LE COMTE DE WARWIK

TRAGDIE

M. DCC. LXIV. Avec Approbation et Privilge du Roi.

Par M. DE LA HARPE.

Reprsente pour la premire fois par les Comdiens Franais ordinaires du Roi, le 7 Novembre 1763.


© Thtre classique - Version du texte du 30/11/2022 23:18:41.


SON ALTESSE SRNISSIME MONSEIGNEUR LE PRINCE DE COND.

MONSEIGNEUR,

Mes premiers essais ont t consacrs votre gloire. L'hommage que j'ai rendu VOTRE ALTESSE m'a seul appris sans doute peindre un hros, Vos bonts ont encourag ma Jeunesse, et la faveur la plus prcieuse accorde mon Ouvrage, c'est qu'il m'ait t permis de l'offrir un Prince devenu l'esprance de la Nation, et qui fait galement mriter les loges et les apprcier.

Je suis avec un trs profond respect, MONSEIGNEUR, DE VOTRE ALTESSE SRNISSIME.

Le trs humble et trs obissant serviteur,

DE LA HARPE.


LETTRE M. DE VOLTAIRE.

MONSIEUR,

Quoiqu'loign du centre de notre Littrature, vous en tes toujours l'me et l'honneur. Tous ceux qui font quelques pas dans cette carrire, o vous avez tant de fois triomph, vous offrent en tribut les essais de leur jeunesse.

En soumettant cet ouvrage vos lumires, je ne fais que suivre la foule ; et si je puis m'en distinguer, ce n'est que par la sensibilit particulire qui m'a toujours attach vos crits, et dont j'ai os dj vous donner des tmoignages.

Il est donc vrai, Monsieur, qu'il vient un temps o tous les hommes s'accordent pour tre justes, o le cri de l'envie est touff par le cri de l'admiration, o l'on n'ose plus opposer la mdiocrit qu'on mprise, au gnie qu'on voudrait dgrader, o l'homme suprieur son sicle est enfin sa place ! Ce sentiment unanime et victorieux qui dtruit les autres intrts, a quelque chose de sublime ; il me fait respecter l'Humanit.

Tel est le rang o vous tes parvenu, Monsieur, tel est l'hommage universel que l'on vous rend aujourd'hui, et que mritent vos chefs-d'oeuvre dans plusieurs genres, surtout dans le genre Dramatique. Permettez-moi de discourir quelque temps avec vous sur cet Art que j'aime, et dans lequel vous excellez. Quand on crit son matre, il faut s'instruire avec lui, lui proposer des rflexions et des doutes qu'il peut clairer, plutt que de lui adresser des louanges qui sont toujours fort au-dessous de lui.

Il n'est que trop vrai que le Thtre est depuis longtemps dans ses jours de dcadence. Vous vous tes plac ct de nos Matres, et tout le rest est bien loin de vous.

On a mme abus de vos prceptes pour corrompre et dtriorer l'Art de la Tragdie, vous nous avez dit que la pompe du spectacle ajoutait beaucoup l'intrt d'une action ; vous avez recommand cet accessoire trop nglig jusqu' vous. Qu'est-il arriv ? On a fait de la Tragdie une suite de tableaux mouvants ; on a prodigu les vnements en reprsentation, les combats, les poignards, et l'on a fait des ouvrages, dont tout le mrite tait pour l'Actrice ou le Dcorateur. On a voulu oublier ce que vous aviez rpt cent fois, que, sans l'intrt et le style, tous ces ornements trangers ne produisaient que l'effet d'un instant, et qu'il ne restait rien d'un ouvrage de cette espce quand la toile tait tombe. J'entendais demander autour de moi, lorsqu'il s'agissait d'une pice nouvelle : y a-t-il des coups de thtre en grand nombre, des tirades pour l'Actrice, des maximes, des dclamations ? On se gardait bien de demander : les personnages disent-ils ce qu'ils doivent dire ? L'action est-elle raisonnable ? Le style est-il intressant ? Ces bagatelles taient bonnes pour le vieux temps ; et l'on disait tout haut que Britannicus, donn aujourd'hui pour la premire fois, serait peine cout.

C'est au milieu de tels discours et de tels prjugs, que, j'ai os concevoir et excuter un Drame de la plus grande simplicit. J'ai pens que les vnements multiplis ne pouvaient tout au plus intresser que la curiosit de l'esprit, et non la sensibilit de l'me ; que pour faire prouver aux hommes rassembls des motions durables, il fallait dvelopper devant eux une action simple, qui, de moments en moments, devint plus intressante ; qu'il fallait imprimer profondment dans leurs coeurs les sentiments divers et successifs des personnages ; que la Tragdie n'tait pas seulement le talent de faire agir les hommes sur la scne , mais surtout celui de les faire parler. Oui, je ne craindrai pas de le rpter, l'loquence feule peut animer la Tragdie ; c'est le caractre distinctif des grands Matres, c'est le vtre. Le mrite n'est pas bien grand d'arranger une action vraisemblable ; mais crer des tres qui l'on donne des passions qu'il faut peindre, rpandre dans les discours qu'on leur prte cet intrt soutenu, cette chaleur qui donne l'illusion l'air de la vrit, trouver, saisir ces sentiments qui s'chappent de l'me, se que l'homme mdiocre ne rencontre jamais : voil le talent rare et suprieur ; voil le gnie.

Quel don, Monsieur, que l'loquence ! C'est le plus beau prsent de la nature. Elle fait pardonner tout, mme la vrit. Et quel homme sait mieux que vous les runir ? Qui mieux que vous a su faire servir notre instruction la science de plaire et d'attendrir ; Combien vous savez adoucir les hommes, afin qu'ils vous permettent de les clairer ! Peut-tre il est encore des mes ingrates et dures se qui refusent au plaisir que vous leur procurez, qui cherchent les dfauts de vos ouvrages en essuyant les larmes que vous leur arrachez. Peut-tre mme me reprocheront-elles cette expression de ma reconnaissance ; pour moi je la crois due au grand homme qui cent fois a charm les instants de ma vie , et qui m'a appris encore pardonner leur ingratitude.

Je serais trop heureux, Monsieur, si le plaisir qu'on gote la lecture de vos ouvrages, suffisait pour apprendre les imiter. Sans prtendre cette gloire, je me fuis attach du moins pratiquer vos leons. J'ai cherch la clart dans le style ; la simplicit dans la marche. J'ai dploy sur la scne l'me grande et sensible de Warwick, et j'ai cru qu'avec cet avantage je serais bien malheureux si j'avais besoin de ces ornements si superflus, et que l'on croit si ncessaires. Ma jeunesse, et quelques lueurs de cet ancien got, qui pour n'tre plus suivi, n'est pourtant pas oubli, m'ont fait accueillir du Public avec cette indulgence qui rcompense les efforts, et encourage les dispositions. On a applaudi au genre que j'avais choisi bien plus qu' mes talents. II serait souhaiter que cet accueil engaget tous ceux qui se disputent aujourd'hui la Scne, rentrer dans l'ancienne route, qui probablement est la plus sre, et dans laquelle sans doute ils iraient bien plus loin que moi. C'est vous, Monsieur, qui avez atteint le but, et qui tes assis sur vos trophes, c'est vous les ramener. levez encore votre voix, proposez-leur de relire Phdre et Cinna. Moi je leur citerai Mrope, et ces trois derniers actes de Zare, ces actes si admirables, o les dveloppements d'un coeur tendre et jaloux suffisent pour remplir la scne. J'entends toujours parler de coups de Thtre. Mais, qu'est-ce que des coups de Thtre ; sont-ce des excutions sanglantes ? Non. Oreste dans Andromaque est pris d'Hermione : il vient d'obtenir l'assurance de l'pouser, si Pyrrhus pouse la veuve d'Hector. Pyrrhus y semble dtermin : il a refus de livrer Astyanax, il sacrifie tout la Troyenne. Oreste nage dans la joie. Arrive Pyrrhus. Tout est chang. II est brav, il revient Hermione, et livre Astyanax ; il invite, Oreste tre tmoin de son mariage. Oreste demeure ananti, et le spectateur avec lui. Voil un coup de Thtre. II est d'un matre.

C'est ainsi qu'il faut que les vnements d'une pice paraissent toujours le rsultat des caractres, et non une machine fragile, dont on voit tous les ressorts dans la main de l'auteur. Mais c'est sur le style que nous avons surtout besoin de vos leons. Si vous avez quelquefois plac dans une scne des rflexions rapides, presque toujours fondues dans l'intrt, on a prtendu ds lorsqu'il fallait, votre exemple, faire entendre sur le Thtre toutes les vrits morales qu'a pu dire depuis deux mille ans. On a fait de longues tirades bien tranantes, bien ennuyeuses, surtout bien dplaces. On est convenu d'appeler cela des vers saillants, des vers retenir. Vous ne serez pas surpris, Monsieur, quand vous aurez lu cette Tragdie, que plusieurs personnes se soient plaintes de n'y pas trouver de ces vers retenir. Je crois bien que vous m'en saurez bon gr. Quant ces personnes, dont je vous parle, je suis bien fch de ne pouvoir les satisfaire, mais je leur rpondrai, et vous appuierez mon avis, sans doute, que, pour bien crire, il faut mettre le mot pour la chose, et rien de plus. Que des vers de situation, profondment sentis, valent cent fois mieux que des vers faits par l'esprit pour refroidir l'me, qu'enfin il faut prfrer le style qui fait vivre un ouvrage celui qui fait briller l'acteur.

Combien de gens ignorent le mrite de ces vers simples et faciles, sans inversions, sans pithtes, qui seuls font entendre une Tragdie avec une satisfaction continue ! Je dirai plus, quand cette simplicit est touchante, je la prfre aux plus grandes penses.

Tout le monde connat ces vers fameux d Corneille, en parlant de Pompe.

Il ( le Ciel ) a choisi sa mort pour servir dignement

D'une marque ternelle ce grand changement,

Et devait cet honneur aux mnes d'un tel homme,

D'emporter avec eux la libert de Rome.

Cette pense est grande sans enflure ; mais j'aimerais bien mieux avoir fait ces vers-ci d'Athalie, en parlant des flatteurs.

Ainsi de pige en pige, et d'abme-en abme,

Corrompant de vos murs l'aimable puret,

Ils vous feront bientt har la vrit ;

Vous peindront la vertu sous une affreuse image,

Hlas ! Ils ont des Rois gar le plus sage.

J'ai les larmes aux. yeux en vous traant ces vers. Je ne connais rien au-dessus, et quand je songe que c'est un Grand-Prtre qui tient ce langage aux pieds d'un Roi enfant qu'il va remettre sur son trne , il me semble qu'on n'a jamais offert aux hommes un spectacle plus grand et plus pathtique.

Il faut dire de grandes choses avec des termes simples. Tels font mes principes, Monsieur, c'est de vous que je les tiens. J'ajouterai qu'il serait bien cruel et bien injuste, que ceux qui ont des principes contraires, se crussent en droit d'tre mes ennemis. Je saisis cette occasion de me plaindre vous publiquement des discours, que la haine et la crdulit rpandent sur moi.

Dans un monde ou tout est de convention, o l'on marche au milieu de cent petites vanits qu'il faut craindre de heurter, j'ai t juste et vrai ; on m'en a fait un crime, et beaucoup de gens m'ont accus d'tre mchant, parce que je n'avais pas la fausset ncessaire pour l'tre. Il est galement triste et inconcevable d'tre ha par une foule de personnes que l'on n'a jamais vues.

