LE BOUT DE L'AN DE L'AMOUR

CAUSERIE DEUX.

Reprsent pour la premire fois, Paris, sur le Thtre-Lyrique, le 1er mai 1863.

1863. Tous droits rservs.

par Thodore BARRIRE, musique de Lo DELIBES

PARIS MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15. LA LIBRAIRIE NOUVELLE.

IMPRIMERIE DE L. TOISON ET Cie, SAINT-GERMAIN.

Reprsente pour la premire fois, Paris, sur le thtre du Gymnase, le 26 mars 1863.


© Thtre classique - Version du texte du 30/04/2024 20:06:10.


PERSONNAGES

HENRI VOLNAY, M. BERTON.

CHARLES FORESTIER, LAFONTAINE.

UN GARON DU RESTAURAITULRIC.

1859, trois mois aprs le retour d'Italie.


LE BOUT DE L'AN DE L...

Un cabinet dans l'un des meilleurs restaurants de Paris. - Au milieu, une table de quatre couverts richement servie. - gauche, chemine avec du feu. - Candlabres allums. - Un piano droite. - Fentre au fond. - Porte au fond gauche. - Porte droite.

SCNE UNIQUE.
Charles Forestier, Henri Volnay.

Henri est au piano. Charles fume un cigare sur le balcon.

HENRI, jouant.

Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ?   [ 1 Marche autrichienne.]

CHARLES.

Je ne vois que le macadam qui poudroie et les kiosques qui flamboient.

HENRI.

Ces dames se font bien attendre !

CHARLES.

Pour quelle heure leur as-tu donn rendez-vous ?

HENRI.

Pour sept heures prcises.

CHARLES.

Il n'est que sept heures un quart. Ces dames ont encore quarante-cinq minutes elles. Je te disais bien que nous avions le temps, mais tu ne tenais pas en place.

HENRI.

Aussi, c'est que, toi, lorsque tu es ton caf du Helder...   [ 2 Le caf du Helder tait situ Paris rue du 4 septembre entre la rue de la Michodire et la rue de Choiseul. Il fut frquent par les frres Goncourt.]

CHARLES.

Mon caf du Helder ! C'est bien plutt ton caf que le mien ; car enfin, moi, je ne suis qu'un simple colon, comme vous nous appelez assez impoliment au 3me Zouaves ; un pauvre petit historiographe la mine de plomb, qui l'on permet de suivre nos victorieuses armes et de dessiner tranquillement.   [ 3 Le 3me zouaves : rgiment d'infanterie appartenant l'Arme d'Afrique qui dpendait de l'arme de terre franaise, cr en 1852 et affect la province de Constantine. Ce rgiment fut dissous en 1962. [Wikipedia]]

HENRI, riant.

Au milieu des coups de fusil.

Il se lve. Un garon entre de la gauche ; portant deux bouquets , Henri.

LE GARON, Henri.

Monsieur, voici ce qu'on envoie de la rue Laffitte.   [ 4 Rue Laffitte : rue du 9me arrondissement de Paris qui de l'Eglise Notre-Dame de Lorette jusqu'au Boulevard des Italiens. ]

HENRI.

Bon ! Posez a l.

Le garon place les bouquets sur la table et sort.

CHARLES, lisant le menu, prs de la chemine.

Soupe la tortue,

Laitances de carpes la Demidoff,

Homard  l amricaine,

Sorbets l'ananas,

5   Coq de bruyre truff, etc., etc.

Ah ! Mais, dcidment, mon cher Volnay, qui traitons-nous donc ?

HENRI, riant.

Ton coeur ne te dit donc rien ?

CHARLES.

Eh non ! Parbleu ! Mon estomac seul me dit quelque chose, et il crie assez fort pour que je l'entende ; il crie famine. Voyons, tu tiens me faire une surprise ? Eh bien, surprends-moi un peu plus tt. Dis-moi le nom des gentilles ogresses auxquelles sont destines ces fantastiques agapes.

HENRI.

Est-ce que vraiment le lieu o nous sommes ne te rappelle pas quelque chose ?

CHARLES.

Il ne me rappelle rien du tout. - Ah ! Si, si, il me rappelle que, dans un certain souper que nous donnait un prix de Rome, je me suis querell avec Blanchard propos de rien ; qu' bout d'arguments, je lui ai jet mon Champagne la tte, et que, le lendemain matin, dans les bois de Meudon, il m'a trou un chapeau neuf.

HENRI.

Tu ne te souviens que de cela ?

CHARLES.

Absolument.

HENRI, lui montrant un panneau de la boiserie prs de la chemine.

