L'AMANT AUTEUR ET VALET

COMDIE EN UN ACTE ET EN PROSE

Reprsente sur le Thtre des Comdiens Italiens Ordinaires du Roi au mois de Fvrier 1740.

M. DCC LXII. Avec approbation et Privilge du Roi

Par M. le Chevalier de Crou, Citoyen de Toulouse.

PARIS, Chez DUSCHENE, rue Saint-Jacques, au dessous de la Fontaine Saint-Benot, au Temple du Got.

Reprsente sur le Thtre des Comdiens Italiens Ordinaires du Roi.


© Thtre classique - Version du texte du 30/11/2022 23:20:13.


ACTEURS

ERASTE, neveu de Mondor.

MONDOR, amoureux de Lucinde.

LUCINDE, veuve.

FRONTIN, valet de Lucinde et d'Eraste.

LISETTE, suivante de Lucinde.

La Scne est Paris, chez Lucinde.


SCNE PREMIRE.

ERASTE, seul.

Ciel ! Qu'ai-je fait ? Et comment me tirer de cet embarras ? Ne suis-je donc n que pour faire des extravagances ? Je me suis dguis pour entrer au service de Lucinde, sans vues, sans raison , comptant tout gagner, si je pouvais la voir de plus prs et lui parler quelquefois ; premire sottise, et je vais aujourd'hui me faire chasser par une seconde.

SCNE II.
Eraste, Frontin.

ERASTE.

Ah ! Frontin !

FRONTIN.

Ah ! Monsieur !

ERASTE.

Je suis perdu !

FRONTIN.

Je venais vous le dire.

ERASTE.

Je suis sur le point de sortir de chez Lucinde.

FRONTIN.

Il faut bien s'y rsoudre, et au plutt.

ERASTE.

Ce matin, suivant tes mauvais conseils...

FRONTIN.

Ce matin, en allant chez votre Imprimeur...

ERASTE.

J'ai laisse dans la chambre de Lucinde...

FRONTIN.

J'ai dcouvert par le plus grand hasard du monde.

ERASTE.

Qui ?

Ensemble.

FRONTIN.

Quoi ?

ERASTE.

Mes vers.

Ensemble.

FRONTIN.

Votre oncle.

ERASTE.

Mon oncle ?

Ensemble.

FRONTIN.

Vos vers ?

ERASTE.

Mon oncle, dis-tu ?

FRONTIN.

Oui, Monsieur, votre oncle est arrive.

ERASTE.

Et l'as-tu vu ?

FRONTIN.

Quand je l'aurais vu, l'aurais- je pu connatre, depuis vingt-cinq ou trente ans qu'il est dans les pays trangers ?

ERASTE.

D'o sais tu donc qu'il est arriv ?

FRONTIN.

J'ai rencontr, dans la rue, un de mes anciens camarades, qui revenait du Canada ; j'ai cru qu'il pourrait me donner quelques nouvelles de votre oncle ; mais il pleuvait, et pour lier conversation en lieu plus sant, je l'ai fait entrer... dans un cabaret.

ERASTE.

Allons, finis.

FRONTIN.

J'ordonne bouteille, elle arrive ; nous prenons nos verres, le bouchon saute, nous buvons. Vous jugez bien qu'une si chre entrevue exige le rcit de ses aventures. Ah ! Que les mers de ce pays-l sont orageuses ! Il essuya une tempte horrible, sur je ne sais quelle cte, vingt degrs de latitude, et quarante deux toises de longitude.

ERASTE.

Sais-tu bien que tu m'impatientes ?

FRONTIN.

Il est enfin arriv avec un Seigneur originaire de Lyon, (c'est votre patrie et celle de votre oncle) d'environ soixante ans, (l'ge se rapporte) qui revient en France avec des biens immenses ; ce trait-l, j'ai jug ncessairement qu'il fallait que ce ft votre oncle.

ERASTE.

Belle ncessit ! Et t'a -t-il dit le nom de ce Seigneur ?

FRONTIN.

Oui, et c'est le seul article qui m'ait dpays ; ce n'est point Lisimon qu'il s'appelle.

ERASTE.

Que diantre veux-tu donc dire ? Si ce n'est pas Lisimon, ce n'est point mon oncle.

FRONTIN.

Belle consquence ! Vous qui faites des romans, ne savez-vous pas qu'on change propos de nom pour prparer les vnements extraordinaires ?

ERASTE.

Comment s'appelle-t-il enfin ?

FRONTIN.

Autant que je puis me souvenir, c'est un beau nom ; il finit en or. Mine d'or, Medor : aidez-moi un peu.

ERASTE.

Ne serait-ce point Mondor ?

FRONTIN.

Oui, lui-mme. Je savais bien que je m'en ressouviendrais.

ERASTE.

Je le connais, Frontin ; il vient tous les jours ici, je le crois mme amoureux de Lucinde.

FRONTIN.

Peste ! Tant pis. Un rival riche est encore plus craindre qu'un oncle.

ERASTE.

Lucinde n'a rien dsirer du ct de la fortune. Veuve depuis peu, d'un mari vieux, jaloux et brutal, elle gote trop le plaisir du veuvage, pour s'engager une seconde fois contre ton inclination. Mais je me suis perdu moi-mme, pour avoir suivi tes mauvais conseils.

FRONTIN.

J'en donne pourtant de bons ordinairement, J'tais sans doute jeun quand je vous ai donn ceux-l.

ERASTE.

J'ai Laiss, dans la chambre de Lucinde, les vers que j'avais faits pour elle ; elle les a trouvs, et veut savoir absolument de quelle part ils viennent. Elle s'imagine que quelqu'un nous a gagns, Lisette ou moi, et elle nous a fait mille questions, d'un air svre, qui m'a dconcert, j'ai pli, j'ai rougi, j'ai chang vingt fois de visage. Enfin, suivant les apparences, nous allons, Lisette et moi, recevoir notre cong.

FRONTIN.

Tant mieux, car je serais d'avis que vous quittassiez le nom de l'Orange pour reprendre celui d'Eraste, et tenter ensuite l'aventure sous un extrieur un peu plus dcent.

ERASTE.

Elle me reconnotrait, Frontin, et ne me pardonnerait jamais la tmrit de mon dguisement.

FRONTIN.

H ! Croyez-moi, les femmes ne sont jamais sincrement fches des folies que l'amour nous fait faire pour elles. Mais, propos, comment Lucinde a-t-elle trouv votre dernier Roman, o vous avez si bien dcrit nos aventures et les siennes !

ERASTE.

Elle lit mes ouvrages, sans savoir qu'il sont de moi, et semble mme les lire avec plaisir : elle les loue, et c'est le seul suffrage qui puisse me flatter. Je me trouve le plus heureux des hommes d'avoir un talent qui puisse lui procurer quelque amusement. L'envie de lui plaire me rendrait tout ais, l'amour fait disparatre la gne du travail, et m'inspire beaucoup mieux qu'Apollon.

FRONTIN.

Parbleu ! Je n'ai pas de la peine le croire. Il m'inspire bien , moi qui vous parle. Je travaille depuis quelques jours, l'histoire de ma vie ; vous y verrez des traits aussi singuliers, des tournures aussi extraordinaires , une morale d'une nouveaut, d'une force... Mais propos, avez-vous song gagn Lisette ? Je vous avertis qu'il faut l'avoir pour confidente ou pour surveillante ternelle, et si une fois elle s'aperoit...

ERASTE.

