ROI ET REINE

COMÉDIE.

1889

Adolphe CARCASSONNE.

PARIS C. MARPON et E. FLAMMARION, ÉDITEURS, rue Racine, 26 près de l'Odéon.

ÉMILE COLIN - IMPRIMERIE DE LAGNY.


Texte établi par Paul FIEVRE juin 2021

Publié par Paul FIEVRE juillet 2021.

© Théâtre classique - Version du texte du 29/06/2021 à 22:31:58.


PERSONNAGES

LOUIS, 9 ans.

ISABELLE, 7 ans.

Extrait de "Nouveau Théâtre d'enfants, Dix pièces en prose, à jouer dans les familles et dans les pensionnats", Paris, Marpon et Flammarion, Le Jay Libraires, 1889. pp. 64-91.


ROI ET REINE

Un salon. - À droite, une porte entrouverte. Un guéridon au milieu.

SCÈNE PREMIÈRE.
Louis, Isabelle.

LOUIS.

Ma chère Isabelle, je suis furieux.

ISABELLE.

C'est comme moi, je suis furieuse.

LOUIS.

Contre qui ?

ISABELLE.

Contre la nouvelle bonne.

LOUIS.

Moi, aussi.

ISABELLE.

Elle est insupportable.

LOUIS.

Je suis hors de moi depuis ce matin.

ISABELLE.

Moi, depuis hier au soir.

LOUIS.

Figure-toi que je lui ai dit d'aller prendre un nid d'hirondelles sous le toit de la maison.

ISABELLE.

Eh bien ?

LOUIS.

Sais-tu ce qu'elle m'a répondu ?

ISABELLE.

Non.

LOUIS.

Qu'elle n'irait pas, car elle ne veut pas se casser le cou.

ISABELLE.

Ce qu'elle m'a dit est bien plus mal.

LOUIS.

Ah ?

ISABELLE.

Hier au soir, il faisait un temps très beau.

LOUIS.

C'est vrai.

ISABELLE.

La lune était superbe.

LOUIS.

C'est encore vrai... Et alors ?

ISABELLE.

Je lui ai dit d'aller me prendre la lune.

LOUIS.

Eh bien ?

ISABELLE.

Elle m'a répondu d'y aller moi-même.

LOUIS.

Refuser d'aller prendre un nid d'hirondelles, à moi qui suis roi !

ISABELLE.

Refuser d'aller prendre la lune, à moi qui suis reine !

LOUIS.

Pas autant que je suis roi.

ISABELLE.

Tiens ! Et pourquoi ?

LOUIS.

Parce que Maman m'appelle toujours : Mon roi.

ISABELLE.

Papa m'appelle toujours : Ma reine, et c'est papa qui commande. Donc, je suis reine.

LOUIS.

Non, c'est Maman qui commande. Donc, je suis roi, et le roi est plus que la reine.

ISABELLE.

Non, la reine est plus que le roi.

LOUIS.

Dans les contes de fées on dit : Il était une fois un roi et une reine ; donc, le roi est le premier.

ISABELLE.

Mais tu ne commandes pas, frère.

LOUIS.

Toi, non plus, soeur.

ISABELLE.

Je commanderai plus tard, quand je serai tout à fait reine.

LOUIS.

Moi, aussi quand je serai tout à fait roi.

ISABELLE.

Ah ! Si j'étais reine !

LOUIS.

Ah ! Si j'étais roi !

ISABELLE.

Si j'étais roi ! C'est un opéra.

LOUIS.

Mais c'est arrivé, puisqu'on dit que c'est dans les Mille et une nuits.

ISABELLE.

Sais-tu ce que je ferais si j'étais reine ?

LOUIS.

Que ferais-tu ?

ISABELLE.

D'abord, je dirais à la bonne d'aller prendre la lune.

LOUIS.

Ceci, petite soeur, n'est pas facile.

ISABELLE.

Au contraire, c'est très facile.

LOUIS.

Par exemple ! Comment cela ?

ISABELLE.

Papa dit toujours que l'oncle Léon se promène dans la lune, il faut bien y monter pour s'y promener.

LOUIS.

Tu ne comprends pas...

ISABELLE.

Puis, papa dit aussi que la cousine Gertrude veut prendre la lune avec les dents. Tu vois bien qu'on peut y aller.

