mais j'aime Iole enfin. Elle rgne en mon me,

Et ses premiers regards ont allum ma flamme.

Pour tcher de l'teindre, en vain j'ai tout tent,

Courte tous mes devoirs mon coeur s'est rvolt,

135   Je n'ai pu ce matin me taire devant elle.

Elle m'a souponn d'une ardeur criminelle,

Je l'en ai vu frmir. Pour la dsabuser,

J'ai form le dessein, Prince, de l'pouser,

Et je vous ai choisi pour disposer son me

140   me voir par l'Hymen justifier ma flamme,

Ds ce jour la conduire au pied de nos autels,

Et l'unir mon sort par des noeuds ternels.

Vous ne me dites rien...

PHILOCTTE.

Et que puis-je vous dire ?

Dans le fond de mon coeur que ne pouvez-vous lire ?

145   Vous y verriez... Que dis-je... Ah, Seigneur, est-ce moi

Qu'il fallait confier un si funeste emploi ?

HERCULE.

Je sais, Prince, quel est l'intrt qui vous touche ;

Iole ne doit pas our de votre bouche,

Que pour l'associer mon lit, mon rang,

150   J'en carte une Reine unie votre sang ;

Mais je sais par l'accs que vous avez prs d'elle,

Que vous seul lui pouvez porter cette nouvelle,

Que tout autre que vous aigrirait son dpit,

Que vous seul savez l'art d'adoucir son esprit,

155   Et que depuis un mois seul tmoin de ses larmes,

Vous avez quelquefois dissip ses alarmes.

Si vous tes pour moi sensible la piti,

Si vous l'tes aux noeuds d'une longue amiti,

N'opposez rien au cours d'une fureur subite,

160   Que la douceur apaise, et que l'obstacle irrite.

PHILOCTTE.

Je commence sortir de la stupidit

O vos premiers discours, Seigneur, m'avaient jet ;

D'un servile respect l'amiti me dispense ;

Rougissez de vos feux, et moi de mon silence :

165   Seigneur, je suis honteux de l'avoir tant gard.

Pour Djanire en vain j'ai trop apprhend ;

Il faut, sans m'arrter a ce premier scrupule,

Que Philoctte enfin parle en ami d'Hercule.

Souvenez-vous, Seigneur ; que vos fameux travaux

170   Ont rduit dans vos fers cent Princes vos gaux,

Et que votre valeur en miracles fconde

N'a born vos exploits qu'aux limites du monde.

Aprs tant de prils, tant d'cueils vits,

Tant de Tyrans dtruits, tant de Monstres dompts ;

175   Aprs tant de succs d'une force indomptable,

Qui vous donne en tous lieux le nom de redoutable,

Voulez-vous qu'on publie aux yeux de votre Cour

Que le Vainqueur du Monde est vaincu par l'Amour ?

HERCULE.

Eh ! c'est payer bien cher ces grands noms, ces vains titres,

180   S'il faut que de mon coeur ils soient les seuls arbitres ;

Si donnant en Vainqueur les Sceptres, les tats,

De ce coeur malheureux je ne dispose pas.

Non, puisque ma raison s'est trouve impuissante

Pour rprimer l'ardeur d'une flamme naissante,

185   Prince, n'esprez pas malgr tous vos discours,

Que la raison d'un autre en arrte le cours ;

Et s'il fallait me vaincre en quittant ce que j'aime,

Je n'en voudrais devoir la gloire qu' moi-mme.

PHILOCTTE.

Ainsi de Djanire oubliant les appas...

HERCULE.

190   Que Djanire en paix rgne dans ses tats,

Et que de Calidon souveraine matresse,

Elle me laisse ici matre de ma tendresse.

Mais, Agis, quel dessein vous prsente mes yeux ?

SCNE III.
Hercule, Philoctte, Lycas, Clon, Agis.

AGIS.

Seigneur, j'ai devanc la Reine dans ces lieux.

HERCULE.

195   Que dites-vous ?

PHILOCTTE.

Qu'entends-je ?

AGIS.

  Oui, de votre victoire

Djanire avec vous vient partager la gloire.

Son amour inquiet, vos succs clatants,

N'ont pu dans Calidon l'arrter plus longtemps ;

Je viens de la quitter (du voyage affaiblie)

200   Dans un Temple qu'on voit des portes d'OEcalie.

Elle attend l votre ordre, ou vous-mme, Seigneur,

Pour entrer dans ces lieux en femme du vainqueur.

HERCULE.

Cela suffit, allez.

SCNE IV.
Hercule, Philoctte, Lycas, Clon.

HERCULE.

Quelle preuve cruelle,

Prince ! La Reine vient. Allez au devant d'elle.

205   Qu'ai-je fait ?

PHILOCTTE.

Quoi, Seigneur...

HERCULE.

  nos derniers adieux...

Trop pntr des pleurs qui coulaient de ses yeux,

Et de mille serments appuyant ma promesse,

Je permis ce dpart qui confond ma tendresse :

Oui, Prince, je permis en quittant ses tats,

210   Que si je tardais trop, elle suivt mes pas.

Je fis plus. Aveugl d'un amour trop fidle,

Aprs ce doux moment je soupirai plus qu'elle.

Enfin pargnez-nous la douleur de nous voir,

Moi plein d'un autre amour, elle de dsespoir.

215   Quelle parte.

PHILOCTTE.

  Mais quoi, Seigneur, sans l'avoir vue ?

ce funeste accueil s'tait-elle attendue ?

HERCULE.

Je ne la verrai point, je n'y puis consentir,

Et pour me plaire, il faut l'oblige partir.

Prince je vous l'ordonne.

PHILOCTTE, part.

Ciel, en quelle gne...

HERCULE.

220   Avant que de porter mes ordres la Reine,

Entrez chez la Princesse, et reprsentez-lui

Tout ce que mon amour me fait faire aujourd'hui ;

Sur tout prparez-la, quoi que je doive craindre,

couronner des feux que rien ne peut teindre,

225   Et je vais cependant plein de crainte et d'amour,

Attendre pour la voir, jusqu' votre retour.

SCNE V.
Philoctte, Clon.

PHILOCTTE.

Tombe, tombe la foudre, aprs ce coup funeste.

L'espoir d'un prompt trpas, est le seul qui me reste.

Oui, puis qu' perdre Iole il faut me prparer,

230   Je n'ai plus rien craindre, et rien dsirer.

Obissons aux Lois qu'on vient de nous prescrire,

Voyons sans diffrer, Iole, et Djanire ;

Forons l'une trahir un malheureux Amour,

Et l'autre s'loigner d'une funeste Cour.

235   Quel succs d'un amour conu dans les alarmes

Et qui ne s'est nourri que d'inutiles larmes !

J'ai pris, pour le cacher aux yeux de mon Rival,

Mille soins donc l'effet m'est devenu fatal.

Vaines prcautions, cruelle prvoyance,

240   J'aime, et je meurs, voil le fruit de mon silence.

CLON.

Ne dsesprez pas, Seigneur, de votre sort.

PHILOCTTE.

Non, non, l'amour d'Hercule est l'arrt de ma mort.

CLON.

Mais enfin on vous aime ?

PHILOCTTE.

Oui, j'ai le coeur d'Iole,

Je ne crains point, Clon, qu'un autre me le vole ;

245   Mais je crains des malheurs qui me glacent d'effroi,

Et tu ne connais pas Hercule comme moi.

Il est dans ses fureurs, comme dans ses faiblesses,

Barbare ses rivaux, injuste ses Matresses,

Inexorable amant, implacable ennemi,

250   Enfin jamais jaloux, ni cruel demi.

Que te dirai-je hlas ? la Princesse est perdue,

Si d'un amour d'un autre il la croit prvenue.

Voyons-la cependant. Mais elle vient moi.

SCNE VI.
Iole, Philoctte, Clon, Dirc.

IOLE.

Je vous cherchais, Seigneur.

PHILOCTTE.

Est-ce vous que je vois,

255   Madame ? Mais, Ciel, que vais-je vous apprendre ?

IOLE.

Ne craignez rien, Seigneur, on m'a tout fait entendre,

Je sais qu'Hercule m'aime.

PHILOCTTE.

Il veut vous pouser,

Et m'a charg du soin de vous y disposer.

IOLE.

Vous, Prince... Ciel, qu'entends-je ? cette violence

260   Porte-t-il son amour au moment qu'il commence ?

Les Dieux souffriront-ils...Non, je m'alarme en vain,

Le Ciel a prvenu ce funeste dessein.

Aujourd'hui dans ces murs nous verrons Djanire.

Je venais vous chercher, Prince, pour vous le dire ;

265   Il l'a beaucoup aime, il craint ses yeux jaloux,

Elle arrive. Un regard lui rendra son poux.

PHILOCTTE.

Eh ! ne nous flattons point de cette vaine joie.

Quand Djanire arrive, Hercule la renvoie,

Il lui dfend sa vue ; et je vais de sa part

270   La contraindre moi-mme ce triste dpart.

Fut-il jamais un sort plus cruel, plus barbare ?

IOLE.

Je ne sais que penser, et ma raison s'gare ;

Mais de tous ces malheurs ou vous me prparez,

Je serai la victime, et vous obirez.

PHILOCTTE.

275   Hlas ! si j'obis l'ordre qu'on me donne,

La crainte ne peut rien, c'est l'amour qui l'ordonne ;

Et quoique mon refus m'attirt son courroux,

Je ne crains que l'horreur d'tre loign de vous.

Si je n'obis pas, il faut fuir votre vue.

280   Mais, vous, l'pouser tes-vous rsolue ?

IOLE.

Le croyez-vous, Seigneur ? Voyez-vous dans mes yeux

De quoi pouvoir former ce doute injurieux ?

Depuis tous mes malheurs m'a-t-on vue empresse

rparer l'clat de ma grandeur passe ?

285   Ai-je, pour m'attirer l'amiti du vainqueur,

Emprunt le secours d'aucun regard flatteur ?

Et de puisque vos soins consolent ma misre,

Mes yeux ont-ils pleur que la mort de mon Pres ?

Hercule se dclare, il m'offre aux yeux de tous

290   Son amour par lui-mme, et son hymen par vous.

Me croyez-vous, Seigneur, sensible cette gloire ?

Vous le mriteriez, si vous osiez le croire.

