LA PETITE ROSANGE

COMDIE EN UN ACTE EN VERS

M DCCC XCVIII

EN COLLABORATION AVEC LON VALADE.

PARIS, ALPHONSE LEMERRE, EDITEUR, 23-31 PASSAGE CHOISEUL, 23-31.


Texte tabli par Paul FIEVRE, aot 2019.

publi par Paul FIEVRE, septembre 2019.

© Thtre classique - Version du texte du 28/02/2024 23:49:46.


PERSONNAGES.

CORNEILLE.

VOITURE.

NOL LEBRETON, sieur de HAUTEROCHE, souffleur.

D'ORGEMONT, Comdien de l'Htel de Bourgogne.

FLORIDOR, Comdien de l'Htel de Bourgogne.

DE VILLIERS, Comdien de l'Htel de Bourgogne.

DES URLIS, Comdien de l'Htel de Bourgogne.

BRCOURT, Comdien de l'Htel de Bourgogne.

BEAUVAL, Comdien de l'Htel de Bourgogne.

MADEMOISELLE DU CLOS, Comdienne de l'Htel de Bourgogne.

MADEMOISELLE AUBRY, Comdienne de l'Htel de Bourgogne.

ROSANGE, nice de Mlle Du Clos.

La scne est Paris, au Thtre de l'Htel de Bourgogne. 1643.

Extrait de "Thtre Moliresque et Cornlien (...)", Paris, Alphonse Lemerre, diteur, 1898. pp 263-304


LA PETITE ROSANGE

SCNE I.
Corneille, Hauteroche.

HAUTEROCHE.

Monsieur Corneille, on va rpter.

part.

Le distrait !

Il hsite, il s'arrte, il repart comme un trait;

Et j'ai beau me pencher l'une ou l'autre oreille,

Il ne m'entend pas plus qu'un sourd !

levant la voix.

Monsieur Corneille !

CORNEILLE, sortant de sa rverie.

  Ah ! C'est vous, Hauteroche. Excusez !

HAUTEROCHE.

  Quel souci

Vous trouble la cervelle et vous absorbe ainsi ?

Vous tes le mortel le plus heureux de France :

Tout vous sourit, succs, bonheur, gloire, esprance ;

Vous venez d'pouser l'objet de votre amour ;

10   On vous vante la ville, on vous prise la cour ;

Et bientt Polyeucte, ici, sur cette scne,

Fera de tout Paris, Monsieur, votre Mcne.

Que vous faut-il de plus ?

CORNEILLE.

Cette fois, je crains fort

De lasser la Fortune et de sombrer au port.

15   L'Htel de Rambouillet...

HAUTEROCHE.

Eh bien ?

CORNEILLE.

  Je viens de lire

Polyeucte l-bas.

HAUTEROCHE.

Alors, double martyre :

Martyre de l'auteur, martyre du hros !

Que, diantre ! Espriez-vous de ces nobles bourreaux ?

CORNEILLE.

Nol, vous savez bien quelle est leur influence.

HAUTEROCHE.

20   Je le sais ; c'est pourquoi j'enrage, quand j'y pense.

Ils ont d vous berner de toutes les faons.

CORNEILLE.

Ils ont t polis, mais froids. De vrais glaons !

J'ai lu...

HAUTEROCHE.

Vous voulez donc toujours lire vous-mme !

Ah ! Pour faire valoir un damnable pome,

25   Je connais des diseurs vraiment miraculeux ;

Mais, lu par vous, le Cid mme a l'air nbuleux !

Vous ressemblez, avec votre voix de fantme,

quelque huguenot nasillant un vieux psaume,

Et dbitez vos vers comme on abat des noix.

30   Pardon ! Je vois les gens si faux et si sournois,

Qu'il me prend des accs farouches de franchise.

CORNEILLE.

Dites ! Ne craignez pas que je me scandalise !

Chez un homme de coeur, j'admets toujours l'esprit,

Nol. Mais un chagrin personnel vous aigrit,

35   Ou je me trompe fort. Tout en vous me rvle

Que vous avez du noir aussi dans la cervelle ;

Et mme, vous devez en avoir plus que moi.

HAUTEROCHE.

La belle occasion de vous mettre en moi !

Vous faites trop d'honneur mon humble mrite.

CORNEILLE.

40   Si l'injuste destin vous raille et vous irrite,

Vous n'en avez pas moins de sens et de valeur.

Vous rviez d'tre prince et vous voil souffleur !

Certes, ce n'est pas gai. Mais toute preuve austre

A pour les coeurs vaillants un ct salutaire.

45   Quand, l'ge o fleurit la frache illusion,

Hant par une belle et chre vision,

Fier, imberbe, naf, pris de ce qui brille,

Vous avez laiss l, Nol, votre famille

Pour conqurir un nom glorieux, dans les rangs

50   De je ne sais plus quels comdiens errants,

Vous ne connaissiez rien du monde et de la vie,

Hors le mirage doux votre me ravie.

Vous marchiez au hasard, crdule, insoucieux,

Sans rien voir. Aujourd'hui vous avez de bons yeux ;

55   Sachez vous en servir !

HAUTEROCHE.

  Oui, fol enfant prodigue,

J'ai cru pouvoir d'emble aborder les Rodrigue ;

Et le public, qui fait au thtre la loi,

M'a trouv peu dou pour ce galant emploi.

Alors, j'ai voulu prendre un rle secondaire ;

60   Mais rien n'a dsarm l'irascible parterre.

Je ne puis mme pas, malgr mon zle ardent,

Jouer dans votre pice un mince confident ;

Car vos vers, vos beaux vers que je sens merveille,

Je les dis aussi mal que vous, Monsieur Corneille.

CORNEILLE.

