COLOMBINE MANNEQUIN

COMDIE PARADE EN UN ACTE ET EN PROSE MLE DE VAUDEVILLES.

Reprsente pour la premire fois, sur le Thtre de vaudeville, le 15 fvrier 1793.

NOUVELLE DITION

Prix : Cinquante sols, avec la musique.

Prairial An III.

Par MM. RADET et BARR

PARIS, Chez les libraires, Au Thtre du Vaudeville, Au Thtre rue Martin, l'Imprimerie des Droits de l'Homme, n44.

De l'Imprimerie de CHARDON, rue de la Harpe.

Reprsente pour la premire fois, sur le Thtre de vaudeville, le 15 fvrier 1793.


Texte tabli par Paul FIEVRE aot 2023

Publi par Paul FIEVRE septembre 2023

© Thtre classique - Version du texte du 01/06/2024 07:57:53.


PERSONNAGES, ACTEURS.

CASSANDRE, Chapelle.

ARLEQUIN, Citoyen Delaporte.

GILLES, Citoyen Lger.

COLOMBINE, Citoyenne Molire.

La scne est Paris


COLOMBINE MANNEQUIN

Le Thtre reprsente une double scne : l'une est la chambre d'Arlequin, avec une porte vitre au fond, et l'autre une espce d'antichambre, avec porte communiquant de l'une l'autre pices une autre, vis--vis, qui va dehors ; et enfin, une en face du public, qui conduit cher Cassandre.

SCNE PREMIRE.

ARLEQUIN, seul, sortant de chez lui par la porte du fend, une poche de matre danser la main.

Il est tard... Il faut que j'aille donner mes leons, et que je passe la poste o je trouverai srement une lettre de Colombine... C'est bien dommage d'tre oblig de sortir... En vrit, j'ai autant de peine quitter le mannequin qui me reprsente ma chre Colombine, que si c'tait Colombine elle-mme... C'est drle, a.... Mais c'est qu'aussi c'est sa figure, sa taille, son maintien ; et les habits.... Je les ai fait faire absolument semblables ceux que portait Colombine, au moment de son dpart. On n'a jamais eu pareille ide, parce qu'on n'a jamais aim comme j'aime; et sans cette douce illusion, il m'aurait t impossible de supporter l'absence de future.

Sur la ritournelle de l'air suivant, il va la perte du fond, et semble admirer sen mannequin ; jeu qu'il rpte plusieurs fois pendant l'air.

AIR.

Ce cher mannequin ! Je ne le possde que depuis hier soir ; je l'ai amen en fiacre, quand tout le monde a t couch... C'est pourtant avec regret que je me cache de Cassandre.... Il est bon homme ; mais, son ge on ne sait plus ce que c'est que l'amour. Quant Gilles, il est si mchant, si bavard, qu'on ne peut rien lui confier.

Il reprend la fin de l'air en s'en allant.

Je la vois, oui je la vois l ;

Oui, le jour qu'elle s'en alla,

Colombine avait tout cela,

Avait tout cela, avait tout cela ;

5   Mme chapeau parat sa tte,

Ah, pour mon coeur c'est une fte,

Une fte, oui tout cela

Oui tout cela, oui tout cela, oui tout cela ;

C'est une fte,

10   De contempler tout cela,

Oui tout cela, oui tout cela, oui tout cela ;

Si quelqu'un... soyons discret,

Si mon secret se dcouvrait,

Comme on rirait, comme on rirait

15   Du mannequin d'Arlequin.

Ah ! dirait-on,

Il a perdu,

Tout bas, tout bas,

Ne disons mot,

20   N'en parlons pas, n'en parlons pas, n'en parlons pas.

SCNE II.
Arlequin, Cassandre.

CASSANDRE, sortant de chez lui, en pet-en-l'air, tte nue et chaude, un linge barbe du cou, tenant sa perruque d'une main, et un trs gros bouquet de l'attire.

Ah ! C'est vous Arlequin ?

ARLEQUIN, traversant.

Bonjour, beau-pre..

CASSANDRE.

Je suis bien aise de vous rencontrer. ?

ARLEQUIN.

Moi aussi.

CASSANDRE.

J'ai vous entretenir

ARLEQUIN, la porte pour sortir.

Impossible, beau-pre ; l'heure me presse, et les cachets doivent passer ayant tout.

Il s'en va.

SCNE III.

CASSANDRE, seul, et secouant la tte.

Hum.... hum !... Tout cela se dcouvrira; mais songeons ma toilette.

AIR : Du vaudeville de la Soire Orageuse

25   Combien je suis frais et dispos,

Pour fleurir ma commre Barbe !

Sa fte vient bien propos,

C'est aujourd'hui mon jour de barbe :

Il pose son bouquet, et passe la main sur sa perruque pour lui donner la tournure.

Malgr que l'on soit, en effet

30   L'enfant gt de la nature,

L'homme le plus beau, le mieux fait

A besoin d'un peu de parure.

Il va , pour mettre sa perruque, au miroir, et s'arrte.

Quel bon repas nous allons avoir ! c'est pour deux heures, et midi vient de sonner.

Mme air.

Ce n'est chez un mince traiteur

O l'on fait toujours maigre chre;

35   C'est chez un gros restaurateur

Que nous rgale ma commre.

De cette maison, en crdit,

La rputation est faite ;

Et l'on a tout dit, quand on dit :

40   Je vais dner Au veau qui tte.

Il met sa perruque, s'essuie avec le linge qu'il a devant lui et arrange sa cravate.

C'est bien dommage que ma fille Colombine soit encore la campagne de sa chre tante... Elle est aimable, ma fille... Elle a de la voix.... Elle aurait chant... Paisibles bois... a m'aurait fait honneur... Et ce Gilles qui n'est pas encore venu faire mon mnage, et me rendre compte de ses informations sur Arlequin, mon gendre futur.... Il s'amuse bavarder, caqueter chez quelques voisines.... Il est si causeur, si trigaud !...   [ 1 Trigaud : Qui use de dtours, de mauvaises finesses. [L]]

Se regardant au miroir.

Je suis bien, trs bien... Mais Gilles, Gilles...

Il le voit.

SCNE IV.
Cassandre, Gilles.

CASSANDRE.

Eh ! Allons donc, allons donc : mon habit ?

GILLES, prenant l'habit sur le dos d'une chaise.

