LES BRACELETS

COMDIE EN UN ACTE ET EN PROSE

1775

[Par le Chevalier CUBIRES-PALMZEAUX.

AMSTERDAM.


Texte tabli par Paul FIEVRE, octobre 2013.

Publi par Paul FIEVRE, Dcembre 2013, revu mars 2017

© Thtre classique - Version du texte du 31/07/2023 20:01:51.


EPIGRAPHE

Elle donnait non seulement avec joie, mais avec une hauteur d'me, qui marquait tout ensemble, et le mpris du don, et l'estime de la personne.

BOSSUET, Oraison Funbre de Henriette Anne d'Angleterre, Duchesse d'Orlans.


PRFACE.

Je fais toujours en sorte que le but moral de mes comdies soit clairement exprim dans l'Epigraphe que je leur donne ; et je le dis une fois pour toutes, afin de n'tre jamais oblig de composer de prface. Le passage de Bossuet, que j'ai plac la tte de celle-ci, annonce que c'est une leon de bienfaisance ; et tant pis pour moi, si la pice ne parle, pas aussi bien que l'pigraphe.

Lorsque je drogerai la rsolution que j'ai prise de ne point faire de P=prface, ce ne sera jamais que pour me faire mieux entendre.


ACTEURS.

MONSIEUR LE BARON D'ORC.

ANGLIQUE.

VALRE.

ROSE.

COLETTE.

LUCAS.

La scne est la Campagne.


Le thtre reprsente un salon. D'un ct on voit un Clavecin et des papiers de Musique ; de l'autre, une table sur laquelle sont quelques papiers pars, et un cabaret de porcelaine. Anglique appuye sur son clavecin, en regarde les touches avec ennui, et se lve en disant.

SCNE PREMIRE.

ANGLIQUE, seule.

Que la musique est une sotte chose !... Voil un gros quart-d'heure que je suis aprs cet air, sans pouvoir l'excuter. Il est de Rameau : cet homme tait un gomtre, plutt qu'un Musicien ; il a fait de l'algbre. Qu'une autre se tue le dchiffrer ! Pour moi j'y renonce.   [ 1 Rameau, Jean-Philippe [1683-17??] : Musicien franais, auteur d'un clbre Trait de l'Harmonie et de nombreux opras dont les Indes Galantes, Castor et Pollux, Pigmalion et les Paladins, des cantates et des pices pour clavecin. ]

Elle s'approche de la table ou sont les dessins.

Voyons un peu cette tte que j'avais commence, elle a un grand caractre. Comme tout est prononc dans cette figure ! On m'a dit qu'elle reprsentait celle de Socrate ; ce grand Philosophe !

Elle jette le dessin.

Il tait bien laid.

Voyant paratre Valre avec Rose.

Ah !...

Elle sort.

SCNE II.
Valre, Rose.

VALRE.

Tu vois comme elle me fuit ! Tu ne lui as point parl de moi !

ROSE.

Si fait.

Elle s'en va.

VALRE.

coute un moment.

ROSE.

Je n'ai pas le temps.

Elle s'en va.

VALRE.

Rose, tiens. Voil une bague, qui je crois, t'ira bien.

ROSE, revenant.

Qu'avez-vous me dire ? Parlez.

VALRE.

Tu vas trouver Anglique.

ROSE.

Oui.

VALRE.

Eh bien ! Dis-lui qu'il existe un homme qui l'adore : dis-lui qu'il n'aspire qu'aprs le moment de lui dclarer sa passion : peins-lui les tourments, les transports de cet homme, d'une manire un peu attendrissante : dis-lui qu'il souffre beaucoup, qu'il se meurt, et qu'il sera bientt mort s'il ne trouve les moyens d lui plaire ; et si par hasard elle te demande, quel est cet homme, apprends lui que c'est Valre.

ROSE.

Et si elle ne me demande rien.

VALRE.

Tu le lui diras toujours.

ROSE.

Des transports, des tourments... tous ces grands mots l'effrayeraient. Sans lui parler de cela, je la prviendrai en votre faveur ; laissez-moi faire.

VALRE.

coute. Voil Monsieur le Baron, reste avec moi pour m'aider le flchir.

ROSE.

Volontiers.

SCNE III.
Les Prcdents, Monsieur d'Orc.

MONSIEUR D'ORC.

Eh bien ! Valre avez-vous vu ma fille ?

VALRE.

Oui : mais sans pouvoir lui parler : car aussitt qu'elle m'a aperu, elle s'est mise a fuir, comme si j'eusse t un monstre.

MONSIEUR D'ORC.

Voil comme elle est depuis sa sortie du couvent : rien ne peut l'humaniser ; on dirait que les hommes lui font peur. Je l'ai amene la campagne uniquement pour l'gayer, vous nous y avez suivis dans cette intention : elle s'chappe nos regards, et va rver seule dans sa chambre.

VALRE.

Accoutume la solitude et au recueillement, peut-tre cherche-t-elle reprendre ses habitudes.

MONSIEUR D'ORC.

Elle est plus que solitaire : elle est triste, inquite : sa mlancolie me gagne quelquefois, et m'afflige toujours.

VALRE.

La mlancolie est assez commune son ge.

MONSIEUR D'ORC.

Elle aime beaucoup les romans et le th, qui viennent d'Angleterre. Elle prend souvent de l'un, et lit beaucoup les autres. Quelquefois je les lui arrache des mains, tout mouills de ses larmes : enfin, je ne suis point tranquille sur sa sant, et j'ai envie de consulter les mdecins.

ROSE.

Vous avez donc envie de la rendre malade.

MONSIEUR D'ORC.

Non, mais coup sr elle l'est.

ROSE.

Non, elle se porte bien.

MONSIEUR D'ORC.

J'attends une compagnie nombreuse et choisie, j'espre que cela pourra la dissiper.

ROSE.

Tout cela n'y fera rien, non plus que les mdecins ; c'est un poux qu'il lui faut. coutez-moi, Monsieur, l'ge de votre fille est celui ou le coeur commence avoir ses besoins : l'inquitude et le malaise qu'elle prouve, ne viennent que de cette cause. Je puis en parler savamment, car j'ai eu longtemps la mme maladie.

MONSIEUR D'ORC.

Tu devrais l'avoir encore, car tu n'as jamais t marie.

ROSE.