Des discussions littraires , des intrts d'un jour doivent-ils produire des inimitis aussi aveugles ? Quoi ! Faudra-t-il toujours redire aux hommes : ne hassez jamais celui qui ne vous est pas connu, et que peut-tre vous auriez aim.

Au reste , Monsieur , ces dsagrments attachs aux Arts de l'esprit, n'affaibliront point l'amour que j'ai pour eux et qui est n avec moi. La reconnaissance que je dois aux bonts du Public, me donnera de nouvelles forces, et dveloppera peut-tre en moi les talents qu'il a cru apercevoir. Peut-tre ceux pour qui la lecture est un plaisir utile et rel, en lisant ce faible essai, seront attendris des sentiments honntes et vertueux que j'ai su quelquefois exprimer, et leur me me saura gr d'avoir crit. La mienne (vous le voyez, Monsieur,) s'panche devant vous avec libert. Je fuis toutes ses impressions, sans songer que j'abuse de vos moments , que je vous occupe d'objets importants polir ma jeunesse, et que votre exprience regarde d'un oeil bien diffrent. Vous avez prvu ou senti tout ce qui m'tonne ou m'irrite. Vous tes cette hauteur o tout parat illusion et vanit. Aussi je compte galement sur les conseils de votre Philosophie et sur les lumires de votre got.

Je suis , etc.

P.S. Je reois en ce moment des Rflexions un Ami sur le Comte de Warwik. la bassesse du style, l'ignorance profonde qu'on aperoit dans ces rflexions critiques, on n'imaginerait pas qu'elles fussent d'un versificateur de profession. Cependant on me l'assure. Sa mmoire ne le sert pas mieux que son esprit. II cite comme il juge. Du reste il ne parat pas mdiocrement afflig du sort de la Pice. Je souhaite que sa critique le console.


Personnages

DOUARD d'YORCK, Roi d'Angleterre.

MARGUERITE D'ANJOU, femme d'Henri IV dtrn.

LE COMTE DE WARWIK.

LISABETH.

SUFFOLK, Confident du Roi.

SUMMER, ami de Warwick.

NEVIL, suivante de la Reine.

UN OFFICIER.

GARDES.

Soldats.


ACTE I

SCNE PREMIRE.
Marguerite, Nevil

NEVIL.

Quoi ! Lorsque les Destins ont comble vos revers,

Quand votre poux gmit dans l'opprobre des fers ;

Lorsqu'douard enfin, heureux par vos dsastres ;  [ 1 Edouard IV d'Angleterre [1442-1483] : roi d'Angleterre de 1461 sa mort.]

S'assied insolemment au trne des Lancastres,  [ 2 Cette scne fait rfrence la guerre des Deux Roses.]

5   Marguerite, tranquille en son adversit,

Conserve sur son front tant de srnit !

Quel espoir adoucit votre misre affreuse

MARGUERITE.

Celui qui soutient seul une me gnreuse ;

Qui nous affermissant contre les coups du sort,

10   Suffit pour rejeter le secours de la mort ;

Aliment ncessaire au sein de la souffrance,

Seul bien des malheureux, l'espoir de la vengeance.

NEVIL.

Eh ! Comment cet espoir vous serait-il permis ?

Le Sceptre est dans les mains de vos fiers ennemis.

15   Ils ne font plus ces temps, o votre me intrpide

Soutenant les langueurs d'un monarque timide,

De l'Anglais inquiet abaissait la fiert,

Le soumettait au frein de votre autorit ;

Quand vous-mme guidant des guerriers indociles,

20   Terrassiez les auteurs des discordes civiles,

Quand de l'heureux York qui nous opprime tous

Le Pre audacieux succombait sous vos coups.

Hlas ! Tout est chang : malgr votre courage,

De ses premiers bienfaits le fort dtruit l'ouvrage.

25   York est triomphant, Lancastre est abattu ;

En vain pour votre poux vous avez combattu,

En vain il a repris, encor plein d'pouvante,

Le sceptre qui tombait de sa main dfaillante,

L'ascendant de Warwick a fait tous vos malheurs.

30   Votre fils, cet objet de vos soins, de vos pleurs,

Trane loin des regards d'une mre plaintive,

Sous les yeux des tyrans son enfance captive.

Vous-mme prisonnire en ces murs odieux...

MARGUERITE.

Un plus doux avenir enfin s'ouvre mes yeux.

35   Mes destins vont changer... mon coeur du moins s'en flatte.

Il faut que devant toi mon allgresse clate.

Apprends ce qu'douard cache encore la Cour,,

Et ce que verra Londres avant la fin du jour.

Tu sais qu'lisabeth Warwick fut promise ;

40   Que prt s'loigner des bords de la Tamise,

Il attendait sa main....

NEVIL.

Eh bien ?

MARGUERITE.

Des noeuds secrets

Vont ce soir au Tyran l'enchaner pour jamais ;

Et le peuple tonn de sa grandeur soudaine,

Apprendra cet hymen en connaissant sa Reine.

NEVIL.

45   Ciel ! Que dites-vous ? Eh quoi ! Lorsque aujourd'hui

Il brigue des Franais l'alliance et l'appui,

Lorsque pour en donner une clatante marque,

Il offre d'pouser la soeur de leur Monarque,

Que Warwick, en un mot, charg de ce trait,

50   Aux rives de la Seine est encore arrt ;

L'imprudent douard, par un double parjure

Prpare tous les deux cette sanglante injure ?

MARGUERITE.

Oui, ce Prince aveugl par un amour fatal

Est de son bienfaiteur devenu le rival.

55   En vain lisabeth, que cet hymen accable,

Voudrait en rejeter la chane insupportable ;

Un pre ambitieux, insensible ses pleurs,

Va la sacrifier l'attrait des grandeurs ;

Et sa fille aujourd'hui, victime couronne,

60   Attend en frmissant ce funeste hymne.

Voil ce que j'ai su : des amis vigilants

Ont surpris ces secrets cachs aux courtisans.

Penses-tu que Warwick tout plein de sa tendresse,

Se laisse impunment enlever sa matresse ?

65   Se verra-t-il en bute aux mpris des deux Cours,

Sans venger la fois sa gloire et ses amours ?

Connais-tu de Warwick l'imptueuse audace ?

Ce guerrier si terrible, auteur de ma disgrce,

Ce hros si vant, dont les vaillantes mains

70   Ont fait en ces climats le fort des souverains,

Est orgueilleux, jaloux, fier autant qu'invincible ;

Son coeur est gnreux ; mais il est inflexible.

Il ddaigne le trne, il se croit au-dessus

De ces Rois par son bras protgs ou vaincus.

75   Tu le verras bientt, sensible cet outrage,

S'lever avec moi contre son propre ouvrage,

Arracher mon poux la captivit ;

Et signalant pour moi son courage irrit,

M'aider ranimer, aprs tant de dsastres,  [ 3 Vers 79 : il manque "de" l'dition originale.]

80   Les restes expirants du parti des Lancastres,

craser douard aprs l'avoir servi,

Et me rendre la fois tout ce qu'il m'a ravi.

Ou bien si de Warwick la valeur fortune,

Ne pouvait rien ici contre ma destine,

85   Je goterai du moins ce plaisir consolant

De voir mes ennemis, l'un l'autre s'accablant,

Victimes d'une guerre tous les deux funeste,

Rpandre sous mes yeux un sang que je dteste ;

Et des maux qu'ils m'ont faits se disputant les fruits,

90   Peut-tre tous les deux l'un par l'autre dtruits.

NEVIL.

Vous allez, dans l'ardeur qui toujours vous dvore,

En de nouveaux prils vous engager encore ;

Vous allez tout braver, pour servir un poux

Indigne galement et du trne et de vous.

MARGUERITE.

95   Hlas ! De son malheur ne lui fais point un crime.

Je sais qu'il s'endormit fur le bord de l'abme :

Le Sceptre qu'il portait a fatigu son bras ;

Il me laisse venger des maux qu'il ne sent pas.

Se livrant son sort en esclave timide,

100   Incessamment plong dans un calme stupide,

Il parat ne sentir dans sa triste langueur,

Ni le poids de ses fers, ni l'orgueil du vainqueur.

Eh bien ! C'est moi seule laver mon injure,

A soutenir le rang que sa faiblesse abjure.

105   Eh ! Que dis-je ! Mon fils, l'idole de mon coeur,

M'offre de mes travaux un prix assez flatteur

Si ma main le replace au trne de son pre,

Un jour il connatra ce qu'il doit sa mre.

De combien de prils j'ai su le garantir !

110   Ce jour, ce jour hlas ! Me fait encor frmir,

O d'un cruel vainqueur vitant la poursuite,

Seule, et dans les forts prcipitant ma fuite,

gare, perdue, et mon Fils dans mes bras,

De moments en moments j'attendais le trpas.

115   Un brigand se prsente, et son avide joie

Brille dans ses regards l'aspect de sa proie,

Il est prt frapper : je restai sans frayeur.

Un espoir imprvu vint ranimer mon coeur ;

Sans guide, sans secours dans ce lieu solitaire ;

120   Je crus, j'osai dans lui voir un Dieu tutlaire.

Tiens ; approche, lui dis-je, en lui montrant mon fils

Qu' peine soutenaient mes bras appesantis,

Ose sauver ton Prince, ose sauver sa mre...

J'tonnai, j'attendris ce mortel sanguinaire ;

125   Mon intrpidit le rendit gnreux.

Le Ciel veillait alors sur mon fils malheureux ;

Ou bien le front des rois que le destin accable,

Sous les traits du malheur semble plus respectable.

Suivez moi, me dit-il, et le fer a la main,

130   Portant mon fils de l'autre, il nous fraye un chemin ;

Et ce mortel abject, tout fier de son ouvrage,

Semblait, en me sauvant, galer mon courage.

NEVIL.

Le Ciel, en ce moment, se dclara pour vous.

Que ne peut-il encore adoucir son courroux !

MARGUERITE.

135   douard va m'entendre, il verra ma franchise.

Qu'il me laisse quitter les bords de la Tamise,

Qu'il fixe ma ranon et celle de mon fils ;

Voil ce que j'attends, et ce qu'il a promis.

Mon coeur dans les chagrins qui l'occupent sans cesse,

140   Rend justice aux vertus dont brille sa jeunesse.

Il est n gnreux, je dois en convenir.

Il m'a ravi le trne, et je dois l'en punir.

douard mes yeux est toujours un rebelle.

Je ne discute point cette longue querelle,

145   Ces droits tant contests, et jamais claircis ;

Je dfendrai les miens, mon poux, et mon fils.

Ce sont-l mes devoirs, mes voeux, mon esprance.

Je veux joindre Warwick aux rives de la France.

Il servira ma haine ; et peut-tre Louis  [ 4 Louis XI de France [1423-1483] : roi de France de 1461 sa mort.]

150   Va s'armer avec nous contre mes ennemis.

Peut-tre son courroux... Mais douard s'avance.

Laisse-nous.

SCNE II.
Marguerite, douard, Suffolk, Gardes.

DOUARD.

Vous avez souhait ma prsence.

Quelque ressentiment qui nous puisse animer ,

Mon coeur est quitable et sait vous estimer.

155   Si mon rang vos voeux me permet de me rendre,

L'illustre Marguerite a droit de tout prtendre.

MARGUERITE.

En l'tat o je fuis paraissant devant toi,

J'envisage les maux accumuls sur moi.

Je t'ai vu mon sujet ; j'ai march souveraine

160   Dans ce mme Palais o ton pouvoir m'enchane

Le Destin l'a voulu, jouis de sa faveur.

