LES AMOURS DU SOLEIL

TRAGDIE EN MACHINES

Reprsente sur le Thtre du Marais.

M. DC. LXXI. Avec Privilge du Roi.

PARIS, Chez CLAUDE BARBIN, au Palais, sur le Second Perron de la Sainte Chapelle.

Reprsent pour la premire fois en 1667 au Thtre du Marais.


publi par Paul FIEVRE, novembre 2017

© Thtre classique - Version du texte du 31/07/2023 19:58:43.


AU LECTEUR.

Toute la France sait que l'on a vu reprsenter sur le Thtre du Marais des Pices en Machines, dont l'clat et la magnificence ont fait quelquefois douter aux trangers, que des Particuliers eussent pu faire une si grande dpense. L'Andromde, La Toison d'Or, et la Sml, sont les trois dernires Pices de Spectacle qui aient paru sur ce superbe Thtre. Ce n'est pas que depuis quelques annes, on n'en ait vu beaucoup dans le mme Lieu, auxquelles on a donn le nom de Pices de Machines, bien qu'elles ne le mritassent pas tout fait. Celle des Amours du Soleil ne doit pas tre mise au nombre de ces dernires, puisque jamais aucune Troupe du Marais n'a fait voir un si grand Spectacle, et que celle qui l'occupe aujourd'hui a voulu montrer qu'elle tait capable de soutenir une grande dpense, et faire en mme temps perdre le souvenir des dernires Pices qu'elle a reprsentes, qui ne pouvaient justement tre appeles Pices de Machines, et qui l'on a donn ce nom qu' cause de quelques ornements qui les faisaient paratre avec plus d'clat que les Pices unies. Je crois que l'on ne doutera point de la grandeur du Spectacle de celle des Amours du Soleil, puisqu'il y a huit changements magnifiques sur le Thtre d'en bas, et cinq sur celui d'en haut, et que toutes ces superbes Dcorations sont accompagnes de vingt-quatre tant Vols que Machines volantes ; ce qui ne s'est jamais vu en si grande nombre dans aucune Pice. Les Machines sont considrables par trois choses, par leur grandeur, par la surprise des Spectacles qu'elles produisent, et par l'invention tant certain qu'on n'en a jamais fait qui aient produit de pareils effets, et que l'on en voit plusieurs qui occupent toute la face du Thtre. Le sujet de cette Pice est tir du quatrime Livre des Mtamorphoses d'Ovide. Le Soleil ayant dcouvert l'adultre de Vnus avec Mars, cette Desse outrage dans son amour, voulut en tre venge par l'Amour, et le rendit amoureux de Leucotho, Fille d'Orchame Roi de Perse. Cette nouvelle passion obligea le Soleil d'abandonner Clitie Fille de Thtis et de l'Ocan, qu'il avait tendrement aime. Il prit la forme de la Mre de cette Princesse, pour entrer dans sa Chambre : et Orchame l'ayant appris par Clitie, il suivit les mouvements d'une cruaut qui lui tait ordinaire, et fit enterrer sa Fille toute vive. Ainsi Vnus fut venge par la douleur que la perte de cette Princesse fit sentir au Dieu du Jour. Le Soleil indign contre Clitie, ne la voulut plus voir, et son regret la fit bientt aprs mourir en langueur. Il les changea toutes deux, la Princesse en l'Arbre qui produit l'Encens, et Clitie en Souci ou Tournesol, pour marquer qu'elle tait morte de souci, et qu'elle avait toujours eu les yeux tourns vers lui, mme aprs en avoir t quitte. Voil ce qu'en dit Ovide, et cette Fable fournit tous les caractres ; on y voit un Pre cruel, une Princesse tendre, une Amante abandonne, et qui conserve nanmoins son amour ; un Dieu embarrass, et une Desse qui veut se venger, et qui aprs avoir fait prendre de l'amour Apollon, veut qu'il perde ce qu'il aime sans cesser de l'aimer. Tout cela sans y rien ajouter ni diminuer, fournit la matire d'un trs ample sujet. Aussi n'y ai-je ajout qu'un Prince Persan qui est amoureux de Leucotho. J'ai pourtant vit deux choses qui sont presque dans toutes les Pices de Machines o il y a de semblables Amants ; je veux dire que je n'ai point fait de Scnes du Dieu avec son Rival, et qu'Apollon ignore qu'il aime la Princesse ; et elle ne l'apprend elle-mme que dans le cours de la Pice. La seconde que j'ai vite, c'est de faire la Princesse promise cet Amant par ses parents ; de manire qu'il n'y a rien dans cette Tragdie qui ressemble toutes les Pices de Spectacle que l'on a vues, soit l'gard du sujet, soit l'gard des Machines. Quoiqu'il soit ordinaire de voir une Amante abandonne, comme Clitie, la manire honnte dont elle en use avec Apollon, ne laisse pas de faire voir quelque chose de nouveau dans son caractre, puisqu'on voit peu d'Amantes dlaisses, dont les emportements ne soient mls de choses qui outragent un Amant, au lieu que les siens sont seulement amoureux, et qu'on peut dire qu'ils font voir tout ce que la plus violente passion peut produire dans le coeur d'une Femme. Elle a raison d'en user de la sorte, puisqu'un Dieu n'est pas si coupable qu'un autre, lorsqu'il quitte une Mortelle. Je la fais donc outre d'amour pour Apollon, malgr son infidlit. Je suis en cela Ovide ; et quelque violente passion que je lui donne, on ne peut me blmer de la faire trop aimer, puisqu'il faut qu'elle meure d'une langueur amoureuse. Apollon ne pouvant se dfendre de conserver de l'estime pour une Personne qui l'aime si tendrement, encor qu'elle en soit quitte, on ne doit pas s'tonner s'il en a beaucoup pour elle. Cette estime donne beaucoup d'alarmes Leucotho, qui est une Princesse douce, dont la tendresse n'est toutefois pas moins forte que celle de Clitie ; elles paraissent pourtant d'un caractre oppos, parce que la tendresse de Clitie doit tre plus anime, cause qu'elle est quitte. Je laisse au Pre son caractre cruel, d'autant qu'il est ncessaire pour finir la Pice. Je laisse Vnus sa haine, parce que c'est cette haine qui fait mouvoir toutes les Machines. Jupiter prend le parti d'Apollon, et ruine souvent tous les artifices de Vnus ; mais ce n'est qu'avant qu'elle ait triomph ; car un Dieu ne dfait point ce qu'un autre a fait, mais il peut agir pour servir ceux dont il prend le parti, et les faire avertir de ce qui se passe. On a souvent vu des Dieux les uns contre les autres, et prendre des partis diffrents ; les Pomes de l'Antiquit en sont pleins. Ainsi ce combat de Dieux contre Dieux, est autoris, et il rend les Machines justes. Elles sont ncessaires, parce que Vnus qui fait tout mouvoir, n'agit que par l ; et qui les terait, dtruirait tout le sujet, puisqu'elles font tous les incidents. Rien ne dment la Fable dans la fin de la Pice, non plus que dans le commencement ; et l'on peut dire qu'il n'y a rien qui n'en soit, puisque tous les caractres en sont tirs, particulirement celui de Clitie qui fut aime du Soleil, qui en fut quitte, qui, bien qu'abandonne, et toujours les yeux sur son Amant, qui mourut de langueur, et qui fut mtamorphose en Girosol.

Girosol : tournesol, c'est une composace, comme le souci.


PROLOGUE.

L'ouverture du thtre fait voir des rochers des deux cts, et dans le milieu le Mont Hlicon avec ses deux croupes, sur l'une desquelles est le cheval Pgase, qui ayant ses ailes tendues, et n'tant appuy que sur un pied, semble prt s'envoler. Un air serein parat entre ces deux croupes, qui fait un loignement perte de vue. Toute cette montagne est de grandeur naturelle, et mme en relief ; et l'on n'en doutera pas, puisque les neuf Muses sont dessus, accompagnes d'Apollon qui est au milieu d'elles. Rien ne fut jamais si naturel que cette montagne ; et les arbres en sont si bien dtachs, qu'il semble que la nature n'ait rien produit de si beau. Apollon commence le Prologue, et dit aux Muses qu'il faut qu'il les quitte pour aller voir Leucotho qui rgne depuis peu sur son coeur. Les Muses lui tmoignent leur chagrin de son dpart, et la crainte qu'elles ont qu'il ne les abandonne, quand il sera arrt par l'Amour. Apollon leur rpond que l'Amour a besoin des Muses, et que leurs vers aident souvent aux Amants faire des conqutes. Les Muses en demeurent d'accord, et ajoutent qu'Apollon n'a pas besoin de leur secours pour plaire, qu'elles tiennent de lui tout ce qu'elles savent, et qu'elles ne seront plus considres s'il les abandonne. Ce Dieu leur fait connatre qu'elles ne peuvent tre abandonnes, que leur gloire crotra toujours, et que les Dieux doivent donner la France un grand Roi qui doit faire des choses tonnantes pour elles, qui fera refleurir les sciences et les beaux-arts, et qui rcompensera le mrite de tous ceux qui en auront. Il les invite de donner tous leurs soins travailler pour sa gloire, de le placer par avance au Temple de Mmoire, et de le mettre au-dessus de tous les demi-Dieux. Les Muses rpondent, qu'elles le peindront si bien dans leurs ouvrages, que le portrait ne s'en perdra jamais. Apollon leur fait voir qu'elles n'ont jamais eu de matire si belle que celle que leur fourniront les exploits de ce grand Roi, qu'il sera le plus parfait modle que l'on puisse donner aux monarques, et que ses neveux auront quelque jour peine croire ce qu'en rapportera l'Histoire la plus modeste. Les Muses promettent de travailler pour lui avec plaisir. Apollon leur dit adieu, et s'envole sur un nuage, et les Muses disparaissent. L'Amour sort d'une des premires ailes du thtre, nonchalamment couch sur un nuage ; et demande Apollon s'il va bien aller voir sa Matresse, sans l'avoir consult. Cela donne lieu une scne pleine de raillerie, dans laquelle chacun essaie de faire valoir qu'il est plus puissant que l'autre. L'Amour se plaint de ce qu'Apollon a dcouvert tous les Dieux les amours de Mars avec sa Mre, et le menace de s'en venger ; mais il ne lui dit pas de quelle manire il en tirera vengeance ; et pour l'embarrasser, il l'assure qu'il sera aim de la Beaut dont il est pris, mais que sa Mre sera pourtant venge. Ensuite l'Amour s'envole d'un ct, pendant qu'Apollon est port de l'autre par le nuage qui le soutient. On doit remarquer que l'Amour se dtache du sien, qui se retire ds que ce Dieu s'envole, et que ce vol est plus surprenant, que s'il tait enlev sur le mme nuage.

ACTE PREMIER.

De grandes alles de pins et de cyprs, toutes remplis de statues de marbre blanc, font la dcoration du premier acte, et le Ciel parat dans l'enfoncement comme on le voit au lever de l'aurore. Le Roi de Perse parat dans ce jardin avec un des Princes de sa Cour. Il lui dit que puisque tous les secrets de l'tat lui sont dj connus, il lui en veut confier un autre qui regarde la Princesse sa fille. Thaspe (c'est le nom de ce Prince) parat d'autant plus surpris, qu'il aime secrtement cette Princesse. Le Roi lui fait connatre qu'ils doivent s'loigner pour dcouvrir ce qu'il lui veut faire voir.

Clitie parat dans le mme jardin avec Nrice sa confidente, au moment que le Roi en sort. Cette confidente veut empcher cette Nymphe d'aller plus loin, en lui disant qu'elle voit quelqu'un. Clitie ne laisse pas d'avancer ; et en lui dcouvrant le sujet qui l'a fait venir dans ce jardin, elle lui fait connatre qu'elle ne saurait cesser d'aimer Apollon, encore qu'elle n'en soit plus aime. Cette scne fait connatre son caractre.

Palmis, confidente de Leucotho, parat dans le mme jardin, et ne trouvant point le Dieu du Jour qu'elle cherche, elle fait une scne avec Clitie, qui l'interroge sur les amours de ce Dieu et de la Princesse. Clitie se retire voyant venir sa Rivale. La Princesse demeure avec sa confidente, et lui fait connatre l'tat de son me, et les maux qu'elle craint, et qui semblent lui tre prdits par les songes fcheux qu'elle fait souvent. Palmis lui conseille d'aller dans l'antre du Sommeil pour s'en claircir. Le temps se couvre, et un nuage sombre les oblige s'loigner. Le Ciel s'ouvre, et le Soleil en sort dans un char tout brillant, et tel qu'Ovide le dpeint, avec des roues d'or, et des rayons d'argent, tran par quatre chevaux blancs qui soufflent du feu. Il est sur un amas de nuages que les chevaux foulent, et ces nuages s'lvent encor autour du char et autour du Soleil. Cette brillante machine claire de cent lumires, s'avanant lentement, le Soleil fond un gros nuage obscur qui parat l'un des cts du thtre vers le devant. On en voit peu peu les nuages se dissiper, en se dtachant tantt par morceaux et tantt par bandes, qui font de longues tranes de nuages, entre lesquelles de petits jours laissent voir la clart du Soleil. Ce gros nuage descend toujours mesure que le Soleil s'avance ; et quand il est terre, Vnus qui tait enveloppe dans celui que le Soleil a dissip, reste dcouvert. Ce Dieu descend de son char, et par un mouvement surprenant ce char s'en retourne d'o il est venu. Apollon fait une scne avec Vnus, mle de raillerie. Cette Desse en se sparant d'avec Apollon, fait connatre que c'est la haine et la vengeance qui l'amnent ; et quand elle s'est retire, ce Dieu fait connatre aussi qu'il se doute qu'elle cherche se ven ger de lui. La Princesse voyant le temps serein, revient dans le mme lieu ; elle trouve le Dieu du Jour, il lui parle de sa passion avec beaucoup de chaleur ; et la Princesse sans lui avouer la sienne, lui laisse deviner qu'elle en sent beaucoup. Elle tmoigne qu'elle craint qu'il ne soit encor touch des charmes de Vnus ou de Clitie qu'il a aimes. Ce Dieu la rassure et l'avertit de se dfendre des piges de Vnus qu'il ne croit descendue en terre, que pour traverser leur amour. La Princesse parat moins alarme de ce que Vnus peut faire contre elle, que de la crainte qu'elle a d'tre surprise par son pre, dont elle dcouvre l'humeur cruelle. Elle l'aperoit en ce moment, il ne parat qu' dessein de la surprendre, ne s'tant retir que pour cela l'ouverture de cet acte. Apollon commande aux brouillards de l'entourer. Il s'en lve un fort pais, qui enveloppe le Soleil, et se dissipe, sans qu'on sache ce que ce Dieu est devenu. La Princesse se retire la faveur du brouillard. Cette aventure surprend le Roi et le Prince, qui n'avanant qu' mesure que ce brouillard se dissipe, ne trouvent plus personne. Le Prince s'emporte contre ce Rival inconnu, et le Roi qui ignore son amour, attribue ses emportements l'excs du zle qu'il a pour lui. Il parle de faire mourir sa fille. Ce Prince l'en dtourne, le prie de ne point clater, et lui promet qu'il tchera d'apprendre le nom de l'Amant de la Princesse. Le Roi lui en laisse tout le soin, et se retire.

ACTE SECOND.

Une grande alle d'arbres verts dcoups jour, prend la place de la dcoration du premier acte, et l'oeil peut peine en dcouvrir le bout. Vnus y fait une scne avec Thaspe, o elle lui dclare qu'elle vient pour traverser les amours d'Apollon, et de la Princesse de Perse ; et que la Discorde, l'Envie, et les autres Filles d'Enfer, serviront son courroux. Elle lui exprime le plaisir que donne la vengeance, et lui dit qu'il rencontrera quelques moments heureux, quand elle travaillera pour se venger ; et elle le quitte avec rsolution de faire voir bientt des effets de son ressentiment. Thaspe a de la peine croire que la Princesse puisse cesser d'aimer un si grand Dieu que le Soleil. Il aperoit Clitie, et tche de l'animer contre Apollon, en lui conseillant de le brouiller avec sa nouvelle Matresse. Mais il ne la trouve pas dispose suivre des conseils qui sont autant pour lui, que pour elle ; de manire qu'il se retire assez mal satisfait. Il la laisse avec sa confidente, avec qui elle fait une scne touchant l'tat de son coeur. La Princesse la surprend comme elle soupire, et l'excs de l'amour que Clitie ressent pour Apollon, fait que cette Amante se trahit elle-mme, en engageant par le bien qu'elle dit de lui, sa Rivale l'aimer davantage. Elle s'en repent en la voyant partir. Apollon vient un moment aprs, et parat surpris de trouver Clitie o il croyait trouver la Princesse. Cette triste Amante ne s'emporte point contre lui ; elle ne le traite point d'infidle, et lui fait seulement voir l'excs de sa passion, et se retire aprs lui avoir fait une peinture touchante de tout ce qu'elle sent. Il en est attendri, mais il oublie cette renaissante ardeur la vue de la Princesse qui se plaint de ce qu'il soupire aprs avoir vu Clitie. Il la rassure, et se retire pour n'tre point vu de Thaspe qui cherche la Princesse. Ce Prince fait dans cette scne ce qu'il a promis au Roi dans le premier acte ; et quoique cette Princesse n'et jamais voulu lui faire connatre qu'elle s'apercevait de son amour pour elle, et qu'elle et fait toute chose pour en viter une dclaration, il la met en tat de lui dire elle-mme qu'elle en est aime. Cette Princesse le prie de ne point dcouvrir son pre qu'elle aime le Soleil ; ce qui embarrasse beaucoup le Prince. La Jalousie parat un des cts du thtre sous l'habit de Pallas, porte par un amas de nuages, aussi bien que l'Envie qui parat de l'autre ct sous l'habit de Mercure, porte par des nuages aussi qui produisent un effet, et jettent un clat qu'on n'a point encor vu au thtre. Elles conseillent toutes deux cette Princesse de ne plus aimer le Dieu du Jour, et mme de ne lui parler jamais, et s'en retournent par un vol crois. Thaspe qui se doute que c'est un artifice de Vnus, veut tcher de profiter de l'occasion ; mais il n'en trouve pas la Princesse plus favorable ses voeux. Elle se retire pour songer ce qu'elle doit faire, ne voulant point prendre de conseil du Rival du Soleil.

ACTE TROISIME.

