EN EXPRESS

Monologue en vers.

dit par COQUELIN AIN, de la Comdie Franaise.

1886

par ARTHUR CHREAU

Imprimerie Gnrale de Chatillon-sur-Seine.- A. PICHAT

PARIS PAUL OLLENDORF, DITEUR, 28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis.


© Thtre classique - Version du texte du 30/11/2023 19:22:13.


PERSONNAGES.

LE NARRATEUR, COQUELIN AN


EN EXPRESS

J'aime beaucoup voyager,

Mais seul : la compagnie empche de songer

Et de bien voir le paysage ;

Et puis il me plat de causer, quant moi,

5   Avec n'importe qui touchant n'importe quoi :

D'un mot, je suis un peu sauvage.

Chacun son naturel. Lors donc que je voyage,

Je recherche l'isolement

Et, la tte en dehors de mon compartiment,

10   Je veille, de peur qu'on ne l'ouvre,

Comme jadis la garde aux barrires du Louvre.

Un jour, ainsi camp, j'attendais le dpart.

Ceux qui voyaient mon air se sauvaient autre part.

Tout le monde se loge enfin et je m'installe,

15   Seul ! - Mais j'avais compt sans les gens en retard

Un monsieur hors d'haleine entre comme un Vandale.

- Le vapeur siffle. En marche ! - Un monsieur trs gentil

Peut-tre est-il discret et me laissera-t-il,

Sinon tant pis pour lui, je fais quelque scandale !

20   - Il me salue et fort civilement,

Je lui rponds et fort brutalement.

Il m'oppose un cigare et moi je lui rplique

Du geste un refus sec. Sans se dcourager,

Aprs certain coup d 'oeil oblique

25   Il va jusqu' m'interroger :

- Allez-vous loin, Monsieur ? - J'enrageais taciturne.

Renfonce, renfrogn comme un oiseau nocturne.

Bavarde tant qu'il plaira,

Morbleu ! Je suis sourd. On verra.

30   - Monsieur, allez-vous loin ?... Et moi je tends l'oreille.

Dieu sait pourtant qu'il parlais bas !

- Allez-vous Lyon ?... Allez -vous Marseille ?...

- Non, merci, je ne fume pas...

Ah ! ah! pensais-je, admirable riposte !

35   Pouffant de rire, il retourne son poste ?

Plus que lui je riais, sauv sans trop de mal,

Quand il conclut : Est-il sourd l'animal ?

Eh ! eh ! pensai-je un tant soir peu morose,

Pour un faux sourd tout n'est pas rose !...

     

40   Bientt il descendit - seul - et remonta deux :

Une petite femme au parfum capiteux,

Aux yeux noirs ptillants, la bouche maligne,

Vive comme l'anguille aux mandres glissants.

Bienheureux le pcheur qui la prit la ligne !

45   Ah ! Maintenant causons, cher Monsieur, j'y consens !

Or c'tait une jeune et frache marie,

Je le sus par la suite et qu' ce rendez-vous

Elle avait rejoint son poux.

Elle eut, m'apercevant, une moue ennuye.

50   - Bah ! lui dit-il, Charlotte, il est sourd comme un pot.

Dcidment, j'tais capot.

- Quoi : Sourd ? rflchit-elle en frappant ses mains folles,

Nous pourrons au moins nous aimer en paroles ?...

Oh ! oh ! pensais-je, impossible ! Il me faut

55   D'honneur les inviter n'aimer pas tout haut !...

- Huit jours, reprit la jeune femme,

Huit longs jours sans se voir et, quand on se revoit,

N'tre pas seuls !... - Chacun alors ouvrit son me,

O l'autre s'abreuvait comme un oiseau qui boit.

60   - Tu crois qu'il n'entend pas ? disait la pauvre amie ;

- Qui ? Lui ? Pas plus qu'une momie !

- Quel dommage au physique il n'est pas mal pourtant.

(L, de ne pas tre sourd j'tais assez content.)

- Peut-il en cet tat se marier quand mme ?

65   Poursuit-elle d'un air contrit,

Comment s'y prendrait-on pour lui dire : je t'aime ?...

L-dessus, d'un fantasque esprit

Sans doute aiguillonn par ma sotte prsence,

Elle me dcocha toute sa mdisance,

70   Tous les dsagrments de cette infirmit

Dont j'affectais trop bien l'impassibilit,

Un tourdissant babillage,

Des gammes de rire clatant.

- C'est un colis, dit-elle en m'inspectant,

75   On s'est tromp dans l'emballage !

(L, de n'tre pas sourd je n'tais plus content !)

Elle allait, se grisant d'une ivresse enfantine,

Et rptait dans ses bats :

- Mais Gaston, puisqu'il n'entend pas !...

80   On est puni par o l'on pche. - La mutine,

Me guettait ; un moment je dtourne les yeux

Et j'entends le baiser le plus sditieux !...

De son audace peu commune

Elle tremble aprs coup, elle articule : Ciel !

85   - Il rve dit Gaston, il marche dans la lune...

Ce sont eux qui marchaient dans le lune... de miel !

Je n'osais plus me retourner, profane.

- Ah ! murmurait un organe charmant,

Ah ! S'il tait aveugle, seulement !

90   - Mains encor, s'il dormait ! soupirait l'autre organe.

Dormir ; Si je faisait semblant ?

Sans mentir, j'en eus la pense

Sduisante, mais repousse,

Et je me retournerai, comme Argus vigilant.

     

95   Je dplorai d'ailleurs mon stratagme.

Ces rles tiers sont singuliers.

Depuis les papillons jusqu'au couple lui-mme

Tout conjuguait le verbe : J'aime ;

J'tais dans mes petits souliers,

100   Refroidi par le pittoresque,

Rvant Arlsienne, Espagnole ou Mauresque.

- Dormira-t-il ? Entendais-je toujours.

Dors, voisin ! soufflait l'un ; l'autre : dors, roi des sourds !

     

C'en tait trop. Plus prompt que le salptre

105   Et m'affublant d'un titre redout,

- Non ! dis-je avec autorit,

Je ne dormirai pas, je suis garde-champtre !...

D'ici vous jugez l'effet.

L'pouse rougit fort et l'poux stupfait :

110   - Vous n'tiez donc pas sourd ? - H ! Pas le moins du monde...

ces mots, comme un chat qui gronde

Il se hrisse furieux,

Va me manger le nez ou m'arracher les yeux,

Quand le train s'arrtant, madame saut terre

115   Et, pour couper court au procs,

Entrane quelques pas monsieur qu'il fait taire.

Colloque entre eux et rire : Enfin un vrai succs.

Gaston m'offre la main et moi, de ma portire,

Saluant et dj roulant vers la frontire ;

120   - Un peu plus, lui criai-je, et je verbalisais !...

     

 



Warning: Invalid argument supplied for foreach() in /htdocs/pages/programmes/edition.php on line 606

 [PDF]  [XML] 

 

 Edition

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Présence par scène

 Caractères par acte

 Taille des scènes

 Répliques par scène

 Vers par acte

 Vers par scène

 Primo-locuteur

 

 Vocabulaire par acte

 Vocabulaire par perso.

 Long. mots par acte

 Long. mots par perso.

 

 Didascalies


Licence Creative Commons