LA CLORISE

PASTORALE

M. DC. XXXIV. Avec Privilge du Roi.

DU SR BARO.

Reprsent pour la premire fois le 10 juillet 1697 au Thtre de la rue des Fosss Saint-Germain.


publi par Paul FIEVRE, mars 2017

© Thtre classique - Version du texte du 30/11/2022 23:15:57.


MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE RICHELIEU.

MONSEIGNEUR,

Quelque grande que soit la tmrit qui accompagne le dessein que j'ai eu de vous donner cette Comdie, elle se rend excusable par le choix que j'ai fait de la personne et du temps, puisque voici la saison o cette sorte de plaisirs semble tre plus lgitime, et qu'il est vrai que la grandeur de votre courage et de votre esprit, occupe aujourd'hui la bouche de tous les hommes, vous donner la gloire d'avoir mis la France en tat de ne craindre plus de Tragdies. Ce Pome a reu la vie au temps que vous travailliez l'ter nos ennemis, et la parfaite connaissance que j'ai toujours eue de votre jugement, a fait que j'ai si peu dout du succs de vos entreprises, que j'ai commenc de contribuer quelque chose aux contentements qui devaient suivre vos triomphes, lors mme que les autres ne faisaient que les esprer. J'avoue, Monseigneur, que le seul clat de votre fortune m'a jusqu'ici dtourn de vous consacrer mes ouvrages ; une certaine humeur, qui pourtant ne s'accorde pas fort bien avecque l'tat o je vous suis, m'a toujours fait condamner ces esprits lches et mercenaires, qui mlant un sale intrt en toutes choses, se laissent lgrement emporter au vent de la faveur, et pensent que la vertu, comme la plupart des femmes du temps, ne peut paratre que sous l'clat des Diamants et des perles : de sorte, Monseigneur , que si l'excs de votre mrite ne se ft trouv sans comparaison au-dessus de tous les biens qui servent d'objet l'ambition des hommes, je n'eusse jamais rompu mon silence, de crainte de noircir ce peu que j'ai acquis d'estime dans le monde, par le blme que mritent les flatteurs et les impudents. Agrez donc, Monseigneur, cette Pastorale que je vous prsente, o mon esprit s'est diverti bien plutt pour dlasser quelquefois le vtre, que pour croire mriter jamais l'honneur d'tre connu de vous : et trouvez bon, qu'en finissant ma lettre, je vous fasse rire de la rencontre d'un tranger, qui me demanda si vous tiez un Gant, m'ayant ou dire que vous tiez le plus grand homme de notre sicle.

MONSEIGNEUR,

Je suis

Votre trs humble et trs obissant serviteur.

BARO.


AU LECTEUR.

Puisqu'une secrte fatalit, ordonne que toutes mes fautes soient publiques, et que bien loin de pouvoir cacher ce que je fais, il semble qu'il ne me soit pas seulement permis de celer mes penses ; je te prie, cher Lecteur, de voir de bon oeil ces Bergeries : que si tu ne juges mon travail digne de ton estime et de ta faveur, tu seras barbare si tu n'accordes l'un et l'autre aux mrites de celui qui je l'ai consacr. Ce n'a pas t mon invention de rendre son nom immortel par mes Ouvrages, tant de rares esprits donnent leurs veilles ce dessein qu'en leur comparaison ma faiblesse lui serait dsavantageuse, et ne pourrait qu'accrotre ma honte, et diminuer l'clat de ses grandes actions ; mais je veux que la Postrit sache que j'ai vcu dans le temps o ses conseils, et la valeur de mon Roi, ont rendus communs les Prodiges et les Miracles, et ont fait graver jusques dans le coeur de nos marbres des exploits qui n'eurent jamais d'exemple, et que nos Neveux ne pourront lire sans en tre ravis d'tonnement. Je ne doute point, cher Lecteur, que si tu lis attentivement cette pastorale, il ne te reste aprs cela quantit de choses dsirer ; je confesse que j'ai mis trop peu de temps la polir, et bien que je sois assur que pour en pallier les dfauts cette excuse n'est pas assez pertinente, je serai pourtant bien aise que tu les imputes plutt mon peu de patience qu' mon peu de jugement. Mon premier dessein tait de prendre dans l'Astre de Monsieur d'Urf, l'histoire de Clion et de Blinde : mais la voulant accommoder au Thtre, je me suis vu comme forc d'y joindre tant de choses, qu'enfin j'en ai voulu changer les noms, aimant mieux qu'on m'accuse de lui avoir drob quelques accidents, que d'avoir eu la vanit d'ajouter quelque grce ses riches inventions. Au reste je t'avertis que les pices que tu verras de moi en ce genre d'crire n'auront jamais d'Arguments, je ne les trouve pas seulement inutiles, mais j'oserais dire qu'on les devrait absolument condamner : ma raison est, qu'on ne doit pas traiter d'autre sorte celui qui lit, que celui qui coute. Et jamais on n'a vu qu'au rcit d'un Pome, on ait proccup les spectateurs par la connaissance du sujet ; autrement, il serait impossible qu'ils ressentissent les passions qu'on leur veut inspirer : et leur esprit loign de cette agrable suspension o il doit tre entretenu jusqu' la Catastrophe, ne demeurerait pas mme dans la libert de juger du mrite d'un Ouvrage, et si l'Auteur se serait bien ou mal expliqu. Je ne prtends pas toutefois, que mon sentiment passe pour une loi ; je sais trop bien qu'il y a de la difficult touffer une mauvaise habitude ; je suis fch seulement de quoi ceux qui ont eu la mme pense que j'ai, n'ont pas eu assez de rsolution pour la suivre, et ont mieux aim se laisser emporter la coutume, que non pas la raison. Pour ce qui regarde les Choeurs, j'avoue encore qu'ils ne soient pas tout fait ncessaires, ils sont extrmement biensants : et je n'aurais pas oubli de donner cet ornement ma Pastorale, si une cause qui ne peut tre connue que de moi, n'en avait rendu l'impression un peu trop prcipite. Au pis-aller ta bont peut suppler ce manquement : et ma Clorise se pourra vanter de ne porter point d'envie aux plus beaux Choeurs du monde, si tu me fais l'honneur de lui donner le tien. Adieu.


ACTEURS

PHEDON. Pre de Clorise.

NICANDRE. Pre d'raste.

RASTE.

ALIDOR. Frre de Philidan.

PHILIDAN. Frre de Alidor.

CLORISE.

LIANTE.

DORILAS.

La scne est en Forez.


ACTE I

SCNE I.

PHDON.

Heureux qui loin des Cours dans un lieu Solitaire

Se prescrit soi-mme un exil volontaire,

Et qui par le secours d'un jugement bien sain

Prfre son repos tout autre dessein :

5   Le dsir des grandeurs rarement l'importune,

Il tient comme en des fers ce monstre de fortune

Dont l'instabilit par un effort puissant

Pour en lever un, en abaissera cent.

Tel depuis fort longtemps je vis dans ce bocage,

10   La guerre eut autrefois le plus beau de mon ge,

Mais aujourd'hui mon bras, lass de tant de maux

peine l'entretient contre les animaux.

Je ne recherche ici ni trsor ni couronne,

Tout ce dont j'ai besoin la Terre me le donne ;

15   Ce fertile Climat a pour moi des appas

Que mme pour rgner je ne quitterais pas,

Et j'aime mieux veiller sur mes champs et mes vignes

Que remporter ailleurs des victoires insignes.

Or puisque la saison m'appelle ce travail,

20   Saison o chaque fleur est couverte d'mail,

Saison, o le Printemps au lever de l'Aurore

Compte tous les baisers de Zphyr et de Flore ;

Je vais voir si mon bl que la neige a couvert

Dcharg de ce faix, clate d'un beau vert ;

25   Aussi bien le Soleil dans les lieux les plus sombres

Fait dj reconnatre et les corps et les ombres.

SCNE II.
Phdon, Nicandre.

PHDON.

Mais quelqu'un vient ici, c'est Nicandre, autrefois

lev comme moi dans la Cour de nos Rois,

Et qui trait du sort avec ingratitude

30   Vint chercher le repos en cette solitude :

Quelque profond penser occupe ses esprits,

N'y pensez plus, Nicandre ?

NICANDRE.

Ah vous m'avez surpris.

PHDON.

Vous me croyiez plus loin ne mentons point ?

NICANDRE.

Je meure,

Je vous croyais encor dedans votre demeure.

PHDON.

35   Par ainsi loin du corps comme du souvenir.

NICANDRE.

Non jamais ce malheur ne saurait advenir,

Le destin qui retient nos mes enlaces

Peut sparer nos corps et non pas nos penses ;

Que si vous doutez, je n'ai pour le prouver

40   Qu' dire le sujet qui me faisait rver.

PHDON.

Dites, puisqu'on a mis nos deux mes en une,

La joie, ou la douleur, nous doit tre commune.

NICANDRE.

Vous savez que ds lors qu'un gnreux effort

Nous sauva du naufrage et nous mit dans ce port

45   Mes dsirs prouvant une autre destine,

Se soumirent aux lois d'un heureux Hymne ;

J'pousai Clorenice, et neuf mois seulement

Pouvaient avoir suivi cet aimable moment,

Quand raste naquit, et que le Ciel prospre

50   Fit cder tous mes maux au plaisir d'tre Pre.

Depuis si j'ai manqu ni d'amour ni de soins

Pour lever ce fils, les Dieux m'en sont tmoins,

Je l'ai tenu toujours en tat de les craindre,

Et certes, cher Phdon, j'aurais tort de m'en plaindre

55   Son naturel facile toutes mes humeurs

N'a point encor failli contre les bonnes moeurs :

Mais je crains l'avenir, cette jeunesse prompte

Ne sait pas distinguer l'honneur d'avec la honte,

Rien ne peut retenir ses premiers mouvements,

60   Son esprit aveugl court aux contentements,

Et sans considrer l'importance d'un crime,

Quelque action qu'il fasse il la croit lgitime.

Or pour mieux l'obliger faire son devoir

J'ai cru que le plus sr tait de le pourvoir ;

65   Et que pour arrter les chaleurs de son ge

La chane la plus douce tait le mariage :

Pour cela, si vos voeux se conformaient aux miens,

tant gaux dj de naissance et de biens,

Nous pourrions, mariant mon fils votre fille,

70   Comme nos volonts unir notre famille.

Voil ma rverie.

PHDON.

Agrable vraiment.

NICANDRE.

Ncessaire.

PHDON.

Ajoutez mon contentement.

NICANDRE.

Quoi vous y consentez ?

PHDON.

Oui de toute mon me.

NICANDRE.

raste n'aura donc que Clorise pour femme.

PHDON.

75   Et rciproquement je jure comme vous

Que Clorise n'aura qu'raste pour poux,

Trop heureuse, de voir ses volonts captives

Sous la foi d'un Berger le plus beau de nos rives,

Mais ne diffrons point, quand le Soleil hauss

80   Marquera que le jour est moiti pass

Je reviendrai chez moi, pensez vous y rendre.

NICANDRE.

Je n'y manquerai pas.

PHDON.

Jusqu'au revoir, Nicandre.

NICANDRE.

Me voil satisfait, Grand Dieu qui dans tes mains

Tournes comme il te plat le destin des humains

85   Que d'extrmes faveurs ta bont me tmoigne :

Mais il faut empcher qu'raste ne s'loigne.