Je n'ose m'y rsoudre. Il y a deux jours que je cherche l'occasion de lui dclarer mon secret, et quand je l'ai trouve, je ne sais quelle crainte me retient. Je la regarde , je soupire , et je n'ose lui en dire davantage ; car enfin, si elle me dcouvre sa matresse...

FRONTIN.

Ne craignez rien. Dites-lui que je suis dans vos intrts, et attendez tout de son zle ; elle m'aime, c'en est assez pour vous tre favorable. La voici : je retourne chez votre imprimeur.

SCNE III.
Eraste, Lisette, Frontin.

FRONTIN.

Adieu, camarade.

Lisette.

Bonjour, mon petit coeur : je voudrais pouvoir donner un moment d'audience ton amour ; mais une affaire de la dernire considration m'appelle ailleurs. Adieu, ma reine.

Il sort.

SCNE IV.
Eraste, Lisette.

LISETTE, part.

Dieu, mon fat. Il fait bien de s'en aller ; sa prsence commenait m'ennuyer, et je crois que je ne l'aime plus : l'Orange vaut mieux que lui, et je crois ne lui tre pas indiffrente.

ERASTE.

Vous parlez seule, Mademoiselle Lisette.

LISETTE.

Je faisais une petite rflexion, o vous aviez quelque part.

ERASTE.

Vous voulez parler de ces vers, n'est-ce pas ?

LISETTE.

Pas tout--fait. Cependant vous avez eu grand tort de vous charger d'une pareille commission, et tout autre, votre place, essuyerait de ma part des reproches trs vifs.

ERASTE.

Je vous suis oblig de l'exception ; mais je puis vous assurer que vous me connaissiez bien, vous ne me souponneriez pas de m'tre charg d'une commission semblable. Uniquement occup des affaires de mon coeur, je ne me crois pas fait pour conduire celles des autres.

LISETTE.

Tant pis, car c'est un talent ncessaire dans notre tat ; mais il faut esprer que les moyens que vous prendrez pour vous-mme, vous mettront porte de pouvoir servir les autres ; et il me parat que vous ne dbutez pas si mal.

ERASTE.

Comment, je ne dbute pas si mal ! Qu'entendez-vous par-l, je vous prie ?

LISETTE.

Une chose toute naturelle. C'est que vous aimez, que vous cherchez plaire, et que vous russissez assez bien.

ERASTE, part.

Se serait-elle aperue que Lucinde et quelque bienveillance pour moi ?

Haut.

Ce que vous dites-l est assurment bien flatteur. Mais sur quel fondement vous tes-vous imagine que j'tais amoureux.

LISETTE.

Mais, sur bien des apparences, des empressements, des regards... Des gestes... Des soupirs mme quelquefois ; tout cela m'a dit que vous aimiez, et tout cela m'a dit vrai.

ERASTE, part.

Elle a devin le motif de mes intentions et de mes assiduits.

Haut.

En forte donc que si je vous faisais confidence de quelque affaire de coeur, vous ne me feriez point contraire ?

LISETTE, part.

Bon. Voici qui va nous mener une dclaration en forme.

Haut.

Mais... Non, vous savez qu'ordinairement une affaire de coeur n'a rien d'effrayant. Sans trop de curiosit, o en tes-vous ?

ERASTE.

Jusqu' prsent je me suis contraint, et mon amour, malgr sa violence, n'a point encore os se faire connatre.

LISETTE, part.

Effectivement, il ne m'en a pas encore ouvert la bouche.

Haut.

Mais vous avez tort, c'est en pure perte. Parlez, croyez-moi ; la timidit ne fie plus votre ge, sur tout avec des personnes qui ne sont point accoutumes faire les avances. Parlez, vous-dis-je : j'oserais presque vous assurer qu'on vous coutera sans colre. Les femmes ont aujourd'hui l'esprit mieux fait qu'au bon vieux temps ; elles ne se fchent plus contre ceux qui les aiment, et la reconnaissance, sur cet article, est la vertu favorite du sexe.

ERASTE.

Ne me trompez-vous point ? Avez-vous remarqu dans l'objet de mes feux quelque disposition favorable ?... Ah ! Que ne vous devrais-je point !

LISETTE, part.

Il s'enhardit : aidons un peu la lettre.

Haut.

Pensez-vous, Monsieur, qu'on voult badiner sur une affaire srieuse ? Oui, l'on m'a fait confidence des sentiments que vous inspirez ; et pour vous donner des preuves de ce qu'on vous avance, vous verrez votre rival maltrait vos yeux mme : je crois qu'aprs un pareil triomphe, vous ne douterez plus de votre victoire.

ERASTE, part.

Elle congdierait Mondor !

Haut.

Puis-je me flatter d'un pareil bonheur ! puis- je croire qu'une si glorieuse conqute ?...

LISETTE.

Glorieuse conqute ! Les amants et les gascons sont furieusement amis de l'hyperbole ! N'importe, je vous le pardonne. L'objet aim nous frappe toujours d'illusion, et l'on doit excuser les yeux que l'on blouir.

ERASTE.

Quoi srieusement, vous croyez que Lucinde ne s'offenserait point d'une passion...

LISETTE.

Et qu'a-t-elle d'offensant ? Vos vues ne sont-elles pas lgitimes ?

ERASTE.

Je puis vous l'assurer ; je suis mme d'une condition...

LISETTE.

Oh ! Je vous dispense de faire vos preuves de noblesse. Ne craignez rien, ma matresse approuvera vos feux ; ce n'est point lui manquer de respect : que d'avoir des sentiments aussi louables ; et aprs tout, si cela lui dplaisait, nous nous passerions fort bien-d'elle.

ERASTE.

Nous nous passerions d'elle ?

LISETTE.

Cela vous tonne ? Ayez meilleure opinion de vous, et je l'ose dire de ma dlicatesse : si vous mritez qu'on vous aime, il n'y a point de fortune que je ne vous sacrifie ; mais tout ceci doit se faire par degrs, au moins. Vous voyez le prix , songez le mriter.

ERASTE, part.

Elle n'a pas mal pris le change, et moi aussi. Ah ! je m' tonnois bien que Lucinde...

LISETTE.

J'entends quelqu'un. Peste soit de l'importun ; cette conversation, quoique prliminaire, nous allait conduire aux articles. Ah ! C'est Monsieur Mondor.

SCNE V.
Mondor, Eraste, Lisette.

MONDOR.

Bonjour, ma belle enfant, comment se porte Lucinde ? Dis-moi, comment va son coeur ? En qualit de femme de chambre, tu dois en avoir la direction.

LISETTE.

Tout ira bien , Monsieur, c'est moi qui vous le dis.

MONDOR, part Lisette.

Que fais-tu ici de ce garon ! Sa physionomie ne me revient pas. Il refusa l'autre jour un prsent que je voulais lui faire ; c'est un nigaud, il a l'air bent.

LISETTE.

C'est pourtant un bon garon ; mais il y a peu de temps qu'il est dans le service , il ne fait point encore les rgles. Dans le fond, il vous honore et vous respecte infiniment.

MONDOR, Eraste.

Ah ! C'est quelque chose. Cela est-il vrai ?

ERASTE.

Vous me feriez tort d'en douter, Monsieur.

MONDOR.

Effectivement, je ne lui trouve pas l'air si extraordinaire, je lui crois du discernement. Oh a , Lisette, j'aime Lucinde, comme tu fais, et mon ge on n'a pas de temps perdre. Crois-tu que je puisse me dclarer ? Je n'aime point languir, moi. Voil la quatrime fois que je vois ta matresse, et je ne lui ai point encore dclar mon amour, quoique je l'aie aim la premire vue ; ce silence respectueux mrite quelque chose. Fais en sorte que ta matresse m'en fche gr, et que toutes mes visites me soient comptes.