Ah ! ce cruel Rival vous charge d'un emploi

Dont vous avez frmi peut-tre moins que moi.

295   Cependant vous devez obir tout l'heure.

Que Djanire parte, ou bien qu'elle demeure,

Que son volage poux se redonne ses voeux,

Ou que par cet obstacle il redouble ses feux,

Je veux bien vous ouvrir mon coeur sans me contraindre.

300   Tant que vous m'aimerez vous n'aurez rien craindre,

Vous avez sur Iole un empire absolu ;

Et si vous le perdez, vous l'aurez bien voulu.

PHILOCTTE.

Princesse, quel bonheur votre bouche m'annonce !

IOLE.

Voyez la Reine. Hercule attend votre rponse.

305   Dites-lui de ma part, en portant mes refus,

Que je ne puis aimer le vainqueur d'Euritus,

Mais surtout cachez lui cette joie indiscrte,

O je vois qu' mes yeux ma tendresse vous jette.

Vous seriez en pril, s'il pouvait entrevoir

310   Que vous seul de mon coeur lui dfendez l'espoir ;

Allez, Prince, partez faites ce qu'il dsire ;

Et quand vous parlerez de moi, de Djanire,

Paraissez ses yeux libre, sans embarras,

Et tel que vous seriez, si vous ne m'aimiez pas.

ACTE II

SCNE PREMIRE.
Hercule, Philoctte.

HERCULE.

315   Djanire craignant si peu de me dplaire,

Jusque dans ce Palais vient braver ma colre !

Et quand je lui dfends d'approcher de ces lieux,

Elle y vient taler ses mpris mes yeux !

Comment puis-je expliquer sa dsobissance ?

320   Quel prtexte ? Auriez-vous trahi ma confidence ?

Et la Reine peut-elle imputer l'amour

Les secrtes raisons qui pressent son retour ?

PHILOCTTE.

Seigneur, je n'ai rien dit, dont la Reine alarme

Ait pu juger qu'ici votre me soit charme.

325   Mais ds que j'ai parl d'un ordre si pressant,

Elle a jet sur moi les yeux en frmissant ;

Et se faisant effort pour rompre le silence,

Hercule (a-t-elle dit) me dfend sa prsence ;

Eh bien, il faut mourir, puisque ma mort lui plat,

330   Mais je veux de sa bouche en entendre l'Arrt,

Je veux le voir. Je sais jusques o sa colre

Peut aller contre moi, si j'ose lui dplaire,

N'importe, c'est mourir que de ne le point voir,

Et je crains son courroux moins que mon dsespoir.

335   Vous la verrez bientt paratre votre vue.

HERCULE.

Grands Dieux, que deviendra cette pouse perdue ?

Ici ses yeux jaloux auront pour tous objets

De mon fatal hymen, les superbes apprts.

Quel spectacle aux regards d'une Reine jalouse,

340   De voir entre mes bras une nouvelle pouse ?

Car, Prince, cet hymen occuperons mes soins.

Et ses yeux ds ce jour en seront les tmoins.

La Princesse mes voeux s'est-elle enfin rendue ?

PHILOCTTE.

Iole cet hymen ne s'est point attendue,

345   Et bien loin que vote offre ait flatt ses dsirs,

Elle n'a rpondu que par quelques soupirs.

Pour la faire parler, en vain je l'ai presse ;

Ses soupirs m'ont encor expliqu sa pense ;

Et si par les dehors je juge de son coeur,

350   Elle voit regret l'amour de son Vainqueur.

HERCULE.

Je sais trop que son coeur n'a pour moi rien de tendre,

Prince, et qu'il n'est pas temps encor d'y prtendre :

Mais au dfaut du coeur, la main suffit pour moi

Enfin est-elle prte recevoir ma foi ?

355   Que vous a-t-elle dit ?

PHILOCTTE.

  Qu'une Loi trop svre

Lui dfend d'pouser le vainqueur de son pre.

HERCULE.

Vain prtexte ! Non, non, de si constant refus

Ont bien d'autres raisons que la mort d'Euritus :

Je ne la croirai point ; mais quoiqu'il en puisse tre,

360   C'est trop tre soumis, je veux agir en matre,

Tant d'obstacles unis pour me perscuter

Intressent ma gloire les tous surmonter.

Oui, Prince, ces refus ma Captive fidle,

Les fureurs d'une pouse mes ordres rebelle,

365   Les combats que soutient un reste de vertu,

Tout irrite un amour vainement combattu.

D'o, vient qu' mes soupirs Iole inaccessible,

Du moins mon hymen ne parat pas sensible ?

Ah, si je dcouvrais qu'un Rival plus heureux

370   Triompht en secret du malheur de mes feux,

Que sais-je, ma fureur touffant ma tendresse,

Peut tre confondrait l'Amant et la Matresse.

Mais que me veut Lycas ?

SCNE II.
Hercule, Philoctte, Lycas.

LYCAS.

C'est la Reine, Seigneur,

Qui vient jusqu' vos pieds apporter sa douleur.

HERCULE.

375   Quelle entre ? Juste Ciel ! Laissez-nous Philoctte.

Dans quel trouble secret, sa prsence me jette !

SCNE III.
Hercule, Djanire, Phnice, Lycas.

DJANIRE.

Permettez-moi, Seigneur, qu'embrassant vos genoux

J'ose vous demander...

HERCULE.

Madame, levez-vous.

DJANIRE.

Non, si de votre esprit mon souvenir s'efface,

380   Cet tat suppliant sied bien ma disgrce.

Du moins apprenez-moi de quel crime odieux,

Seigneur, on a noirci Djanire vos yeux.

Hlas ! je suis toujours cette pouse fidle

Que l'hymen joint vous d'une chane ternelle,

385   Heureuse au bout du monde auprs de son poux,

Et jusque dans les cieux malheureuse sans vous.

HERCULE.

De tant d'empressement Hercule vous dispense,

Madame ; moins d'amour, et plus d'obissance.

DJANIRE.

Moins d'amour ! Ah, Seigneur, qu'osez-vous prononcer ?

390   Qu'entends-je ? juste Ciel ! et que dois-je penser ?

Moins d'amour ! Et c'est vous enfin qui l'osez dire,

C'en est fait, puisqu'Hercule a tromp Djanire,

Puisqu' son ascendant il n'a pu rsister,

Sur la foi des serments il ne faut plus compter.

395   Vains serments, c'est par vous qu'un tratre m'a sduite.

Seigneur, voyez l'tat o vous m'avez rduite,

Je me connais a peine. Une aveugle fureur

Convertir en poison tout l'amour de mon coeur.

Craignez de ce poison quelqu'atteinte mortelle...

400   Mais que dis-je ? Est-ce ainsi qu'on touche un infidle ?

Est-ce par les fureurs, par les transports jaloux,

Qu'on ramne les coeurs des volages poux ?

Ah, Seigneur, pardonnez une aveugle faiblesse,

Et par mon dsespoir jugez de ma tendresse.

405   La vtre a toujours fait mes plaisirs les plus doux,

Je ne vis que par elle, et je ne vis qu'en vous.

La mort, l'affreuse mort, me parat moins cruelle,

Que la fin d'une ardeur que j'ai crue ternelle.

Enfin pour pargner des discours superflus,

410   O me rduisez-vous, si vous ne m'aimez plus ?

HERCULE.

Apaisez mon courroux par votre complaisance.

Retournez...

DJANIRE.

Ah, Seigneur, vous craignez ma prsence !

Aprs avoir vaincu, faire un si long sjour,

Refuser de me voir, mpriser mon amour,

415   Le bruit que la beaut d'Iole fait rpandre...

Vos infidlits... vous craignez de m'entendre ?

HERCULE.

Non, non, votre prsence est ncessaire ailleurs.

La haine Calidon rgne dans tous les coeurs,

Je ne l'ai point teinte, elle n'est qu'assoupie,

420   Par la sanglante mort des Tyrans d'AEtolie.

Le respect qu'a pour vous ce Peuple factieux,

Peut seul les empcher d'clater vos yeux.

Retournez-y, Madame.

DJANIRE.

Eh, Seigneur, pourquoi feindre ?

Non, vous tes trop craint pour avoir rien craindre.

425   Je perce les raisons de votre juste effroi ;

Et de tous les mortels vous ne craignez que moi ?

Craignez-moi donc, perfide. Un amour qu'on outrage

A dans son dsespoir les effets de la rage.

Hercule, tu n'es pas au bout de tes travaux :

430   Ma jalouse fureur t'en fournit de nouveaux,

Et je veux de ton coeur tre plus respecte

Que ne le fut jamais le cruel Eurysthe.

Ah ! Lorsque prvenu de mes faibles appas

Tu me laissais tremblante au fond de mes tats,

435   Lorsque tu me disais, pour calmer mes alarmes,

Si d'un heureux succs le Ciel comble mes armes,

Vous reverrez bientt votre fidle poux

Venir charg de gloire embrasser vos genoux.

Mais s'il est retenu par une longue guerre,

440   Cherchez-le cet poux jusqu'au bout de la terre ;

Sans qu'un ordre nouveau presse votre dpart,

Cherchez-le ; mais craignez de le trouver trop tard.

Oui, quand tu me tenais un langage si tendre,

Quand tu te promenais de me venir surprendre,

445   Que vainqueur d'Euritus retournant sur tes pas,

Tu te croyais dj revoir entre mes bras,

Tu ne prvoyais pas qu'un jour ta perfidie

N'offrirait tes yeux qu'une pouse trahie.

HERCULE.

Madame, modrez ces violents transports,

450   Et m'pargnez enfin d'inutiles remords.

DJANIRE.

Non, ce n'est plus le temps de paratre timide.

Il faut, il faut parler en pouse d'Alcide.

Tu t'armeras en vain de toute ta rigueur :

Et qu'ai-je craindre encor si tu m'tes ton coeur ?

455   Je te l'avais bien dit, ingrat, qu'il t'en souvienne,

Quand ta perfide main s'unit avec la mienne ;

Au pied de nos Autels, tmoins de tes serments,

Je prparai ton me mes ressentiments.

Mais de la jalousie ignorant les atteintes,

460   Je ne te laissais voir que de lgres craintes,

L'Amour tait encor le matre de mes sens.