Mon fils ? raste ? Un mot.

SCNE III.
raste, Nicandre.

RASTE.

Vous voil de retour.

NICANDRE.

Comme un Astre qui vient t'annoncer un beau jour

Il faut que dsormais aux plaisirs tu t'apprtes.

RASTE.

90   La cause ?

NICANDRE.

Un bon succs.

RASTE.

Et lequel ?

NICANDRE.

  Tu m'arrtes

Va ne m'entretiens point de discours superflus,

Environ le Midi tu sauras le surplus

Adieu.

RASTE.

Je ne saurais dans l'excs de sa joie

Lire quel est ce bien que le Ciel nous envoie,

95   J'en demeure confus, et vois que mes esprits

Sont de cette nouvelle infiniment surpris.

Qu'importe d'y rver, son amour non commune

N'a jamais respir que ma bonne fortune,

Et je dois prsumer qu'en ce dernier projet

100   Il n'a rien que sa gloire et mon bien pour objet.

Peut-tre

Alidor parat.

qu'Alidor saura ce qui se passe

Mais de m'en acqurir j'aurais mauvaise grce :

Il est triste, et c'est mal savoir prendre son temps

Que de parler de rire avec les mcontents.

SCNE IV.
Alidor et Philidan, frres.

ALIDOR.

105   Fidle confident de toutes mes penses

Qui sais mes maux prsents et mes peines passes,

Toi qui dans mon estime obtiens le premier rang

Mieux frre d'amiti que tu ne l'es de sang ;

Regarde quel destin mon me est asservie,

110   Combien avec regret je respire la vie,

Depuis que cet objet, le chef-d'oeuvre des Cieux

Par un arrt fatal m'a banni de ses yeux.

Il est vrai j'ai failli lui disant que je l'aime,

Je devais mieux cacher ma passion extrme,

115   Mais en cet accident qui me rend malheureux

Pouvais-je tre bien sage tant bien amoureux :

Tu devais, Clorise, fille inexorable,

Pour tre moins aime tre un peu moins aimable,

Et ne t'offenser pas de ma tmrit

120   Puisque si j'ai failli c'est par ncessit ;

J'ai failli par devoir, ton mrite en est cause,

Je ne puis m'exempter de la loi qu'il m'impose,

Et qui saura ma faute et mon mal infini

Blmera ta raison de m'avoir trop puni.

PHILIDAN.

125   ce compte je vois que pour mieux tre frre ;

Le Ciel confond en nous le sang et les misres

Vous savez qu'liante a pour moi des mpris

Capables d'branler les plus fermes esprits.

Je fais ce que je puis pour forcer l'injustice

130   Dont l'ingrate aujourd'hui conspire mon supplice,

Mais bien loin de pouvoir soulager ma langueur

Chaque moment accrot mon mal et sa rigueur.

J'excuse ses ddains, car il est impossible

Que pour quelque autre objet elle ne soit sensible,

135   Et si mon jugement ne m'a point abus

Vous faites de la peine son esprit rus.

ALIDOR.

Moi ?

PHILIDAN.

Vous-mme.

ALIDOR.

Et comment ?

PHILIDAN.

Je ne le saurais dire

Il suffit qu' tous coups je la vois qui soupire

Et que toujours ses yeux sont arrts sur vous.

ALIDOR.

140   On ne peut tre Amant sans tre un peu jaloux.

PHILIDAN.

Jamais cette fureur ne rgna dans mon me,

Mais si pour moi Clorise avait autant de flamme,

Il faudrait pour nous rendre heureux en mme jour

Changer elles d'Amants, ou nous autres d'amour.

ALIDOR.

145   Que nous perdons de temps en ces discours frivoles

Le vent, avec la poudre emporte nos paroles,

Cherchons quelque moyen plus propre nous gurir

Tu peux par ton secours m'empcher de prir,

Ce papier

Il lui montre une petite lettre ferme de soie.

glorieux d'aller voir tant de charmes,

150   Est le mme o j'ai peint mes feux avec des larmes :

C'est ici qu'en faveur de ce divin objet

Deux contraires sont vus en un mme sujet.

Effet prodigieux, miracle qui drive

De la beaut qui tient ma libert captive,

155   Charge-toi de le rendre, use de ton pouvoir,

Et fais que sa piti le daigne recevoir :

Dis-lui, cher Philidan, qu'au milieu de mes gnes

Je plains encore mieux son pch que mes peines,

Que les Dieux dont le bras venge les innocents

160   La puniront un jour des douleurs que je sens,

Que pour moi ses rigueurs ne sont plus lgitimes,

Et qu'enfin, quand j'aurais le coeur tout noir de crimes

J'en serais trop puni d'avoir pu seulement

Vivre loin de ses yeux l'espace d'un moment,

165   Ajoute.

PHILIDAN.

  C'est assez, pargnez ma mmoire.

ALIDOR.

Que l'honneur d'tre sien fera toute ma gloire.

Va.

PHILIDAN.

J'y vais de ce pas.

ALIDOR.

Hte-toi, mais reviens

M'annoncer promptement ou mon mal ou mon bien,

Ces arbres que l'hiver dpouilla de verdure,

170   Et qui semblent renatre avecque la Nature

Me prteront leur ombre afin de reposer

Attendant ton retour.

Philidan s'en va mais pensant mettre la lettre dans sa panetire, par mgarde il la laisse tomber.

Je me sens disposer

goter le sommeil, car de trois nuits entires

Ce pre du repos n'a ferm mes paupires

175   Si Clorise me doit traiter en criminel

Dieux faites-moi dormir d'un sommeil ternel.

SCNE V.
liante, [puis Alidor, puis Philidan].

[LIANTE].

N'y pensons plus mon me il est temps que je tche

De chercher un remde ce mal qui me fche,

Et que pour mieux forcer ma premire prison

180   Je recoure aux conseils que donne la raison.

Ne le revoyons plus, peut-tre que l'absence

touffera ma flamme au point de sa naissance,

Et qu'ayant dans mon coeur son Empire tabli

Au lieu de tant d'amour elle y mettra l'oubli :

185   Aussi bien tous les traits que mon oeil lui dcoche,

Semblent de petits vents qui baisent une roche,

Et jamais il ne prend que pour civilit

Les preuves qu'il reoit de ma fidlit.

Mille fois mes pensers ont remis ma bouche

190   Le soin de lui parler du tourment qui me touche,

Mais ce tratre respect tyran pernicieux

A mille fois remis cet office mes yeux,

De sorte qu'impuissante lui montrer ma flamme

Il me fuit l'insensible, et moi je le rclame.

195   Alidor aveugle, n'aimeras-tu jamais ?

Prends exemple ce coeur qu'en tes mains je remets,

Et donne-moi l'honneur de te pouvoir soumettre.

Mais le hasard prsente mes yeux une lettre,

Quelque Berger sans doute aussi bless que moi

200   Aura dpeint ici son martyre et sa foi ;

Curieuse assouvis le dsir qui t'emporte :

Mais tout mon sang s'meut, ma main tremble, il n'importe,

Ouvrons-le ; toutefois ce dessein indiscret

Offense les respects que l'on doit au secret :

205   C'est tout un achevons de plaire mon envie,

Coupons

Elle ouvre la lettre.

quand ce serait le filet de ma vie.

LETTRE D'ALIDOR A CLORISE.

Clorise il est temps que ton coeur

S'apprte me rendre Justice,

Er qu'il accepte mon service,

210   Malgr l'effort de sa rigueur :

Considre, belle inhumaine,

Que la naissance de ta haine

M'a rendu l'horreur de nos bois ;

Que mes cris sont toutes mes armes,

215   Et que j'ai noy mille fois

Mon offense dedans mes larmes,

Toutefois, aimable beaut,

Si ta rigueur n'est assouvie

Et si la perte de ma vie

220   Doit contenter ta cruaut ;

Je suis prt, je n'attends que l'heure

Dis comme tu veux que je meure

Je jure que je le ferai :

Ce qui te plat m'est agrable,

225   Mais souviens-toi que je mourrai

En Amant, non pas en coupable.

Alidor.

C'est lui-mme. Ah cruel c'est assez

Je connais le sujet de tes mpris passs,

tort je t'ai nomm tant de fois insensible,

230   Ton coeur est allum d'une flamme visible,

Tu brles pour Clorise, et ses yeux m'ont t

L'honneur d'assujettir ton courage indompt.

Mais d'o vient que ces soins brouillent ma fantaisie ?

Faut-il mon amour joindre la jalousie ?

235   Dieux ! Il n'est que trop vrai, je ne le puis celer ;

Je sens cette fureur qui me vient bourreler,

Elle chauffe mon sang, son injure me presse :

Quoi ! Je suis son esclave une autre est sa matresse,

Et pour souffrir en l'me un affront plus mortel

240   Je suis donc sa victime, une autre est son Autel ?

tranges lois du sort, qui voulez que j'expire

Dessous le joug pesant d'un si fcheux Empire,

Ai-je offens le Ciel ? Quel crime ai-je commis

Pour avoir Alidor et les Dieux ennemis ?

245   Ah laissez-moi sortir de ce honteux servage,

Donnez-m'en le pouvoir, car j'en ai le courage ;

Ose donc liante et pense pour le moins

faire que ton mal n'ait jamais de tmoins

Elle voit Alidor.

Mais n'aperois-je pas un Berger qui sommeille ?

250   C'est Alidor lui-mme, ah Dieux ! Quelle merveille,

Cette grande beaut montre bien qu'on a tort

De nommer le sommeil l'image de la mort.

Courage vengeons-nous, veillons-le, ah craintive

Pourquoi lui laisses-tu le bien dont il te prive ?

255   Berger mon dommage un peu trop amoureux

Puisque tu dors si bien tu n'es pas malheureux,

Ton repos ce coup dment ton criture.

Son silence est commun toute la Nature,

Je n'entends aucun bruit, le Rossignol cach

260   Pense que le Soleil est encore couch,

Et dans tout le sjour de cette solitude

Mon esprit seulement a de l'inquitude,

Ah Berger ! Il s'veille.

ALIDOR, rvant entre le rveil et le sommeil.

Hlas qui te retient

Cher frre, et quel sujet loin de moi t'entretient.

265   N'es-tu pas de retour ?

LIANTE, essayant d'imiter la voix de son frre.

Oui.

ALIDOR.

  Que dit ma Bergre ?

LIANTE.

Ce coeur est tout vous.

ALIDOR.

Ta bouche mensongre

Me flatte en ce discours allgu faussement,

N'importe tu m'auras tromp bien doucement.

LIANTE.

Il est temps de sortir de cette rverie.

ALIDOR.

270   Non sa douceur me plat, parle encore je te prie

Et ne t'offense pas si je n'ouvre mes yeux

J'ai peur de te chasser Dmon fallacieux :

A-t-elle vu ma lettre ?

LIANTE.

Elle la baise encore

Mais elle sent depuis un feu qui la dvore.

ALIDOR.

275   De colre ?

LIANTE.

D'Amour.

ALIDOR.

  Tu te moques de moi

Ah c'est trop me flatter ! Dmon retire-toi.

LIANTE.