LISETTE.

Dclarez-vous, Monsieur, et je me charge du reste. Je lui parlerai incessamment de vous, lui vanterai votre mrite. Il y a mille amants qui sont plus de progrs par les services qu'on leur rend que par leur prsence.

ERASTE.

Qu'elle est officieuse !

MONDOR.

Je vais donc m'offrir, moi, mon coeur, ma main, sans compter une fortune immense.

LISETTE.

On pourrait dire que les biens ne sont avantageux qu'autant qu'on en fait faire usage ; mais je rpondrai que vous tes d'une gnrosit...

MONDOR.

Il est vrai que je donne de bon coeur, et cela me fait ressouvenir de te faire accepter cette bague.

LISETTE.

Mais, Monsieur...

MONDOR.

Prends, te dis-je, et ne fais point la ridicule pour une bagatelle semblable.

LISETTE.

Vous vous moquez, Monsieur, votre main donne un prix inestimable aux moindres prsents que vous faites, et je reois celui-ci sans scrupule, parce que je vous regarde dj comme mon matre.

SCNE V.
Lucinde, Mondor, Eraste, Lisette.

LUCINDE, part.

Cela m'inquite la fin ; voil plusieurs galanteries de cette nature, que je reois sans savoir de quelle part.

MONDOR.

Ah ! Madame, je vous demande pardon de ne m' tre pas plutt aperu de votre arrive ; je vois bien que l'amour ne donne pas le talent de deviner.

ERASTE, part.

Mon coeur me l'avait pourtant annonce.

LUCINDE.

Comment donc ? Vous tes galant, Monsieur.

MONDOR.

Je suis mieux que cela, Madame, je suis vrai. Je viens d'un pays o l'on dit bonnement sa pense. Il semble qu'on respire encore dans cet heureux climat, un air de cette franchise et de cette droiture naturelle aux Sauvages, mais surtout en fait d'amour. On se voit, on s'aime, on se le dit ; si l'on se convient, on s'pouse. Pour moi, je trouve ce procd charmant, et, si c' tait la mode, je vous le demanderzis sans faon ; Madame, suis-je votre fait ?

ERASTE, part.

La dlicate faon d'aimer !

LISETTE.

Que ne suis-je en Canada !

LUCINDE.

Ce pays-ci ressemble peu celui dont vous parlez. La bouche est rarement ici l'interprte du coeur : fort volontiers chacun y pense mal des autres ; mais par mnagement, bien, sance ou intrt, on se trouve oblig de dguiser ses sentiments ; ce qui a fait introduire, pour la commodit du commerce de la vie, une espce de jargon qu'on appelle galanterie, politesse, savoir vivre, la faveur duquel on se dit rciproquement les choses du monde les plus obligeantes ; mais c'est sans consquence, on en est convenu ; et si quelqu'un tait assez dupe pour prendre ces compliments au pied de la lettre, on l' accuserait de ne pas savoir son monde.

MONDOR.

La parole n'est faite que pour exprimer ce qu'on pense, et voici le fait. Un heureux hasard m'a fait lier connaissance avec vous ; la lettre dont votre oncle, le Gouverneur, m'a charg, me l'a procur. Vous m'avez permis de vous rendre mes devoirs, j'ai cru ne pouvoir mieux faire que de vous aimer, parce que j'y trouve un plaisir inexprimable. Je puis donc vous offrir, avec ma main, le partage de cent bonnes mille livres de rente. Si j'tais jeune, je vous crois si dsintresse que je ne vous parlerais pas de mon bien ; mais je commence ne l'tre plus ; il vous faut un prtexte pour m'pouser, je vous l'offre.

LISETTE, bas, Lucinde.

Rsistez cela, si vous pouvez.

LUCINDE.

Si vos propositions sont sincres, elles ne sont pas moins brillantes ; mais si j' allais vous tromper, moi ?

MONDOR.

Est-ce que vous savez votre monde ? Allez , allez, je vous connais trop pour le craindre.

LUCINDE.

Vous avez raison, et c'est parce que je suis sincre , que je vous conseille de prendre encore du temps pour me mieux connatre. Je me suis marie par obissance, vous voulez que je me marie par raison. Voil deux motifs qui ne font pas faire de l'hymen une preuve bien avantageuse, et je voudrais avoir, plus que de la reconnaissance pour un homme qui aurait voulu faire mon bonheur.

MONDOR.

C'est--dire, que vous ne sentez point pour moi de passion violente.

LUCINDE.

Non, vraiment.

MONDOR.

Je le crois, vous n'avez pas eu le temps ; aussi n'avez vous point d'aversion...

LUCINDE.

J'en suis bien loigne.

MONDOR.

Voil tout ce que je demande. Un mari est trop heureux quand on ne le trouve pas insupportable.

LISETTE, bas, Lucinde.

Quel trsor, Madame !

MONDOR.

Et je ne vous donnerai pas seulement le temps d'tre indiffrente. Tous vos moments seront marqus par des plaisirs nouveaux.

LUCINDE.

Vous tes d'une humeur charmante.

MONDOR.

Vous pouvez compter sur des complaisances infinies et perptuelles. Ce sont ordinairement les mauvaises manires qui dtruisent l'amour entre les poux, et par consquent les bonnes doivent les faire natre.

LUCINDE.

Savez-vous bien que vous tes dangereux, Monsieur, et que de pareils sentiments valent, pour le moins, les agrments de la jeunesse ?

MONDOR.

C'est--dire que vous vous rendez.

LUCINDE.

Oh ! Pas encore, car je me dfie des potes, ils exagrent ordinairement, et vous faites de si jolis vers, que je crains que vous ne donniez dans la fiction.

MONDOR.

Des vers, Madame ; si j'osais vous demander ce que vous entendez par-l ?

LUCINDE.

Allez, Monsieur, je ne suis point ridicule ; loin de m'en fcher, je vous permets de m'en donner souvent, car ils sont trs jolis.

MONDOR.

Parlez-vous srieusement, Madame ? Je vous ai donn des vers, moi ? Vous vous moquez , je n'en ai jamais su faire.

LUCINDE.

Ne vous en dfendez point : je vous dis qu'il m'ont fait plaisir.

MONDOR, bas.

Que diable veut-elle donc dire avec ces vers ?

Haut.

Mais, Madame, jetez seulement les yeux sur moi, ai-je l'air et l'encolure d'un pote ?

LISETTE, bas, Mondor.

Si c'est vous qui les avez faits, pourquoi ne pas l'avouer ? Vous auriez fort bien pu vous adresser moi pour les faire tenir.

MONDOR.

l'autre !

LISETTE, Lucinde.

C'est Monsieur qui les a faits.

Mondor.

Dites donc qu'oui.

MONDOR.

Mais il y a conscience, je n'ai jamais fait que des lettres de change, moi.

LUCINDE.

Tenez, lisez vous-mme. Je suis persuade que vous les trouverez bons, quoiqu'ils soient de vous.

MONDOR, lit mal.

Ah ! qu'il est douloureux de cacher son amour

Pour un objet ou brillent tant de charmes !

J'aime Daphn....

Parbleu ! Voil des vers que je pourrais fort bien avoir faits, ils ne valent pas le diable.

ERASTE.

Monsieur, la plupart des potes n'ont pas le don de bien lire leurs ouvrages. Je me suis fait une tude particulire de la lecture, et si vous voulez que je vous pargne la peine...