Un jardin fait la dcoration de cet acte, et il est si magnifique et si surprenant, que l'on n'en a jamais vu un si beau sur la scne. Je ne m'arrterai point le dcrire, afin de laisser l'auditeur le plaisir de la surprise. Vnus y rencontre Clitie, qu'elle excite perdre sa Rivale ; et se retire ne trouvant pas cette Nymphe dispose suivre ses conseils. Clitie dit sa confidente, qu'elle connat bien que Vnus voulait se servir d'elle pour se venger d'Apollon. Elle fait une scne avec la Princesse, qui lui dit les mmes choses qu'elle avait dessein de lui dire. Clitie qui croit de loin apercevoir Apollon, se retire, pour aller le joindre ; et laisse cette Princesse avec sa confidente. Un moment aprs, trois Femmes qu'on ne peut prendre que pour des Divinits, paraissent dans trois nuages, que la clart de plus de cent lumires enfermes dans chacun, fait briller extraordinairement. Ces trois nuages viennent de trois cts, et remplissent non seulement toute la face du thtre, mais ils occupent encor une partie des ailes. Ils sont faits d'une manire toute nouvelle, et l'on n'en a point encor vu de si brillants ; mille petits jours qui sont entre les roulements, faisant paratre une clart qui pourrait seule clairer tout le thtre et toute la salle, s'il n'y avait point d'autre lumire. Les trois Personnes qui sont sur ces nuages, donnent des avis la Princesse qui jettent son esprit dans de nouveaux embarras ; et ces trois machines s'levant lentement pour s'en retourner, laissent voir mesure qu'elles remontent, trois Furies qui excitent la curiosit du spectateur, et qui tiennent chacune en une main un flambeau allum, et plusieurs serpents dans l'autre. Elles n'ont pour coiffures que des serpents autour de la tte, leur habillement est une longue robe noire, toute seme de flammes, avec une ceinture de plusieurs serpents. Ces Furies disent la Princesse, que celles qui viennent de parler, taient des fantmes qu'elles animaient par l'ordre de Vnus ; mais que l'ordre de la Desse tant excut, elles viennent par le commandement de Jupiter lui dire ce qu'elles ont fait contre elle, et l'avertir que celles qui lui ont aussi donn des conseils quelque temps auparavant, taient la Jalousie et l'Envie, sous l'habit et la forme de Pallas et de Mercure. Ce qu'elles disent ensuite, montre qu'elles peuvent faire de semblables messages ; et je puis ajouter ce qu'elles disent, qu'elles ne sont pas toujours employes pour faire du mal, comme quelques-uns se persuadent. Virgile marque qu'elles sont devant le trne de Jupiter, pour voir s'il se veut servir d'elles. Pausanias dit qu'Oreste qui les vit noires quand il devint fol, les vit blanches quand il revint en son bon sens. Aussi dit-on qu'il les apaisa s'tant achemin Argos, suivant le conseil de Pallas, et qu'il les nomma du mot Grec, Eumenia, qui signifie bienveillance, mansutude, et bnignit ; et c'est pourquoi elles ont retenu le nom d'Eumnides. Toutes ces choses sont plus que suffisantes pour autoriser ce que je leur fais faire, qui, le bien prendre, n'est point tout fait un bien, puisque l'avertissement qu'elles donnent nuit Vnus, et que c'est plutt avouer par force le mal qu'elles ont fait, que rechercher d'elles-mmes rendre service. Quand elles ont achev de dire la Princesse ce que Jupiter leur a ordonn de lui faire savoir, elles tombent aux Enfers. La Princesse tmoigne qu'elle n'est pas moins embarrasse qu'auparavant, et en dit les raisons. Apollon qui a tout su, par ordre de Jupiter son Pre, tche de remettre son esprit. La Discorde parat sous l'habit et la figure de Junon, et veut empcher la Princesse de croire ce que les Furies lui ont dit. Apollon assure la Princesse que ce n'est point Junon, et prie Jupiter de le faire connatre. Jupiter parat dans le Ciel ; et aprs avoir dcouvert que c'est la Discorde qui parle sous la forme de Junon, il lance la foudre. Le char se brise en morceaux qui se sparent, et paraissent enflamms au milieu de l'air. Ils se perdent de tous cts, et la Discorde tombe dans une des ailes du thtre. Il ne s'est jamais rien fait de si hardi, ni de si surprenant que cette machine ; et le mme char qui paraissait tout brillant, tant il est enrichi, parat en un clin d'oeil tout en feu et en pices, sans que le spectateur puisse dcouvrir comment se font des choses si extraordinaires. Si cette machine donne beaucoup de gloire au machiniste, celui qui est dedans le char, et dont dpend une partie de l'excution, n'en a pas moins ; et si l'auteur osait, il dirait que son invention doit tre compte pour quelque chose. Il est remarquer, qu'encor que la Discorde soit foudroye, elle n'est pas anantie ; et que Jupiter ne lance la foudre que pour briser son char, afin de montrer par l qu'elle n'est point Junon. Il la peut faire tomber de la sorte, puisqu'il l'a une autre fois prcipite des Cieux, aprs qu'elle et jet la Pomme d'Or aux Noces de Pele et de Thtis ; il a bien aussi prcipit Vulcain et le Sommeil ; et il y a mme des exemples qu'il a foudroy des Dieux. Mais ce n'est pas ici un lieu pour en parler, retournons la Princesse, dont les bonts de Jupiter devraient avoir remis l'esprit : nanmoins elle n'est gure plus satisfaite ; et l'humeur cruelle de son pre l'empche de goter tranquillement le plaisir d'tre aime. Elle quitte Apollon, parce qu'elle craint le retour de son pre, et qu'il ne la trouve avec ce Dieu. Il n'est pas longtemps seul. Clitie qui tait alle par un autre endroit pour le joindre, l'aperoit un peu avant que la Princesse sorte d'avec lui, et attend qu'elle se soit loigne pour lui donner de nouvelles marques de sa passion. Il fait voir son embarras, et se retire ; et Clitie fait connatre sa confidente qu'elle l'aimera toujours, et qu'elle va tout faire pour remplir la volont du Destin, qui semble avoir rsolu qu'elle recherche toujours le voir.

ACTE QUATRIME.

La dcoration reprsente l'antre du Sommeil. Elle est remplie d'un nombre infini de songes, sous diverses figures ; et l'on ne peut rien imaginer qu'on n'y trouve. On y voit des ports de mer, des Bacchantes, des gants, des nains, des vieillards, des ruines, des vases, et cuvette d'or et d'argent, des batailles, des oiseaux, des plantes, des fleurs, des incendies, des personnes qui dorment et qui rvent. On y voit aussi des villes, des sacrificateurs, des lions, des tigres, des paons, et gnralement tout ce que l'on peut imaginer, puisqu'ils reprsentent les songes, et qu'il n'y a rien qu'on ne puisse songer. Ce surprenant thtre est l'un des plus habiles hommes de France, et qui a la main la plus hardie pour la dtrempe. L'on n'en doutera pas, quand on saura qu'il est de celle de M. Prat, et qu'il s'est surpass lui-mme. Ce thtre doit exciter beaucoup de curiosit, et une journe entire ne peut suffire pour le bien considrer. On peut dire qu'il en renferme seul plus de trente, puisqu'un arbre, ou une colonne, ou une statue, ont jusques ici fait seuls une dcoration. Je dis seuls, parce qu'tant redoubls, c'est toujours la mme chose : mais il n'en est pas de mme de celui-ci, puisque l'on voit quelque chose de nouveau dans chaque chssis. Vers le bout du thtre, le Sommeil est couch sur un lit d'bne. Il a une longue robe blanche qui marque le jour, et une noire parsem d'toiles qui marque la nuit. Il a de grandes ailes ; il tient une verge la main, avec laquelle il touche les hommes, et les fait dormir ; et dans l'autre il a une corne. Les potes en donnent la raison : mais ce n'est pas ce qu'on recherche ici. Je dirai pourtant, pour me justifier, d'avoir mis un antre du Sommeil en Perse, qu'Ovide en met prs les Monts Cimmriens, Homre en l'le de Lemnos qui est dans la Mer ge, Stace entre les Peuples d'thiopie, et l'Arioste en Arabie. Si l'on doute dans lequel de ces quatre endroits se trouve l'antre du Sommeil, on peut bien douter de cinq, ou s'il s'en trouve dans tous ces lieux-l, il y en peut aussi avoir en Perse. La Princesse dont la venue en cet antre tait prpare dans les autres actes, vient avec Palmis : mais peine a-t-elle fait son invocation, qu'elle entend un terrible tonnerre non seulement sur le thtre, mais encor par toute la salle : les vents la traversent ; et l'un vient d'un ct, pendant que l'autre va de l'autre. Celui qui vient sur le thtre, fait plusieurs tours en rond comme un tourbillon, et se perd dans les airs. Ensuite le Sommeil et le Silence, et le Repos, qui l'accompagnaient, s'vanouissent : le lit du Sommeil s'abme, et le thtre change en un dsert. Le tonnerre recommence quelque temps aprs, puis le Ciel s'ouvre, et l'on en voit sortir ole, accompagn de plusieurs vents sur des nuages enflamms. Il fait entendre la Princesse, que par l'avis des Dieux, Jupiter n'approuve plus son amour, et que c'est pourquoi le Sommeil n'a point voulu l'entendre. Ce nuage se spare en trois : ole va sur le cintre ; et les autres nuages qui portent les vents, l'un droite, et l'autre gauche. Cette surprenante machine parle assez d'elle-mme, sans qu'il soit besoin d'en exagrer la beaut, qui n'a rien que de nouveau. Cet acte est si rempli de machines et de vols, qu'il y a beaucoup de pices entires o l'on n'en trouve pas tant. Le spectateur ne sait d'abord o jeter la vue ; et tout ce qui se passe devant, derrire, et ct de lui, a de quoi l'occuper ; et il voit des choses coup sur coup, qu'il n'a pas le temps de les compter, et qu'il lui doit rester un dsir extrme de les revoir. Thaspe trouve la Princesse dans le dsert, et lui en dit les raisons. Elle le reoit froidement, et ne se peut rsoudre l'aimer, encor qu'elle croie perdre Apollon. Elle se retire, et lui dfend de la suivre. Il en est au dsespoir. Vnus vient qui lui raconte par quels moyens elle a fait tout ce qui s'est pass, et comment ole l'a servie la prire de Junon, qui hait tous les enfants de Jupiter, et qui a longtemps poursuivi Latone sa Mre. Thaspe se retire, et Vnus et Apollon font une scne de raillerie, o ils ont tour tour l'avantage. Vnus le quitte, en lui disant, qu'encore que tous ses desseins soient dcouverts, il lui reste encore un moyen de se venger. Clitie qui ne peut vivre sans le voir, oblige ce Dieu se plaindre, et lui faire connatre qu'il lui reste beaucoup de tendresse pour elle. Il dpeint l'tat confus de son me, et parat plus touch que dans les deux scnes qu'elle a faites avec lui. Il ne faut pas s'en tonner ; on rsiste une fois ou deux, quand on a pris une forte rsolution ; mais cela ne fait pas qu'on soit toujours insensible. Les troubles du coeur d'Apollon ne donnent qu'un faux espoir cette malheureuse Nymphe ; et tout ce qu'il lui dit n'empche pas qu'elle ne connaisse que la Princesse est toujours la plus forte dans son coeur. Elle se retire avec ce chagrin ; et Apollon qui demeure seul, fait connatre l'tat de son me ; puis sort pour aller rassurer l'esprit de la Princesse, et lui dire que tout ce qu'elle a vu dans l'antre du Sommeil, n'est qu'un effet de la vengeance de Vnus.

ACTE CINQUIME.

Encor que l'on ait vu dans les actes prcdents, de diffrents endroits, des jardins du Roi de Perse, pour l'embellissement desquels l'art et la nature semblaient avoir puis leurs merveilles ; il faut nanmoins qu'ils le cdent la beaut de celui qui fait la dcoration de cet acte. Un nombre infini de statues diffrentes, de fontaines, et de vases remplis de fleurs en confusion, et tout ce qui peut se voir dans un jardin, se rencontre dans celui-ci. Le thtre est ferm par plusieurs arcades qui composent un berceau, au bout duquel on dcouvre un parterre rempli de figures. Entre toutes les arcades qui forment ce berceau, on voit quantit de termes qui portent sur leurs ttes des corbeilles d'or pleines d'un nombre infini de fleurs diffrentes, dont la vivacit rjouit la vue. Peut-tre que quelqu'un s'tonnera de ce qu'il y a tant de jardins dans cette pice ; mais on est en Perse dans les jardins, comme on est ici dans des appartements, et les Rois y donnent audience aux Ambassadeurs. De plus, Apollon aurait t dcouvert, s'il et t voir souvent la Princesse dans le palais ; et quoiqu'il la voie dans des jardins, il lui marque mme que de crainte d'tre dcouverts, ils ne se voient pas toujours dans des mmes endroits. Je pourrais allguer d'autres raisons, mais je fatiguerais la patience du lecteur, qui cherche ici autre chose. C'est dans ce lieu que je viens de dcrire qu'Apollon veut obliger la Princesse de demeurer quelque temps. Elle lui fait connatre qu'elle n'y peut demeurer, parce qu'elle craint le retour de son pre, ou que la Reine sa mre n'aille dans son appartement, comme elle y va quelquefois ces heures-l. Apollon dit un vers part qui prpare ce qu'il fait dans la suite, sans qu'on le puisse deviner. La Princesse alarme du dernier entretien qu'il a eu avec Clitie, lui fait connatre qu'elle apprhende qu'il ne retourne elle. Clitie qui survient, l'embarrasse aussi ; mais il s'en dmle adroitement, et les laisse ensemble. Clitie qui ne s'abuse pas, fait tout ce qu'une Amante interdite, trouble, et qui n'espre plus rien, est capable de faire ; et la Princesse qui craint d'en tre touche, se retire. Clitie demeure quelque temps seule, et ce qu'elle dit justifie ce qu'elle vient de faire. Thaspe tout transport de jalousie, lui vient dire qu'Apollon empchant par un pouvoir divin, que la Reine n'allt voir la Princesse sa fille dans sa chambre, il en a pris la forme et le nom, afin de la voir sans tre dcouvert. Apollon prpare cela ds l'ouverture de l'acte. Le Roi arrive ; et Clitie dont la jalousie ne garde plus de mesures, apprend cette aventure au Roi qui en savait dj une partie, et qui avait appris en chassant, des gens d'alentour, qu'on voyait souvent le Soleil descendre autour de son palais. Ce monarque donne ordre bas son Capitaine des Gardes, pour la faire enterrer vive. Il s'tend ensuite sur le crime de sa fille, et dit cet ordre qu'il vient de donner. L'on ne doit pas s'tonner de cette cruaut, son caractre tant fond partout o l'on parle de lui. Le Prince veut aller au secours de la Princesse ; mais le Ciel s'ouvre, et Vnus porte par son toile, lui dit d'arrter, et lui apprend que la Princesse a perdu la vie, encore qu'elle ft innocente, et qu'elle a pris soin que ceux qui avaient ordre de la faire mourir, ne dsirassent pas son trpas. Elle fait connatre qu'ayant trouv dans Orchame, une me la cruaut prpare, elle l'a facilement port se dfaire de sa fille, et que c'est le dernier coup qu'elle gardait Apollon, et dont il ne se doutait pas. Elle fait voir le plaisir qu'elle a de publier elle-mme qu'elle est venge, afin que l'on ne doute pas que la mort de Leucotho est son ouvrage. Les nuages l'enveloppent, et Thaspe donne des marques d'un furieux dsespoir ; et le Roi qui ne savait pas son amour, l'apprend par l. On vient dire que Clitie est morte de douleur, cause que le Soleil ne voulait plus la voir, parce que le rapport qu'elle avait fait Orchame, de l'entrevue de ce Dieu avec cette Princesse, tait en partie cause que ce cruel pre l'avait fait enterrer vive ; et c'est en effet pourquoi il l'a fait mourir dans la fable. Si j'avance sa mort de quelques jours, j'ai fait plus qu'Ovide pour la prparer, puisque j'ai parl partout de sa langueur. Comme le mme confirme la mort de la Princesse, Thaspe s'abandonne entirement au dsespoir ; et apostrophant le Soleil, il lui dit qu'il devait faire quelque chose pour lui marquer son amour, et la faire revivre. Quelque temps aprs, les nuages s'claircissant pour laisser voir le palais du Soleil, tout le thtre se change en un thtre de nues, et la porte d'argent du palais de ce Dieu parat comme Ovide la dpeint. La mer est grave dessus ; et Neptune avec tous les Dieux Marins, et les Tritons et le Zodiaque, se voient tout autour. Cette riche porte qui semble d'argent tant ouverte, laisse voir le palais du Soleil soutenu de plusieurs colonnes d'or, dont les bases et chapiteaux sont de la mme matire et l'on peut dire avec justice, que l'on n'a jamais rien vu dans le Marais qui ait approch de ce grand spectacle. On aperoit d'abord sur des amas de nuages, les Heures, les Jours, et les Mois, qui ont coutume d'accompagner le Soleil ; et le Temps parat au milieu avec sa faux et son horloge. On voit de grandes clarts qui semblent les dtacher, et qui sont de brillants loignements, dont on n'a point encor vu sur aucun thtre. Ces nuages sont l'entrs du palais du Soleil, fait par le mme qui a peint le thtre des songes et le Mont Hlicon. Il est de l'ordre dorique. Les votes sont artes et de lapis, avec plusieurs enrichissements. Le trne du Soleil est demi-octogone, et tout couvert de pierres prcieuses qui jettent un clat qui surprend le spectateur. Les quatre Saisons vtues comme on les dpeint, sont assises sur les marches de ce trne, et accompagnent le Soleil qui est assis dedans. Il dclare ce qu'il a dessein de faire pour la Princesse et pour Clitie. L'Amour parat ensuite l'entre de son palais. Il dit Apollon qu'il est satisfait d'avoir veng sa Mre, et qu'il peut dsormais aimer sans craindre qu'il lui soit contraire. En finissant ces paroles, il s'envole en se prcipitant ; puis il va dans le cintre, en se relevant tout d'un coup, lorsqu'on croit qu'il va s'arrter terre. Ce vol est extraordinaire, et l'on n'en a jamais vu de semblable.


ACTEURS DU PROLOGUE

APOLLON.

LES NEUFS MUSES.

L'AMOUR.

ACTEURS

LE SOLEIL.

ORCHAME, Roi de Perse.

LEUCOTHOE, sa fille.

CLITIE, Nymphe, Fille de Thtis, et de l'Ocan.

PALMIS, confidente de Leucotho.

NRICE, confidente de Clitie.

THASPE, Prince persan.

VNUS.

LA JALOUSIE, sous la forme de Pallas.

L'ENVIE, sous la forme de Mercure.

TROIS FURIES.

LA DISCORDE, sous la forme de Junon.

OLE, accompagn de VENTS.

MIRSA, Capitaine des Gardes.

L'AMOUR.

SUITE DU ROI.

ACTEURS MUETS.

LE SOMMEIL.

LE SILENCE.

LE REPOS.


PROLOGUE.

SCNE I.

APOLLON, sur le Parnasse au milieu des Muses.

Malgr les plaisirs innocents

Qu'avec vous je gote sans cesse,

Muses, pour quelque temps il faut que je vous laisse,

Et je vais, entran par des dsirs pressants,

5   Voir une charmante Princesse,

Dont les attraits trop puissants

Ont fait natre en mon coeur une forte tendresse.

La Princesse de Perse est cet objet vainqueur

Pour qui le Dieu des vers soupire ;

10   Je ne suis plus moi, je vis sous son empire,

Enfin Leucotho dispose de mon coeur.

I. MUSE.

Que nous aurons de peine souffrir votre absence !

II. MUSE.

Et qu'avecque peu d'esprance

Nous attendrons votre retour,

15   Quand vous serez arrts par l'Amour !

III. MUSE.

Nous serons longtemps dlaisses :

L'Amour qui pourra tout sur vous,

Vous retenant dans des liens si doux,

De votre souvenir nous serons effaces.

APOLLON.

20   Ah n'apprhendez rien de lui,

Vous lui servez souvent conqurir des mes,

Et par vos chansons aujourd'hui

Il allume beaucoup de flammes.

IV. MUSE.

Il est vrai que nos vers ont de rares secrets,

25   Et font faire aux Amants de merveilleux progrs.

V. MUSE.

Mais Apollon n'en a que faire :

Quand de quelque Beaut son coeur sera charm,

Et qu'il aura dessein de plaire,

Il se verra d'abord aim.

30   Notre art n'augmente point l'clat qui l'environne ;

Tout ce que nous savons, nous le tenons de lui ;

Et si ce Dieu nous abandonne,

Nous allons tout perdre aujourd'hui.

APOLLON.

Vous ne serez jamais abandonnes,

35   Votre gloire crotra toujours,

Rien n'en pourra borner le cours :

C'est un ordre des Destines ;

Et mme dans quelques annes

Les Dieux doivent donner la France un grand Roi,

40   Qui doit faire pour vous encore plus que moi.

Ce monarque qui rien ne doit tre impossible,

Vous saura garantir des insultes de Mars,

Et vous verrez refleurir vos beaux-arts

Sous son rgne doux et paisible.

45   Par lui vos dignes Nourrissons

Auront de leurs travaux de dignes rcompenses ;

On lui verra donner le prix vos chansons,

Et celui qu'on doit aux sciences.

Mes Soeurs, vous pouvez donc par un soin glorieux

50   Ds aujourd'hui travailler pour sa gloire,

Le placer par avance au Temple de Mmoire,

Et le mettre au-dessus de tous les demi-Dieux.

VI. MUSE.

Si nous en recevons de si grands avantages,

Pour reconnatre ses bienfaits,

55   Nous le peindrons si bien dans nos fameux ouvrages,

Que le portrait ne s'en perdra jamais.

APOLLON.

Vous n'avez jamais eu de matire si belle

Que vous en fourniront ses glorieux exploits ;

Vous le verrez le plus parfait modle

60   Que l'on puisse donner aux Rois ;

Et ses neveux auront quelque peine croire

Ce qu'en rapportera la plus modeste Histoire.

Travaillez donc pour lui toutes vos emplois.

VII. MUSE.

Nous le ferons mme avec allgresse.

APOLLON.

65   Je vous quitte, le temps me presse,

Je ne puis demeurer plus longtemps en ce lieu ;

Je vais voir ma belle Princesse,

Il faut nous sparer, adieu.

Apollon vole jusques au milieu du thtre. Le Parnasse disparat ; et l'Amour couch sur un nuage, arrte Apollon, qu'un autre nuage soutient aussi.

SCNE II.
Apollon, l'Amour.

L'AMOUR.

O court avec tant de vitesse

70   Le Dieu qui fait briller le jour ?

Sans avoir consult l'Amour,

Ose-t-il bien aller voir sa Matresse ?

APOLLON.

Je ne consulte rien que l'ardeur qui me presse.

L'AMOUR.

Le trpas de Python dont ton bras fut vainqueur,

75   Te donna tant de vaine gloire,

Qu'aprs une telle victoire

Tu ne crus rien d'gal ta valeur,

Et tout rempli d'orgueil, tu bravas ma puissance :

Mais la belle Daphn, dont ton coeur fut pris,

80   T'apprit bientt comment je traite qui m'offense,

Et me vengea de toi par ses cruels mpris.

APOLLON.

Il est vrai qu' mes voeux elle fut inflexible ;

Mais en la rendant insensible

Tu te fis pour le moins autant de mal qu' moi ;

85   Et quoi que tu me puisses dire,

Puisque ce fut un coeur de moins sous ton empire,

Ce fut une perte pour toi.

L'AMOUR.

Quand on contente sa vengeance,

On est toujours satisfait ;

90   Et l'on ne compte pas la perte que l'on fait,

Lorsqu'elle sert punir une offense.

J'en dois venger une autre, et je me souviens bien

De ce qu'a fait le Dieu de la Lumire,

Quand tout le Ciel par son moyen

95   Avecque Mars a dcouvert ma Mre ;

Et l'Amour ne pardonnant rien,

Tu dois craindre encor ma colre.

APOLLON.

