LISETTE OU LA MAUVAISE COMPAGNE

AVANT UNE FTE MONDAINE

1858

Par l'Abb E. GONNET.

AVIGNON LIBRAIRE DE CAILLAT-BELHOMME, diteur. Rue Saunerie, 15. PROPRIT DE L'DITEUR.

AVIGNON, typ. Jacquet, rue Saint-Marc, 22.


Texte tabli par Paul FIVRE, fvrier 2021

Publi par Paul FIEVRE, mars 2021

© Thtre classique - Version du texte du 31/07/2023 20:01:38.


PERSONNAGES.

LISETTE, jeune mondaine.

PAULINE, jeune mondaine, amie de Lisette.

ROSA, jeune congrganiste.

ADELINE, matresse de choeur.

LA PRSIDENTEde la congrgation.

LE CHOEUR.

La scne se passe dans une cour ombrage.

Extrait de "Dialogues en vers pour pensionnaires ou congrgations de jeunes demoiselles", 2me cahier, de l'Abb Eugne Gonnet. pp 1-12


LISETTE ou LA MAUVAI...

SCNE I.
Pauline et Lisette, assises sous Fombrage ; elles ont une coiffure artistement arrange et de riches diamants.

PAULINE.

Est-ce bien srieux ?

LISETTE.

Oui, je te le rpte :

J'entends que dsormais tu m'appelles Lisette.

C'est le nom sous lequel je suis connue au bal :

D'ailleurs, mon oreille il ne sonne pas mal.

PAULINE.

5   Va pour Lisette. Eh ! bien, Lisette, ma chrie,

Durera-t-il toujours le temps de la folie ?

LISETTE.

Le temps de la folie ?

PAULINE.

Allons, tu me comprends,

Ne faut-il pas avoir perdu tout son bon sens,

Pour tourmenter ainsi sa pauvre chevelure,

10   , Et faire vanit d'une telle parure ?

Quel mrite, dis-moi, nous en reviendra-t-il ?

Et, si j'osais t'en faire entrevoir le pril ?...

LISETTE.

Quel est ce changement ! Pauline si coquette

Voudrait-elle aujourd'hui condamner la toilette ?

15   Avant que dans ton coeur naisse le repentir,

Pauline, lve-toi : j'ai hte de partir.

PAULINE.

Attends encore un peu.

LISETTE.

Nous foulons une terre

O des gens comme nous ne se rencontrent gure.

PAULINE.

Il ne fallait donc pas s'arrter en ce lieu

20   O tout prend une voix pour nous dire : Aimez Dieu.

LISETTE.

Que veux-tu ? La sueur inondait mon visage ;

Et ce sjour m'offrait la fracheur et l'ombrage.

Mais, c'est assez ; partons !

On chante dans la pice voisine.

PAULINE.

Chut ! Qu'est-ce que j'entends ?

LISETTE.

Quelques voix.

PAULINE.

Dis plutt d'innocentes enfants.

LISETTE.

25   Eh ! Laisse-les chanter.

PAULINE.

  Je veux prter l'oreille.

LISETTE.

Viens, te dis-je.

PAULINE.

Pour moi le bonheur se rveille.

L-bas, l'horizon brillant d'or et d'azur,

Je vois reluire enfin cet astre au front si pur

Qu'un nuage a voil dans un jour de tempte.

30   Te goterai-je encor, toi que je regrette,

Bonheur de l'innocence ?....

Le choeur arrive en chaulant.

SCNE II.
Les mmes, Rosa, Adeline, La Prsidente, Le Choeur.

ADELINE, avec indignation.

O suis-je ?

Le chant est interrompu.

ROSA, avec navet.

Oh! Que c'est beau !

LA PRSIDENTE.

Que se passe-t-il donc d'trange et de nouveau?

ADELINE.

Ma mre, chassez loin ces deux jeunes mondaines.

ROSA.

Oh ! Les jolis brillants ! Oh ! Les superbes chanes !

LA PRSIDENTE.

35   Adeline, fais choix de mots plus gracieux ;

lit toi, je t'en prviens, Rosa, ferme les yeux.

Aux mondaines.

Mais, voyons : quel dessein en ce lieu vous amne ?