LOUIS.

Tu te trompes...

ISABELLE, d'un air solennel.

Une reine ne se trompe pas.

LOUIS.

Alors, je n'ai plus rien à dire... Voyons, que ferais-tu encore ?

ISABELLE.

J'habiterais un grand palais avec beaucoup de chambres dont la plus belle serait pour moi.

LOUIS.

Naturellement.

ISABELLE.

Tous les meubles seraient en or, le lit serait aussi en or avec des rideaux très épais pour que, le matin, je puisse dormir longtemps. Je me ferais habiller et déshabiller. Je ne ferais plus de devoirs de lecture et d'écriture.

LOUIS.

Tu ne vas pas mal, petite soeur... Et puis ?

ISABELLE.

Je ferais bâtir une fabrique de sucres d'orge et j'en donnerais à tout le monde... Après m'être bien servie.

LOUIS.

Tu prendrais les gens par la douceur, ce n'est pas bête.

ISABELLE.

N'est-ce pas ?

LOUIS.

À mon tour, maintenant : Sais-tu ce que je ferais si j'étais roi?

ISABELLE.

Dis-le moi, frère.

LOUIS.

J'apprendrais la diplomatie.

ISABELLE.

La diplomatie ! Qu'est-ce que c'est ?

LOUIS.

Il parait que c'est très difficile, mais les rois doivent la connaître.

ISABELLE.

Et les reines aussi ?

LOUIS.

Quand elles le peuvent.

ISABELLE.

Explique-moi ce que c'est, je tiens à le savoir.

LOUIS.

Tu n'y comprendras rien. Puis, vois-tu, j'ai appris ce que j'en sais par ce que bon papa en disait l'autre jour, au salon.

ISABELLE.

Explique toujours, tant pis si je ne comprends pas.

LOUIS.

Soit, petite soeur. Voici ce qu'a dit bon papa : Pour être diplomate, on met un masque sur son visage.

ISABELLE.

Eh bien ? Ce n'est pas difficile, tout le monde le fait en carnaval.

LOUIS, continuant.

On dit ce qu'on ne pense pas. On ne pense pas ce qu'on dit. Tu vois que cela n'est pas facile.

ISABELLE.

Je ne trouve pas. Dire qu'on a chaud quand il fait froid, dire qu'on a froid quand il fait chaud, ce n'est pas du tout difficile. Je t'assure que je suis diplomate... Que ferais-tu encore, frère ?

LOUIS.

Je mettrais toujours mon costume royal...

S'interrompant.

À propos de costume, as-tu vu ce qui a été préparé, bien sûr pour mon couronnement ?

ISABELLE.

Non.

LOUIS.

Attends un moment.

Il va dans le cabinet, à droite.

ISABELLE.

Qu'est-ce qu'il dit ? Qu'est-ce qu'il va chercher ? Un costume pour le couronnement ! Mais ce costume doit être pour moi et non pour lui.

Louis rentre portant un manteau d'or et une couronne qu'il pose sur le guéridon. Il met ensuite le manteau sur ses épaules et la couronne sur sa tête.

LOUIS.

Maintenant, tu vas voir comment je serai roi : Comme s'il donnait congé à sa gauche. Messieurs les ministres, allez vous occuper des affaires de l'État... Les ministres me saluent et ils sortent.

Comme s'il s'adressait à quelqu'un à sa droite.

Monsieur le Grand Maître des cérémonies, introduisez les ambassadeurs Siamois... Je monte sur le trône et je reçois les ambassadeurs qui me remettent les cadeaux de leur maître avec un diamant gros comme un oeuf. Je les assure de mon amitié et ils se retirent en me baisant la main.

ISABELLE.

Et puis ?

LOUIS.

Je continue à être le maître et je me fais obéir de tous.

ISABELLE.

De tous, c'est beaucoup.

LOUIS, accentuant le mot.

De tous... et de toi aussi.

ISABELLE.

De moi, non.

LOUIS.

Oui.

ISABELLE.

Non.

LOUIS.

Si, étant roi, je t'ordonnais d'aller prendre un nid d'hirondelles sous le toit de la maison, que répondrais-tu ?

ISABELLE.

Que je ne veux pas me casser le cou.

LOUIS.

Comme la bonne.