Il se rendort, hlas que j'ai peu de courage

Qu'une fille sait mal prendre son avantage,

Et qu'il est mal ais d'offenser la vertu :

280   Mais il relve enfin son esprit abattu

Fuirai-je ? Nullement attendons qu'il nous voie.

ALIDOR, tout fait veill.

Te voil disparu faux objet de ma joie.

Au point de mon rveil tu t'es perdu trompeur ?

Comme au Soleil se perd une faible vapeur.

285   Que Philidan est long, mais je vois liante

Qui s'approche de moi.

LIANTE.

Berger Pan te contente

Je ne demande pas quel est ton entretien,

Car je sais qu'un esprit bless comme le tien

N'a d'objet plus prsent que celui de ses peines.

ALIDOR.

290   Mon frre me l'apprend esclave dans vos chanes

Prisonnier misrable qui votre piti

Devrait avoir montr quelques traits d'amiti.

LIANTE.

Si j'ai mal reconnu sa longue servitude

Tu n'es pas accus de moindre ingratitude ;

295   Une jeune beaut que j'aime comme moi

M'a fait depuis deux jours quelques plaintes de toi.

ALIDOR.

La cause ?

LIANTE.

Ta froideur.

ALIDOR.

Quelle me la pardonne

Mon me jusqu'ici n'a brl pour personne.

LIANTE, tout bas.

Dissimul menteur.

ALIDOR.

Se peut-elle nommer ?

LIANTE.

300   Oui si tu me promets.

ALIDOR.

Quoi.

LIANTE.

  De la bien aimer.

ALIDOR.

Puisque de l'avenir je ne suis pas le matre

Quand je l'aurais promis j'y manquerais peut-tre.

LIANTE.

Je veux suspendre un peu ton esprit curieux,

Tche de la connatre, ma mine, mes yeux.

ALIDOR.

305   Ce port ne m'apprend rien sinon que sa structure

Est un des beaux effets qu'ait produits la nature,

Et dans ces yeux, Amour rgne comme un vainqueur.

LIANTE, tout bas.

Il en devrait sortir pour entrer dans ton coeur.

ALIDOR.

Bergre une autre fois j'en saurai davantage

310   Le soin de mon troupeau me rappelle au village.

LIANTE.

Alidor je te prie arrte un seul moment,

Mon malheur est gal ton aveuglement

Veux-tu savoir son nom ? Hlas ! C'est liante

Nomme-moi si tu veux criminelle insolente

315   J'ai failli, quoi berger tu sembles tout surpris

Ton silence profond parle de ton mpris

Mais si ta cruaut se lasse de ma vie

Ordonne-moi la mort.

ALIDOR.

Ce n'est pas mon envie

Mais je sens un regret qui m'afflige au mourir,

320   C'est de quoi je vous blesse et ne vous puis gurir.

LIANTE.

Cruel quelle raison peut produire tes glaces

Manquai-je de beaut, de mrite ou de grces ?

ALIDOR.

Non, mais j'ai fait voeu de n'aimer jamais rien.

LIANTE.

Faible excuse, l'Amour t'en dispenserait bien.

ALIDOR.

325   Je tiens ma libert plus chre qu'un Empire.

LIANTE.

Je sais pourtant l'objet o ton dsir aspire.

ALIDOR.

Je vous jure que non.

LIANTE, lui prsentant la lettre.

Lis ces vers inhumain

Et ne dmens jamais ta flamme ni ta main.

ALIDOR, tout bas.

Dieux qui m'aura trahi voil mon criture.

LIANTE.

330   Et bien n'ai-je pas droit de te nommer parjure ?

ALIDOR.

Pardonnez mon silence ma discrtion.

LIANTE.

Mais toi, Berger, pardonne mon affection,

Et si quelque piti dans ton coeur trouve place

Sous comme la saison incapable de glace,

335   Dsiste de poursuivre une ingrate qui fuit

Et prends part aux douleurs de celle qui te suit

Change change d'amour.

ALIDOR.

Plutt un coup de foudre

Ne fera de ce corps qu'une masse de poudre,

Ce que vous proposez n'est pas en mon pouvoir.

LIANTE.

340   Tu veux donc comme moi manquer ton devoir ?

ALIDOR.

La loi de mon devoir veut que ma flamme dure

Mme au-del du temps prescrit la Nature.

LIANTE.

Et la loi d'un Tyran barbare comme toi,

Fait tourner ma fureur, et ce fer contre moi ;

345   Adorable Vertu, reoit cette Victime

Qui va donner du sang l'excs de son crime

Et toi cruel.

ALIDOR.

Tout beau.

LIANTE.

Laisse-moi contenter

La rigueur qui te pousse me perscuter.

ALIDOR.

Lchez-moi ce couteau.

LIANTE.

Dsires-tu ma vie ?

350   Mon juste dsespoir s'oppose ton envie,

Je veux en ce moment la mort, ou ta piti.

ALIDOR.

Changeons ce nom d'amour en celui d'amiti

Veuillez tre ma soeur.

LIANTE.

Non non laissez-moi faire

Ennemi de ma flamme impiteux adversaire,   [ 1 Impiteux : Qui est sans piti, qui est cruel. [T]]

355   Tu caches le poison dessous cette douceur

Qui se remarque aux noms et de frre et de soeur :

Je veux je veux mourir.

ALIDOR.

Dieux un peu d'assistance.

LIANTE.

Ma force et ma fureur vaincront ta rsistance.

ALIDOR.

Vous travaillez en vain je ne vous quitte pas

360   Si vous voulez mourir avancez mon trpas.

PHILIDAN.

Il revient chercher la lettre qu'il a perdue.

Quelle injure ai-je fait sa flamme due,

Voici le mme endroit o je l'avais reue

Mais qu'est-ce que je vois. Mon frre se dbat

Contre.

ALIDOR.

Accours Philidan, viens finir ce combat

365   Arrache ce couteau.

LIANTE, lchant le couteau.

  Tu veux donc que je vive

Loin de ce doux espoir dont ta rigueur me prive ?

Va, si je ne croyais en avoir ma raison

Je joindrais ce fer, les feux et le poison.

ALIDOR.

Approche Philidan et que je t'entretienne :

370   Mais tons-nous d'ici je crains qu'elle revienne.

PHILIDAN.

Cette ingrate devait pour plaire mon dessein

Mettre au lieu de ce fer mon amour dans son sein.

ACTE II

SCNE I.

CLORISE.

Dure Loi, que l'honneur impose aux belles mes,

Qui te plais d'opposer mon devoir mes flammes,

375   Pourquoi ne permets-tu pas que sans me dmentir

Je puisse dire un mal comme le ressentir ?

Ton respect seulement fait que je dissimule

Aux yeux de l'Univers le beau feu dont je brle,

Et que par le secours d'une fausse rigueur

380   Je me cache celui qui rgne dans mon coeur.

Tu dis bien, que la foi des Bergers est muable,

Que s'assurer en eux c'est btir sur le sable,

Et que malgr les Dieux qu'ils invoquent souvent.

Nous donnant leur parole ils nous donnent du vent ;

385   Mais sur quelque raison que ton discours se fonde

Alidor ne tient rien ni du vent, ni de l'onde,

Sinon quand le penser de ses longues douleurs

Lui drobe pour moi des soupirs et des pleurs.

Depuis plus de deux ans sa peine m'est connue,

390   J'ai vu dessus son front son me toute nue

Qui parmi les langueurs d'une dure prison

Est capable de tout sinon de trahison.

Cependant mon humeur envers lui trop ingrate

Ne lui permets jamais aucun bien qui le flatte,

395   Et je prends du plaisir voir sa loyaut

Disputer de l'excs avec ma cruaut.

Or le mme poison qu' cette heure j'vente

Est entr par les yeux dans le coeur d'liante,

De sorte qu'elle vient d'implorer mon secours

400   Pour immoler ma gloire au repos de ses jours ;

Contrainte qui me tue, et dont la violence

Me fera dsormais accuser mon silence,

Et condamner en moi cette injuste piti

Qui fait cder l'amour aux lois de l'amiti.

SCNE II.
Clorise, Philidan.

[CLORISE].

405   Mais voici Philidan.

PHILIDAN.

  trange frnsie.

CLORISE.

Quelque nouveau malheur brouille sa fantaisie.

PHILIDAN.

Brler prs d'une glace et geler prs d'un feu

Certes le Ciel fait voir qu'il nous aime bien peu :

Autrement, ennemi de tant de tyrannies,

410   Il rendrait la fin, nos volonts unies.

CLORISE.

Il parle d'liante.

PHILIDAN.

Hlas que mes soupirs

Se mlent vainement avecque les Zphyrs

Il la choque un peu.

Ah Bergre pardon, ainsi les Destines

Comblent de leurs bienfaits le cours de vos annes.

CLORISE.

415   En change du bien que vous me souhaitez

Le Ciel vous donne aussi ce que vous mritez.

Mais berger quel dessein en ce lieu vous amne ?

PHILIDAN.

Celui de consulter vos appas, inhumaine,

Et de solliciter au secours d'un Amant

420   Ce coeur que vous ouvrez aux rigueurs seulement.

Alidor ce cher frre qui votre puissance

Semble vouloir prescrire une ternelle absence

Vous conjure par moi de ne permettre pas

Qu'il baise plus, sans vous, les marques de vos pas :

425   Cruelle, contentez son amoureuse envie,

Achevez aujourd'hui son exil ou sa vie,

Et ne consentez plus qu'en son juste courroux

Il nomme les Lyons moins farouches que vous.

CLORISE.

Qu'il ne se plaigne pas, quelque mal qu'il endure

430   Sa faute mritait une peine plus dure.

PHILIDAN.

Est-ce un crime qu'avoir beaucoup d'affection ?

CLORISE.

Le dire pour le moins c'est indiscrtion.

PHILIDAN.

Quelle justice veut qu'on dfende la plainte ?

CLORISE.

La Justice permet qu'on punisse une feinte.

PHILIDAN.

435   Hlas depuis le temps que vous l'avez chass

Ce funeste soupon devrait tre effac ;

Les ruisseaux vont mlant, touchs de ses alarmes,

Le courant de leurs eaux celui de ses larmes ;

Morne, dfigur, sans force, sans couleur

440   Il montre clairement l'tat de sa douleur,

On ne le peut gurir, il n'est point de remde

Qu'il voult appliquer au mal qui le possde ;

Enfin durant le cours d'un si fcheux ennui

Proprement c'est mourir que vivre comme lui.

CLORISE.

445   Je ne croirai jamais que le mal qui le touche

Soit si grand en son coeur qu'il l'est en votre bouche.

PHILIDAN.

Plus encore beaucoup, on ne peut l'exprimer,

Mais ne voulez-vous pas vous rsoudre l'aimer ?

CLORISE.

l'aimer ? Ah ce mot me dplat l'extrme.

PHILIDAN.

450   Et bien ne l'aimez pas mais souffrez qu'il vous aime.

CLORISE.

Je ne puis l'empcher.

PHILIDAN.

Quand vous plat-il de le voir ?

CLORISE.

Aussitt qu'il sera rentr dans son devoir.

PHILIDAN.

Vous lui pardonnez donc ?

CLORISE.

Oui pourvu qu'il s'expose

suivre obissant quelques lois que j'impose.

PHILIDAN.

455   ce matin charg d'un petit mot d'crit.