Je ne prvoyais pas les fureurs que je sens,

Et contre mon poux mes yeux trop aimable,

Je ne connaissais point de quoi j'tais capable.

HERCULE.

465   Madame, vous voyez par ma tranquillit

Que je garde pour vous encor quelque bont.

Partez...

DJANIRE.

Laisse-moi donc emmener ta Captive.

Je pars ds ce moment, pourvu qu'elle me suive ;

Mais ne te flatte pas, je ne pars qu' ce prix.

470   Ah ! je le vois ce coup a frapp tes esprits,

Dans ton coeur ta Captive a vaincu ton pouse.

Crains, crains le dsespoir d'une femme jalouse.

Tu dois t'attendre tous ; en l'tat o je suis,

Poignarder ma Rivale, est le moins que je puis.

475   Je ne te rponds pas de respecter ta vie,

Et bien plus que Junon je suis ton ennemie.

HERCULE.

Madame, c'en est trop.

DJANIRE.

C'en est trop en effet ;

Mais pour m'abandonner, ingrat, que t'ai-je fait ?

De mes jaloux transports ton me est alarme.

480   Tu ne les craignais pas, tant que tu m'as aime ;

Qu'est devenu le temps, que mes jaloux soupirs

De ton volage coeur rallumaient les dsirs,

Et que pour dissiper mes soupons, mes alarmes,

Tu venais mes pieds me vaincre par tes larmes ?

485   Je te rappelle en vain le souvenir confus

D'un long attachement qui ne te touche plus ;

Qui ne te touche plus ! Aprs un tel outrage

Autant que j'eus d'amour, autant je sens de rage.

Mesure l'un par l'autre, et pour ta sret,

490   Crains autant mon amour que tu l'as souhait.

SCNE IV.
Hercule, Lycas.

LYCAS.

Seigneur, redoutez tout des fureurs de la Reine.

HERCULE.

Le temps et la raison adoucirait sa haine.

LYCAS.

Elle est femme ; on l'irrite.

HERCULE.

Eh ne crains rien, Lycas.

Son courroux contre moi s'exhale en vains clats,

495   Mais dans le dsespoir dont je la vois atteinte

C'est Iole qui fait le sujet de ma crainte.

Philoctte a trahi mon amour malheureux,

Et Djanire arrive instruite de mes feux.

C'est lui qui prvenant une facile pouse.

500   A port dans son coeur cette rage jalouse.

Si je puis l'en convaincre... Oui, Lycas, aujourd'hui

Tout mon ressentiment retomberait sur lui.

Quel intrt prend-il traverser ma flamme ?

Je ne t'explique point les soupons de mon me ;

505   Mais crois moi, je pourrais donner de la terreur

quiconque oserait me disputer un coeur.

Mais Iole entre ici ; quel intrt l'amne ?

Madame, demeurez.

SCNE V.
Hercule, Iole, Lycas, Dirc.

IOLE.

J'ai cr trouver la Reine,

Seigneur, on m'avait dit, qu'elle tait en ces lieux.

510   Je venais prsenter sa Captive ses yeux ;

Et puisqu'ainsi le veut la Fortune contraire,

Rendre ma Souveraine un hommage sincre.

HERCULE.

pargnez-vous ce soin, Madame, et pour jamais,

ses jaloux regards drober vos attraits.

515   Oui, Princesse, fuyez une fire ennemie,

Dans ses cruels soupons justement affermie,

Qui veut punir sur vous un poux odieux,

Du malheureux amour qu'il a pris dans vos yeux.

IOLE.

Ah, Seigneur, j'avais cru qu'une pouse confiante

520   toufferait sans peine une flamme naissante,

Et que de ses regards la charmante douceur,

Lui rendrait l'ascendant qu'elle et sur votre coeur.

HERCULE.

Non, si vous l'avez cru, vous vous tes trompe.

C'est de vos seuls appas que j'ai l'me occupe,

525   Djanire mes yeux n'en a point d'assez doux

Pour vous ravir un coeur qui veut n'tre qu' vous.

Du bruit de vos beauts cette Reine alarme

De mille attraits nouveaux vainement s'est arme ;

Et de quelque brillant qu'ils fussent rechausss,

530   Votre seul souvenir les a tous effacs.

Et de quoi lui servait cette beaut nouvelle ?

Je ne pensais qu' vous quand j'tais avec elle.

IOLE.

Que je souffre, Seigneur, de vous voir prvenu,

D'un mouvement si tendre, et si mal reconnu !

535   Mais il faut bien enfin que la raison surmonte

Un amour, dont jamais on ne vous tiendra compte.

HERCULE.

Eh prenez-vous plaisir me dsesprer,

Madame ?

IOLE.

cet effort il faut vous prparer.

Contre un injuste amour, tout parle, tour conspire.

540   Redonnez-vous, Seigneur, aux voeux de Djanire,

Et si vous rsistez de si doux appas,

Cdez son amour, et ne le bravez pas.

HERCULE.

Je l'ai brav, Madame ; hlas, pour ce que j'aime

Je braverais le Ciel, la Terre et l'Enfer mme ;

545   De la Reine tantt l'clatante fureur

A fait de vains efforts pour branler mon coeur.

Comme j'avais paru peu sensible ses charmes,

Je l'ai paru de mme ses cris, ses larmes ;

Et dt-elle me perdre, il me serait trop doux

550   De mourir de sa main, si je mourais pour vous.

IOLE.

Ce que j'entends, Seigneur, ne sert qu' me confondre.

Mais pourquoi tant d'amour, si je n'y puis rpondre ?

Quoique du monde entier Hercule soit vainqueur,

Il ne doit point prtendre rgner dans mon coeur.

HERCULE.

555   Et qui peut y rgner plus justement qu'Hercule

Dans ce coeur trop fidle l'ardeur qui le brle ?

Non, ne prtendez pas qu'un rival odieux

Triomphe impunment de moi-mme mes yeux.

Et si de votre coeur il m'enlve l'Empire,

560   Craignez tout pour ses jours.

IOLE.

  Seigneur, qu'osez-vous dire ?

Quel rival ? En est-il qui voult contre vous...

Ah, si ma rsistance aigrit votre courroux,

C'est moi qui fais le crime, il faut que je l'expie.

Au dfaut de mon coeur, Seigneur, prenez ma vie ;

565   Ordonner mon trpas ; la justice y consent ;

Mais n'y confondez point quelque Prince innocent. :

Hlas, je ne vis point dans cette incertitude.

HERCULE.

Ah ! je vois votre amour dans votre inquitude,

Ingrate ; et puisqu'enfin vous me dsesprez,

570   Tremblez pour le Rival que vous me prfrez.

C'est jouir trop longtemps de ma peine secrte ;

Allez. Et vous, Lycas, rappelez Philoctte.

IOLE.

Seigneur, qu'allez-vous faire ?

HERCULE.

Allez ; dans un moment

Vous saurez mes desseins et le sort d'un Amant.

SCNE VI.

HERCULE, seul.

575   Ne lasserai-je point la colre cleste ?

Matresse, pouse, Ami, tout me devient funeste.

De tant de grands exploits qui flattaient mon orgueil

L'amour de Philoctte est aujourd'hui l'cueil.

En vain pour couronner mes conqutes heureuses,

580   J'ai pos de mes mains deux colonnes fameuses

Sur ces bords dangereux, o mes derniers travaux

Des deux plus vastes Mers ont rassembl les eaux.

Ce sont des monuments rigs ma honte,

Si dans le coeur d'Iole un mortel me surmonte.

SCNE VII.
Hercule, Philoctte, Lycas, Suite.

HERCULE.

585   Prince, vous me voyez confus, dsespr,

J'aime depuis un mois, sans l'avoir dclar.

Aujourd'hui seulement je m'ouvre ma Captive,

vous. On m'avertit que Djanire arrive.

Je vous charge du soin de presser son retour,

590   Et d'engager Iole souffrir mon amour.

Un esprit complaisant, et doux comme le vtre,

Vous a gagn l'estime, et de l'une, et de l'autre,

Et j'ai cru qu'aisment vous feriez consentir

Iole m'pouser, et la Reine partir,

595   Cependant, Philoctte, aprs votre entremise,

Djanire demeure, Iole me mprise,

De plaintes toutes deux me viennent accabler :

L'une instruite d'un feu qu'il lui fallait celer,

Et l'autre mon amour, plus fire, et plus rebelle ;

600   Qu'avant que vous eussiez fait agit votre zle.

Ce n'est pas tout, j'apprends qu'un Rival plus heureux ;

Du coeur de la Princesse a mrit les voeux,

On me cache son nom, mais faites-vous justice,

Puisqu'il faut qu'en ce jour mon destin s'claircisse.

605   Ai-je encore besoin de nouvelles raisons

Pour arrter sur vous me funestes soupons ?

PHILOCTTE.

Seigneur, n'attendez pas dans le temps qu'on m'accuse,

Que j'aille me parer de quelque vaine excuse,

Et pour me garantir du pril que je cours,

610   D'une fausse innocence emprunter le secours.

Non, je sais qu'un Rival malaisment pardonne,

Et qu'Hercule condamne au moment qu'il souponne.

Ainsi ne craignez point que mon coeur agit,

D'un mensonge sans fruit couvre la vrit.

615   Ce coeur de votre amour secret dpositaire,

Aux yeux de Djanire en a fait un mystre.

C'est blesser ma vertu que ne le croire pas.

Mais si de la Princesse adorer les appas,

Si de tous mes dsirs lui faire un sacrifice,

620   Est un crime vos yeux si digne de supplice,

De tout votre pouvoir, armez votre courroux :

Je suis plus criminel, que vous n'tes jaloux.

HERCULE.

me vanter ton crime ose encore prtendre ?

PHILOCTTE.

Et qu'a-t-il de honteux, Seigneur, pour m'en dfendre ?

625   Pouvais-je rsister des charmes si doux ?

Hlas ! ai-je le coeur moins sensible que vous ?

HERCULE.

Moins sensible que moi ! Quoi, tu voudrais perfide...

PHILOCTTE.

Non, je sais le respect que doit prtendre Alcide :

Philoctte en aura pour vous jusqu' la mort.

630   Je sais trop que le Ciel en marquant notre sort,

A mis votre fortune au-dessus de toute autre ;

Mais, Seigneur, mon amour a devanc le votre ;

Avant que le combat vous et soumis ces lieux...