PAULINE, avec timidit.

Mademoiselle, aucun.

LISETTE, avec ddain.

Nous reprenions haleine.

Quand je ne sais quels chants sont venus jusqu' nous.

PAULINE.

40   Ah ! Que je les aimais ! Que ces chants taient doux !

LA PRSIDENTE.

Et vous alliez ?....

LISETTE.

Au bal de la porte de l Oulle.  [ 1 Porte de l'Oulle : l'une des entre de la Ville d'Avignon.]

LA PRSIDENTE.

Qu'avez-vous gagner au milieu de la foule ?

PAULINE.

Oh ! Rien, assurment : je le vois tous les jours.

Aussi, je voudrais bien quitter ces vains atours.

LISETTE.

45   Quitte-les si tu veux : moi, je veux encor plaire.

LA PRSIDENTE, avec svrit.

En ce cas, poursuivez votre chemin, ma chre,

Et ne me gtez point ces aimables enfants.

LISETTE.

Ah ! Si....

PAULINE.

Daignerait-on rpter ces doux chants

Qui sur mon coeur ont fait de si profondes traces.

50   C'est peut-tre pour moi la dernire des grces ?

LA PRSIDENTE.

Oui, ma fille.

Adeline.

Adeline, un peu de charit !

Et tu triompheras de ta timidit.

Chante : Reine du ciel, avec ta voix si pure.

ADELINE.

Je n'oserais.

LISETTE, avec mchancet.

Tant mieux !

LA PRSIDENTE.

Allons ! Je t'en conjure.

ADELINE.

55   Ne pourrais-je un moment l'essayer l'cart ?

PAULINE.

Je ne m'oppose pas ce lger retard :

J'attendrai volontiers l'effet de ma prire

Trop heureuse....

LA PRSIDENTE, aux choristes.

Entrez donc.

Les choristes se retirent.

LISETTE, d'un air pensif.

Et moi, que vais-je faire?

Elle songe dbaucher Rosa.

Rosa ?

ROSA.

Vous m'appelez ?

Rosa reste en arrire lie conversation avec Lisette.

SCNE III.
Pauline, Lisette et Rosa.

LISETTE.

Un mot !

ROSA.

Oui, mais je crains....

LISETTE.

60   Celle qui vous surveille !... Oh ! Comme je te plains !

ROSA.

Ne me plaignez pas tant. De cette surveillance

J'entends partout le monde exalter l'excellence.

J'ignore les dangers que je pourrais courir ;

Mais, pour les viter, je consens subir

65   Le joug que l'on m'impose.

LISETTE.

  Ah ! C'est moi qu'on redoute ?

ROSA.

Je ne prtendais pas vous offenser.

LISETTE.

coute.

As-tu jamais got de nos plaisirs ?

ROSA.

Lesquels ?

LISETTE.

Si tu les connaissais.... il n'en est point de tels.

PAULINE, Lisette.

Tu ne lui paries pas du remords qui dchire.

ROSA.

70   Mon Dieu ! je n'entends rien ce qu'on veut me dire.

LISETTE.

Viens avec moi.

ROSA.

Pourquoi ?

PAULINE, avec indignation.

De grce, par piti !

Laisse donc cette enfant.

LISETTE.

Je t'offre la moiti

De ces riches bijoux qui t'ont d'abord surprise.

Oh ! comme tu vas plaire !

Elle lui passe une chane et un bracelet.

ROSA.

Oh ! Que je suis bien mise !

75   Mais,c'est trop de bont.

LISETTE.

  Rosa, crois-en mon coeur...

PAULINE.

Hypocrite !

LISETTE.

Je t'aime et je veux ton bonheur.

Elle entraine Rosa.

ROSA.

Ainsi, vous m'entranez !

PAULINE.

Pauvre enfant !

LISETTE, Pauline.

Et toi, reste.

Elle sort avec Rosa.

PAULINE.

Au secours ! Au secours !

SCNE IV.
Pauline, Adeline, La Prsidente, Le Choeur.

LA PRSIDENTE.

Qu'est-ce donc ?

PAULINE.

Sort funeste !

Lisette a dbauch cette innocente enfant.