Mais si ton me encore est sensible l'honneur,

J'en rclame les lois sans demander de grce.

Je sais, sans m'avilir, cder ma disgrce.

165   J'ose attendre de toi mon fils, ma libert.

Que l'un et l'autre ici soient garants du trait

Qu' la Cour de Louis Warwick a d conclure ;

Tu dois les accorder ou t'avouer parjure.

Dtermine le prix que je dois t'en donner.

170   Mon aspect ds longtemps a d t'importuner ;

Il trouble les douceurs d'un rgne illgitime.

Il est dur de rougir devant ceux qu'on opprime.

DOUARD.

Non, je ne rougis point d'avoir repris un rang

Que trop longtemps Lancastre usurpa sur mon sang.

175   Je ne veux point ici vous expliquer mes titres ;

La haine et l'intrt sont d'injustes arbitres.

Eh ! De quel droit enfin, vous, d'un sang tranger,

Quand Londres me couronne, osez-vous me juger?

De Naples et d'Anjou l'incertaine hritire

180   Devrait s'occuper moins du trne d'Angleterre.

Par le Peuple et les Grands, Lancastre est condamn.

Vous n'tes plus ici que fille de Ren,

Qu'une trangre illustre, et non pas une Reine.

D'un titre qui n'est plus, cessez d'tre si vaine.

185   Entre Louis et moi je mnage un trait

Qui fixera l'instant de votre libert.

Je le souhaite au moins ; mais je ne puis rpondre

Des obstacles nouveaux qui peuvent nous confondre.

Les intrts des Rois cotent dmler,

190   Et mon devoir n'est point de vous les rvler.

Attendez jusques-l ma volont suprme.

MARGUERITE.

J'attends tout dsormais du Ciel et de moi-mme.

Je ne rfute point ces discours insultants,

Armes de l'injustice et faits pour les tyrans.

195   Tu crains que dans l'Europe on n'entende mes plaintes ;

Mais je te puis ici porter d'autres atteintes.

Songe que dans ces murs un peuple factieux,

Toujours prt pousser un cri sditieux,

Cruel dans ses retours, extrme en ses offenses,

200   Peut encore mon coeur prparer des vengeances,

Et m'offrir un plus sr et plus facile appui

Que ces Rois toujours lents s'armer pour autrui.

Il faut ou m'immoler, ou me craindre sans cesse.

Tu n'as point rougir d'accabler la faiblesse

205   D'un sexe qui souvent est ddaign du tien ;

Tu sais si Marguerite est au-dessus du sien.

DOUARD.

Je vois quel excs la fureur vous gare ;

Mais ce n'est point vous de me croire barbare.

Contre vous autrefois me guidant aux combats,

210   Mon pre malheureux a trouv le trpas ;

Par des tributs sanglants j'ai pu le satisfaire :

Je n'imputai sa mort qu'aux hasards de la guerre.

Je sais vous pardonner ces impuissants clats

Qui consolent le faible et ne le vengent pas.

215   J'honore vos vertus, je l'avouerai sans feindre,

Je puis vous admirer ; mais je ne puis vous craindre.

Calmez votre douleur auprs de votre fils :

Allez ; son entretien va vous tre permis.

Peut-tre en le voyant votre reconnaissance

220   Avouera que mon coeur a connu la clmence.

MARGUERITE.

Son tat et le mien, ses pleurs et mes regrets

M'apprendront quel retour je dois tes bienfaits.

Adieu.

SCNE III.
douard, Suffolk, Gardes.

DOUARD.

Je plains les maux de cette me irrite ;

Ah ! Prends piti d'une me encor plus tourmente.

225   Cher ami, tout mon coeur est ouvert tes yeux,

Tu l'as connu longtemps et noble et vertueux ;

Peut-tre il l'est encore, et fait pour toujours l'tre....

De moi-mme ce point l'amour est-il le matre ?

Cet amour jusqu'ici vainement combattu,

230   Dont rougit ma raison, dont frmit ma vertu,

Qui va marquer un terme ma gloire fltrie,

Et qui pourtant, hlas ! m'est plus cher que ma vie.

Tu dois t'en souvenir ; tu sais que ds le jour

O ces attraits nouveaux brillrent dans ma Cour,

235   J'prouvai, je sentis ce trouble inexprimable,

Ces premiers mouvements d'un penchant indomptable,

Ces premiers feux d'un coeur qui n'avait point aim.

Surpris de mon tat, de moi-mme alarm,

Je vis tous les dangers de ma folle tendresse.

240   Hlas ! Sans la dompter on connat sa faiblesse.

Tu vois ce que j'ai fait : j'ai craint que dans ces lieux

Le retour de Warwick ne traverst mes voeux.

J'ai frmi de me voir confus ses approches,

Expos sans dfense ses justes reproches.

245   Je hte cet hymen : j'ai voulu prvenir

Ce moment pour mon coeur si rude soutenir ;

Et ce coeur qui longtemps trembla prs de l'abme,

Pour finir ses combats, prcipite son crime.

SUFFOLK.

Avez-vous su du moins, prt former ces noeuds,

250   Si cet objet si cher est sensible vos feux ?

DOUARD.

L'aimable lisabeth au printemps de son ge ,

Peut-tre de l'amour ignorant le langage,

M'a fait voir, jusqu'ici dans fa timidit,

Ce trouble intressant qui sied la beaut ;

255   Moi-mme, je l'avoue, interdit devant elle,

Rougissant malgr moi de mon erreur nouvelle,

Commenant des discours que je n'achevais pas,

Je n'ai presque parl que par mon embarras.

Mais j'ai peine penser qu'une plus chre flamme

260   Ait surpris sa jeunesse et me ferme son me.

Elle a peu vu l'poux qui lui fut destin.

On coute sans peine un amant couronn,

Offrant avec sa main le sceptre d'Angleterre.

Enfin je l'aime assez pour apprendre lui plaire.

265   C'est Warwick qui produit mes troubles inquiets ;

Je songe son courroux, et plus ses bienfaits.

Je dtruis dans ses mains les fruits de sa prudence,

Je l'expose lui-mme aux mpris de la France.

Eh ! Qui sait, dans l'ardeur de ses ressentiments ,

270   Jusqu'o peuvent aller ses fiers emportements ?

Peut-tre nos dbats vont rallumer la guerre...

C'est un astre sanglant qui luit sur l'Angleterre.

De Lancastre et d'York les partis opposs

Ont fait couler le sang des peuples crass.

275   L'Anglais environn du meurtre et des ravages ,

A compt jusqu'ici ses jours par des orages.

peine il semble enfin goter quelque repos ;

Faut-il que je l'expose des malheurs nouveaux ?

C'est en toi, cher Suffolk, que mon espoir rside.

280   Qu'aux remparts de Paris mon intrt te guide ;

Vole et prviens Warwick ; ne lui dguise rien :

Va , mon coeur n'est pas fait pour abuser le sien ;

Peins-lui tout mon amour, mes feux et mon ivresse ;

Et si son amiti pardonne ma faiblesse,

285   Qu'il lve ses voeux l'hymen de ma soeur,

Que ce noeud de plus prs l'attache ma grandeur.

Toujours l'ambition fut sa premire idole ;

L'amour n'est ses yeux qu'un prestige frivole.

lisabeth sur lui n'a point cet ascendant

290   Qui ferait trop rougir son coeur indpendant,

Qui subjugue le mien trop flexible et trop tendre ;

des noeuds plus brillants son orgueil va prtendre;

Oui, j'ose l'esprer.

SUFFOLK.

Mais Louis, irrit

De voir rompre l'hymen entre vous arrt,

295   Peut demander bientt raison de cette injure.

DOUARD.

Sans cet hymen forc la paix peut se conclure.

Trop occup lui-mme en ses propres tats,

Il n'ira point donner le signal des combats ;

Et pour assurer mieux la paix o je l'invite,

300   Je prtends, sans ranon, lui rendre Marguerite,

Cependant en mes mains je retiendrai son fils,

Rejeton dangereux, cher mes ennemis.

Toi, ne perds point de temps.

SCNE IV.
douard, Suffolk, Un Officier, Gardes.

L'OFFICIER.

Seigneur, Warwick arrive.

Le Peuple impatient s'empresse sur la rive ;

305   On veut voir ce hros trop longtemps attendu,

Que l'Europe contemple, et qui nous est rendu.

DOUARD.

Un Officier sort.

Il suffit. Laissez-nous. Ciel ! Quel coup de foudre !

Que pourrais-je lui dire, et que dois-je rsoudre ?

Warwick est dans ces lieux ! soins trop superflus !

310   D'une vaine prudence, projets confondus !

Allons : ses regards avant que de paratre.

Ami, viens clairer, viens affermir ton matre.

Ramenons sur mon front, que couvre la rougeur,

Cette tranquillit qui n'est point dans mon coeur.

ACTE II

SCNE PREMIRE.
Warwick, Summer.

WARWIK.

315   Je ne m'en dfends pas ; ces transports, cet hommage,

Tout ce peuple l'envi volant sur le rivage,

Prtent un nouveau charme mes flicits :

Ces- tributs sont bien doux quand ils font mrits.

J'ai plac sur le trne un Roi digne de l'tre.

320   Londres ne verra plus son mprisable matre,

Henri dans la langueur tomb presque en naissant,

Et d'une pouse altire esclave obissant.

Entre deux nations rivales et hautaines

Ma prudence du moins a suspendu les haines :

325   Louis notre Roi vient d'accorder sa soeur.

Du trne d'Angleterre peine possesseur,

douard, par mes soins, ne craint plus que la France

S'efforce de troubler sa nouvelle puissance.

Voil ce que j'ai fait, Summer ; et je me vois

330   L'arbitre, la terreur et le soutien des Rois. /

SUMMER.

Tous ces titres brillants vont s'embellir encore

Des faveurs dont l'amour vous comble et vous honore :

L'hymen d'lisabeth promise votre ardeur...

WARWIK.

L'amour qu'elle m'inspire est digne d'un grand coeur.

335   Sur le point de former cette chane si belle,

L'intrt de mon Roi soudain m'loigna d'elle.

Je reviens ses pieds plus grand, plus glorieux.

Quelqu'un vient : C'est le Roi qui marche vers ces lieux.

Cours chez lisabeth ; mon me impatiente

340   Va hter le moment de revoir mon amante.

SCNE II.
douard, Warwick, Gardes.

WARWIK.

Vos desseins sont remplis, vos voeux sont satisfaits ;

Sire, j'apporte ici l'alliance et la paix.

L'hymen y joint ses noeuds : une illustre Princesse,

Digne par les vertus qui parent sa jeunesse

345   De fonder l'union de deux Rois tels que vous,

Va traverser les mers pour chercher son poux.

Louis me l'a promis ; et votre ami fidle,

Warwick est trop heureux de vous prouver son zle,

Par des soins vigilants, autant que par son bras,

350   Et dans la Cour des Rois, comme dans les combats.

DOUARD.

Je sais ce que mon coeur doit de reconnaissance

ce zle constant qui fonde ma puissance :

Mais, pour ne rien cacher de l'tat o je suis,

Le sort ne permet pas que j'en gote les fruits.

355   Je serai, sans former cette chane trangre,

Alli de Louis, mais non pas son beau-frre.

WARWIK.

Comment !... Daignez au moins m'expliquer ce discours.

De vos premiers desseins qui peut troubler le cours ?

Quoi ! Les oubliez-vous ? Et la France offense

360   Verra-t-elle ?...

DOUARD.

  En un mot j'ai chang de pense ;

Je ne puis ce point forcer mes sentiments,

WARWIK.