L'clat de la Princesse avait frapp mes yeux.

HERCULE.

635   Ah ! C'est trop diffrer : Hol, Gardes qu'on vienne.

Notre tte, Lycas, me rpond de la sienne :

En lieu de sret menez-le de ce pas.

PHILOCTTE.

Seigneur, ne croyez point...

HERCULE.

Obissez, Lycas.

ACTE III

SCNE PREMIRE.
Djanire, Phnice.

DJANIRE.

Non, Phnice, tu prends une peine inutile,

640   Pour me faire quitter cette funeste ville.

Je veux dans OEcalie chercher un autre sort ;

Elle a caus me honte, elle verra ma mort.

Mais il faut que le sang de celle qui m'affronte,

Venge aujourd'hui ma mort et rpare ma honte.

645   Le malheur que je crains n'est que trop confirm ;

Puisqu'Hercule aime Iole, Hercule en est aim.

Et quel lieu de douter qu'il n'aime sa Captive,

Lui qui craignant le cours d'une tendresse oisive ;

Pour la renouveler aprs ses grands Exploits,

650   De Captives sans nombre a reconnu les Lois ?

Il a fait arrter le Prince Philoctte

Qui s'opposait sans doute son ardeur secrte,

Ou qui de la Princesse est peut-tre amoureux,

Phnice, et la prison est le prix de ses feux.

PHNICE.

655   Madame, puisqu'enfin rien ne peut vous contraindre

sortir d'une Ville o vous devez tout craindre,

N'est-il pas un moyen plus facile et plus doux,

De vous venger d'Iole et d'un volage poux ?

DJANIRE.

Oui sans doute il en est ; et je puis t'en rpondre.

660   Je tiens en mon pouvoir ce qui peut les confondre.

J'ai, Phnice... tes yeux je ne m'en cache plus,

Un voile teint du sang du perfide Nessus,

De Nessus qu'Ixion et d'une amour si vaine,

De ce Centaure enfin, qui sur les bords d'Evene

665   Frapp d'un javelot qui lui peroit le flanc,

Vomit devant mes yeux tout son perfide sang ;

Lorsque pour dtourner une brutale envie,

Hercule de sa main lui fit perdre la vie.

Ce Centaure en mourant, de rage transport,

670   Me dit de conserver ce voile ensanglant ;

Que ce serait par lui que j'aurais l'avantage

De regagner le coeur d'un poux trop volage,

Quand d'un nouvel amour reconnaissant la Loi,

Il pourrait se rsoudre violer sa foi.

675   Oui, du sang de Nessus le charme imperceptible

Est pour me rendre Hercule un moyen infaillible.

Mais je n'aurai donc point la secrte douceur

De ne devoir qu' lui le retour de son coeur !

PHNICE.

Eh ! sans porter si loin votre dlicatesse,

680   Madame, d'un poux regagnez la tendresse.

Servez-vous du moyen qui vous est prsent.

DJANIRE.

Je n'en suis pas rduite cette extrmit,

Phnice. Penses-tu, quoi qu'Hercule me brave,

Qu'il voult mes yeux pouser son esclave ?

685   Non, non, tu me verrais avant ce coup affreux

Poignarder l'un et l'autre, et moi-mme aprs eux.

Quelle secrte horreur ! Qu'est-ce que j'envisage ?

L'Ingrat, jusqu' ce point pousserait-il l'outrage ?

Oserait-il... Mais non, c'est trop tt m'alarmer,

690   Sans pouser Iole, Hercule peut l'aimer.

Que dis-je... Ah juste Ciel ! c'est en vain que j'espre,

Aprs m'avoir trahie, Hercule peut tout faire.

Ne me dguise rien, Phnice, au nom des Dieux.

Que dit-on ? Qu'as-tu su ?

PHNICE.

Lycas entre en ces lieux,

695   Madame, c'est de lui que vous pourrez apprendre !

SCNE II.
Djanire, Phnice, Lycas.

DJANIRE.

Eh bien, Lycas, parlez, quoi dois-je m'attendre ?

LYCAS.

Madame, votre poux accabl de douleur,

Frmit du coup mortel qu'il porte votre coeur ;

Mais enfin de Junon la colre immortelle

700   Le contraint, quoiqu'il fasse, vous tre infidle ;

Et c'est pour pargner un supplice vos yeux,

Qu'il ose vous prier d'abandonner ces lieux.

DJANIRE.

Quel supplice, Lycas ? Parlez sans vous contraindre ?

Mon poux aime Iole, et qu'ai-je encor craindre ?

LYCAS.

705   Madame, il n'est plus temps de vous rien dguiser ;

Il l'aime, et ds ce jour il prtend l'pouser.

DJANIRE.

L'pouser !

LYCAS.

Oui, madame, et la pompe s'apprte.

Drobez votre vue cette triste Fte :

Cdez la Fortune ; et que vos yeux au moins

710   De ce triomphe affreux ne soient pas les tmoins.

DJANIRE.

La force, la raison, l'esprit, tout m'abandonne.

Mais il faut bien partir, puisqu'Hercule l'ordonne.

Oui, Lycas, je suis prte sortir de ces lieux.

Ne puis-je pas au moins recevoir ses adieux ?

715   Avant que de partir il faut que je le voie :

Qu'il m'accorde, Lycas, cette dernire joie.

L'effort que je me fais pour observer sa Loi,

Hlas ! vaut bien celui qu'il se fera pour moi.

LYCAS.

Oui, de vous voir, Madame, il ne se peut dfendre.

720   Je vais l'en avertir, et vous pouvez l'attendre.

SCNE III.
Djanire, Phnice.

PHNICE.

Admire le pouvoir que vous avez sur vous,

Madame, cet effort doit charmer votre poux,

Cette rare vertu...

DJANIRE.

Quoi, tu crois que je parte,

Que de ces tristes lieux ma Rivale m'carte !

725   Ah ! Phnice, jamais ne me connatras-tu ?

Pour cet effort barbare ai-je assez de vertu ?

Hlas ! Dans ce moment je n'ai que de la rage,

De la vertu l'Amour m'a fait perdre l'usage :

Je n'en ai plus, Phnice, et comment en avoir ?

730   O la placer ? Mon coeur est plein de dsespoir.

PHNICE.

Si vous ne partez pas, pourquoi donc cette feinte ?

DJANIRE.

Et d'Hercule et d'Iole, il faut calmer la crainte,

Drober leurs yeux ma jalouse fureur,

Et ne leur laisser voir qu'une rendre douleur.

735   Phnice, c'est ainsi qu'endormant leur prudence,

Je saurai mnager le temps de ma vengeance,

viter un dpart plus cruel que la mort,

Et me rendre prs d'eux matresse de leur sort.

Cependant prvenons le sort qui nous menace

740   De mettre ds ce jour ma Rivale en ma place.

tons-lui, s'il se peut, jusques la douceur

De jouir un moment de ce fatal honneur.

Servons-nous de ce voile, o l'on remarque encore

Des vestiges rougis par le sang du Centaure.

745   Tu sauras que voulant le garder chrement,

J'en fis faire autrefois un pompeux vtement,

O l'adresse de l'Art la Richesse unie,

Le rend propre l'clat d'une crmonie.

Il faut que renfermant tous mes transports jaloux,

750   Je parvienne aux moyens d'en orner mon poux.

Mais pour ne pas nourrir une vaine esprance,

Il faut par des respects gagner sa confiance.

Cruelle jalousie, o me rduisez-vous ?

Il faut feindre aujourd'hui pour flchir mon poux.

755   Ah ! que je feindrai mal, et que de ma tendresse,

En voyant cet ingrat, je serai peu matresse !

Phnice, le voici. Pourquoi confondais-tu,

Ciel ! tant de perfidie avec tant de vertu ?

SCNE IV.
Hercule, Djanire, Lycas, Phnice.

DJANIRE.

Ma prsence, Seigneur, blesse ici votre vue :

760   Vous voulez que je parte, et j'y suis rsolue.

Du plaisir de vous voir, je prtendais jouir :

Vous me le dfendez, il vous faut obir.

Mais, Seigneur, puis qu'enfin nul espoir ne me flatte ;

Que dans tout ce Palais mon infortune clate ;

765   Que tout y retentit de l'appareil pompeux

Dont votre amour honore un Hymen plus heureux :

Si c'est pour m'pargner l'horreur du sacrifice,

Que vous voulez, Seigneur, que je vous obisse :

Rien n'gale l'horreur de m'loigner de vous ;

770   Et c'est de mes tourments le plus cruel de tous.

HERCULE.

Quoi, jusqu' cet excs la tendresse vous porte,

Madame ? Mais tantt parliez-vous de la sorte ?

D'o vient ce changement, et quels sont vos desseins ?

DJANIRE.

Me sparer de vous est tout ce que je crains.

775   Mais puisque les fureurs, le dsespoir, les plaintes

Ont fait de vains efforts pour rassurer mes craintes ;

Je ne veux plus m'armer que d'innocents soupirs,

Pour combattre l'ardeur de vos nouveaux dsirs.

mon devoir, Seigneur, je me rends toute entire :

780   Plus de fiert ; De quoi serais-je encore fire ?

De mon fidle amour ? il ne vous touche plus :

De mes attraits ? une autre, hlas, les a vaincus.

HERCULE.

Madame, au nom des pleurs que je vous vois rpandre,

Drobez mes yeux une douleur si tendre.

785   Vengez-vous en fuyant d'un infidle poux,

Qui s'arrache soi-mme, en s'attachant vous,

Mon trouble...

DJANIRE.

Eh bien, Seigneur, pour plaire votre envie,

O dois-je aller cacher ma dplorable vie !

O me renvoyez-vous ? Irai-je Calidon !

790   Quel respect ce Peuple inspirera mon nom ?

Qui suis-je dans le temps qu'Hercule m'abandonne

Quel mrite me suit ? quel clat m'environne ?

Enfin de tant de noms et de titres pompeux,

Que peut-il me rester qu'un souvenir honteux ?

795   Souffrez-moi prs de vous. Votre nouvelle pouse,

Seigneur, n'aura pas lieu d'en paratre jalouse.