Eh bien, lis donc, coeur sans mmoire !

CHARLES, lisant.

15 septembre 1856... Eh bien?...

HENRI.

Eh bien !

CHARLES.

Ah ! J'y suis.

HENRI.

C'est bien heureux !

CHARLES.

Oui, oui... Il y a trois ans, la veille de notre dpart pour l'Afrique, c'est bien ici qu'a eu lieu la scne dchirante de nos adieux la charmante Alexina, la gracieuse Colombe. Ces murs ont retenti des sanglots de nos Arianes dlaisses, par ordre du ministre de la guerre.

HENRI.

Eh bien, mon cher, nos Arianes ne sont pas mortes de notre abandon.

CHARLES, riant.

Elles pas btes !

HENRI.

Et tu les verras tout l'heure.

CHARLES.

Tiens ! Tiens ! Tiens !... Mais o et quand les as-tu donc rencontres ?

HENRI.

Hier soir, aux Italiens. Ne le dis pas au tnor Morini, mais nous n'avons pas entendu une note de la Norma. Nous avons parl tout le temps de Magenta, de Solfrino et surtout des beaux jours passs. Alexina a gard de toi le meilleur souvenir. Elle tait mme tout mue en me montrant, son joli bras, ton petit bracelet, tu sais ?   [ 6 La batraille de Magenta eut lieu le 4 juin 1859, la bataille de Solfrino le 24 juin 1859 entre les troupes franco-sardes contre l'EMpire d'Autriche.]

CHARLES.

Ah ! Oui... Un aspic de chez Perre, avec des yeux en rubis.

HENRI.

Elle m'a jur qu'elle ne l'avait jamais quitt.

CHARLES.

Jamais ?

HENRI.

Pas une minute.

CHARLES, avec une grimace significative.

Merci bien !... Ah ! Si j'avais pu prvoir a, c'est moi qui aurais crev les yeux de l'aspic !

HENRI.

Dieu! qu'elles taient jolies toutes deux ! Colombe, avec sa guirlande de liserons des prairies, et Alexina avec sa coiffure de pervenches.

CHARLES.

Tiens ! La fleur aime de Jean-Jacques ! Est-ce qu'Alexina serait devenue philosophe, par hasard ?

HENRI.

Combien je suis heureux la pense de me retrouver avec elles ! Ma parole d'honneur, je me sens l une joie de sous-lieutenant en semestre ! Ma gentille petite Colombe !

CHARLES.

Oui, le dluge est fini ; dluge de boulets, de balles et de bombes, et ta colombe apporte dans son petit bec l'olivier de la paix.

HENRI, souriant.

Seulement, dis donc, crois-tu qu'elle soit reste tout ce temps-l dans l'arche ?

CHARLES, confidentiellement.

Entre nous, non, je ne le crois pas.

HENRI, de mme.

Et moi non plus. Car, hier, je te l'avouerai, ces dames n'taient pas seules dans leur loge. Il y avait l deux messieurs tout de noir habills, comme le page de Malbrouck, et qui n'ont pas dit un mot de toute la soire.

CHARLES, mme jeu.

C'taient des hommes srieux.

HENRI, avec une gravit comique.

Voil ce que c'est pourtant que de passer trois ans guerroyer sur la terre trangre. Ah ! Dcidment, nos aeux avaient peut-tre tort d'aller en Palestine ; car il est clair que, pendant ce temps-l, les nobles chtelaines...

CHARLES.

Oui, et soyez donc fier aprs cela de descendre des croisades !

HENRI.

Des croiss.

CHARLES.

Oh ! Je ne fais pas de mots, moi.

HENRI, regardant la pendule.

Ah ! C'est gal, nos charmantes amies font, ce me semble, un peu trop de genre avec nous. La dernire fois, elles ont t plus exactes.

CHARLES.

Dis donc, c'est peut-tre parce que nous partions.

HENRI.

Oh ! Tu les calomnies ! Et je suis sr, au contraire, qu'elles se rjouissent la pense de se retrouver tte tte avec nous, comme autrefois. Ce ne sera peut-tre, il est vrai, chez elles, qu'une fantaisie de l'esprit, qu'un caprice du coeur ; peut-tre mme ce jour n'aura-t-il pas de lendemain, mais enfin ce jour est nous, peu importe le reste !

CHARLES.

Il est avec l'amour des accommodements.

HENRI.