65   crivez donc, alors, au lieu de dclamer !

Vous savez dnouer une intrigue, et rimer ;

Vous avez la science et vous avez la flamme.

On vous force penser. Eh bien ! Soyez une me,

Et laissez le cothurne aux beaux parleurs !

HAUTEROCHE.

Vingt fois

70   Je me suis gourmande, moi-mme, haute voix ;

Peine perdue ! Hlas ! je souffrirais en brave,

Si mon coeur n'avait pas une atteinte plus grave.

J'tais moiti fou, je le suis tout fait.

Je suis amoureux ! Oui, j'aime ! Et l'unique effet

75   De mon absurde amour, c'est de me rendre encore

Plus ridicule, aux yeux de celle que j'adore.

CORNEILLE.

Et qui donc aimez-vous de cet amour transi ?

HAUTEROCHE.

Vous tes seul peut-tre l'ignorer ici.

tant de curieux comment donner le change ?

80   Chacun raille mon trouble. Elle surtout !... Rosange !

CORNEILLE.

La petite Rosange ?

HAUTEROCHE.

Hlas ! Oui, cette enfant

Qui rit toujours, tandis que je m'en vais rvant.

Elle a vingt ans, je crois, et n'en parat pas seize.

CORNEILLE.

Le rire est de son ge, elle est jeune et Franaise !

HAUTEROCHE.

85   Tant de gat m'attriste.

CORNEILLE.

  Ami, vous avez tort.

Ouvrez-lui votre coeur.

HAUTEROCHE.

Elle en rirait plus fort.

CORNEILLE.

Qui sait ?

HAUTEROCHE.

J'ai peur. Je fuis quand je la trouve seule.

CORNEILLE.

Consultez la Du Clos dont elle est la filleule,

Et qui, lorsque mourut sa mre, voulut bien

90   L'adopter, l'hritage tant rduit rien.

Mais j'y pense, Nol ! Je puis vous tre utile :

Rosange, qui n'a point un esprit si futile,

Rclamait l'autre jour, pour ses prochains dbuts,

Un beau rle tout neuf, plein d'effets imprvus.

95   Hier, aprs avoir habill sa marraine,

Elle m'a pris part, la petite sirne,

Et m'a dit doucement : Monsieur, c'est entendu,

Vous travaillez pour moi.

HAUTEROCHE.

Qu'avez-vous rpondu ?

CORNEILLE.

Pouvais-je refuser ? Elle tait si cline !

100   Sa marraine, d'ailleurs, doit jouer ma Pauline.

Mais justement, voici venir notre beaut.

HAUTEROCHE.

Je me sauve.

CORNEILLE.

Non pas ! Restez mon ct.

SCNE II.
Les mmes, Rosange.

CORNEILLE.

Salut, ma chre enfant ! Votre joli visage

Me rjouit toujours comme un heureux prsage.

ROSANGE.

105   Avant de rpter, ma marraine voudrait

Vous dire un mot, Monsieur.

CORNEILLE.

Bien !

ROSANGE.

C'est dans l'intrt

De la pice, d'aprs ce que j'ai cru comprendre.

Ici mme, Monsieur, voudriez-vous l'attendre ?

CORNEILLE.

Certes !

ROSANGE.

Je vous prviens que c'est trs srieux.

HAUTEROCHE.

110   N'a-t-elle plus la foi ? Son rle est merveilleux.

ROSANGE.

Ah ! Si monsieur Nol en avait un semblable !

HAUTEROCHE.

Monsieur Nol pourrait s'y montrer excrable,

Sans que le rle en ft moins bon.

ROSANGE.

Monsieur Nol

Est trs galant, trs docte et trs spirituel.

CORNEILLE.

115   Il a du moins l'esprit de vous aimer, mchante,

Et devrait vous trouver un peu plus indulgente.

ROSANGE.

Cet esprit-l, monsieur, d'autres peuvent l'avoir.

CORNEILLE.

Mais pas autant que lui !

ROSANGE.

Bah !

CORNEILLE.

C'est facile voir.

ROSANGE.

Qu'il m'inspire celui d'y devenir sensible !

CORNEILLE.

120   Vous y prteriez-vous, cruelle ?

ROSANGE.

  C'est possible,

S'il carte avec soin la tristesse et l'ennui.

Franchement, je n'ai pas d'aversion pour lui ;

Mais c'est tout ! Je vous laisse avec monsieur Voiture,

Qui vient vers vous, plus grave et plus fier que nature.

Elle part en riant.

HAUTEROCHE.

125   Voyez l'enfant terrible avec ses rires fous !

Il va s'asseoir au fond de la scne, dans un coin o il se tient part silencieusement, observant tout avec attention pendant les scnes suivantes.

SCNE III.
Corneille, Voiture, Hauteroche.

CORNEILLE.

125   Quel bonheur de vous voir ici !

VOITURE.

  J'y viens pour vous.

CORNEILLE.

Je suis vraiment confus que...

VOITURE.

Les esprits d'lite,

Devant lesquels l'auteur du Cid et de Mlite

A daign lire hier son ouvrage nouveau,

M'ont charg, bien que tout leur en semble fort beau,

130   De vous communiquer les scrupules, peut-tre

Exagrs, qu'en eux Polyeucte a fait natre.

CORNEILLE.

Je vous coute avec tout le recueillement

Que doit ma modestie leur discernement ;

Ils ne pouvaient choisir un meilleur interprte.

VOITURE.

135   Polyeucte, mon sens, est digne du pote

Dont la verve fconde et forte nous donna

Les imprcations de Camille et Cinna ;

Mais on croit...

CORNEILLE.

Que croit-on ?

VOITURE.

J'hsite. Je me trouve

Impropre formuler ce qu'en rien je n'prouve.

