JULIETTE OU LA DANSEUSE

APRS UNE FTE MONDAINE

1858

Par l'Abb E. GONNET.

AVIGNON LIBRAIRE DE CAILLAT-BELHOMME, diteur. Rue Saunerie, 15. PROPRIT DE L'DITEUR.

AVIGNON, typ. Jacquet, rue Saint-Marc, 22.


Texte tabli par Paul FIVRE, fvrier 2021

Publi par Paul FIEVRE, mars 2021

© Thtre classique - Version du texte du 30/11/2022 23:08:00.


PERSONNAGES.

JULIETTE, danseuse endurcie.

FANY, danseuse repentante.

LISA, matresse des crmonies.

MARIE, choriste.

LAURE, choriste.

LA PRSIDENTE.

LE CHOEUR.

La scne se passe dans une cour.

Extrait de "Dialogues en vers pour pensionnaires ou congrgations de jeunes demoiselles", 2me cahier, de l'Abb Eugne Gonnet. pp 13-26


JULIETTE OU L DANSEUSE,

SCNE I.
Juliette et Fany.

FANY.

Je dois te l'avouer, ma chre Juliette :

Depuis que j'ai dans, je suis tout inquite.

Aussi bien, quel conseil, alors, tu me donnas !

JULIETTE.

Bagatelle ! Fany, Mais, parle un peu plus bas.

5   Si l'on prtait l'oreille, ( et l'on en est capable, )

Tu ne tarderais pas passer pour coupable.

FANY.

Ce serait bon droit. Comment justifier

Une telle folie?

JULIETTE.

Il faut savoir nier.

Les danseuses, d'ailleurs, se trouvent en grand nombre :

10   Essayons aujourd'hui de nous glisser dans l'ombre.

On peut ne pas savoir que nous avons dans.

FANY.

Monsieur le Directeur s'est fort bien prononc.

JULIETTE.

Ma chre, coute-moi. Quand on condamne en masse,

C'est qu'on ne sait pas tout. Pour nous, payons d'audace.

FANY.

15   Payer d'audace, moi ! Si c'est tout mon espoir.

LA PRSIDENTE, dans la pice voisine.

Allez vite, lisa.

LISA, dans la pice voisine.

Mais mre, je vais voir.

SCNE II.
Les mmes, lisa.

LISA, apercevant les danseuses.

ciel ! Qu'ai-je aperu ?

Elle retourne sur ses pas.

SCNE III.
Juliette, Fany.

FANY.

Ma pauvre Juliette,

lisa va tout dire.

JULIETTE.

Allons, tu perds la tte.

lisa ne sait rien : et, fit elle un rapport,

20   Ce n'est pas d'un enfant que dpend notre sort.

FANY.

lisa cependant venait pour quelque chose :

De sa brusque rentre indique-moi la cause.

de vaines frayeurs puiss-je me livrer !

Mais nous eussions mieux fait de ne pas nous montrer.

25   Ce cri d'tonnement...

JULIETTE.

  Tu te fais des montagnes

De quelques grains de sable.

SCNE IV.
Les mmes, Marie et Laure.

MARIE, Laure.

Ah ! Voici des compagnes.

Juliette.

Juliette, bonjour.

JULIETTE.

Bonjour.

MARIE.

Comment vas-tu ?

JULIETTE.

Pas mal, Et toi ?

MARIE.

Fort bien !

Fany.

Oh ! Quel air abattu,

Fany ! Mais qu'est-ce donc qui te rend inquite ?

30   Songe que dans huit jours aura lieu notre fte.

JULIETTE, se htant de rpondre pour Fany.

Ce n'est rien.

MARIE, Laure.

Tu craignais, Laure, de t'ennuyer.

Tiens, console Fany : tche de l'gayer.

LAURE.

Oui, Marie. l'instant je veux qu'elle s'amuse.

JULIETTE, part.

C'est le cas, ou jamais, d'user de quelque ruse.

FANY.

35   Le jeu, dans ce moment, est pour moi sans appas.

MARIE, Juliette.

Et puis, l'autre dimanche, o portiez-vous vos pas,

Quand je vous aperus prs de la promenade ?

JULIETTE.

J'accompagnais Fany....

LAURE.

Qui n'tait pas maussade

Comme prsent.

JULIETTE.

C'est vrai : si tu l'avais pu voir...

FANY.

40   Ne me rappelle plus ce jour, mon dsespoir.

SCNE V.
Les mmes, lisa.

LISA, Laure et Marie.

J'ai compris votre voix. Eh ! bien, Laure et Marie,

Voulez-vous mettre fin votre causerie ?

C'est la seconde fois que je viens vous chercher :

Notre mre aurait droit presque de se fcher.