MONDOR.

Tu me feras plaisir, l'Orange. Voyons comment tu t'en tireras.

LUCINDE, Lisette.

Il le fait exprs.

LISETTE.

Sans doute.

ERASTE, lit.

Ah ! Qu'il est douloureux de cacher son amour

5   Pour un objet o brillent tant de charmes !

J'aime Daphn, je la vois chaque jour,

Mais ce bonheur fait natre mes alarmes ;

Il redouble les feux dont je suis consum,

Et le respect veut que je les dvore :

10   Amour je n'attends point le plaisir d'tre aim

Mais donne-moi celui de dire que j'adore.

Il regarde Lucinde en soupirant.

LUCINDE.

L'Orange lit fort bien vraiment.

MONDOR.

Le respect.... que j'adore.... cela est assez joli.

LUCINDE.

Vous convenez donc que c'est de vous qu'il me viennent.

MONDOR.

Puisque vous le voulez absolument, il faut bien que cela soit.

Bas.

Il n'y a pourtant rien de si faux.

Haut.

Parbleu ! Vous ne pouvez plus vous dispenser de faire quelque chose pour moi, Madame, puisque je fais pour vous... l'impossible.

LUCINDE, riant.

Je ne fais qu'en dire ; en vrit, je ne puis me rsoudre vous ter toute esprance ; mais sur-tout donnez-moi souvent des vers et donnez-les vous-mme, ils n'en seront que mieux reus.

MONDOR.

Laissez-moi faire, je vous jure que vous n'en manquerez pas, si mon Apollon veut m'tre toujours aussi favorable. Adieu, Madame, je vais chez mon banquier pour y recevoir un payement ; car on ne peut pas toujours faire des vers, je reviendrai ensuite. Je vous conjure cependant de faire quelque attention ma prose.

part en sortant.

Elle est plus sonore que ma posie... Posie ! Parbleu, je ne pensais pas, en arrivant ici, me voir enregistrer au Parnasse ; je cros qu'elle se moque de moi.

SCNE VII.
Lucinde, Eraste, Lisette.

LUCINDE, part.

Il se divertit et m'amuse. Tchons de savoir qui de Lisette ou de l'Orange, s'intresse en sa faveur, et a mis ces vers sur ma toilette. L'Orange les a lus d'une manire me faire croire que c'est lui.

Haut.

H bien, Lisette, que pensez-vous de Mondor ?

LISETTE.

Qu'il vous aime autant que vous mritez de l'tre, Madame, et cela signifie qu'on ne peut rien ajouter son amour.

LUCINDE.

Il aurait de la peine s'expliquer mieux, s'il parlait lui-mme. Et vous l'Orange, croyez-vous qu'il m'aime autant que Lisette le dit ?

ERASTE.

Ne me demandez point si l'on vous aime, Madame, ce sentiment doit tre naturel tous ceux qui ont le bonheur de vous connatre.

LUCINDE.

part.

Ils sont d'intelligence.

Haut.

Je ne suis pas encore dcide sur son compte. Je vous crois tous deux attachs ma personne. Dites-moi naturellement ce que vous pensez l-dessus.

LISETTE.

Tous ceux qui vos vritables intrts seront chers, vous conseilleront de conclure ce mariage. Il est prodigieusement riche, et c'est un grand point, Madame.

LUCINDE.

Il est vrai. Mais il est peut-tre avare.

LISETTE.

Je ne le crois pas sujet ce dfaut

En regardant le diamant.

Il a une certaine faon de s'annoncer...

LUCINDE.

Je suis charme de ce que tu me dis-l. Mais d'o te vient ce brillant ? Il me semble l'avoir vu Mondor.

LISETTE.

Hlas ! Il faut qu'il me l'ait donn sans que je m'en sois aperue.

LUCINDE.

Voil une heureuse distraction.

LISETTE.

Mais je le lui rendrai, et je lui dirai fort bien que cela ne convient pas.

LUCINDE.

part.

Je n'en puis plus douter.

Haut, Eraste.

As-tu vendu bien cher ton suffrage ?

ERASTE.

Madame, je ne suis pas sujet aux distractions. Monsieur Mondor m'a voulu faire des prsents : mais ces offres m'ont paru indignes de moi : ce sont des soins assidus et une passion sincre et approuve qui doivent conduire au bonheur d'tre votre poux ; tout autre secours en dgrade le plaisir et la gloire.

LISETTE, d'un air de piti.

Le beau raisonnement !

LUCINDE.

Laissez-le parler, Lisette.

ERASTE.

Et puisque Madame me permet de dire mon sentiment. Je lui avouerai que je serais surpris, aprs la triste exprience qu'elle a faite du mariage, de lui voir pouser un vieillard, qui ne peut lui offrir que des richesses peu capables de flatter un coeur comme le sien.

LISETTE.

Un vieillard ! Un homme est-il vieux soixante ans ? Et je gagerais que Monsieur Mondor ne les a pas encore. Vous seriez, mieux de vous taire.

LUCINDE.

Donnez-vous ce conseil vous-mme, Lisette.

ERASTE.

J'ai le bonheur d'tre attach Madame, et le ciel m'est tmoin que ce n'est point par intrt. Mon zle part d'un motif et plus pur et plus noble, et je sacrifierais tous les biens du monde, plutt que de lui rien proposer qui pt la rendre malheureuse.

LUCINDE.

J'en suis persuad.

part.

Ce garon a un coeur excellent.

LISETTE.

Comment malheureuse ! Cinquante mille livres de plus n'ont jamais produit un pareil effet.

ERASTE.

Les richesses sont une faible ressource contre les chagrins domestiques, et une triste consolation des malheurs attachs un mariage mal assorti. Un mari vieux est ordinairement un mari jaloux ; et, quelque vertueuse que puisse tre sa femme, elle n'en est pas moins perscute. La certitude o il est de na pouvoir lui plaire, enfante des soupons insupportables qu'on augmente en voulant les gurir. Tout lui est suspect jusqu'aux attentions d'une chaste pouse. Mais avec un mari jeune et tendre, on trouve un ami dans la socit, un consolateur dans ses peines, un amant dans le sein mme du mariage. Il fait son unique affaire de vos plaisirs, parce que vos plaisirs sont les siens. Toujours enflamm, toujours constant, parce qu'il est toujours heureux. Voil, Madame, l'poux qui peut seul mriter votre main et votre coeur.

LISETTE.

Si Madame, n'en pouse jamais d'autres, je lui prdis qu'elle mourra veuve. Vous devriez, pour l'honneur de votre tableau, nous en montrer l'original.

ERASTE.

Il ne serait pas difficile de trouver. Je ne dtaille ici que des sentiments, et Madame est sre de les trouver, puisqu'ils doivent tre l'ouvrage de ses charmes.

LISETTE.

Et moi je soutient...

LUCINDE.

Il suffit.

part.

Tant d'esprit dans un domestique ! Cela n'est pas naturel. Je sais prsentement quoi m'en tenir sur le chapitre des vers. Et vous, l'Orange, je vous rends justice. Dans un moment j'aurai une commission vous donner, Lisette.

Elle sort.

SCNE VIII.
Eraste, Lisette.

LISETTE.

Applaudissez-vous. Vous venez de faire un beau coup. Ah ! Que vous tes heureux qu'on ne puisse pas vous vouloir mal ! Prenez-y garde, au moins, ce zle mal entendu vous donnerait un ridicule affreux. Il faut que chacun s'accoutume penser selon son tat. Rien n'est si mal plac qu'un avis gnreux dans la bouche d'un domestique, et le conseil qu'il donne, ft-il le meilleur du monde, un matre est engag, par honneur, faire tout le contraire ; c'est la rgle.