140   Si j'ai voulu venir, c'est pour vous mnager ;

Et maintenant, je crains de vous dsobliger.

CORNEILLE.

De grce, parlez franc !

VOITURE.

Puisqu'il faut tout vous dire,

On voit avec regret la palme du martyre

Drobe aux tombeaux des aptres chrtiens

145   Pour servir d'accessoire des comdiens.

CORNEILLE.

Je pensais...

VOITURE.

Ce n'est point mon avis que j'exprime.

CORNEILLE.

Pourtant...

VOITURE.

Moi, je suis loin de vous en faire un crime !

Pour mon malheur, Monsieur, je joue en ce moment

Le rle ingrat d'un simple et passif truchement.  [ 1 Truchement : Celui qui explique des personnes qui parlent des langues diffrentes, ce qu'elles se disent l'une l'autre. [L]]

CORNEILLE.

150   C'est juste. Poursuivez.

VOITURE.

  Je ne crois pas utile,

Prsentement, d'entrer dans les dtails. Le style,

Certes, est disparate et marche par cahots,

Rendant fort bien parfois des sentiments trs hauts,

Et parfois s'abaissant aux tons les plus vulgaires.

CORNEILLE.

155   Il faut...

VOITURE.

  C'tait fatal ; et l'on ne mle gures,

Sans choir dans le bizarre et l'artificiel,

Les choses de la terre aux mystres du ciel.

Manquiez-vous, par hasard, de hros et de tratres ?

Que n'avez-vous suivi l'exemple des bons matres,

160   Garnier, Hardy, Rotrou, qui dans la fable ont pris  [ 2 Robert Garnier (1545?-1590), Alexandre Hardy (1570?-1632?), Jean Rotrou (1609-1650) sont trois potes dramatiques.]

Tant de nobles sujets pour divertir Paris !

CORNEILLE.

Mais bon nombre de ceux qu' bon droit l'on admire...

VOITURE.

D'accord ! J'ai dit aux gens ce que vous voulez dire.

Il n'en reste pas moins fort clair tous les yeux

165   Qu'un pareil genre est faux. S'il n'tait ennuyeux,

Cela pourrait passer encore. Oh ! Je m'empresse

De dclarer combien, pour moi, je m'intresse

Aux sublimes transports du saint que vous chantez.

Mais, si hautes que soient de semblables beauts,

170   Donne-t-on son argent, fait-on toilette frache,

Pour entendre un acteur dbiter un long prche ?

Chaque chose a son temps, son public et son lieu ;

On se rend l'glise afin d'honorer Dieu,

Mais l'on entre au thtre afin de se distraire.

175   Nous ne sommes pas tous des anges : au contraire !

Et le bon spectateur aime, avant tout, se voir

Dans le comdien comme dans un miroir.

CORNEILLE.

Voulez-vous donc, Monsieur, que la Muse hroque

Flatte les instincts bas et l'esprit prosaque ?

VOITURE.

180   Qui ? Moi ! Si je le veux ? Monsieur, je ne veux rien

Que vous servir.

CORNEILLE.

C'est vrai. Vous parlez pour mon bien.

J'oublie, hlas ! malgr vos phrases explicites,

Que ce que vous pensez n'est pas ce que vous dites.

Pardon !

VOITURE.

Monsieur Godeau qui, sans trouver mauvais

185   Que vous reproduisiez ses vers les plus parfaits...

CORNEILLE.

Quels vers ?

VOITURE.

N'est-ce donc l qu'une concidence ?

Quoi ! Vous ne saviez pas que l'vque de Vence

Avait crit, dans l'Ode adresse au feu roi,

Le fragment reproduit par vous ?

CORNEILLE.

Dites-le-moi.

VOITURE, dclamant.

190   Mais leur gloire tombe par terre,

Et comme elle a l'clat du verre,

Elle en a la fragilit...

CORNEILLE.

Vous tes sr qu'on lit ce fragment dans son ode ?

VOITURE.

Oh !

CORNEILLE.

Vous en tes sr ?

VOITURE.

Pensez-vous que je... brode,

195   Ou que Monsieur Godeau ?...

CORNEILLE.

  J'en reste stupfait.

VOITURE.

La rencontre est, Monsieur, surprenante, en effet ;

Mais elle est, aprs tout, sans importance aucune,

Et l'vque ne peut vous en garder rancune.

Non ! S'il a critiqu Polyeucte, il avait

200   De plus graves raisons que ce petit mfait ;

Il pensait l'glise et non pas lui-mme.

CORNEILLE.

Ai-je offens l'glise en rien dans mon pome ?

Je croyais, au contraire, avoir bien mrit

De la religion et de la pit.

VOITURE.

205   Votre Svre dit : Ces croyances publiques

Ne sont qu'inventions de sages politiques,

Pour contenir un peuple ou bien pour l'mouvoir,

Et dessus sa faiblesse affermir leur pouvoir.

CORNEILLE.

Son rle...

VOITURE.

Assurment, l'intention est bonne ;

210   Mais sans tre chanoine ou docteur en Sorbonne,

On peut trouver dans l'oeuvre un ct dangereux.

Polyeucte est, d'ailleurs, un hros gnreux..

Qu'il est simple, pourtant ! Avec sa foi farouche

Et les grands mots qu'il a sans cesse dans la bouche,

215   Est-il de notre sicle ? Est-ce, on en peut douter,

Un exemple qu'on doive en tous points imiter ?

Il agit en aveugle, et, pour des bagatelles,

Compromet gravement la cause des fidles.

CORNEILLE.

Vous tes dur pour lui.

VOITURE.

Non ; j'attnue, hlas !