Je le tiens.

CASSANDRE, passant son habit.

quelle heure tu arrives !

GILLES, l'air satisfait.

Ah ! Ah !

CASSANDRE.

Comment ? Ah ! Ah !

GILLES.

AIR : On compterait les diamants.

Si j'ai tard quelques instants

C'est pour apprendre des nouvelles ;

Ah ! Je n'ai pas perdu mon temps

Allez, allez, j'en sais de belles ;

45   Et, vraiment, je suis enchant,

Car de bien honntes personnes,

Dieu merci, m'en ont racont

Plus de mauvaises que de bonnes.

CASSANDRE.

Tu as donc dcouvert ?...

GILLES.

Si j'ai dcouvert oui ; j'ai de la peine dans mon tat, mais j'ai du plaisir.

AIR : Des trembleurs.

Ah ! si je me mets en nage

50   En faisant chaque mnage?

Quel plaisir je me mnage

De l'entresol au grenier !

Je fais, d'tage en tage,

Circuler le caquetage,   [ 2 Caquetage : Action de caqueter et caquets. Fig. Babil haut et bruyant, et aussi babil de jactance. [L]]

55   Et jamais au tripotage

Je n'arrive le dernier.

CASSANDRE.

Mais, maudit bavard...

GILLES.

Mme air.

J'ai su de la boulangre

Que l'amant de la lingre

La quitte pour la bouchre

60   Qui n'a plus le tapissier , ;

Puis on dit, chez la portire,

Que ce matin la fruitire

A battu la chaircuitire  [ 3 Chaircuitire : charcutire ; L'orthographe et la prononciation ont longtemps vari entre charcutier et chaircutier. [L]]

Pour avoir le ptissier.

CASSANDRE.

Qu'est-ce que c'est que la lingre, la chaircuitire, le ptissier ? Ce n'est pas l ce que je t'ai charg de dcouvrir.

GILLES.

Quand je vous dis que je sais tout ce qui se passe dans le quartier.

CASSANDRE.

Tout, hors ce qu'il faut savoir ; car, enfin, tu ne sais rien sur Arlequin.

GILLES.

Je ne sais rien sur Arlequin ?... Ah ! C'est un joli garon que votre Monsieur Arlequin !

CASSANDRE.

Comment ?

GILLES.

Il n'a pas d s'ennuyer dans sa chambre, cette nuit.

CASSANDRE.

Pourquoi ?

GILLES.

Il n'y tait pas seul !

CASSANDRE.

Il n'y tait pas seul ?

GILLES.

Non, Monsieur, il n'y tait pas seul. Hier soir, je sortais de souper Aux Bons Amis... Il y avait eu du bruit, des bouteilles casses, des assiettes jetes la tte... Je m'en revenais bien content...

CASSANDRE.

Au fait.

GILLES.

J'ai entendu qu'on se disputait au caf de l'Union vis--vis chez-vous : j'y entrais pour m'amuser un instant , lorsqu'une voiture s'est arrte votre porte ; et comme il ne faut rien perdre, j'ai voulu voir si ce n'tait pas la voisine du second qui rentrait avec son autre amoureux.

CASSANDRE.

Finiras-tu ?

GILLES.

Point du tout ; c'tait Arlequin.

CASSANDRE.

Aprs ?

GILLES.

Je me suis tapis derrire l'choppe du savetier, et de l, j'ai vu le susdit Arlequin, payer le cocher, ouvrir la portire, prendre une dame dans ses bras, et se glisser, avec elle, dans l'alle ; dont il a, tout doucement, tout doucement, referm la porte.

CASSANDRE.

Ah ! Tratre d'Arlequin !

GILLES.

Vous devinez bien que je suis rest mon poste... J'ai attendu longtemps, trs longtemps, et trs inutilement.

CASSANDRE.

Elle y est reste ?

GILLES.

J'avais froid, j'tais gel, je m'ennuyais, je m'impatientais... Par bonheur pour moi, j'ai eu la satisfaction de voir Monsieur Ledru sortir, une heure du matin, de chez votre nice Doucet, donc le mari est a la campagne ; et comme je m'en allais, sur les deux heures, j'ai t assez heureux pour faire battre deux gros chiens gui n'y pensaient pas.

CASSANDRE.

Une femme, la nuit, chez Arlequin ! Lui que je croyais si sage, lui dont ma fille ne cessait de me vanter l'amour et la fidlit.

GILLES.

Ah ! Monsieur, il est matre de danse, et ces gens-l....

CASSANDRE.

Tu as raison, c'est un tat trop critique pour les moeurs.

GILLES.

qui le dites-vous ?

CASSANDRE.

AIR : Ton humeur est Catherine.

65   Bien souvent, avec la danse

La jeunesse va le trot ;

Et de cadence en cadence,

Elle fait un pas de trop :

Aux dpens de la famille,

70   Plus d'un matre, l'impromptu,

En faisant danser la fille

A fait sauter la vertu.

GILLES.

C'est comme la fille de Madame Dorothe ; l'autre jour, la mre n'tait pas l...

CASSANDRE.

Eh ! Que m'importe la de Madame Dorothe, je chez moi la mienne... Mais Arlequin, que j'ai log, qui j'ai donn, pour soixante-dix-huit livres, cette chambre et ce cabinet, que j'ai toujours lous quatre-vingt francs... C'est un serpent que j'ai rchauff dans mon sein.

GILLES.

Ah ! Srement que est un. Eh ! Qui l'a devin ? Moi. Qui s'est aperu de son air distrait et embarrass ? Moi. Qui vous a dit qu'il y avait de la cachotterie sur jeu ? Encore moi. Qui vous a fait remarqu que depuis plus de quinze jours il n'tait pas venu une seule fois le soir comme de coutume, faire votre petit domino ? Encore moi.

CASSANDRE.

C'est vrai.

GILLES.

Je vous dis qu'en fait d'espionnage et de rapport, je ne vous conseille pas de chercher mon pareil, vous ne le trouveriez, car vous ne le trouveriez pas. Aussi, je peux me flatter que dans tout le quartier, il n'y a qu'une voix sur mon compte.

CASSANDRE, voyant Arlequin.

Paix... C'est Arlequin, dissimulons.

SCNE V.
Les mmes, Arlequin.

ARLEQUIN.

AIR : Une petite fillette.

Ah ! Que la poste est tardive !