ERASTE.

C'est pour cela sans doute, que vous en donnez un mauvais Madame.

LISETTE.

Un mauvais !

ERASTE.

Mais, s'il est bon, Lucinde est engage faire le contraire. Ne dites-vous pas que c'est la rgle ?

LISETTE.

Cela est bien diffrent : une femme-de-chambre est, par son tat, le conseil priv de Madame, et Madame, quand elle fait vivre, ne doit rien faire sans l'avis de sa femme-de-chambre : c'est encore la rgle... Mais revenons notre entretien de tantt, nous tions convenus, ce me semble...

ERASTE.

Voici Frontin, et j'ai mes raisons pour ne point parler de cela devant lui.

LISETTE, part.

Il croit que je l'aime encore.

Haut, Eraste.

Soyez en repos.

part.

Je vais faire confidence de cet amour Lucinde, elle pourrait se fcher si je lui en faisais mystre.

SCNE IX.
Eraste, Lisette, Frontin.

FRONTIN.

Bonjour, mes amis. H bien, qu'est-ce ? Comment ce portes-tu, mon enfant ? Tu peux prsent me faire ta cour, j'ai quelques minutes te sacrifier.

LISETTE, tendrement.

Adieu l'Orange.

FRONTIN.

H si !

LISETTE, plus tendrement.

Adieu l'Orange.

SCNE X.
Eraste, Frontin.

FRONTIN.

Monsieur, voil des adieux significatifs.

ERASTE.

Nous nous adressions merveille pour en faire une confidente ! Cette folle s'est imagine que je l'aimais, et bien plus, Frontin, elle m'aime.

FRONTIN.

Cela ne se peut pas, Monsieur.

ERASTE.

Il est vrai que la prsence doit t'tonner ; mais cela ne laisse pas d tre.

FRONTIN.

La chienne !

ERASTE.

Rassure-toi, je te l'abandonne.

FRONTIN.

Vous me faites-l un beau prsent ! M'abandonner une perfide. J'enrage ! Mais je suis un grand sot ; je ne l'aimais pas, et son inconstance me pique peu.

ERASTE.

Lucinde ne me parat point dispose en faveur de Mondor, cela me rassure. Lisette est charge de l'affaire des vers. Mais mon amour que deviendra-t-il ? Et quelles mesures prendre pour le faire triompher ?

FRONTIN.

Voil enfin l'preuve d'une feuille de votre roman.

ERASTE.

Ah ! Bon, je puis corriger ici ; il n'y a pas d'apparence qu'on vienne m' interrompre. Lucinde est rentre, et je ne crois pas qu'elle ressorte si tt... Je reconnais-l mon Imprimeur, quel papier ! Quel caractre !

FRONTIN, part.

Les doigts me dmangent ds que je vois crire. C'est une rage : aussi portai -je toujours avec moi mon ouvrage. Allons, cdons au noble transport qui nous anime, crivons, instruisons l'Univers... Trouvons d'abord un titre heureux : le parfait Domestique, Fort bien ! Ou Histoire curieuse et vritable du clbre Frontin. Charmant dbut !

SCNE XI.
Lucinde, Eraste, Frontin.

LUCINDE, part.

Lisette vient de m'tonner. Les sentiments que ce garon fait paratre, annonceraient en lui des inclinations plus releves. Mais j'ai des soupons sur sa naissance que je veux claircir. Le voil, si je ne me trompe, dans quelque occupation srieuse. Approchons doucement, et fchons ce que ce peut tre.

ERASTE.

Le dsagrable mtier que de corriger des ouvrages ! Voil dj plus de six fautes dans le premier feuillet. Tu lui diras, de ma part que je suis tout--fait mcontent.

LUCINDE.

Je n'y manquerai pas.

FRONTIN.

Comment diable ! J'cris comme un ange. Si cela continue ; l'ouvrage sera court ; je n'en ai fait que trois pages, et me voil presque la fin. Eh bien, il ennuiera moins.

ERASTE.

Si tu voulais bien ne pas parler si haut.

FRONTIN.

Au reste, c'est une belle qualit, et mme assez rare, que de savoir tre laconique, mais aussi ne faut-il rien omettre des principales actions de ma vis. Rcapitulons un peu. Dans les circonstances de ma naissance, je n'ai rien oubli que le nom de mon pre ; mais, ce n'est pas ma faute, que ne s'est-il fait connatre ? Voil mes campagnes sur mer, de Toulon Marseille, et de Marseille Toulon.

ERASTE.

On a bien raison de dire qu'un ouvrage n'est pas encore achev, quand il est entre les mains de l'Imprimeur.

FRONTIN.

Chapitre troisime. Comme quoi Frontin parait a la Cour, rend de grands services un jeune Seigneur, et le met dans le monde au moyen des bonnes connAissances qu'il lui donne.

LUCINDE, regardant le travail d'Eraste.

Votre style me parat beau.

ERASTE, croyant entendre Frontin.

Trouvez-vous cela, Monsieur Frontin ? Je suis fort aise qu'il soit de votre got.

FRONTIN.

Frontin entre valet de chambre de Monsieur ***. Il faut avoir de la discrtion, et ne point nommer les masques. Il vole son matre, qui s'en aperoit, et ne le chasse point. Je connaissais mon homme, il m'aurait chass si je l'avais servi fidlement.

ERASTE, de mme.

Il n'est pas permis de tenir contre tant de sottises. Demande lui s'il se moque de moi.

LUCINDE.

Cela suffit, je lui dirai.

ERASTE, de mme.

Monsieur Frontin fait l'agrable, il adoucit, sa voix ; il en est sans doute quelque endroit tendre de son roman.

FRONTIN.

Me voici l'infidlit de ma coquette. Allons, broyons du noir, barbouillons-la des plus affreuses couleurs ; que ce tableau effraye tout son sexe, qu'il soit sem de rflexions ; les rflexions font la rocambole des romans.   [ 1 Rocambole : Fig. et familirement. Ce qu'il y a de plus piquant dans quelque chose.[l]]

LUCINDE, part.

Son Hrone ne ressemble gure au portrait qu'il en fait.

FRONTIN.

J'entre dans un bosquet pour rver la perfide, je la trouve sur un lit de gazon, en pet-en-l'air.   [ 2 Pet-en-l'air : Robe de chambre qui ne descend que jusqu'au bas des reins, et qui est en toffe lgre. [L]]

ERASTE.

Frontin ! Frontin !

FRONTIN.

Attendez, Monsieur, je n'ai plus qu'un mot crire. Je lui jette un coup d'oeil assez farouche, elle veut fuir mes reproches, mais un orage pouvantable inonde tout--coup le jardin. Dj le bosquet est entour d'eau, ma perfide en a jusqu' mi-jambe : je ne daigne pas lui donner le moindre secours, et je monte sur un arbre. Quelle magnifique description !

ERASTE.

Frontin !

FRONTIN.

Je suis vous.... Ah ! Nous sommes perdus !

Il tousse, il fait des signes a Eraste.

ERASTE.

Qu'as-tu donc ? Que veux-tu dire ?

FRONTIN.

L'Orange, sais-tu bien qu'il est ridicule de me faire attendre si longtemps pour une bagatelle semblable ?

ERASTE, se retournant.