Je devais donc obscurcir ma lumire,

Pour cacher les amours de Vnus et de Mars :

100   Mais quel mal pourrais-tu me faire ?

Tu n'es pas assez fort pour manier tes dards,

Je m'en servirais mieux, et n'ai pas ta faiblesse ;

Et la dfaite de Python

Marquant ma force et mon adresse,

105   Fait voir qu'on doit trembler au seul bruit de mon nom.

L'AMOUR.

Il est vrai que souvent on a vu sous tes armes,

Aussi bien que Python, expirer des mortels :

Mais j'attaque les Dieux, et fais aux plus cruels

Plus rpandre en un jour de larmes,

110   Qu'on ne brla jamais d'encens sur tes autels.

Je suis craindre en ma colre,

Les coups saignent longtemps qui partent de mes traits :

Mais je veux qu'on me considre

Moins par le mal que je puis faire,

115   Que par tant de biens que je fais.

APOLLON.

L'Amour sait bien causer.

L'AMOUR.

Je sais faire autre chose,

Et toi-mme tu le sais bien ;

Et plus d'une mtamorphose

T'a d faire savoir si je ne pouvais rien,

120   Et si quand je suis en colre...

APOLLON.

Mais dis-moi, petit tmraire,

T'oses-tu comparer moi ?

Ne suis-je pas en tout un Dieu plus grand que toi ?

On donne en mon honneur des jeux et des spectacles,

125   Je suis le Souverain de Delphe et de Claros,

Je commande Patare, et dedans Tndos,

Et rends chez les mortels les plus fameux oracles ;

Et si tous les matins je ne sortais de l'onde,

Les tnbres sans cesse obscurciraient le monde,

130   Et porteraient partout l'effroi ;

J'ai le premier invent la musique,

Et cet art si divin de composer des vers ;

Jupiter est mon Pre, et dans tout l'univers...

L'AMOUR.

Et c'est donc l l'honneur dont Apollon se pique ?

135   Il a sujet de se vanter :

Un fils d'une mortelle, et du grand Jupiter,

A sans doute un grand avantage,

Et qui lui doit servir en mille lieux :

Mais avec des mortels cet honneur se partage,

140   Aussi bien qu'avec des Dieux.

Ce grand pouvoir encor de faire les journes,

De rgler les saisons, et le cours des annes,

Et tout ce qui fait ton emploi,

Est un ordre des Destines,

145   Qui de tout temps est tabli sans toi :

Mais avec ce pouvoir peux-tu voir dans les mes ?

Tes rayons si vants percent-ils dans les coeurs ?

Et le secours de tes neufs Soeurs

Te peut-il assurer un succs tes flammes ?

150   Et quand tout l'univers vivrait dessous ta loi,

Peux-tu te faire aimer sans moi ?

Je dompte quand je veux l'orgueil de la plus fire,

Je fais aimer les plus grands conqurants,

Et le flambeau qui m'claire

155   Allume plus de feux que ta lumire.

APOLLON.

Oui, mais chacun te met au nombre des Tyrans ;

On souffre trop sous ton empire,

Sans cesse on y languit, sans cesse on y soupire ;

Tu ne fais que du mal, c'est l tout ton emploi,

160   Et Mars est moins cruel que toi.

Quand ce Dieu furieux ravage tant de terres,

Qu'il porte partout la terreur,

Il ne fait bien souvent qu'entretenir des guerres

Dont l'Amour est le seul auteur.

L'AMOUR.

165   D'o vient donc que ton coeur soupire,

Puisque je fais du mal en tant de lieux ?

Et pour quoi voit-on tous les Dieux

Reconnatre mon empire,

Et lorsqu'en terre un bel oeil les attire,

170   Descendre souvent des Cieux ?

Je ne suis pas si cruel que l'on pense ;

Et quand on a reconnu ma puissance,

On gote souvent des douceurs :

Mais aussi lorsque l'on m'offense,

175   Je fais souffrir de cruelles douleurs,

Et ne songe qu' la vengeance.

Tu le sais, je me suis dj veng de toi,

Quand tu t'attiras ma colre ;

Et je veux en vengeant ma Mre,

180   Te faire plus souffrir que je n'ai fait pour moi.

Je ne dois point avec un soin extrme,

Quand on a pris plaisir m'outrager,

pier les moments propres me venger ;

Dans mes fers, tt ou tard, on se jette soi-mme.

APOLLON.

185   Quoique press de m'en aller,

Pour savoir ton dessein, je t'ai laiss parler.

Je vais en Perse attendre les miracles

Que tu feras pour te venger ;

Fais natre mes dsirs tous les jours des obstacles,

190   Tu ne saurais mieux m'obliger,

Je ne cherche que de la gloire,

Et je veux vaincre avec honneur ;

Dans une facile victoire

On doit trop son bonheur.

L'AMOUR.

195   Ce discours est adroit, mais Apollon s'abuse,

S'il prtend me tromper par une telle ruse.

J'en sais l-dessus plus que toi :

Si tu ne le crois pas, ton erreur est extrme ;

Qui veut tromper l'Amour, se peut tromper soi-mme ;

200   Le meilleur est toujours de s'en fier moi :

Mais laissons ce discours, va-t'en chez ta Matresse,

Tu brles de la voir, elle a mmes dsirs ;

Mais un cruel chagrin, une sombre tristesse,

Suivront de bien prs tes plaisirs.

205   Souviens-toi que par toi Vnus fut outrage ;

Tu seras toutefois aim ;

De la Beaut qui t'a charm,

Et ma Mre aujourd'hui sera pourtant venge :

Adieu, tu connatras un jour

210   Que tout est possible l'Amour.

L'Amour s'envole sans son nuage ; et Apollon toujours port par le sien, va du ct dont l'Amour est parti.

ACTE I

SCNE I.
Le Roi, Thaspe, Suite.

LE ROI.

sa Suite.

Rentrez dans le palais.

Thaspe.

Vous, demeurez ici,

Prince. Vous me voyez accabl de souci,

Et vous saurez bientt quel sujet l'a fait natre.

Oui, tout ce qui le cause, vos yeux va disparatre ;

215   Les secrets de l'tat vous tant connus tous,

Celui-ci ne doit pas tre cach pour vous ;

Cet important secret regarde la Princesse,

Dont je ne puis assez condamner la faiblesse.

THASPE.

part.

Saurait-il que je l'aime ?

Haut.

Ah, Seigneur, croyez-vous...

LE ROI.

220   Prendre ses intrts, c'est aigrir mon courroux ;

Et quand je la condamne, on ne peut la dfendre.

THASPE.

Ah, Seigneur, contre vous l'oserais-je entreprendre ?

LE ROI.

loignons-nous un peu, vous apprendrez pourquoi.

SCNE II.
Clitie, Nrice.

NRICE.

Je vois quelqu'un, sortons.

CLITIE.

Ah n'importe, suis-moi ;

225   cette heure Apollon vient trouver la Princesse,

Il vient entretenir sa nouvelle Matresse,

Et moi je le viens voir.

NRICE.

Vous devez clater.

CLITIE.

Nrice, mon dessein n'est pas de m'emporter :

Lorsqu'on agit ainsi, l'on doit tre assure

230   Qu' toute autre Matresse on sera prfre :

Mais quand j'en dois douter, ce serait me trahir,

Et travailler moi-mme me faire har :

Lorsqu'on voit qu'un Amant s'chappe de sa chane,

Par sa seule douceur il faut qu'on le ramne ;

235   Cette douceur l'accuse, il se blme en secret,

Il combat, et ne peut s'chapper qu' regret ;

Mais on lui fait plaisir sitt qu'on le querelle,

Et l'on achve enfin de le rendre infidle.

NRICE.

Ah vous l'aimez encor, puisque vous craignez tant.

CLITIE.

240   Oui, je l'aime toujours, bien qu'il soit inconstant.

Je crois qu'on ne saurait condamner ma tendresse,

Et qu'on peut bien aimer un grand Dieu sans faiblesse ;

Et ce qui doit encor excuser mon ardeur,

C'est que du mme Dieu j'ai possd le coeur.

245   Ainsi ma flamme doit tre toujours gale ;

Et sans examiner l'esprit de ma Rivale,

Ni ses puissants attraits qui peuvent tout charmer,

Je me veux toujours faire un plaisir de l'aimer.

Nrice, qui ne peut aimer qu'autant qu'on l'aime,

250   N'aime que faiblement, ou n'aime que soi-mme ;

Une amour violente, une sincre ardeur,

Ne saurait tout d'un coup se changer en froideur ;

Et ce n'est pas avoir l'me bien enflamme,

Que de ne plus aimer ds qu'on n'est plus aime.

255   Dans ce temps seulement la constance parat,

Le vritable amour par l se reconnat,

Et c'est aussi par l que je ferai paratre

L'amour que dans mon coeur Apollon a fait natre ;

Rien ne peut l'galer cette puissante amour

260   Qui me fera peut-tre expirer quelque jour ;

D'un feu si violent je me sens consume,

Dois-je mourir, hlas ! Sans tre encor aime ?

NRICE.

Fille de l'Ocan, et digne de l'amour

Du jeune et charmant Dieu qui dispense le jour,

265   Croyez que des Persans l'orgueilleuse Princesse

Ne vous pourra longtemps drober sa tendresse.

CLITIE.

Voici Palmis, qui sait seule tous ses secrets.

NRICE.

Il semble qu'elle soit dedans vos intrts.

SCNE III.
Clitie, Nrice, Palmis.

PALMIS, sans la voir.

Je cherche en vain ce Dieu, puisque l'on voit l'Aurore,

270   Que ses faibles rayons laissent paratre encore.

CLITIE.

Sans me faire languir, dis-moi, chre Palmis,

L'espoir mon amour est-il encor permis ?

PALMIS.

Pour un Dieu qui vous quitte, ayez moins de faiblesse.

CLITIE.

Mais crois-tu qu'Apollon aime bien la Princesse ?

PALMIS.

275   Oui.

CLITIE.

  La voit-il souvent, et crois-tu qu'en son coeur

Leucotho ressente une aussi forte ardeur ?

PALMIS.

Je le crois.

CLITIE.

Leurs discours sont-ils remplis de flammes ?

Voit-on bien par leurs yeux jusqu'au fond de leurs mes ?

Brillent-ils d'une ardeur qui les rende perants ?

280   Ou leurs regards sont-ils tendres et languissants ?

PALMIS.

L'amour qui les unit, a tant de violence,

Qu'il se fait remarquer mme par leur silence :

Ils ne peuvent parler ; mais on juge les voir,

Qu'ils en ont le dsir, au dfaut du pouvoir,

285   Qu'ils brlent au moment qu'ils paraissent tranquilles,

Et qu'un excs d'amour les rend presque immobiles.

D'une pareille ardeur leurs coeurs tant touchs,

se considrer leurs yeux sont attachs ;

Et pendant cette extase o paraissent leurs mes,

290   De leurs yeux pleins de feu partent des traits de flammes ;

Et dans cet loquent et muet entretien,

Leurs coeurs disent beaucoup, lorsqu'ils ne disent rien.

CLITIE, se tournant vers Nrice.

Leur flamme est mutuelle, hlas !

PALMIS.

Quand la Princesse

Par d'amoureux regards a fait voir sa tendresse ;

295   Son coeur qui veut aussi s'expliquer son tour,

Par de tendres soupirs exprime son amour ;

Et celui d'Apollon dont l'ardeur est extrme,

Par mille autres soupirs y rpond tout de mme.

Ce Dieu lui dit enfin les troubles de son coeur ;

300   La Princesse rougit ds qu'il parle d'ardeur,

Elle baisse les yeux, il se tait, et soupire,

Et cette Amante entend tout ce qu'il lui veut dire.

Quand ces deux Amants sont ensemble soupirer,

On voit qu'ils ne voudraient jamais se sparer ;

305   Et quand ce Dieu charmant a quitt la Princesse,

Pour le voir plus longtemps, et montrer sa tendresse,

Elle le suit des yeux, et soupire tout bas,

Et tant qu'elle le voit, ne se retourne pas.

Ensuite elle parat quelque temps interdite,

310   Tant elle a de douleur, quand ce grand Dieu la quitte ;

Elle m'en parle aprs, mais d'un air qui fait voir

Que son coeur...

CLITIE.

C'est assez, tu m'en fais trop savoir.

PALMIS.

Je me tais.

CLITIE.

Mais crois-tu qu'elle lui soit fidle ?

PALMIS.

Un Dieu doit n'allumer qu'une flamme immortelle.

CLITIE.

315   Et c'est aussi pourquoi je puis toujours l'aimer,

Sans que de mon amour on me doive blmer :

Mais quand il est auprs de l'objet de sa flamme,

Et qu'il lui veut montrer tout ce que sent son me,

Lorsqu'il me voit venir, parat-il agit ?

320   S'meut-il ? Tourne-t-il ses yeux de mon ct ?

Ma Rivale parat, tons-nous de sa vue.

PALMIS, part.

Elle ne la peut voir, sans se sentir mue.

Je viens, comme on m'a dit, de lui faire savoir

Qu'elle doit touffer tous ses restes d'espoir.

SCNE IV.
La Princesse, Palmis.

LA PRINCESSE.

325   H bien, n'as-tu point vu le Dieu de la Lumire ?

PALMIS.

Non, et dans ce jardin vous tes la premire.

LA PRINCESSE.

H quoi, tu n'as point vu l'aimable Dieu du Jour ?

PALMIS.

Ce dsir de le voir, marque beaucoup d'amour.

LA PRINCESSE.

Su tu veux bien juger de l'tat de mon me,

330   Par tout ce que je sens apprends qu'elle est ma flamme ;

Je suis toujours chagrine, et je crains que ce Dieu

Ne brle pour Clitie encor du mme feu ;

Je ne la saurais voir sans me sentir mue,

Je me trouble son nom de mme qu' sa vue,

335   Sa joie et sa douleur me causent du souci,

Et je voudrais toujours voir mon Amant ici.

Rien ne me divertit, quoi que je puisse faire ;

Sans le Dieu des saisons, rien ne me saurait plaire ;

Quand j'en entends parler, je sens une rougeur

340   Qui fait voir au dehors les troubles de mon coeur :

Mais hlas ! Je la sens dj sur mon visage ;

Pour t'apprendre ma flamme, en faut-il davantage ?

PALMIS.

Pourquoi, puisque ce Dieu cause tous vos dsirs,

Ne l'a-t-il encor su que par vos seuls soupirs ?

LA PRINCESSE.

345   Qui se rend en un jour, n'est jamais bien aime,

Son ardeur refroidit l'me la mieux charme,

Et toujours un Amant se peut imaginer

Qu'un coeur sitt pris, se rend sans se donner,

Et que quelques raisons d'intrt ou de gloire

350   Font qu'il triomphe avant que d'avoir la victoire.

Ce facile triomphe a pourtant des appas ;

L'Amour en est content, mais le coeur de l'est pas.

PALMIS.

Lorsqu'on a pour un Dieu cette prompte tendresse...

LA PRINCESSE.

Un Dieu, comme un mortel, blme notre faiblesse,

355   Je voulais que d'abord ma froideur l'enflammt,

Je voulais qu' m'aimer son coeur s'accoutumt,

Je voulais qu'il s'en ft une telle habitude,

Qu'il ne pt l'oublier qu'avec inquitude.

Par l je me voulais assurer son ardeur,

360   Afin d'tre toujours matresse de son coeur ;

Je lui voulais laisser le temps de me connatre,

Je voulais ses feux laisser le temps de crotre ;

Des feux bien tablis sont souvent plus constants ;

Et quand on aime bien, on aime plus longtemps.

PALMIS.

365   Je vois bien qu'en aimant chacun a sa maxime.

LA PRINCESSE.

Je lui voulais pour moi voir une forte estime

Qui pt me faire encor rgner dedans son coeur,

Quand son feu n'aurait plus sa premire chaleur :

Qui de sa passion fait voir la violence,

370   Sans laisser tablir beaucoup de confiance,

D'estime et d'amiti, perd tout en un moment,

Ds que l'amour s'teint dans le coeur d'un Amant :

Mais celle qui d'un coeur s'est pu rendre matresse,

Par une longue estime, et pleine de tendresse,

375   N'a jamais le chagrin de ne rgner qu'un jour,

Tant cette estime sert soutenir l'amour.

PALMIS.

Quoi, Madame, est-il vrai que l'Amour puisse apprendre,

Ds qu'il rgne en un coeur, ce que je viens d'entendre ?

LA PRINCESSE.

Ah, malgr ses leons, les songes que je fais

380   M'apprennent que mes maux ne guriront jamais.

Je n'ai point de repos, mon me inquite

Est d'un songe nouveau chaque nuit agite ;

Je suis toute tremblante encore mon rveil.

PALMIS.

Il faut que nous allions vers le Dieu du Sommeil,

385   Il pourra vous tirer de votre inquitude ;

Son antre est ici prs dans une solitude.

LA PRINCESSE.

Puisqu'en Perse sans temple on adore les Dieux,

Nous irons vers le soir.

PALMIS.

Quoi, dans ces sombres lieux...

LA PRINCESSE.

Que crains-tu ? Mais tchons d'viter ce nuage,

390   Il semble menacer d'un grand et prompt orage.

PALMIS.

C'est pourquoi le Soleil ne parat point.

LA PRINCESSE.

Hlas !

S'il tait bien ardent, ne le verrais-je pas ?

SCNE V.

Le Soleil dans son char, et Vnus cache dans une nue. Il sort du globe dans un char, tout brillant et tel qu'Ovide le dpeint. Les roues sont d'or, et les rayons d'argent. Il est tran par quatre chevaux blancs qui soufflent du feu. Il parat sous un amas de nuages que les chevaux semblent fouler. Les nuages s'lvent encor autour du char et autour du Soleil ; et au lieu que le Soleil ait des rayons autour de la tte, Ils paraissent dans le nuage qui l'environne, comme s'ils taient causs par l'clat de son visage. Cette brillante machine s'avanant lentement, le Soleil fond un gros nuage obscur qui parat un des cts du thtre vers le devant. On en voit peu peu les nuages se dissiper, en se dtachant tantt par morceaux, et tantt par bandes, qui font de longues tranes. Ce gros nuage descend toujours mesure que le Soleil avance ; Et quand il est terre, Vnus qui tait enveloppe dans le nuage que le Soleil a dissip, reste dcouvert. Le Soleil descend de son char, qui par des mouvements extraordinaires fait un tour sur le thtre, et s'en retourne.

APOLLON, en avanant dans son char.

Que j'ai d'impatience, et que l'amour me presse

De revoir en ces lieux ma charmante Princesse !

395   Depuis que je ressens une amoureuse ardeur,

J'accuse tous les jours ma course de lenteur.

Mais quel sombre nuage ! Il n'est pas ordinaire ;

Et depuis que mon char roule sur l'hmisphre,

Je n'en ai point encor vu de cette paisseur,

400   Ni qui rsistt tant ma vive chaleur.

De mes chevaux ardents la plus brlante haleine,

Et mes plus forts rayons ne le percent qu' peine ;

Mais je crois que dans peu je pourrai russir,

Et je vois qu'il commence enfin s'claircir.

405   Si, comme je le crois, ceci cache un mystre,

Il n'est rien que mon feu ne pntre et n'claire ;

Quelqu'un dans cette nue tait envelopp,

Voyons, car ce nuage est presque dissip ;

C'est Vnus. Vous craigniez sans doute d'tre vue ;

410   Mais Desse, il n'est point d'assez paisse nue

Pour vous cacher longtemps ; et la Mre d'Amour,

Par ses brillants appas, rpand partout le jour

Si d'abord mes rayons ont perc le nuage,

Vos yeux par leur clat, ont fait bien davantage,

415   Ils ont tout dissip, ces adorables yeux,

Qui font tant soupirer de mortels et de Dieux.

VNUS.

Si j'eusse fait dessein de n'tre pas connue,

J'eusse empch mes yeux de dissiper la nue.

APOLLON.

Pourquoi donc vous cacher pour venir ici-bas ?

VNUS.

420   Pour certaines raisons que vous ne saurez pas.

APOLLON.

Je suis pourtant discret, et je sais bien me taire.

VNUS.

Rien n'est si bien cach, qu'Apollon ne l'claire.

APOLLON.

Je crois que vous venez chercher quelque chasseur,

Dont les jeunes attraits ont touch votre coeur.

VNUS.

425   Pour un charmant mortel, j'ai l'me un peu blesse,

Et vous m'obligerez d'avoir cette pense.

APOLLON.

On sait bien que Vnus aime facilement,

Et qu'elle a chaque jour quelque nouvel Amant.

VNUS.

Peut-on tre constante alors que l'on est belle,

430   Et faire vanit d'tre toujours cruelle ?

Mais n'allez pas au moins dcouvrir mon amour,

Et ne me faites pas encor le mme tour

Que vos chagrins jaloux vous firent entreprendre,

Lorsqu'avec le Dieu Mars vous me ftes surprendre.

APOLLON.

435   N'avais-je pas raison de me venger de vous ?

Mais, Desse, on doit tout pardonner aux jaloux.

VNUS.

La Princesse de Perse ayant touch votre me,

Vous ne vous plairez plus traverser ma flamme.   [ 1 Traverser : Fig. Susciter des obstacles, des embarras. [L]]

APOLLON.