Croyez-vous donc qu'il n'y ait que les maris qui gurissent ce mal ? Il est des charlatans en amour comme en mdecine, qui sont quelquefois des cures merveilleuses. Mais Mademoiselle Anglique ne doit point tre livre aux charlatans : il lui faut un Docteur qui ait pris solennellement tous ses grades : et je crois avoir trouv son homme. Anglique est votre unique fille, vous l'aimez beaucoup.

MONSIEUR D'ORC.

Je n'ai tien de plus cher au monde.

ROSE.

Vous ne voulez point gner ses inclinations.

MONSIEUR D'ORC.

Je ne veux que son bonheur.

ROSE.

Si par hasard elle se choisissait un poux parmi les jeunes gens qu'elle voit, vous ne le dsapprouveriez pas ?

MONSIEUR D'ORC.

Non. Pourvu que son choix ft digne d'elle et de moi.

ROSE.

Oh ! Je lui connais trop de discernement pour qu'elle se trompe l-dessus.

MONSIEUR D'ORC.

Eh bien ! quoi peut aboutir ce prambule ?

VALRE.

Eh ! Monsieur, ne le voyez-vous pas ? J'aime Anglique, je l'adore, je ne vois qu'elle partout, je ne pense qu' elle ; je ne respire que par elle et que pour elle ; mon existence dpend d'un de ses regards. Permettez-moi de tomber ses pieds, de lui dvoiler mes sentiments, de lui jurer un amour inviolable, ternel ; et si elle le partage, ne vous opposez point mon bonheur.

MONSIEUR D'ORC.

Ah ! C'est vous-mme qui voulez tre le Mdecin ? Je vous sais gr de la confiance que vous avez en moi ; elle mrite une rcompense. Aimez Anglique ; je vous la donne, si vous parvenez vous en faire aimer : mais, je retire ma parole, si elle rejette votre amour.

VALRE.

Ah ! Monsieur, vous me comblez de joie. Je voulais votre consentement, voil tout, je me charge du reste.

MONSIEUR D'ORC.

Voici Anglique : je vais vous prsenter.

SCNE IV.
Les Prcdents, Anglique

MONSIEUR D'ORC.

Ma fille, voici Valre que je vous prsente. Vous aimez les Arts, il les cultive, il pourra vous diriger dans vos tudes agrables, et hter mme vos succs. Je veux que vous le consultiez de temps en temps ; et surtout, que vous ne le fuyiez point d'un air effray, comme vous avez fait tantt.

ANGLIQUE.

Je vous obirai, mon pre.

SCNE V.
Anglique, Rose, Valre.

ANGLIQUE.

Rose, approchez-moi ce fauteuil, je me sens extrmement fatigue.

VALRE.

D'o peut venir cette lassitude, Mademoiselle ?

ROSE.

De trop de repos. Si vous saviez la vie que nous menons, vous ne feriez pas cette demande. Mademoiselle se couche de bonne heure, se lve quand le soleil a fait presque la moiti de son tour ; prend un livre, se jette dans une bergre, parcourt le volume en baillant, se lve encore, s'approche d'une glace, calomnie toute sa personne, se trouve les yeux battus et le teint ple, tandis qu'il n'en est rien. Pour lui complaire, je lui dit : il est vrai, Mademoiselle, que vous tes presque laide ce matin, un peu de toilette vous rendrait vos grces. Un peu de toilette... Ces mots irritent Mademoiselle, elle n'en veut point faire, elle la dteste, elle n'a pas mme la coquetterie de l'innocence ; et moi, j'enrage de voir qu'elle peut s'en passer, parce qu'il faut que je reste comme elle, les bras croiss.   [ 2 Bergre : Fauteuil large et profond, et dont le sige est garni d'un coussin. [L]]

VALRE.

Combien tu m'affliges par ces rcits ! Je voudrais bien pouvoir apporter quelque remde l'inquitude de Mademoiselle Anglique.

ROSE.

Ce n'est pas tout, Monsieur, apprenez le reste, je vous prie. Monsieur le Baron est la bont mme : son fermier a une petite fille, nomme Colette : diriez-vous qu'il l'a mise au service de Mademoiselle, uniquement pour avoir le plaisir de lui payer des gages ? C'est une espce d'aide que l'un m'a donne ; mais quoi me servira-t-elle ? On ne peut aider que les gens qui travaillent, et moi je ne fais rien, et je n'ai rien faire.

ANGLIQUE.

N'est-ce donc rien que de parler toujours ? C'est votre occupation tant que la journe dure.

ROSE.

J'en fuis fche, Mademoiselle, mais il faut que je dise votre conduite Monsieur. Je la dirais tout le monde pour vous en faire changer. l'heure du dner, Mademoiselle descend, se met table, mange nonchalamment quelques morceaux, mais ne dne point. Voici o se passe l'aprs-dine. L, on fait mugir un instrument d'un ton bien triste, bien lugubre, bien lamentable... Ici, on dessine la tte d'un vieillard rbarbatif... Quelquefois aussi, j'y vois tracer des lignes, des cercles, qui ressemblent au grimoire ; et je crois qu'on veut voquer les morts, afin de rendre ce sjour tout--fait inhabitable.

VALRE.

Toutes ces choses-la te semblent tristes, sans doute, par la manire dont Mademoiselle les fait ; mais elles sont la source de mille plaisirs.

ROSE.

Ce n'est pas tout. Le soir on va rver seule dans une alle bien solitaire : on entend le murmure d'un ruisseau, le chant d'un hibou : on les coute attentivement, et on revient dire qu'on a entendu un concert merveilleux. On rentre dans le salon ; et s'il y a du monde, on fait comme le hibou, on s'enfuit sans rien dire dans sa retraite, d'o l'on ne sort plus jusqu'au lendemain. Dites-moi, Monsieur, s'il est possible de vivre de cette manire ? Pour moi, je n'y tiens plus, je sche sur pied, je me meurs.

VALRE.

Eh bien ! Moi, je vais te rendre la vie : je veux tre ton Orphe.

Il s'approche du clavecin, et commence un air fort gai.

ANGLIQUE.

Ah ! Mon Dieu, Monsieur, laissez le clavecin, il m'est insupportable aujourd'hui. J'ai grand mal la tte et vous l'augmenteriez.

VALRE.

Pardon, belle Anglique : je ne connaissais point votre mal. Il est vrai que le bruit peut le redoubler. Ce livre que je vous ai apport l'autre jour, comment l'avez-vous trouv.

ANGLIQUE.

Maussade. C'est une critique fort gaie des livres qui sont pleurer : il m'a attriste horriblement.   [ 3 L'auteur fait peut-tre allusion sa comdie "La Lacrymanie ou la manie des drames" de 1775.]