CLORISE.

J'en ai dj bien su le succs.

PHILIDAN.

Qui l'a dit.

CLORISE.

liante.

PHILIDAN.

Ah l'ingrate ! Adieu c'est injustice

De laisser plus longtemps Alidor au supplice,

Je m'en vais de ce pas le tirer de souci.

CLORISE.

460   Vous le ramnerez s'il est proche d'ici.

Lche et faible Raison, faut-il qu'un peu de honte

L'emporte par-dessus un Dieu qui me surmonte ?

Tyrannique raison, h pourquoi me dis-tu

Qu'obliger mon amour c'est trahir ma vertu ?

465   Toutefois je n'ai plus de discours qui me serve,

Puisque je l'ai promis il faut que je l'observe,

L'intrt d'liante est plus fort que le mien,

Il faut en sa faveur disposer de mon bien ;

Dure ncessit, d'autant moins supportable

470   Qu'un sort injurieux la rend invitable.

Mais elle vient ici.

SCNE III.
liante, Clorise.

LIANTE.

Faut-il hors de propos

Que je vienne toujours troubler votre repos ;

Je crois que ma douleur ne se rend violente

Que pour vous affliger et me faire insolente.

CLORISE.

475   Les amis peuvent tout.

LIANTE.

  Dites la vrit

J'use mal envers vous de leur autorit,

Pardonnez cette faute mon me blesse,

Mais changeons de discours, quelle bonne pense

Occupait votre esprit ?

CLORISE.

Celle de votre mal.

LIANTE.

480   Je pense qu'il nous est galement fatal

Laissons la feinte part.

CLORISE.

Je n'en sais pas l'usage.

LIANTE.

Je vois que (...) peint sur votre visage ;   [ 2 Le passage entre parenthses est illisible.]

CLORISE.

Les maux de nos amis sont tous contagieux

Le vtre est dans mon coeur mieux peint que dans mes yeux.

LIANTE.

485   Ma compagne de nom, mais non pas de fortune,

C'est trop prendre de part ma peine importune ;

Le Ciel, pour me traiter bien plus cruellement

Veut par votre douleur m'affliger doublement :

Toutefois s'il est vrai qu'au mal qui me possde

490   Je doive quelque jour attendre du remde,

Je ne regrette pas qu'un excs d'amiti,

Ait expos votre me aux traits de la piti.

Clorise htez donc cette faveur promise

Obtenez qu'Alidor accepte ma franchise,

495   Et que ce coeur de Tigre enfin devenu doux

Ne soit jamais pour moi moins sensible que vous.

Ma requte est injuste autant que tmraire,

Je sais qu'elle mrite une peine exemplaire

Mais vous l'autorisez, car votre volont

500   A produit, mieux que moi, ce dessein effront.

CLORISE.

Toujours chre compagne une louable envie

Me fera prfrer votre bien ma vie ;

Toute chose s'apprte vos contentements

J'en ai jet dj les meilleurs fondements :

505   Bientt ce beau vainqueur amoureux de vos charmes

Pour ses refus passs vous donnera des larmes,

Il prouvera par vous, s'il a quelque raison,

Que l'on peut rencontrer une belle prison.

Cependant il est bon qu'un peu de vigilance

510   Lui cache le secret de notre intelligence,

Son frre en peu de temps me le doit amener ;

Mais afin qu'il n'ait point sujet de souponner,

Soudain qu'il paratra couvrez-vous du feuillage

O ces petits oiseaux font un si doux ramage.

515   Le voici glissez-vous sous ces arbres pais.

SCNE IV.
Philidan, Alidor, Clorise, liante.

PHILIDAN.

Voici le lieu prescrit faire votre paix,

Mnagez bien le temps, pour moi je me contente

De rencontrer un arbre au dfaut d'liante,

Il se met graver des vers sur un arbre.

Car au triste discours de mon cruel ennui

520   Je la trouve aussi sourde et plus dure que lui.

ALIDOR.

Saisi d'tonnement, de merveille, et de crainte,

Je ne viens pas ici pour vous faire ma plainte,

Je saurais mieux mourir que non pas murmurer

Des maux que vos rigueurs m'auraient fait endurer ;

525   Ainsi ne craignez pas que je vous importune

Du rcit ennuyeux de ma triste fortune,

Sinon pour vous montrer que dans l'tat qu'elle est

Je l'aime doublement pour ce qu'elle vous plat :

Toutes mes actions en sont un tmoignage,

530   cho dans ces Rochers a parl mon langage,

Et ces eaux, dont le cours roule continuel,

Ont connu votre coeur et l'ont nomm cruel.

Cependant je veux bien que l'clat d'un tonnerre

Ouvre pour m'abmer le centre de la terre,

535   Si j'ai fait seulement un effort du penser

Pour arracher les traits qui me surent blesser.

LIANTE, sans se faire voir.

Tu me l'as bien montr.

ALIDOR.

J'aime trop ma blessure

Et plutt on verra la fin de la Nature

Que la fin de mes feux.

LIANTE.

Ni celle de mon mal.

CLORISE.

540   L'homme ce qu'on m'a dit est un tratre Animal ;

Quand il veut triompher d'une fille imprudente

Sa bouche ne dit rien que son coeur ne dmente,

Le vice le plus grand lui tient lieu de vertu.

ALIDOR.

Cette feinte regarde un courage abattu,

545   Mais l'homme gnreux dpouill de malice

Chasse bien loin de soi le fard et l'artifice ;

Mme afin qu'on le voie et le connaisse mieux

Il n'a jamais le coeur moins ouvert que les yeux.

CLORISE.

tes-vous de ce nombre ?

ALIDOR.

Ah que cette demande

550   Fait ma passion une injure bien grande,

Vous n'en sauriez douter sans me dsesprer.

CLORISE.

Je n'ai point de sujet de m'en trop assurer.

ALIDOR.

Si durant vos mpris mon amour n'est pas morte

En voulez-vous chercher une preuve plus forte ?

555   Et sans que je recoure aux accidents passs

Vous avez de mon teint tous les traits effacs.

La douleur qui se lit sur mon visage blme

Montre combien je souffre, et combien je vous aime ;

Que si votre soupon m'oblige vous fournir

560   Un exemple tir des choses venir,

Que ne ferais-je pas, commandez que j'expire,

Que j'aille de ce pas corcher un Satyre,

Affronter un Sanglier, ou combattre des Loups,

Il n'est rien que mon bras n'entreprenne pour vous.

LIANTE.

565   Pourquoi ne me tiens-tu pas cet amoureux langage ?

CLORISE.

Vous promettez beaucoup.

ALIDOR.

Je ferais davantage.

PHILIDAN.

Cet Ormeau pour le moins aura la vanit

De parler d'liante la Postrit.

CLORISE.

Si dessus vos dsirs ma puissance est extrme

570   Je veux que, mais qui vient ? liante, elle-mme.

ALIDOR.

Que je suis malheureux.

PHILIDAN.

Il court prendre liante par la main.

Vous venez propos

Pour voir combien Amour me laisse de repos,

Lisez ce peu de vers.

ALIDOR.

Il se veut chapper.

Adieu belle incrdule

Et laissez-vous toucher aux flammes dont je brle.

CLORISE.

575   Quoi nous quitter ainsi ? Mon esprit irrit

Ne pardonnerait pas cette incivilit,

Demeurez, nous avons quelque chose vous dire.

Mais approchons.

LIANTE.

Bel Arbre.

CLORISE.

Elle commence lire.

LIANTE.

Bel Arbre permets je te prie

580   Qu'ici par des traits innocents

Je fasse admirer aux passants

Le sujet de ma rverie :

Et si tu vois cet oeil vainqueur

Dont mes sens ont connu la force

585   Dis-lui qu'Amour est dans mon coeur

Mieux grav que sur cette corce.

Mais pour qui sont ces vers ?

PHILIDAN.

Pour vous.

LIANTE, se tournant vers Alidor.

S'ils sont pour moi

Accepte-les berger je les adresse toi.

ALIDOR, se tournant vers Clorise.

C'est donc pour m'obliger leur donner encore

590   L'honneur d'tre accepts de celle que j'adore.

CLORISE, avec ddain.

Je ne m'enrichis pas des dpouilles d'autrui.

ALIDOR.

Je ne les veux donc point.

LIANTE.

Ni moi non plus que lui.

PHILIDAN.

C'est en quoi ton mpris ingrate se contemple.

LIANTE.

Je ne saurais faillir aprs un tel exemple.

PHILIDAN.

595   Quelque jour.

LIANTE.

  Mais berger pourquoi ne veux-tu point

Que ton consentement ma flamme soit joint ?

ALIDOR.

Pourquoi ne voulez-vous que Philidan obtienne

Les faveurs dont votre me importune la mienne ?

LIANTE.

Pour ce que nos esprits n'ont point de liaison.

ALIDOR.

600   Je vous pourrais payer de la mme raison.

CLORISE.

De sexe diffrente elle a de l'avantage.

ALIDOR.

Oui, mais pas assez pour me rendre volage,

J'aime tant vos beauts que plutt que changer

Je perdrai le nom d'homme, et celui de Berger.

CLORISE.

605   Il faut puisqu'un ingrat est digne de supplice

Aimer qui nous chrit.

ALIDOR.

Faites-moi donc Justice.

CLORISE.

Non, je dis qu'ayant pu ma compagne enflammer,

Puisqu'elle vous chrit vous la devez aimer.

ALIDOR.

C'est me vouloir contraindre faire l'impossible.

CLORISE.

610   Certes sa beaut ne paratre sensible

Est un crime en amour punissable de mort !

ALIDOR.

Pourquoi ?

CLORISE.

Son charme est grand.

ALIDOR.

Mais le vtre est plus fort.

PHILIDAN.

Ingrate, s'il est vrai que mes flammes plus vives

Ne puissent surmonter vos froideurs excessives,

615   Redonnez-moi mon coeur.

LIANTE.

  Si j'ai perdu le mien

O penses-tu berger que je trouve le tien

Clorise.

Elle fait signe Clorise.

CLORISE.

Ah quel Arrt faut-il que je prononce ?

Alidor ? Parle moi, mais fais que ta rponse

Ne m'exprime sinon ton propre sentiment,

620   Comme quoi chris-tu Clorise ?

ALIDOR.

  Infiniment.

CLORISE.

De sorte qu'elle peut dessus toi toute chose ?

ALIDOR.

Il est vrai, quelques lois que sa beaut m'impose

Je les observerai, duss-je de ce pas

M'ouvrir en sa faveur les portes du trpas.

CLORISE.

625   Ce discours de ta foi m'oblige et me contente,

Mais j'en veux un essai ; vois-tu bien liante,

Elle brle pour toi d'un dsir le plus saint

Dont le coeur d'un mortel pt jamais tre atteint :

Aime-la, je le veux, et je te le commande.

ALIDOR.

630   Ah ne m'imposez pas une peine si grande :

Bergre.

CLORISE.

C'en est fait, rsous-toi dsormais

Si tu ne m'obis ne me voir jamais.

PHILIDAN.

Inhumaine un seul mot ?

LIANTE.

Adieu.

ALIDOR.

Tu fuis cruelle

Aprs avoir rendu ma douleur ternelle ?

635   Aprs m'avoir prescrit afin de me har

Une ncessit de te dsobir.