On s'crit chaque matin ;

75   Hlas ! Avec la missive

Le courrier reste en chemin.

Eh ! Aie, eh ! Hue, eh ! Clic, eh ! Clac, il fait grand train,

Et jamais n'arrive.

Trop heureux l'amant qui pourrait

80   Porter lui-mme son billet !

Piquant des deux, il partirait,

Galoperait,

Arriverait,

Sans faire tant claquer son fouet.

bis.

CASSANDRE.

Qu'est-ce que c'est, Monsieur Arlequin, que voulez-vous dire ?

ARLEQUIN.

Je veux dire, beau-pre, que je viens de la poste, qu'il n'y a de lettre ni pour vous, ni pour moi, et que je suis trs en colre contre la poste, parce que c'est la faute de la poste, et non pas celle de Colombine, qui m'crit chaque poste.

CASSANDRE.

Ah ! Vous songez toujours ma fille ?

ARLEQUIN.

Si j'y songe !

GILLES, Cassandre.

Je gage qu'il va mentir.

CASSANDRE.

C'est que dans votre tat, vos leons.... vos charmantes colires...

ARLEQUIN.

Mes charmantes colires me rappellent celle que j'aime.

GILLES.

Je n'aurais pas devin celui l.

ARLEQUIN.

AIR : De Joconde.

85   J'aperois, dans un joli bras,

Le bras de Colombine :

Je trouve, dans un joli pas,

Le pas de Colombine :

J'admire, dans un pied mignon,

90   Le pied, de Colombine,

Et si je vois un oeil fripon

C'est l'oeil de Colombine.

GILLES, part.

C'est trop fort.

CASSANDRE.

Ah ! Vous voyez tout a !

ARLEQUIN.

Mme air.

Oui dans tous les jolis minois,

Je vois ma Colombine ;

95   Dans tous les jolis sons de voix,

J'entends ma Colombine ;

Partout mon oeil et mon esprit

M'offrent ma Colombine ;

Oui, mais partout mon coeur me dit :

100   Ce n'est pas Colombine.

CASSANDRE, bas Gilles.

Il a pourtant l'air de bonne foi.

GILLES, las Cassandre.

Vous donnez l-dedans, vous ? Moi, je n'y tiens pas.

Arlequin.

Votre clef, que j'aille faire votre chambre.

ARLEQUIN.

Non, je te remercie ; je la ferai moi-mme.

GILLES.

Vous-mme ?

ARLEQUIN.

Oui, j'ai des raisons pour cela.

GILLES, bas Cassandre.

Elle est encore chez lui.

CASSANDRE, part, avec exclamation.

Ah ! Sainte Vierge !

ARLEQUIN.

Sans adieu, beau-pre : vous allez dner en ville, bon apptit.

CASSANDRE.

Un moment, Monsieur Arlequin, j'ai vous dire...

ARLEQUIN.

Dites.

CASSANDRE.

Entrons chez vous.

ARLEQUIN.

Non.

CASSANDRE.

Non !

ARLEQUIN.

J'ai affaire, et vous me gneriez.

GILLES, bas Cassandre.

C'est clair.... Elle y est.

CASSANDRE.

Ainsi, vous ne voulez pas que j'entre chez vous ?

GILLES.

Pas plus que moi.

ARLEQUIN.

J'ai besoin de me distraire de l'absence de Colombine ; et je ne me distrais pas comme un autre.

CASSANDRE.

Mais, Monsieur Arlequin.....

ARLEQUIN.

AIR : On doit soixante mille francs.

Loin de l'objet de mon amour,

Papa, vous voyez chaque jour

Comment je me dsole.

bis.

CASSANDRE.

Vous vous dsolez !

ARLEQUIN.

Vous n'en pouvez douter ; mais

105   Vous, ne devineriez jamais

Comment je me console.

bis.

Il entre chez lui, ferme soigneusement sa porte et pass dans le cabinet du fond.

SCNE VI.
Cassandre, Gilles.

GILLES, Cassandre qui regarde Arlequin d'un air interdit.

Eh ! Bien, vous tes content de lui !.... Il ne vous cache rien.

CASSANDRE.

Si je n'avais pas besoin de tout mon enjouement pour faire honneur au dner de Madame Barbe, j'entrerais dans une colre...

Gilles lui donne sa canne.

que je remets ce soir, parce que la colre tue la gat et l'apptit.

GILLES.

Prenez-y garde.

CASSANDRE.

Sois tranquille : je sens que je dnerai, et je sais trop bien vivre pour me lever de table le premier ; mais ds qu'il n'y aura plus personne, j'arrive ici, je m'explique avec Arlequin, je romps le mariage, et j'cris ma fille de n'y plus songer.

GILLES.

C'est bien, et je ne vous croyais pas tant d'esprit, avec votre air simple...

CASSANDRE.

C'est un parti pris, j'crirai.

GILLES.

Et de la bonne encre.

CASSANDRE.

Oui, avec mnagement ; ma fille est sensible, tendre, vive...

GILLES.

Vive ? Emporte, jalouse, passionne, colre, vindicative ; enfin c'est tout le portrait de madame votre pouse.

CASSANDRE.

C'est vrai.

GILLES.

C'tait une fire femme celle-l ! Et comme elle tait aimable ! Comme elle vous menait !... Vous souvenez-vous de ce ruban que vous aviez envoy la petite couturire !

CASSANDRE.

Allons, allons...

GILLES.

Quel soufflet Madame vous donna ! Ah ! Mon dieu, mon dieu ! Quel soufflet ! La perruque en l'air, la tte contre le mur... C'tait superbe.

CASSANDRE.

Finis tes plaisanteries Mais voyons, ne perdons point la tte.

Il regarde sa montre.

GILLES.

Cette femme-l avait bien des qualits !

CASSANDRE.

Deux heures moins cinq minutes !

GILLES.

Allez, allez, pendant votre absence, je tcherai de dcouvrir encore quelque chose sur Arlequin.

CASSANDRE.

Le fourbe ! Je le croyais si sincre !

GILLES.

Moi, j'ai toujours pens que c'tait un hypocrite.

CASSANDRE.

AIR : Non, je ne ferai pas , etc.

Quel visage trompeur ! Hlas ! Mon pauvre Gille,

Comme nous dit Gilblas, ou Gilbert, ou Virgile

Ah ! Ne devrait-on pas, des signes certains,

110   Reconnatre le coeur des perfides humains.

Il sort.