Mais songez que Louis a reu vos serments,

Que j'ai reu les siens ; et que Warwick, peut-tre,

N'est pas un vain garant de la foi de son matre.

DOUARD.

365   Si je romps cet hymen entre nous prpar,

J'en dois compte Louis, et je le lui rendrai :

Mais de ces tristes noeuds mon me dtourne

tablit ses projets sur un autre hymne.

Il n'y faut plus songer.

WARWIK.

Eh ! Quels noeuds aujourd'hui

370   Peuvent vous assurer un plus solide appui ?

Quel trait plus utile ?

DOUARD.

Eh quoi ! La politique

M'imposera toujours un fardeau tyrannique ;

Et de mes intrts esclave ambitieux,

Je serai toujours grand, sans jamais tre heureux

375   Je dteste ces lois, et mon coeur les abjure.

WARWIK.

Qu'entends-je! Est-ce l'amour qui vous rendrait parjure ?

Quoi ! De vos ennemis peine encor vainqueur,

Le trne a-t-il dj corrompu votre coeur.

douard, coutant de frivoles tendresses,

380   S'est-il dj permis de sentir des faiblesses ?

Et parmi les prils renaissants chaque jour,

Avez-vous donc appris cder l'amour ?

Ce n'est point ces traits qu'on doit vous reconnatre.

Un moment ce point n'a pu changer mon matre ;

385   Non, je ne le crois pas ; et sans doute son coeur ,

la voix d'un ami,-va sentir son erreur.

DOUARD.

part.

Ah! je suis dchir.

Haut.

Non, Warwick, cette flamme,

( J'ose au moins m'en flatter, ) n'a point fltri mon me ;

Et vous devez penser que ce coeur malheureux,

390   Ce coeur faible une fois, peut tre gnreux.

Non, mont sur un trne entour de ruines,

Et des feux mal teints des guerres intestines,

Je ne me livre point ces garements,

Des Princes amollis lches amusements.

395   D'un sentiment profond j'prouve la puissance...

Votre seule amiti me rend quelque esprance...

Warwick... Ah ! Si pour moi... Vous saurez mes desseins,

Et vous-mme aujourd'hui rglerez mes destins.

SCNE III.

WARWIK, seul.

Ciel ! ce retour aurais-je d m'attendre ?

400   Quel est ce changement que je ne puis comprendre ?

Quel objet tout--coup a donc surpris sa foi ?

Me tromp-je ? La Reine avance ici vers moi !

Quoi ! De son Ennemi cherche-t-elle la vue ?

SCNE IV.
Marguerite, Warwick

MARGUERITE.

Mon approche en ces lieux est sans doute imprvue.

405   Vous tes tonn qu'au sein de mon malheur

Je puisse sans frmir en aborder l'auteur :

Mais un motif pressant auprs de vous m'amne.

Je vous vois revenu des rives de la Seine ;

Et sans doute vos foins achvent le trait.

410   M'apprendrez-vous au moins quel espoir m'est rest ?

Si l'on finit mes maux, si Louis s'intresse

la captivit d'une triste Princesse ?

Aux intrts nouveaux vous seuls confis,

Mon fils et mon poux sont-ils sacrifis ?

WARWIK.

415   Vous saurez votre sort, il dpend de mon matre.

Mais ce trait, Madame, est incertain peut-tre,

Un jour, vous le savez, apporte quelquefois

D'tranges changements dans les projets des rois.

MARGUERITE.

douard pourrait-il rejeter l'alliance

420   Que lui-mme par vous proposait la France ?

On dit que dans son coeur l'amour le plus ardent

Prend depuis quelques jours un suprme ascendant.

Pourriez-vous l'ignorer ?

WARWIK, part.

Que faut-il que je pense ?

A-t-il fait de ses feux clater l'imprudence ?

MARGUERITE.

425   On dit plus, et peut-tre allez-vous en douter ;

On dit que cet objet, qu'il et d respecter,

Avait promis sa main, gage d'un feu sincre,

Au plus grand des guerriers qu'ait produit l'Angleterre,

qui mme douard doit toute sa grandeur ;

430   Qu'douard lchement trahit son bienfaiteur ;

Que, pour prix de son zle et d'une foi constante,

Il lui ravit enfin sa femme et son amante.

Ce sont-l ses projets, ses voeux et son espoir ;

Et c'est lisabeth qu'il pouse ce soir.

WARWIK.

435   lisabeth ! ciel !... Non, je ne puis le croire.

Le Roi conserve encor quelque soin de sa gloire ;

On n'est pas ce point, lche, perfide, ingrat ;

Il ne veut point se perdre, et lui-mme, et l'tat.

Il sait ce que je puis ; il connat mon courage :

440   douard jusques-l n'a point pouss l'outrage ;

Il ne l'a pas os.

MARGUERITE.

Bientt vous connatrez

Si j'en crois sur ce point des bruits mal assurs ;

Bientt...

WARWIK.

Je puis du moins souponner votre haine.

Vous voulez que vers vous la fureur me ramne ;

445   Vous venez dans mon coeur enfoncer le poignard...

Mais la confusion, le trouble d'douard

De tant d'ingratitude, Ciel ! Est-on capable ?

MARGUERITE.

Pourquoi trouveriez-vous ce rcit incroyable ?

Lorsque l'on a trahi son Prince et son devoir,

450   Voil, voil le prix qu'on en doit recevoir.

Si Warwick et suivi de plus justes maximes,

S'il et cherch pour moi des exploits lgitimes,

Il me connat assez pour croire que mon coeur

D'un plus digne retour et pay sa valeur.

455   Adieu. Dans peu d'instants vous pourrez reconnatre

Ce qu'a produit pour vous le choix d'un nouveau matre.

Vous apprendrez bientt qui vous deviez servir ;

Vous apprendrez du moins qui vous devez har.

Je rends grce au destin : oui sa faveur commence

460   me faire aujourd'hui goter quelque vengeance,

Et j'ai vu l'ennemi qui combattit son Roi

Puni par un ingrat qu'il servit contre moi.

SCNE V.

WARWIK, seul.

Je rejette un soupon peut-tre lgitime...

Ah ! Mon coeur n'est pas fait pour concevoir un crime.

465   Je n'ai pas d penser, quand j'allais le servir,

Que mon Roi, mon ami fut prt me trahir.

SCNE VI.
Warwick, Summer.

SUMMER.

Oserai-je annoncer ce que je viens d'apprendre ?

lisabeth...

WARWIK.

Arrte. Ah ! Je crains de l'entendre.

Si tu viens confirmer ces horribles rcits

470   Eh bien ? lisabeth ?... Achve. Je frmis.

SUMMER.

lisabeth, Seigneur, va vous tre ravie.

C'est d'elle que j'ai su toute la perfidie,

Les indignes complots prpars contre vous.

douard veut ce soir devenir son poux ;

475   Et son pre, bloui de ce rang si funeste,

Abandonne sa fille aux noeuds qu'elle dteste.

Elle cherche l'instant de vous entretenir.

WARWIK.

De cet excs d'horreur je ne puis revenir.

Allons, je ne prends plus que ma rage pour guide ;

480   Et je veux qu'douard. ... Je l'aimais le perfide !

Je sens pour le har qu'il en cote mon coeur...

Peut-on porter plus loin la fourbe et la noirceur ?

SUMMER.

Il ne peut sans vous perdre obtenir ce qu'il aime ;

Il doit vous redouter ; redoutez le lui-mme.

485   Si de vos intrts vous coutez la loi...

WARWIK.

Que d'affronts runis ! taient-ils faits pour moi ?

Ah ! Qu'un vil courtisan, qu'un pre impitoyable

Envers sa fille et moi se soit rendu coupable,

Qu'il ait conu l'espoir , en me manquant de foi,

490   De briller prs du trne ct de son Roi ;

J'excuse avec mpris sa basse complaisance >

Je le ddaigne trop pour en tirer vengeance.

Mais que, plus criminel, et plus lche en effet,

douard sans rougir... Il le veut... C'en est fait.

495   toi, par tes serments, mon sort enchane,

chre lisabeth mes voeux destine,

Cieux, tmoins des transports de Warwick outrag,

Je jure ici par vous que je serai veng ;

Entendez le serment que ma bouche prononce,

500   Signal affreux des maux que ma fureur annonce.

SCNE VII.
Warwick, lisabeth.

WARWIK.

Ah ! Madame, venez enflammer mon courroux ;

Mon amour, ma vengeance avaient besoin de vous.

Tous deux en vous voyant s'irritent dans mon me.

J'ai su de mon rival l'audacieuse flamme,

505   J'ai su tous ses projets ; et je connais trop bien

Les vertus de ce coeur qui triompha du mien,

Pour croire qu'il ait pu, s'avilissant lui-mme,

Sacrifier Warwick la grandeur suprme.

Un lche son amour allait vous immoler ;

510   Mais Warwick est ici ; c'est lui de trembler.

Le Ciel m'a ramen pour prvenir le crime.

Ne craignez plus qu'ici son pouvoir vous opprime.

C'est moi qui vous dfends, moi qui veille sur vous,

Moi qui suis votre appui, votre amant, votre poux,

515   Votre vengeur encore ; et vous allez connatre

Si Warwick aisment est le jouet d'un tratre.

S'il est ou dangereux, ou sensible demi,

S'il confond un ingrat comme il sert un ami.

LISABETH.

De mon pre, il est vrai, l'injuste tyrannie

520   ces tristes liens a condamn ma vie ;

Et mon coeur, loin de vous, vous adressait, hlas !

Des regrets impuissants que vous n'entendiez pas.

Je demandais Warwick : dans mon impatience

Ma voix vous appelait des rives de la France,

525   Et votre lisabeth, dans l'horreur de son sort,

Au dfaut de Warwick, et implor la mort.

Enfin je vous revois, vous essuyez mes larmes ;

Je ne puis cependant vous cacher mes alarmes.

Je crains que le transport de ce coeur indompt

530   Avec trop d'imprudence ici n'ait clat ;

Que ces cris menaants....

WARWIK.

Qui pourrait me contraindre ?

Quand je suis offens, c'est moi que l'on doit craindre.

Eh ! Quel pril pour moi pouvez-vous redouter ?

Un pouvoir que j'ai fait peut-il m'pouvanter ?

535   Me verrai-je braver aux yeux de l'Angleterre ?

On dira que Warwick si vant dans la guerre,

Ce mortel renomm, fameux par tant d'exploits,

Qui cra, qui servit, qui dtruisit des Rois,

Infidle sa gloire autant qu' sa tendresse ,

540   N'a su ni conserver, ni venger sa matresse...

Je rougis d'y penser... Non, non ; je puis encor

Disposer de l'tat, et commander au sort,

Lancastre abattu rendre son hritage,

Renverser douard, et briser mon ouvrage.

LISABETH.

545   Warwick.... Ah ! Cher amant ! Hlas ! Il m'est bien doux

De sentir quel point je puis rgner sur vous.

C'est mon seul intrt que votre amour embrasse,

C'est pour moi qu'il frmit, c'est pour moi qu'il menace.

mort coeur perdu vous rendez le repos ;

550   Eh ! Connat-on la crainte ct d'un hros ?

Mais pourquoi prsenter mon me attendrie

Le spectacle effrayant des maux de ma Patrie ?

Quoi ! Ne pouvez voua rien sur le coeur d'douard,

Sans aller de la guerre arborer l'tendard ?

555   Un ami tel que vous n a-t-il pas droit d'attendre

Que sa prsence seule ?...

WARWIK.

Eh ! Qu'en puis-je prtendre ?