220   C'est l'avis de messieurs Cottin et Vaugelas,

Que monsieur Colletet partage. La marquise

Ne trouve pas non plus ce beau zle sa guise ;

Et votre illumin lui semble, c'est son mot,

moiti jansniste, moiti huguenot.

225   De tels emportements, si bizarrement chastes,

Ne peuvent stimuler que les iconoclastes.

J'aurais voulu, Monsieur, que, cach quelque part,

Vous entendissiez tout ce qu' monsieur Conrart

Disait l'Abb Testu. Sans compter la tirade

230   Que l'Abb d' Aubignac lanait Bensrade !

Et le bon Chapelain, et l'avocat Patru

Qui, debout dans son coin, discourait haut et dru,

Entre Monsieur Mnage et l'Abb de Marolles,

Que n'avez-vous aussi recueilli leurs paroles !

CORNEILLE.

235   Monsieur, je vous coute et c'est trs suffisant.

VOITURE.

Dois-je m'arrter ?

CORNEILLE.

Non, le mot n'est pas blessant ;

J'estime que par vous revivent merveille

Tous les discours auxquels vous prttes l'oreille.

VOITURE.

C'tait Monsieur Godeau qu'on entourait surtout.

240   Comme il sait allier l'onction au bon got !

Gardons-nous de porter le dogme sur la scne !

Disait-il. L'entreprise est trompeuse, malsaine ;

Et bien loin d'augmenter la gloire de Sion,

Cela sent quelque peu la profanation.

245   L'glise a, ds longtemps, banni de ses enceintes

L'art qui travestissait les critures Saintes ;

Et plus tard, et non pas sans raison, par dit,

Le Parlement, tous, en tous lieux, dfendit

Qu'on ne se ft un jeu de nos divins mystres.

250   Pour clbrer le ciel et ses douceurs austres,

Dieu veut des fronts sans tache et des coeurs innocents.

C'est dans l'or le plus pur que doit brler l'encens.

quoi bon vos arceaux, sublimes cathdrales,

Vos imposantes nefs, vos chaires magistrales,

255   Vos reposoirs de lis, vos cantiques fervents

Et les hautes vertus de vos bons desservants,

Si le premier venu peut votre vangile

Prter sa voix indigne et mler son argile,

Et si notre Seigneur, sa croix, sa passion,

260   Sont livrs sans scrupule l'exploitation

De ces comdiens, troupe folle et tare

Qu'on n'ensevelit pas en terre consacre !

CORNEILLE.

Ce sont pourtant, Monsieur, de fort honntes gens.

VOITURE.

Oui, peut-tre, pour nous qui sommes indulgents.

CORNEILLE.

265   L'art qu'ils exercent, fut, par royale ordonnance,

Dclar libre et noble.

VOITURE.

Oui, j'en ai souvenance ;

Mais vous savez qu'ils sont tous excommunis.

CORNEILLE.

Vous nous condamnez donc ?

VOITURE.

Vous me calomniez.

J'ai soutenu vos droits, et j'ai dfendu mme

270   Tout l'Htel de Bourgogne avec votre pome.

Mais je me trouvais seul combattre pour vous ;

Et vritablement, Monsieur, seul contre tous,

Que vouliez-vous que ft l'ami le plus sincre ?

Qu'il mourt ?

CORNEILLE.

Non, cela n'tait pas ncessaire.

275   C'est bon pour Polyeucte et pour Horace... Moi,

Me voil fort perplexe et dans un grand moi.

VOITURE.

Si je pouvais prter, sans disgrce infinie,

Mon humble jugement votre haut gnie,

Je vous rappellerais le destin alarmant

280   De cette Sainte Agns qu'on joua rcemment.

La Muse, portant mal le cilice et la haire,  [ 4 Haire : Petite chemise de crin ou de poil de chvre porte sur la peau par esprit de mortification et de pnitence. [L]]  [ 3 Cilice : Ceinture de crin qu'on porte sur la peau par mortification. Porter le cilice. Affliger son corps de cilices et de jenes. [L]]

Se plat sur le Parnasse et non sur le Calvaire ;

Polyeucte pourra choquer les coeurs pieux,

Sans beaucoup divertir les autres.

CORNEILLE.

vos yeux,

285   La partie est, pour moi, gravement compromise.

VOITURE.

J'ai peur surtout de voir rejaillir sur l'glise

Un insuccs possible, et probable en ce cas.

Ne le doit-on pas craindre ?

CORNEILLE.

Oh ! Je n'y songeais pas.

Vous m'accablez, Monsieur ; je ne sais plus que faire.

VOITURE.

290   Rflchissez !

CORNEILLE.

  Je crois qu'on est un peu svre.

Que me conseillez-vous ?

VOITURE.

Vous pourriez simplement

Publier Polyeucte en brochure.

CORNEILLE.

Comment !

Il faudrait retirer la pice du thtre ?

VOITURE.

J'oubliais qu'un rimeur est homme opinitre ;

295   Mais je vous. parle au nom des gens les plus senss.

CORNEILLE.

Ce serait trop cruel, Monsieur.

VOITURE.

Rflchissez !

SCNE IV.
Les mmes, D'Orgemont, Floridor, De Villiers, Des Urlis, Brcourt, Beauval.

Les comdiens, arrivant successivement, forment des groupes, causent, vont et viennent, sortent et rentrent.

D'ORGEMONT, en costume de Polyeucte, Corneille, qui est tout absorb par ses proccupations.

Toujours le front pench, toujours l'ame inquite !

Voiture, Corneille restant absorb sans l'entendre.

Quel trange animal, monsieur, qu'un grand pote !

VOITURE, d'un ton sceptique.

Un grand, pote ?

FLORIDOR, en costume de Svre, trs lgant, une fleur la main.

Eh bien ! L'Htel de Rambouillet

300   Est rest froid, dit-on.

VOITURE.