SCNE VII.

GILLES, seul.

Me voil seul, faisons notre ouvrage.

Il s'arrte.

Cependant je voudrais bien voir la demoiselle ou la dame qui est l-dedans... Si je la connaissais, quelle bonne affaire ! J'irais chercher le pre, ou le mari ; a ferait un scne charmante, et qui divertirait tout le quartier... Regardons par la serrure...

Il regarde.

Je ne vois rien...

Il coute.

Je n'entends rien... Faut que je les drange.

Il appelle.

Monsieur Arlequin.

SCNE VIII.
Gilles, Arlequin.

ARLEQUIN, sortant de la chambre du fond.

Quoi !

GILLES, parlant travers la porte qui spare les deux chambres.

Vous ne voulez donc pas que je fasse votre chambre ?

ARLEQUIN.

Non.

GILLES.

Ce serait l'affaire d'un instant.

ARLEQUIN.

Laisse-moi tranquille.

GILLES, d'un ton suppliant.

Monsieur Arlequin... Mon bon ami.

ARLEQUIN, s'impatientant.

H bien, qu'est-ce que tu veux ?

GILLES.

Ouvrez-moi, je vous en prie.

ARLEQUIN.

Au diable.

GILLES, quittant la porte.

C'est elle qui ne veut pas que se la voie, et srement que je la connais.... Je ne quitterai pas.

ARLEQUIN.

N'oublions pas la lettre que j'ai crite mon ami le sculpteur, pour le remercier de m'avoir prt son mannequin.

Il cherche dans le tiroir de la table.

GILLES, allant pour battre l'habit d'Arlequin, trouve un papier dans sa poche.

Un papier crit ? Et je ne sais pas lire ! C'est gal, je saurai ce que c'est.

Il le met dans sa poche.

ARLEQUIN.

La voici.... J'y ai mis des compliments sa petite femme. Elle le rend heureux sa petite femme. Ah ! Colombine fera aussi mon bonheur.

AIR : De la tourire.

Que aurons d'agrment

Dans notre petit mnage !

Que nous aurons d'agrment

Tous les jours en nous aimant !

GILLES, battant l'habit.

115   Pan, pan, pan, pan, pan, pan, pan.

ARLEQUIN.

Oh ! Vive le mariage !

GILLES, de mme.

Pan, pan, pan, etc.

ARLEQUIN.

Que nous aurons d'agrment !

GILLES, la porte Arlequin.

Monsieur Arlequin, votre habit est prt.

ARLEQUIN.

Tout  l heure.

GILLES.

Oh ! Je la verrai.

ARLEQUIN.

Je vais porter ma lettre la petite poste, et commander mon souper.

Il ouvre sa porte, et comme Gilles va pour entrer, il le repousse d'une main, prend son habit de l'autre et le jette sur une chaise.

C'est bon.

Il sort, et ferme sa porte.

GILLES.

En vrit, Monsieur Arlequin, c'est bien mal de votre part.

ARLEQUIN.

Comment ?

GILLES.

Moi qui ai toute la confiance de Monsieur Cassandre, il est bien tonnant que je n'aie pas la vtre.

ARLEQUIN.

C'est l ce qui te chagrine ? Tu as tort.

AIR : Tout roule aujourd'hui dans le monde.

Aussi bien que Monsieur Cassandre

120   Je sais qu'on peut compter sur toi. ,

D'un air mystrieux.

Personne ne peut nous entendre...,,

Mon ami, Gilles, coute moi

De jaser tu n'as point envie,

Je, te connais discret, prudent.

Aprs avoir regard autour de lui.

125   Comme aujourd'hui, toute la vie

Je te prendrai pour confident.

Il sort.

SCNE IX.

GILLES, seul.

Ah ! Tu te moques de moi... Je te revaudrai peut ami.

Il regarde le papier pris dans la poche d'Arlequin.

Il fallait que mon pre et ma mre fussent bien borns, pour ne m'avoir pas appris lire... Ah ! Les gens de cette espce-l.... Et si je savais crire donc... a serait bien mieux. On contrefait son criture. On imite celle des autres... et les lettres anonymes !..., Ah ! Il n'y a rien au-dessus d'une lettre anonyme ! On vient.

Il va la porte.

Me trompai je ?... Tiens ! C'est Colombine ! Quel bonheur !

SCNE X.
Gilles, Colombine.

GILLES.

Quoi ! C'est vous.

COLOMBINE.

J'arrive.

GILLES.

Par la poste ?

COLOMBINE.

AIR : De la croise.

Les chevaux sont toujours trop Lents

Au gr d'une sensible amante,

Et j'ai prsum que les vents

130   Rpondraient mieux mon attente :

J'ai pris mon parti lestement,

Et sans mettre le pied terre

J'arrive auprs de mon amant,

Par le coche d'Auxerre.

bis.

GILLES.

C'est bien, car il est sorti.. Mais vous ne deviez pas revenir sitt ?... Ah ! Je vois ce que c'est. Vous avez eu quelques soupons sur Arlequin ; vous avez voulu le surprendre.

COLOMBINE, avec fiert.

Moi ?

AIR : Si l'on pouvait rompre la chane,

135   On peut s'abaisser surprendre

Celui que l'on doit prouver ;

Plus il est loin de vous attendre

Plus on se presse d'arriver :

Mais une amante bien prise

140   Du fidle objet de ses voeux,

Ne lui mnage une surprise

Que pour le rendre plus heureux.

GILLES.

Vous en raffolez donc toujours ?

COLOMBINE.

Plus que jamais.

GILLES.

C'est bien, car il ne vous aime plus.

COLOMBINE.

Il ne m'aime plus ?

GILLES.

Non, mais il en aime une autre.

COLOMBINE.

Une autre ?

GILLES.

Et ce qu'il y a de bon, c'est que tous les jours il dit votre pre qu'il ne songe qu' vous, et qu'il vivra que pour vous. C'est le plus grand menteur que je connaisse.

COLOMBINE.

Mme air.

Ce changement est impossible,

Arlequin me connat trop bien :

145   Il sait trop que, tendre et sensible,

Mon coeur s'alarme pour un rien,

Oui, je l'aime plus que la vie !

Et s'il m'abandonnait, hlas !