ROSE, part.

Cette fille-l pleure de ce qui fait rire les autres.

VALRE.

Vous tes la seule sur qui il ait produit cet effet.

Il s'approche de la table o sont les dessins.

Rose avait raison ; voil une tte fort svre. Pourquoi vous exercer sur de pareils modles ? Ce font les Amours, ce sont les Grces qu'il vous faut peindre. Voil du moins les tudes que je vous donnerais copier avant de tracer votre image.

ANGLIQUE.

Ah ! Vous n'aurez pas cette peine, car je suis si mcontente de tout ce que j'ai fait jusqu' prsent, que je veux le jeter au feu.

VALRE.

Connaissez-vous cette nouvelle ariette de l'Opra Comique, qu'on chante partout ? C'est un Allegretto. Je crois l'avoir dans ma poche ; elle irait bien votre voix, il vous vouliez la chanter.

ROSE.

Un Allegretto ! Oh ! Cela ne nous convient pas. Il nous faut des Adagio.

ANGLIQUE.

Je vous ai dit que le bruit m'incommodait, et j'en ferais en chantant. Je vois que vous vous donnez beaucoup de peine pour m'amuser, je vous en remercie mais elle est inutile. Je vous ai dit que j'avais la migraine, et quand ce mal me tient, tout ce qu'on fait pour m'gayer me donne de l'humeur.

VALRE.

Eh bien ! Mademoiselle, je vous laisse.

part.

Cette fille est inconcevable.

SCNE VI.
Anglique, Rose.

ROSE.

Eh ! Pourquoi, Mademoiselle, congdier ce jeune homme de la sorte ? Il vous aime, et vous l'avez afflig.

ANGLIQUE.

Que veux-tu ? J'ai des chagrins, je suis inquite, et dans cet tat je ne peux voir personne. Mais tu dis que Valre m'aime !

ROSE.

Vous avez des chagrins ! Et quels sont-ils, s'il vous plat ?

ANGLIQUE.

Je l'ignore : mais je sais bien que dans ce moment je ne suis pas contente.

ROSE.

Je le crois, Mademoiselle, je le crois. Voulez-vous que je vous en dise la raison ?

ANGLIQUE.

Peux-tu la savoir mieux que moi ?

ROSE.

Oh ! Srement, je la sais. Vous aimez... Et voil d'o viennent vos chagrins.

ANGLIQUE.

J'aime ! Tu es folle, ma pauvre Rose, jamais conjecture n'a t plus fausse que la tienne. Va, je t'assure que mon coeur est fort tranquille.

ROSE.

Vous n'aimez point ?

ANGLIQUE.

Non : certainement ; et qui voudrais-tu que j'aimasse ?

ROSE.

Je voudrais que ce ft Valre, par exemple.

ANGLIQUE.

Valre ! Je le vois avec plaisir, mais je ne l'aime point.

ROSE.

Songez-vous lui quelquefois ?

ANGLIQUE.

Bien rarement.

ROSE.

Mais vous y songez,

ANGLIQUE.

Oui, quand je ne suis pas occupe de choses essentielles,

ROSE.

Ah ! J'entends : vous lui donnez le superflu de vos mditations.

ANGLIQUE.

Qu'est-ce que tu veux dire par-l ?

ROSE.

Je veux dire, que, lorsque vous avez rflchi longtemps sur de graves objets, tels que la musique et le dessin ; si vous avez du temps de reste, vous l'employez penser lui.

ANGLIQUE.

Oui : je crois qu'il vaut autant s'occuper d'un homme, que d'une chanson ou d'un paysage.

ROSE.

Et la nuit, songez-vous encore lui ?

ANGLIQUE.

Oh ! La nuit je ne fais que rver.

ROSE.

Et il a part vos rves comme vos mditations ?

ANGLIQUE.

Cela est vrai : mais tu sais que tes rves ne dpendent pas de nous ; et si j'tais veille, je suis bien sre que cela n'arriverait pas.

ROSE, d'un ton ironique.

Oh ! Sans doute : vous savez commander vos penses la nuit comme le jour. Mais dites-moi encore une chose : quand Valre parait, sentez-vous dans votre coeur un certain trouble involontaire ?

ANGLIQUE.

Non : mais je ne suis pas bien aise qu'il s'en aille, quand je suis avec lui.

ROSE.

Et cependant, vous venez de le congdier.

ANGLIQUE.

Moi ! Je l'ai congdi ! Je lui ai dit que j'avais la migraine, cela tait vrai, et il s'est en all, il a eu tort : il pouvait rester.

ROSE.

Vous lui avez parl d'un ton si froid, que je crains bien que cela ne lui ait fait de la peine.

ANGLIQUE.

Oh ! J'en serais bien fche : ce n'tait pas mon intention.

ROSE.

Vous tes fche d'avoir fch Valre : vous rvez lui, vous y pensez, vous souffrez quand il vous quitte, et vous ne l'aimez point ?

ANGLIQUE.

Non, Mademoiselle, non, je l'aime point, j'en suis sre ; et je me fcherai, si vous me parlez encore de cet homme-l.

ROSE.

Eh bien ! Laissons-l les hommes, et parlons du Dieu qui les gouverne... de l'Amour.

ANGLIQUE.

Je ne veux point le connatre.

ROSE.

Et moi je voudrais qu'il fut toujours avec vous ; vous vous ennuyez beaucoup : les jours vous paraissent des mois, les mois des annes.

ANGLIQUE.

Cela n'est que trop vrai.

ROSE.

Si vous connaissiez l'amour ; les jours, les mois, les annes, tout cela volerait si vite !... Si vite !

ANGLIQUE, d'un air distrait.

Crois-tu rellement que Valere m'aime ?

ROSE.

Je l'ignore, Mademoiselle, et vous me fcherez, si vous me parlez encore de cet homme-l. Mais j'aperois la fille du fermier avec son amoureux : je leur avals dit de dbarrasser le salon de cette table charge de dessins, et du cabaret de porcelaine. Cachons-nous bien vite dans le cabinet.

ANGLIQUE.

Pourquoi faire ?

ROSE.

Pour couter leur conversation. Colette et Lucas s'aiment bien tendrement : vous verrez la vrit de ce que je vous ai dit, que tes amants ne s'ennuient jamais.

ANGLIQUE.

Nous allons voir.

Elle se cachent toutes deux dans le cabinet.

SCNE VII.
Colette, Lucas.

COLETTE, entre en sautant et tenant Lucas par la main.