Ah ! Dame ! Je t'avouerai que, jusqu'ici, je n'ai pas pris l'amour positivement au srieux... Jamais, je le confesse, l'ide ne m'est venue de me demander si j'tais la premire passion de ma matresse, ni si j'en devais tre la dernire. M'tait-elle fidle, je l'ignorais et ne songeais nullement m'en assurer. Enfin, l'amour pour moi, c'est comme les oasis dans le dsert : quand j'en rencontre une, je m'y dsaltre avec dlices et ne m'inquite point si quelque autre ne viendra pas son tour puiser la vie cette source laquelle je viens de boire. Et quand, plus tard, le ciel m'en fait trouver une seconde, je me couche ravi sous les pais palmiers sans m'informer si par hasard d'autres voyageurs avant moi ne seraient pas venus chercher le repos sous leur ombre.

CHARLES, riant.

picure, lui-mme n'aurait pas mieux parl !

HENRI.

picure tait dans le vrai... Jouissons de l'heure prsente, et aprs nous la fin du monde !

CHARLES, assis.

Oui, la devise des enfants du sicle : Aprs-nous la fin du monde ! On va loin, Henri, avec cette phrase-l.

HENRI.

Prchi ! prcha !... Et o va-t-on?

CHARLES.

On va au nant, parbleu ! Au nant de tout ce qui est saint, de tout ce qui est grand.

HENRI.

Ta parole ?

CHARLES.

Ne ris pas... Tu la connais, n'est-ce pas, cette autre phrase : Nos pres valaient mieux que nous ? Elle est vieille comme le monde, et je m'en sers tout de mme ! Oui, ils valaient mieux que nous... Ils logeaient dans la vie, et nous, nous y campons. Les morts vont vite, dit-on ! Eh bien, les vivants aujourd'hui vont bien plus vite encore.. C'est le temps des phmres. Nous nous htons de jouir, nous mettons la vie en serre chaude, et, avant l'heure marque, la chrysalide veut tre papillon ; l'artiste, demi-dieu ; le soldat, gnral ; le pote, compris ; le banquier, millionnaire, et l'amant... heureux. Aprs nous la fin du monde ! Et nous mordons pleines dents la grappe verte encore, de peur de ne plus tre l quand viendra la vendange. Tant pis pour nos neveux qui prparent les cuves ! Profitons du prsent ! Que l'avenir s'arrange ! Aprs nous la fin du monde ! Et nous nous dorlotons dans notre bien-tre tout capitonn d'indiffrence et d'gosme ; et nous nous croyons quittes envers nos pres, quand nous ne les mettons pas sur la paille s'ils sont riches, ou quand nous leur donnons du pain, s'ils sont pauvres ! Envers nos filles quand nous les avons jetes en robe blanche dans les bras du premier venu ; envers nos fils...

HENRI, riant.

Quand nous les avons habills en zouaves ou en artilleurs.

CHARLES.

Envers nos amis, quand nous ne leur avons pas pris leurs femmes... Envers nos pauvres, quand nous avons bu du punch leur profit ; envers nos morts, quand nous les avons suivis pendant dix minutes le parapluie sous le bras et le chapeau sur la tte... Et envers Dieu, quand nous ne l'avons pas envoy au diable !

Henri clate de rire.

CHARLES, changeant de ton tout coup.

Eh bien, voil comme je suis, moi, quand je n'ai pas dn.

HENRI.

Prends donc quelque chose.

CHARLES, se levant.

Eh ! Mais trs certainement que je vais prendre quelque chose.

HENRI.

Tiens ! Au fait, c'est une ide ! Un rond de saucisson en attendant le coq de bruyre truff, et une crevette en attendant le homard  l amricaine.

CHARLES.

C'est a, tablissons une cantine comme en campagne. Apporte les bidons.

Henri et Charles s'installent auprs de la chemine ; Charles est cheval sur une chaise; Henri est assis sur le tapis.

Donne-moi du pain.

HENRI.

Voil.

Ils mangent.

CHARLES.

a me rappelle notre souper la clart des toiles, le soir de Palestro.   [ 7 Palestro : actuellement Lakhdaria, en tamazight : en kabyle. (Algrie)]

HENRI.

Tiens ! C'est vrai, nous avons mang du saucisson.

CHARLES.

ta sant !...

Ils trinquent.

Ah ! Quels souvenirs ! Les feux allums... les chants des soldats... les rondes d'officiers parmi les plats et les bouteilles. Le drapeau du 3me zouaves, qui, a deux pas de nous, trennant son toile ! Car, ce jour-l, ton rgiment avait t mis l'ordre du jour... Qu'est-ce que tu as ?

HENRI.

Je me mouche !

CHARLES.

Ce n'est pas vrai, tu pleures. Quel drle de pays que le ntre tout le monde est chauvin et personne ne veut en convenir.