Je sens trop qu' sa perfidie

150   Le tratre ne survivrait pas.

GILLES.

Rien de plus juste.

COLOMBINE.

Mais non, tu es mal instruit.

GILLES.

Mal instruit !

COLOMBINE.

La preuve ?

GILLES.

La preuve !

Il appelle.

Mademoiselle.... Madame....

COLOMBINE.

Que fais-tu ?

GILLES.

J'appelle la preuve.

COLOMBINE.

Quoi !

GILLES.

Elle est ici.

COLOMBINE.

Qui ?

GILLES.

La preuve...

COLOMBINE.

La preuve !

GILLES.

Dame, je ne connais pas son autre nom. Tout ce que je sais, c'est que votre rivale est chez votre amant, qu'elle y a pass la nuit, et que votre amant ne se di[s]pose pas du tout la renvoyer.

COLOMBINE.

Elle est chez lui !... Grands dieux V

GILLES.

a vous fait bien de la peine, n'est-ce pas ?... Chaque mot que je vous dis, vous dchire l'me... J'en tais sr.

COLOMBINE.

Elle y a pass la nuit !... Mon pre le sait-il ?

GILLES.

Srement... Il est all dner en ville.

COLOMBINE.

Quel parti prendre ?

GILLES.

Ah ! Vous avez un caractre, vous ; mais pour monsieur Cassandre, c'est un pauvre homme, et plus je le connais plus je crois qu'il n'est pas plus votre pre que moi.

COLOMBINE.

N'importe, tel qu'il est, va le chercher.

GILLES.

Ah ! a, vous allez faire une scne, j'y compte. Vous voil outrage comme on ne l'a jamais t ; il faut vous montrer.

COLOMBINE.

Va chercher mon pre.

GILLES.

Point, d'explication, injures, soufflets, coups de poings.

COLOMBINE, frappant du pied.

Va chercher mon pre, te dis-je,

GILLES, gament ; tandis que Colombine tmoigne la plus vive impatience.

Bon ! J'y vais.

AIR : Fanfare de Saint-Cloud.

l'excs de votre rage

Sa prsence ajoutera :

Quel effroyable tapage !

Rien ne vous arrtera.

155   Que la scne sera belle !

Ah ! D'avance je la vois

De grce, Mademoiselle,

Me commencez pas sans moi.

Il sort.

SCNE XI.

COLOMBINE, seule.

Ainsi donc ma rivale est l, et je ne suis arrive que pour tre tmoin de la trahison d'Arlequin !... L'ingrat !... En mon absence, et sous les yeux de mon pre... Mais pour qui le monstre m'a-t-il dlaisse ?

AIR.

Quel est cet objet charmant,

160   Cette nouvelle matresse,

Qui de mon perfide amant,

Vient m'enlever la tendresse !

Si je pouvais, avec adresse,

Causer avec elle un moment,

165   Causer avec elle un moment.

Ah ! C'est l'ardeur, dans l'ardeur

Dans l'ardeur qui me transporte,

Je sais,je sais bien pourquoi

Je n'aime pas une porte,

170   Je n'aime pas une porte

Entre ma rivale et moi,

Entre ma rivale et moi,

Entre ma rivale et moi.

Mme air.

Dans un tel vnement,

175   Une amante sans courage

Souffrirait impunment,

Un aussi sanglant outrage.

Les yeux en pleurs, fuyant l'orage

Elle irait cacher son tourment.....

bis.

180   Moi, dans l'ardeur

bis. etc.

SCNE XII.
Colombine, Cassandre.

CASSANDRE, chantant avant de paratre.

Quand je bois du vin clairet  [ 4 Clairet : D'un rouge clair, en parlant du vin. [L]]

Tout tourne.

bis.

COLOMBINE, allant au devant de son pre.

Mon pre !

CASSANDRE.

Ma fille.

Ils s'embrassent.

Ma joie gale ma surprise, et la force du sentiment.... L'explosion de la tendresse... La nature d'un coeur paternel...

COLOMBINE.

Oui, mon pre ; mais ce n'est pas cela dont il s'agit.

CASSANDRE.

Non, et j'ai vous prparer sur un petit accident....

COLOMBINE.

Je sais tout : Gilles m'a tout dit.

CASSANDRE.

Tu vois, ma fille, j'en ai l'me navre, et sans le dner de Madame Barbe, j'aurais dj pris un parti.

COLOMBINE.

Le mien est pris.

Elle frappe rudement la ports d'Arlequin.

CASSANDRE.

AIR : De la dcoupure.

Ah ! Ma fille, que faites-vous ?

COLOMBINE.

Ouvrez sans mystre

185   Vous voulez en vain, vous taire.

Elle frappe plus fort.

CASSANDRE.

Ah ! Ma fille, que faites-vous !

COLOMBINE.

Ouvrez, dpchez, paraissez devant nous.

CASSANDRE.

Modrez, modrez, modrez-vous.

COLOMBINE.

Non, non ma vengeance

190   Doit galer, mon oeuvre.

SCNE XIII.
Les mmes, GILLES, avec un rat de cave allum.

GILLES.

Arrtez, arrtez, arrtez-vous.

Je viens augmenter votre juste courroux.

Il allume la chandelle.

CASSANDRE.

Qu'est-ce que c'est ?

COLOMBINE.

Parle.

GILLES.

Le traiteur vient de me dire qu'Arlequin a command un souper pour deux : on doit le lui apporter neuf heures et demie, et cela, parce qu'il sait qu'alors il libre sera, puisque tous les jours vous tes couche neuf heures.

CASSANDRE.

Il est clair que c'est avec elle qu'il va souper.

COLOMBINE.

Avec elle ! Tte--tte !

GILLES.

Srement, et c'est joli ; mais il y a mieux, que cela c'est un petit papier que j'ai trouv dans sa poche, et que je me suis fait lire. Il vous divertira.

CASSANDRE, prenant le papier.

Donne.

COLOMBINE, l'arrachant des mains de son pre.

Voyons.

Elle lit.

Mmoire des ouvrages faits et fournis a monsieur Arlequin par Madame Treillard, auteur des robes de fantaisie, maison de l galit, galerie, ct de la rue de Richelieu, Au pavillon d 'Or, n 41.

GILLES.

Au pavillon d 'Or ! Il va au bon endroit.

COLOMBINE, lisant.