Oui, tout Dieu que je suis, j'adore ses appas ;

440   Mais faites que l'Amour ne me desserve pas.

VNUS.

Je doute que pour vous je puisse beaucoup faire ;

L'Amour n'est pas toujours d'accord avec sa Mre.

APOLLON.

Mais lui parlerez-vous au moins en ma faveur ?

VNUS.

Je parlerai de vous, et mme avec chaleur.

APOLLON.

445   Que ne vous dois-je point, obligeante Desse !

VNUS.

Je parlerai de vous, et tiendrai ma promesse ;

Mais je vous incommode, et vous venez chercher

La charmante Beaut qui vous a su toucher.

part en s'en allant.

Adieu. Tu ne sais pas encor ce qui m'amne,

450   Tu crois que c'est l'amour, mais c'est plutt la haine,

C'est mme contre toi qu'elle doit clater.

SCNE VI.

APOLLON, seul.

De son ressentiment je dois tout redouter,

Elle le cache en vain, je l'ai trop outrage,

Elle est femme, et voudra sans doute tre venge.

SCNE VII.
Apollon, La Princesse, Palmis.

PALMIS.

455   Ce nuage est pass.

LA PRINCESSE.

  Je vois le Dieu du Jour.

APOLLON.

Princesse, vous voyez un Dieu tout plein d'amour,

Un Dieu qui vous aima sitt qu'il vous et vue,

Et dont toute l'ardeur vous doit tre connue.

Quoique de toutes parts sur ce vaste univers

460   Je doive incessamment avoir les yeux ouverts,

Ils ne sont occups qu' regarder sans cesse

Les charmes tout-puissants de ma belle Princesse,

Et je voudrais n'avoir dispenser le jour

Qu'aux lieux o je puis voir l'objet de mon amour.

465   Je parais plus matin souvent sur l'hmisphre,

Et me rends chez Thtis plus tard qu' l'ordinaire,

Et je ne fais ainsi tant durer la clart,

Que pour voir plus longtemps votre illustre Beaut.

Cependant croirait-on que voyant tant de flamme,

470   Vous me cachiez toujours si je rgne en votre me,

Et n'ayez pas encor voulu me l'assurer ?

Vos soupirs, et vos yeux, me disent d'esprer ;

Mais encor que l'Amour par l se fasse entendre,

Votre bouche pourrait encor mieux me l'apprendre.

LA PRINCESSE.

475   Comme en amour les yeux jouissent les premiers,

Ils ne se doivent pas expliquer les derniers.

APOLLON.

Ah ce n'est pas assez que ce muet langage.

LA PRINCESSE.

Au Dieu de la Lumire en faut-il davantage ?

APOLLON.

Lorsque l'on s'aime bien, on ne peut trop parler

480   De la pressante ardeur dont on se sent brler.

Quand deux coeurs sont charms, et que chacun soupire,

On ne peut jamais trop se le dire et redire ;

Jamais de vrais Amants ne peuvent s'en lasser,

Ils trouvent de la joie le recommencer :

485   C'est l tout le plaisir des mes bien charmes,

Lorsque d'un feu pareil elles sont enflammes ;

Et lorsqu' se le dire on a pass des mois,

On croit le dire encor pour la premire fois.

On n'y consomme pas seulement des journes,

490   se le dire qu'on s'aime on passe des annes,

Et dans certains moments, pour en convaincre mieux,

On l'assure du coeur, de la bouche, et des yeux.

LA PRINCESSE.

L'air dont vous en parlez, et vos yeux pleins de flamme,

Font voir que ce plaisir touche souvent votre me.

APOLLON.

495   Ah ! Si je le pouvais goter avecque vous,

Il n'aurait jamais eu pour moi rien de si doux.

Ma Princesse, parlez, et que de votre bouche

J'apprenne s'il est vrai que mon amour vous touche.

LA PRINCESSE.

Ah ne me pressez point, hlas !

APOLLON.

Vous rougissez !

LA PRINCESSE.

500   Cette prompte rougeur vous en apprend assez.

APOLLON.

Que votre bouche donc achve de m'instruire.

LA PRINCESSE.

Mon visage en dit plus qu'elle n'en pourrait dire ;

La bouche ne dit pas toujours la vrit,

Mais le visage parle avec sincrit,

505   Et par ses mouvements il fait toujours connatre

Ce qu'on voudrait souvent empcher de paratre.

APOLLON.

Ah pour moi votre coeur est faiblement pris,

Si vos blmez vos yeux de ce qu'ils m'ont appris.

LA PRINCESSE.

Je ne sais pas encor s'ils mritent du blme,

510   Mais je songe Clitie, et je crains que votre me...

Vous m'entendez assez, ses charmes sont bien doux.

APOLLON.

Ah ! Princesse, croyez que je n'aime que vous.

LA PRINCESSE.

Mais vous aimiez Vnus, cette Desse est belle,

Et vous aimez peut-tre encor cette Immortelle.

APOLLON.

515   Depuis que je la fis surprendre avecque Mars,

Tous ses charmes n'ont point attach mes regards ;

Par l de ses mpris je sus tirer vengeance.

Je crains qu'elle n'ait pas oubli cette offense,

Et que voulant de moi se venger son tour,

520   Elle ne soit ici pour troubler notre amour :

Dans un nuage pais elle vient de descendre ;

Des piges de Vnus saurez-vous vous dfendre ?

Ma Princesse, parlez.

LA PRINCESSE.

Aimez-moi toujours bien,

Et pour nous dsunir, Vnus ne pourra rien.

APOLLON.

525   Que me demandez-vous ? Ignorez-vous ma flamme ?

Ah, Princesse, on n'en peut trouver plus dans une me ;

Et vous me demandez encor de vous aimer,

Quand vos divins appas m'ont si bien su charmer.

LA PRINCESSE.

Quand vous m'en assurez, n'en fais-je pas de mme ?

530   Demander de l'amour, c'est dire que l'on aime.

APOLLON.

Ah demandez-en donc souvent, et que nos coeurs

Par ces tendres souhaits s'expliquent leurs ardeurs.

LA PRINCESSE.

Quand on s'est pu rsoudre rompre le silence,

On dit ce que l'on sent plus souvent qu'on ne pense.

APOLLON.

535   Ah quand on le dirait mille fois en un jour,

Ce serait encor peu pour des coeurs pleins d'amour.

LA PRINCESSE.

Mais ma crainte toujours me prsente mon pre,

Sa cruaut me fait redouter sa colre,

Dans mes songes souvent je crois qu'il me surprend :

540   Mais hlas ! Je le vois. Dieux, que mon trouble est grand !

Le Roi et Thaspe paraissent, et se parlent bas, en examinant Apollon et la Princesse.

APOLLON.

Ne vous alarmez point, ma divine Princesse :

Brouillards, entourez-moi. Que votre crainte cesse.

Un brouillard fort pais s'lve, entoure Apollon, et se dissipe, sans qu'on sache ce que ce Dieu est devenu.

LA PRINCESSE, Palmis.

Pendant que ce brouillard nous cache, loignons-nous.

SCNE VIII.
Le Roi, Thaspe.

THASPE.

Ah vous aviez sujet d'avoir tant de courroux :

545   Approchons-nous, Seigneur. Mais quelle paisse nue !

LE ROI.

Elle les a trop tt drobs ma vue.

Tout ceci me surprend, est-ce un enchantement ?

THASPE.

Mais l'avez-vous bien vu, ce criminel amant ?

LE ROI.

Me serai-je tromp ! Non, non, j'ai vu le mme

550   Qui brle pour ma fille, et que je crois qu'elle aime ;

Ils jouissaient tous deux d'un paisible entretien :

Mais tout est dissip, je n'aperois plus rien.

THASPE.

Il mourra de mes coups, ce jeune tmraire.

Seigneur, votre intrt excite ma colre,

555   Et sa tmrit ne se saurait souffrir.

LE ROI.

Et je les veux aussi faire tous deux prir.

THASPE.

Ah, Seigneur, vous devez pargner votre fille.

LE ROI.

Non, son amour fait trop de honte sa famille.

THASPE.

C'est sur l'Amant que doit tomber votre courroux ;

560   Dans peu vous le verrez accabl de mes coups.

LE ROI.

Prince, vous faites voir, en montrant tant de zle,

Qu'on ne saurait trouver un sujet si fidle.

THASPE.

Mes mouvements aussi sont plus que d'un sujet :

Mais pour bien russir enfin dans un projet,

565   Que pour tout dcouvrir, Seigneur, je viens de faire,

Et qui fera sans doute claircir ce mystre,

Il faudrait que tantt, sans lui tmoigner rien

Ni de votre courroux, ni de notre entretien,

Je susse adroitement de la Princesse mme

570   Quel est l'heureux Amant...

LE ROI.

  Oui, par ce stratagme,

Des secrets de son coeur vous serez clairci.

Pour cacher nos chagrins, loignons-nous d'ici.

ACTE II

SCNE I.
Vnus, Thaspe.

THASPE.

Apollon, dites-vous, adore la Princesse ?

Ah ! Que je suis plaindre, adorable Desse !

VNUS.

575   Vous l'aimez ?

THASPE.

  Oui je l'aime et l'aimerai toujours.

VNUS.

Sachez donc que je viens traverser leurs amours,

Et qu'Apollon m'ayant lchement outrage,

De ce Dieu que je hais, je veux tre venge.

On verra dans ce jour ma haine triompher ;

580   La Discorde, l'Envie, et les Filles de l'Enfer,

Serviront mon courroux, et l'on verra peut-tre...

Mais c'est assez, le temps vous fera tout connatre.

THASPE.

Quoi ! Vnus dont partout on vante la douceur,

A de tels sentiments abandonne son coeur ?

VNUS.

585   Ah ! Quand on ne saurait oublier une offense,

De quelque humeur qu'on soit, on aime la vengeance.

Si lorsque dans l'amour tout rit nos dsirs,

Ce succs fait sentir mille et mille plaisirs :

Lorsque l'on peut tirer une vengeance pleine,

590   On en sent encor plus du succs de la haine ;

Et les plus doux plaisirs que l'on gote en aimant,

Ne se font pas au coeur sentir si vivement.

THASPE.

Pendant que tout entier votre coeur s'abandonne

Aux sensibles plaisirs que la haine vous donne,

595   Votre fier ennemi dont le coeur est charm,

Gote tranquillement le plaisir d'tre aim.

VNUS.

Comme c'est dans l'amour que je fus outrage,

C'est par l'Amour aussi que je serai venge :

C'est pourquoi j'ai voulu qu'Apollon ft charm,

600   J'ai voulu qu'il gott le plaisir d'tre aim ;

Il en sentira mieux les effets de ma haine,

Et ce sont ses plaisirs qui causeront sa peine :

Et pour m'en bien venger, je veux qu' l'avenir

Il n'ait de son amour qu'un cruel souvenir ;

605   Et je prtends enfin que ses plaisirs finissent.

C'est ainsi que Vnus, et que son Fils punissent.

THASPE.

Je puis donc esprer.

VNUS.

Le temps vous fera voir

Si votre coeur devra nourrir beaucoup d'espoir.

Cependant agissez, parlez la Princesse,

610   Tcher de la toucher, montrer votre tendresse,

Vous pourrez rencontrer quelques moments heureux,

Quand ma haine agira pour traverser leurs feux.

SCNE II.

THASPE, seul.

Pour ne m'en pas saisir, je ressens trop de flamme ;

Mais toujours Apollon rgnera dans son me,

615   C'est un Dieu trop aimable, et qui met tout en feu.

Ah ! Faut-il que je trouve un Rival en un Dieu ?

Que vois-je ! Est-ce Clitie ? Oui sans doute, c'est elle.

SCNE III.
Clitie, Thaspe, Nrice.

THASPE.

Je crois que vous venez chercher un infidle,

Et venez reprocher au plus grands des ingrats,

620   L'injustice qu'il fait vos divins appas.

Nymphe, vous le devez, et ce Dieu le mrite,

Quand pour Leucotho l'infidle vous quitte.

Vous devez traverser cette naissante ardeur,

Afin de l'obliger vous rendre son coeur ;

625   Et s'il vous reste encor pour lui quelque tendresse,

Vous devez le brouiller avec cette Princesse,

Et vous venger par l, si vous ne l'aimez plus,

Des injustes mpris que vous avez reus.

CLITIE.

Tout ce que font les Dieux est toujours quitable.

THASPE.

630   H quoi ! Vous excusez un traitement semblable ?

CLITIE.

Prince, j'ai mes raisons pour ne pas clater,

Et jamais contre lui je ne veux m'emporter.

THASPE.

Vous tes trop soumise, et d'une humeur trop douce.

Ah ce n'est pas ainsi qu'un mpris se repousse.

CLITIE.

635   Je crois ne devoir pas en user autrement.

THASPE.

Et doit-on pargner un infidle Amant ?

CLITIE.

Mais pourquoi voulez-vous, Seigneur, que je m'emporte ?

m'en solliciter, quelle raison vous porte ?

THASPE.

Votre intrt tout seul.

CLITIE.

J'en saurai prendre soin.

THASPE.

640   Je crois que mes conseils...

CLITIE.

  Je n'en ai pas besoin :

C'est avecque l'Amour que mon coeur en veut prendre,

Et dessus ce sujet je ne veux rien entendre.

THASPE.

Je dois avec l'Amour vous laisser consulter ;

Il conseille trop bien, vous devez l'couter.

SCNE IV.
Clitie, Nrice.

NRICE.

645   Pour Apollon encor votre tendresse est forte,

Et sur tous ses mpris je vois qu'elle l'emporte :

Mais tant qu'on vous verra demeurer en ces lieux,

Et que vous souffrirez qu'Apollon vos yeux

tale son amour la Beaut qu'il aime,

650   Croira-t-on que pour lui votre amour soit extrme ?

CLITIE.

Je ne saurais montrer mon amour en fuyant ;

J'aime Apollon, et veux mourir en le voyant :

Mes yeux vers cet Amant seront tourns sans cesse,

Sans cesse il connatra l'excs de ma tendresse ;

655   Et quand dans mes regards il verra mon ardeur,

Mes yeux seront contents au dfaut de mon coeur.

Il se dira peut-tre en voyant mon martyre,

Tout ce que mon dpit devrait alors lui dire ;

Lui-mme il se fera des reproches secrets,

660   Dans le fond de son coeur prendra mes intrts,

Et malgr tout l'excs de sa nouvelle flamme,

Ma vue excitera des troubles dans son me.

NRICE.

Et tous ces troubles-l doivent avoir pour vous,

Malgr votre malheur, quelque chose de doux.

CLITIE.

665   Comme toujours l'amour se nourrit d'esprance,

J'espre encore beaucoup en ma persvrance.

Quoique ces deux Amants brlent du mme amour ;

Peut-tre qu'ils pourront se brouiller quelque jour,

Et qu'alors Apollon oubliant la Princesse,

670   Se sentira pour moi sa premire tendresse,

Et me rapportera d'un air tendre et confus

Son coeur, qu'il lui rendrait, s'il ne me trouvait plus.

Mais quand je ne ferai, pour en tirer vengeance,

Qu'alarmer ma Rivale ici par ma prsence,

675   Et leur faire souvent touffer des soupirs,

J'aurai le doux plaisir de troubler leurs plaisirs.

Je sais bien qu'Apollon lui jure qu'il l'adore ;

Mais malgr cet amour j'ai son estime encore :

Ses assiduits qu'il partage entre nous,

680   Font goter quelque joie mon esprit jaloux,

Et volant leurs feux tout le temps qu'il me donne,

Font que l'on doute encor si ce Dieu m'abandonne.

NRICE.

La Princesse parat.

CLITIE.

Mon coeur se trouble, hlas !

Le sien est satisfait, et le mien ne l'est pas.

SCNE V.
La Princesse, Clitie, Palmis, Nrice.

LA PRINCESSE.

685   Nymphe, vous soupirez.

CLITIE.

  Vous le voyez, Madame,

Je viens ici rver au malheur de ma flamme :

Mais vous qui dans un Dieu possdez un Amant,

Vous y venez rver plus agrablement.

LA PRINCESSE.

Un Dieu pourrait m'aimer ?

CLITIE.

Apollon vous adore.

LA PRINCESSE.

690   Moi, dites-vous ?

CLITIE.

Oui, vous.

LA PRINCESSE.

  J'en dois douter encore.

CLITIE.

Comme il ne voit en vous que de puissants appas...

LA PRINCESSE.

Il peut les remarquer, et ne les aimer pas :

Mais dessus son coeur ils auraient quelque empire,

Ds qu'il m'aime, faut-il que pour lui je soupire ?

CLITIE.

695   Si sans montrer d'amour, ce grand Dieu peut charmer,

Quand il aime, peut-on s'empcher de l'aimer ?

On ne voit point de coeurs qui s'en puissent dfendre,

Et l'on n'attend jamais qu'il aime pour se rendre :

En lui tout est aimable, il a le coeur de Mars,

700   Il fait incessamment fleurir tous les beaux Arts,

Auprs d'une matresse il est soumis en matre,

Et sans tre moins Dieu, l'Amant se fait paratre ;

Il est et l'un et l'autre ; et son divin aspect,

En imprimant l'amour, imprime le respect ;

705   Il gagne tous les coeurs par un charmant sourire ;

Quoiqu'on le craigne, on l'aime, et sans cesse on l'admire,

Il a l'air engageant, et plein de majest,

Et sans abaissement, il a de la bont ;

Il est... Mais j'en dis trop, vous l'apprendrez vous-mme :

710   Et connatrez assez ce Dieu, puisqu'il vous aime ;

Il pntre les coeurs, et les touche si bien,

Que toujours son portrait restera dans le mien.

Que vous tes heureuse hlas ! D'en tre aime !

Et que vous en devez avoir l'me charme !

715   On ne saurait jamais se lasser d'admirer

Tous les charmes divers qui le font adorer.

Ah ! Quand je songe lui, ma passion redouble,

J'en sens toute la force, et tout mon coeur se trouble.

Que vous tes, Princesse, heureuse de charmer

720   Un Dieu dont les regards peuvent tout enflammer !

LA PRINCESSE.

Ce Dieu n'a pas encor pu savoir de ma bouche,

Quoiqu'il m'aime beaucoup, si son amour me touche :

Mais aprs tout le bien que vous me dites de lui,

Je crois que je l'en puis assurer aujourd'hui.

725   Je vais donc lui promettre une constante flamme,

Je vais l'aimer enfin, et de toute mon me ;

Et je vais dire mme ce grand Dieu du Jour,

Que c'est vos bonts qu'il devra tant d'amour.

SCNE VI.
Clitie, Nrice.

CLITIE.

Ah qu'ai-je fait ! Je viens de me trahir moi-mme :

730   Mais peut-on s'empcher de louer ce qu'on aime,

Et d'en parler enfin avec quelque chaleur,

Quand le portrait en est bien grav dans le coeur ?

SCNE VII.
Clitie, Nrice, Apollon.

APOLLON.

Ma Princesse est ici... Mais j'aperois Clitie,

Et crains que son amour en haine convertie...

Il fait deux ou trois pas pour s'en aller, et se retourne.

735   Elle m'a vue.

CLITIE.

  Je vois l'aimable Dieu du Jour,

Et vais auprs de lui faire agir mon amour.

Enfin vous me quittez, j'en suis trop assure,

Et la flamme des Dieux est de peu de dure ;

Je n'en murmure point, et ne m'attendais pas

740   Qu'un Dieu brlt toujours pour mes faibles appas ;

Et c'est aussi pourquoi dans mon amour extrme

Tous mes emportements tournent contre moi-mme.

Quand j'ai su que mes yeux cessaient de vous charmer,

Je n'ai point souhait de ne vous plus aimer ;

745   Et quoiqu'enfin ce coup me dt tre bien rude,

Je ne l'ai point trait de lche ingratitude.

Ce calme qu'en un autre on prendrait pour froideur,

Ne peut marquer en moi qu'un grand excs d'ardeur ;

Il fait voir que cherchant ne vous pas dplaire,

750   Je crains de voir sur moi tomber votre colre.

Ce me doit tre assez pour tre au dsespoir,

Que dessus vous mes yeux n'aient plus aucun pouvoir ;

Mais je vous aimerai malgr votre inconstance,

Et vous serez touch de ma persvrance.

755   Lorsque de quelque objet vous devenez Amant,

L'amour que vous donner dure ternellement ;

D'abord d'un si grand Dieu l'me est toute remplie,

Et quoiqu'il change aprs, jamais on ne l'oublie.

Oui, ds qu'Apollon aime, il sait si bien charmer,

760   Qu'il charme pour le temps qu'il cessera d'aimer.

APOLLON.

Hlas !

CLITIE.

C'est ce qui fait que mon me enflamme

Du brillant Dieu du Jour sera toujours charme.

APOLLON.

Ah, Nymphe, c'est assez, il n'tait pas besoin

De m'taler vos feux avecque tant de soin ;

765   Je sais bien que pour moi votre amour est extrme.

CLITIE.

Que ne me dites-vous que le vtre est de mme :

Mais quand vous le diriez, je connais trop hlas !

Que la Princesse seule a pour vous des appas.

Quoi, ce coeur qui devait m'tre toujours fidle,

770   Ce coeur, qui me jurait une amour immortelle,

Le croirait-on ? Ce coeur me manque enfin de foi :

Mais las ! Est-il bien vrai qu'il ne soit plus moi ?