HENRI, avec abandon.

Ah ! Comme le coeur battait alors ! Comme on se sentait vivre!

CHARLES.

Surtout lorsque, comme moi, on avait t si prs de mourir.

HENRI.

Comment ?

CHARLES.

Ah ! C'est vrai, je ne t'ai pas racont... Tiens, au fait, moi, j'ai perdu l un sujet de dessin et une rclame ! Tu sauras donc que c'tait pendant la bagarre ; oh ! Mais au beau moment! Je m'tais mis dans un petit coin, et, tandis que vous jouiez du sabre et de la baonnette, moi, je m'escrimais vivement de mon crayon. Quand tout coup, en relevant la tte, j'aperois vingt-cinq pas de moi, tout au plus, un habit blanc qui paulait son arme mon intention. Je me sentais perdu, je ne te le cacherai pas ; ma carabine tait prs de moi, il est vrai, mais le temps de la prendre... Bref, par un mouvement instinctif mais idiot, je mets mon dessin devant moi en guise de bouclier, et, tout aussitt, mon Autrichien tombe la face contre terre. - J'aurais pu attribuer cette attitude respectueuse l'admiration cause par le chef d 'oeuvre que je lui prsentais ; je crus plus modeste de supposer qu'un des ntres, tmoin du danger que je courais, lui avait log une balle dans le ventre.

HENRI.

Eh bien, tu l'as chapp belle ! Ah ! ta place, je prierais l'illustre Devisme de me faire un porte-crayon ray.

CHARLES.

J'y songerai. Passe-moi les crevettes.

HENRI.

Passe-moi le saucisson... Donnant, donnant.

Ils changent les comestibles.

LE GARON parat droite, cette vue, il jette un cri de surprise.

Messieurs...

CHARLES.

Quoi ?... Tiens, je l'ai pris pour mon Autrichien.

LE GARON, Henri.

Monsieur, le dner a trop attendu, il sera dtestable.

CHARLES, clatant de rire, la bouche pleine.

Eh bien, qu'est-ce que a nous fait ?

LE GARON.

Ah !...

CHARLES.

Votre dner, votre dner, vous le ferez rchauffer demain pour une noce.

LE GARON, indign.

Pour une noce !... Ah ! Monsieur !...

Il sort.

CHARLES.

Tiens ! Suis-je bte, moi ! Je ne me souvenais plus que nous tions au caf Anglais.

Se levant.

C'est ta faute aussi ! On n'a jamais dn sur l'herbe dans un cabinet du boulevard des Italiens.

HENRI, se levant aussi.

Bah ! Quand on arrive d'Italie ! Oh ! Mais ce n'est pas possible. Ces dames ne viendront plus maintenant.

CHARLES, allumant une cigarette.

Quel bonheur !

HENRI.

Forestier, je te trouve froid !

CHARLES.

Qu'est-ce que tu veux ! J'ai une ide que je n'avais pas voulu te dire d'abord, de peur de te contrarier, mais que...

HENRI.

Quoi donc ?

CHARLES.

Eh bien, s'il faut te l'avouer, je trouve qu'en organisant cette petite fte du souvenir, tu as commis une imprudence... ou, si tu l'aimes mieux, une maladresse.

HENRI.

Une maladresse !

CHARLES.

Imperitia... chez les anciens... impair chez les modernes, qui n'y regardent pas de si prs.

HENRI.

Ah ! Je te trouvais froid tout l'heure, maintenant je te trouve svre.

CHARLES.

Svre... mais juste.

HENRI.

Enfin, pourquoi ?

CHARLES.

Pourquoi ? Pourquoi ? Ah ! Un mot, d'abord ! Me permets-tu de le parler du fleuve du Tendre ?

HENRI, riant.

Tu es insupportable.

CHARLES.

Rponds... c'est important.

[HENRI].

Eh bien, oui.

CHARLES.

Merci ! charge de revanche... Je te dirai donc que le fleuve du Tendre peut tre descendu, mais qu'il ne faut jamais le remonter.

HENRI.

Je ne comprends pas.

CHARLES.

Ah! Tu ne comprends pas? Eh bien, sais-tu ce que nous eussions fait tous quatre ici, ce soir, si ces dames taient, venues ? Sais-tu ce que nous ferions encore, si elles venaient ?

HENRI.

Nous ferions un bon dner.

CHARLES.

Pas du tout, car on vient de te dire qu'il serait dtestable. Nous ferions ce que j'appelle le bout de l'an de l'amour.

HENRI, riant.

Trs jolie, l'image !

CHARLES.