Barbare o penses-tu qu'un dsespoir m'emporte ?

Oses-tu prsumer que mon amour soit forte

Jusqu' ne trouver point de secours assez fort

640   Ni dans le changement, ni mme dans la mort ?

Ah vaine opinion injustement conue

Je sens dj dans l'me un regret qui me tue

De quoi ni mes ardeurs, ni la suite des ans

N'ont pu rompre le cours de mes ennuis prsents.

PHILIDAN.

645   Quelque mal qui nous fasse estimer misrables.

On se peut consoler quand on a des semblables.

ALIDOR.

Au contraire, mon sort tire de ton malheur

Un trange moyen d'accrotre ma douleur ;

Outre que de nos maux la cause est diffrente,

650   Car tu n'as contre toi que le coeur d'liante,

Au lieu que je remarque ma perte conjoint

Ce que j'aime, et de plus ce que je n'aime point.

PHILIDAN.

Qui voudrait les punir d'une ternelle honte

Devrait de leur mpris ne tenir point de compte.

655   Et par le souvenir des outrages soufferts

Secouer de leur joug les chanes et les fers.

ALIDOR.

Dieux qu'il est difficile ! Et qu'en cette pense

Ton me se fait voir bien lche ou peu blesse :

Jamais un esprit fort aux prils ne se rend,

660   Il recherche la gloire o le combat est grand,

Et plus une action semble tre dangereuse.

Plus elle est agrable l'me gnreuse.

Mais l'tat o je suis a deux extrmits

Dont je ne puis forcer les contrarits :

665   Commandement injuste, et dont la tyrannie

tablit dans mon me une peine infinie.

Je dois en mme temps aimer et n'aimer pas,

Ah c'est vouloir unir la vie et le trpas,

La nuit et le Soleil, la chaleur et la glace :

670   Clorise quelque effort que ta colre fasse

Tu n'y parviendras point, le secours de ma main

Assouvira plutt ton courage inhumain,

Mais ingrate reviens, puisqu'il faut que je meure

Je mourrai plus content si je meurs de bonne heure ;

675   Reviens pour prononcer en ce fatal sjour

Par quel genre de mort je dois perdre le jour.

Ah c'est fait, ma douleur prvient ma violence,

Voici de mon destin la dernire insolence,

Je n'en puis plus, Adieu cher frre et souviens-toi

680   D'aimer malgr ma mort Clorise autant que moi.

Il tombe en pmoison.

PHILIDAN.

D'o provient ce transport ? Cher frre je te prie

Oppose ton courage cette rverie.

Je crois qu'il est dj priv de sentiment,

Il a pourtant au coeur un peu de mouvement

685   Quelle prompte faveur nous tirera de peine :

J'aperois un Pasteur qui traverse la plaine,

Pasteur ? Approche un peu.

SCNE V.
Dorilas, Philidan, Alidor.

DORILAS.

Que veux-tu ?

PHILIDAN.

Ton secours.

DORILAS.

Pour qui ?

PHILIDAN.

Pour ce berger qui va finir ses jours.

DORILAS.

Qui l'a trait si mal ?

PHILIDAN.

Amour.

DORILAS.

Amour.

PHILIDAN.

Lui-mme.

DORILAS.

690   Est-ce quelque ennemi ?

PHILIDAN.

  Ton innocence extrme

Me serait agrable en quelque autre saison,

Mais va qurir de l'eau Pasteur.

DORILAS.

C'est la raison

Vous pouvez librement user de mon service.

PHILIDAN.

Le creux de ton chapeau suffit cet office.

695   Alidor rponds-moi ?

DORILAS.

  Voici ce qu'il nous faut.

PHILIDAN.

Laisse-la-moi jeter.

DORILAS.

Tout va bien, il tressaut ;   [ 3 Tressaut : on devrait lire trsautte, mais la graphie est maintenue pour la rime. ]

Courage beau berger ? l'action perfide

Il faut que nous fassions punir cet homicide.

PHILIDAN.

C'est un Dieu qui l'a fait, on ne s'en peut venger.

DORILAS.

700   Les Dieux sont-ils mchants ? Tu blasphmes Berger.

ALIDOR.

Quel trange destin, quelle main importune

Oppose son secours ma bonne fortune ?

D'o vient que je respire ? Et que j'ouvre mon oeil

de moindres horreurs que celles du cercueil ?

705   Ah Philidan c'est toi, dont l'amiti funeste

Entretient malgr moi la vigueur qui me reste :

Mais tu devais plutt, afin de me gurir,

Aider mon dsespoir me faire prir ;

Aussi bien tu verras, puisqu'il faut que je meure,

710   Que tu n'as diffr mon trpas que d'une heure :

Ma fureur, que mes maux font changer en raison,

Me prsente le fer, les feux, et le poison ;

Et pour mieux terminer ma peine sans seconde,

Lignon leur dfaut me prtera son onde ?

715   Qui ne saurait faillir de noyer mes douleurs

Quand elle aura reu le secours de mes pleurs.

PHILIDAN.

Il s'chappe, grands Dieux, dtournez cet orage.

DORILAS.

peine pourra-t-on divertir son courage,

Mais dans son dsespoir je le trouve peu fin

720   J'aimerais mieux noyer mes douleurs dans le vin.

ACTE III

SCNE I.

ALIDOR.

Enfin pour viter une injuste poursuite

Ma fureur a trouv son salut en ma fuite,

Dsormais j'obtiendrai, si ce n'est de gurir,

Au moins la libert de plaindre, et de mourir.

725   Favorable Rocher dont les pointes cornues

Surpassent en hauteur la rgion des Nues,

Ouvre-moi tes dtours, je te viens consulter

Sur le dessein que j'ai de me prcipiter.

Et vous qui mprisant la colre des Ondes

730   Habitez aujourd'hui ces cavernes profondes,

Ours, sangliers, et Serpents, tmoins de mon trpas,

De ce corps divis ne faites qu'un repas ;

Une ingrate, pour plaire son humeur barbare

Vous donne ce festin, et je vous le prpare :

735   Comme elle triomphez de mes malheurs passs,

Voyez avec plaisir mes membres fracasss,

Et devant qu'engloutir mes os dans vos entrailles

Avec des hurlements faites mes funrailles.

Ou plutt anim d'un plus noble dessein

740   Lignon reois mon corps et mes feux dans ton sein ;

Sensible la piti tends-moi tes bras humides,

Mais afin que les yeux qui sont mes homicides

Puissent faire un miracle o je fais mon tombeau,

Laisse durer ma flamme au milieu de ton eau.

745   Dieux ! J'aperois dj l'horreur des prcipices

Toute prte finir celle de mes supplices ;

Je suis mont si haut, qu' mes yeux, ces forts

N'ont pas plus de hauteur que l'herbe des marais

Lignon n'a plus qu'un pas qui spare ses rives,

750   On ne voit plus le cours de ses ondes fuitives,   [ 4 Fuitif : Fugitif [SP]]

Et les Nymphes des eaux ne me connaissant point

Comparent ma grandeur avec celle d'un point.

C'est ici que je dois employer le remde

Que Clorise a prescrit au mal qui me possde,

755   Ici te dois changer par un dernier effort

Les blessures d'amour celles de la Mort.

Mais pourquoi diffrer ce dessein lgitime ?

En l'tat o je suis ma paresse est un crime ;

Cause de mes douleurs belle ingrate viens voir

760   Combien tes cruauts ont sur moi de pouvoir,

Afin que ce moment, le dernier de ma vie,

M'assure pour le moins de ta haine assouvie.

Mais tu ne viendras point, Grands Dieux, pour m'obliger

Adressez jusqu'ici quelque simple berger,

765   Qui, fidle tmoin des soupirs que j'vente

Lui fasse le discours de ma fin violente,

Lui reproche son crime, et la fasse frmir

Au rcit des horreurs que je vois sans blmir.

Mais ou mon oeil me trompe, ou ma juste requte

770   A trouv dans le Ciel une assistance prte ;

Je ne suis point du quelqu'un parat en bas,

Descendons, autrement il ne me verrait pas.

C'est liante !

SCNE II.
liante, Alidor.

LIANTE.

Hlas ! quoi me sert la plainte

Si de nulle piti son me n'est atteinte,

775   Si je n'ai su le voir durant un seul moment

Depuis l'Arrt donn de ce commandement.

Ah que ma passion doit tre criminelle

Puisque mme l'espoir s'est dclar contre elle.

ALIDOR.

Bergre ?

LIANTE.

Qu'ai-je ou ?

ALIDOR.

Hte-toi d'approcher

780   Pour la dernire fois ce funeste rocher.

LIANTE.

Est-ce toi beau berger ?

ALIDOR.

Oui c'est moi qui t'appelle.

LIANTE.

Arbitres des humains que ma fortune est belle,

Sans doute il a regret de voir qu' mon ennui

Ces rochers ont paru plus sensibles que lui.

ALIDOR.

785   Bergre, ainsi le Ciel tes souhaits accomplisse,

Arrte et prends bien garde mon dernier supplice ;

Fais que Clorise sache en quel tat tu vois

Un berger qui se plaint de ses injustes lois,

Et qui ne pouvant pas se rsoudre les suivre

790   bien pu se rsoudre ne pouvoir plus vivre.

Reproche sa beaut que mon feu vhment

Mritait auprs d'elle un meilleur traitement,

Dis-lui que ce rocher est moins capable qu'elle ;

Et toi, qui voulus rompre une amiti si belle

795   Vante-toi si ta gloire en a quelque besoin

Que tu fus de ma mort la cause, et le tmoin,

Adieu.

LIANTE.

Elle le voit tomber dans [le] Lignon.

Berger arrte. Ah Dieux ! Quelle manie,

D'un saut il s'affranchit de notre tyrannie,

Il s'est prcipit ; ce prcieux trsor

800   S'est cach dans Lignon, son onde en rit encor,

Glorieuse d'avoir une beaut si rare.

Contre son ordinaire elle parat avare,

Autrement quelquefois il reviendrait sur l'eau ;

Mais je ne le vois plus, ce liquide tombeau

805   De crainte de rendre une fois son image

Aprs l'avoir reue, a ferm son passage.

Que ferai-je chtive ? En quelle extrmit

Ne me doit pas jeter mon courage irrit ?

Faut-il que je le suive ? Oui ma fureur m'y pousse ;

810   Mais ne le faisons pas cette mort est trop douce,

J'offenserais sa haine, et le Ciel ne veut pas

Que je sois jointe lui-mme dans le trpas.

Mais vous qui punissez les actions perfides,

Qui connaissez mon crime gal aux parricides,

815   Grands Dieux, qu'attendez-vous d'apprter mes tourments ?

Faites jurer ma perte tous les lments,

Que la Terre l'instant par un trait de Justice

S'ouvre dessous mes pieds, et qu'elle m'engloutisse ;

Que je sois mise au Feu, que l'Air pour me punir

820   Refuse mes poumons de quoi s'entretenir,

Et si l'Eau ne tenait mon berger hors du monde,

Je voudrais m'exposer la fureur de l'onde.

Mais que ma plainte est folle, et que mes cris sont vains,

Le Destin qui se joue avecque les humains

825   Interdit ce remde mes maux dplorables :

Doncques son dfaut Monstres pouvantables,

Ours, Vipres, Dmons, je vous invoque tous

Qui retient vos fureurs ? Pourquoi m'pargnez-vous ?