Accable ses yeux de tristesse et de deuil,

Je servirai sans doute flatter son orgueil :

Car enfin je prtends, humble dans ma misre,

800   N'avoir plus d'autre soin que celui de lui plaire :

Trop heureuse, Seigneur, en lui faisant ma cour,

Si mes soumissions vous marquent mon amour.

HERCULE.

Qu'entends-je ? o vous emporte un excs de tendresse ?

Non, non, de votre sort vous serez la matresse.

805   Je rougis vos yeux du trouble o je me vois.

Madame, disposez de vous votre choix,

Et bannissant enfin une crainte timide,

Demeurez, ou partez en pouse d'Alcide.

Faites-vous un plaisir de mes transports secrets :

810   Mais prenez-vous au Ciel du tort que je vous fais.

DJANIRE.

Ah ! si j'avais encor le bonheur de vous plaire,

Qu'aisment de Junon vous vaincriez la colre !

Ce triomphe pour vous ne serait pas nouveau.

Vous l'avez su braver mme ds le berceau,

815   Lorsque vos seules mains vous servant de dfense,

On vous vit des serpents vaincre la violence.

Par combien de brigands, et de monstres dompts,

Farouches ennemis par Junon suscits,

Avez-vous triomph de sa haine immortelle ?

820   Ah ! ne lui cdez-vous que pour m'tre infidle ;

Et ne vous lassez-vous enfin d'tre Vainqueur,

Que lorsqu'il faut, ingrat, me garder votre coeur ?

Qu'osai-je dire, Ciel ! mon amour m'a trahie.

Mais cet clat sera le dernier de ma vie ;

825   Et quoique me suggre un dpit trop confus,

J'oublierai, si je puis, que vous ne m'aimez plus.

SCNE V.
Hercule, Lycas.

LYCAS.

Seigneur, d'un tel effort la croyez-vous capable ?

HERCULE.

Que cet effort, Lycas, soit feint ou vritable ;

Elle oserait en vain s'opposer mes voeux,

830   Et je touche au moment qui me doit rendre heureux.

Ce n'est pas aprs tout que l'heureux Philoctte

Ne mle dans ma joie une douleur secrte ;

Non que de sa prison pour lui-mme inquiet,

Puisqu'il est mon Rival, je m'en venge regret .

835   Mais puis-je l'avouer ? c'est qu'aimant la Princesse,

Il a surpris, Lycas, sa premire tendresse ;

Et c'est pour mon amour un sujet de douleur,

Qu'avant moi ce Rival ait rgn dans son coeur.

SCNE VI.
Hercule, Lycas, Iole, Dirc.

IOLE.

Seigneur, si votre amour demande une victime ;

840   Prenez-l ; mais du moins pargnez vous un crime :

Et pour justifier cet clatant courroux,

Voyez sur quelle tte il faut lancer vos coups,

Philoctte n'a point mrit sa disgrce.

Ah ! dtournez sur moi le sort qui le menace.

845   Oui, Seigneur, punissez mes criminels appas.

Il serait innocent, s'il ne les aimait pas.

HERCULE.

Il les aime, Madame ; et c'est de cette offense

Qu'un Rival mpris cherche tirer vengeance.

Eh quoi, lorsqu' mes yeux de vous seule charms,

850   Vous me hassez presque autant que vous l'aimez ;

Osez-vous prsumer qu'aprs un tel outrage,

La clmence pour moi soit d'un facile usage ?

Non, ne pouvant sur vous punir votre rigueur,

Sur Philoctte au moins j'en veux punir l'Auteur.

855   Ainsi votre Vainqueur cessant de se contraindre,

S'il ne se fait aimer, saura se faire craindre.

IOLE.

Vous n'tes que trop craint : tout tremble devant vous ;

Et jusques aux Enfers on craint votre courroux.

Mais l'amour par la crainte aisment s'effarouche :

860   Ce n'est ni la fiert, ni l'orgueil, qui le touche.

Les menaces enfin, les plaintes, la terreur,

Ne sont pas les chemins qui conduisent au coeur.

HERCULE.

Quels sont-ils donc, cruelle ? Au moins daignez m'instruire

De ces heureux moyens qui peuvent y conduire :

865   Et pour venir bout de vos cruels mpris,

Montrez-moi les chemins que Philoctte a pris.

IOLE.

Philoctte soumis et plein de complaisance,

N'a jamais contre Iole us de violence ;

Philoctte au combat, pargnant les Vaincus,

870   N'a point tremp ses mains dans le sang d'Euritus.

Philoctte engag dans une amour nouvelle,

Ne dsespre point une pouse fidle.

Et Philoctte enfin, en flattant ma douleur,

Sans me parler d'amour, a su toucher mon coeur.

HERCULE.

875   Puisqu'on fait de mon coeur la victime d'un autre,

la dernire preuve il faut mettre le votre.

C'en est trop.

Lycas.

Amenez Philoctte en ces lieux.

IOLE.

Quoi, Seigneur...

HERCULE.

Je prtends vous confondre ses yeux,

Ingrate, vos mpris ont lass ma confiance.

880   Mon amour dans mon coeur fait place la vengeance ;

Et si je ne pouvais encor le surmonter,

Je ne vous aimerais que pour vous tourmenter.

IOLE.

Ne pouvant vous aimer, Seigneur, je veux vous plaindre.

vous har pourquoi voulez-vous me contraindre ?

HERCULE.

885   Non, non, je ne veux point d'une indigne piti,

Et j'aime vos rigueurs plus que votre amiti.

Je voulais votre coeur, un autre le possde.

Ah ! c'est cet affront que ma constance cde ;

Mais ne prtendez pas qu'en ne vous aimant plus,

890   Je veuille par l'oubli rpondre vos refus ;

Que contraint d'touffer une vaine esprance,

Je cherche mon repos dans mon indiffrence ;

Et que je sois enfin au gr de vos dsirs,

Tranquille spectateur de vos heureux soupirs.

SCNE VII.
Hercule, Philoctte, Lycas, Iole, Phnice.

HERCULE.

895   Prince, l'amour sur moi vous donne la victoire.

Mais croyez-vous longtemps jouir de cette gloire ?

Croyez-vous qu'insensible ce mortel affront,

Hercule impunment laisse rougir son front ?

PHILOCTTE.

Non, Seigneur, puisqu' vous Iole me prfre,

900   Je prtendrais en vain flchir votre colre,

Je dois me prparer mourir ses yeux.

Mais pouvais-je esprer un sort plus glorieux ?

Cent fois dans les combats j'ai hasard ma vie,

Le Ciel n'a point permis qu'elle me fut ravie.

905   Il l'a voulu garder jusqu' cet heureux jour,

Pour la faire servir de victime l'Amour.

IOLE.

Ciel !

HERCULE.

N'en doutez point, d'un amour qu'elle opprime,

Philoctte, ses yeux vous serez la victime.

Mais je ne rponds point qu'aprs un tel effort,

910   Tout mon ressentiment se borne votre mort.

PHILOCTTE.

Ah ! je voudrais en vain me montrer intrpide :

Vous trouvez le secret de me rendre timide.

Et puisque contre Iole Hercule est irrit,

Ma crainte vient bout de ma tranquillit.

915   Vengez-vous d'un rival dont l'amour vous offense :

Mais qu'Iole n'ait point de part la vengeance.

Et si dans mon destin il faut l'envelopper,

Consultez votre coeur avant que de frapper.

D'un remords inutile pargnez-vous la gne :

920   Dans mon malheureux sang teignez votre haine.

Seigneur, que tardez-vous ?

IOLE.

Par une mme loi,

Je dois mourir pour vous, si vous mourez pour moi.

Hercule.

En vain vous cderiez, Seigneur, son envie :

Et je mourrais du coup dont il perdrait la vie.

HERCULE.

925   Non, non, malgr l'clat d'un si tendre transport,

Ce jour clairera mon hymen, ou sa mort.

IOLE.

Quoi, Seigneur, voulez-vous...

HERCULE.

Oui, je prtends, Madame,

Qu' recevoir ma foi vous disposiez votre me,

Ou que sans diffrer, au sortir de ces lieux,

930   la mort d'un Amant vous prpariez vos yeux.

IOLE.

Qu'entends-je ?

HERCULE.

l'un des deux il faut bien vous rsoudre ;

Il est encore temps de retenir la foudre.

Mais demain vous pourriez le vouloir vainement.

PHILOCTTE.

Princesse, devez-vous balancer un moment ?

935   Sacrifiez mes jours, le sang vous y convie.

Aussi bien vous perdant, aimerais-je la vie ?

Hercule, c'est assez, prononce mon trpas.

La Princesse me venge, en ne t'pousant pas.

IOLE.

Non, moi-mme la vie il faut que je renonce.

HERCULE.

940   Lycas ira dans peu savoir votre rponse.

Songez de vos mpris me faire raison.

Allez.

Lycas.

Vous, remmenez le Prince en sa prison.

ACTE IV

SCNE PREMIRE.
Iole, Dirc.

IOLE.

Quels que soient les malheurs o cet hymen me jette,

Je ne dois plus songer qu' sauver Philoctte.

945   Je ne le puis, Dirc, qu'en lui manquant de foi :

J'en frmis, mais l'Amour m'impose cette loi.

Sauvons-le, en pousant l'Ennemi qui l'opprime,

Et de sa sret faisons-nous la victime.

Mais quand j'ai tant d'ardeur pour les jours d'un Amant,

950   Qu'Hercule rpond mal mon empressement !

Que sa lenteur, Dirc, m'est d'un funeste augure !

Lycas ne parat point, et rien ne me rassure.

Dans cet effroi mortel je ne respire pas...

Va, Dirc, cours toi-mme au devant de Lycas.

955   Cherche Hercule, dis-lui qu' son sort enchane,

Je ne soupire plus qu'aprs son hymne.

Hlas ! en m'imposant de si barbares Lois,

A-t-il un seul moment pu douter de mon choix ?

DIRC.

Il vient lui-mme vous, je le vois.

SCNE II.
Hercule, Iole, Dirc, Lycas.

HERCULE.

Oui, Madame,

960   C'est moi qui viens savoir le destin de ma flamme.

Il faut de vos desseins vous expliquer moi.

IOLE.

Je suis prte, Seigneur, vous donner ma foi.

HERCULE.

Qu'entends-je ? dois-je croire un aveu si contraire

tant de vains efforts que j'ai fait pour vous plaire ?