Rpondez. J'en apprends assez par ce silence ;

D'une fidle ardeur ah quelle rcompense !

775   Hlas ! Qui l'aurait cru, qu'un coeur si bien charm...

Non, vous vous contentiez seulement d'tre aim,

Vous n'aviez point l'amour que vous faisiez paratre,

Votre infidlit me le fait trop connatre.

Encor si je trouvais, en me voyant trahir,

780   Les sensibles douceurs qu'on gote bien har,

Ces cruelles douceurs soulageraient ma peine :

Mais mon coeur ne saurait avoir pour vous de haine :

Il se sent trop pris du charmant Dieu du Jour,

Et plus vous l'outragez, plus il sent son amour.

785   Mais je vous parle en vain de ce que sent mon me,

Je ne vous touche point avecque tant de flamme ;   [ 2 L'original porte "avec", or il manque un pied au vers, nous choisissons "avecque" conformment l'usage.]

Non, vous ne m'aimez plus, quelle froideur hlas !

Pourquoi me la montrer, en ne m'coutant pas ?

APOLLON.

Je vous plains.

CLITIE.

Je craignais cette piti cruelle

790   Qui ne fait voir en vous qu'un Amant infidle.

Que vous avez bientt oubli les moments

O l'Amour nous causait tant d'aimables tourments !

Qu'alors en nous jurant de nous aimer sans cesse,

Nos deux coeurs faisaient voir de joie et de tendresse !

795   Que de brlants soupirs ils ont alors pousss...

Mais vous ne m'aimez plus, ces moments sont passs,

Qu'ai-je fait qui me rende envers vous si coupable ?

Ai-je manqu d'amour, ou suis-je moins aimable ?

Je suis toujours la mme, et telle est mon ardeur.

800   Mais je ne saurais plus souffrir votre froideur,

Adieu, je n'ai pas dit tout ce que sent mon me ;

Mais croyez que pour vous elle est toute de flamme.

SCNE VIII.

APOLLON, seul.

Que tu me punis bien, Amour, d'tre inconstant !

J'aime, et je suis aim, mais sans tre content.

805   Quand je vois tant d'amour avec tant de mrite,

Mon coeur se sent encor tout plein de ce qu'il quitte.

Quoi, je quitte Clitie, et puis cesser d'aimer

Un objet dont l'amour m'a si bien su charmer ?

Non, non, je veux l'aimer d'une ardeur ternelle ;

810   Mais la Princesse hlas ! Ne fut jamais si belle.

SCNE IX.
Apollon, La Princesse, Palmis.

LA PRINCESSE.

Vous avez vu Clitie, et soupirez hlas ?

APOLLON.

Je viens de soupirer, et ne m'en dfend pas ;

Mais je n'ai soupir qu'en voyant ma Princesse.

LA PRINCESSE.

Je crains que pour Clitie un reste de tendresse...

APOLLON.

815   Je l'estime beaucoup, mais je n'aime que vous.

LA PRINCESSE.

Cette estime suffit pour rendre un coeur jaloux :

On vous verra pour moi quelques ardeurs lgres ;

Et tant que dureront ces amours passagres,

Votre coeur cessera d'adorer ses attraits,

820   Mais son rgne pourtant ne finira jamais.

Voil pourquoi je veux comme elle tre estime,

Et j'aime mieux l'tre enfin, que d'tre aime ;

Un partage pareil est toujours glorieux,

Et je veux plaire au coeur encore plus qu'aux yeux.

825   Lorsque cette estime est une fois tablie,

On ne se brouille plus, jamais on ne s'oublie,

De mme qu'en s'aimant on se voit chaque jour,

Et souvent cette estime a fait tort l'amour.

APOLLON.

Ah ! Princesse, croyez que quand l'amour m'anime,

830   Qu'avecque mon amour vous avez mon estime.

LA PRINCESSE.

Cette durable estime est tout ce que je veux ;

Elle est plus que l'amour, et ne peut-tre deux.

APOLLON.

Mais...

LA PRINCESSE.

Mais une Beaut de la sorte estime,

Rgne autant dans un coeur, qu'une Matresse aime.

APOLLON.

835   Mais quoi, lorsque pour vous je cesse de l'aimer,

Voulez-vous que je cesse de l'estimer ?

Ce serait tout d'un coup lui faire trop d'injure.

LA PRINCESSE.

Sous cette estime-l cependant l'amour dure.

Mais Thaspe parat, il ne vous a point vu,

840   loignez-vous. De peur je sens mon coeur mu,

Je dois l'apprhender, il est tout pour mon pre.

SCNE X.
Thaspe, La Princesse, Palmis.

THASPE.

Je crains de lui parler, et ne dois plus me taire ;

Il est temps que mes feux... Quelle tmrit !

LA PRINCESSE.

Thaspe, votre esprit parat bien agit.

THASPE.

845   Hlas !

LA PRINCESSE.

Qu'avez-vous donc ?

THASPE.

  Alors qu'un coeur soupire,

Quoiqu'on ne dise rien, c'est souvent beaucoup dire.

Amant d'une Beaut qu'en admire en ces lieux,

Et dont l'clat rpond celui de vos yeux,

Je n'avais pas os lui parler de ma flamme,

850   Je la tenais toujours renferme en mon me,

Et de mes seuls regards la mourante langueur

Lui parlait chaque jour de ma discrte ardeur.

Quand j'tais sur le point de rompre le silence,

La crainte et le respect me tenaient en balance,

855   Et ma timidit me servant beaucoup mieux,

Lui parlait de ma flamme aussi bien que mes yeux :

Je ne faisais jamais rien qui lui plt dplaire,

J'tudiais ses yeux avant que de rien faire,

Je ne parlais jamais, que je ne susse bien

860   Que ce que je dirais ne dplairait en rien :

Enfin je prtendais avecque cette adresse,

Avant que de parler, mriter sa tendresse,

Et je croyais que plutt je m'en ferais aimer,

Si je trouvais le moyen de m'en faire estimer.

LA PRINCESSE.

865   Mais tes-vous bien sr aussi que cette Belle

Ait lu dedans vos yeux que vous brliez pour elle ?

THASPE.

Quand je la regardais, elle baissait les siens,

Et ses regards craignaient de rencontrer les miens.

LA PRINCESSE.

Cette crainte marquait une me un peu blesse.

THASPE.

870   Ah j'tais satisfait qu'elle sut ma pense ;

Et comme je n'avais alors aucuns Rivaux,

Je croyais que le temps ferait finir mes maux.

J'tais entre la crainte et l'espoir, quand son pre,

Qui de tous ses secrets me fait dpositaire,

875   M'a fait voir avec elle un Rival plein d'amour

Qui paraissait brillant comme le Dieu du Jour :

D'un mouvement jaloux l'me d'abord saisie,

Mes transports ont fait voir beaucoup de jalousie ;

Alors son pre a cru dans sa vive douleur,

880   Que pour ses intrts j'avais tant de chaleur.

LA PRINCESSE.

Qu'est devenu l'Amant ?

THASPE.

Sans se laisser connatre,

D'abord qu'il nous a vus, il a su disparatre ;

L'Amante a fait de mme, et fuyant promptement,

Elle s'est drobe au premier mouvement

885   D'un pre dont l'humeur est barbare et cruelle,

Et qui n'eut pas manqu de s'emporter contre elle.

Alors, quoiqu'irrit, j'ai craint que son courroux

Ne devint trop funeste des charmes si doux,

Et je l'ai conjur d'arrter sa colre,

890   Et de me laisser seul claircir ce mystre,

Parce que je croyais pouvoir adroitement

Savoir de cet objet le nom de son Amant,

Et j'esprais enfin avec ce stratagme

Servir et mon amour, et la Beaut que j'aime.

895   Je la venais chercher, lorsqu'on m'a dcouvert

Toute la vrit d'un secret qui me perd,

Et qu'on m'a fait savoir qu'un Dieu tout plein de charmes

Est le Rival qui causait mes alarmes.

Je ne sais que rsoudre en un si grand malheur,

900   Le pre est dlicat sur le fait de l'honneur ;

Dans la punition il sera trop barbare,

Il n'coutera point une Beaut si rare,

Et sans considrer qu'elle aime un Immortel,

Il trouvera toujours son amour criminel :

905   Mais d'un autre ct si je cache leur flamme,

Que de cruels chagrins dchireront mon me !

Loin de me soulager, j'augmenterai mon mal,

Et ne travaillerai qu' servir mon Rival.

Dans un tel embarras, que rsoudre et que faire !

LA PRINCESSE.

910   Ah, Seigneur, gardez-vous de le dire mon pre.

THASPE.

Mon respect jusqu'ici m'avait fait vous cacher

Que vos divins appas avaient su me toucher ;

Et si vous ne veniez vous-mme de le dire,

Ma bouche n'eut jamais os vous en instruire.

LA PRINCESSE.

915   Je dois louer beaucoup votre discrtion :

Mais pour m'assurer mieux de votre passion,

Seigneur, encore un coup, empchez que mon pre

Ne dcouvre l'amour du Dieu de la Lumire.

THASPE.

Mais je dois rponse.

LA PRINCESSE.

Ah soyez gnreux.

THASPE.

920   Mais pour l'tre, faut-il que je sois malheureux ?

LA PRINCESSE.

Quoi, comptez-vous pour rien le bonheur de me plaire ?

THASPE.

Puisque vous le voulez... Mais las ! Que vais-je faire ?

Quoi ? Servir mon rival.

LA PRINCESSE.

Ah vous aimez donc mieux

M'exposer au courroux d'un pre furieux.

THASPE.

925   De cette lchet me croyez-vous capable ?

Non, non, j'aime mieux tre jamais misrable,

Et sans aucun espoir adorer vos appas.

Mais Mercure parat.

LA PRINCESSE.

Je vois aussi Pallas.

SCNE XI.
La Princesse, Thaspe, Palmis, Pallas et Mercure assis sur des nuages opposs.

PALLAS.

Princesse, nous venons te dire,

930   Que si tu ne cesses d'aimer

Le grand Dieu qui pour toi soupire,

Et dont l'clat a trop su te charmer,

Tu seras expose des peines cruelles,

Et qui seront mme ternelles :

935   Mais ce n'est pas assez que d'touffer l'amour

Qui te doit causer tant de peines,

Il faut qu'aprs avoir bris tes chanes,

Tu ne parles jamais au jeune Dieu du Jour.

MERCURE.

La desse de la Prudence

940   Te vient te donner des avis

Qui ds ce jour doivent tre suivis,

Si tu ne veux du Ciel prouver la vengeance.

Pour te les confirmer, le grand matre des Dieux

M'a fait exprs sortir des Cieux.

Ils s'en retournent par un vol crois.

SCNE XII.
La Princesse, Thaspe, Palmis.

THASPE.

945   H bien, Princesse, enfin que prtendez-vous faire ?

Apollon pourra-t-il encor longtemps vous plaire ?

LA PRINCESSE.

Quel cruel embarras ! C'est le plus beau des Dieux,

Il sait toucher les coeurs aussi bien que les yeux.

THASPE.

Mais...

LA PRINCESSE.

Mais n'esprez pas, quand le Ciel me menace,

950   Pouvoir de ce grand Dieu remplir jamais la place.

THASPE.

Vous l'aimerez toujours ce cher amant ?

LA PRINCESSE.

Hlas !

Quand je vois son amour, puis-je ne l'aimer pas ?

THASPE.

Songez...

LA PRINCESSE.

Tout me fait peur ; mon me inquite

De divers mouvements est assez agite.

THASPE.

955   Si votre coeur encor...

LA PRINCESSE.

  En un trouble pareil,

Du Rival d'Apollon je ne prends point conseil.

ACTE III

SCNE I.
Vnus, Clitie, Nrice.

VNUS.

Oui, cette passion lui doit tre fatale,

Et vous devez enfin perdre votre Rivale,

Ou l'obliger du moins ne jamais revoir

960   Un Dieu qui de vos yeux a connu le pouvoir.

Apollon qui conserve encore dans son me

Des restes mal teints de sa premire flamme,

Viendra peut-tre alors, par un heureux retour,

Vous rapporter un coeur brlant pour vous d'amour ;

965   Et s'il ne le fait pas, votre flamme outrage

Triomphera du moins, en se voyant venge.

CLITIE.

Ah ! L'on ne peut jamais goter tranquillement

L'indigne et faux plaisir d'outrager un Amant.

Tant que je n'aurai point mrit sa colre

970   Par des emportements qui pourraient lui dplaire,

J'esprerai toujours de voir un jour son coeur

Brler encor pour moi de sa premire ardeur :

Mais ds que j'aurai fait clater ma vengeance,

Je ne devrai jamais conserver d'esprance.

VNUS.

975   Qui s'emporte, se plaint, et perd ce qui lui nuit,

Travaille bien souvent avecque plus de fruit.

Ces transports pleins d'amour, ces haines obligeantes,

Marquent beaucoup d'amour, et sont plus convaincantes

Que toute la douceur et la tranquillit

980   D'un coeur qui souffre tout sans paratre agit,

Et n'osant jamais repousser une injure,

Souffre patiemment les mpris d'un parjure.

CLITIE.

Ah j'aime mieux devoir le retour d'un Amant

son amour tout seul, qu' mon emportement.

VNUS.

985   Vous avez dans vos feux trop de dlicatesse ;

Mais craignez qu'Apollon ne quitte la Princesse,

Et que vous souponnant de l'aimer faiblement,

Ce Dieu ne veuille plus vous servir en Amant.

SCNE II.
Clitie, Nrice.

CLITIE.

Apollon qui connat la grandeur de ma flamme,

990   Sait que je ne suis pas tranquille au fond de l'me.

Les conseils de Vnus ont leurs motifs secrets,

Et lorsqu'elle parat prendre mes intrts,

Elle sert son courroux, et prtend que je serve

La haine qu'en secret on sait qu'elle conserve

995   Pour le Dieu des saisons, dont les perants regards

Dcouvrirent ses feux avecque le Dieu Mars :

Mais je risquerais trop, en servant sa colre,

Et j'ai pris un dessein ses avis contraire.

Tu vas me condamner, Nrice ; mais hlas !

1000   Pour servir son amour, que ne ferait-on pas ?

Je veux qu' l'avenir qu'avecque la Princesse

Une troite amiti... Tu blmes ma faiblesse.

NRICE.

Vous avez vos raisons.

CLITIE.

Un coeur vraiment charm

Doit se servir de tout pour voir l'objet aim.

1005   Ne pouvant autrement voir le grand Dieu que j'aime,

Je le verrai par l chez ma Rivale mme ;

Sous des prtextes faux j'irai souvent la voir.

NRICE.

Cette Princesse aussi peut s'en apercevoir ;

Mais...

En lui montrant la Princesse.

CLITIE.

Ah je n'y suis pas encor bien rsolue.

1010   Et toujours mon dpit se rveille ma vue.

Conseille-moi.

Clitie et Nrice se parlent bas.

SCNE III.
Clitie, Nrice, La Princesse, Palmis.

LA PRINCESSE, Palmis, sans voir Clitie et Nrice.

Palmis, le conseil en est pris.

Quoique de ses appas il ne soit plus pris,

Sa froideur ne va point jusqu' l'indiffrence ;

Et s'il ne la peut voir jamais qu'en ma prsence,

1015   Et que notre amiti produise ces effets,

Je ne devrai pas craindre alors tant que je fais.

PALMIS.

Je la vois.

CLITIE, Nrice.

Je veux donc lui parler la premire.

la Princesse.

H bien, avez-vous vu le Dieu de la Lumire,

Princesse, et sait-il bien quel point vous l'aimez ?

LA PRINCESSE.

1020   Oui, Nymphe ; mais enfin puisque vous l'estimez,

Et puisque ce grand Dieu vous estime de mme,

Et que vous savez bien qu'il m'aime, et que je l'aime,

Lions-nous d'amiti toutes deux aujourd'hui,

Pour avoir le plaisir de nous parler de lui.

1025   N'y consentez-vous pas ?

CLITIE.

  Je le veux bien, Princesse ;

Ensemble nous pourrons parler de lui sans cesse.

LA PRINCESSE.

Nymphe, votre partage est meilleur que le mien ;

Quand on est estime, on ne doit craindre rien,

Le temps dtruit l'amour, et nous ne voyons gure

1030   Qu'on plaise encor alors qu'on n'a plus de quoi plaire.

L'amour ne vieillit point, et pour tre inconstants,

La plupart des Amants n'attendent pas ce temps ;

Quelque ardeur qu'on nous montre, au temps elle est sujette,

Et rien ne dure tant qu'une estime parfaite.

1035   Si j'tais sre encor qu'en cessant de m'aimer,

Apollon prit plaisir me bien estimer,

Que j'eusse mme rang que vous dedans son me,

Je me consolerais de voir finir sa flamme.

CLITIE.

Quoi, lorsque d'Apollon vous possdez le coeur,

1040   Que l'clat de vos yeux cause tout mon malheur,

Qu'il me quitte pour vous, et n'en n'aime point d'autre,

Mon partage est meilleur, dites-vous, que le vtre ?

LA PRINCESSE.

Je ne le croirais pas, si le grand Dieu du Jour

Devait brler pour moi d'une ternelle amour.

CLITIE.

1045   Devez-vous en douter avecque tant de charmes,

Et devez-vous avoir de si grandes alarmes ?

LA PRINCESSE.

Si j'ai quelque appas, d'autres n'en ont pas moins,

Et l'on aime les Dieux sans qu'ils rendent de soins :

C'est ce qui fait souvent qu'on en voit d'infidles,

1050   Et c'est pourquoi leurs coeurs vont de Belles en Belles.

CLITIE.

Ainsi vous croyez donc que quelque autre Beaut

Vous ravira le coeur que vous m'avez t ?

LA PRINCESSE.

Nous devons empcher que ce malheur n'arrive,

Et que quelque autre objet toutes deux ne nous prive,

1055   Vous d'une estime forte, et moi de son amour,

Et ne s'empare enfin de son coeur quelque jour :

Comme mes intrts je veux prendre les vtres,

Peut-tre qu'Apollon en pourrait aimer d'autres

Qui ne les prendraient pas.

CLITIE.

Je dois peu m'tonner

1060   De l'amour qu' ce Dieu vous avez su donner,

Puisque par un effet de bont sans gale

Vous savez attirer le coeur d'une Rivale,

Qui devrait vous har, et faire contre vous

clater justement sa haine et son courroux :

1065   Mais puisqu'enfin le Dieu pour qui mon coeur soupire

Devait d'un autre objet reconnatre l'empire,

Princesse, j'aime mieux qu'il vous rende des soins,

Qu' d'autres qui pourraient les mriter bien moins.

LA PRINCESSE.

Puisque vous me montrer une amiti sincre,

1070   Apprenez-moi par o vous avez su lui plaire.

CLITIE.

Je n'aimais qu'Apollon, le Dieu ne m'tait rien ;

Et s'il toucha mon coeur, par l je pris le sien.

LA PRINCESSE.

Mais encor...

CLITIE.

Vous avez des charmes qu'on admire ;

Et pour plaire beaucoup, cela vous doit suffire.

LA PRINCESSE.

1075   Quand on a des appas, on plat facilement :

Mais il faut plus pour bien attacher un Amant,

Et souvent par l'esprit, l'air, l'humeur, les manires...

CLITIE.

Je ne puis l-dessus vous donner de lumires.

Bas Nrice.

Mais je vois Apollon, suivons partout ses pas.

la Princesse.

1080   Sachez qu'on plat toujours, quand on a des appas :

Mais puisque ce moyen ne peut vous satisfaire,

Je vous laisse chercher d'autres secrets de plaire.

SCNE IV.
La Princesse, Palmis.

LA PRINCESSE.

Apollon est toujours le matre de son coeur,

Et je crois qu'elle cherche troubler notre ardeur ;

1085   Elle aura ce plaisir plutt qu'elle ne pense,

Avec elle le Ciel parat d'intelligence.

Des avis de tantt je ne sais que penser,

Tous les Dieux irrits la veulent traverser,

Et j'ai de mon malheur tant de tristes prsages...

Le Ciel s'ouvre, et l'on voit de tous cts paratre de gros nuages, sur lesquelles on voit trois femmes : dont l'clat blouit ; et la Princesse poursuit, pendant qu'ils s'avancent jusqu'au milieu du thtre.

1090   Quelles Divinits brillent dans ces nuages ?

Viennent-elles encor augmenter mes ennuis,

Ou me tirer enfin des troubles o je suis ?

Je crains tout, et ne sais que penser.

PALMIS.

Mais, Madame,

Lorsque pour les mortels les Dieux ont de la flamme,

1095   Leur amour cause-t-il toujours tant d'embarras ?

Pour moi, j'aimerais mieux qu'un Dieu ne m'aimt pas.

SCNE V.
La Princesse, Palmis, et trois Personnes qui sont sur les nuages.

1. PERSONNE.

Princesse, nous venons vous dire

Que tantt Mercure et Pallas

N'avaient pas dessein de vous nuire,

1100   Par leurs conseils que vous ne suivez pas :

Et que si votre me incertaine

Balance encor suivre des avis,

Que vous devriez avoir dj suivis,

Le Ciel vous fera voir des effets de sa haine.