Venez joindre mes mains l'effort de votre rage

830   Pour dchirer ce sein, ces cheveux, ce visage.

SCNE III.
Clorise, liante.

CLORISE.

Sur un soupon douteux qui me trouble en effet,

Triste j'accours aux cris que ma compagne fait ;

D'o vient que je la trouve moiti dcoiffe ?

Que dans son estomac sa voix est touffe ?

835   Et que par des sanglots coup sur coup lancs

Elle imite la rage o sont les insenss ?

Il s'en faut claircir, douteuse j'apprhende

liante d'o vient une fureur si grande ?

LIANTE.

Ah ne m'approchez pas, qu'avecque le dessein

840   De plonger un couteau dans ce coupable sein.

CLORISE.

Je tremble ce discours.

LIANTE.

J'ai commis une injure

Qui me va rendre horrible toute la Nature.

CLORISE.

Ne la saurais-je point ?

LIANTE.

Ah je vous ai ravi

Un bien que mon trpas devrait avoir suivi.

CLORISE.

845   Ce propos me remet en de nouvelles peines,

De frayeur tout mon sang se fige dans mes veines ;

Ma compagne loignons tant de mots superflus,

Dites tout hardiment.

LIANTE.

Dieux ! Alidor n'est plus.

CLORISE.

Qui l'a tu ?

LIANTE.

C'est moi, mon injuste prire

850   Est cause que ses yeux ont perdu la lumire,

Et que, prcipit du haut de ce Rocher,

Lignon a triomph de ce gage si cher.

CLORISE.

Dplorable accident ! Mais qui l'a vu ?

LIANTE.

Moi-mme,

Contrainte de cder ce malheur extrme,

855   Car j'en tais si loin, qu' peine jusqu' lui

Pouvais-je faire aller ma voix et mon ennui.

CLORISE.

Que je plains Philidan que sa douleur me touche.

LIANTE.

J'ai trouv le moyen de lui fermer la bouche.

Car je le vengerai, mais le voici qui vient.

SCNE IV.
Philidan, Clorise, liante.

PHILIDAN.

860   Bergres quel discours vos esprits entretient ?

CLORISE.

La perte d'Alidor.

PHILIDAN.

Depuis quand advenue ?

CLORISE.

Qu'elle te la raconte, elle seule l'a vue.

PHILIDAN.

Ah je n'en doute plus, Destins malicieux !

J'en vois toute l'histoire crite dans ces yeux :

865   Ciel ! H que faut-il que ta faveur m'octroie,

Ne m'ayant plus laiss de matire de joie :

Malheureux que je suis !

LIANTE.

Berger console-toi,

Ou plutt dans ton mal ne querelle que moi ;

Le trpas d'Alidor joint ta servitude

870   Me condamne envers toi de double ingratitude,

Je reconnais ma faute, et sais bien que je dois

Pour ce double pch mourir plus d'une fois.

Permets donc, berger, que ma fin avance

Tire un double pardon de ton me offense,

875   Adieu, j'ai rencontr dedans mon souvenir

De quoi te satisfaire et de quoi me punir.

CLORISE.

Dieux sa raison se perd dans l'excs de sa rage,

Suivez-la Philidan j'ai peur qu'elle s'outrage.

Seule c'est ce coup que je puis librement

880   Donner ce que je dois mon ressentiment,

C'est ici mon berger qu'un trpas lgitime

Nous vengera tous deux de l'excs de mon crime.

Donc mes yeux, permettez qu'une source de pleurs

Puisse achever ma vie avecque mes malheurs ;

885   Et que pour obliger notre commune flamme

Par o j'ai pris son coeur je lui rende mon me.

Toi Lignon dont les eaux triomphent de mon bien

Ne crains pas de faillir en recevant le sien.

SCNE V.
Alidor, Clorise.

ALIDOR.

Il l'coute sans tre vu.

Elle a su l'accident.

CLORISE.

Prsente mon envie

890   L'endroit o j'ai perdu la moiti de ma vie,

Et si quelque piti te touche de mon deuil

Pour un mme dsir ouvre un mme Cercueil :

Et toi pauvre Berger, qui mon injustice

pu faire souffrir ce funeste supplice,

895   Si les lieux o tu vis dpouill de ton corps

Souffrent que les Mortels soient dans l'esprit des morts,

Reois mon repentir, et vois ce que m'inspire

Ce Dieu qui nous rangea dessous un mme Empire.

Jusqu'ici le respect m'a fait celer mes feux,

900   Il m'a fait opposer ma rigueur tes voeux,

Mais je t'aimais pourtant, et dessous cette feinte

Je cachais une forte, et vritable atteinte.

ALIDOR.

Douce confession.

CLORISE.

Mais c'est trop discourir

Pensant mon berger j'oubliais de mourir.

ALIDOR.

905   Clorise ?

CLORISE.

Qui m'appelle ?

ALIDOR.

Attends-moi.

CLORISE.

Elle le prend pour son ombre.

  Quel spectacle.

Les Dieux en cette mort ont-ils fait un miracle ?

Ah ne m'approche point doux fantme et trompeur,

Mon sort veut que je meure autrement que de peur :

Arrte encore un coup Clorise t'en conjure

910   Que si tu viens ici pour venger ton injure,

Chre Ombre attends un peu mon tombeau n'est pas loin

Voudrais-tu refuser d'en tre le tmoin.

ALIDOR.

Mais je ne suis pas mort.

CLORISE.

Non pas dedans mon me,

Ton nom s'y voit crit en des lettres de flamme,

915   Et l'Amour, doux vainqueur, a voulu d'un beau trait

Y graver pour jamais ton aimable portrait.

ALIDOR.

Tu donnes des faveurs mon me ravie

Qui me feront mourir de quoi je suis en vie,

Je voudrais en effet avoir quitt le jour

920   Si de ma seule mort doit natre ton amour.

Mais Clorise.

CLORISE.

Pour Dieu ! Demeure, ah chres Mnes

Pouvez-vous bien souffrir l'entretien des profanes ?

Attendez que je vive aux lieux, o les Amants

N'ont plus rien qui s'oppose leurs contentements ;

925   O l'me, loin du corps qui l'avait dtenue,

Sans crime laisse voir sa beaut toute nue.

ALIDOR.

Clorise je vous jure une seconde fois

Que ce corps anim sert d'organe ma voix.

Que mon trpas est feint, et ma foi vritable.

930   Mais on tient qu'un esprit ne peut tre palpable

Donnez-moi votre main.

CLORISE.

T'oserais-je toucher

Si je meurs seulement de peur de t'approcher ?

ALIDOR.

Pour peu que vous puissiez dissiper cette crainte,

Deux mots vous apprendront le succs de ma feinte ;

935   Je vous en veux gurir.

Il lui baise la main.

CLORISE.

  Insolent que fais-tu ?

ALIDOR.

Je rends votre esprit sa premire vertu.

CLORISE.

Ce remde est fcheux toutefois excusable

Puisqu'il m'est de ta vie une preuve agrable ;

Mais n'y retourne plus, et dis-moi cependant

940   L'origine et la fin de ce faux accident.

ALIDOR.

Lorsque votre rigueur un peu trop violente

M'a prescrit de mourir ou d'aimer liante,

Car j'appelle mourir tre loign de vous,

Le trpas m'a sembl plus facile et plus doux :

945   De sorte que j'allais mettre fin ma vie

Si personne n'et mis d'obstacle mon envie.

Mais Philidan touch de mon affliction

Par l'intrt du sang, et de l'affection,

Cher frre, m'a-t-il dit, contre tant d'injustice

950   Nous pouvons sans offense opposer l'artifice :

Feignez donc de quitter le soin de vos brebis,

Mettons force cailloux dans l'un de vos habits

Et puis le remplissant de feuillage ou de chaume,

Le mieux qu'il se pourra formons-en un fantme ;

955   Nous le ferons porter tout contre ces rochers

Dont le fcheux abord fait plir les Nochers,   [ 5 Nocher : Vieux mot qui signifiait autrefois Pilote. [F]]

Et l quand vous aurez d'une plainte commune

Blasphm contre Amour, et contre la Fortune,

De qui la Tyrannie ouvre votre Tombeau,

960   Vous prcipiterez ce fantme dans l'eau,

Qui ne paratra plus, car les pierres massives

Ne permettront jamais qu'il approche des rives.

Le bruit de votre mort courra tout le Forez,   [ 6 Forez : rgion montagneuse du centre de la France, au nord du Massif Central.]

Peut-tre que Clorise en fera des regrets,

965   Et qu'un vif repentir pourra plus sur son me

Que n'a fait jusqu'ici le Temps ni votre flamme

liante en aura beaucoup de dplaisir,

Mais n'ayant plus d'espoir, que fera son dsir ?

Sans doute qu'il mourra, le temps qui tout efface

970   Lui fermera son coeur et m'ouvrira sa grce.

Voil tout le discours que mon frre m'a fait

Qui de fort peu de temps a prvenu l'effet,

Mais lorsque je cherchais un tmoin de ma perte

De hasard liante mes yeux s'est offerte,

975   Qui par cette action trompe heureusement

Me croit enseveli dans l'humide lment.

CLORISE.

Elle est de ce trpas encor dsespre.

ALIDOR.

Il se jette ses pieds.

Mais quoi si de mon sang votre me est altre,

Si ma feinte vous fche, et s'il faut que ma voix

980   Murmure encor un coup de vos injustes lois,

Un moment diffr me rendrait trop coupable,

Je suis prt de chercher une mort vritable

Bergre commandez.

CLORISE.

Alidor lve-toi,

Tu n'auras plus sujet de te plaindre de moi :

985   Je t'aime, je l'avoue, et pourvu que ton me

Mette en mme degr mon devoir, et ma flamme,

Qu'un respect ternel anime tes dsirs,

Tu conduiras ma vie au gr de tes plaisirs.

J'en dis trop Alidor pour le sicle o nous sommes,

990   O l'Art de conserver la libert des hommes

Consiste en la rigueur, car la facilit

Est un puissant obstacle leur fidlit.

ALIDOR.

Clorise, si les lois que vous m'avez prescrites,

Au milieu de mon coeur ne demeurent crites,

995   Et si jamais mon me en perd le souvenir

Que le Ciel ennemi commence me punir :

Mais rendez s'il se peut liante gurie,

Tirez-la tout fait de cette rverie.

De peur qu'elle s'obstine nous faire du mal.

1000   Vous savez qu' mon bien son dsir est fatal,

Et qu'autant que crotra son amoureuse envie

Autant elle verra diminuer ma vie.

Mais la voici qui vient.

CLORISE.

Son visage a chass

Tous les traits qui marquaient son dplaisir pass.

SCNE VI.
liante, Philidan, Alidor, Clorise.

LIANTE, parlant Philidan.

1005   Tout ce que tu m'as dit me plat et me console

Mais berger hte-toi d'observer ta parole.

PHILIDAN.

Si vous ne me teniez la vtre galement

Vous me feriez mourir.

LIANTE.

N'en doute nullement

Allons, eh je le vois.

PHILIDAN.

Et bien est-ce un mensonge ?

LIANTE.