Ah Ciel !... Madame, je vous fais mille excuses ; je ne vous croyais pas si prs.

LUCINDE.

quoi tiez-vous occup ?

FRONTIN.

Madame, il est inutile de ne vous rien dguiser. J'ai quelque got pour les relations, et je m'amuse, de temps en temps, en donner au public. Cela ne doit point vous surprendre, car je suis petit-fils, en ligne directe, de ce cocher fameux, qui a tant fait de bruit dans Paris. Mais j'ai toujours nglig l'orthographe, et l'Orange, mon camarade, me sert pour ces minuties. Nous partageons les profits.

ERASTE, bas Frontin.

Misrable ! Qu'as tu fait ? M'avoir ainsi laiss surprendre

FRONTIN, bas

C'est l'effet de la composition ; j'tais dans l'enthousiasme.

Haut.

Adieu, camarade.

SCENE XII.
Lucinde, Eraste.

LUCINDE, part.

Que veut dire ceci ? Il parle Frontin d'un air d'autorit.

Haut.

L'Orange, ou avez-vous connu ce garon-l ?

ERASTE.

Madame, notre connaissance s'est faite Lyon.

LUCINDE.

tes-vous de cette ville ?

ERASTE.

Je crois qu'oui, Madame.

part.

Je suis tout troubl.

LUCINDE.

Vous croyez ? Ce sont des choses qu'on peut affirmer sans aucun doute : je connais les principales maisons de cette Ville, j'y ai mme des parents. Avez-vous servi dans ce pays ?

ERASTE.

Non, Madame, vous tes la premire personne qui j'aie eu l'honneur d'offrir mes services.

LUCINDE.

Je vous pris chez moi, sans beaucoup m'informer de vous. Votre physionomie, votre faon de penser et de vous exprimer, un certain air au-dessus de votre tat, tout m'a parl pour vous. Je crois que je ne me suis point trompe, et je suis fort satisfaite de vous avoir.

ERASTE.

Madame, l'envie de vous contenter et de mriter vos bonts, m'aura sans doute donn de nouveaux talents. Heureux de voir agrer mon zle par la personne qui le mrite le mieux.

LUCINDE.

Ce n'est point un compliment que je vous demande ; je veux connatre votre famille, et non pas votre esprit ; je fais que vous n'en manquez pas. Apprenez-moi qui vous tes, qui sont vos parents, pourquoi vous vous trouvez rduit cet tat : car il me semble que vous n'avez point t lev pour servir. On ne voie point les gens de votre sorte avec cette libert, cette aisance que l'on n'acquiert que dans un certain monde. Je dirai plus, j'ai remarqu en vous des sentiments qui ne se trouvent gure que dans des personnes bien nes, et dont l'ducation a perfectionn le bon naturel.

ERASTE , part.

Que cet examen est rude soutenir !

Haut.

Madame, mes parents rie sont pourtant pas riches ; mais ils coulent des jours paisibles dans cet heureux tat de mdiocrit o la fortune est trop borne pour inspirer de vains dsirs, et o les dsirs sont trop modrs pour souhaiter une plus grande fortune.

LUCINDE.

Mais comment donc ? Voil l'tat du vrai sage. Pourquoi les avez-vous quitts ? Je vous crois trop raisonnable pour vous souponner de vous tre brouill avec eux... Vous serait il arriv quelque affaire ? Auriez vous des raisons pour vous cacher ?... Vous me paraissez embarrass. Rassurez-vous, je n'ai point envie de vous nuire. Dites-moi, l'amour n'aurait-il point de part ceci ?

ERASTE.

L'amour, Madame ? Quoi ! Vous pourriez penser...

LUCINDE, bas.

Quelle agitation ! Lisette a raison, il l'aime.

Haut.

Je ne suis point si svre, et je sais qu' votre ge, on peut sans crime avoir une inclination. Je crois mme m' tre aperue qu'il y a ici quelqu'un qui ne vous est pas indiffrent. Oui, l'Orange, vous aimez, convenez-en.

Bas.

C'est pourtant dommage, car, en vrit, Lisette ne le vaut pas.

ERASTE.

Hlas ! Madame, il n'est que trop vrai qu'on n'est pas matre de son coeur ; mais je mourrais plutt que de sortir du respect que je vous dois.

LUCINDE, bas.

Il a peur de m'offenser en aimant ma femme-de-chambre. Hlas ! Il s'offense lui-mme.

Puisque vous tes entran par un penchant que vous ne pouvez vaincre, je vous avoue que vous tes plaindre ; car enfin, avez-vous bien rflchi sur l'objet et aux suites de votre passion ?

ERASTE, part.

Je n'en doute plus, elle sait que je l'aime.

LUCINDE.

C'est parce que je vous connais de la raison, que je veux que vous en fassiez usage. Rpondez-moi l'Orange, est-ce chez moi que vous aimez ?

ERASTE.

Oui Madame ; mais vous cherchez me rendre malheureux. Quel intrt peut vous faire dsirer de savoir ce qui se passe dans mon coeur ? Mais que dis je ? Vous ne l'ignorez pas, et vous ne voulez m'arracher l'aveu de ma tmrit que pour m'en punir avec la dernire rigueur.

LUCINDE, bas.

L'aveu de sa tmrit ! L'amour le met hors de lui-mme.

Haut.

Non, je ne veux point vous punir, mais vous tirer de votre aveuglement s'il est possible.

ERASTE.

Ah ! Madame, puisque vous tes instruite de mon secret ; soyez-le aussi de ma rsolution. Oui, quoiqu'il en puisse arriver, j'adorerai toute ma vie le charmant objet...

LUCINDE.

Cela est un peu fort. De l'adoration ! Le charmant objet ! Mais on doit pardonner ce langage l'amant prvenu.

ERASTE.

L'Amour ne m'aveugle point, Madame, mes expressions sont beaucoup au-dessous de ma pense ; et la beaut, l'esprit et le coeur de celle que j'adore sont infiniment au-dessus de l'un et de l'autre ; c'est une justice que vous lui tendriez vous-mme, si l'loge ne vous faisait pas rougir.

LUCINDE.

Oh ! C'en est trop. Quoi, l'Orange, songez-vous bien que votre amour pour elle me fait prouver votre impolitesse ?

ERASTE.

Moi, Madame ?

LUCINDE.

Allons, je vois bien que le mal a besoin d'un prompt remde, puisqu'il vous fait tourner l'esprit. Soyez tranquille, j'approuve votre passion, puisque vous le voulez, et ds demain vous serez heureux.

ERASTE.

Madame, je le vois bien, l'ironie est le pari que vous prenez. Je ne suis pas digne en effet de votre colre ; mais sans votre ordre je ne serais pas coupable.

LUCINDE, bas.

Il traite cette affaire on ne peut pas plus srieusement.

Haut.

L'Orange, je sais les dispositions de votre matresse, et vous pouvez compter qu'en recevant votre main, son sort sera, pour le moins, aussi heureux que le vtre.

ERASTE, bas.

Elle m'aime ? Elle sait donc qui je suis !

Haut.

Ah ! Madame, est-il quelque mortel qui se soit jamais trouv dans une situation plus heureuse et plus charmante ! Vous approuvez ma tendresse, vous souffrez que je vous consacre une vie, que je jure de passer vos pieds.

Il se met genoux.

LUCINDE.

Vous poussez trop loin la reconnaissance, l'Orange, et c'est sans doute encore une suite du drangement o vous jette votre amour. Levez-vous, et allez trouver Lisette de ma part.

ERASTE.

Que lui dirai-je, Madame ?