Allons, Lucas, danse avec moi ce rigaudon que tu m'as appris, et qui est si drle.   [ 4 Rigaudon : Ancienne danse d'un mouvement vif sur un air deux temps ; elle se dansait deux personnes. Le pas : les pieds tant assembls, on plie les genoux, on fait deux jets successivement du pied droit et du pied gauche, puis on plie, on saute et on retombe en assembl la troisime position ; tout cela se fait sur place, sans avancer ni reculer. [L]]

LUCAS.

Morgui, je n'avons pas envie de danser. La saison de not'bon temps est passe.

COLETTE.

Et pourquoi, Lucas ?

LUCAS.

Je n'sommes pas en train.

COLETTE.

Qu'as-tu donc aujourd'hui ? Je te trouve, tout soucieux. J'tais comm'a moi avant d't'aimer ; mais depuis que je t'aime, et que je suis sre que tu m'aimes aussi, vois-tu, Lucas, rien ne m'inquite plus. Mon pre vient de me gronder, car il aime beaucoup a. J'ai pleur, ce qui m'a fait mal, et m'a caus un grand chagrin. prsent que je te vois, tout mon chagrin s'en est all, et je ne me souviens plus d'avoir pleur.

LUCAS.

Je sommes ben comm'a. Tous mes chagrins disparaissent ta prsence. Aussi, n'est-ce point sur not'sort que je sommes en peine.

COLETTE.

Tu dis que tu es content d'un air si triste !

LUCAS.

Quand on est afflig, a se fait voir dans tout. Tu ne fais pas o le bt me blesse ?

COLETTE.

Explique-toi, mon ami : je m'exposerai tout pour te secourir. L'autre jour le gros Thomas, que mon pre voudrait que j'pousasse, parce qu'il est plus riche que toi ; ce vilain homme dit l'autre jour Monsieur le Baron, qui est fort jaloux de sa chasse, que tu avais tu beaucoup de gibier dans la fort ; et le Baron voulait te faire mettre en prison. Je te dfendis, quoiqu'mon pre ft l, et je prouvai que tu avais pass la maison, presque toute la journe qu'on t'accusait d'avoir passe la chasse. Monsieur le Baron s'appaisa ; mais mon pre se mit fort en colre de ce que je t'excusais. Tu le sais bien, Lucas... Dis-moi : ce mchant homme t'aurait-il jou encore quelque mauvais tour ? T'aurait-il accus de quelque chose ? Je suis prte tout faire pour te tirer d'embarras.

LUCAS.

Tu as le coeur bon, Colette, tu l'as trs bon ; mais tu ne peux rien pour mon secours.

COLETTE.

Je ne peux rien ! Peut-tre... Je puis au moins te consoler.

LUCAS.

Ta consolation et rien, c'est la mme chose. Tu sais que nous sommes trs pauvres dans not'village,

COLETTE.

Nous manque-t-il quelque chose ?   [ 5 La phrase commence par "Vous" dans l'dition de rfrence.]

LUCAS.

Nous manquons presque de tout. Ce n'est pas not'faute assurment ; je travaillons sans cesse, tu es porte de le voir, la paresse n'est pas not'dfaut. Mais j'ons un pre et une mre que la vieillesse met hors d'tat de travailler ; leur besoin augmentant avec l'ge, tous mes soins devenions inutiles pour eux.

COLETTE.

Que ne me parlais-tu plutt ? Nous avons un matre si bon ! Je lui aurais demand de l'argent, il m'en aurait donn... Voyons si j'aurai....

Elle fouille dans ses poches.

J'oubliais que je n'en ai point ; mais j'ai quelque chose qui vaut mieux que de l'argent : ces bracelets que Mademoiselle Anglique m'a donns, et que j'ai mis aujourd'hui pour la premire fois... Eh bien ! Lucas ! Je te les donne : va les vendre, tu en tireras beaucoup, car ils sont bien beaux.

LUCAS.

Morgui Colette, ta bont me fait tant de plaisir qu'elle m'attendrit quasi jusqu'aux larmes. Va ; garde tes bracelets, ils ne sont pas d'un assez grand prix, pour chasser la misre de chez nous.

COLETTE.

Qu'est-ce que tu dis, Lucas ! Je ne te troquerais pas pour le Chteau de Monsieur le Baron.

LUCAS.

Ils te servont de parure : tu les aimes beaucoup.

COLETTE.

Oh ! Oui. J'tais la seule dans le village qui en et comm'a.

LUCAS.

Eh bien ! Gardes-les encore un coup, je t'ons la mme obligation que si je les avais accepts.

COLETTE.

Je veux que tu les prennes ; et si tu les refuses, je t'avertis que tu me feras beaucoup de peine.

LUCAS.

Mais je n'en ons pas besoin.

COLETTE.

Mchant ! Je croyais que tu m'aimais, mais je vois que je m'tais trompe.

LUCAS.

Ah ! Tu te fches, Colette ! Morgui, ce reproche m'a fait presqu'autant de peine que la misre de mes parents.

COLETTE.

Eh bionl Je t'annonce, moi, que je ne t'aimerat plus si tu t'obstines refuser mes bracelets.

LUCAS.

Tu mets tes prsents des conditions fi dures, que je ne pouvons nous empcher de les recevoir.

COLETTE.

Vas: cours la Ville vendre ces bracelets: moi, je vais trouver mon pre. II n'est pas riche, il me donnera peu ; mais j'espre beaucoup en Monsieur d'Orc.

LUCAS.

Adieu , Colette ; je sortons yvre de reconnaissance et d'amour.

COLETTE.

Attends , attends, Lucas, nous avons oubli de dbarrasser le Sallon ; Mademoiselle Rose me gronderait : Allons, prends cette table, 6c moi je porterai le cabaret de porcelaine.

LUCAS.

Avec plaisir.

SCNE VIII.
Anglique, Rose.

ROSE.

Eh bien ! Mademoiselle, que dites-vous de ce que vous venez d'entendre ?

ANGLIQUE.

Jamais conversation ne m'a fait autant de plaisir.

ROSE.

Cette petite fille aimait ses bracelets plus que tout.

ANGLIQUE.

Elle s'en parait avec orgueil, elle croyait s'embellir en les portant.

ROSE.

Et cependant, elle les a donns sans peine. Tels sont les effets de l'amour. Il fait taire l'amour-propre, son ennemi dclar, claire l'me la plus simple, ennoblit la plus basse, fournit des forces la plus faible, donne de l'esprit aux sots, et fait passer le temps.

ANGLIQUE.