965   Quel changement subit !

IOLE.

  Il est grand ; mais, Seigneur,

Le Ciel en un moment peut bien changer un coeur.

Il a chang le mien ; et ce coeur ne respire

Qu' prendre prs de vous le rang de Djanire.

Non que de l'injustice il ne soit irrit :

970   Mais elle lui devient une ncessit.

Vous le savez, Seigneur, aim de Philoctte,

Ce coeur rendit lui d'une chane secrte.

Je la romps aujourd'hui, pour lui sauver le jour ;

Et sa vie est pour vous le prix de mon amour.

HERCULE.

975   Dans quels heureux transports un tel aveu me jette,

Madame...

IOLE.

Mais, Seigneur, on retient Philoctte.

HERCULE, Lycas.

Courez sans perdre temps, et que sa libert

Soit le prix d'un hymen que j'ai tant souhait.

tant sr de la foi que vous m'avez donne,

980   Je vais tout disposer pour ce grand hymne ;

Et par un sacrifice auguste et glorieux,

Je veux notre hymen intresser les Dieux.

SCNE III.
Iole, Dirc.

IOLE.

Ah ! Dirc, qu'ai-je fait ?

DIRC.

Que pouviez-vous moins faire,

Pour sauver une vie la votre si chre ?

985   pouse d'un Hros fous qui semblent les Rois ;

Presqu' tout l'Univers vous donnerez des Lois,

Madame, et dans ce temps vous oublierez, peut-tre,

La perte d'un Amant qui vous laissait un Matre.

IOLE.

Et depuis quand crois-tu qu'une vaine grandeur

990   Se mle aux sentiments qui remplissent mon coeur ?

Non, non, quelques honneurs qu'Hercule me promettre,

Rien n'est pour moi, Dirc, du prix de Philoctte ;

De lui, de son amour, j'ai le coeur tout rempli,

Et laisse la fortune en un profond oubli.

995   Cependant, aujourd'hui je pourrai laisser croire,

Que je tourne mes voeux du ct de la gloire ;

Et qu'entre deux Amants j'immole au plus heureux,

Le plus aimable, hlas et le plus amoureux,

Ainsi, pour racheter les jours de ce que j'aime,

1000   Il faut y renoncer, m'arracher moi-mme,

Et par ce sacrifice exposer ma vertu

Aux funestes remords d'avoir mal combattu.

DIRC.

J'aperois Philoctte.

IOLE.

Ah ! Dieux, je suis perdue.

SCNE IV.
Philoctte, Iole, Dirc.

PHILOCTTE.

Enfin la libert vient de m'tre rendue,

1005   Madame : il m'est permis d'approcher de ces lieux.

Mais me permettez-vous d'y paratre vos yeux ?

Pourrez-vous voir sans honte un Prince misrable,

Qui ne le serait pas, si vous n'tiez coupable ;

Qui de tous ses malheurs et vu trancher le cours

1010   Sans vos funestes soins pour conserver ses jours ;

Et qui ne cherche plus qu' finir une vie

Qu'il ne veut point devoir votre perfidie ?

IOLE.

Que me dit-on ! Grands Dieux ! ai-je bien entendu ?

Moi perfide ! ce nom me fut-il jamais d ?

1015   Mritai-je jamais que d'une telle injure

On payt une flamme, et si tendre et si pure !

Que d'un nom si cruel mon amour ft noirci !

Philoctte, est-ce vous qui me traitez ainsi ?

PHILOCTTE.

Oui, cruelle, C'est moi, qui honteux de vos feintes,

1020   Cherche flatter mes maux par le secours des plaintes,

Et qui n'aime sortir de ma captivit,

Que pour vous reprocher votre infidlit,

Vous pousez Hercule, et vous osez prtendre

Que cette libert que vous me faites rendre,

1025   Que ces malheureux jours, qu'on sauve malgr moi,

Excusent mes yeux votre manque de foi !

Non, non, la libert, le jour que je dteste,

M'est un nouveau supplice, et d'autant plus funeste,

Qu'il prsente sans cesse mon coeur amoureux

1030   Ma Matresse perfide, et mon Rival heureux.

IOLE.

Ciel, qui pntrs seul dans le fond de mon me,

Vois l'affront qu'un ingrat ose faire ma flamme ;

Et fais qu'un prompt remords, suivi du repentir,

Lui montre son erreur, et l'en fasse sortir.

1035   Mais puisqu'en vous sauvant j'aigris votre colre,

Me reste-t-il, Seigneur, un moyen pour vous plaire !

Sur le bord du cercueil o vous allez courir,

Comment faire ?

PHILOCTTE.

M'aimer, et me laisser mourir.

IOLE.

Et vous laisser mourir ! Ah ! cruel ! Mais vous-mme,

1040   Qui me parlez d'aimer, est-ce ainsi que l'on aime ?

Quelle Amante jamais, jusques ce moment,

Prfra sa confiance aux jours de son Amant ?

Quel exemple autorise un conseil si bizarre ?

Non, un coeur bien touch ne devient point barbare.

1045   Je ne me pique point de cette fermet

Qui va contre un Amant jusqu' la cruaut :

Je ne me pique point par un excs de zle,

De vous laisser prir, pour demeurer fidle.

Malgr tant de serments de me garder vous,

1050   vos yeux aujourd'hui, je prends un autre poux :

Au mpris de la foi que je vous ai donne,

L'Hymen avec Hercule unit ma destine.

Mais Iole jamais, quel que soit votre effroi,

Ne vous a tant aim, qu'en vous manquant de foi.

PHILOCTTE.

1055   Et quel amour fut-il jamais comme le vtre ?

Quoi, vous courez, Madame, entre les bras d'un autre ;

Vous rompez vos serments tant de fois confirms,

Vous me dsesprez enfin, et vous m'aimez !

Mais si l'amour vous rend ce point inhumaine,

1060   quelle extrmit portez-vous donc la haine ?

Quelles sont vos fureurs, et vos transports jaloux ?

Enfin aimant ainsi, comment hassez-vous ?

IOLE.

votre sret, Seigneur, je sacrifie

Le plaisir, le repos, le bonheur de ma vie :

1065   conserver vos jours, je borne mes souhaits ;

Et si c'est vous har, voila comme je hais.

PHILOCTTE.

Eh ! ne vous faites point une vertu sublime

D'un sacrifice affreux dont je suis la victime.

Quel plaisir perdez vous, quel repos, quel bonheur,

1070   Donc la perte en secret ne flatte votre coeur ?

Ah ! puisqu' me quitter vous consentez sans peine,

Qu' de vastes projets votre orgueil vous entrane !

Et que la majest du rang ou vous montez,

Vous rcompense bien de ce que vous quittez !

1075   Mais pourquoi me laisser une vie importune

Qui pourrait bien encor troubler votre fortune ?

Car ne prsumez pas qu'en Amant interdit,

de simples regrets je borne mon dpit ;

Que lche spectateur du triomphe d'un autre,

1080   Mon coeur pleure en secret le changement du vtre ;

Ou que de tout, ici, devant me dfier,

Loin de ces tristes lieux, j'aille vous oublier.

Non, non, quelques malheurs que mon destin m'apprte,

Je veux de votre hymen voir la cruelle fte ;

1085   Dans le Temple, l'Autel, me ranger prs de vous,

Et dans mon dsespoir vous dire aux yeux de tous :

Inhumaine, voyez o votre orgueil vous jette ;

La foi que vous donnez est due Philoctte,

Les Dieux nouveaux tmoins de vos engagements,

1090   Le furent autrefois de vos premiers serments.

Que diront-ils, ces Dieux, que votre me aveugle

Va prendre pour garants d'une foi viole ?

votre heureux poux voudront-ils garantir

Cette foi qu' leurs yeux vous osez dmentir ?

IOLE.

1095   Je le vois bien, ingrat, vous voulez que je croie

Qu' me dsesprer vous mettez votre joie.

Repaissez donc vos yeux d'un spectacle si doux.

PHILOCTTE.

Mais vous-mme, pourquoi me dsesprez-vous ?

Pourquoi m'abusiez-vous par une indigne feinte ?

1100   Vous me disiez tantt pour rassurer ma crainte,

Que j'avais sur votre me un empire absolu ;

Que si je le perdais, je l'aurais bien voulu.

L'ai-je voulu ? Parlez en prsence d'Alcide,

Ai-je paru tantt incertain et timide ?

1105   Quand il vous a prescrit ses tyranniques lois,

Moi-mme ai-je un moment balanc sur le choix ?

N'ai-je pas prvenu votre funeste envie,

En vous sollicitant d'abandonner ma vie ?

Mais en mourant pour vous, du moins j'ai prtendu

1110   Que vous me garderiez un coeur qui m'tait d.

IOLE.

Eh bien, puis qu' vos yeux je suis si criminelle,

Punissez mes forfaits par un oubli fidle.

Mais fuyez pour jamais le dangereux aspect

D'une fatale Cour o tout vous est suspect.

PHILOCTTE.

1115   Vous croyez, que fuyant un Rival qui m'opprime

Je vous laisse en repos couronner votre crime !

Que je ne tche point par un dernier effort,

De troubler un hymen qui me cause la mort !

Ne vous en flattez point ; je vais me rendre au temple,

1120   O d'un grand dsespoir je veux donner l'exemple,

Consacrer les fureurs o vous m'abandonnez,

Suspendu les devoirs des Prtres prosterns ;

Moi-mme aux Immortels m'offrir en sacrifice,

Et de mon sang vers leur demander justice.

1125   Adieu, Madame.

SCNE V.
Iole, Dirc.

IOLE.

  Hlas, Dirc, quel autre coeur

prouva-t-il jamais une telle rigueur ?

Philoctte oserait.... Ah ! que je suis plaindre ?

DIRC.

Madame, voir le Prince, On a lieu de tour craindre.

Il pourrait se porter quelque extrmit.

IOLE.

1130   Et dans ce dsespoir, c'est moi qui l'ai jet :

C'est moi qui le condamne, et qui le dsespre.

Fuyons, Dirc, fuyons le jour qui nous claire.

Allons chercher du calme mes sens gars,

Je ne respire point...

SCNE VI.
Djanire, Iole, Phnice, Dirc.

DJANIRE.