  Corneille s'embrouillait,

Et la pice, elle-mme, a sembl ridicule.

D'ORGEMONT.

Parbleu !

Allant Corneille.

Monsieur Corneille, coutez. Je calcule

Que le hros chrtien qui parle par ma voix,

Saint Polyeucte, porte une trop lourde croix.

305   Comme pour le ciel seul il jette feux et flammes,

Il aura contre lui, d'abord, toutes les femmes.

CORNEILLE.

Non, puisque lui, c'est vous.

D'ORGEMONT, aprs un grand salut ironique Corneille.

Ce nouveau mari

A, tout le temps, un rle assez peu vari,

Celui de s'abstenir. Mais quel trait m'illumine !

310   S'il se convertissait par amour pour Pauline,

Et non par amiti pour Narque ?

Ce disant, il dsigne des Urlis qui arrive en costume de Narque, un petit chien sur un bras et un bilboquet la main.

DES URLIS, eu costume de Narque.

Il faudrait

Me supprimer alors, tout entier, d'un seul trait.

Ds l'acte trois, dj, Flix tranche ma vie ;

Pourquoi considrer avec un oeil d'envie

315   Les deux pauvres petits bouts de scne que j'ai ?

CORNEILLE.

Votre rle...

DES URLIS.

Doit tre, au contraire, allong.

Voiture.

N'est-il pas vrai, monsieur ? Vous regardez ma bte.

Il a, ce petit chien, plus d'esprit qu'un pote.

VOITURE.

Ah !

DES URLIS.

Il sait lire, crire et compter.

VOITURE.

Rime-t-il ?

DES URLIS.

320   Pas encore. Il apprend.

VOITURE.

  C'est un chien fort subtil.

DES URLIS.

Il sait la danse grave et la danse lgre :

Courante, menuet, volte. Je n'exagre

En rien. Je lui fais faire un habit fort coquet.

VOITURE.

S'il savait, comme vous, jouer du bilboquet,

325   Il ne laisserait rien dsirer.

DES URLIS.

  Peut-tre

Apprendra-t-il ce jeu. Moi, j'y suis pass matre.

Voyez !

Il joue.

VOITURE.

Quel beau talent vous avez l !

DES URLIS.

Depuis

Que je meurs en la fleur de mon printemps, je puis

M'exercer loisir, hlas ! Je me surpasse.

Corneille.

330   Il faut, mon cher auteur, diffrer ma mort. Grce !

CORNEILLE.

Non pas !

DES URLIS.

Faites donc mieux !

CORNEILLE.

Comment ?

DES URLIS.

Pour le bouquet,

Ressuscitez-moi !

CORNEILLE.

Vous ?

VOITURE.

Avec le bilboquet ?

DES URLIS.

Avec le bilboquet, parbleu ! Ce serait drle.

Il s'loigne en jouant.

CORNEILLE, Floridor.

Ah ! Monsieur Floridor, comme il traite son rle !

FLORIDOR.

335   Il s'abuse.

CORNEILLE.

  L'intrigue est donc de votre got...

FLORIDOR.

Tout dpend des acteurs, mon cher.

CORNEILLE.

Tout ! C'est beaucoup.

FLORIDOR.

Je parle du succs, car, en littrature,

Je ne me suis jamais donn de tablature

Pour plucher les mots et distinguer les cas.

340   C'est bon pour les auteurs et pour les avocats,

Mon pauvre ami. Je fais une simple critique.

La pice n'a vraiment qu'un rle sympathique :

Le mien, Svre.

CORNEILLE.

Mais...

FLORIDOR.

Nul doute ! Alors, pourquoi

Pauline reste-t-elle aussi froide avec moi ?

CORNEILLE.

345   Froide ? Non, permettez ! Elle vous aime encore.

FLORIDOR.

Oh, pas assez ! Il faut que l'amour la dvore.

Un amour vrai, qui soit du feu, non du sirop !

CORNEILLE.

Tout le monde prtend qu'elle vous aime trop.

FLORIDOR.

Oui, suivant la raison ; non, selon la nature !

350   C'est une impersonnelle et veule crature,

Qui ne satisfera, malgr ses traits exquis,

Ni les collets-monts ni les petits marquis.

Son mari n'a pas l'air, d'ailleurs, fort pris d'elle.

Ah ! Comme on la voudrait plus tendre et moins fidle !

CORNEILLE.

355   Vous raillez.

FLORIDOR.

  Voyez donc le monde comme il est !

CORNEILLE.

Tel que vous le montrez, il est beaucoup trop laid ;

J'aime mieux le rver, monsieur, tel qu'il doit tre.

FLORIDOR.

Vous ne ferez jamais fortune, mon bon matre.

DE VILLIERS, en costume de Flix, s'approchant de Corneille.

Aristote...

D'ORGEMONT.

Il invoque Aristote, mon Dieu !

360   Sauvons-nous !

DE VILLIERS.

  Il s'agit de l'unit de lieu.

C'est extrmement grave. coutez ! Aristote...

D'ORGEMONT.

Quand il a deux mille ans, un crivain radote.

DES URLIS, interrompant.

quoi peut bien rimer Polyeucte ?

D'ORGEMONT.

Ma foi,

Cela ne rime rien que je sache.

DES URLIS.

Pourquoi ?

DE VILLIERS.

365   La belle question ! Tu veux te moquer.

DES URLIS.

  Baste !

C'est pour mieux faire voir combien notre homme est chaste.

Rires des comdiens.

BRCOURT, en costume d'Albin, venant Corneille.

Monsieur, j'ai fait la guerre au service du Roi.

J'ai vu le grand Gustave, et j'tais Rocroy ;

J'y fus bless, j'en porte encor la cicatrice.