N'a-t-il pas devant moi hautement abjur

Cet hymen glorieux par moi seul prpar ?

Il suit aveuglment ses amoureux caprices.

560   Envers moi, s'il se peut, comptez ses injustices

Et les crimes d'un coeur son amour soumis,

Pour qui tous les devoirs semblent anantis.

Tandis, que loin de vous, pour lui, pour sa puissance,

Je m'expose aux ennuis d'une cruelle absence,

565   Que fait-il cependant ? Comment m'a-t-il trait ?

Il me rend le jouet de sa lgret,

Il me fait vainement engager ma parole,

Et signer un trait frauduleux et frivole ;

C'est peu : qui choisit-il enfin pour m'outrager ?

570   Non, sans frmir encor, je ne puis y songer.

C'est l'objet, le seul bien dont mon me est jalouse,

Le prix de mes travaux, c'est vous, c'est mon pouse.

Ah ! Cet enchanement, ce tissu de noirceurs

Ajoute chaque instant mes justes fureurs.

575   Il en verra l'effet, il faut qu'il soit terrible.

Je suis, je suis encor ce Warwick invincible,

J'ai pour moi l'quit, mon nom et mes exploits,

Je paratrai dans Londres, on entendra ma voix.

On verra d'un ct l'appui de l'Angleterre ,

580   Warwick de ses travaux ; demandant le salaire ,

Indign des affronts qu'il n'a point mrits,

Et de l'ingrat York contant les lchets ;

Et de l'autre on verra, confus en ma prsence,

douard aux grandeurs conduit par ma vaillance ;

585   Qui sans moi, sans l'exil ou la captivit,

Cacherait sa misre et son obscurit.

Ce peuple est gnreux, il m'aime, et l'on m'offense :

Entre douard et moi pensez-vous qu'il balance ?

LISABETH.

coutez-moi, Warwick, votre coeur ulcr

590   Dans ses emportements est peut-tre gar.

Je ne puis croire encor douard inflexible ;

la gloire, aux vertus, vous l'ayez vu sensible.

Sans doute il ne sait pas, en demandant ma foi,

Combien ce joug brillant serait affreux pour moi.

595   Mes larmes n'ont coul que sous les yeux d'un pre ;

J'ai craint de trop braver les traits de sa colre,

Si devant douard j'eusse attest les noeuds

Dont l'amour ds longtemps nous enchanait tous deux.

Mais j'oserai parler : il saura mes promesses,

600   J'avouerai sans rougir l'excs de mes tendresses,

Il saura que l'instant o j'irais l'Autel

Serait pour moi l'arrt d'un malheur ternel.

Eh ! Quel homme jamais, plein d'un amour extrme,

D'un pouvoir tyrannique accable ce qu'il aime,

605   Et brigue lchement cet horrible plaisir

De dchirer un coeur qu'il ne peut attendrir ?

douard ce point ne peut tre barbare :

Son coeur sera touch des maux qu'il me prpare.

Laissez-moi cet espoir, et ne prsentez plus

610   Un avenir horrible mes sens perdus ;

Laissez-vous dsarmer ma voix suppliante ,

Et cdez sans rougir aux pleurs de votre amante.

WARWIK.

Eh bien ! Vous le voulez, et pour quelques moments

Je suspendrai l'ardeur de mes ressentiments :

615   Vous seule sur mon me avez pris cet empire.

Mais si n'coutant rien que l'amour qui l'inspire,

douard aujourd'hui persiste m'outrager,

Je ne le connais plus, et je cours me venger...

ACTE III

SCNE PREMIRE.
Marguerite, Nevil.

MARGUERITE.

Tout semble confirmer l'espoir dont je me flatte.

620   Entre mes ennemis dj la haine clate.

Warwick est furieux, et mon adresse encor

A su de son courroux chauffer le transport.

Je saurai faire plus ; je saurai le conduire.

J'ai frmi d'un projet dont on vient de m'instruire,

625   Il veut voir douard ; ce fatal entretien

Pourrait anantir mon espoir et le sien.

Le Comte est violent, et sa superbe audace

Osera prodiguer l'injure et la menace ;

Dja contre douard il brle d'clater,

630   Moi, je veux le dtruire, et non pas l'insulter,

J'attends ici Warwick, je veux que la prudence ,

clairant son courroux, assure ma vengeance.

NEVIL.

Peut-il, de vos amis peine second,

Renverser un pouvoir que lui-mme a fond ?

MARGUERITE.

635   Va, pour renouveler nos sanglantes querelles,

Un souffle peut encor tirer des tincelles

Du feu qui vit sans cesse au sein de ces climats,

Et qu'ont nourri trente ans de haine et de combats.

Londres ne peut goter qu'une paix passagre :

640   Tout rappelle dj la discorde et la guerre.

Ne crois pas qu'douard triomphe impunment.

Mets-toi devant les yeux ce long enchanement

De meurtres, de forfaits, dont la guerre civile

A, depuis si longtemps, pouvant cette le.

645   Songe au sang dont nos yeux ont vu couler des flots,

Sous le fer des soldats, sous le fer des bourreaux ;

Ou d'un pre, ou d'un fils, chacun pleure la perte,

Et d'un deuil ternel l'Angleterre est couverte.

De vingt mille proscrits les malheureux enfants

650   Brlent tous en secret de venger leurs parents.

Ils ont tous entendu, le jour de leur naissance,

Autour de leur berceau le cri de la vengeance.

Tous ont t depuis nourris dans cet espoir ;

Et pour eux, en naissant, le meurtre est un devoir.

655   Je te dirai bien plus, le sang et le ravage

Ont endurci ce peuple, ont irrit sa rage ;

Et depuis si longtemps au carnage exerc,

Il conserve la soif du sang qu'il a vers.

Oui, de Lancastre ici le parti peut renatre.

660   Ce dangereux Snat qui veut parler en matre,

Mais qui du plus heureux suivant toujours la loi,

Tremblait devant Warwick, en proscrivant son Roi ;

Qui n'a su qu'outrager une Reine impuissante,

Flchira devant moi, s'il me voit triomphante.

665   Le farouche cossais, que l'on veut opprimer ,

Qui contre ses tyrans; est tout prt s'armer ,

Et du haut de ses monts, contre un joug qui l'offense

Lutte et dfend encor sa fire indpendance ;

Ce peuple qu'en secret je soulve aujourd'hui,

670   mes justes desseins prtera son appui.

NEVIL.

Ainsi donc de Warwick si longtemps ennemie,

L'intrt vous rapproche et vous rconcilie.

Croirai-je que, touch de ses nouveaux bienfaits,

Ce coeur ait oubli les maux qu'il vous a faits ?

MARGUERITE.

675   Non. J'ai par le malheur appris me contraindre ;

Je sais cacher ma haine, et ne sais point l'teindre.

Si Warwick aujourd'hui, pour se venger du Roi,

Veut relever Lancastre, et s'unir avec moi,

Je sais apprcier ce retour politique.

680   Je ne souffrirai point qu'un sujet despotique ,

De l'tat avili bravant toutes les lois,

Ait le droit insolent d'pouvanter ses Rois :

Ni qu'en servant son matre il apprenne lui nuire.

douard aujourd'hui surfit pour m'en instruire.

685   Je ne puis oublier cet exemple rcent ;

Et je sais comme on traite un sujet trop puissant.

Mais on vient, et Warwick sans doute ici s'avance...

C'est le Roi... Viens, Nevil ; vitons sa prsence.

SCNE II.
douard, Suffolk, Gardes.

DOUARD.

Tu le vois ; dsormais tout espoir est perdu :

690   Par des emportements Warwick t'a rpondu.

Tout sert m'irriter, et mon chagrin redouble.

Ne pourrais-je la fin sortir d'un si long trouble ?

Il faut m'en dlivrer : que l'on nous laisse ici.

Qu'on loigne surtout Warwick... Ciel !

SCNE III.
douard, Warwick, Suffolk, Gardes.

WARWIK, entrant brusquement.

Le voici.

695   Je ne m'attendais pas, Seigneur, que la fortune

Dt vous rendre sitt ma prsence importune ;

Que jamais contre moi le courroux du Destin,

Pour prparer ses traits, empruntt votre main.

Je n ai pu le penser ; je n'ai pu le comprendre :

700   Enfin de votre part il m'a fallu l'entendre.

C'est ainsi que par vous je suis rcompens !

Voil le sort brillant qui me fut annonc,

Ce bonheur et ces jours de gloire et de dlices,

Apanage clatant promis mes services !

705   Rappelez-vous ici ce jour, ce jour affreux,

Ce combat si funeste et ces champs malheureux,

O, du Destin cruel prouvant la colre,

Sur des monceaux de morts expira votre pre.

Tout couvert de son sang, et combattant toujours,

710   Le fer des ennemis allait trancher vos jours.

Je volai jusqu' vous ; je me fis un passage ;

Mon bras ensanglant vous sauva du carnage ;

Et bientt sur mes pas, aid de mes amis,

De vos Guerriers vaincus j'assemblai les dbris.

715   Warwick, me disiez-vous, prends soin de ma jeunesse :

C'est dans tes mains, Warwick, que le Destin me laisse,

Sois mon guide et mon pre, et je serai ton fils.

Conduis-moi vers ce trne o je dois tre astis.

Viens, combats, et soit sr que ma reconnaissance

720   Te fera plus que moi jouir de ma puissance.

Tels taient vos discours, je les crus, et ma main

S'arma pour vous venger, et changea le destin.

Je vis fuir devant moi cette Reine terrible ;

J'acquis, en vous servant, le titre d'invincible.

725   Sans doute qu' vos yeux de si rares bienfaits,

Ne pouvant s'acquitter, passent pour des forfaits.

Mais du moins envers vous je n'en commis point d'autres,

Je frmirais ici de retracer les vtres.

Vous avez tout trahi, l'honneur et l'amiti,

730   Barbare ! Et c'est ainsi que vous m'avez pay.

DOUARD.

Modrez devant moi ce transport qui m'offense ;

Vantez moins vos exploits ; j'en connais l'importance

Mais sachez qu'douard, arbitre de son sort,

Aurait trouv, sans vous, la victoire ou la mort.

735   Vous n'en pouvez douter ; vous devez me connatre.

Eh ! Quels sont donc enfin les torts de votre matre ?

Je vous promis beaucoup ; vous ai-je donn moins ?

Le rang o prs de moi vous ont plac mes soins,

L'clat de vos honneurs, vos biens, votre puissance

740   Sont-ils de vains effets de ma reconnaissance ?

Il est vrai ; j'ai cherch l'hymen d'lisabeth.

N'ai je pu faire au moins ce qu'a fait mon sujet ?

Et m'est-il dfendu d'couter ma tendresse.,

De brler pour l'objet o votre espoir s'adresse ?

745   Que me reprochez-vous ? Suis-je injuste ou cruel ?

L'ai-je, comme un tyran, fait traner l'autel ?

Je me suis, comme vous, efforc de lui plaire ;

Je me suis appuy de l'aveu de son pre ;

J'ai demand le sien ; et, s'il faut dire plus,

750   Elle n'a point encor expliqu ses refus.

Laissez-moi jusques l me flatter que ma flamme,

Que mes soins, mes respects, n'offensent point son me ;

Et qu'un coeur qui du vtre a mrit les voeux

Peut tre, malgr vous, sensible d'autres feux.

WARWIK.