Je commence croire, que, lorsque la vertu parle un coeur amoureux, la vanit, perd tous ses droits.

ROSE.

La vanit, pourtant, a un furieux ascendant sur les jeunes filles.

ANGLIQUE.

Ah ! Rose, que ces amants doivent tre heureux !

ROSE.

Srement, ils le sont. qui doivent-ils leur bonheur ; si ce n'est l'amour ! Eh bien ! Direz-vous encore que vous ne voulez point, le connatre ?

ANGLIQUE.

L'amour quelquefois est trompeur, je veux le mettre l'preuve : fais-moi venir Colette et Lucas.

ROSE.

Je vais les appeler.

SCNE IX.

ANGLIQUE.

Ciel ! Que deviendrai-je, si cet amour ne se dment point ! S'il est toujours aussi tendre, aussi fidle, mme dans le malheur ! Je serai convaincue que l'amour peut mener la vertu, et je n'aurai plus d'excuse pour ne point aimer Valre.

SCNE X.
Anglique, Rose.

ROSE.

Ah ! Mademoiselle, si vous saviez le malheur qui vient d'arriver ?

ANGLIQUE.

Eh bien ! Qu'as-tu ? Je viens d'entendre du bruit. La petite Colette aurait-elle cass le cabaret de porcelaine ?

ROSE.

Hlas ! Oui. Lucas se donne bien du mal pour rajuster le Chine avec le Japon.

ANGLIQUE.

C'est un bien petit malheur.

ROSE.

Eh quoi ! Vous tes insensible une perte si considrable ! Des tasses qu'on avait fait venir grands frais de si loin !

ANGLIQUE.

Je suis charme qu'elles n'existent plus, parce que peut-tre on m'en achtera de terre ou de simple faence, voil les suites du luxe : il appauvrit en enrichissant, il n'ajoute rien aux plaisirs, et fait natre les regrets ; il n'augmente point les proprits et multiplie les pertes.

ROSE.

En vrit, Mademoiselle, vous m'clairez. J'avais cru jusqu' prsent, que le th tait meilleur dans la porcelaine que dans la faence : mais voici Colette et Lucas qui s'approchent tout interdits.

ANGLIQUE.

Laisse-moi leur parler. L'accident qui vient de leur arriver, pourra me servir les prouver encore mieux.

SCNE XI.
Les Prcdents, Colette, Lucas.

ANGLIQUE.

Colette, il m'est venu une fantaisie. Je voudrais faire faire des bracelets sur le modle de ceux que je vous ai donns ? Il faut que vous me les prtiez : les avez-vous l ?

Colette rougit et baisse les yeux. Ici Lucas s'approche de Colette par derrire, et veut lui remettre les bracelets ; mais Rose lui barre le chemin et l'en empche toujours.

Il me semble que vous les aviez tantt... Qu'en avez-vous fait ?

COLETTE, d'un air embarrass.

Mademoiselle...

ANGLIQUE.

Eh bien ! Rpondez donc ma question... Vos bracelets, o sont-ils ?

ROSE.

Que voulez-vous qu'elle en ait fait ? Elle ses aura donns son amoureux.

ANGLIQUE.

Oh ! Cela n'est pas possible : Colette fait trop de cas de mes prsents, pour ne pas les conserver. Colette, que rpondez-vous cette accusation ?

Colette ne rpond pas, baisse les yeux et rougit.

Eh ! Quel est cet amoureux ?

Lucas fait signe Rose de ne point le nommer.

ROSE.

C'est Lucas, un gros manant du village prochain.

ANGLIQUE.

Comment Colette ! C'est Lucas que vous avez donn vos bracelets ! Oh ! Je ne puis le croire. J'ai entendu parler de ce Paysan ; sa probit est suspecte, et je crains bien qu'il ne vous les ait excroqus.

COLETTE, vivement.

Non, Mademoiselle, non : Lucas ne m'a point vol mes bracelets ; je les lui ai donns, je les lui ai donns moi-mme.

ANGLIQUE.

Comment, petite fille ! votre ge faire des prsents aux hommes ! Cela est beau vraiment ! Quelle ide voulez-vous que j'aie de vos moeurs ?

ROSE.

Une ide trs mauvaise.

ANGLIQUE.

Est-ce ainsi que l'on doit se conduire votre ge ?

COLETTE.

L'ide que vous avez de moi me fait bien de la peine ; mais cependant j'aime encore mieux cela, que si vous pensiez mal de Lucas.

ANGLIQUE.

Eh quoi ! C'est ainsi que vous vous excusez ! Quand vous devriez mourir de honte : cet air intrpide me confirme dans mes soupons. Vous n'tes point faites pour demeurer ici. Songez prendre vos arrangement, car ce soir, sans plus tarder, vous serez chasse de la maison.

COLETTE.

Eh bien ! Soit. Pourvu que je sauve l'honneur de Lucas.

Lucas rit.

ANGLIQUE.

Rose, de quoi rit ce bent ?   [ 6 Bent : Idiot, niais, nigaud, qui n'a point vu le monde. [T]]

ROSE.

Ce bent est Lucas. Il rit peut-tre de plaisir, voyant chasser Colette.

LUCAS.

Non, morgu ! Il nous fait bien de la peine ; je ne rions pas de a je rions de vous voir gronder pour rien cette pauvre innocente. Elle a oubli de vous dire qu'elle m'avait donn les bracelets, tant seulement pour une demie heure, cette fin que je les portions cette femme de Monsieur le Bailli, qui veut en faire faire sur le mme moule.

ROSE.

Ah ! Quel mensonge !

ANGLIQUE.

Srement, c'en est un. Croyez-vous, Lucas, que j'ignore votre amour pour Colette ? Ce que vous dites n'est qu'un dtour pour l'excuser ; mais elle ne sera pas moins chasse.

LUCAS.

Eh bien ! Mademoiselle, pour cette fois-ci, vous pouvez m'en croire. Il est vrai que j'ons pris les bracelets de Colette ; mais a t son insu , a t pour lui jouer un tour, pour les lui faire chercher.

ROSE.

Eh ! Celui-l est bon ! Comment peux-tu avoir pris les bracelets de Colette son insu ? Elle les avait mis ce matin, et ne les avait point quitts de la journe ; et puis comment veux-tu que l'on te croie ? Tu as menti une fois, tu peux bien mentir une seconde.

LUCAS, Rose.

Et morgu, Mademoiselle, on ne vous demande pas toutes ces rflexions.

Anglique.