370   Donc, en l'art des combats je ne suis pas novice ;

C'est pourquoi je prendrai l'extrme libert

De trouver sec, obscur et par trop court

Le rcit que je fais des exploits de Svre.

CORNEILLE.

La haute stratgie est-elle mon affaire ?

BRCOURT.

375   Que le rcit du Cid est autrement narr !

CORNEILLE.

Albin n'est pas le Cid.

BRCOURT.

Qu'importe ?

CORNEILLE.

Je verrai.

Vous ne dites rien, vous, Beauval ?

BEAUVAL.

Je vous admire.

J'aime les traits d'esprit, monsieur, et l'on peut dire

Que votre pice en a de fort blouissants :

380   Choisis de leur donner ton sang ou de l'encens !...  [ 5 Vers 930 et 931 de Polyeucte de Pierre COrneille.]

devoir qui me perd et qui me dsespre !

Ces deux vers sont charmants.

VOITURE.

Charmants !

BEAUVAL.

Ils font la paire ;

Et je donnerais, moi, tout un acte pour eux.

VOITURE.

C'est lgant, concis, dlicat, chaleureux.

CORNEILLE.

385   Je voulais justement, la rencontre est trange,

Changer ces deux vers-l.

VOITURE.

Vous perdriez au change.

SCNE V.
Les mmes, Mademoiselle du Clos, Mademoiselle Aubry, Rosange.

VOITURE, apercevant Mademoiselle Du Clos, qui entre accompagne par Mademoiselle Aubry et Rosange.

Voici votre Pauline. Elle est, rare dfaut,

Trop belle pour avoir un mari si dvot.

MADEMOISELLE DU CLOS.

Monsieur Voiture ici ! quelle surprise aimable !

VOITURE.

390   Polyeucte avec vous devient invraisemblable.

Je suis, vous le savez, votre humble adorateur.

MADEMOISELLE DU CLOS.

Rosange, va chercher mon flacon de senteur.

Voiture qui, en se retirant, regarde Rosange s'loigner.

Vous la reconnaissez, c'est ma petite nice.

Corneille, qu'elle prend part.

Mon ami, tenez-vous beaucoup votre pice ?

CORNEILLE.

395   Que veut dire cela ?

MADEMOISELLE DU CLOS.

  Que je vous aime fort,

Que j'ai grand'peur pour vous et que je n'ai pas tort.

Vous baissez, mon ami, c'est votre mariage !

Pourquoi vous marier ?

CORNEILLE.

Pour...

MADEMOISELLE DU CLOS.

Quel enfantillage !

On peut rester garon sans tre un Don Juan.

400   Et pourquoi vous cacher dix-huit mois Rouen ?

CORNEILLE.

Pour travailler ! Ici, le loisir est si mince !...

MADEMOISELLE DU CLOS.

On travaille assez mal pour Paris en province.

Soyez-y bon bourgeois, bon pre, bon poux :

merveille, Monsieur ! Mais chez nous, voyez-vous,

405   Cela ne suffit pas. Votre coucou retarde ;

Vous devenez par trop vertueux, prenez garde !

CORNEILLE.

Faut-il tre un coquin pour avoir du succs ?

MADEMOISELLE DU CLOS.

Il faut de la vertu, mon cher, mais sans excs.

Mademoiselle Aubry m'approuve, j'en suis sre.

MADEMOISELLE AUBRY, qui s'est approche d'eux.

410   Vous parlez d'or.

MADEMOISELLE DU CLOS.

  Et puis, sans qu'on vous fasse injure,

On peut trouver en vous un parfait avocat,

Un rimeur excellent, un mari dlicat,

Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme.

Vous riez, rveur ! cependant, sur mon me,

415   C'est absolument vrai : Mademoiselle Aubry

Vous le garantira.

CORNEILLE.

Pardonnez si j'ai ri.

MADEMOISELLE DU CLOS.

Qui donc votre Pauline aime-t-elle ? Personne.

L'esprit raisonne-t-il quand le coeur draisonne ?

Or, tout son rle n'est qu'un froid raisonnement.

420   Dire son jeune poux que l'on eut un amant,

Cela ne se fait pas, mme quand, d'aventure,

L'amoureuse est reste admirablement pure.

En ce cas l'on se tait, ou bien l'on ment un peu.

Votre femme n'a pu vous faire un tel aveu !

Mademoiselle Aubry rit aux clats.

CORNEILLE, trs srieux.

425   Non ! Mais j'eusse approuv sa franchise stoque ?

MADEMOISELLE DU CLOS.

Vous ne serez jamais qu'un bourgeois hroque.

BEAUVAL, au fond.

Pauline et Stratonice, allons, c'est votre tour !

MADEMOISELLE DU CLOS.

Il faut donc rpter la pice encore un jour ?

CORNEILLE.

Laissez-moi rflchir un peu, mademoiselle.

part.

430   Son babil m'tourdit comme un bruit de crcelle.

MADEMOISELLE DU CLOS, s'loignant avec mademoiselle Aubry.

vitez un chec !

SCNE VI.
Corneille, Hauteroche.

CORNEILLE.

Dois-je dsesprer ?

Quoiqu'il m'en cote, hlas ! je vais la retirer,

Cette malencontreuse et triste tragdie.

HAUTEROCHE, quittant le coin d'o il a tout observ en silence pendant les scnes prcdentes.

Par le ciel ! est-ce vous qu'ainsi l'on congdie ?

435   Quoi, vous vous laissez battre coups d'pingle, vous !

CORNEILLE.

Ils ont l'air tellement convaincus !

HAUTEROCHE.

Ils sont fous !

S'ils vous veulent du bien, leur erreur est profonde.

CORNEILLE.

Contre moi, vous voyez, Nol, j'ai tout le monde.