Caraco la modeste, dgageant la taille, et d'une tournure aussi commode qu'agrable.... Soixante-dix-huit livres.

CASSANDRE.

Soixante-dix-huit livres !

COLOMBINE.

Dgageant la taille...

Se tournant du cot de la porte de la chambre d'Arlequin.

Ah ! Je te dgagerai.

GILLES.

Vous n'y tes pas.

COLOMBINE.

Plus, chapeau la Minerve, d'une forme dlicieuse et pleine de got : l'art s'y trouve cach par l'art, ci... 42 livres. Monsieur Arlequin ayant fourni le ruban,

GILLES.

Le ruban ?... Je gage que c'est celui que vous lui avez donn.

CASSANDRE.

Ah ! Ah !

COLOMBINE, contenant sa colre.

Poursuivons. Ceinture la chaste Suzanne, s'attachant avec deux simples agrafes, et trs facile dfaire...

GILLES.

Il songe tout.

COLOMBINE.

Elle est d'un charmant effet..... 25 livres.

CASSANDRE.

Quelle fastueuse profusion !

COLOMBINE.

Chle la voyageuse, couvrant la poitrine volont, il est admirable l'oeil.... 36 livres. Total, comptant, dont 181 livres... reu comptant, dont quittance, etc.

GILLES.

Ce Monsieur Rigaudon, comme il fait danser le cachet.

CASSANDRE.

Ma pauvre fille ! O en tions nous sans cet honnte garon !

GILLES, avec emphase.

J'ai fait mon devoir, et ma rcompense est l.

Il se frappe la poitrine.

CASSANDRE, embrassant Gilles, avec effusion de coeur.

Mon tendre ami !

COLOMBINE.

AIR : D'une abeille toujours chrie.

Par les dtails de ce mmoire

De ma rivale on peut juger ;

195   Arlequin, fier de sa victoire

Croit ne rien devoir mnager :

Il fait une dpense extrme

Pour cet objet qui veut briller ;

moins de frais, et ce soir mme

200   Je me charge, de l'habiller.

bis.

GILLES.

De la tte aux pieds, je vous en prie ; mais il faut que vous les surpreniez ensemble.

CASSANDRE et COLOMBINE.

Oui.

GILLES.

Il est neuf heures ; Arlequin va rentrer ; retirez-vous tous les deux, et sitt qu'ils seront table, j'irai vous avertir.

COLOMBINE.

Ils vont connatre de quoi je suis capable.

CASSANDRE.

Calmez-vous, cher enfant : une demoiselle bien ne se respecte jusques dans sa vengeance, et la fille de Cassandre ne doit jamais oublier le sang dont elle sort.

COLOMBINE.

Je serai digne de vous, mon pre !

GILLES.

La belle dignit !

COLOMBINE.

Paix ! On vient.

TOUS TROIS.

Paix.

Colombine coute la porte d'Arlequin, et Gilles celle de la rue.

CASSANDRE.

AIR : N'entend-on rien. (d'Azmia.)

N'entends-tu rien ?

GILLES et COLOMBINE.

Non, rien.

ENSEMBLE.

coutons bien :

Il faut ici de la prudence,

205   Du zle et de l'intelligence.

CASSANDRE, Colombine, montrant Gilles.

Laissons-le faire,

Tout ira bien.

ENSEMBLE.

Il faut surtout du mystre ;

Tout ira bien.

GILLES.

210   Chut, ne vient-il pas ?

ENSEMBLE.

Parlons plus bas.

Il faut ici, etc.

Ce n'est pas l'instant encore ;

Le couple heureux ne se doute de rien :

215   Son

retour, l'ingrat l'ignore

Mon

Cachons-nous, et ce soir tout ira bien.

CASSANDRE, Colombine.

Retirons-nous.

Gilles.

Observe bien.

Cassandre et Colombine se retirent.

SCNE XIV.

GILLES, seul et d'un air trs satisfait.

Comme cette affaire-l marche, et quelles suites elle peut avoir !... On ouvre, c'est lui.

Il souffle la lumire et se retire derrire la porte du fond.

SCENE XV.
Gilles, cach, Arlequin, une lanterne de papier la main, et suivi d'un Garon Traiteur, portant un panier de restaurateur.

ARLEQUIN, entrouvrant la porte et regardant partout.

On est couch... Oh ! Oui.

Se retournant et parlant dans la coulisse.

Venez-vous, mon petit bon ami ? Ne vous blessez pas... Ne renversez rien... Vous tenez la rampe ?... Prenez garde, il y a une marche casse.

Le Garon parat.

Ah ! Par ici.

Il le conduit dans sa chambre.

Posez-l... Bon ; un moment.

Il allume la chandelle et donne sa lanterne au Garon.

Tenez, vous viendrez chercher vos plats demain matin, vous me rapporterez ma lanterne, et je vous donnerai pour boire.

Il la conduit la porte.

Votre souper sent bien bon... Allez, mon petit ami, ne vous cassez pas le cou, et n'oubliez pas de fermer la porte de l'alle.

Il ferme la porte en dedans, et rentre chez lui o il se renferme.

GILLES, arrivant pas de loup.

Ferme, ferme ta porte, nous te la ferons bien ouvrir.

ARLEQUIN, arrangeait la table.

Mon cher mannequin ! La bonne ide que j'ai eue l ! Je me sens presqu'aussi content que si j'allais souper avec la vritable Colombine.

Il met le couvert.

GILLES.

Laissons-les s'tablir, et quand ils seront bien train en train, j'irai chercher madame rabat-joie.

ARLEQUIN, levant la voix.

Ne t'impatientes pas, mon coeur, je mets la table.

GILLES.

Oui, et nous, nous fournirons le dessert.

ARLEQUIN.

Souper tte  tte avec un mannequin ! Pourquoi pas ? Puisque je vois dans ce mannequin ma Colombine et tous ses charmes.... C'est comme cela dans le monde...

GILLES, regardant travers la serrure.

On n'est pas encore table.

ARLEQUIN.

AIR : Pourriez-vous bien douter encore.

Toujours l'objet qui sait nous plaire

220   Est l'objet le plus enchanteur

Et souvent c'est une chimre

Qu'enfantent la tte et le coeur :

L'amour, au gr de notre envie,

Sert notre imagination,

225   Et tous nos plaisirs dans la vie

Ne sont, vraiment, qu'illusion.

bis.

GILLES, s'impatientant.