2. PERSONNE.

1105   Vous devez renvoyer Apollon dans les Cieux,

Et ne prtendre plus l'honneur de lui plaire ;

Ou bientt contre vous les Dieux

Feront clater leur colre.

3. PERSONNE.

Reconnaissez quelles sont les bonts

1110   De trois grandes Divinits

Qui viennent ici pour vous dire

Les secrets du cleste Empire.

LA PRINCESSE.

Quelles Divinits sont-ce donc que je vois,

Dont la tendre piti s'intresse pour moi ?

1. PERSONNE.

1115   Ne cherchez point nous connatre,

Aux yeux de votre Amant nous craignons de paratre

Nous vous servirons mieux, en nous cachant ainsi,

Et nous ne voulons pas qu'il nous dcouvre ici.

2. PERSONNE.

Suivez donc nos avis fidles,

1120   Que votre coeur s'y rende sans combats,

Ou redoutez des peines bien cruelles.

1. PERSONNE.

Si nous n'tions pas immortelles,

Ces nuages ainsi ne nous soutiendraient pas.

Tous les nuages se retirent.

LA PRINCESSE.

Est-ce une illusion ? Je me sens toute mue.

Le thtre parat encor rempli de trois Furies, avec leurs habillements ordinaires, et des flambeaux la main ; ce qui cause une grande surprise, parce qu'on ne les voit pas venir. La Princesse poursuit.

1125   Mais quels affreux objets viennent frapper ma vue ?

SCNE VI.
La Princesse, Palmis, Les Furies.

1. FURIE.

Arrtez de la part du grand Matre des Dieux,

Et louez ses bonts extrmes,

En apprenant par nous, que ceux qui dans ces lieux

Viennent de paratre vos yeux,

1130   taient fantmes vains anims par nous-mmes,

Par l'ordre exprs d'une Divinit :

Mais son ordre prsent tant excut,

Nous venons vous instruire

De ce que contre vous

1135   Nous avons fait pour servir son courroux ;

Et Jupiter encor nous force de vous dire

Que celle qui tantt semblait exprs des Cieux,

Pour vous donner des conseils, descendue dans ces lieux,

Sous l'habit de Pallas, taient la Jalousie ;

1140   Et qu'en mme temps l'Envie

Sous celui de Mercure a su tromper vos yeux.

Encor qu'un Dieu n'ait pas le pouvoir de dfaire

Ce que son pareil a fait,

Il peut donner avis, et dtourner l'effet

1145   Du mal qu'un autre Dieu veut faire.

Depuis longtemps en Terre, et dans les Cieux,

Les Dieux prennent parti contre les autres Dieux :

Et le Souverain du Tonnerre

Voyant que vous aimez son Fils,

1150   Saura punir vos ennemis,

Soit dans le Ciel, ou sur la Terre.

Il vous serait honteux de porter d'autres fers ;

Aimez toujours ce Dieu, mprisez tous les hommes...

Adieu, vous voyez qui nous sommes,

1155   Puisque nous rentrons aux Enfers.

Elles tombent aux Enfers.

SCNE VII.
La Princesse, Palmis.

LA PRINCESSE.

Dans un malheur si grand, ah ! Palmis, que ferai-je ?

Du Ciel, ou de l'Enfer, auquel enfin croirai-je ?

Peut-tre, que le Ciel qui condamne mon feu,

Veut se venger de moi, d'oser aimer un Dieu,

1160   Et par de tels avis veut rassurer mon me,

Pour mieux punir aprs ma tmraire flamme.

Ainsi j'ai des ennuis que je ne puis bannir,

Ainsi mon trouble crot lorsqu'il devrait finir,

Et les maux o le Ciel par ses avis me plonge,

1165   Me font voir des effets de tout ce que je songe.

Allons, Palmis, allons dans l'antre du Sommeil.

PALMIS.

Apollon vient.

LA PRINCESSE.

Hlas ! Mon trouble est sans pareil.

SCNE VIII.
Apollon, La Princesse, Palmis.

APOLLON.

Je viens de tout savoir par l'ordre de mon pre ;

Il est pour nous.

LA PRINCESSE.

Oui, mais Vnus nous est contraire,

1170   Ses charmes tout-puissants captivent bien des Dieux,

Et par l son pouvoir est grand dedans les Cieux :

Une Belle peut tout avec tant de charmes ;

Pour me nuire, l'Enfer lui prtera des armes,

Et je ne pourrai pas aisment dmler,

1175   D'elle, ou de Jupiter, qui me fera parler.

Je respecterai ceux qui voudront me dtruire,

Je suivrai les conseils de qui me voudra nuire,

Et dans le mme temps je rejetterai ceux

Que me fera donner le Monarque des Dieux.

1180   Que n'ai-je encor mon coeur ! Je serais moins plaindre,

Du Ciel et de l'Enfer je n'aurais rien craindre ;

Rendez-le moi ce coeur, et cessez de m'aimer.

APOLLON.

Ah cessez donc, Princesse, aussi de me charmer ;

Mais vous ne le pouvez, mon amour est extrme,

1185   Et je vous aimerai toujours malgr vous-mme ;

On me verra malgr l'Enfer, et tous les Dieux,

Reconnatre toujours le pouvoir de vos yeux ;

Et je vous aimerais encor malgr mon Pre,

Quand ce Matre des Dieux me deviendrait contraire ;

1190   Les obstacles feront redoubler mon ardeur,

Et vous ferez toujours matresse de mon coeur :

Mais sans vous alarmer, Princesse, l'un et l'autre,

Gardez toujours le mien, et me laissez le vtre.

LA PRINCESSE.

Quand on s'est pu rsoudre faire don d'un coeur,

1195   Et qu'on le redemande aprs son vainqueur,

C'est lui faire paratre une amour assez tendre ;

On ne demande point un coeur qu'on peut reprendre.

Que vois-je ?

SCNE IX.
Apollon, La Princesse, Palmis, La Discorde sous la forme de Junon, et dans un char semblable celui de la Desse.

LA DISCORDE.

C'est Junon, c'est la Reine des Cieux,

Que tu vois paratre en ces lieux,

1200   Et qui vient elle-mme

Te dtromper de ton erreur extrme,

Et t'avertir que son poux

Dont tu dois craindre le courroux,

N'a jamais approuv ta flamme ;

1205   Et que ceux qui t'ont dit de conserver l'amour

Qu'a fait natre dedans ton me

Le Dieu qui dispense le jour,

Feignaient d'approuver ta tendresse,

Pour te perdre avec plus d'adresse,

1210   Et n'taient point envoys en ces lieux

Par le grand Monarque des Dieux.

Comme on pourrait encor te faire entendre

Que de la Desse Junon

J'emprunte et la forme et le nom,

1215   Et que je cherche te surprendre,

J'ai bien voulu, pour t'ter tout soupon,

Te parler devant Apollon,

Qui sait bien qui je suis, et pourra te l'apprendre.

APOLLON.

Ah ne la croyez pas, ce n'est point l Junon,

1220   Princesse, et l'on vous veut abuser sous ce nom.

LA DISCORDE.

Lche fils de Latone, apprends me connatre.

APOLLON.

Vous la Reine des Cieux ? Vous ne la pouvez tre.

En regardant le Ciel.

De toutes vos bonts faites-moi voir l'effet,

En dtournant le mal qui n'est pas encor fait :

1225   Ce que je vous demande est en votre puissance,

Grand Monarque des Dieux, dont je tiens la naissance.

LA PRINCESSE.

Quel clat !

Le Ciel s'ouvre, et Jupiter parat.

SCNE X.
Apollon, La Princesse, Palmis, Jupiter, La Discorde.

APOLLON.

Ah c'est lui, c'est le grand Jupiter.

LA DISCORDE.

Fuyons, car son courroux sur moi doit clater.

JUPITER.

Arrte, toi qu'on voit sans cesse

1230   Troubler les mortels et les Dieux,

Toi qu'on m'a vu chasser des Cieux,

Et qui viens traverser l'amour d'une Princesse,

Discorde, que Vnus fait parler sous le nom

Et sous la forme de Junon.

LA PRINCESSE.

1235   Au grand Matre des Dieux elle n'ose rpondre.

JUPITER, en lanant la Foudre.

Voil le coup que ta tmrit

A si justement mrit,

Et par o je dois te confondre.

Le char se brise en divers morceaux qui se sparent et paraissent enflamms au milieu de l'air. Ils se perdent de plusieurs cts, et la Discorde tombe dans une des ailes du thtre.

APOLLON.

Rendons grce, Princesse, au Souverain des Dieux.

LA PRINCESSE.

1240   Cent nuages dj le cachent mes yeux.

SCNE XI.
Apollon, La Princesse, Palmis.

APOLLON.

De Vnus prsent je crains peu la colre.

LA PRINCESSE.

Et moi, je crains toujours le courroux de mon pre,

Votre Rival pourra lui faire tout savoir ;

On ne mnage rien, quand on est sans espoir :

1245   Mais si vous le pouvez, laissez-moi, car je tremble,

Et n'ai point de repos quand nous sommes ensemble ;

Je crains d'tre surprise encore avecque vous.

Ah ! Si vous m'aimez bien, grand Dieu, sparons-nous.

APOLLON.

Ah ! Princesse, doit-on tant craindre quand on aime ?

LA PRINCESSE.

1250   La crainte bien souvent marque une amour extrme.

APOLLON.

Quoique dans ces jardins nous soyons quelquefois,

Nous ne sommes jamais dans les mmes endroits :

Je crois qu'il serait plus ais de nous surprendre,

Si nous venions toujours au mme lieu nous rendre.

LA PRINCESSE.

1255   L'clat dont vous brillez vous dcouvre partout.

Adieu.

APOLLON.

Vous me quittez ! Votre coeur s'y rsout !

LA PRINCESSE.

C'est avec regret ; et lorsque je vous quitte,

Je sens que contre moi tout mon amour s'irrite ;

Il fait pour m'arrter, des efforts superflus ;

1260   J'aime mieux vous voir moins, que de ne vous voir plus.

SCNE XII.

APOLLON, seul.

Que de ne me voir plus ! Quand l'amour est extrme,

On ne peut s'empcher de voir ce que l'on aime ;

L'obstacle qu'on y trouve irrite le dsir,

Et fait que l'on se voit avec plus de plaisir,

1265   Qu'avec plus de chaleur on montre sa tendresse.

SCNE XIII.
Apollon, Clitie, Nrice.

CLITIE.

Voyant que vous tiez avecque la Princesse...

APOLLON.

Ah ne m'en parlez point, Nymphe, si vous m'aimez.

CLITIE.

Je dois bien vous aimer, puisque vous m'estimez.

APOLLON.

J'aurai toujours pour vous une estime si grande...

CLITIE.

1270   Ah l'estime n'est pas ce que l'amour demande ;

Quand on aime, l'on veut tre aime son tour,

Et l'estime languit, quand elle est sans amour :

Mme en m'en tmoignant, vous songerez sans cesse

me quitter, afin d'aller voir la Princesse :

1275   Auprs de moi jamais vous ne serez content,

Votre coeur volera vers elle en me quittant ;

D'un violent amour l'me alors toute pleine,

Quoique vous m'estimiez vous m'oublierez sans peine ;

Au prs d'une Beaut qui commence charmer,

1280   On oublie aisment ce qu'on cesse d'aimer :

Elle craindra pourtant, vous dira que votre me

Conserve encor pour moi quelque reste de flamme,

Et vous lui jurerez cent fois avec chaleur

Qu'elle seule prsent rgne dans votre coeur ;

1285   Elle aura du plaisir d'apprendre qu'un Dieu l'aime,

l'en bien assurer vous en prendrez de mme,

Et vous saurez tous deux tirer de doux plaisirs

De ce qui causera ma peine et mes soupirs.

APOLLON.

Ah ne cherchez point tant vous faire un supplice.

CLITIE.

1290   Je voudrais que ce ft avec moins de justice :

Mais de l'air dont je sais que vous touchez les coeurs

Vous n'allumez jamais que de fortes ardeurs :

Et c'est aussi pourquoi je crois que la Princesse

Doit ressentir pour vous une extrme tendresse :

1295   Mais quand mme son coeur n'en ressentirait pas,

Vous seriez satisfait auprs de ses appas.

Les rigueurs d'un objet pour qui l'on sent dans l'me

Tous les ardents transports d'une naissante flamme,

Plaisent souvent bien plus que l'importune ardeur

1300   D'un autre dont on vient de retirer son coeur.

Pourquoi me venez-vous de reprendre le vtre ?

Je l'avais mrit peut-tre autant qu'une autre.

Ah ! Quand mon feu pour vous ne me reproche rien,

Pourquoi m'ter un coeur qui faisait tout mon bien ?

1305   Vous n'en pouvez avoir dc sujet lgitime,

Les yeux de ma Rivale ont caus tout mon crime ;

Et, quand vous me fuyez, et me manquez de foi,

Ce sont eux seulement qui parlent contre moi.

N'avez-vous pas assez connu que je vous aime ?

1310   Auriez-vous pu douter de mon amour extrme ?

Vous avez toujours fait ma joie et mes plaisirs,

Et vous avez toujours caus tous mes soupirs ;

D'un vritable amour mon me est encor pleine,

l'ardeur de mon feu mon coeur suffit peine.

1315   Ah ! Si vous pouviez bien connatre cette ardeur,

Si vous pouviez bien voir ce que souffre mon coeur,

Si... Mais le vtre hlas ! Est tout la Princesse.

Ah ! Puisqu'il est trop vrai qu'elle en est la Matresse.

Et qu' languir toujours le mien est condamn,

1320   Arrachez-moi l'amour que vous m'avez donn.

APOLLON.

Ah, Nymphe, cachez-moi l'excs de votre flamme,

Vous excitez par l des troubles dans mon me ;

Mais quels que soient vos maux, il vous doit tre doux

De voir qu'un Immortel en souffre autant que vous.

SCNE XIV.
Clitie, Nrice.

CLITIE, en le regardant en aller.

1325   Ses maux causent les miens, puisqu'il ressent les peines

Qu'endure un inconstant lorsqu'il brise ses chanes :

Un reste encor puissant de tendresse et d'ardeur

Excite en ce moment des troubles dans un coeur ;

On combat quelque temps, mais la flamme naissante

1330   D'un amour qui s'teint, est toujours triomphante ;

Et c'est par ce combat qu'un Amant agit

Achve de passer l'infidlit.

Nrice, puisqu'enfin ma destine est telle,

Que sans cesse je dois aimer un infidle,

1335   Et que je dois toujours rechercher le voir,

Du Destin tout-puissant remplissons le vouloir.

ACTE IV

SCNE I.
La Princesse, Palmis.

La dcoration reprsente l'antre du Sommeil. Elle est remplie d'un nombre infini de songes sous diverses figures mles de toutes sortes d'oiseaux nocturnes. Le Sommeil est couch sur un lit d'bne avec une longue robe noire ; Il a une robe blanche par-dessous avec des ailes ; il tient une corne en une main, et une baguette en l'autre. Le Silence est debout au pied de son lit, et le Repos est assis sur le pied.

LA PRINCESSE.

Nous voici donc enfin dans la demeure sombre

Du Dieu qui fuit le bruit, et qui n'aime que l'ombre.

Que de songes divers ici de toutes parts !

1340   Et que d'oiseaux de nuit occupent les regards !

Ce Dieu qui fut toujours ennemi de la peine,

Est sans cesse couch dessus ce lit d'bne ;

Le Repos l'accompagne, et le Silence aussi,

Et les vents orageux ne soufflent point ici.

Au Sommeil.

1345   toi qu'en mos malheurs nous trouvons secourable,

Qui de tant d'Immortels est le plus agrable,

Qui soulage les corps par le travail lasss ;

Toi par qui nos ennuis sont quelquefois chasss,

Mais qui souvent aussi par des songes horribles

1350   Nous fait voir un tableau d'aventures terribles,

Et nous fait deviner la fin d'un triste sort,

Sommeil Fils de la Nuit, et Frre de la Mort,

On entend le tonnerre, et l'on voit les clairs non seulement sur le thtre, mais encore par toute la salle.

Fais-moi savoir... Quels vents ! Quels clairs ! Quel tonnerre !

Les vents traversent la salle. L'un vient d'un ct, pendant que l'autre va de l'autre. Celui qui vient sur le thtre, fait plusieurs tours en rond comme un tourbillon ; et pendant ce temps la Princesse demeure sans parler. Elle poursuit quand il a cess.

Les vents semblent entre eux se faire ici la guerre ;

1355   Tout ceci ne nous peut prsager que malheur.

PALMIS.

La crainte me saisit et me glace le coeur.

Madame, loignons-nous. D'une telle surprise

Mon me ne sera je crois jamais remise.

LA PRINCESSE.

Ah tout ceci, Palmis, m'alarme autant que toi,

1360   J'en dois avec raison concevoir de l'effroi ;

E t comme ici jamais le bruit ne doit s'entendre,

Ces vents et ce tonnerre ont de quoi me surprendre :

Cet orage imprvu doit me faire savoir

Que Vnus sur les Dieux a beaucoup de pouvoir,

1365   Et que pour cette belle et cruelle Desse

Qui cherche se venger, tout le Ciel s'intresse.

Ils servent son courroux, tous ces injustes Dieux,

Et se laissent toucher par l'clat de ses yeux.

Ah ! Pour quoi les voit-on briller de tant de charmes ?

1370   Pourquoi les plus grands Dieux lui rendent-ils les armes ?

S'ils ne la servaient pas, j'aurais bien moins d'ennuis,

Et ne me verrais pas dans l'tat o je suis.

Mais sachons du Sommeil, si les songes horribles

Qui me font chaque nuit craindre des maux terribles...

Le tonnerre recommence.

1375   Qu'entends-je encor ?

Quand le tonnerre cesse, le Sommeil, le Silence, et le Repos, s'vanouissent.

PALMIS.

  Ah Ciel ! Ah Princesse ! Ce Dieu

Qui fuit toujours le bruit, abandonne ce lieu.

LA PRINCESSE.

Hlas ! C'est ce coup que je vois tout craindre.

Que mon malheur est grand, et que je suis plaindre !

Mon coeur est accabl des plus mortels soucis,

1380   Et rien n'est comparable mes cruels ennuis :

Je connais que les Dieux ne veulent plus m'entendre,

Et tout ce que je vois suffit pour me l'apprendre.

Ah ! Pourquoi d'Apollon ai-je souffert les feux ?

Le thtre change en un dsert.

PALMIS.

Madame, nous voil dans un dsert affreux.

LA PRINCESSE.

1385   Tout ceci me surprend. Que ma frayeur est grande !

PALMIS.

Les songes ont suivi le Dieu qui les commande.

Retirons-nous ; tout doit ici nous faire peur,

Cet horrible dsert jette de la terreur ;

Je crois de tous cts voir d'affreux prcipices,

1390   Et ma crainte me fait souffrir de grands supplices.

Les clairs recommencent.

Ah ! Madame, fuyons. Mais de nouveaux clairs

Viennent frapper ma vue, et brillent dans les airs.

Il tonne un coup.

Hlas ! J'entends encor redoubler le tonnerre.

Il tonne longtemps.

Je crois dessous mes pas sentir trembler la Terre.

ole parat sur un nuage, accompagn de plusieurs vents.

LA PRINCESSE.

1395   Que vois-je ! Et de ceci que dois-je enfin penser ?

PALMIS.

Quelque Dieu vient encor pour vous embarrasser.

LA PRINCESSE.

Ah c'est le Roi des vents ; sans doute c'est ole.

PALMIS.

Je ne me fierais plus aux Dieux sur leur parole.

SCNE II.
ole, La Princesse, Palmis.

OLE.

Princesse, ce qui vient d'arriver en ces lieux,

1400   Vous doit assez faire connatre,

Que du Ciel le Souverain Matre,

Qui ne fait rien pourtant sans assembler les Dieux,

N'approuvent plus la flamme que vos yeux

Dans le coeur de son Fils ont ds longtemps fait natre :

1405   C'est par l'avis des Dieux qu'il condamne l'amour

Du Dieu qui fait briller le jour ;

Par l'clat du tonnerre il vient de vous l'apprendre,

Et le Sommeil en fuyant de ces lieux,

Sans vouloir mme vous entendre,

1410   Vous a fait voir qu'il suit l'avis des autres Dieux.

Le nuage se spare en trois ; le milieu va sur le cintre ; et les deux autres sur lesquels sont des vents, vont droite et gauche.

SCNE III.
La Princesse, Palmis.

LA PRINCESSE.

Ah ! Palmis, ce coup je perds toute esprance,

Tout ce que j'ai vu part d'une grande puissance ;

Le Souverain des Dieux, le puissant Jupiter,

N'approuve plus mon feu, je n'en saurais douter ;

1415   Mon coeur se doit livrer entier la tristesse.

PALMIS.

Thaspe vient.

SCNE IV.
Thaspe, La Princesse, Palmis.

THASPE.

Que vois-je enfin ? C'est la Princesse,

Et je la reconnais l'clat de ses yeux.

LA PRINCESSE.

Comment avez-vous su que j'tais en ces lieux ?

THASPE.

Lorsqu'un amant ressent une extrme tendresse,

1420   L'amour l'aide toujours trouver sa Matresse.

LA PRINCESSE.

Ah ! Votre jalousie a plus fait que l'amour,

Et vous croyiez ici trouver le Dieu du Jour :

Gurissez votre esprit de cette frnsie,

Vous n'aurez plus sujet d'avoir de jalousie.