MARIE.

45   Nous te suivons.

Juliette.

  Et toi?

JULIETTE.

  Si les congrganistes

Peuvent entrer j'en suis.

LISA, avec malignit.

Non, ce sont les choristes

Que je viens appeler.

JULIETTE.

Dans ce cas, nous restons.

LISA.

Vous pourrez couter ce que nous rptons.

On dit que l'on prpare une brillante fte,

50   Et que de nos morceaux l'harmonie est parfaite,

Que ce penser doit plaire ces coeurs gnreux !

Que rien n'a pu sduire en ces jours dangereux !

Aux mondaines laissons le remords qui tourmente ;

Pour nous, gotons en paix une joie innocente.

Aux Choristes.

55   Venez donc.

MARIE, Juliette.

Au revoir ! Je ne dis pas adieu.

JULIETTE.

Au revoir !

SCNE VI.
Juliette et Fany.

FANY.

C'en est fait : je m'enfuis de ce lieu.

JULIETTE.

Encore tes frayeurs !

FANY.

Les forces m'abandonnent.

JULIETTE.

Penses-tu que Marie et Laure nous souponnent ?

FANY.

Non, mais c'est lisa dont les rflexions

60   taient, j'en suis bien sre, autant d'allusions.

Sa voix me transperait comme une flche aigue ;

Encor quelques instants, je tombais sa vue.

Juliette, crois-moi, je redoute un affront.

JULIETTE.

Ce n'est pas tonnant quand on n'a point de front.

On entend chanter dans la pice voisine. chaque pause, Fany fait une rflexion.

FANY.

65   Mais l'on chante !... regrets !... Dlicieuse fte !...

Je pressens le malheur qui plane sur ma tte....

Non, ce n'est pas pour moi que brillera ce jour.

LA PRSIDENTE, dans la pice voisine.

Enfants, pour mieux chanter, retournez dans la cour.

FANY, apercevant les choristes.

L'on vient : Dieu ! Cachons-nous.

Elle se cache.

JULIETTE.

Moi, je reste ma place.

70   Je te l'ai dj dit : je veux payer d'audace.

Le choeur arrive sur la scne.

SCNE VII.
Juliette, La Prsidente, lisa, Marie, Laure , Le Choeur.

On chante un cantique.

Pendant que l'on chante, Juliette, assise dans un coin parcourt un livre de pit.

LA PRSIDENTE, Juliette.

Aprs quelques strophes.

Que fait l, Juliette ?

JULIETTE, d'un ton hypocrite.

Eh ! Pour chasser l'ennui,

J'tais rciter les vpres d'aujourd'hui.  [ 1 Vpres : Terme de liturgie catholique. Heures de l'office divin, qu'on disait autrefois sur le soir, et qu'on dit maintenant pour l'ordinaire deux ou trois heures aprs midi. [L]]

LISA, avec indignation.

Hypocrite ! la voir, on dirait une sainte :

Et Dieu sait...

LA PRSIDENTE.

Mon enfant, ton coeur est-il sans crainte ?

JULIETTE.

75   Mais oui : qu'aurais-je craindre ?

LA PRSIDENTE.

  Eh ! Bien, le sort fatal

De celles qui nagure ont frquent le bal.

JULIETTE, avec effronterie.

Moi, frquenter le bal !... Qui donc a pu le dire ?

LA PRSIDENTE.

Ma chre, sur ton front, il me semble le lire;

LISA.

Je sais qu'elle a dans.

JULIETTE.

Qui t'a dit de parier ?

80   Et, si tu n'as rien vu, que peux-tu rvler ?

LISA.

D'autres font vu pour moi : que cela ne t'attriste.

Sans avoir voyag, je sais que Rome existe.

JULIETTE.

Va, tout ce que l'on dit n'est pas acte de foi.

LISA.

Je le tiens de celui qui dansait avec toi.

LA PRSIDENTE.

85   Malheur qui se fie ce monde qui trompe !

S'il peut nous dbaucher, partout, son de trompe,

Il rpand son triomphe et notre dshonneur.

JULIETTE, affectant du regret.

Eh ! Bien oui, j'ai dans : Fany fit mon malheur.

C'est elle qui me dit, avec sa voix si tendre :

90   Viens, allons voir le bal. Je n'ai pu m'en dfendre.

Puis, nous avons dans, comme l'on peut juger.

SCNE VIII.
Les mmes et Fany.

FANY, accourant indigne.

Perfide, se peut-il que, pour te dcharger,

Tu rejettes sur moi le tort qu'on te reproche ?

Va, va, je te connais, ingrate, coeur de roche !

95   Oh ! Ne la croyez pas, ma mre, par piti !

son langage faux mon coeur s'est trop fi.