Pas encore table ! Apparemment qu'ils ont quelque chose se dire avant de souper... Ils font bien de profiter de ce moment-l : on ne sait pas ce qui peut arriver.

ARLEQUIN, apporte son mannequin et le place vis--vis la table, sur le devant de la scne.

Reste l, ma bonne amie, je vais approcher la table.

GILLES, regardant travers la serrure.

Elle est l.

ARLEQUIN, mettant la table devant le mannequin.

Es-tu bien ?... Oui, tu es bien.

GILLES.

Je ne peux pas voir sa figure ; c'est bien terrible a.

ARLEQUIN.

Dpchons-nous, car le souper refroidit.

GILLES.

Il refroidit !... Je vais le rchauffer.

Il sort.

SCNE XVI.

ARLEQUIN, seul, table avec son mannequin.

Je sens que nous avions besoin de souper.... Le poulet est bien tendre.

Il sert.

toi l'aile, moi la cuisse.... D'abord je mange pour Colombine....

Il prend sur l'assiette du mannequin.

Et puis je mange pour Arlequin.

Il mange sur son assiette.

Il faut que j'aie de l'apptit pour deux ; mais cela ne m'inquite pas... Je mange si souvent comme quatre... Pour le vin, ma bonne amie, je te demande la permission de le mnager, parce qu'il est bon, et que j'en veux conserver quelques bouteilles que nous vuiderons ensemble, quand tu seras de retour de ton voyage.... Nous allons boire nos sants.

Il dbouche la bouteille se verse du vin dans les deux verres, pendant la ritournelle du morceau suivant.

AIR : Tu me donneras la mienne.

Pour moi, je bois la tienne.

Il boit dans le verre du mannequin.

Pour toi, je bois la mienne.

Il boit dans son verre.

Tu triches, tu ne bois pas,

230   Je bois et ne triche pas.

Ah ! ma chre, ah ! Le charmant repas !

Je veux, ma belle matresse

En te regardant sans cesse,

M'enivrer de tes appas.

235   Pour moi, je bois, etc.

SCNE XVII.
Arlequin, chez lui, Cassandre, Colombine, et Gilles, dans l'autre chambre.

GILLES, Colombine,

Encore une fois, laissez dire votre pre, et vengez-vous, il serait trop tard demain.

COLOMBINE.

Rien ne m'arrtera.

CASSANDRE, se mettant entre la porte et Colombine.

Doucement, Colombine, Monsieur Arlequin est chez lui ; il ne nous convient ni de forcer sa porte, ni de le dranger.

COLOMBINE.

Ni de le dranger !...

CASSANDRE.

Non, ma fille : d'ailleurs, il faut d'abord bien s'assurer du fait, et puis, comme je vous le disais tout  l heure, la rflexion, la prcaution, modration, et, surtout, la modration.

COLOMBINE.

La modration !

CASSANDRE.

Oui, ma fille. La modration est le trsor du sage.

GILLES, Colombine.

Vous l'coutez ?

ARLEQUIN.

Que tu me rends heureux, ma charmante matresse !

COLOMBINE, Cassandre.

Sa charmante matresse vous l'entendez.

Elle s'avance prs de la porte.

CASSANDRE, la retenant.

Un moment.

COLOMBINE, frappant du pied.

Quelle patience !

GILLES, Colombine.

Mais allez donc.

Colombine fait un nouveau mouvement, Cassandre la repousse encore.

ARLEQUIN.

Eh ! La liqueur que j'ai oublie... Mais il n'est gure que dix heures et demie, le caf ne sera pas encore couch... J'y vais.

Il se lve de table.

COLOMBINE, Gilles qui l'excite ne plus rien mnager.

Tu as raison.

Cassandre qui regarde travers la serrure.

tez-vous de la, mon pre.

CASSANDRE.

Il va sortir.

Il emmne Colombine et Gilles au fond du thtre.

ARLEQUIN, prenant le flambeau.

Je te laisse sans lumire.... Tu n'auras pas peur !

Il sort de sa chambre, dont il laisse la porte ouverte, et dit, en traversant la chambre o sont Cassandre, Colombine et Gilles.

Je ne serai qu'un instant, mon petit ange.

Colombine veut se jeter sur Arlequin, son pre la retient.

SCNE XVIII.
Cassandre, Colombine, Gilles.

GILLES, sautant de joie.

a va commencer.

COLOMBINE, voulant entrer.

Enfin...

CASSANDRE, retenant sa fille, et passant devant ell[e.]

Arrtez, fille trop sentimentale.

GILLES, Colombine.

Allez, allez.

Ils entrent tous chez Arlequin.

COLOMBINE, au mannequin.

C'est donc vous, impudente, qui osez venir effrontment ?...

CASSANDRE.

Ma fille, taisez-vous, je vous l'ordonne, il est ncessaire, avant tout, de savoir qui l'on parle.

GILLES.

C'est bien difficile voir.

CASSANDRE, aprs avoir tois le mannequin du haut en bas avec sa lanterne.

Elle n'est point mal.

COLOMBINE, en enrageant.

Point mal ?

CASSANDRE, appuyant.

Point du tout mal ; et je lui trouve mme.... l'air...

GILLES.

De ce qu'elle est.

CASSANDRE.

Oui, l'air distingu.

GILLES.

Pardi ! Ces demoiselles-l ont toujours quelque chose qui les distingue.

CASSANDRE, au mannequin.

Madame, puis-je savoir comment et pourquoi vous vous trouvez, l'heure qu'il est, chez un jeune homme ?

GILLES.

Pourquoi ?

COLOMBINE, Cassandre.

Faites-l donc parler.

CASSANDRE, au mannequin.

AIR :

Vous tes belles

Je n'en disconviens pas

Mais pour cruelle,

Vous ne l'tes pas.

COLOMBINE.

Rpondrez-vous, pronnelle ?   [ 5 Pronnelle : Terme de dnigrement. Jeune femme sotte et babillarde. [L]]

CASSANDRE.

Doucement donc, ma fille ; vous lui coupez la parole... Qui tes-vous ?... Hein !... Plat-il !... Pas le mot.

COLOMBINE.

Ah ! Voil bien des faons.... C'est moi de l'interroger.

Elle lui donne un soufflet.

GILLES, sautant de joie.

C'est a.

COLOMBINE.