755   Quand vous n'auriez pas su, puisqu'il faut vous l'apprendre,

Que nos coeurs sont unis par l'amour le plus tendre,

J'avais cru ( je veux bien l'avouer entre nous )

Avoir acquis des droits assez puissants sur vous,

Pour ne vous voir jamais essayer de sduire

760   L'objet qui m'a su plaire, et le seul o j'aspire.

Je me suis bien tromp ; je le vois : mais enfin,

Il reste mon amour un espoir plus certain,

Sur le choix de mon coeur vous pouvez entreprendre ;

Je dois en convenir : mais je puis le dfendre.

765   Vous n'avez pas pens sans doute qu'aujourd'hui

L'amante de Warwick demeurt sans appui.

Jamais lisabeth ne me sera ravie ;

Ou vous ne l'obtiendrez qu'aux dpens de ma vie.

Jamais impunment je ne fus offens.

DOUARD.

770   Jamais impunment je ne fus menac ;

Et si d'une amiti qui me fut longtemps chre

Le souvenir encor n'arrtait ma colre

Vous en auriez dj ressenti les effets...

Peut-tre cet effort vaut seul tous vos bienfaits.

775   Ne poussez pas plus loin ma bont qui se lasse,

Et ne me forcez pas punir votre audace.

douard peut d'un mot venger ses droits blesss ;

Et fut-il votre ouvrage, il est Roi c'est assez.

WARWIK.

Oui, j'aurais d m'attendre cet excs d'injure :

780   Toujours le sang d'York fut ingrat et parjure.

Mais du moins...

DOUARD.

C'en est trop. Hol, Gardes, moi,

Ils environnent Warwick.

WARWIK.

Lches, n'avancez pas : craignez Warwick. Et toi !

Toi qui me rservais cet horrible salaire,

Immole le guerrier qui t'a servi de pre.

785   Prends ce fer de ma main ; frappe un coeur que tu hais :

Va, tu peux d'un seul coup payer tous mes bienfaits.

Frappe, dis-je.

Il jette son pe aux pieds du Roi.

SCNE IV.
douard, Warwick, lisabeth, Suffolk, Gardes.

LISABETH.

Que vois-je ? Ciel! jour funeste!

Hlas ! Par vos vertus, par ce Ciel que j'atteste,

coutez moi, Seigneur... C'est moi qu'il faut punir

790   De ces tristes dbats que j'ai d prvenir.

Oui, j'aurais d plutt, vous dcouvrant mon me,

touffer dans la vtre une imprudente flamme ;

Et si l'amour, hlas ! Vous soumet sa loi,

Vous sentez trop, Seigneur, ce qu'il a pu sur moi.

795   Oui, j'aimais dans Warwick ce vertueux courage,

Dont je l'ai vu pour vous faire un si noble usage ;

Mon coeur, dans ce penchant par vous-mme affermi,

Dans cet illustre amant chrissait votre ami.

WARWIK.

Vous croyez l'attendrir ; vous vous trompez, Madame.

800   Cet aveu, je le vois, irrite encor son me ;

Et livr tout entier sa funeste ardeur,

Il voudrait accabler son triste bienfaiteur.

Il voudrait l'autel vous traner sur ma cendre :

C'est mon sang qu'il lui faut, qu'il brle de rpandre.

805   Mais avant qu' vos yeux il puisse s'y plonger,

J'en puis verser peut-tre assez pour me venger.

Adieu.

Il sort.

DOUARD, aux Gardes.

Suivez ses pas ; allez, et qu'on l'arrte ;

Qu'on l'enferme la Tour.

LISABETH.

Quel orage s'apprte !

Qu'allez-vous ordonner ? Qu'allez-vous faire ? Ciel !

810   L'amour tait-il fait pour vous rendre cruel ?

DOUARD.

Non. Je veux prvenir une rvolte ouverte ;

Je veux son chtiment, et ne veux point sa perte.

Votre coeur, devant moi s'est pour lui dclar ;

Le mien est par vous deux tour tout dchir.

815   Brav par un sujet, et ha de vous-mme,

J'aurais pu tout permettre ma fureur extrme.

Peut-tre j'aurais d, dans son coupable sang,

Laver l'indigne affront qu'il faisait mon rang.

Mais mon coeur frmirait d'un transport si froce ;

820   L'amour ne m'apprend point cette vengeance atroce ;

Et dans les mouvements dont je suis combattu,

Je sais entendre encor la voix de la vertu.

Vous le voyez, Madame ; et du moins votre matre,

S'il n'est aim de vous, tait digne de l'tre.

LISABETH.

825   Eh ! Bien ; si la vertu commande votre coeur,

De vous-mme aujourd'hui sachez tre vainqueur.

Oubliez d'un amant l'imprudence excusable.

Ah ! Warwick vos yeux peut-il tre coupable ?

Et pourriez-vous har un hros votre appui ?

830   S'il vous ose outrager, soyez grand plus que lui ;

Osez lui pardonner : pour punir une offense

La gnrosit peut plus que la vengeance.

Sans prtendre ma foi, sans lui disputer rien ;

Faites-vous applaudir d'un coeur tel que le mien ;

835   Et remportant sur vous cette illustre victoire,

Au-dessus de Warwick levez votre gloire ;

Et ne m'imposez plus que cette heureuse loi

D'adorer mon amant, et d'admirer mon Roi.

DOUARD.

Qui ? Moi ! Lorsqu'un sujet me brave et me menace.

840   J'irais rcompenser sa criminelle audace !

Et je pourrais ici....

SCNE V.
douard, lisabeth, Suffolk, Gardes.

SUFFOLK.

Le Comte est arrt ;

Mme en obissant il gardait sa fiert.

Ses regards menaants annonaient la vengeance,

Il a suivi mes pas dans un morne silence :

845   Mais ce peuple qui l'aime, et dont il fut l'appui,

Paraissait murmurer et s'mouvoir pour lui.

DOUARD, lisabeth.

Eh bien ! Vous l'entendez, et le sort implacable

Ajoute tout moment au malheur qui m'accable,

Suffolk.

J'en saurai triompher. Va, ne crains rien pour moi.

850   Si Londres se soulve, il connatra son Roi.

De mes Gardes ici rassemble les cohortes ;

Que partout du Palais ils occupent les portes.

L'audacieux Warwick espre vainement

M'pouvanter des cris de ce peuple insolent.

lisabeth.

855   Vous ne le verrez point l'emporter sur son matre.

C'est cet amour fatal que vous ayez fait natre ,

Qui, remplissant ce coeur de vous seul occup,

Empoisonne les traits dont le sort m'a frapp.

SCNE VI.

LISABETH, seule.

Malheureuse ! Voil ce qu'ont prvu mes craintes.

SCNE VII.
Marguerite, lisabeth.

MARGUERITE.

860   Quoi ! Vous arrtez-vous d'inutiles plaintes,

Quand votre amant aux fers demande des vengeurs ?

L'amante de Warwick lui doit plus que des pleurs.

Si vous l'aimez, Madame, ayez tout son courage ;

Secondez les efforts o pour lui je m'engage :

865   Armez ici tous ceux que l'amiti, le rang,

Ou quelque autre intrt attache votre sang ;

Et que tous runis...

LISABETH.

C'en est assez, Madame.

Je vois trop les desseins dont s'occupe votre me,

Et ce que pour Warwick ce grand zle a produit.

870   Voil , voil, Madame, o vous l'avez conduit.

Il n'est que trop ardent, et vous avez encore

Fait passer dans son coeur le fiel qui vous dvore.

Ses malheurs et les miens servent vos projets...

Nous n'avons pas ici les mmes intrts ;

875   Et, malgr vos efforts, seule je puis, peut-tre,

Rparer tous les maux que vous avez fait natre,

Et j'y cours.

SCN E VIII.

MARGUERITE, seule.

Saisissons des moments prcieux.

York pargne encor un sujet orgueilleux.

Il ne portera pas un arrt trop svre...

880   Rarement la jeunesse est dure et sanguinaire.

Ce n'est que par le temps que l'on sait s'endurcir

Dans les devoirs cruels et dans l'art de punir.

J'aurai pour moi Warwick, et Warwick qu'on offense.

Il faut le dlivrer ; qu'il serve ma vengeance.

885   son sort aujourd'hui je dois joindre le mien ;

Quand j'aurai triomph, j'ordonnerai du sien.

ACTE IV

La Scne est dans la Prison.

SCNE PREMIRE.

WARWIK.

Jour affreux, jour d'opprobre ! Aprs vingt ans de gloire !

Quoi! Je suis dans les fers ! Ah ! L'aurais-je pu croire,

Qu'douard, se portant ce terrible clat,

890   Exposerait ainsi son trne et son tat ?

Que dis-je ? II connat mieux ce peuple et sa faiblesse.

Est-ce ainsi que pour moi son zle s'intresse ?

Vient-il briser mes fers ? M'a-t-il veng du Roi ?

l'exemple d'York, tout est ingrat pour moi.

895   Un jour, un jour, du moins, avec plus de puissance...

Malheureux ! Dans les fers peut-on crier vengeance ?

Il me semble, ce mot, que ces murs odieux

M'accablent de ma honte et repoussent mes voeux ;

Et mes cris, en frappant ces votes effrayantes,

900   Les fatiguent en vain de plaintes impuissantes.

Mais quel ressouvenir vient m'tonner soudain !

Quel changement, Ciel ! Et quels jeux du Destin !

Pour l'orgueil des humains leon rare et terrible !

C'est dans ces mmes lieux, dans cette tour horrible,

905   Qu' vivre dans les fers par moi seul condamn

Le malheureux Henri languit abandonn.

L'oppresseur, l'opprim n'ont plus qu'un mme asile.

Hlas ! Dans son malheur il est calme et tranquille ;

Il est loin de penser qu'un revers plein d'horreur

910   Enchane prs de lui son superbe vainqueur.

SCNE II.
Warwick, Summer.

WARWIK.

Que vois-je ? Se peut-il ? Eh ! Quel bonheur extrme !...

Qui t'amne en ces lieux ?

SUMMER.

L'ordre du Roi lui-mme.

Je l'aborde en tremblant ; lisabeth en pleurs

Faisait parler pour vous la voix de ses douleurs.

915   Votre ami, m'a-t-il dit, peut mriter sa grce ;

Mais il faut qu'il apprenne flchir son audace.

Allez l'y prparer... Je n'ai point su, Seigneur,

quel point il prtend abaisser votre coeur.

Je le connais ce coeur, et je sais qu'on l'outrage :

920   Je ressens tous vos maux ; comptez sur mon courage.

lev prs de vous, nourri d'ans les combats,

O j'appris si souvent vaincre sur vos pas,

quelque extrmit que le Destin vous livre,

Mon sort est d'tre -vous ; ma gloire est de vous suivre.

925   Commandez ; je vous sers.

WARWIK.

  Ami, tu vois mon sort.

J'ai trop suivi peut-tre un indiscret transport,

Aux yeux d'un Prince ingrat, forfait inexcusable :

Mais tu sais qui de nous est en effet coupable.

York m'a tout ravi jusqu' ma libert.

930   L'affront que je reois fait gmir ma fiert.

Dj le dsespoir dont mon me est saisie

Et puis ma force, et consum ma vie,

Si la vengeance avide, et si chre mon coeur,

N'et ranim mes sens fltris par la douleur.

935   Ah ! Comble cet espoir qui console mon me,

Cher ami ; remplis-toi de l'ardeur qui m'enflamme :

Cours embraser les coeurs de ce peuple incertain ;

Va, retrace leurs yeux l'horreur de mon destin.

Dis que des fers honteux enchanent ma vaillance ;

940   Que je n'attends plus rien que de leur assistance ;

Et s'il faut encor plus pour m'assurer leur foi,

Dis que le fier Warwick a pleur devant toi.