Monsieur Godeau...

HAUTEROCHE.

Ses vers sont traduits du latin ;

440   Libre vous de traduire aussi !

CORNEILLE.

L'Abb Cottin...

HAUTEROCHE.

Vous avez eu raison du Cardinal lui-mme ;

Vous pouvez aujourd'hui braver sans crainte extrme

Les abbs, les marquis, les sots et les pdants.

CORNEILLE.

Voiture n'est point sot.

ces mots Voiture, qui vient de rentrer en scne, au fond, dresse l'oreille, sourit et avance doucement.

HAUTEROCHE, sans apercevoir Voiture.

Il a de belles dents,

Il sourit bien. Charmant Apollon de ruelles !

445   Ses petits vers jamais n'ont trouv de cruelles.

Croyez-vous, toutefois, qu'un homme si lger

Soit apte vous comprendre et fait pour vous juger ?

Voiture s'loigne vivement et se heurte, en sortant, Floridor et des Urlis qui rentrent au fond.

CORNEILLE.

Mais les comdiens ont quelque exprience.

Floridor et des Urlis s'approchent avec curiosit.

HAUTEROCHE, sans voir Floridor ni des Urlis.

Ils en ont trop ! Cela me met en dfiance.

450   Voyant tout de trop prs, ils restent sans moi ;

Et, comme saint Thomas, il leur manque la foi.

Floridor et des Urlis sortent en haussant les paules.

Le public est naf au fond, n'ergote gure,

Mais comprend la grandeur bien qu'il soit le vulgaire,

Se livre volontiers, s'amuse comme il peut,

455   Et ne boude jamais contre ce qui l'meut.

N'estimez ni trop haut ni trop bas la science

Des donneurs de conseils ! Ayez la patience

De les couter ! Oui ; mais un peu de vigueur !

Vous les dpassez tous de la tte et du coeur ;

460   Et ce n'est pas pour rien qu'on appelle sans cesse

Votre Monsieur Godeau le nain de la princesse .

CORNEILLE.

Qui consulter, alors ?

HAUTEROCHE.

Des esprits moins fausss !

Tout est perdu, Monsieur, si vous vous trahissez.

465   Leurs observations sont-elles sans rplique ?

CORNEILLE.

Mon hros n'est-il pas un peu trop anglique ?

HAUTEROCHE.

Ce qu'est votre hros, doit-il l'tre moiti ?

Quel pur transport en nous se mle la piti,

Quand dborde son coeur plein de divine extase !

CORNEILLE.

470   Mais Pauline ? Les gens m'ont dit, sans priphrase,

Qu'elle tait tide, fade, et que l'on n'en voudrait

Ni pour femme, ni pour matresse.

HAUTEROCHE.

Le beau trait !

Je souhaite aux galants qui se sont raills d'elle,

Aussi noble matresse ou femme aussi fidle,

475   Car on ne peut unir en notre humanit

Plus de raison plus de gnrosit.

CORNEILLE.

Merci, mon cher Nol ! vous me rendez courage.

Mais, hlas ! L'horizon est encor gros d'orage :

Polyeucte n'aura qu'un bien prcaire appui,

480   S'il a l'glise, avec les femmes, contre lui.

HAUTEROCHE.

Oh ! Tout d'abord, Monsieur, n'ayez point peur des femmes !

Ce sont les meilleurs coeurs et les plus belles mes.

Est-ce qu'on a jamais les femmes contre soi,

Lorsque l'on a l'amour, la grandeur et la foi ?

CORNEILLE.

485   Mais les dvots ?... Si l'on sifflait !...

HAUTEROCHE.

  Les choses saintes

Planent infiniment trop haut, pour tre atteintes

Par le stupide assaut de quelque esprit rampant

Qui, gonfl de venin, siffle comme un serpent.

CORNEILLE.

Ils se trompent donc tous ?

HAUTEROCHE.

Oui, certes ; et pour cause !

490   Ne leur concdez rien, rien !... De leur sotte prose

Dfendez, sans flchir, votre vers clatant.

Le soleil et la lune ont des taches ; pourtant,

L'Htel de Rambouillet et l'Htel de Bourgogne

Oseraient-ils jamais demander sans vergogne

495   Que, vu tous les points noirs de ce double appareil,

Le bon Dieu supprimt la lune et le soleil ?

SCNE VII.
Les mmes, Rosange.

ROSANGE.

Je vous drange ?

CORNEILLE.

Non.

ROSANGE.

C'est encor ma marraine

Qui voudrait vous parler un instant sur la scne.

CORNEILLE.

Pourquoi ?

ROSANGE.

Pour retrancher ou changer, s'il vous plat,

500   Deux vers, rien que deux vers, au milieu d'un couplet.

CORNEILLE.

Ma chre enfant, j'en suis fch, c'est impossible.

HAUTEROCHE.

Bravo ! Tenez-lui tte et restez inflexible !

ROSANGE.

Vous devriez venir tout de mme.

CORNEILLE.

Je viens.

ROSANGE.

Ils ne rptent pas, monsieur, en bons chrtiens ;

505   Ils n'ont pas confiance.

CORNEILLE.

  Et vous ?

ROSANGE.

  Je me rcuse.

CORNEILLE.

Vous avez pourtant l'air d'une petite muse.

ROSANGE.

Votre gloire m'est chre, et du fond de mon coeur

Je souhaite ardemment que vous soyez vainqueur ;

Mais les mchants propos enfin m'ont assombrie.

510   Daignez tre prudent, monsieur, je vous en prie !

CORNEILLE.

Fort bien ! Quoi qu'il en soit, je tenterai le sort.

HAUTEROCHE.

Il a vingt fois raison ; tous les autres ont tort.

ROSANGE, Hauteroche.