Voulez-vous enfin savoir la vrit toute pure ? Tenez, Colette vous a trompe, en vous disant qu'elle m'avait donn les bracelets ; je les lui ai vols, oui : je les lui ai vols...

ROSE.

De son consentement.

LUCAS.

Non, morgui, je les lui ont pris de force.

ROSE.

Eh bien ! Tu seras pendu.

LUCAS.

Je sommes prts tout souffrir, pourvu que j'pargnions un chagrin Colette.

ANGLIQUE.

J'ai peine croire ce que vous me dites, Lucas ; mais quand mme je le croirais , vous n'auriez point pour cela sauv Colette ; car s'il est vrai que vous lui ayez drob les bracelets , il est vrai aussi qu'elle a menti, en disant qu'elle vous les a donns, et je hais autant les menteuses que les personnes qui ont des moeurs dpraves. Ainsi, quoiqu'il en soit, Colette sera chasse ; c'est un arrt port.

LUCAS, part.

Eh ! Pauvre Lucas ! Comment faire ! Je sommes pris par tous les bouts.

ANGLIQUE.

Rose, allez me chercher mon th : voici l'heure o j'en ai besoin.

ROSE.

J'y vais, Mademoiselle, mais dans quoi le prendrez-vous ?

ANGLIQUE.

Dans les tasses de porcelaines, comme l'ordinaire.

ROSE.

Demandez Colette ce qu'elle en a fait.

Colette pleure.

LUCAS, tombant aux genoux d'Anglique.

Mademoiselle, je venons de vous lcher trois mensonges ben pomms, pour l'amour de Colette ; j'en convenons. Mais cette fois je faisons serment que c'est la vrit qui va sortir de ma bouche. Colette portait le cabaret de porcelaine, j'ons voulu profiter de ce moment pour l'y attraper un baiser : elle s'est si bien dfendue, qu'elle a mieux aim casser toutes les tasses, que de se laisser embrasser ; ce qui prouve bien qu'elle a de la vertu.

ROSE.

Sa vertu, je crois, est aussi fragile que les porcelaines, qu'elle a brises.

LUCAS.

Et comme je sommes la cause de ce malheur, je devons le rparer tout seul. Je ne sommes pas riches ; mes parents sont pauvres, je n'ons que nos bras pour les nourrir ; mais j'allons m'engager dans le premier Rgiment ; je vendrons not'libert, et de l'argent qu'elle me vaudra, je payerons la dgts de Colette ; et, par ce moyen, je l'y ferai obtenir son pardon.

ANGLIQUE, bas Rose.

Rose, je n'y tiens plus.

ROSE.

Ne vous rendez pas encore. Du courage.

Lucas.

Et cros-tu, maraud, que ta personne soit, d'une assez grande valeur, pour satisfaire Mademoiselle. Tout ton individu, tout gros qu'il est, ne payerait pas seulement la plus petite soucoupe.

ANGLIQUE.

Lucas, je n'en veux point Colette d'avoir bris les tasses. C'est sans mauvaise intention qu'elle l'afait, et l'on ne doit punir que les fautes volontaires. claircis-moi seulement sur les bracelets ; car je crois, qu'a cet gard tu m'as cach la vrit.

LUCAS.

Eh bien, Mademoiselle ! Il est vrai que Colette me les a donns, et vous n'auriez srement pas envie de la chasser, si vous saviez par quel motif.

ANGLIQUE.

Je sais tout, mes amis, c'est trop longtemps vus prouver. Lucas, rends Colette les bracelets dont je lui ai fait prsent, accepte ceux-ci que je te donne.

Elle lui donne ses bracelets.

Et va les vendre pour soulager tes parents. Va, ces bracelets sont moi, je puis en disposer. Je vous dfends de me savoir gr de et que je fais pour vous. C'est un tribut bien faible que je paye vos vertus. Tous ses trsors du monde ne pourraient les rcompenser.

LUCAS.

Mademoiselle, j'ons accept les bracelets de Colette, mais je n'pouvons rian accepter de vous.

ROSE.

Oh ! Oh ! Voici qui est nouveau !

ANGLIQUE.

Et d'o te vient cette fausse dlicatesse ?

LUCAS.

Colette m'aime : Colette n'est pas plus riche que moi ; je pouvons accepter ses dons sans rougir. Il n'en est pas de mme des vtres. Les bienfaits des personnes riches humilient le pauvre, parce que la reconnaissance de celui-ci paroissont toujours aux autres au-dessous de leur libralits.

ROSE.

Lucas a raison, Mademoiselle, et puisque sa conscience lui dfend de recevoir vos bracelets, je vous conseille de me les donner moi : ma conscience, qui est plus raisonnable me permet de les accepter.

ANGLIQUE.

Je te croyais plus d'esprit, mon pauvre Lucas. Tel scrupules sont des prjugs : apprends que le riche n'a des biens que pour les distribuer aux pauvres : c'est la loi de la raison, c'est celle de la nature, et tu les violes l'une et l'autre, si tu persistes dans ton opinion.

LUCAS.

Je ne prtendons pas vous contredire, Mademoiselle, je savons que vous avez sur ce point plus de lumires que nous, mais j'ons souvent remarqu que lorsqu'un homme en enrichissait un autre, il cherchait en devenir le matre ; et dame, voyez-vous, je ne voulons tre l'esclave de personne.

ANGLIQUE.

Autre faux raisonnement. Si tu acceptes mes dons, il arrivera le contraire. Je t'ai laiss ta libert et tu forces mon admiration : mais j'ai des moyens srs de terminer cette dispute. Tu aimes Colette ?

LUCAS.

Oh ! Morgui, oui, je l'aimons de toute not'force.

ANGLIQUE.

Et tu espres l'pouser ?

LUCAS.

Je le dsire bian toujours ; elle a un pre qui ne veut pas de moi, parce que je n'sommes pas riche.

ANGLIQUE.

Eh bien ! Ton bonheur dpend de moi. Si ton pre est pauvre, le mien est trs riche et fort gnreux : il peut te donner ma prire ce que la fortune t'a refus, et t'unir avec Colette. D'ailleurs, j'ai quelque crdit sur le pre de celle-ci : si tu acceptes mes bracelets, je l'emploierai pour toi, et srement je le flchirai. Mais si tu me refuses, tu me fcheras beaucoup, et tu n'auras point Colette.

LUCAS.

Colette, que me conseilles-tu ?

COLETTE.

Je te conseille, moi..., de ne point fcher Mademoiselle Anglique.

LUCAS Anglique.