Ah ! Grands dieux ! Que vois je ? Arlequin est innocent.

GILLES.

a n'est pas vrai.

COLOMBINE, examinant le mannequin.

Oui, c'est un mannequin, c'est moi, c'est mon portrait... mmes habits.... mme chapeau.... Le ruban que je lui ai donn !

CASSANDRE, touchant le mannequin.

Ma fille a raison.

COLOMBINE.

AIR : De la finale de la Soire Orageuse,

240   C'est charmant : pendant mon absence,

C'est ainsi qu'il passait son temps ;

En secret, tous les instants

Il adorait ma ressemblance.

ENSEMBLE.

CASSANDRE.

C'est charmant ; pendant ton absence :

245   C'est ainsi, etc.

GILLES.

C'est fcheux ; pendant son absence,

C'est ainsi, etc.

COLOMBINE.

Je suis au comble de la joie !... Quel excs de tendresse !... Quel amant!... J'tais loin de m'attendre au bonheur qu'il me procure, et je lui dois la mme surprise.

CASSANDRE.

Que veux-tu faire ?

COLOMBINE.

Retirez ce mannequin.

GILLES, part en le retirant.

Vous verrez qu'ils vont se raccommoder.

COLOMBINE.

Il vient, loignez-vous.

Gilles et Cassandre se retirent au fond, avec le mannequin dont Colombine prend la place.

SCNE XIX et DERNIRE.
Les mmes, Arlequin.

ARLEQUIN.

Je n'ai pas t longtemps, ma petite Colombine, et j'apporte du bon.... C'est du partit amour... On dirait qu'elle me sourit... Ma petite bonne amie....

Il lui prend la main.

Ah !... J'ai cru toucher le vrai bras de Colombine... Ce que c'est que de bien aimer !

Il verse deux verres de liqueur, l'un devant Colombine et l'autre devant lui ; il commence par boire celui de Colombine, qui pendant ce temps-l, prend celui qui est devant Arlequin : il demeure interdit, recule et avance alternativement.

AIR : Ah ! grand dieu, que je l'chappe belle.

Ciel que vois-je ! Est-ce que je sommeille !

Non, certainement,

250   En ce moment,

Parbleu je veille ;

Cependant, quelle trange merveille !

Il se recule, Colombine le suit des yeux.

Partout en ces lieux

Ce mannequin me suit des yeux.

Colombine se lve.

255   Ah ! Grand Dieu ! D'effroi, mon coeur se glace ;

Oui ce mannequin

Est un lutin...

Il me pourchasse...

Mannequin, ah ! Par quelle disgrce,

260   Le diable en ce jour

Se mle-t-il de mon amour !

Colombine lui tend les bras.

Il va m'trangler.

Il s'enfuit et se jette dans le mannequin.

Ah !

Fragment dit Marchal-Ferrant.

Ils sont une compagnie....

COLOMBINE, allant lui.

C'est moi.

ARLEQUIN.

Eh ! Messieurs, je vous en prie....

CASSANDRE.

C'est ma fille.

ARLEQUIN.

Donnez, donnez-moi la vie.

COLOMBINE.

C'est moi.

CASSANDRE et GILLES, amenant Arlequin qui tremble toujours.

C'est elle, c'est Colombine.

COLOMBINE.

AIR : De la finale de la Soire Orageuse.

265   Mon ami, pendant mon absence

mon portrait donnait son temps,

Je viens rclamer les instants

Consacrs ma ressemblance.

CASSANDRE.

Ce portrait, pendant ton absence,

270   Occupait, seul, tous ses instants ;

Ma fille, aprs un trop long temps,

Vient remplacer sa ressemblance.

GILLES.

Je croyais qu'ici sa prsence

M'am[ne]rait d'heureux instants ;

275   Point du tout, j'ai perdu mon temps...

Peste soit de la ressemblance !

ARLEQUIN, aprs l'avoir bien regarde.

Eh ! Oui, c'est toi.

Il saute au cou de Cassandre et de Gilles, tout--tout, et fait toutes les folies que peut inspirer la joie la plus vive.

COLOMBINE.

Moi-mme.

ARLEQUIN.

Oh ! Oui, je vois bien que ce n'est plus un mannequin.

COLOMBINE.

Non, mon ami, c'est la vraie, la fidle Colombine qui ne croira jamais aimer assez le plus tendre, le plus rare des amants.

CASSANDRE.

Je suis de ton avis, ma file, et ta main doit tre sa rcompense.

ARLEQUIN.

Je vous dirais bien ; beau-pre, que je ne me consolais pas comme un autre ; mais j'pouse Colombine en personne et je dis adieu au mannequin.

GILLES.

Ah ! Vous ne risquez rien de le jeter au feu ; on n'en manquera pas pour a.

ARLEQUIN.

Toujours gentil comme votre ordinaire.

VAUDEVILLE.

GILLES.

AIR : De CHARDINI.

Combien de machines mouvantes,

Chaque jour on voit ici-bas,

Sous mille fermes diffrentes,

280   On en rencontre chaque pas,

Plus d'une beaut qu'on admire,

N'a rien que le visage humain,

Et de prs nous oblige dire ;

C'est un mannequin,

285   C'est un mannequin.

CASSANDRE.

Regardez la jeune Glicre

qui l'art prte son pouvoir ;

Elle est toujours sre de plaire

qui ne la voit que le soir :

290   Mais n'allez, galant incommode,

La surprendre un peu trop matin,

Car de sa marchande de mode

C'est le mannequin.

bis.

ARLEQUIN, au Public.

Peu de talent, beaucoup de zle,

295   M'ont valu de petits succs ;

Ah ! par une bont nouvelle

Accueillez mes nouveaux essais :

Vous plaire est toute mon envie,

Mais quoique fasse un Arlequin,

300   Si vous ne lui donnez la vie,

C'est un mannequin.

bis.

 



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Notes

[1] Trigaud : Qui use de dtours, de mauvaises finesses. [L]

[2] Caquetage : Action de caqueter et caquets. Fig. Babil haut et bruyant, et aussi babil de jactance. [L]

[3] Chaircuitire : charcutire ; L'orthographe et la prononciation ont longtemps vari entre charcutier et chaircutier. [L]

[4] Clairet : D'un rouge clair, en parlant du vin. [L]

[5] Pronnelle : Terme de dnigrement. Jeune femme sotte et babillarde. [L]

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