LA PRSIDENTE.

80   Qui ? Rosa ? Se peut-il ?

PAULINE.

  Elle sort l'instant.

Trop confiante, hlas ! En de belles paroles,

Elle va se livrer des plaisirs frivoles,

Pour ne pas dire plus.

LA PRSIDENTE, aux choristes.

Vite, allez sur ses pas ;

Et qu'avant un quart d'heure elle soit dans mes bras.

Deux choristes se dtachent.

85   En attendant, pour elle invoquons notre mre.

C'est le cas de chanter cette douce prire

Que tu viens d'essayer et que tu sais si bien,

Adeline : commence et n'allgue plus rien.

ADELINE, chante.

Le choeur dit : Souvenez-vous et Priez pour nous. Au milieu de la seconde strophe, le chant est interrompu par l'arrive des deux choristes qui ramnent Rosa.

SCNE V.
Les mmes et Rosa, ramene par deux choristes.

LES DEUX CHORISTES.

Nous l'avons ! Nous l'avons !  [ N. B. Le cantique Reine du Ciel se trouve dans les chants pieux l'usage des coles chrtiennes. ]

LA PRSIDENTE.

Devant moi qu'on l'amne.

ADELINE.

90   Et puis, pour ces enfants prenez bien de la peine.

Quelle reconnaissance !

LA PRSIDENTE.

Allons donc, taisez-vous.

ROSA, aux genoux de la Prsidente.

Ma mre, pardonnez ; je suis vos genoux.

LA PRSIDENTE.

Qu'avez-vous fait ?

ROSA.

Pardon, je ne veux plus le faire.

LA PRSIDENTE.

Eh ! Bien, relevez-vous.

Rosa se relve.

PAULINE.

Oh ! l'excellente mre !

LA PRSIDENTE.

95   Pourtant, je t'avais dit : Rosa, ferme les yeux.

Le conseil tait bon ; mais il et t mieux

D'y joindre celui-ci : ferme aussi tes oreilles.

On t'avait, n'est-ce pas, promis monts et merveilles ?

Et tu comptais pour rien....

ROSA.

Hlas ! Que voulez-vous ?

100   Lisette m'a donn bracelet et bijoux.

Et puis, je me suis vue entrane sa suite ;

Mais je n'ai pas tard de dplorer ma fuite ;

Car bientt le prestige a disparu pour moi.

Le calme avait fait place au remords, l'effroi ;

105   La voix qui me parlait tait moins sduisante ;

La main qui me pressait tait moins caressante ;

Ces bijoux n'taient plus qu'une chane de fer :

Ces plaisirs tant vants qu'un supplice d'enfer.

Je me dbattais bien ; mais, fire de son crime,

110   La mauvaise compagne entranait sa victime.

Tel tait mon tat, quand je m'entends nommer.

On m'arrache Lisette : elle, de rclamer

Ses bijoux qu'aussitt je lui jette la face.

LA PRSIDENTE.

Remerciez le ciel d'une si grande grce.

ROSA.

115   Ainsi, vous me voulez encore dans vos rangs ?

LA PRSIDENTE.

Ma fille, pourquoi pas puisqu'enfin tu te rends ?

PAULINE.

Et moi, souffrirez-vous que parmi vous je reste ?

LA PRSIDENTE.

Oui, si vous renoncez ce monde funeste.

PAULINE.

J'y renonce, et pour gage, en ce jour glorieux,

120   Je donne mes bijoux la Reine des cieux.

Elle remet ses bijoux la Prsidente.

LA PRSIDENTE.

Et, toutes, vous fuirez la MAUVAISE COMPAGNE ?

TOUTES.

Nous vous le promettons.

ROSA.

Je sais ce qu'on y gagne.

PAULINE.

Et moi, depuis longtemps.

LA PRSIDENTE, aux choristes.

Pour ce double retour,

Enfants, entonnez donc un dernier chant d'amour.

On chante un morceau brillant.

 



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Notes

[1] Porte de l'Oulle : l'une des entre de la Ville d'Avignon.

[2] N. B. Le cantique Reine du Ciel se trouve dans les chants pieux l'usage des coles chrtiennes.

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