Eh ben ! Je consentons recevoir les bracelets. Que j'ai de grces vous rendre ! Vous me forcez d'accepter un bienfait, pour m'en faire esprer un plus grand.

SCNE XII.
Anglique, Rose.

ROSE.

Songez-bous, Mademoiselle, de donner a Lucas des bracelets de diamants ? Vous pouviez lui faire prsent d'autre chose. Savez-vous qu'ils valent deux mille cus au moins ?

ANGLIQUE.

Je les crois d'un plus grand prix. Quand on soulage la vertu indigente, on doit toujours craindre de n'avoir pas donn assez.

ROSE.

Cette morale est fort belle ; mais je doute fort qu'elle soit du got de Monsieur votre pre.

ANGLIQUE.

Bien loin de me reprocher cette action, mon pre me l'enviera : et d'ailleurs pouvais-je trop payera ces bonnes gens le service qu'ils m'ont rendu ? Ils m'ont dessill les yeux , ils m'ont donn une me nouvelle. Le spectacle intressant de leur amour m'a claire sur les biens qui rsultent de cette passion, quand elle n'est point dsordonne. Je suis si mue, si attendrie de tout ce que je viens de voir, que si Valre m'aime, en ce moment peut-tre; je lui pardonnerais de me le dire.

ROSE.

Ah ! Ma chre matresse que je sois enchante de votre conversion ! C'est moi pourtant que vous la devez. Remerciez-moi bien. Mais j'aperois Monsieur Valere qui entre.

ANGLIQUE, trouble.

Valere ! Ah ! Ciel !

ROSE.

Il n'ose point vous aborder. Que faut-il lui dire ?

ANGLIQUE.

Ce que tu voudras.

ROSE.

Il s'en va : faut-il l'arrter ?

ANGLIQUE, avec humeur.

Je t'ai dit de faire ce que tu voudrais.

ROSE.

Approchez, Monsieur, approchez, notre migraine est passe, et nous pouvons vous donner audience.

SCNE XIII.
Anglique, Rose, Valre.

VALRE.

Pardon, Mademoiselle, si je remplis trop exactement les ordres de Monsieur votre pre. Il m'a pri de ne pas vous laisser longtemps seule : sans cela je ne prendrais pas la libert de tous venir voir si souvent.

ANGLIQUE.

Quand on est sr de ne pas dplaire, on n'a pas besoin d'allguer l'autorit d'autrui pour excuser des dmarches innocentes.

VALRE.

Vous me supposez une certitude que je n'ai jamais eue ; et l'accueil froid que vous m'avez fait jusqu' prssent m'en a donn une bien contraire.

ANGLIQUE.

Il faut moins imputer ma froideur quelque chose qui m'ait choqu en vous, qu' des chagrins particuliers.

VALRE.

Ce que vous me dites n'est qu'un propos d'honntet ; un compliment ordinaire.

ANGLIQUE.

Non, Valre : ce que je vous dis part du coeur. Vous ne m'avez jamais importune par vos visites. Si le contraire tait, je vous le dirais : car je suis sincre. Vous ne m'avez point dplu, parce que vous n'tes jamais sorti avec moi des bornes de la dcence ; et tant que vous conserverez ce ton d'honntet, soyez sr que vous n'encourrez ni mon indignation, ni ma haine.

VALRE.

Je doute que vous teniez votre promesse. Ne serais-je pas certain de vous irriter, par exemple, si je vous parlais...

ANGLIQUE.

De quoi ?

VALRE.

D'une chose fort commune et dont on parle souvent : de l'amour.

ANGLIQUE.

Depuis une heure je n'entends parler que de cela, et je ne me suis fche contre personne. Demandez Rose.

ROSE.

Cela est vrai. Oh ! Rien ne nous adoucit comme de tendres dclarations. Faites-nous en quelqu'une, et vous verrez.

ANGLIQUE.

L'amour est un sentiment qui me plat : j'aime m'en entretenir.

VALRE.

Et non le partager.

ANGLIQUE.

Oh ! C'est une autre affaire. Si tous les amants taient comme un que je connais... Peut-tre...

VALRE, part.

Voudrait-elle parler de moi ?

Haut.

Pourrait-on vous demander le portrait de cet amant ?

ANGLIQUE.

Dabord il est amoureux autant qu'on puisse l'tre.

VALRE, part.

Cela me convient fort.

ANGLIQUE.

Il est constant, fidle, mme au sein du malheur. Il ne laisse chapper aucune occasion de plaire ce qu'il aime ; il a t sur le point de lui sacrifier l'honneur et mme la vie.

VALRE.

Eh bien ! Belle Anglique, je me sens prt faire tout cela pour celle que j'adore.

ANGLIQUE.

Quoi ? Vous avez pris cela pouR vous ?

VALRE.

De qui parlez-vous donc ?

ANGLIQUE.

De Lucas qui a t fur le point de s'engager, et s'est accus d'un vol qu'il n'a point fait, plutt que d'exposer Colette qu'il aime, tre renvoye de la maison. Mais vous tes donc comme Lucas : vous avez donc une Colette. Cette Colette est bien vertueuse au moins, bien digne d'tre aime.

VALRE.

Celle que j'aime l'est cent fois davantage. Elle a tous les attraits et toutes les vertus ; elle s'attire tous les hommages et mrite tous les sacrifices.

ANGLIQUE.

Puis-je mon tour vous demander quelle est cette personne ?

VALRE, d'un air embarrass.

Ce n'est point Colette.

ROSE, bas Valre.

Expliquez-vous donc ?

Haut.

Vous verrez que ce sera moi,

VALRE, aux genoux d'Anglique.

tes-vous si fort brouille avec votre image, que vous ne vouliez point la reconnatre ? Qui peut ressembler au portrait que je viens de faire, si ce n'est vous, belle Anglique ? Et connaissant si bien vos perfections, que puis-je adorer que vous-mme ?

ANGLIQUE.

Levez-vous, Monsieur : voici mon pre.

SCNE XIV.
Les Prcdents, Monsieur d'Orc.

MONSIEUR D'ORC.

Eh bien ! Pourquoi cet air effray ? Rassure-toi, mon ami. Tu sais que j'approuve ton amour. Tu m'as oblig doublement, en rendant ma fille sensible. Tu dissipes sa mlancolie et m'unis ta famille que je respecte et que j'aime depuis longtemps.

VALRE.

Le trouble que j'ai fait paratre ne doit point vous tonner. Il durera tant que je n'aurai pas le consentement d'Anglique.

MONSIEUR D'ORC.