LUCINDE.

Tout ce qu'il vous plaira. Ne voudriez-vous pas que je vous dictasse les choses que vous avez lui dire ? Arrangez-vous avec elle.

ERASTE.

Mais, Madame, elle est dans votre confidence ?

LUCINDE.

Non, vraiment, c'est moi qui ai l'honneur d'tre dans la sienne.

Bas.

Il est absolument drang ! Il me fait piti.

Haut.

Dites-lui donc, puisqu'il faut que ce soit moi qui vous instruise, que je consens son mariage avec vous, et que je me charge mme de la dot.

ERASTE.

Son mariage avec moi, Madame ! Il n'en a jamais t question.

LUCINDE.

Oh ! Je m'impatiente, la fin. Quoi donc ? Vous aimez une fille chez moi, sans qu'il soit question de mariage ?

ERASTE.

Je ne l'aime point, Madame.

LUCINDE, part.

Ciel ! Qu'entends-je ? Il aime ici, et ce n'est point Lisette !

ERASTE, part.

Elle me parle de Lisette !

LUCINDE.

Vous m'en imposez, l'Orange. Lisette n'est point fille m'avancer des faussets ; et puisque vous osez aimer chez moi, il n'y a qu'elle et le mariage qui puissent justifier votre hardiesse. Pesez bien sur ce que je vous dis, et laissez-moi seule.

ERASTE.

Madame...

LUCINDE.

Sortez, vous dis-je.

ERASTE, en s'en allant.

Je suis perdu !

LUCINDE, seule.

Je crains d'avoir approfondi ce que je voudrais ignorer. L'Orange, que je trouvais si poli, si spirituel pour un domestique, n'est autre chose qu'un amant dguis. Quelle tmrit ! Mais il est jeune, et ce n'est que folie. Il n'a pas senti les consquences de sa dmarche. C'est quelque tourdi, quelque jeune homme de famille, qui les Romans auront gt l'esprit. Il en fait lui-mme, il n'en faut pas davantage pour tenter des aventures. Je dois pourtant lui rendre justice, sa passion n'a paru qu' titre de zle et du respect le plus soumis... N'importe, malgr tout cela, je vais le renvoyer tout--l'heure : mais voici Mondor.

SCNE XIII.
Mondor, Lucinde.

LUCINDE.

Eh bien ! Monsiuer, aurons-nous des vers ?

MONDOR.

Oh ! Je vous en rponds, et des bons !

LUCINDE.

Je n'en doute point si vous les faites vous-mme.

MONDOR.

Oh ! Pour cela je ne suis pas si dupe ; j'aime beaucoup mieux les acheter tous faits, cela est plus commode. J'en ai command dix mille au bon faiseur, vous les aurez, je crois, demain matin, car je les ai payes d'avance. Mais un soin plus important me rappelle auprs de vous ; puis-je enfin savoir comment je suis dans votre esprit et dans votre coeur ?

LUCINDE.

Comme une personne que j'estime beaucoup.

MONDOR.

J'enrage ! Quand une femme dit un homme qu'elle l'estime, c'est-- peu-prs, comme quand un homme dit sa femme, qu'il la respecte. Un peu d'amour ne vaudrait-il pas mieux que cette estime-l ?

LUCINDE.

Quoi ! Vous pensez encore cela ? J'ai cru que c'tait pour badiner que vous m'en aviez parl tantt.

MONDOR.

Pour badiner ! Parbleu, Madame, je dsire que quelqu'un puisse vous aimer en badinant ; vos yeux y mettent bon ordre.

LUCINDE.

C'est donc tout de bon que vous m'aimez !

MONDOR.

Oui, Madame, et de bonne foi.

LUCINDE.

Je vais donc vous parler avec sincrit. Vous savez, Monsieur, que je suis veuve.

MONDOR.

Tant mieux.

LUCINDE.

Je jouis de ma libert, et grce au ciel, je ne m'en ennuie pas encore.

MONDOR.

Oh ! Parbleu, vous serez libre avec moi plus que jamais ; vous ne serez gne en rien.

LUCINDE.

Je me gnerais peut-tre moi-mme. Croyez-moi, Monsieur, vous tes dans un ge o le joug de l'hymen est bien pesant. Vous vivez content, votre humeur est charmante, ds que vous seriez mari, vous deviendriez rveur, sombre chagrin j'ai dans l'ide enfin qu'une femme vous porterait malheur.

MONDOR.

Voil un conseil qui a tout l'air d'une audience de cong.

SCNE XIV.
Mondor, Lucinde, Lisette.

LISETTE.

Monsieur, voil une lettre qui presse.

MONDOR.

C'est, sans doute, un chantillon des vers en question... Non vraiment, c'est une lettre de mon frre. Il me donne apparemment des nouvelles de ce neveu dont je vous ai parl, et dont je suis fort en peine, Madame...

Voulant s'en aller.

LUCINDE.

Non, Monsieur, lisez ici, je fais trop combien l'affaire vous intresse.

MONDOR.

Puisque vous le permettez...

LUCINDE.

Je souhaite que ce que vous allez apprendre vous tire d'inquitude.

MONDOR.

Ah !

LUCINDE.

Qu'avez-vous donc ?

MONDOR.

Eraste, mon neveu, est Paris depuis trois mois.

LUCINDE.

Ah ! Je respire. J'ai cru que vous alliez rapprendre qu'il tait mort ou dangereusement malade... Je ne vois rien l qui doive vous affliger. Il est Paris, et ne peut vous trouver, faute de savoir votre nom, car vous en avez chang, sans beaucoup de raison, ce me semble.

MONDOR.

Sans beaucoup de raison ! Quand on s'est battu, qu'on a tu son homme, et que l'affaire n'est pas encore accommode...

LUCINDE.

Mais votre neveu tait-il seul ? N'avait- il personne avec lui ?

MONDOR.

Il est parti, ce qu'on m' crit avec un domestique nomm Frontin.

LUCINDE, bas.

Ah ! Qu'entends-je !

Haut.

Frontin vient souvent ici, il est des amis de l'Orange, l'un ou l'autre vous en donnerons peut-tre des nouvelles. Lisette ?

SCNE XV.
Lucinde, Mondor, Lisette.

LISETTE.

Madame.

LUCINDE.

Que l'on cherche Frontin : il peut rendre Monsieur un grand service, duquel il sera rcompens , et que l'Orange vienne ici sur le champ. Rassurez-vous, Monsieur, vous apprendrez bientt ce qu'est devenu votre neveu.

MONDOR.

Hlas ! Madame, que me servirait de le trouver ? Vous le dirai-je ? Il est perdu pour moi, aprs l'indigne action par laquelle il vient de le dshonorer, lui et toute sa famille. LUCINDE. Qu' a-t-il fait ? Expliquez-vous de grce.

MONDOR.

Son pre marque qu'il a appris, et cela par des gens qui l'ont-vu en cet tat, qu' Eraste est au service d'une Dame.

LUCINDE, part.

Ah ! Ciel ! Eraste est chez moi.

MONDOR.

Je vous suis bien oblig, Madame, de prendre tant de part cette affaire. Je connais votre bon coeur. Jugez de ma douleur ; vous m'en voyez pntr. Se faire laquais ! Un enfant de famille ! Un fils unique !

LUCINDE.

coutez, il me vient une ide ? Peut-tre il est amoureux de la personne qu'il sert.

MONDOR.

Parbleu ! Que ne se donne-t-il pour ce qu'il est ? Si elle le refusait, elle serait bien difficile.