Madame, demeurez.

1135   Enfin contre le Ciel la rsistance est vaine.

Vous triomphez, Iole, et ma honte est certaine.

Les apprts d'un hymen qu'autorisent les Dieux,

Dans ce vaste palais frappent par tour mes yeux.

De cet auguste jour dont la pompe s'apprte,

1140   Un sacrifice heureux doit couronner la fte ;

Et ce fameux Vainqueur qui se soumet vous,

Ce Hros, que je n'ose appeler mon poux,

Possd d'un amour qui n'eut jamais d'exemple,

Hercule, prend le soin de faire orner le Temple ;

1145   Lui-mme, pour rpondre vos dsirs pressants,

Couronne la Victime, et prpare l'encens,

Je n'ai plus d'esprance : il n'est plus temps de feindre.

J'esprais que dans peu je n'aurais rien craindre,

Et que je pourrais voir revenir mon poux,

1150   Me demander pardon, d'avoir brl pour vous.

Mais lorsqu' votre orgueil le Ciel devient propice ;

Qu'il semble pour vous plaire appuyer l'injustice ;

Quand il vous livre un coeur, dont j'ai reu la foi ;

Quand je perds tout enfin, que pensez-vous de moi ?

1155   Croyez-vous que timide au fort de la tempte,

Je ne songe qu'au soin d'en garantir ma tte ?

Que j'aille loin d'ici, tremblante pour mes jours.

Par une indigne suite en assurer le cours ?

Eh ! de quelque faon que le Ciel nous accable,

1160   Vous de faveurs, et moi d'une haine implacable,

Madame, je ne sais malgr tout mon effroi,

Qui doit le plus trembler, ou de vous, ou de moi.

IOLE.

Je le crois : mais du moins si je crains des disgrces ;

Madame, ce n'est point l'effet de vos menaces ;

1165   Et puisque mon destin vient de se confirmer,

Je ne prvois plus rien qui puisse m'alarmer.

DJANIRE.

Quoi ! tu veux que je pense, odieuse Rivale,

Qu'esclave dans les fers tu deviens mon gale ?

Ah ! ne t'abuse point d'en tmraire orgueil :

1170   Ta nouvelle fortune est prs de son cueil.

Avant que d'en jouir, gotes-en l'amertume.

Tremble, et vois dans mes yeux le courroux qui s'allume :

Pntres, si tu peux, jusqu'au fond de mon coeur ;

Vois-y le dsespoir, la rage, la fureur,

1175   Tout ce qu'a de cruel une haine barbare ;

Et commence frmir du coup qu'on te prpare ;

Car mon juste courroux jusqu'au pied de l'Autel

Te veut aux yeux de tous donner le coup mortel.

T'immoler en secret, est peu pour ma vengeance,

1180   Oui, de tout l'Univers je voudrais la prsence,

Et que tous les mortels tmoins de mon courroux,

Te vissent expirer sous l'effort de mes coups.

Ah ! pourquoi sduis-tu par tes funestes charmes

Un poux que tu rends insensible mes larmes ?

1185   Avant que de sa mort ton trpas soit suivi,

Rends-le moi cet poux que tes yeux m'ont ravi ;

Rends-moi sur ce Hros ce souverain empire

Qu'il n'a pu justement donner qu' Djanire ;

Rends-le moi ; mais au moins ne cours pas le hasard

1190   Pour moi, pour toi, pour lui, de le vouloir trop tard.

IOLE.

Hlas ! en vous tant un poux que j'abhorre,

Malheureuse, je perds un amant que j'adore.

DJANIRE.

Qu'entends-je ?

IOLE.

Croyez-moi, j'en atteste les Dieux,

Mon coeur vous venge bien du crime de mes yeux.

DJANIRE.

1195   Vous auriez pour 'Hercule une haine secrte ?

IOLE.

Je le hais d'autant plus que j'aime Philoctte ;

Nos coeurs devaient, Madame, tre unis jamais :

Hercule en rompt es noeuds, jugez si je le hais.

DJANIRE.

Ciel ! que m'apprenez-vous, et que viens-je d'entendre ?

1200   N'aimant point cet poux, vous pouviez me le rendre,

Du coeur de votre amant vous conserver les voeux,

L'pouser, et par l nous rendre tous heureux.

Vous saurez qu'autrefois le redoutable Alcide

Fit mourir mes yeux un Centaure perfide,

1205   Dont le sang est un charme, o l'arrt des Destins

Promet de nouveaux cours des feux mal teints.

Un Vtement que j'ai teint de ce sang funeste,

Est pour vous, et pour moi, tout l'espoir qui nous reste :

Si vous pouvez, Madame, en parer mon poux,

1210   Il se redonne moi, Philoctte est vous,

Et ces grands appareils dont votre me est gne,

Serviront l'clat d'un plus digne hymne.

IOLE.

quel espoir flatteur m'entranent vos discours ?

Mais pourquoi de ma main emprunter du secours,

1215   Madame ? C'est le soin d'une fidle pouse...

DJANIRE.

Non, tout serait suspect d'une femme jalouse.

Que ne pourrais-je point lui laisser souponner,

De l'orner dans le temps qu'il va m'abandonner !

Madame, tout dpend d'un peu de diligence :

1220   Profitons des moments...

IOLE.

  Ciel, vois mon innocence.

De mon coeur tonn tu connais les desseins :

Dans ce que j'entreprends, si j'espre, je crains.

Rendre Hercule confiant, et sauver Philoctte,

Voil Dieux immortels, tour ce que je souhaite.

1225   Madame, donnez-moi cet heureux vtement.

Toi, fidle, Dirc, cours aprs mon amant.

Dis-lui, pour modrer l'ennui qui le dvore,

Que tout pourra changer, et qu'il espre encore.

Allons. Madame, allons, je m'abandonne vous :

1230   Et puiss-je aujourd'hui vous rendre votre poux.

ACTE V

SCNE PREMIRE.

DJANIRE, seule.

Enfin quelques prils qui menacent ma flamme,

Un rayon d'esprance claire encor mon me ;

Et du sang de Nessus le succs que j'attends,

Peut fixer d'un poux les dsirs inconstants.

1235   Favorable mes voeux, quoiqu'un peu trop timide,

Iole en ce moment tche me rendre Alcide.

Elle a d lui porter ce vtement pompeux

Dont le charme secret va rallumer ses feux ;

Et Phnice attentive cet heureux mystre,

1240   Me viendra dire ici ce qu'il fait que j'espre.

vous, qui tenez seul mon sort entre vos mains,

Qui pouvez ou confondre, ou servir mes desseins,

Jupiter, si sur vous rejaillit mon injure,

Faites que votre Fils cesse d'tre parjure.

1245   Mais que Phnice tarde me faire savoir

S'il faut que je bannisse ou la crainte, ou l'espoir !

Mon coeur en cet tat rempli d'inquitude

Trouve un surcrot d'ennui dans son incertitude,

Et cet espoir confus dont il se flatte en vain,

1250   Lui semble plus cruel, qu'un malheur plus certain.

Hercule par un sort qui me poursuit sans cesse,

N'aura point accept le don de la Princesse :

Ou peut-tre elle-mme oubliant mes avis,

Dans ce grand embarras ne les a point suivis,

1255   Mais de quel sentiment suis-je proccupe.

Cette perfide, hlas, m'a peut-tre trompe ;

Elle n'a feint d'aimer Philoctte mes yeux,

De har mon poux, que pour me tromper mieux.

Quoi, Junon avec lui ton coeur d'intelligence,

1260   Impuissant le perdre, oublierait sa vengeance !

Eh bien, je suffirai, puisque tu ne peux rien,

venger aujourd'hui ton affront et le mien.

J'y cours, et s'il est vrai qu'Iole me trahisse,

Son sang commencera l'horreur du sacrifice ;

1265   Et du mme poignard dont j'armerai ma main,

De mon perfide poux j'irai percer le sein ;

Et le tournant sur moi, pour couronner mes crimes,

Je me sacrifierai moi-mme mes victimes.

SCNE II.
Djanire, Phnice.

DJANIRE.

Parle, Phnice. Eh bien, dois-je me rassure ?

PHNICE.

1270   Oui, de vos soins, Madame, il faut tout esprer.

DJANIRE.

Ciel !

PHNICE.

Je sors du Temple o votre 'poux s'empresse

De s'orner du prsent qu'a port la Princesse.

Je l'ai vu dans ses mains avant que d'en sortir,

Et j'ai couru d'abord pour vous en avertir.

DJANIRE.

1275   Dieux ! Junon, Iole, qui j'ai sait outrage,

Si le dernier transport de ma jalouse rage

Est un crime envers vous que l'amour ait produit,

Pardonnez-le en faveur du remords qui le suit.

Phnice, pour flatter l'espoir de Djanire,

1280   Redis-lui mille fois ce que tu viens de dire ;

Et peints mes regards amoureux et jaloux

Ce prsent dont Iole a par mon poux.

Dis-moi qu'il la regarde, et la trouve moins belle ;

Que ses yeux t'ont paru moins amoureux pour elle ;

1285   Que lui montrant dj quelques secrets ennuis,

Il tourne ses regards vers les lieux o je suis ;

Enfin, que rougissant de sa lche injustice,

Lui-mme il interrompt ce triste sacrifice,

Pour venir de son coeur me confirmer le don,

1290   Et de son inconstance implorer le pardon.

PHNICE.

Madame, vote esprit, par un secret augure,

Devance le plaisir que le Ciel vous assure,

Et fournit un moyen votre coeur charm,

De jouir d'un bonheur avant qu'il soit form.

1295   Je souhaite du moins que cette heureuse image

Soit de votre destin l'infaillible prsage,

Et qu'on ne voie ici revenir votre poux

Que pour vous assurer qu'il se redonne vous.

DJANIRE.

N'en doute point, le charme agira sur Hercule,

1300   Et le Ciel (s'il ne trouve une pouse crdule)

Le Ciel dit mon coeur par des avis secrets,

Qu'Hercule s'abandonne de justes regrets.

Mais Philoctte vient... Quel dsespoir l'anime ?

SCNE III.
Djanire, Philoctte, Phnice, Clon.

PHILOCTTE.

Ah, Madame, qu'Hercule a bien pay son crime !

DJANIRE.