Eh quoi ! Elle ne s'est pas encore explique ?

ANGLIQUE.

Mon silence, Monsieur, vous dit assez ce que j'ai d vous taire.

VALRE, avec un panchement de joie.

Ah ! Monsieur, vous l'entendez !

MONSIEUR D'ORC.

Pas trop : il n'est pas question de silence, il faut parler. Rponds-moi, consens-tu pouser Valere ?

ANGLIQUE.

Oui, mon pre, puisque cela vous plat.

MONSIEUR D'ORC.

Puisque cela te plat, j'y consens aussi. Rose, tu diras l-dedans qu'on aille chercher mon Notaire : je veux que le mariage se fasse ce soir.

VALRE.

Ah ! Monsieur, vous comblez tous mes dsirs.

MONSIEUR D'ORC, Anglique.

Mais o sont tes bracelets ? Tu les avais tantt : qu'en as-tu fait ? Ou sont-ils ?

ANGLIQUE.

Je n'en sais rien, je crois les avoir perdus.

MONSIEUR D'ORC.

Comment ! Tu les as perdus ? Fais-les chercher bien vite. C'taient les seuls bijoux de ta mre, que j'eusse conservs. Nos chiffres y taient tracs; j'aimais te les voir porter, parce qu'ils me rappelaient la tendresse et les vertus de cette femme adore. Valre, je t'implore dans mon malheur: aide-moi recouvrer le bien le plus prcieux. Ne songez plus vos noces, cet accident les diffre ; elles ne se feront qu'aprs qu'on aura trouv les bracelets.

ROSE, Anglique.

Je vous l'avais bien dit, Mademoiselle, que vous affligeriez Monsieur le Baron.

Au Baron.

Monsieur, je suis en relation avec deux grands sorciers qui me feront trouver les bracelets. Attendez-moi l.

VALRE.

Mais, Monsieur, songez donc que mon amour ne s'accommode point de ce retardement. Je vais commander pour Anglique des bracelets aussi beaux que ceux qu'elle a perdus, et tout le mal sera rpar.

MONSIEUR D'ORC.

Ce n'est pas leur valeur que je regrette ; on en trouve tous les jours de plus riches. Mais o en trouver qui me soient aussi chers ? Enfin j'y attachais un prix inestimable. Ces bracelets taient mon trsor, je ne peux pas vivre sans eux ; et vous ne voudriez pas prparer une fte, lorsque je suis dans la douleur.

SCNE XI.
Les Prcdents, Rose, Colette, Lucas.

ROSE.

Monsieur, nous vous apportons les bracelets. Il n'a fallu qu'un coup de baguette pour les dterrer,

MONSIEUR D'ORC.

Oh ! Mes amis ! Rendez-les moi, il n'est rien que je ne fasse pour vous.

LUCAS.

Tenez, Monsieur, les voil ; je ne les ons pas demands au moins, c'est Mademoiselle Anglique qui nous a forcs de les prendre.

MONSIEUR D'ORC.

Qui donc a pu vous porter faire ce paysan un don si considrable ? Vous rougissez, ma fille !

ANGLIQUE.

Lucas a des parents trs pauvres, il ne peut pas subvenir leurs besoins quoiqu'il travaille sans cesse : je l'ai entendu lorsqu'il le disait Colette ; sa situation m'a fait piti. J'avais alors fur moi les bracelets de ma mre, et je les lui ai donns. Je ne rougis point de cette action, elle est toute simple : je rougis seulement par la crainte que j'ai qu'on ne m'en fasse un mrite.

VALRE.

Ah ! Monsieur, vous n'avez plus de raison pour retarder mon bonheur.

MONSIEUR D'ORC.

Ah ! Fille vertueuse et digne en tout de ta mre, comble enfin les voeux du jeune homme qui t'aime, et faites l'un et l'autre la consolation de mes vieux jours. Et vous, mes amis, par qui j'ai retrouv mon trsor, il est bien juste que je vous en tmoigne ma reconnaissance. Je vous donne deux fois le prix des bracelets que vous m'avez rendus.

ROSE.

Ah ! Monsieur, cela vous plat dire ; Lucas est un homme qui ne reoit rien de personne. Il avait dj refus nos offres.

MONSIEUR D'ORC.

Il faudra bien qu'il accepte les miennes. coute-moi, mon ami, les bracelets t'appartenaient puisqu'on te les avait donns. Je puis bien t'acheter ce qui est toi.

LUCAS.

Non, Monsieur, vous ne pouvais point m'acheter ce que je ne devons point vous vendre. J'ons reu les bracelets pour rien, je devons vous les rendre de mme, et puis l'argent que vous nous en donneriais, vaudrait-il le bonheur d'tre utile notre bienfaitrice.

ANGLIQUE.

Mais, Lucas, tu oublies que tu n'es pas riche, et que si tu l'tais tu pouserais Colette la fille de notre Fermier.

LUCAS.

Morgui, Mademoiselle, vous aveis raison : cette souvenance me dtermine. Vous nous aveis dj prouv que je n'tions qu'une bte, et vous nous le prouveis encore. Je consentons tout, dans l'esprance d'avoir Colette.

MONSIEUR D'ORC.

Allons, mes enfants, mes amis, ne songeons plus qu'au plaisir que ce jour va nous donner. Le Notaire que nous attendons fera les deux mariages. Et toi, ma fille, reprends tes bracelets que tu avais quitts, pour secourir un malheureux : et puisse-tu ne les ter que pour faire une aussi bonne action.

 



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Notes

[1] Rameau, Jean-Philippe [1683-17??] : Musicien franais, auteur d'un clbre Trait de l'Harmonie et de nombreux opras dont les Indes Galantes, Castor et Pollux, Pigmalion et les Paladins, des cantates et des pices pour clavecin.

[2] Bergre : Fauteuil large et profond, et dont le sige est garni d'un coussin. [L]

[3] L'auteur fait peut-tre allusion sa comdie "La Lacrymanie ou la manie des drames" de 1775.

[4] Rigaudon : Ancienne danse d'un mouvement vif sur un air deux temps ; elle se dansait deux personnes. Le pas : les pieds tant assembls, on plie les genoux, on fait deux jets successivement du pied droit et du pied gauche, puis on plie, on saute et on retombe en assembl la troisime position ; tout cela se fait sur place, sans avancer ni reculer. [L]

[5] La phrase commence par "Vous" dans l'dition de rfrence.

[6] Bent : Idiot, niais, nigaud, qui n'a point vu le monde. [T]

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