Oui, le bout de l'an de l'amour ; et les bouts de l'an, vois-tu, Henri, ce n'est plus cela. Les yeux lisent bien les mmes versets, la bouche rcite bien les mmes psaumes, mais l'motion est partie, la ferveur est absente. Alors, on ne se gne gure pour parler de celui qui n'est plus ; on le discute, on le juge, quelquefois on le condamne, et l'on s'en va dner... Eh bien, mon cher, gnralement, en est de mme aux bouts de l'an de l'amour.

HENRI.

Ce qui donnerait entendre qu'avant minuit nous aurons dit pis que pendre du dfunt.

CHARLES.

Mais ce serait bien possible, et... entre nous, le coeur sur la main... aurions-nous tout fait tort ? Car enfin...

HENRI, riant.

Ah ! Comment dj ?... Mais il n'est pas huit heures et demie.

CHARLES.

a retarde ici.

Continuant.

Car enfin, parmi les roses du pass, que d'pines, mon ami ! Quand je pense que notre jalousie s'est battue trois ou quatre fois pour nos infidles.

HENRI, riant.

Et comme a nous avanait grand'chose, hein ?

CHARLES.

Oui, mesure que nous arrachions des rivaux, il en repoussait.

HENRI, riant.

C'est vrai, mais enfin ce n'taient pas les mmes.

CHARLES.

Alexina !...

Ils s'asseyent.

propos, sais-tu ce qui l'a perdue ? C'est son beau-pre ; car, dans les commencements, elle avait bien quelques dispositions pour la vertu...

HENRI.

Une vertu relative.

CHARLES.

Bien entendu... Nous nous adorions ; nous voyagions alors dans le pays du Bleu ; nous avions mme notre petit nuage au mois ; mais le beau-pre d'Alexina tait ambitieux pour elle... Et surtout pour lui.

HENRI, riant.

Ah ! Est-ce que lui aussi descendait des croisades ?

CHARLES.

Non, il descendait de cheval... Il avait t postillon... Et ce qui a fait notre malheur, c'est qu'il avait gard ses grandes bottes et qu'il tenait absolument mettre du foin dedans. Moi, un artiste, tu comprends, je n'aurais jamais pu suffire ; car on ne sait pas, vois-tu, ce que peuvent contenir de foin les bottes d'un postillon.

HENRI.

Enfin, tu as d quitter Alexina, et alors...

CHARLES.

Alors... Voil... Quand je l'ai retrouve avec ta chre Colombe. ( Tiens ! c'tait mon premier bout de l'an !) Quand je l'ai retrouve, elle avait un quipage et le beau-pre avait un paletot neuf, un magnifique paletot jaune ; je le vois, toujours ; brave homme ! Que le bon Dieu ait son me !

HENRI.

Il est donc mort ?

CHARLES.

Mais non ; et c'est bien pour a.

HENRI.

Ah ! bon !

CHARLES, aprs un temps.

Comme on est lche parfois ! Quand je pense que... Tiens, un certain jour, il tait trois heures du matin, if neigeait et j'attendais Alexina depuis minuit sur ma terrasse. Elle arriva enfin, avec le rgent aux oreilles, et, en me le montrant : Je suis en retard, me dit-elle avec un sourire, mais... voil mon excuse...

Aprs un mouvement de rage.

Et aprs cela, je l'aimais encore 1

HENRI.

Ah ! Comme je comprends a !

CHARLES.

Mais c'est qu'elle avait tant de grces ! Tant de charmes !... Oh ! Ce n'est pas possible : le bon Dieu s'tait tromp, et tout a n'tait pas pour elle.

HENRI, qui est devenu rveur.

Ah ! Quand je rflchis ! Colombe aussi avait bien ses mauvais cts ! D'abord, elle adorait les griffons d'cosse ; elle tenait cela de sa mre, une bien brave femme ! Ah ! Tiens ! Le digne pendant de ton beau-pre. Eh bien, Colombe avait une sorte d'idoltrie pour ces abominables petites bles, chez lesquelles on ne peut jamais distinguer la tte de la queue. Quant moi, je sais bien que je les dteste. Je comprends le chien de berger, il ramne les brebis au bercail.

CHARLES.

Pas toutes.

HENRI.

Je comprends le caniche ; au besoin, il joue de la clarinette... Le terre-neuve, il repche les noys et ne rclame pas vingt-cinq francs. Mais les griffons d'cosse... Mais les kings charles, les havanais, mais tous ces petits tres braillards, gourmands et mal levs... Ah ! Ne m'en parle pas ! Je ne saurais te dire tout le mal que j'en pense.

Ils se lvent.

CHARLES, aprs avoir ri.