THASPE.

1425   H quoi, vous pourrez donc n'aimer plus mon Rival ?

Ah mon bonheur, Amour, doit tre sans gal.

LA PRINCESSE.

Hlas !

THASPE.

Vous soupirez ! Ce soupir veut-il dire

Que vous ne l'aimez plus, que votre flamme expire ?

LA PRINCESSE.

Si je ne puis cesser d'aimer ce Dieu charmant,

1430   Je ne souffrirai plus qu'il me voie en Amant.

THASPE.

Peut-tre que le temps...

LA PRINCESSE.

Croyez-vous que mon me,

Aprs l'avoir aim, brle d'une autre flamme ?

Ce n'est pas mon dessein, et pour vous faire voir

Que votre coeur ne doit nourrir aucun espoir,

1435   Prince, je vous dfends de me jamais rien dire

Qui marque que mes yeux aient sur vous quelque empire,

Et vous ordonne enfin de ne me suivre pas.

Elle s'en va avec Palmis.

SCNE V.

THASPE, seul.

Elle n'oubliera point un Dieu tout plein d'appas :

Vnus en travaillant la rendre infidle,

1440   Fait qu'elle l'aime encor avecque plus de zle ;

Et la Mre d'Amour... je crois l'apercevoir.

SCNE VI.
Vnus, Thaspe.

VNUS.

Votre Princesse enfin a perdu tout espoir,

Et l'on cesse d'aimer plutt que l'on ne pense,

Quand l'amour qu'on nourrit ne vit plus d'esprance.

1445   Junon en ce rencontre a servi mon courroux,   [ 3 Recnontre : Vaugelas remarque qu'en quelque sens qu'on emploie rencontre, il est toujours fminin, et que les bons Auteurs n'en usent jamais atrement, que nanmoins en matire de querelle, plusieurs le font masculin, et disent : ce n'est pas un duel, mais un rencontre (...) [FC]]

Tant elle hait le sang de son volage poux.

Latone fut longtemps par elle poursuivie,

Et grosse d'Apollon, connut sa jalousie :

Elle a depuis ce temps ha le Dieu du Jour,

1450   Et c'est ce qui la porte nuire son amour.

Comme dessus les airs elle est toute puissante,

C'est par l qu'elle vient d'alarmer son Amante,

Qui croit que ce qui vient d'arriver en ces lieux,

Ne part que du pouvoir du Monarque des Dieux.

THASPE.

1455   Ah ! Quand Junon vous aide traverser sa flamme,

Si toujours Apollon rgne dedans son me,

Et si cette Beaut ne m'en aime pas mieux,

Que sert mon amour tout le pouvoir des Dieux ?

Je veux...

VNUS.

Quoi, quand pour vous ma haine s'intresse,

1460   Parlez, que ferez-vous de plus qu'une Desse ?

THASPE.

Excusez mes transports, je ne vois que trop bien

Que ce que je ferais ne servirait de rien.

J'ai pour rival un Dieu, j'adore une Princesse

Qui pour cet Immortel a beaucoup de tendresse :

1465   Elle ne m'aime point, et je n'ose parler

Du feu dont pour un autre elle se sent brler.

Si je le dcouvrais, son trop barbare pre

Ferait voir des effets de son humeur svre ;

Et ce que je ferais pour servir mon amour,

1470   Pourrait cet objet faire perdre le jour.

Ainsi je n'ose rien pour soulager ma flamme,

Et je la cache enfin dans le fond de mon me :

Je n'espre qu'en vous dans mon cruel ennui.

Apollon vient.

VNUS.

Laissez-moi seule avec lui.

Thaspe s'en va, et Vnus poursuit.

1475   Tout me russira comme je le souhaite,

Et ma haine sera pleinement satisfaite.

SCNE VII.
Vnus, Apollon.

APOLLON.

Quoi, Vnus seule ici ? Vnus, que les amours,

Les plaisirs, et les jeux, devraient suivre toujours ?

Avouez-le, Desse, on a beaucoup de peine,

1480   Et l'on souffre beaucoup, quand on a de la haine.

VNUS.

Vous croyez que l'amour ait de plus doux appas,

Mais il a des chagrins que la haine n'a pas :

On souffre incessamment, quand l'amour est extrme,

Si l'on n'est pas aim de mme que l'on aime ;

1485   Et l'on a beau languir, et montrer son ardeur,

On ne saurait jamais faire seul son bonheur :

Mais qui sait bien har, prouve le contraire,

Et trouve dans son coeur de quoi se satisfaire ;

Et quand de sa vengeance il se fait des plaisirs,

1490   Sans dpendre d'un autre, il remplit ses dsirs ;

Plus il se fait har, plus sa vengeance est pleine,

Et c'est par l qu'il sait le succs de sa haine.

APOLLON.

La haine ne saurait ce point vous charmer ;

Pour savoir tant har, Vnus sait trop aimer.

VNUS.

1495   Si Vnus en aimant montre une ardeur extrme,

Quand elle a de la haine, elle hait tout de mme.

APOLLON.

Quand vous parlez de haine avec tant de chaleur,

Elle est dans votre bouche, et non dans votre coeur.

VNUS.

Vnus n'a pas un coeur insensible l'offense ;

1500   Et quoiqu'elle soit douce, elle aime la vengeance.

APOLLON.

Vous vous vengerez donc ?

VNUS.

Vous le saurez un jour.

APOLLON.

Mais vous avez besoin du secours de l'Amour.

VNUS.

Ah croyez que mon Fils servira ma colre.

APOLLON.

L'Amour n'est pas toujours d'accord avec sa Mre.

VNUS.

1505   S'il n'est pas toujours prt servir mon courroux,

Il le sera du moins pour me venger de vous.

APOLLON.

Parlons coeur ouvert. Je vois ce qui vous porte,

Desse, me tenir un discours de la sorte ;

Et pour rpondre enfin vos ardents souhaits,

1510   Je dois de mon dpit vous montrer des effets :

Mais c'est ce qu'Apollon n'a pas dessein de faire,

Vous vous applaudiriez en voyant ma colre ;

Et si vous attendez des transports clatants,

Desse, croyez-moi, vous attendrez longtemps ;

1515   Je ne suis pas d'humeur vous venger moi-mme,

Et j'ai pour votre haine une froideur extrme.

VNUS.

Cette tranquillit sans doute me surprend,

Et je dois avouer que ce calme est bien grand.

Mais venez-vous ici chercher votre Princesse ?

APOLLON.

1520   Vous avez devin, je la cherche, Desse.

VNUS.

Tous les Dieux sont contre elle, elle n'en peut douter.

Et celui du Sommeil, sans vouloir l'couter,

S'est retir soudain, et de cette surprise

Son me, que je crois, n'est pas encor remise.

1525   Dans le mme moment on a vu mile clairs,

Et les vents et la foudre ont grond dans les airs ;

ole a fait ensuite entendre la Princesse

Que le Matre des Dieux blmait votre faiblesse.

APOLLON.

H quoi, troublerez-vous sans cesse notre ardeur,

1530   Cruelle ?

VNUS.

  Oubliez-vous dj votre froideur ?

APOLLON.

Ce sont l de vos coups, on les connat sans peine,

Et ce sont les effets qu'a produits votre haine.

VNUS.

Si vous vous emportez encor, votre courroux

Remplissant mes dsirs, me vengera de vous,

1535   Et je m'applaudirai de voir votre colre.

APOLLON.

Sans l'aide de Junon, ce coup ne s'est pu faire ;

Je le ferai connatre l'objet de mes voeux,

Et j'espre par l de rassurer ses feux.

VNUS.

Ne pouvant vous tromper comme votre Princesse,

1540   J'ai voulu seulement alarmer sa tendresse,

Et par de faux avis jeter dedans son coeur

Des doutes qui pourront refroidir son ardeur.

APOLLON.

Contre nous votre haine a tout mis en usage,

Et vous n'avez plus rien tenter davantage.

VNUS.

1545   Sans le secours du Ciel, ni celui de l'Enfer,

Il me reste un moyen encor pour triompher.

Adieu. Craignez Vnus.

SCNE VIII.

APOLLON, seul.

Je tremble au fonds de l'me.

Ah qu'il est dangereux d'offenser une femme !

Mais cherchons ma Princesse, et courons l'assurer

1550   Que...

SCNE IX.
Clitie, Apollon.

APOLLON.

  Je ne croyais pas ici vous rencontrer.

CLITIE.

L'Amour et le Destin m'ordonnent de vous suivre :

Mais sans vous voir hlas ! Comment pourrais-je vivre ?

Mon coeur ressent toujours pour vous la mme ardeur ;

Mais je n'en saurais plus parler avec chaleur,

1555   Ni par d'ardents transports exprimer ma tendresse,

Tant l'excs de mes maux me cause de faiblesse ;

Elle est grande, et dj je me sens en langueur,

Je n'ai plus rien en moi de vivant que le coeur :

L'amour l'anime encor ce coeur tendre et sincre,

1560   Qui n'a jamais rien fait qui vous ait pu dplaire ;

Il vit pour vous aimer, et cependant hlas !

C'est l'amour aujourd'hui qui cause mon trpas :

Oui, celui qui me fait souhaiter votre vue,

Et de vivre pour vous, est celui qui me tue ;

1565   Ma mort m'pargnera l'ternelle douleur

De vous voir mpriser les troubles de mon coeur ;

Et lorsque je n'ai plus de place dans le vtre,

Je ne vous verrai point entre les bras d'un autre.

Hlas ! Qui l'aurait pu prvoir que votre amour

1570   M'et caus tant de maux, et m'et cot le jour ?

L'excs du mien servait me tromper moi-mme ;

Et comme mon amour tait pour vous extrme,

Je croyais que toujours le vtre dt durer,

Et le mien trop crdule osait me l'assurer.

APOLLON.

1575   Quoi, Nymphe, vous croyez n'tre donc plus aime ?

CLITIE.

De la Princesse hlas ! Votre me est trop charme ;

Son bonheur est bien grand, et pour l'amour de vous

Je n'ose lui montrer ni haine, ni courroux,

Encor que de Vnus contre vous irrite

1580   m'en venger aussi je sois sollicite.

APOLLON.

Que ne vous dois-je point ! Et quels remerciements...

CLITIE.

Ah gardez-vous par l d'augmenter mes tourments :

Si vous ne vous sentiez beaucoup d'ardeur pour elle,

Vous me remercieriez avecque moins de zle.

1585   H quoi, me pourrez-vous oublier tout fait ?

Pourrez-vous oublier un amour si parfait ?

APOLLON.

Si vous pouviez bien voir jusqu'au fond de mon me,

Vous verriez que je rends justice votre flamme,

Vous verriez de l'estime avec de la piti,

1590   Vous verriez de l'amour avec de l'amiti,

Vous verriez de la joie avec de la tristesse,

Et de la force enfin avec de la faiblesse.

Je dois vous estimer, car vous le mritez,

Et j'ai de la piti, car vous en excitez :

1595   J'ai de l'amour pour vous, que je puis dire extrme,

Et si le votre est grand, le mien est tout de mme ;

Je sens beaucoup de joie, et mon coeur est content

De voir que votre amour est pour moi si constant ;

J'ai du chagrin aussi de n'y pouvoir rpondre,

1600   Et de voir que vos feux ont de quoi me confondre ;

J'ai de la force enfin lorsque je me rsous

De vous aimer toujours, et de n'aimer que vous :

Mais sitt que je songe ma belle Princesse,

Ma fermet chancelle, et cde ma faiblesse.

1605   Voil le triste tat o sans cesse je suis,

Et les mortels n'ont pas de plus cruels ennuis.

CLITIE.

Je vois trop bien par l les troubles de votre me,

Mais je n'y connais plus votre premire flamme.

APOLLON.

Je parais infidle avec beaucoup d'ardeur,

1610   Mais je ne le suis pas dans le fond de mon coeur ;

Et lorsque je parais vous quitter pour une autre,

Cet amour qui me fait mieux connatre le vtre,

Et qui vous donne lieu d'en montrer la grandeur,

Rend mon feu pour vous de sa premire ardeur ;

1615   Et quand tous vos transports raniment ma tendresse,

Vous devez quelque chose enfin la Princesse.

CLITIE.

Ah ne m'en parlez point, oubliez ses appas ;

Je ne lui devrais rien, si vous ne l'aimiez pas :

Mais vous l'allez quitter, et venez de me dire...

1620   Vous ne rpondez-rien ! Et votre coeur soupire !

L'oublierez-vous ? Parlez.

APOLLON.

part.

Hlas !

Haut.

Oui, si je puis.

CLITIE.

Je ne verrai jamais la fin de mes ennuis,

Mon coeur sera toujours accabl de tristesse.

APOLLON.

Si vous m'aimez un peu, souffrez-moi ma faiblesse,

1625   Je crois qu'avec le temps j'en pourrai triompher.

CLITIE.

Des feux si violents ne peuvent s'touffer.

APOLLON.

Le trop cruel Amour qui veut venger sa Mre,

En me faisant souffrir, cherche la satisfaire.

CLITIE.

Mais croyez-vous enfin tre aim tendrement ?

1630   Qu'on n'aime pas le Dieu beaucoup plus que l'Amant ?

Et que si votre coeur montrait de l'inconstance,

On vous aimt toujours avec violence ?

Il n'appartient qu' moi de garder tant d'amour ;

Mais cet amour aussi me va coter le jour,

1635   Et lorsque je vous vois...

APOLLON.

  Ah fuyez de ma vue,

Et ne me cherchez plus, si c'est moi qui vous tue ;

Fuyez un inconstant, mais je ne le suis pas,

Quand mon coeur ne saurait oublier vos appas ;

Laissez-moi travailler leur rendre justice,

1640   Je vais prier l'Amour de m'tre moins propice,

En faisant que l'objet qui partage mon coeur,

Et qu'il me fait aimer, me montre moins d'ardeur.

CLITIE.

Puisque vous le voulez, il faut que je vous laisse :

Mais si vous soupirez toujours pour la Princesse,

1645   Si vous me mprisez encor...

APOLLON.

  Que ferez-vous ?

CLITIE.

Adieu, gardez de croire un si faible courroux.

SCNE X.

APOLLON, seul.

Rien n'teindra jamais une flamme si belle.

Qu'il est doux d'tre aim d'un coeur tendre et fidle !

D'un coeur comme le sien ! Je le suis, et pourtant

1650   J'obis l'Amour qui me rend inconstant,

Et qui pour m'accabler, me fait voir le mrite

Et la constante ardeur de celle que je quitte.

Encor si cet objet s'emportait contre moi,

En me reprsentant mon manquement de foi ;

1655   Si par de fiers mpris clatait sa colre,

Tous ses emportements me la rendraient moins chre :

Mais ses reproches sont si remplis de douceur,

Que loin de m'offenser, ils me percent le coeur.

Si j'en tais quitt, je serais moins plaindre,

1660   Mon amour indign pourrait bientt s'teindre,

Et le dpit de voir qu'elle m'eut pu trahir ;

Malgr tous ses attraits, me la ferait har ;

Et mon coeur irrit de cette prfrence,

Pourrait aprs tomber dedans l'indiffrence.

1665   Jusque l de sa flamme on doit craindre un retour,

Et toujours le dpit marque un reste d'amour :

Mais ce qui rend encor ma peine plus sensible,

C'est moi, qui dans son coeur porte un coup si terrible.

Je la quitte, et par l j'outrage ses appas ;

1670   Mais j'ai beau l'offenser, elle ne me hait pas,

Elle fait voir toujours une gale constance.

Je suis encor surpris de sa persvrance ;

Et quand je vois son coeur plus que jamais charm,

Je deviens malheureux force d'tre aim.

1675   Ah ! Trop cruel Amour qui me rends infidle,

Fais qu'elle m'aime moins, ou que je n'aime qu'elle :

Mais si je suis aim de cet objet charmant,

La Princesse me charme, et m'aime tendrement ;

De l'clat de ses yeux on ne se peut dfendre,

1680   Puisque le coeur d'un Dieu s'en est laiss surprendre.

Courrons donc rassurer son esprit agit

Par les troubles nouveaux o Vnus l'a jet,

Et lui jurer encor... Hlas ! Que vais-je faire ?

En m'y forant, Amour, que tu sers bien ta Mre !

ACTE V

SCNE I.
Apollon, La Princesse, Palmis.

LA PRINCESSE.

1685   Non, je ne puis ici plus longtemps demeurer.

APOLLON.

Quoi, Princesse, faut-il dj nous sparer ?

LA PRINCESSE.

Je crains, vous le savez, le retour de mon pre.

APOLLON.

Mais...

LA PRINCESSE.

Je crains plus encor, et la Reine ma mre

Dans mon appartement peut venir me chercher.

APOLLON, part.

1690   Le dessein que j'ai pris pourra l'en empcher.

LA PRINCESSE.

Loin de rester ici quand Apollon m'en presse,

Il est temps qu' ses yeux je cache ma faiblesse ;

Il retourne Clitie, et cesse de m'aimer.

APOLLON.

Ah croyez que vos yeux ont trop su me charmer.

LA PRINCESSE.

1695   Les siens ont dessus vous repris tout leur empire ;

Vous la venez de voir, votre coeur en soupire :

Revoir une Beaut qu'on aima tendrement,

Et qui lorsqu'on la quitte, aime encor constamment ;

L'couter, s'attendrir, soupirer auprs d'elle,

1700   Se reprocher tout bas que l'on est infidle,

Demeurer interdit, confus, embarrass,

D'une tendre piti sentir son coeur press,

Et faire en soupirant le portrait de ses peines ;

Si ce n'est pas rentrer dans ses premires chanes,

1705   C'est du moins faire voir par des voeux trop flottants,

Qu'on voudrait pouvoir tre deux en mme temps.

APOLLON.

Les troubles que Clitie a fait natre en mon me,

Sont dus la piti, bien plutt qu' sa flamme :

Ses sentiments encor ne vous sont pas connus,

1710   Elle n'a pas voulu vous perdre avec Vnus.

LA PRINCESSE.

H quoi ! Le Dieu du Jour ne voit pas son adresse ?

Son esprit est du moins gal sa tendresse ;

Je dois tout redouter d'une telle amiti ;

Elle veut qu'on la plaigne, et veut faire piti :

1715   Mais plaindre un bel objet, quand il a touch l'me,

Sans croire encor l'aimer, c'est conserver sa flamme.

APOLLON.

Ah ! Croyez que mon coeur est vous tout entier,

Et que ce mme coeur travaille l'oublier.

LA PRINCESSE.

L'oubli n'est plus oubli, sitt que l'on y pense :

1720   Et quand pour oublier on se fait violence,

La raison qui le veut, triomphe rarement ;

Un vritable oubli vient insensiblement :

Sans cela c'est en vain qu'un coeur charm s'y fie ;

Pour oublier, il faut oublier qu'on oublie ;

1725   Et lorsqu'avec le temps l'amour est tabli,

C'est le temps seul qui peut nous mener l'oubli ;

Et quand on a le coeur plein d'un amour extrme,

Plus on veut oublier, plus on sent que l'on aime.

Comme l'amour produit tous ces effets, en vous,

1730   Je sens que du pass mon coeur devient jaloux ;

Et pour rendre le calme mon me alarme,

Je... Mais vous ne pouvez pas ne pas l'avoir aime.

Encor si votre amour eut fait voir moins d'ardeur,

Si vous l'aviez aime avec moins de chaleur,

1735   Si... Mais se peut-il bien qu'une aussi forte flamme,

Pour cette grande Nymphe, ait embras votre me ?

L'aimiez-vous d'une ardeur qui ne pt s'oublier ?

Possdait-elle alors votre coeur tout entier ?

tait-il plein d'amour ? Et sentiez-vous pour elle

1740   Tout ce qu'on sent alors qu'on doit tre fidle ?

Vos dpits taient-ils suivis de ces retours

Qui font voir aux Amants qu'ils s'aimeront toujours ?

Et croyez-vous enfin, dans votre ardeur extrme,

Que vous n'en aimeriez jamais d'autre de mme ?

1745   Mais je vois ma Rivale, elle vient vous chercher,

Son amour et ses yeux ont de quoi vous toucher.

SCNE II.
Apollon, La Princesse, Clitie, Palmis, Nrice.

CLITIE.

Puisque je vous rencontre avecque la Princesse,

Je dois croire qu'elle a toute votre tendresse,

Et je dois touffer l'espoir prcipit

1750   Qui d'un tendre retour m'avait trop tt flatt.

Ce dernier coup m'accable, et la triste Clitie,

En perdant tout espoir, va perdre aussi la vie ;

Mais elle expirerait avec quelque plaisir,

Si sa mort vous pouvait arracher un soupir.

APOLLON.

1755   Vivez, Nymphe, vivez, Apollon vous en prie,

Il ne souhaite pas que vous perdiez la vie.

CLITIE, part.

Il s'attendrit, Amour, fais qu'il revienne moi.

LA PRINCESSE.

Vous allez me quitter sans doute, et je le vois,

Et mon coeur a sujet d'avoir quelques alarmes,

1760   Lorsque de la piti votre amour prend les armes.

J'avais le nom de fire, et mon tranquille coeur

Ne s'tait jamais vu sous les lois d'un vainqueur ;

Et de l'Amour enfin mprisant la puissance,

Rien ne m'tait si cher que mon indiffrence,

1765   Quand vous tes venu ravir ma libert,

Et troubler mon bonheur et ma tranquillit.