Eh ! Comment ces Anglais pour moi si pleins de zle

Peuvent-ils balancer venger ma querelle ?

945   Des droits que j'ai sur eux est-ce l tout l'effet ?

Et Marguerite enfin ?...

SUMMER.

Elle agit et se tait.

J'attends tout de ses soins : elle amasse en silence

Les traits que par ses mains doit lancer la vengeance.

Ses secrets partisans, vos amis et les siens ,

950   chauffent par degrs le coeur des citoyens ;

Et tous par elle-mme instruits dans l'art des brigues,

Dans ces murs alarms, ont sem leurs intrigues.

Ils disent qu'douard vient d'ter aux Anglais

Un repos ncessaire, et l'espoir de la paix ;

955   Qu'il attire sur eux les armes de la France ;

Qu'ils vont de tout leur sang payer son imprudence.

Votre affront les irrite, et je crois qu'en effet...

WARWIK.

Ah ! Qu'ils arment mon bras, et je suis satisfait.

Suivi des plus hardis pntre cette enceinte :

960   Si je suis leur tte, ils marcheront sans crainte.

J'irai vers douard, et nous verrons alors

S'il pourra de mon bras soutenir les efforts ;

S'il pourra dans son cours arrter ma vengeance.

Ah ! Je ressens dj, je gote par avance

965   Le plaisir de le voir mes pieds renvers,

Et de lui dire : Ingrat qui m'as trop offens,

Que j'avais trop servi, que j'ai d mieux connatre ;

Toi qui n'tais pas fait pour te nommer mon matre,

Vois du moins aujourd'hui si je menace en vain,

970   Et reconnais Warwick en mourant par sa main.

Mais je t'arrte trop, et la fureur m'entrane :

L'instant o je menace est perdu pour ma haine.

Je t'en ai dit assez : va, cours, vole.  [ 5 "Va cours, vole ..." voir le vers 290 du Cid de P. Corneille, le vers 1423 du Comte d'Essex de Th. Corneille et d'autres nombreuses occurences.]

SCNE III.

WARWIK.

Ah ! du moins :

Si le sort secondait et mes voeux et ses soins !

975   J'coute trop peut-tre un transport inutile :

Ce peuple est inconstant, et sa faveur fragile.

Hlas ! Les malheureux, par l'espoir aveugls,

Pleurent souvent l'erreur qui les a consols.

ciel ! Lorsque, charg du sort de l'Angleterre,

980   Triomphant dans la paix, ainsi que dans la guerre,

Et d'un peuple idoltre excitant les transports,

Heureux et tout puissant je revoyais ces bords,

Aurais-je pu penser que tant d'ignominie

Dt sitt clipser cet clat de ma vie,

985   Et que, frapp bientt des plus cruels revers

Je venais dans ces murs pour y trouver des fers ?

SCNE IV.
Warwick, lisabeth, Suivante.

WARWIK.

Quoi ! Madame, c'est vous ! Le Tyran qui m'outrage

Me permet ce bonheur que votre amour partage !

Il n'en est pas jaloux ! C'en est fait ; je le vois :

990   Vous venez me parler pour la dernire fois.

Vous voulez me laisser un adieu lamentable.

douard, insultant mon sort dplorable,

A cru que votre aspect pourrait encor l'aigrir,

Et puisque je vous vois, sans doute il faut mourir.

LISABETH.

995   Non ; d'un sort plus heureux j'apporte le prsage,

Pourvu que, flchissant ce superbe courage...

WARWIK.

Arrtez ; votre coeur doit pargner le mien.

Parlez-moi de vengeance , ou ne proposez rien.

LISABETH.

Quoi ! Rien n'adoucira votre esprit inflexible !. .

1000   douard, ma voix, a paru plus sensible.

J'ai rappelle vos soins , votre fidlit ;

Louant votre valeur , blmant votre fiert ,.

Excusant d'un Amant l'altire impatience ,

J'ai rclam l'honneur et la reconnaissance,

1005   Les noeuds qui ds longtemps font forms entre nous :

J'ai jur devant lui, d'tre toujours vous ;

J'ai demand la mort : il a plaint mes alarmes.

Enfin il a promis , en rpandant des larmes ,

De ne point me forcer cet hymen affreux

1010   Qui hterait la fin de mes jours malheureux.

Mais il ne peut souffrir qu'un rival qui l'offense,

En passant dans mes bras, insulte sa puissance.

Sa colre clatait ce seul.souvenir.

Tout prt s'y livrer, et tout prt punir,

1015   Il m'a reprsent la rvolte enhardie

Menaant ses tats d'un nouvel incendie ,

Sa couronne en pril, son honneur offens ,

Par mille factieux votre nom prononc ,

Et les mutins pour vous prts s'armer peut-tre.

WARWIK.

1020   Ah ! J'en attends l'effet ; qu'il est lent paratre!

Je respire un moment... Je conois quelque espoir.

Il va sentir les coups qu'il aurait d prvoir ;

Et bientt...

LISABETH.

Mais, vous-mme, tes-vous sans alarmes ?

Hlas ! Songez qu'ici sans secours et sans armes...

1025   Je frmis.

WARWIK.

  Oui, mon sang, (je ne le puis nier)

Est au premier bourreau qu'il voudra m'envoyer.

S'il a, pour l'ordonner, une me assez hardie,

Et s'il peut, sans trembler, disposer de ma vie,

Je recevrai la mort sans en tre tonn :

1030   Mais je mourrai du moins sans avoir pardonn.

LISABETH.

Eh ! Pardonnez, cruel, votre triste amante.

Quand mon coeur pour vous seul se trouble et s'pouvante,

Quand je veux vous sauver, devrais-je, hlas ! vous voir

Ddaigner mon amour, braver mon dsespoir ?

1035   Ah ! Prvenez enfin les maux que je redoute...

Je lis dans votre coeur ; je sens ce qu'il en cote :

Mais le sort de tous deux va dpendre de vous ;

Un mot peut d'douard apaiser le courroux.

Oubliez un moment cette fiert funeste,

1040   Flchissez devant lui : je vous rponds du reste.

Il vous connat, vous craint ; il sera trop heureux

De pouvoir terminer des dbats dangereux.

Lui-mme il a paru commander sa flamme :

Lorsqu'il fait le premier cet effort sur son me,

1045   Ne pouvez-vous du moins...

WARWIK.

  Eh ! Qu'a-t-il fait enfin !

son indigne amour il a mis quelque frein :

Le sacrifice est grand : mais moi qu'il dshonore,

Qu'il a mis dans les fers o je languis encore,

Qu'il trahit, qu'il insulte et fltrit tour tour,

1050   Si je ne suis veng, je perds tout sans retour.

Peut-tre que l'on peut, matre de sa vengeance,

D'un ennemi vaincu ddaigner l'impuissance.

Peut-tre l'on prfre, avec quelque plaisir,

L'orgueil de pardonner l'orgueil de punir :

1055   Mais signer un accord qu'arrache la contrainte,

Cder la menace, obir la crainte ;

Aller comme un esclave chapp de ses fers,

Demander le pardon des maux qu'on a soufferts !

N'attendez pas de moi cet effort impossible.

1060   Dans mon abaissement je suis plus inflexible.

Je vois tout mon outrage, et je hais sans retour,

Laissez-moi cette haine, ou m'arrachez le jour.

LISABETH.

Eh bien ! C'en est donc fait ! Et ton me barbare

Suit, sans rien consulter, cet orgueil qui l'gare.

1065   Ni la voix de l'amour, ni l'espoir d'tre moi,

Mes craintes, mes douleurs, ne peuvent rien sur toi.

Tu brles d'assouvir ta fureur meurtrire.

Tu voudrais de tes mains embraser l'Angleterre,

Va, nage dans le sang ; va, je ne combats plus

1070   Cet orgueil insens qui fltrit tes vertus.

Va, cruel, va chercher des triomphes coupables ;

Couvre-roi de lauriers mes yeux mprisables ;

Va, cours plonger ton bras dans le sein de ton Roi :

Mais apprends qu' ce prix je ne puis tre toi,

1075   Je ne recevrai point dans cette main tremblante

La main d'un furieux de carnage fumante.

La mienne, loin de toi, va finir mes malheurs,

Expier dans mon sang mes funestes erreurs.

C'en est fait, et je veux, mon heure suprme,

1080   Maudire, en expirant, douard, et toi-mme,

Le sort, le sort affreux qui m'accable aujourd'hui,

Et l'amant plus cruel, plus barbare que lui.

WARWIK.

Arrte... toi qui sais ce que mon coeur endure,

Qui devrais adoucir sa profonde blessure,

1085   Toi-mme, lisabeth, viens-tu l'empoisonner ?

Hlas ! Quand tous les maux semblent m'environner,

cras sous leur poids, lorsque mon coeur expire,

Ta main, ta propre main l'arrache et le dchire.

C'est-l le dernier trait de mon affreux destin ;

1090   C'est ma dernire preuve et j'y succombe enfin.

Va, cesse, d'accabler une me anantie ;

Va, je ne hais plus rien que moi-mme et la vie.

Eh bien ! Va donc trouver ce tyran, cet ingrat...

Va, demande pour moi, dans mon horrible tat...

1095   Non, le pardon honteux qui m'indigne et m'offense :

Mais dis-lui que Warwick, appui de son enfance,

Qui veillait sur ses jours au milieu des combats,

Et, pour les conserver, s'exposait au trpas ;

Qui des Rois sur son front ceignit le diadme,

1100   Qui n'a de ses travaux rien voulu pour lui-mme ;

Malheureux, et pleurant d'avoir vcu trop tard,

Pour prix de ses bienfaits, lui demande un poignard.

LISABETH.

Quel est l'garement o ton me se livre ?

Cruel !

SCNE V.
Warwick, lisabeth, U Officier, Soldats.

L'OFFICIER.

Auprs du Roi, Madame, il faut me suivre.

1105   Ses ordres sont pressants. Htez-vous.

LISABETH.

  C'est assez,

Cieux ! loignez les maux qui me font annoncs.

WARWIK.

Qui ? Toi, m'abandonner ! O vas-tu ? Non, demeure:

Demeure, lisabeth... Ah ! S'il faut que je meure,

Mes yeux du moins...

L'OFFICIER.

Madame, douard vous attend,:

LISABETH.

1110   Hlas ! Pour nous sauver tu n'avais qu'un instant.

Tu l'as perdu, cruel ; et l'espoir qui me reste...

Adieu.

WARWIK.

Vous l'entranez !

SCNE VI.

WARWIK, seul.

toi, toi que j'atteste,

Toi qui, m'enlevant tout, me refuses la mort,

Peux-tu permettre, Ciel ! Que sous les coups du sort

1115   Le grand coeur de Warwick s'affaiblisse et succombe ?

Avant de m'avilir, Ciel, ouvre-moi la tombe.

Il s'assied.

Je me sens accabl de mon malheur affreux.

De moments en moments ce flambeau tnbreux,

Qui luit si tristement dans l'paisseur des ombres,

1120   Verse un jour plus funbre, et des lueurs plus sombres.

Malgr moi je frmis : tout porte dans mon coeur

Un chagrin plus profond, une morne douleur...

Hlas ! Enseveli dans cette nuit cruelle,

Tout ce que je ressens est horrible comme elle.

1125   Mais quel bruit effrayant fait retentir ces lieux ?

Je crois entendre au loin des cris tumultueux.

On approche... Le sort remplit mon esprance ;

On m'apporte la mort.

SCNE VII.
Warwick, Summer, l'pe la main, Soldats.