Du reste... cette manie-l n'avait rien de bien... terrible.

HENRI.

Non ; mais elle en avait une autre ! La chre enfant tait un almanach vivant de la noblesse ! Figure-toi une petite perruche laquelle on aurait appris le blason ; Monsieur le Marquis par-ci... Monsieur le Duc par-l... Elle djeunait d'un prince et soupait d'un vice-roi. Enfin, il n'y avait pour elle que deux catgories d'hommes les hommes du monde et les habitants de la lune. Elle me considrait, moi, comme un habitant de la lune.

CHARLES.

Elle te considrait avec un tlescope.

HENRI.

Oui ; elle m'avait aim par curiosit. Du reste, cette manie aura un jour ou l'autre, un heureux rsultat pour Colombe.

CHARLES.

Comment ?

HENRI.

Elle l'empchera de revoir sa mre.

Aprs un silence.

Ah ! Au fond, tout cela est triste.

CHARLES.

Hein !

HENRI.

Oui, et tu avais raison... Le bout de l'an de l'amour, mauvaise histoire. Tiens ! Nous avons assez parl du dfunt, allons-nous en.

CHARLES.

Perds-tu la tte ?

HENRI.

Non, non ; tiens, Musset a dit :

Il faut, pour que ma soif s'tanche,  [ 8 Citation de "Invocation" d'Alfred de Musset, disponible dans "La coupe aux lvres" pome dramatique, et plus prcisment dans le pome prface intitul "Invocation".]

Que le flot soit sans tache et pur comme un miroir;

Ce sont les chiens errants qui vont l'abreuvoir.

Eh bien, dis-moi, Forestier, est-ce que tu ne te fais pas un peu l'effet d'un chien errant, toi ?

CHARLES, passant devant lui.

En voil une ide, par exemple ! Ah a ! Que t'ont donc fait les chiens, aujourd'hui ? Tout l'heure, c'taient les kings Charles, les terre-neuve, et maintenant...

HENRI.

C'est que, moi, je me fais absolument cet effet-l ! Tu sais, ces pauvres chiens qu'on rencontre le soir ; on devine leur dmarche qu'ils n'ont pas de logis, pas d'asile... Le chien errant aborde un camarade l'air heureux, affair ; ils ne se disent qu'un mot, car le camarade est un chien tabli... il paye l'impt, et, comme il sent venir l'orage, il se hte de rejoindre le toit hospitalier qui l'attend et o il retrouvera sa pte sous la fontaine. Le chien errant, tout triste, le regarde s'en aller, car il ne dne pas en ville, lui, et, les yeux pleins, le ventre vide, il va se coucher inquiet sous un auvent ou sous une arche. C'est qu'il est seul au monde et que personne ne l'attend, et que personne ne l'aime. Eh bien, je m'aperois que je suis un peu comme lui ; car, sans un amour vrai, l'homme est un chien sans matre.

CHARLES.

Eh ! Mon Dieu ! Sur quoi donc as-tu march depuis cinq minutes ?

HENRI.

Ah ! J'ai march sur des Colombe... sur des gens du monde, sur les habitants de la lune, sur le Rgent, sur tous ces souvenirs qui ne sont bons qu' faire des regrets. Enfin, je m'ennuie profondment. a vient de me prendre l tout de suite ; et, aprs tout, il n'y a que les imbciles qui ne changent jamais. - Eh bien, ma vie me semble vide, creuse, qu'est-ce que tu veux que je te dise ! En temps de guerre, on s'tourdit, on ne rflchit pas ; mais quelque chose me dit que nous allons avoir la paix et pour longtemps peut-tre ; et, alors, je me souviens de ce que tu m'as dit. Je pense que j'ai, quelque part dans un riant pays, ma maison et ma vigne, et qu'il serait doux d'avoir des fils qui laisser la vendange. Tu ne sais pas ce que tu devrais faire ? Eh bien, tu devrais me marier.

CHARLES, clatant de rire.

Ah ! ah ! ah !

HENRI, touchant la chane de Charles.

Tiens ! Qu'est-ce que tu as l ?

CHARLES.

Tu le vois bien, ce sont des breloques.

HENRI.

Oui... a s'ouvre cela ? Qu'est-ce qu'il y a l-dedans ?

CHARLES.

Des portraits: mon pre, ma mre et ma soeur...

Il les lui montre.

Nos parents sont morts, tu le sais ! Alors, je tiens lieu de pre ma soeur, et ma soeur me tient lieu de mre.

HENRI.

Ah ! Tu n'es pas un chien errant, toi. Elle est bien jolie, ta soeur.