Que vous avais-je fait pour venir me contraindre

brler d'une ardeur que rien ne peut teindre ?

Et deviez-vous, cruel, ce point me charmer,

1770   Si vous ne croyiez pas devoir toujours m'aimer ?

Ah ! Je vais travailler chasser de mon me

Tout ce qu'elle a pour vous de tendresse et de flamme :

Mais hlas ! Si l'on prend de l'amour aisment,

On ne l'touffe pas aussi facilement.

APOLLON.

1775   Ah ! Que d'un bel objet les larmes sont touchantes !

CLITIE.

Et que sur votre coeur les siennes sont puissantes !

Son amour est bien fort, mais c'est par son ardeur

Que vous devez du mien connatre la grandeur.

Si dans le peu de temps que vous l'avez aime,

1780   Jusqu' cet excs vous l'avez enflamme,

Mon coeur que vous avez su charmer plus longtemps

Doit conserver pour vous des feux bien plus ardents.

LA PRINCESSE.

Ah ! Sitt qu'Apollon inspire de la flamme,

De la plus vive ardeur on sent brler son me.

APOLLON.

1785   Tout ce qui doit causer le bonheur des Amants,

Et fait tous leurs plaisirs, cause tous mes tourments.

Clitie.

Votre amour m'attendrit.

la Princesse.

Je suis touch du vtre ?

Mais montrez-m'en de grce un peu moins l'une et l'autre,

Afin que j'abandonne avec moins de douleur...

1790   Ah ! Pourquoi toutes deux me montrer tant d'ardeur ?

Quand mon coeur amoureux a plus qu'il ne souhaite,

Je ne saurais avoir qu'une joie imparfaite ;

Ou plutt quand je suis au comble de mes voeux,

Je n'en saurais goter, et deviens malheureux.

LA PRINCESSE.

1795   Lorsque pour faire un choix votre amour dlibre,

Voit-il que je m'expose la fureur d'un pre

Qui me sacrifierait sur l'heure son courroux,

S'il tait assur de tous nos rendez-vous ?

Ils ne vous ont que trop fait savoir ma tendresse ;

1800   Mais aimer un grand Dieu, n'est pas une faiblesse.

CLITIE, Apollon.

Ah ! Que vois-je ? Vos yeux attachs sur les siens,

M'apprennent le mpris que vous faites des miens.

APOLLON.

Vous vous plaignez ; mon choix vous fait toutes deux craindre :

Mais cependant c'est moi qui suis le plus craindre,

1805   Et l'amour dans mon coeur contre l'amour combat ;

Celle qui me perdra, ne perdra qu'un ingrat.

Ce malheur n'est pas grand ; mais le mien est extrme,

Puisqu'il faut que je perde une Beaut que j'aime.

CLITIE.

Ah, si vous le voulez, vous ne la perdrez pas.

APOLLON.

1810   Ayez donc toutes deux moins d'amour et d'appas.

CLITIE.

Si vous vouliez vous rendre celle dont la flamme

A su de son ardeur mieux convaincre votre me...

APOLLON.

Le Destin me rappelle, et je dois malgr moi,

Puisqu'il ordonne ainsi, me rendre mon emploi.

SCNE III.
Clitie, La Princesse, Palmis, Nrice.

LA PRINCESSE.

1815   Nymphe, puisque son choix est encor en balance,

Vous devez conserver encor de l'esprance.

CLITIE.

Je ne m'abuse pas, et connais mon malheur ;

Des yeux intresss lisent au fond d'un coeur.

Apollon qui souvent a vu combien je l'aime,

1820   A voulu m'pargner le dplaisir extrme

De le voir devant moi pour vous se dclarer ;

Et c'est l le sujet qui l'a fait retirer.

Il ne m'aime donc plus, ce Dieu qui m'a charme,

Ce Dieu que j'aime tant, et qui m'a tant aime ?

1825   Ah ! Je sens dans mon coeur des troubles tous nouveaux,

Et rien n'est comparable l'excs de mes maux.

Qu'on en souffre de grands, quand on perd l'esprance,

Et que l'amour qu'on sent a tant de violence !

Pour regagner le coeur du charmant Dieu du Jour,

1830   Il n'est rien dont ne soit capable mon amour.

Ah, si vous le vouliez, trop aimable Princesse,

Ce Dieu me ferait voir sa premire tendresse ;

Vous ne sauriez encor l'aimer perdument,

Et votre coeur pourrait l'oublier aisment ;

1835   Il n'a pas encor eu le temps de le connatre,

Et votre ardeur encor ne commence qu' natre.

LA PRINCESSE.

Hlas !

CLITIE, part.

Elle me plaint, en voyant tant d'amour.

LA PRINCESSE, part.

Quoi, ce Dieu pourrait-il m'abandonner un jour ?

CLITIE.

Si pour tre toujours matresse de son me,

1840   Il ne m'avait fallu qu'un grand excs de flamme,

J'aurais pu dans son coeur vivre ternellement :

C'est pourquoi vous devez craindre son changement.

Ah ! Faut-il que mon coeur ait encor la faiblesse...

Mais je vois que pour moi le vtre s'intresse.

LA PRINCESSE, part.

1845   Elle peut d'Apollon toucher encor le coeur,

Puisqu'elle me contraint plaindre son malheur.

CLITIE.

Mais je n'en doute plus, votre coeur devient tendre

D'une piti trop juste il ne peut se dfendre.

LA PRINCESSE.

Il en ressent beaucoup, et vous plaint.

CLITIE.

Quel bonheur !

1850   Il va donc travailler vaincre son ardeur.

LA PRINCESSE.

Il vous plaint d'autant plus, qu'il ne peut pour vous plaire,

Faire voir moins d'amour au Dieu de la Lumire.

Adieu, votre douleur me ferait trop souffrir,

Et ma prsence ici pourrait encor l'aigrir.

SCNE IV.

CLITIE, seule.

1855   Encor qu'en m'abaissant je l'aie en vain presse

De surmonter l'amour dont son me est blesse,

J'ai le triste avantage au moins dans ma douleur,

D'avoir tout entrepris pour servir mon ardeur ;

Et puis qu'on ne saurait bien aimer sans faiblesse,

1860   Plus on en montre, et plus on fait voir de tendresse :

Ce qui sert en amour, ne saurait tre bas,

Et l'amour a des droits, que la raison n'a pas.

Mais sous mes dplaisirs mon me est abattue,

Et je sens redoubler la douleur qui me tue :

1865   Si l'excs de mon feu me fait perdre le jour,

Ma Rivale devra me cder en amour ;

Et malgr tout le sien, il faudra qu'elle craigne

Qu'en apprenant ma mort, Apollon ne me plaigne,

Et que poussant alors des soupirs de douleur,

1870   La piti n'en drobe autant son ardeur.

SCNE V.
Clitie, Thaspe.

THASPE, en entrant tout furieux.

Quoi, sans apprhender le courroux de son pre...

CLITIE.

Que ce Prince parat transport de colre !

THASPE.

Ah rien n'est comparable ma juste douleur,

Et mes jaloux transports me dchirent le coeur.

1875   Ah Nymphe !

CLITIE.

Expliquez-vous.

THASPE.

  Ah ! Qu'une me saisie

D'une trop violente et juste jalousie,

Souffre de maux cruels, quand l'objet de ses soins...

Ce qui me touche hlas ! Ne vous touche pas moins.

CLITIE.

Moi ?

THASPE.

Vous. Mon coeur charm d'un objet adorable...

1880   Je ne saurais parler, tant la douleur m'accable.

CLITIE.

Mais d'o peut provenir cette vive douleur ?

THASPE.

Sachez que la Princesse a su toucher mon coeur.

CLITIE.

H bien ?

THASPE.

Je l'adorais avecque tant de zle...

CLITIE.

Comment ? Avez-vous su qu'au Dieu du Jour fidle...

THASPE.

1885   Ah ne me demandez ni par qui, ni comment,

J'ai su que dans sa chambre elle a vu cet Amant,

Puisqu'un jaloux jamais ne doit manquer d'adresse

Pour apprendre souvent ce que fait sa Matresse.

Je n'en n'ai pas manqu, pour savoir que le Dieu

1890   Dont pour elle avec joie elle a connu le feu,

Par un pouvoir divin, empchant que sa mre

Ne vint dedans sa chambre son heure ordinaire,

En a lui-mme pris et la forme et le nom...

Vous ne savez que trop quelle est leur passion.

CLITIE.

1895   Qu' la triste Clitie elle sera funeste !

THASPE.

Je crains dans ma douleur, de deviner le reste.

Et quoique de ce coup mon coeur soit abattu,

Je n'ose pas encor souponner sa vertu.

SCNE VI.
Le Roi, Clitie, Thaspe, Suite du Roi.

CLITIE.

Ah ! Grand Roi, savez-vous l'affront que votre fille

1900   Vient depuis un moment de faire sa famille...

Et qu'prise du Dieu qui fait briller le jour...

LE ROI.

Oui, je n'ai que trop su son criminel amour.

CLITIE.

Mes yeux m'ont enlev tout ce que mon coeur aime :

Mais il faut que je cde ma douleur extrme ;

1905   Et quand on perd le bien qu'elle m'te aujourd'hui,

Aprs un tel malheur, on doit mourir d'ennui.

SCNE VII.
Le Roi, Thaspe, Mirsa, Suite du Roi.

LE ROI, Mirsa.

Il lui parle bas.

coutez.

THASPE.

Que mon coeur souffre un cruel supplice !

MIRSA.

Mais, Seigneur.

LE ROI.

Mais je veux enfin qu'on m'obisse.

SCNE VIII.
Le Roi, Thaspe, Suite du Roi.

LE ROI.

Clitie est bien instruite, et sait trop leur amour,

1910   Et je viens de savoir dans ces lieux d'alentour,

Qu'on y voit le Soleil souvent ici descendre :

Nous l'avons vu tantt sans pouvoir le surprendre ;

Et pour n'tre point vu, cet Amant a soudain

Fait natre des brouillards par un pouvoir divin.

1915   Ayant de leur amour ces preuves convaincantes,

J'ai d de ma vengeance en donner d'clatantes ;

Et je viens d'ordonner que pour punition

D'une trop criminelle et folle passion,

Et dont mon coeur ressent une douleur pressante,

1920   Qu'on enterre ma fille, et mme encor vivante.

THASPE.

Qu'avez-vous fait, Seigneur ? Ah vous n'y songez pas :

H quoi, faire prir un objet plein d'appas !

Clitie en est la cause, et c'est la jalousie

Dont son me inquite est sans sujet saisie,

1925   Qui la vient d'obliger, pour servir son ardeur...

Ah ! S'il est encor temps, donnez ordre, Seigneur,

Que l'on n'achve pas un si cruel supplice ;

votre fille enfin rendez cette justice ;

Vos ordres ne sont pas peut-tre excuts,

1930   Et je vais empcher... Mais que vois-je ?

Le Ciel s'ouvre.

SCNE IX.
Le Roi, Thaspe, Vnus dans son toile.

VNUS.

  Arrtez.

La Princesse a perdu la vie,

Et j'ai pris soin de son trpas

Qui vient de remplir mon envie,

D'un seul moment ne se diffrt pas.

1935   Ayant vu le coeur de son pre

Sans tendresse pour elle, et plein de cruaut,

Je l'ai facilement port

donner l'arrt trop svre

Qui vient d'tre excut.

1940   Je ne la devais pas traiter en criminelle,

Mais elle l'tait pour moi,

Son coeur tant trop fidle

Au Dieu qui de ses yeux semblait prendre la loi.

Voil le dernier coup que Vnus outrage

1945   Gardait au Dieu du Jour :

Il a perdu l'objet de son amour,

Et je me vois enfin venge.

Afin que l'on ne doute pas,

Que de quiconque l'offense,

1950   Vnus sait tirer vengeance,

J'ai moi-mme voulu publier ici-bas,

Que ce violent trpas

Est un effet de ma puissance.

Le Ciel se referme.

SCNE X.
Le Roi, Thaspe.

THASPE, regardant l'endroit o Vnus a paru.

Et pour punir le Dieu qui dispense le jour,

1955   Vous avez fait prir l'objet de mon amour.

Je devais dans l'excs de mon ardeur extrme...

Mais las ! Qu'aurais-je fait contre un pouvoir suprme ?

Elle devait m'aimer, cette illustre Beaut,

Et rejeter les voeux du Dieu de la clart ;

1960   Son amour ne pouvait surpasser ma tendresse.

Ah ! Que ne m'aimiez-vous, malheureuse Princesse !

J'aurais toujours brl pour vos divins appas,

Et mon feu n'aurait point caus votre trpas.

LE ROI.

Qu'entends-je.

THASPE.

Mon amour ne doit point vous surprendre :

1965   D'aimer une Princesse et-on pu se dfendre ?

Et puisqu'elle savait charmer les plus grands Dieux,

Sans en tre bloui, pouvais-je voir ses yeux ?

J'en ai connu trop tt connu l'clat et la puissance,

Mais ma fidle ardeur tait sans esprance.

1970   Que les Dieux sont cruels, d'avoir de ses beaux jours

Avec tant de rigueur tranch l'aimable cours !

Mais vous avez plus fait encor que leur colre,

Et l'arrt est sorti de la bouche d'un pre.

LE ROI.

J'ai d le prononcer avec svrit,

1975   Quand l'honneur m'en a fait une ncessit.

Loin de me condamner, n'accablez point un pre

Qui n'a fait aujourd'hui que ce qu'il a d faire.

Prince, si vous avez pour moi quelque amiti,

La rigueur de mon sort vous doit faire piti :

1980   Ne pouvant pas souffrir de honte ma famille,

J'ai fait perdre le jour mme ma propre fille ;

Et lorsque l'on m'apprend qu'elle a fini son sort,

J'apprends son innocence, en apprenant sa mort :

Mais quand on m'en a vu donner l'arrt svre,

1985   Je devais tre juge alors, et non pas pre ;

Et puisqu'elle a paru criminelle mes yeux,

Si l'on m'a vu faillir, la faute en est aux Dieux ;

Et lorsqu'ils ont caus ce trpas qui me touche,

Ce n'est que leur arrt qu'a prononc ma bouche.

THASPE.

1990   Clitie en est aussi la cause, et son rapport

Vous a fait avancer l'arrt de cette mort.

SCNE XI.
Le Roi, Thaspe, Mirsa, Suite du Roi.

MIRSA.

Elle a caus la sienne, et voyant la colre

Que pour un tel rapport le Dieu de la Lumire

A tmoign contre elle, un grand saisissement

1995   A fait finir ses jours presques en un moment,

Et n'a fait qu'avancer la perte d'une vie

Qu'une langueur mortelle aurait bientt ravie,

Puisque depuis le temps qu'elle tait en langueur,

Elle devait bientt expirer de douleur.

THASPE.

2000   Mais la Princesse enfin, qu'est-elle devenue ?

MIRSA.

Elle est morte, Seigneur.

THASPE.

Hlas ! Ce mot me tue.

Ce que dans l'univers on voyait de plus beau,

Sera donc pour toujours dans la nuit du tombeau ?

Mais dois-je m'arrter d'impuissantes larmes,

2005   Et plaindre seulement cet objet plein de charmes ?

Non, je le dois rejoindre en finissant mon sort,

Et je lui dois prouver mon amour par ma mort,

LE ROI.

Vnus l'a fait prir, et c'est cette Immortelle

Qui m'a fait ordonner une mort si cruelle.

THASPE.

2010   Quoi, celle dont les yeux inspiraient tant d'amour,

En victime de haine a donc perdu le jour ?

Et le Dieu qui l'aimait, a souffert que la vie

Ait cette Princesse t sitt ravie ?

Ah ! Devait-il l'aimer, et la laisser prir ?

2015   H comment son amour a-t-il pu le souffrir ?

Ne se devait-il pas opposer sa perte ?

Et cependant hlas ! Soleil, tu l'as soufferte.

Ah ! Si pour elle encor tu sens brler ton coeur,

Fais quelque chose au nom de ta premire ardeur ;

2020   Fais-la revivre enfin, c'est pour toi qu'elle est morte ;

Donne-lui de tes feux une preuve aussi forte.

La porte du Soleil parat.

Quel clat ! L'oeil peine en soutient tous les traits ;

C'est le riche portail de son brillant palais,

J'y vois du Dieu Vulcain paratre les ouvrages.

Le thtre se change en un thtre de nuage.

2025   Cet clat qui s'augmente, carte les nuages,

Et pour les loigner, on envoie ici-bas,

Afin qu' sa lumire ils ne s'opposent pas.

LE ROI.

Parais donc maintenant, grand Dieu de la Lumire,

Et fais-nous voir combien ma fille te fut chre.

THASPE.

2030   Puisque ta passion est cause de sa mort,

Si tu l'aimes encor, prends piti de son sort ;

Perce de tes rayons la terre qui la couvre ;

Pour l'en faire sortir, fais enfin qu'elle s'ouvre ;

Fais-nous voir des effets d'un pouvoir tout divin ;

2035   Et pour cette Beaut, fais quelque chose enfin.

LE ROI.

Su tu ne l'avais pas si tendrement aime,

Vnus eut pour la perdre t moins anime,

Le Palais du Soleil s'ouvre.

Mais il m'coute enfin ; oui, c'est lui que je vois,

Entour des Saisons, des Heures, et des Mois.

SCNE XII.
Le Soleil, Le Roi, Thaspe, Suite du Roi.

LE SOLEIL, dans son palais.

2040   Apprends que si ta fille, et la Nymphe Clitie,

Sont toutes deux mortes pour moi,

Que par une divine Loi

Leur nom vivra toujours, en dpit de l'envie ;

Et que pour faire voir mes feux reconnaissants,

2045   Et chasser la douleur de ton me afflige,

En l'arbre qui produit l'Encens

La Princesse sera change,

Et qu'ainsi par un sort pour elle glorieux,

Ce qu'elle produira, montera jusqu'aux Cieux :

2050   Et la Nymphe sera, par un pouvoir suprme,

Aussi change en une Fleur,

Qui par son mouvement, comme par sa couleur,

Marquera que pour moi son ardeur fut extrme,

Et que de son amour prenant toujours la loi,

2055   Elle eut les yeux toujours tourns vers moi.

LE ROI.

Du souvenir d'un Dieu, ces marques honorables,

la postrit les rendra mmorables.

Le Ciel s'ouvre.

SCNE XIII.
Le Soleil, L'Amour, Le Roi, Thaspe.

L'AMOUR dans le palais du Soleil.

H bien, te riras-tu de l'Amour dsormais ?

Et n'as-tu pas par ma vengeance

2060   Vu des effets de ma puissance ?

LE SOLEIL.

Quoi, venir me braver jusques dans mon palais ?

L'AMOUR.

Je puis bien m'applaudir aprs une victoire.

LE SOLEIL.

Elle n'est pas si grande, et j'ai pour mon honneur

Su mtamorphoser celles de qui l'ardeur

2065   Avait si bien touch mon coeur.

L'AMOUR.

Mais en faisant tant pout ta gloire,

Tu n'as rien fait pour ton bonheur :

tant veng de toi, mon me est satisfaite ;

Et si pour quelque objet tu pousses des soupirs,

2070   Ta victoire sera parfaite ;

Et loin de troubler tes plaisirs,

L'Amour secondera dsormais tes dsirs.

Adieu, je vais partout publier ma victoire,

Afin que dans tout l'avenir

2075   On garde le souvenir

De ma puissance, et de ma gloire.

L'Amour s'envole.

THASPE.

Hlas ! Je n'en perdrai de longtemps la mmoire.

 


PRIVILGE DU ROI.

LOUIS par la Grce de Dieu, Roi de France et de Navarre : nos ams et faux Conseillers tenant notre Cour de Parlement Paris, Requtes de notre Htel et de notre Palais ; et tous nos autres Juges et Officiers qu'il appartiendra, Salut. Notre cher et bien am le Sieur D... nous a fait remontrer qu'il a compos une Pice de Thtre en Machines, intitule, Les Amours du Soleil, reprsente plusieurs fois sur le Thtre du Marais ; laquelle il dsirerait faire imprimer pour la donner au Public, s'il nous plaisait lui en accorder la Permission, et nos Lettres sur ce ncessaires. CES CAUSES, dsirant favorablement traiter ledit Exposant, et de notre grce spciale, pleine puissance et autorit Royale, Nous lui avons donn et octroy, et par ces mmes Prsentes, donnons et octroyons la Permission de faire imprimer, vendre et distribuer ladite Pice en tels volumes et autant de fois que bon lui semblera, pendant le temps et espace de cinq annes, commencer du jour qu'elle sera acheve d'imprimer...


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Notes

[1] Traverser : Fig. Susciter des obstacles, des embarras. [L]

[2] L'original porte "avec", or il manque un pied au vers, nous choisissons "avecque" conformment l'usage.

[3] Recnontre : Vaugelas remarque qu'en quelque sens qu'on emploie rencontre, il est toujours fminin, et que les bons Auteurs n'en usent jamais atrement, que nanmoins en matire de querelle, plusieurs le font masculin, et disent : ce n'est pas un duel, mais un rencontre (...) [FC]

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