ISABELLE.

Oui.

LOUIS.

Et tu n'irais pas ?

ISABELLE.

Non.

LOUIS.

Pourquoi ?

ISABELLE.

Parce que je suis reine et que tu dois m'obéir.

LOUIS.

Toujours la même question.

ISABELLE.

Toujours.

LOUIS.

Eh bien ! Je veux en finir.

I1 enlève le manteau et la couronne et il les remet sur le guéridon.

Je vais, une fois pour toutes, établir mon droit et prouver que je suis le roi.

Il sort.

SCÈNE II.

ISABELLE.

Comme il est entêté !.. Il m'a parlé comme s'il était le maître... Il m'enverrait chercher le nid d'hirondelles... Eh bien ! Non, je n'irai pas... Il a beau dire : c'est moi qui commande... Oh ! oh ! Je serai très belle en reine... Voyez.

Elle met le manteau sur ses épaules.

Il me va très bien, on comprend qu'il a été fait pour moi...

Elle met la couronne sur sa tête.

Et la couronne aussi... Je serai très belle et tout le monde m'obéira... Imitant le geste de Louis donnant congé à quelqu'un. Messieurs les ministres, allez vous occuper des affaires de l'État. Ils me saluent et ils sortent...

Se tournant vers la droite comme Louis l'avait fait.

Monsieur le Grand Maître des cérémonies, introduisez les frères Siamois...

Se reprenant.

Non, les ambassadeurs Siamois... Je monte sur le trône et je reçois les ambassadeurs qui me portent un oeuf...

Se reprenant encore.

Non, un diamant gros comme un oeuf... Je les assure de mon amitié et je leur donne mon pied à baiser... Le pied d'une reine c'est bien plus gentil que la main d'un roi... Oh ! Je serai très bien, très bien.

Louis rentre, il a entendu la dernière phrase dite par Isabelle.

SCENE III.
Isabelle, Louis.

LOUIS.

Oui, petite soeur, tu es très bien, très bien.

ISABELLE.

N'est-ce pas ? Aussi...

LOUIS.

Tu vas me donner tes ordres.

ISABELLE.

Certainement.

Se drapant dans le manteau.

Va me chercher la lune.

LOUIS.

Je m'y attendais.

Il se met à rire aux éclats.

ISABELLE.

Pourquoi ris-tu ?

LOUIS.

Tu veux que j'aille chercher la lune ?

ISABELLE.

Oui, je te l'ordonne.

LOUIS.

C'est inutile, nous en venons.

ISABELLE.

Nous en venons ?

LOUIS.

Oui, nous étions en train de nous y promener.

ISABELLE.

Je ne comprends pas.

LOUIS.

Petite soeur, se promener dans la lune, c'est croire à quelque chose qui n'est pas.

ISABELLE.

Eh bien ?

LOUIS.

J'ai cru que j'étais roi parce que Maman m'appelle toujours : Mon roi. Toi, tu as cru que tu étais reine parce que papa t'appelle toujours : Ma reine.

ISABELLE.

Oui.

LOUIS.

Eh bien ! Nous ne sommes ni roi ni reine.

ISABELLE.

Qui te l'a dit ?

LOUIS.

Bon papa à qui je l'ai demandé. Il m'a expliqué que Mon roi et Ma reine sont des mots de gâterie pour nous et rien de plus.

ISABELLE.

Tiens !

LOUIS.

Sais-tu que nous nous sommes presque disputés ?

ISABELLE.

C'est vrai et c'est très mal...

Après un silence.

Mais alors, dis, frère, pourquoi ce manteau et cette couronne ?

LOUIS.

Bon papa me l'a expliqué aussi : On va jouer chez nous une pièce où doit figurer Louis XIV enfant, et c'est pour lui qu'on a fait la couronne et le manteau.

ISABELLE.

Qui nous ont brouillés un moment.

LOUIS.

Et qui allaient nous mettre en guerre.

ISABELLE.

Aussi, aide-moi vite à m'en débarrasser.

Elle remet le manteau et la couronne sur le guéridon.

Adieu, manteau, adieu, couronne, je ne vous regrette pas ; j'aime bien mieux mon frère Louis.

LOUIS.

Et moi, ma soeur Isabelle.

Il l'embrasse.

 


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