Je ne vous parlais pas. Quelle galanterie !

HAUTEROCHE.

Jasez ! Mais Polyeucte aura, je vous parie

515   Tout ce que vous voudrez, un norme succs.

ROSANGE.

Vous tes toujours fier ou timide l'excs.

HAUTEROCHE.

Timide pour ma part, fier pour monsieur Corneille.

ROSANGE.

Tout l'heure, quelqu'un me disait l'oreille :

Si cela russit, je veux tre pendu !

  Voulez-vous l'tre, en cas d'chec ?

HAUTEROCHE.

  C'est entendu :

En ce cas je me pends. Nulle misricorde !

Et dans mon testament je vous lgue ma corde.

Mais consentiriez-vous, le contraire arrivant,

m'accorder la main que voici, belle enfant ?

ROSANGE.

525   Soyez donc srieux !

HAUTEROCHE.

  Je suis, je vous le jure,

Trs srieux. Je suis...

ROSANGE.

Singulire gageure !

On ne saurait ainsi s'exposer sans raison ;

Un mari tel que vous, c'est pis que pendaison !

HAUTEROCHE.

Ah ! Ah ! Vous hsitez, je crois, mademoiselle.

530   Pourquoi donc, l'instant, mettiez-vous tant de zle

dtourner monsieur de se faire jouer,

Quand monsieur, selon vous, peut ne pas chouer ?

Fi ! C'est vilain.

ROSANGE.

Ma foi, j'accepte. Je m'en moque.

Je tiens votre pari.

Corneille.

C'est lui qui me provoque !

535   Excusez-moi, monsieur, si je vous ai bless.

CORNEILLE.

Je suis tout simplement ravi.

ROSANGE.

C'est insens.

Hauteroche.

En tout cas, attendez mon ordre pour vous pendre !

Je puis vous gracier.

HAUTEROCHE.

Je ne veux rien attendre ;

Je me pendrai tout seul, si je perds le pari.

540   Si je gagne, tant pis ! je suis votre mari.

Pas de grce !

SCNE VII.
Les mmes, Mademoiselle du Clos, Mademoiselle Aubry, Voiture, D'Orgemont, Floridor, De Villiers, DES Urlis, Brcourt, Beauval.

MADEMOISELLE DU CLOS.

Fort bien ! Causez, restez rire,

Quand nous vous implorons, l-bas, en plein martyre !

Oui, pour continuer la rptition,

Il faut que nous venions, tous, en procession,

545   Chercher jusqu'en ces lieux le pote rebelle.

CORNEILLE.

Je me mets vos pieds ; pardon, ma toute belle !

HAUTEROCHE, avec un salut crmonieux.

Entre temps, s'il vous plat, Mademoiselle, un mot.

MADEMOISELLE DU CLOS.

Quelle solennit !

HAUTEROCHE.

Ce n'est pas un grimaud,

C'est le trs noble sieur Nol de Hauteroche,

550   Qui vient vous demander, sans peur et sans reproche,

La main de votre nice et filleule...

MADEMOISELLE DU CLOS.

D'accord !

Mais pour tre poli, vous auriez d d'abord

Me demander ma main. Je l'aurais refuse.

Puis Rosange... Voyez la petite ruse !

555   Elle n'en avait pas souffl mot. C'est charmant.

ROSANGE.

Oh ! Marraine, coutez ! Je n'ai rellement

Rien accept que si, par extraordinaire,

Polyeucte, martyr, soulve un tel tonnerre

De bravos, du parterre au cintre, tous moments,

560   Que la salle s'croule en applaudissements.

Rire gnral.

MADEMOISELLE DU CLOS.

Le bon billet qu'il a, ce pauvre Hauteroche !

Mais votre coeur, mignonne, est donc un coeur de roche ?

Moi qui le supposais si doux, si moutonnier !  [ 6 Moutonnier : Fig. Qui fait ce qu'il voit faire. [L]]

HAUTEROCHE.

Moquez-vous ! Rira bien, qui rira le dernier !

565   J'invite tout le monde aux noces, qu'ici mme

Je prtends clbrer.

VOITURE.

Pourquoi pas au baptme ?

ROSANGE, lgrement inquite.

Il ne doute de rien.

HAUTEROCHE.

Mes bons amis, pour moi

Vous direz, n'est-ce pas, Polyeucte avec foi.

Jurez-le !

TOUS LES COMDIENS.

Nous jurons !

MADEMOISELLE DU CLOS.

Pour vous et pour Rosange,

570   Je tcherai, Nol, d'tre vraiment un ange.

HAUTEROCHE, lui baisant la main.

J'y compte.

ROSANGE.

Trahison !

VOITURE, avec conviction.

Rassurez-vous !

ROSANGE.

Pourtant,

Si Polyeucte avait le succs qu'il prtend !

Devant un tel aplomb j'ai l'esprit moins paisible ;

J'ai peur.

VOITURE.

Quelle folie !

ROSANGE, clatant de rire.

Oh ! Non, c'est impossible !

 



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Notes

[1] Truchement : Celui qui explique des personnes qui parlent des langues diffrentes, ce qu'elles se disent l'une l'autre. [L]

[2] Robert Garnier (1545?-1590), Alexandre Hardy (1570?-1632?), Jean Rotrou (1609-1650) sont trois potes dramatiques.

[3] Cilice : Ceinture de crin qu'on porte sur la peau par mortification. Porter le cilice. Affliger son corps de cilices et de jenes. [L]

[4] Haire : Petite chemise de crin ou de poil de chvre porte sur la peau par esprit de mortification et de pnitence. [L]

[5] Vers 930 et 931 de Polyeucte de Pierre COrneille.

[6] Moutonnier : Fig. Qui fait ce qu'il voit faire. [L]

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