LUCINDE.

Vous m'avez dit qu'il tait bien fait, qu'il avait de l'esprit.

MONDOR.

Oh ! De l'esprit, il n'en a que trop : mais point de jugement. quoi croiriez-vous qu'il passait son temps... faire des romans. La belle occupation !

LUCINDE.

Des romans ? Mais cela amuse.

MONDOR.

Oui, Madame, des romans, et de plus des vers ! Des vers et des romans ! N'y a-t-il pas l de quoi faire tourner la cervelle la mieux timbre ? Il ne lui manquerait plus que de faire des comdies, pour tre tout fait joli garon.

SCNE XVI.
Lucinde, Mondor, Eraste.

ERASTE.

Madame, je me rends vos ordres.

LUCINDE.

L'Orange, Monsieur se trouve dans un grand embarras. Il ne sait ce que peut tre devenu un neveu, qu'il attendait ; vous pouvez l'avoir connu, puisque vous tes de Lyon ; il se nomme Eraste.

ERASTE, part.

Qu' entends-je ! Mondor est mon oncle. Ah ! Que vais- je devenir !

LUCINDE, bas.

Quelle situation ! Je la partage : le pauvre garon !

MONDOR, Lucinde.

Il parat surpris ; il faut qu'il sache o est Eraste.

LUCINDE, Mondor.

Parlez-lui doucement, ne l'effarouchez point.

MONDOR.

Viens a, coquin... Non, non, rassure-toi, mon ami, je ne t'accuse point d'tre d'intelligence avec mon neveu. Tu le connais donc ?

ERASTE.

Oui, Monsieur.

MONDOR.

Et tu fais, sans doute, la belle quipe qu'il a fait, ce fripon-l ?

ERASTE.

Je sais, Monsieur, ce que vous voulez dire ; mais ne l'accablez point de votre courroux. Il a trouv dans la faute mme qu'il a commise, une punition plus svre que celle que vous pourriez lui faire prouver. Il est mpris de celle qu'il adore, que faut-il de plus votre vengeance ?

MONDOR.

Le pauvre garon en a la larme l'oeil ; il s'intresse srieusement pour mon neveu. Eh bien, fais en sorte qu'il paroisse mes yeux , d'une faon que je puisse le reconnatre sans rougir. Tu sais o il est ?

ERASTE.

Non, Monsieur, je l'ignore.

part.

Ah ! Si j'allais tre dcouvert devant Lucinde, que deviendrais-je ?

MONDOR.

Mais puisque tu sais qu'il est chez une Dame... Chez une Dame ! Chez quelque coquette, sans doute ?

ERASTE.

Ah ! Monsieur, qu'osez vous dire ?

MONDOR.

Parbleu ! Je m'en rapporte Madame ; une femme qui a des laquais de cette espce....

LUCINDE.

Voici Frontin.

MONDOR.

Ah ! Bon.

ERASTE.

Tout est perdu.

SCNE XVII.
Lucinde, Mondor, Eraste, Lisette, Frontin.

LISETTE, Frontin.

Si tu peux lui donner des nouvelles de ce qu'il cherche, ta fortune est faite.

FRONTIN.

Je tcherai de profiter de l'occasion. De quoi s'agit-il !

LISETTE.

Il te le dira lui-mme ; Monsieur, voil Frontin, cet honnte garon qui vous voulez parler.

Eraste fait des signes Frontin.

FRONTIN, Mondor.

Monsieur, il est bien flatteur pour moi que mon toile, m'ait procur l'honneur de la satisfaction de...

MONDOR, le prenant au collet.

Point de compliments, tranchons court, s'il vous plat.

FRONTIN.

Monsieur, je suis bien votre serviteur.

Bas.

Quelle est une cette fortune ?

MONDOR.

O est Eraste, mon neveu ? Qu'est-il devenu ?

FRONTIN.

Eraste... Monsieur ?...

Lisette.

Ah ! Tratresse.

MONDOR.

Qu'as-tu fait de mon neveu ?

FRONTIN.

L'Orange ne saurois-tu point o il est ?

ERASTE, bas.

Garde-toi de me nommer.

MONDOR.

S'il ne rpond, qu'on aille chez un commissaire.

FRONTIN.

L'Orange, un Commissaire !

MONDOR.

Parleras-tu ?

FRONTIN.

Parbleu, voil bien des faons ! C'est moi qui suis votre neveu ; voyez si vous voulez tre mon oncle !

LUCINDE.

Le fripon !

FRONTIN.

Traiter de la sorte un neveu ! Le sang ne parle plus aujourd'hui.

LISETTE.

C'est un imposteur ; son nom est Frontin, je le connais depuis plus de six ans.

MONDOR.

Comment malheureux ! Tu es assez hardi pour prendre le nom d'Eraste, et tu n'es que son valet ? Qu'on aille de ce pas...

FRONTIN.

Eh ! Non, Monsieur, que personne ne bouge. L'Orange, pargne-moi une indiscrtion ; avoue toi-mme que tu es Eraste, puisqu'on ne veut pas que je le sois.

ERASTE, se jetant aux genoux de Mondor.

Eh bien, Monsieur, vous voyez ce neveu, qui ne doit plus vous sembler digne de l'tre.

LISETTE.

Eraste ! Lui ?

FRONTIN, Lisette.

propos, je te flicite de ta conqute.

LUCINDE, Eraste.

Eh ! Par o ai-je mrit, Monsieur, une dmarche aussi hardie et aussi offensante ?

ERASTE.

Ah ! Madame, songez du moins que je ne suis jamais sorti de ce respect auquel je m'tais vou en entrant auprs de vous.

MONDOR.

Dit-il vrai, Madame ?

LUCINDE.

Je ne puis l'en ddire ; c'est une rflexion que je faisais mme il y a quelques moments. Je n'ai pas moins lieu de me plaindre de son tourderie, elle m'expose des bruits que je n'ai pas mrits, et l'Orange doit pour jamais renoncer me voir. Je ne veux pas cependant qu'il sorte sans rcompense ; je connais le prix des services qu'il m'a rendus, et lui tiens compte de ceux qu'il aurait voulu me rendre. Prenez cette bote ; je croirais vous offenser, si je vous payais autrement.

ERASTE.

Madame....

LUCINDE.

Prenez- vous dis-je. Adieu l'Orange.

SCNE XVIII.
Mondor, Eraste, Lisette, Frontin.

MONDOR.

On se moque de vous, mon cher neveu ; mais consolez-vous, elle ma refus moi-mme.

ERASTE.

Que vois-je ! Son portrait ?

MONDOR.

Son portrait ! Ah fripon ! Que je le voie... Oui, ma foi. Tu es trop heureux. Donnez le moi, tu vas avoir l'original.

ERASTE.

Quoi ! Vous croyez... Elle se sera peut-tre trompe.

MONDOR.

Cours vite aprs elle. Mais va changer d'habit auparavant, elle a congdi l'Orange, et c'est Eraste qu'elle demande.

ERASTE.

Peut-on jouir d'un plaisir plus parfait ?

FRONTIN.

Adieu, fidle Lisette.

LISETTE.

Tu es encore bien heureux, faquin, que je ne t'aie tromp qu'en herbe.

FRONTIN.

Va,je te dfie de me tromper autrement.

 



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Notes

[1] Rocambole : Fig. et familirement. Ce qu'il y a de plus piquant dans quelque chose.[l]

[2] Pet-en-l'air : Robe de chambre qui ne descend que jusqu'au bas des reins, et qui est en toffe lgre. [L]

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