1010   Certes ces accidents ne me semblent qu'un songe

Arbitre des mortels que mon sort est mutin,

Mais qui peut s'opposer aux arrts du Destin ?

Ma Compagne, un remords blesse ma conscience

Et m'oblige venir rparer une offense

1015   Aujourd'hui par amour commise contre amour,

La raison vient en moi triompher son tour,

Et m'apprend qu'un esprit la gloire sensible

Ne doit jamais tenter une chose impossible.

En cela j'ai failli pensant que ce berger

1020   Dt sortir de vos fers et devenir lger,

trange aveuglement, puisqu'auprs de vos charmes

Il n'est point de beaut qui ne rende les armes.

Mais ce coup remise en mon premier devoir

Je vous cde le bien que je voulais avoir,

1025   De ce berger soumis triomphez votre aise,

Et surtout que vos feux entretiennent braise

Je veux que vous l'aimiez.

ALIDOR.

Ah que cette piti

M'attache avecque vous d'une troite amiti,

Je vous dois mon repos.

LIANTE.

Fassent les destines

1030   Qu'il ne puisse finir qu'avecque tes annes.

CLORISE.

Voil dans votre humeur un changement bien prompt ?

LIANTE.

Certes j'en porte encore la honte sur le front.

CLORISE.

Cela ne provient pas d'une cause commune.

LIANTE.

Je crois que c'est un jeu d'Amour et de Fortune :

1035   Vous savez que croyant Alidor expir

Mon esprit a paru comme dsespr,

Et j'eusse assurment attent sur ma vie

Mais par votre conseil Philidan m'a suivie

Qui voyant ma fureur a voulu sagement

1040   Retirer mon esprit de ce forcnement.   [ 7 Forcnement : Etat de celui qui est forcen. [SP]]

Il m'a donc racont toute la tromperie

De sorte qu'arrtant l'effet de ma furie,

Il a su me gurir, mais condition

Que je sois sensible son affection ;

1045   Et que j'emploierais des soins pour me distraire

De cette passion que j'avais pour son frre.

Depuis vos intrts aux siens se sont mls

Pour rendre la lumire mes sens aveugls,

Si bien qu'un peu d'effort m'a donn la victoire

1050   D'un combat que l'amour opposait ma gloire,

C'est de mon changement et la cause et l'effet.

PHILIDAN.

Que d'extrmes faveurs votre bont me fait.

CLORISE.

Que le destin est fort.

ALIDOR.

Ses lois inviolables

Nous font comme il leur plat heureux ou misrables.

LIANTE.

1055   Ma Compagne il est temps de finir nos ennuis,

Pour moi j'aime si fort le repos o je suis,

Qu'avant que Philidan meure dedans mon me

Nos ruisseaux produiront une source de flamme.

PHILIDAN.

Et devant que je sois lass de t'adorer

1060   Le Soleil n'aura plus le pouvoir d'clairer.

ALIDOR.

Mon amour durera beaucoup plus que le monde

Et la vtre mon coeur ?

CLORISE.

Crois qu'elle est sans seconde.

Mais depuis trop longtemps ceci nous entretient,

Voici l'heure peu prs que mon pre revient

1065   Il faut que je m'en aille.

ALIDOR.

  Adieu belle Bergre.

LIANTE.

Jusqu' tantt.

PHILIDAN.

Adieu mais ne sois plus lgre.

ALIDOR.

Que ton invention nous oblige tous deux.

PHILIDAN.

Nous n'en pouvions attendre un succs plus heureux.

ACTE IV

SCNE I.
Philidan, liante.

PHILIDAN.

Ah que je suis ravi, d'entendre de ta bouche

1070   Que de mes maux passs le repentir te touche ;

Pour peu que ta rigueur cesse de m'affliger,

Tu deviendras savante en l'art de m'obliger.

LIANTE.

C'est ainsi que l'on voit aprs un grand orage

Le Soleil se montrer avec un beau visage.

PHILIDAN.

1075   Tu dis la vrit, je crois qu'avec raison

On ne peut dmentir cette comparaison ;

Comme toi le Soleil chauffe tout le monde,

Il porte comme toi la chevelure blonde,

Le jour lui doit sa fin et son commencement,

1080   Et moi je dois mon jour tes yeux seulement,

Car loign de toi, mille soucis funbres

Abandonnent mon me l'horreur des tnbres.

LIANTE.

Menteur tout ce discours n'a pas un bon objet

Exerce ton esprit sur un meilleur sujet.

PHILIDAN.

1085   O veux-tu que j'en trouve un autre qui me plaise ?

Si tu n'es mon objet il faut que je me taise,

Parlons de ton corsage, ou de ce teint si blanc

Qui ressemble des lys mouills d'un peu de sang ;

Discourons de ton sein qui par un privilge

1090   En dpit des chaleurs conserve de la Neige.

LIANTE.

Tu me flattes toujours d'une mme faon,

Mais, berger, faisons mieux, disons cette chanson

Que Tirsis autrefois composa pour Sylvie.

PHILIDAN.

Elle convient fort bien l'clat de ma vie.

CHANSON EN DIALOGUE.

1095   liante et Philidan.

LIANTE.

Quelle est ton amour, rponds-moi ?

PHILIDAN.

Elle est gale ton mrite.

LIANTE.

Berger, elle est donc bien petite.

PHILIDAN.

Elle est parfaite comme toi.

LIANTE.

1100   Et si tu mens.

PHILIDAN.

Que le Ciel me punisse.

LIANTE et PHILIDAN ensemble.

Dieux ! Inventez un supplice

Pour les parjures Amants.

LIANTE.

Combien en durera le cours ?

PHILIDAN.

1105   Autant que durera mon me.

LIANTE.

Le temps teindra cette flamme.

PHILIDAN.

Plutt il teindra mes jours.

LIANTE.

Et si tu mens.

PHILIDAN.

Que le Ciel me punisse.

LIANTE et PHILIDAN ensemble.

1110   Dieux ! Inventez un supplice

Pour les parjures Amants.

PHILIDAN.

Veux-tu bien m'obliger ? Confesse cette fois

Que nos coeurs sont d'accord aussi bien que nos voix.

LIANTE.

Je le veux bien, pourvu que jamais tu ne sortes

1115   Des termes du respect qu'il faut que tu me portes.

PHILIDAN.

Que tu me fais de tort seulement d'y penser,

Crois que ma passion ne saurait t'offenser :

Je choisirais plutt les morts les plus cruelles

Que de faire un outrage la Reine des belles.

LIANTE.

1120   C'est trop, je ne saurais plus longtemps consentir

t'aimer et te voir capable de mentir.

PHILIDAN.

Si de ce que j'ai dit, ta rigueur trop connue

Cherche la vrit,

Il lui te son mouchoir de col.

La voil toute nue.

LIANTE.

Que fais-tu Philidan ?

PHILIDAN.

C'est que je veux au moins

1125   Vous convaincre d'erreur avec deux beaux tmoins.

LIANTE.

Causeur, rends ce mouchoir,

Elle reprend le mouchoir et se couvre le sein.

O de tant de malices

Je saurai chtier l'Auteur et les complices.

PHILIDAN.

Pourquoi les caches-tu ?

LIANTE.

Pour ce que j'ai raison,

Puisqu'ils sont faux-tmoins, de les mettre en prison.

PHILIDAN.

1130   Je meure, ta pense est aimable et gentille,

Il me semble les voir travers une grille.

LIANTE.

Tu ne les verras plus.

PHILIDAN.

Inhumaine, pourquoi ?

LIANTE.

Ils t'ont donn sujet de te moquer de moi.

PHILIDAN.

Au moins, si tes rigueurs ne sont du tout extrmes

1135   Un baiser drob m'apprendra si tu m'aimes.

LIANTE.

Sois discret, Philidan, ou je te vais punir,

Fais tt voil Phdon.

PHILIDAN.

Oui je le vois venir.

SCNE II.
Phdon, Clorise.

PHDON.

Je te veux marier, Clorise je le jure

Autrement j'enfreindrais les lois de la nature.

CLORISE.

1140   Quelle ncessit de m'loigner de vous ?

PHDON.

Cela ne sera point, raste ton poux,

Ayant ses biens enclos dans notre voisinage,

Nous ne serons jamais spars de mnage.

Mais d'o vient que ton me oppose mes plaisirs

1145   Un esprit loign de semblables dsirs ?

Ma fille, songe toi, toutes ces belles marques

Ne servent qu' dresser le triomphe des Parques ?

Le temps fait les beauts, mais enfin il dtruit

Par un ordre fatal tout ce qu'il a produit :

1150   Ce front imprieux se couvrira de rides,

Et ces yeux, tant de fois appels homicides,

Dchus en peu de temps de leur clat trompeur

Sans doute, au lieu d'amour, feront mourir de peur.

Toutes les fleurs mourront qui paraissent closes,

1155   Sur ce teint tout couvert et de lys et de roses,

Et rien n'y restera que ce jaune souci

Qui parat sur un corps que la fivre a transi.

Ce beau sang, qui te bout aujourd'hui dans les veines,

N'aura plus de vigueur que pour nourrir tes peines.

1160   L'or de tes beaux cheveux prendra le teint d'argent,

Les grces s'enfuiront ; et ce pied diligent

Qui te fait admirer la danse, la chasse,

N'aura plus le pouvoir de sortir d'une place.

Ton oeil s'tonnera de se voir diffrent,

1165   Et d'tre si petit auprs d'un nez si grand ;

Enfin cet Embonpoint, et cette peau si nette,

Un jour seront pareils l'horreur d'un squelette.

Alors que deviendra l'hommage qu'on te doit ?

Tous ceux qui te verront te montreront au doigt,

1170   Et diront qu'un dfaut d'esprit, ou de mrite,

T'aura fait mourir fille en l'ge dcrpite.

CLORISE.

On n'a point de regret quand on se voit priver

Des choses qu'aussi bien on ne peut conserver,

L'ge prescrit au corps une fin ncessaire,

1175   Mais notre me n'est point de ses lois tributaires ;

Libre, ds sa naissance, elle peut en tout temps

Dfendre ses beauts de l'injure des ans,

La Vertu, qui se plat de rsider en elle,

N'est pas, comme le corps, d'une essence mortelle,

1180   Ses charmes ravissants n'ont rien de limit,

Ils ne peuvent finir qu'avec l'ternit.

Telle j'ose esprer qu'en cet ge o vous tes,

Quoi que fille, j'aurai des douceurs trs parfaites,

Et malgr ce corps qu'un sicle va gter

1185   Mon me aura de quoi se faire respecter.

PHDON.

Espoir de mes vieux ans, cesse de te dfendre

Par de faibles raisons de me donner un gendre ;

Tu dois discrtement user de tes appas,

pargne bien le temps qui ne t'pargne pas :

1190   Cette mme vertu dont tu fais tant d'estime

Te doit faire trouver mon dessein lgitime,

Outre que je puis tout dessus tes volonts,

Et que de mes dsirs les tiens sont limits.

Pense donc d'obir ce que je t'ordonne

1195   raste vaut beaucoup, et j'aime sa personne

Bien plus que tant de biens dont il doit hriter,

Veux-tu pas en cela mon humeur contenter.

CLORISE.

C'est m'engager trop tt sous les lois d'Hymne.

PHDON.

C'en est fait toutefois ma parole est donne.