LA PRSIDENTE.

Rassure-toi, Fany.

FANY.

Dieu ! Que j'en suis fche !

JULIETTE, avec mchancet.

Je le confesse donc. Oui, je l'ai dbauche :

Et, loin d'en prouver le moindre repentir,

100   J'aurais voulu pouvoir toutes vous pervertir.

La Congrgation n'et plus laiss de traces ;

Et vous m'eussiez vot des actions de grces.

LA PRSIDENTE.

Et pourquoi, s'il te plat ?

JULIETTE.

J'aurais bris vos fers.

LA PRSIDENTE.

Ces fers qui te pesaient nous seront toujours chers.

Aux Choristes.

105   N'est-ce pas, mes enfants, que vous aimez vos chanes

Et que vous vous passez de ces ftes mondaines ?

TOUTES.

Oui, ma mre.

LA PRSIDENTE, Juliette.

Allez donc dbiter autre part

Vos discours mensongers, et, par votre dpart,

Dlivrez-nous enfin d'une vue importune.

JULIETTE, s'en allant tristement.

110   Je ne m'attendais pas pareille infortune.

SCNE IX.
Les mmes, Except Juliette.

FANY.

Et moi. Je pars aussi ?

LA PRSIDENTE.

Je le dis regret :

( De notre Directeur tu sais quel est l'arrt : )

Mon enfant, tu seras, pour un an, ajourne.

FANY.

Que je vais m'ennuyer pendant toute une anne !

115   Ah ! C'est payer bien cher un oubli d'un moment !

Mais je dois m'incliner devant le chtiment.

LA PRSIDENTE.

Fany, de cet arrt dont la rigueur t'tonne

La justice pourtant n'tonnera personne.

Toute loi qui dfend veut une sanction ;

120   Et c'est l le motif de ta punition.

Or, afin qu'elle soit vraiment prservatrice,

Malgr le repentir, il faut qu'on la subisse ;

Et pour tre certain qu'on fuira le danger,

Jusqu' ce qu'il revienne, il faut la prolonger.

125   Adieu donc, mon enfant ! Mme au milieu du monde,

Garde le souvenir de ta douleur profonde :

C'est le meilleur garant de ton prochain retour.

FANY.

Et vous, priez un peu, pour que je puisse un jour

Participer encor vos ftes si belles.

LA PRSIDENTE.

130   Oui, mon enfant.

TOUTES.

Adieu !

FANY.

  Bonjour, mesdemoiselles.

Fany sort.

SCNE X.
Les mmes, except Fany.

LAURE.

Que je la plains, Fany ! Depuis qu'elle a dans,

Ses regrets et ses pleurs, je crois, n'ont point cess.

Pour Juliette, non.

MARIE.

Elle m'a bien trompe.

LISA.

Mais, en retour, aussi, qui fut mieux attrape ?

MARIE.

135   Elle va t'en vouloir.

LISA.

  Oh ! Je ne la crains pas.

LA PRSIDENTE.

Ne vous engagez point dans de nouveaux dbats,

Apprenez seulement par de si tristes scnes

Ce que vous gagneriez ces ftes mondaines.

Juliette endurcie est exclue jamais ;

140   Et la pauvre Fany, malgr tous ses regrets,

D'un an ne viendra plus dans cette heureuse enceinte.

C'est bien dur, disons-le.

LAURE.

J'entends encor sa plainte...

LA PRSIDENTE.

Il le faut cependant. Et vous donc, voulez-vous

Toujours participer nos plaisirs si doux ?

145   Jurez, mes enfants, jurez votre mre

Que vous suivrez toujours votre blanche bannire.

Ce sont l, n'est-ce pas, vos nobles sentiments ?

TOUTES.

Nous le jurons.

LA PRSIDENTE.

Que Dieu bnisse vos serments !

On chante un morceau de conscration, par exemple : Je l'ai jur, du P. HERMANN, ou bien : Oui toujours, toujours, du P. LAMBILLOTTE.

 


Avignon le 20 juillet 1858.

L'ARCHEVQUE D'AVIGNON.

Vu le rapport que lui a fait un des membres de la Commission charge de l'examen des livres dans son diocse..

Dclare que les Dialogues de M. L'Abb E. Gonnet ne contiennent rien de contraire la doctrine catholique et qu'ils mritent sou le rapport du fond et de la forme des flicitations et des encouragements..

J. M. M. archevque d'Avignon.


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Notes

[1] Vpres : Terme de liturgie catholique. Heures de l'office divin, qu'on disait autrefois sur le soir, et qu'on dit maintenant pour l'ordinaire deux ou trois heures aprs midi. [L]

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