SUMMER.

J'apporte la vengeance.

Ami, prenez ce fer ; soyez libre et vainqueur.

WARWIK, avec transport.

1130   Tout est donc rpar ?... Cher ami, quel bonheur !

SUMMER.

Votre nom, votre gloire, et la Reine, et moi-mme

Tout range sous vos lois un peuple qui vous aime.

Marguerite chappe aux gardes du Palais,

D'abord, votre nom, rassemble les Anglais ;

1135   Je me joins ses cris : tout s'meut, tout s'empresse ;

Tous veulent vous offrir une main vengeresse.

On attaque, on assige douard alarm,

Avec lisabeth au Palais renferm.

Paraissez, c'est vous d'achever la victoire.

1140   Ami, venez chercher la vengeance et la gloire.

WARWIK.

Voil donc o sa faute et le sort l'ont rduit.

De son ingratitude il voit enfin le fruit.

Il l'a trop mrit. Marchons... Warwick, arrte.

Tu vas donc d'une femme achever la conqute,

1145   craser sans effort un rival abattu !

Sont-ce l des exploits dignes de ta vertu ?

Est-ce un si beau triomphe offert ta vaillance,

D'immoler douard, quand il est sans dfense ?

Ah ! J'embrasse un projet plus grand, plus gnreux.

1150   Voici de mes instants l'instant le plus heureux ;

Ce jour de mes malheurs est le jour de ma gloire.

C'est moi qui vais fixer le sort et la victoire.

Le destin d'douard ne dpend que de moi.

J'ai guid sa jeunesse, et mon bras l'a fait Roi.

1155   J'ai conserv ses jours, et je vais les dfendre.

Je lui donnai le sceptre, et je vais le lui rendre,

De tous ses ennemis confondre les projets ;

Et je veux le punir force de bienfaits.

Il connatra mon coeur autant que mon courage ;

1160   Une seconde fois il sera mon ouvrage.

Qu'il va se repentir de m'avoir outrag !

Combien il va rougir ! Amis, je fuis veng.

Allons, braves Anglais ; c'est Warwick qui vous guide :

Ne dsavouez point votre chef intrpide.

1165   Si vous aimez l'honneur, venez tous avec moi,

Et combattre Lancastre, et sauver votre Roi.

ACTE V

SCNE PREMIRE.

LISABETH, seule.

Ciel ! O porter le trouble o mon coeur s'abandonne ?

La terreur me poursuit, et la mort m'environne.

J'entends autour de moi les cris de la fureur.,

1170   Les plaintes des mourants... ciel ! jour d'horreur !

On arrte mes pas : hlas ! Ce que j'ignore

Est plus triste , peut-tre, et plus affreux encore ;

Et le Ciel, que ma voix est lasse d'implorer,

Quel que soit le succs, me condamne pleurer.

1175   Le fatal ascendant qui me fuit et m'opprime,

mes yeux, malgr moi, trane enfin dans l'abme

Deux amis, deux hros l'un de l'autre admirs,

Deux coeurs ns gnreux, par l'amour gars.

SCNE II.
lisabeth, Suffolk.

LISABETH.

O courez-vous, Suffolk ? Venez-vous ?...

SUFFOLK.

Ah ! Madame,

1180   Aux transports de la joie abandonnez votre me ;

Jouissez d'un bonheur que vous n'attendiez pas :

Jamais un jour plus beau n'a lui sur ces climats.

LISABETH.

Ah ! Ce jour mon coeur n'offrait rien que d'horrible.

Quoi ! Warwick.... Achevez.

SUFFOLK.

Ce hros invincible,

1185   Le plus fier des mortels et le plus valeureux,

Est encor le plus grand et le plus gnreux.

Dj de ses succs Marguerite enivre,

Croyait son parti la victoire assure,

Quand le nom de Warwick, par cent voix rpt,

1190   Suspend des combattants l'effort prcipit.

Soudain au milieu d'eux il s'avance, il s'crie :

Amis, o vous emporte une aveugle furie ?

Anglais, quel ennemi poursuit votre courroux ?

C'est ce mme douard jadis choisi par vous,

1195   Qui vous fut dans ces murs prsent par moi-mme,

Qui, de vos propres mains, reut le diadme.

Si c'est Warwick, amis, que vous voulez venger,

Dfendez votre matre, au lieu de l'outrager.

Partagez avec moi cette gloire si belle ;

1200   mes braves Anglais, c'est moi qui vous appelle ?

Reconnaissez ma voix. Ses paroles, ses traits,

Cet aspect si puissant et si cher aux Anglais ,

Le feu de ses regards, cette me grande et fire,

Cette me sur son front respirant toute entire ,

1205   Cet empire suprme, et ces droits si certains

Qu'un hros eut toujours sur le coeur des humains,

Subjuguent les esprits. Tout obit, tout change.

Du cot d'douard tout le peuple se range ;

Et ce Prince et Warwick, presss de tous cts,

1210   Dans les bras l'un de l'autre l'envi sont ports.

Au milieu du fracas, du tumulte et des armes,

Les Soldats attendris laissent tomber des larmes.

Quelques mutins encor, dans leur rage obstins ,

combattre, prir semblent dtermins ;

1215   Warwick, le fer en main, les frappe et les renverse ;

Leur foule devant lui succombe et se disperses

Et la Reine et les siens cdant son effort,

Bientt n'ont plus d'espoir que la fuite ou la mort.

LISABETH.

Et voil le Mortel qu'a choisi ma tendresse !

1220   Non, tu ne conois pas cet excs d'allgresse,

Ces transports que je sens, qu'inspirent mon coeur

Ces vertus dont sur moi rejaillit la splendeur ;

Cet effort d'un hros, ces honneurs qu'il mrite...

Vient-il ?

SUFFOLK.

Vers la Tamise il poursuit Marguerite,

1225   Cependant qu'douard, autour de ce Palais,

Apaise le dsordre, et rtablit la paix.

Mais, le voici lui-mme.

SCNE III.
lisabeth, douard, Suffolk, Gardes.

LISABETH.

Ah ! Partagez ma joie.

Sire, aprs tous les maux o mon coeur fut en proie,

Hlas! j'ai bien le droit de sentir mon bonheur,

1230   D'applaudir au hros si digne de mon coeur,

Que sans, doute avec moi vous admirez vous-mme.

Ce qu'il a fait pour vous ; oui, cet effort suprme...

DOUARD.

Je le sens, je l'admire, et je n'en rougis pas :

Un bienfait n'avilit que les coeurs ns ingrats.

1235   C'est peu d'avoir dompt la rvolte et la guerre,

C'est peu d'avoir rendu, le calme l'Angleterre ;

Je lui dois encor plus : pour ce coeur satisfait,

L'amiti de Warwick est son plus grand bienfait ;

J'en suis digne du moins, et je lui rends la mienne :

1240   Ma gnrosit doit galer la sienne ;

Et mon coeur n'est pas fait pour le dguisement.

Je sais qu'il est un art de feindre lchement,

D'oublier un service, et jamais une offense,

D'attendre le moment propice la vengeance :

1245   D'autres le puniraient de les avoir servis :

Il est beaucoup de Rois ; il est bien peu d'amis.

Mais j'abhorre jamais cette excrable tude,

Cet art de la bassesse et de l'ingratitude.

L'amour seul a produit et mes torts et les siens ;

1250   La vertu nous ramne nos premiers liens.

la loi du trait je suis prt me rendre :

Il mrita vos voeux ; je cesse d'y prtendre.

Je commande l'amour ; et plein des mmes feux,

Je saurai...

SCNE IV.
lisabeth, douard, Marguerite, Suffolk, Gardes et Soldats.

MARGUERITE.

Le Destin me ramne tes yeux ;

1255   Tu me revois captive, et pourtant triomphante :

Tremble ; j'apporte ici le deuil et l'pouvante.

douard.

Warwick est ton ami,

lisabeth.

Warwick est ton amant ;

Frmissez tous les deux dans ce fatal moment :

Il meurt.

LISABETH.

Warwick !

DOUARD.

Ciel !

MARGUERITE.

Et j'ai proscrit sa vie.

1260   De fidles amis ont servi ma furie ;

Mls parmi les siens, ils l'ont envelopp :

Toi seul es plus heureux, toi seul m'es chapp,

DOUARD.

Barbare !

MARGUERITE.

J'ai dtruit ton dfenseur coupable ;

Qu'il me servt, ou non, sa mort invitable

1265   Dut punir aujourd'hui son infidlit,

Ou l'orgueil du secours que son bras m'et prt.

Toi, tu peux le venger ; et tu peux mconnatre

Les droits des souverains : tu n'es pas n pour l'tre.

Elle sort.

DOUARD.

Je le suis pour punir un monstre furieux.

1270   Ah ! Que vois-je ?

SCNE V.
Acteurs prcdents, Warwick apport par des Soldats, Summer.

LISABETH, courant lui.

  Warwick, coeur noble et malheureux !

DOUARD.

Warwick.

Hros que j'ai chri, que je perds par un crime,

Ah ! Ma vengeance au moins peut t'offrir ta victime :

Cette femme barbare, au milieu des tourments,

Bientt...

WARWIK.

coutez moins de vains ressentiments ;

1275   Renvoyez Louis cette Reine cruelle :

Il pourrait la venger.... Ne craignez plus rien d'elle.

Ce peuple qui m'aima, la dteste aujourd'hui ;

Qui m'a donn la mort, ne peut rgner sur lui.

Pleurez moins mon trpas... ma carrire est finie

1280   Dans l'instant le plus beau dont s'illustra ma vie.

Ma voix a fait encor le destin des Anglais,

Et j'emporte au tombeau ma gloire et vos regrets.

LISABETH.

Ah ! Ton lisabeth ne pourra te survivre ;

J'ai vcu pour t'aimer ; je mourrai pour te suivre.

1285   Dans la nuit du tombeau tous les deux renferms,

Unis malgr la mort.

WARWIK.

Vivez, si vous m'aimez.

douard.

N'accusons de nos maux que vous et que moi-mme.

Votre amour fut aveugle, et mon orgueil extrme.

Vous aviez oubli mes services ; et moi

1290   J'oubliai trop, hlas ! Que vous tiez mon Roi.

Nous en sommes punis... Mes forces s'affaiblissent,

Ma voix meurt et s'teint, et mes yeux s'obscurcissent.

lisabeth.

Ma chre lisabeth, adieu, schez vos pleurs ;

Je ressens la fois la mort et vos couleurs.

1295   Hlas ! Il est affreux de quitter ce qu'on aime.

Edouard.

Rparez, s'il se peut, son infortune extrme ;

Sur ses jours malheureux rpandez vos bienfaits.

Warwick fut votre ami... Ne l'oubliez jamais.

Il meurt.

 


APPROBATION

J'ai lu par ordre de Monseigneur le Vice-Chancelier, le Comte de Warwick, Tragdie ; et je crois que l'on peut en permettre l'impression.

Montrouge, ce 30 Novembre.

Le privilge et l'enregistrement se trouvent au Nouveau Thtre Franois et Italien.


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Notes

[1] Edouard IV d'Angleterre [1442-1483] : roi d'Angleterre de 1461 sa mort.

[2] Cette scne fait rfrence la guerre des Deux Roses.

[3] Vers 79 : il manque "de" l'dition originale.

[4] Louis XI de France [1423-1483] : roi de France de 1461 sa mort.

[5] "Va cours, vole ..." voir le vers 290 du Cid de P. Corneille, le vers 1423 du Comte d'Essex de Th. Corneille et d'autres nombreuses occurences.

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