1305   Quoi, Philoctte...

PHILOCTTE.

  Hlas, l'inconstance d'un coeur

Ne sur jamais punie avec tant de rigueur.

N'accusez plus Alcide, il s'agit de le plaindre.

DJANIRE.

Ciel !

PHILOCTTE.

Il brle d'un feu qu'on ne saurait teindre ;

DJANIRE.

Ah perfide Nessus, qu'entends-je ?

PHILOCTTE.

Ce Vainqueur

1310   Dans ce moment fatal sent dvorer son coeur,

Il crie, il court, s'agite, et rien ne le soulage.

Par des regards de flamme il exprime sa rage ;

Et quand il veut parler, pour marquer ses douleurs,

Par ses gmissements il glace tous les coeurs.

1315   Aux cris de ce Hros mille cris se confondent :

Le Temple en retentit, les votes y rpondent :

Tout semble tre d'accord dans ce jour malheureux

Tour redoubler l'horreur de ce spectacle affreux.

Tantt sa Garde fuit, et tantt se rassemble :

1320   Tout se trouble, et le peuple, et les prtres, tout tremble.

On voit mme frmir les Images des Dieux.

Celle de Jupiter a dtourn les yeux :

Oui, Madame, ce Dieu qu'un mtal reprsente,

Dans nos coeurs tonns a jet l'pouvante ;

1325   Et comme prenant part aux malheurs de son Fils,

Des regards menaants il nous a tous surpris.

Ce Fils l'implore en vain : l'ardeur qui le consume,

Coule de veine en veine, et toujours se rallume,

De ces habits brlants, le feu mystrieux

1330   L'irrite d'autant plus qu'il se cache ses yeux.

En vain pour les ter il met tout en usage :

De sa force puise il redouble sa rage ;

Et plus il fait d'effort pour se les arracher,

Plus il les sent sur lui s'unir et s'attacher.

1335   Il court plein de courroux, oubliant sa tendresse,

De reproches sanglants accabler la Princesse,

Qui promenant sur lui ses regards incertains,

Lui dit qu'elle a reu ce prsent de vos mains.

On s'aperoit alors que son esprit se trouble :

1340   Son dsespoir s'augmente, et notre effroi redouble.

Il vous nomme, il vous cherche ; et je crains qu'en ces lieux

Bientt de ses fureurs il n'alarme vos yeux.

Voil le triste effet du vtement funeste

Qu'Iole a par vos soins...

DJANIRE.

Prince, je sais le reste,

1345   Je vois tous mes forfaits. Pour ce coup inhumain,

Le perfide Nessus s'est servi de ma main.

Junon, en triomphant, rougis de ta victoire :

Ma criminelle main, t'en a ravi la gloire,

Et si de cet affront tu prtends me punir,

1350   Rougis encor, Junon, je vais te prvenir.

PHILOCTTE.

Votre main de ce crime est la cause innocente,

Madame ; et votre esprit s'agite, et se tourmente,

Dans le temps qu'il faudrait viter le danger,

Qu'Hercule...

DJANIRE.

Je le tue, et je veux le venger.

1355   Hercule, ce Hros, cet poux que j'adore,

Meurt par ma jalousie, et je vivrais encore !

Et mon funeste amour qui devient son bourreau,

Ne m'enseignerait pas le chemin du tombeau ?

Je ne le suivrai point ! Que dis-je ? dois-je attendre

1360   Qu'Hercule y soit entr pour y vouloir descendre ?

Eh ! tchons s'il se peut, pour finir mon effroi,

Qu'aux Enfers mon poux n'arrive qu'aprs moi.

PHILOCTTE.

Au nom des Dieux, Madame, vitez sa prsence,  [ 1 Aucun vers ne rime le vers 1363.]

Je tremble pour vos jours, et ne viens vous trouver

1365   Que pour vous avertir de fuir, de vous sauver.

DJANIRE.

Moi fuir... Mais quel dsordre... Ah ! que vois-je, Phnice ?

C'est Hercule qui vient pour hter mon supplice.

Regarde, vois ses yeux enflamms de courroux.

Phnice, ses fureurs je connais mon poux.

PHNICE.

1370   La raison l'abandonne, et son esprit s'gare.

DJANIRE.

Hercule, viens punir une pouse barbare,

Ne te contente point de menacer en vain,

Frappe, frappe : mon coeur je conduirai ta main

Ou, si tu ne veux point ensanglanter la tienne,

1375   Viens, donne-moi ce fer ; il suffit de la mienne.

Oui, cette main funeste, avec plus de loisir,

Assouvira ma haine, et ton juste dsir.

Elle ira dans mon coeur, conduire par ma rage,

En arracher la vie, avecque ton image,

1380   Qui toujours poursuive et de trouble et d'horreur,

Ne peut plus s'arrter dans ce perfide coeur.

PHILOCTTE.

Emmenez-la, Phnice, et qu'une prompte fuite

De ses garements nous drobe la suite.

PHNICE.

Madame...

DJANIRE.

D'un Hros laisse agir le courroux.

1385   Pourquoi te viens-tu mettre au devant de ses coups ?

Si la haine pour moi rgne encor dans ton me,

Approche, assouvis-la dans le sang de ta femme.

PHILOCTTE.

dplorable effet du cleste courroux !

DJANIRE.

Mais je ne te vois plus, ombre de mon poux.

1390   Tu meurs, et je pourrais un moment te survivre !

Non, dans le noir sjour je m'apprte te suivre :

J'apprendrai les chemins qui t'y furent ouverts,

Et vivante j'irai te rejoindre aux Enfers

Elle sort.

PHILOCTTE.

Clon, suivez ses pas, et toujours auprs d'elle,

1395   En conservant ses jours, marquez-moi votre zle

Tandis que le coeur plein et d'amour et d'effroi,

Je cours chercher Iole, Hercule... je le vois.

SCNE IV.
Hercule, Philoctte, Lycas, Suite.

HERCULE.

poison infernal, flammes dvorantes,

Qui vous renouvelez dans mes vaines brlantes !

1400   Funestes vtements que mes plus grands efforts

Ne sauraient arracher de ce malheureux corps !

Et toi, femme excrable, et digne du tonnerre,

Montre dont je devais avoir purg la Terre,

Viens voir sous tes fureurs succomber un poux,

1405   Qui cent fois de Junon a brav le courroux.

Viens. Mais tout fuit comme elle, hlas ! tout m'abandonne.

Chacun craint d'prouver l'horreur qui m'environne.

Moi-mme je me suis dans ce commun effroi,

Et je trane partout mon Enfer avec moi.

1410   Je brlais dans le Temple, et ce feu dure encore.

Il ne consume rien de tout ce qu'il dvore ;

Ou les Dieux ennemis d'un coeur dsespr,

Reproduisent en moi ce qu'il a dvor.

Mais Ciel, si vous avez puis ma constance,

1415   Ne lasserez-vous point t'offre persvrance ?

Ou bien, puisque je dois subir votre courroux,

Ne mritai-je point de mourir par vos coups ?

Et faut-il pour combler ma honte et ma misre,

Qu'une femme excute, ou Junon dlibre ?

1420   Et vous, Matre des Dieux, si je suis votre Fils,

Ne prterez-vous point votre oreille mes cris ?

Je ne demande plus cette force indomptable

Qui jusques aux Enfers m'a rendu redoutable ;

Qui dans le vaste cours de mes travaux passs

1425   M'a soumis cent tyrans du Trne renverss ;

Qui remplit autrefois d'horreur et d'pouvante

La fort de Nme et le Mont d 'rymanthe,

Et qui m'a fait dompter mille monstres affreux.

Non, donnez-moi la mort, c'est tout ce que je veux.

1430   Du barbare Lycas la prudence inhumaine,

En dsarmant ma main, a prolong ma peine.

Venez mon secours, Rois que j'ai protgs,

Peuples que j'ai servis, Dieux que j'ai soulags.

Tout est sourd mes cris ; et le Ciel et la Terre

1435   Aujourd'hui de concert me dclarent la guerre.

Il me faut des Enfers emprunter le secours.

Que dis-je, ils ont produit le bourreau de mes jours.

C'est eux, qui pour me perdre enfantant Djanire,

Lui souffrent, malgr moi, le jour qu'elle respire ;

1440   Et qui la vomissant de leurs gouffres affreux,

N'ont rien voulu garder de plus horrible qu'eux.

Qu'on la cherche partout, Lycas, qu'on l'amne,

Pour jouir loisir des effets de sa haine.

D'un spectacle si doux ne privons point ses yeux.

PHILOCTTE.

1445   Clon qui l'a suivie au sortir de ces lieux,

Peut vous dire...

SCNE V.
Hercule, Philoctte, Lycas, Clon, Suite.

CLON.

Elle-mme a choisi son supplice.

Je l'ai vue expirer dans les bras de Phnice.

Ah barbare Nessus, a-t-elle dit d'abord,

Qu'aujourd'hui par ta main tu venges bien ta mort !

1450   Qu'ai-je fait, malheureuse ? Et toi, monstre perfide,

Est-ce ainsi que ton sang me rend le coeur d'Alcide ?

Ce vtement souill de ce sang infernal...

HERCULE.

Qu'entends-je ?

CLON.

mon poux porte le coup fatal,

Mais ma main...

HERCULE.

C'est assez, mort que je dsire,

1455   Mort prdite autrefois en la fort de Cyrre,

Lorsqu'un chne sacr fit entendre mon coeur

Que la mort du vaincu punirait le Vainqueur.

C'est le sang de Nessus qui remplir mon envie.

Je meurs : ma destine enfin est accomplie.

1460   J'en rends grces aux Dieux, de ma douleur tmoins ;

Et sr d'en voir la fin, je crois la sentir moins.

Oui, je sens affaiblir (non le feu qui me brle)

Mais ma force ; et dj je cesse d'tre Hercule.

Ds que la mort aura calm tous mes transports...

PHILOCTTE.

1465   Ciel !

HERCULE.

  Sur le Mont Eta faites porter mon corps.

Oui, c'est-l que les Dieux par un heureux prsage

l'immortalit m'ont promis le passage.

Mais Hercule, en mourant, ne veut point voir vos pleurs.

Vivez heureux. Adieu, Philoctte. Je meurs.

 



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Notes

[1] Aucun vers ne rime le vers 1363.

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