CHARLES.

Tu crois ?

HENRI.

J'en suis sr.

CHARLES.

Ah !... Eh bien, tu t'es trouv en rapport avec elle, sans t'en douter.

HENRI.

Comment cela ?

CHARLES.

Tu te souviens de l'air national de l-bas ?

HENRI.

La Milanaise.

CHARLES.

Oui, que je t'avais pri de noter ; c'tait pour l'envoyer Estelle.

HENRI.

Ah ! Elle se nomme Estelle ?

CHARLES.

Cher petit ange ! Ah ! Je ne t'ai jamais parl d'elle ! Eh bien, je suis, un misrable, parce que ce qu'elle a fait, j'aurais d le raconter toute la terre.

HENRI.

Raconte-le-moi bien vite, alors.

CHARLES.

C'tait en 1854. Estelle avait alors dix-huit ans... Je faisais encore partie de l'arme. Tu ne m'as jamais vu en uniforme, toi ? Tu as perdu ; il parat que j'tais trs bien.

HENRI.

Fat !

CHARLES.

Bref, je venais d'tre bless Inkermann, et l'on m'avait transport Constantinople, au palais de l'Ambassade Russe, que le sultan avait consenti transformer en hpital franais. Une nuit...

LE GARON, entrant prcipitamment de la gauche.

Messieurs, je crois que voici ces dames.

Il sort comme il est entr.

Henri et Charles ont un mouvement d'humeur trs-prononc. Ils rangent les chaises et rtablissent leur toilette.

LE GARON, rentrant.

Messieurs, je me suis tromp.

Il disparat.

HENRI, furieux.

Que le bon Dieu te bnisse !

CHARLES.

Que le diable t'emporte !

HENRI.

Continue.

CHARLES.

O en tais-je?

HENRI.

l'hpital.

CHARLES.

Ah ! Oui ...

Se retournant vers la porte.

Que le diable t'emporte ! Une nuit donc que, couch sur mon lit de souffrance, je m'agitais fivreux, dans une de ces insomnies que connaissent seuls les exils qui luttent contre la mort cinq cents lieues de la patrie, je vis tout coup se dresser devant moi une ombre gracieuse... Une femme tait l qui se penchait vers moi, m'treignant de ses deux bras, me couvrant de ses baisers et de ses larmes.

HENRI.

C'tait Estelle ?...

Se reprenant.

C'tait ta soeur ?

CHARLES.

Oui, ma pauvre petite soeur, qui, la premire nouvelle de ma blessure, avait tout quitt pour venir me servir de garde-malade... N'est-ce pas que c'est gentil, a ?

HENRI.

Superbe !

CHARLES.

Pour la peine que je t'ai racont mon histoire, tu vas me jouer la Milanaise, l'air favori d'Estelle. Tu sais comme je te le demandais bien vite en Italie, ds que nous avions seulement notre service un petit bout d'pinette grand comme a.

HENRI.

Oui, et je comprends maintenant pourquoi ; tu te disais: Cet air, Estelle le joue peut-tre aussi en France, dans ce mme moment, et c'tait comme si tu avais caus avec elle.

CHARLES, riant.

Oui, c'est vrai.

HENRI, se mettant au piano.

Eh bien, nous allons causer tous les trois.

Il joue.

Comme cela, je serai dj un peu de la famille.

Parlant tout en jouant.

Ta soeur est bonne musicienne ?

CHARLES.

Que trop bonne, hlas !

HENRI.

Comment ?

CHARLES.

Eh ! Sans doute, car elle chante elle seule comme la Sontag et la Malibran ensemble.   [ 10 Henriette Gertrude Walpurgis Sontag (1805-1854) : clbre cantatrice, amie de la Malibran.]

HENRI.

Oh ! La Malibran...

Il joue ; aprs un temps.

Eh bien, tu disais que ta soeur ?...   [ 11 La romance du saule [de l'Opra Othello de Verdi].]

CHARLES.

Eh bien, je disais que cela lui a donn d'ide de se mettre au thtre.

HENRI.

Et cela te fait de la peine ?

CHARLES.

Oui, car Estelle, je le sais, est trop dlicate, trop impressionnable pour cette vie d'motions, de triomphes peut-tre.

HENRI, cessant de jouer, et vivement.

Et, comme la Malibran aussi, elle verserait de vrais pleurs sur la scne, et tu as peur... qu'elle ne chante le Saule.

CHARLES, mu.

Ah ! Tais-toi, tu m'as fait mal...

Il s'assied prs du piano.

C'est le coeur qui a tu notre mre.

Henri se lve trs-agit ; il se promne quelque temps sans parler, puis s'arrte tout coup devant Forestier.

HENRI.

Mon ami, il ne faut pas que ta soeur soit chanteuse.

CHARLES.

Que veux-tu qu'elle soit ?

HENRI, s'asseyant en face de lui.

Eh ! Je veux qu'elle soit une heureuse chtelaine, parbleu ! Au fond d'un vieux manoir tout plein d'ombre et de posie, avec de beaux enfants rieurs jouant sur les pelouses.

CHARLES, souriant.

Mais ma soeur n'a pas de dot !

HENRI.

Raison de plus ! coute, Forestier, dis-moi, comment crois-tu que finirait, dans un thtre  colonels, une histoire semblable celle-ci, c'est--dire commenant par un coq de bruyre truff pour en arriver un mdaillon et des breloques ?

CHARLES.

Je l'ignore, mon ami.

HENRI.

Eh bien, je vais te le dire. L'ami serait captiv par les grces enchanteresses du mdaillon ; il devinerait, dans ce doux et limpide regard, tout un avenir d'amour, dans ce dvouement de jeune fille, tout un avenir de bonheur, et il te dirait : Mon cher Forestier, je suis jeune, je suis riche, je ne suis pas trop mal, et je n'ai jamais aim.

CHARLES.

Voyons, plaisantes-tu ?

HENRI.

Ta soeur ne me connat pas, elle ne m'a jamais vu; mais, avec un coeur comme le sien, avec une me comme la sienne, elle en arriverait peut-tre aimer celui qui aurait sauv la vie son frre.

CHARLES.

Que veux-tu dire ? Est-ce que c'tait toi qui, Palestre...?

Ils se lvent.

HENRI.

Non, parole d'honneur ! Malheureusement... Mais tu le diras, mais tu le laisseras croire. Je ne t'ai pas sauv la vie ce jour-l, mais je te promets de te la sauver une autre fois.

CHARLES, riant.

Enfant !

HENRI.

Voyons, Forestier, mon ami, mon frre, quand irons-nous chez toi jouer la Milanaise ? Demain, aujourd'hui, tout de suite, veux-tu ?

CHARLES.

Mais ces dames ?

HENRI.

Ces dames ? Tu oses me parler de ces dames ! Toi le pre d'Estelle ! moi qui suis presque son mari ! Car, enfin, suis-je ou non son mari ?

CHARLES, lui prenant les mains.

Oui... Si elle y consent... Mais tu me jures de la rendre heureuse ?

HENRI, avec sentiment.

Je te le jure ! Et, si je manque mon serment, eh bien, brle-moi la cervelle.

CHARLES, sur le mme ton.

C'est convenu, mon ami.

Ils se jettent dans les bras l'un de l'autre.

Et voil ce que c'est que le bout de l'an de l'amour.

HENRI.

Viens !... Viens !

Il entrane Charles ; ils sortent. - On entend le bruit d'une voiture. - Au moment o ils disparaissent par la droite, le garon entre prcipitamment par le fond.

LE GARON.

Par ici, mesdames, par ici.

 



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Notes

[1] Marche autrichienne.

[2] Le caf du Helder tait situ Paris rue du 4 septembre entre la rue de la Michodire et la rue de Choiseul. Il fut frquent par les frres Goncourt.

[3] Le 3me zouaves : rgiment d'infanterie appartenant l'Arme d'Afrique qui dpendait de l'arme de terre franaise, cr en 1852 et affect la province de Constantine. Ce rgiment fut dissous en 1962. [Wikipedia]

[4] Rue Laffitte : rue du 9me arrondissement de Paris qui de l'Eglise Notre-Dame de Lorette jusqu'au Boulevard des Italiens.

[5] Franois Joseph Schumpff dit Joseph Morini (1829-1883): tnor du Thtre-Lyrique et des Italiens.

[6] La batraille de Magenta eut lieu le 4 juin 1859, la bataille de Solfrino le 24 juin 1859 entre les troupes franco-sardes contre l'EMpire d'Autriche.

[7] Palestro : actuellement Lakhdaria, en tamazight : en kabyle. (Algrie)

[8] Citation de "Invocation" d'Alfred de Musset, disponible dans "La coupe aux lvres" pome dramatique, et plus prcisment dans le pome prface intitul "Invocation".

[9] Maria-Felicia Garcia dite La Malibran (1808-1836) : chanteuse lyrique mezzo-soprane.

[10] Henriette Gertrude Walpurgis Sontag (1805-1854) : clbre cantatrice, amie de la Malibran.

[11] La romance du saule [de l'Opra Othello de Verdi].

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