CLORISE.

1200   Eh ne m'affligez pas d'un mal si violent.

PHDON.

quel propos ? Enfin ce refus insolent

Aigrirait mon humeur contre ta rsistance,

Qu'on ne m'en parle plus.

CLORISE.

Ah cruelle sentence !

PHDON.

Lve-toi les voici fais-leur un bon accueil.

CLORISE.

1205   Comme ceux qui sont prts de m'ouvrir un cercueil.

SCNE III.
Nicandre, Phdon, raste, Clorise.

NICANDRE.

Vous voyez si je suis exact en ma promesse

Phdon voil de quoi.

PHDON.

a que je vous caresse,

Vous que tous mes dsirs regardent aujourd'hui

Comme de mes vieux ans l'esprance et l'appui.

RASTE.

1210   Si j'ai cru mriter l'honneur qu'on me pourchasse,

Que le Ciel conjur punisse mon audace ;

Le bien dont vous allez ma fortune obliger

Est plus digne d'un Dieu que non pas d'un berger.

Mais puisqu'une bont pour moi trop favorable

1215   Fait paratre qu'elle a mon service agrable,

Je veux que ma raison consente me trahir

Si je pense jamais vous dsobir.

PHDON.

Je crois bien, que sachant l'amour que je vous porte,

Vous aurez pour me plaire une passion forte,

1220   Allez vous acquittez du devoir d'un Amant.

NICANDRE.

Elle reoit raste un peu bien froidement.

PHDON.

Notre dessein l'a mise en d'tranges alarmes.

RASTE.

Si je viens riger un Autel vos charmes,

Beaut qui possdez tant d'aimables appas,

1225   Condamnez leur pouvoir ou ne m'en blmez pas.

Les traits dont la Nature arma ce beau visage,

Redoutables vainqueurs, ont caus mon servage ;

Et je fais bien connatre en cette extrmit

Que leur force est fatale notre libert :

1230   La crainte toutefois que j'ai de vous dplaire

Et loign du jour ce dessein tmraire,

Si ceux qui comme vous sont absolus sur moi

Ne m'eussent prescrit une contraire loi.

Donc beaut que j'adore, et pour qui je soupire

1235   Augmentez d'un sujet l'tat de votre Empire,

Et croyez que la mort seule me peut ravir

La gloire que mon me attend de vous servir.

NICANDRE.

Je vois qu' ce discours elle n'est gure mue.

PHDON.

Il parle d'une chose son ge inconnue.

RASTE.

1240   On dit que le silence est un consentement,

ce compte je suis heureux parfaitement.

CLORISE.

Je n'ai pour repartir que la bouche d'un pre   [ 8 Rapartir : Subdiviser une chose dj divise. [F]]

Qu'il seconde mes veux, ou qu'il me dsespre,

Il n'importe, je cde la ncessit

1245   Qui le rend absolu dessus ma volont.

RASTE.

La vertu dont l'clat parat en ce langage,

Ajoute vos beauts un charme qui m'engage.

Jusqu' ne vouloir plus rechercher de plaisirs

Sils n'ont quelque rapport avecque vos dsirs.

PHDON.

1250   raste un petit mot, encor qu'en apparence

Vous trouviez son esprit dans quelque indiffrence,

Ne vous rebutez pas pour connatre l'amour

Ce sexe n'a besoin que d'une heure ou d'un jour.

RASTE.

Content de son accueil, je n'ai de quoi me plaindre.

NICANDRE.

1255   Berger, il n'est plus temps de rougir ni de feindre,

On s'en remet vous, il ne s'agit sinon

De parler franchement, et dire oui ou non

Peut-tre, jeune d'ans, vous trouvez fort trange

Cette condition o la vtre se change ;

1260   Mais si d'un sens rassis vous y jetez les yeux

Vous verrez qu'elle aura chang de bien en mieux

raste en premier lieu n'aura de la fortune

Une seule faveur qui ne vous soit commune,

Amour en un moment trouvera des moyens

1265   Pour mler doucement vos mes et vos biens,

Belle confusion, o votre ge convie

Ceux qui veulent juger des plaisirs de la vie

D'ailleurs, quand vous aurez uni nos deux maisons,

Quelque injure du Ciel qui trouble les saisons,

1270   moins que de les perdre en un second dluge,

Contre tous accidents nous aurons un refuge.

Qu'en dites-vous ?

PHDON.

C'est trop sa froideur consulter

Quoi qu'elle et rpondu qu'en peut-il rsulter,

Suffit que je le veux, et qu'elle est trop bien ne

1275   Pour fuir le repos o je l'ai destine.

Donnez-moi cette main.

CLORISE.

Eh mon pre !

PHDON.

Oses-tu

Coupable dmentir ta premire vertu ?

Garde que mon courroux.

CLORISE.

Dieux prenez ma dfense.

PHDON.

Tais-toi faible d'esprit ce murmure m'offense.

1280   Veuille ce Dieu puissant qui rgit les humains

Unir vos volonts de mme que vos mains ;

Que j'assemble aujourd'hui pour tre un tmoignage

Que vous tes tous deux promis en mariage.

RASTE.

Faveur incomparable, et que je dois bnir

1285   Comme le plus grand bien qui pouvait m'advenir.

PHDON.

Ce soir mme il en faut consommer l'hymne,

Tandis allons chez moi passer l'aprs-dne,   [ 9 Aprs dne : L'espace du temps qui est depuis le dner jusqu'au soir. [Acad. 1762]]

Pour toi, tu peux de nous un peu te sparer

Afin d'avoir du temps pour t'y mieux prparer.

CLORISE.

1290   Qu'ai-je fait, criminelle, et de quelle injustice

Permets-je que mon me aujourd'hui se noircisse ;

Alidor est-il vrai que mon consentement

Ait dtruit ton espoir et mon contentement ?

Hlas ! Que nos plaisirs sont de peu de dure,

1295   Que d'un espace court leur ge est mesure,

Et que ce Dieu puissant connu sur nos Autels

Fait peu rgner la joie en l'esprit des mortels.

J'ai donc trahi tes feux, et d'un coup homicide

Acquis la qualit d'ingrate et de perfide !

1300   J'ai donc trahi tes feux, et contre mon amour

Prpar ton courage la perte du jour !

Ah devoir tyrannique ! Ah contrainte importune !

Qui nous blesses tous deux d'une douleur commune,

D'o vient que dsormais ta rigueur ne veut pas

1305   Unir en ma faveur ma peine et mon trpas ?

Hlas ! Dans le succs de ce malheur extrme,

Coupable, je ne dois m'en prendre qu' moi-mme

J'ai trop peu rsist, j'ai trop tt consenti,

Mon silence est un trait d'un esprit diverti,

1310   Je devais prvenir le tourment qui m'affole

Et perdre galement la vie, et la parole.

Mais je ne l'ai pas fait ! Cet injuste devoir

En ce moment funeste a montr son pouvoir,

Et j'ai montr (perfide mon premier servage)

1315   Une grande vertu, mais bien peu de courage.

Infortun berger, que ne doit ta raison

Dsormais attenter contre ma trahison ?

Trahison, qu'ai-je dit ? Qui suit les lois d'un matre,

Ne fait rien qui convienne aux actions d'un tratre ;

1320   Vois combien de Tyrans y forcent mon esprit

Les Dieux l'ont dsir, Phdon me l'a prescrit.

Dieux ! Quel deviendras-tu quand cet arrt trange

T'apprendra le destin o sa rigueur me range ?

J'entends son flageolet, ah qu'il ne pense pas

1325   Rencontrer ses plaisirs si proches du trpas.

SCNE IV.
Alidor, Clorise.

ALIDOR.

Toujours la Mer grosse d'orages,

Ne fait plir les Matelots,

Et de l'cume de ses flots

Elle ne blanchit ses rivages ;

1330   Toujours l'air cach d'une nuit,

D'clairs, de foudres, et de bruit

Ne s'arme contre la Nature ;

Et toujours les faibles vaisseaux

Ne rencontrent leur spulture

1335   Au milieu des feux et des eaux.

Toujours la rigueur importune

D'un hiver, charg de glaons,

N'arrte le cours des poissons

Dessous l'Empire de Neptune :

1340   Ainsi toujours un pauvre Amant

Ne voit dans l'horreur du tourment

Ses esprances touffes,

Amour arrte ses douleurs,

Et lui fait cueillir des trophes

1345   O jadis il semait des pleurs.

Heureux plus qu'il ne se peut dire,

J'ai rendu le Ciel envieux

Depuis l'heure que deux beaux yeux

Ont pris leur part de mon martyre :

1350   Tous mes maux... Ah je vois cette aimable Beaut

D'o l'Amour a pour moi banni la cruaut,

Me voici de retour.

CLORISE.

Oui trop tt pour entendre

Le plus fcheux arrt que tu pouvais attendre,

Mon pre me destine un autre poux que toi.

ALIDOR.

1355   Foltre tu te plais te moquer de moi ?

CLORISE.

Hlas ! Je ne mens point, la chose est rsolue,

raste en a reu la parole absolue,

Et pour rendre ma peine gale ton amour

Je ne puis tre toi que le reste du jour.

ALIDOR.

1360   Nouvelle insupportable ! sentence cruelle !

Mais vous chre beaut serez-vous infidle ?

Ma vie et mon trpas sont en votre pouvoir

Qu'avez-vous rsolu ?

CLORISE.

De faire mon devoir.

ALIDOR.

Il faut donc s'affranchir de cette loi barbare

1365   Qui tend me ravir une beaut si rare,

Vous devez cet effort mon affection.

CLORISE.

Au contraire, je dois cacher ma passion,

Et d'un esprit, aveugle en son obissance,

Suivre, telle qu'elle est, cette injuste ordonnance.

ALIDOR.

1370   Doncques votre rigueur consent mes ennuis ?

CLORISE.

On ne peut m'accuser faisant ce que je puis,

Tu sais qu' mon devoir ma force se mesure.

ALIDOR.

Dieux ! Si votre courroux ne punit cette injure

Vous tes impuissants.

CLORISE.

Pourquoi blasphmes-tu ?

1375   Ta colre m'afflige, et blesse ma vertu :

Sors de ton intrt et te mets en ma place,

Demande ta raison ce qu'il faut que je fasse,

Veux-tu que je me tue afin de te gurir ?

Car offenser Phdon c'est autant que mourir.

ALIDOR.

1380   Non non vivez heureuse, et puisque tant de peines

N'ont point encor saoul vos rigueurs inhumaines,

Ajoutez aux tourments que mon me a soufferts

Tous ceux que l'on endure en l'horreur des enfers ;

Je les souffrirai tous, pour tre plus capable

1385   D'expier le pch dont vous tes coupable.

Ah ! Si vous aviez fait dessein de me trahir

Vous ne deviez jamais cesser de me har,

Mais s'tre assujettie en un mme servage

Et puis m'abandonner, c'est un sujet de rage,

1390   Je forcne, je meurs : ah ! Destin trop cruel   [ 10 Forcener : Devenir forcen, perdre la raison. [L]]

D'o provient que tu rends mon mal continuel ?

Complice de Clorise assouvis son envie,

Et finis ta rigueur en finissant ma vie.

Il rompt son flageolet en mille pices.

Arrire dsormais tout espoir de plaisir,

1395   Faites place aux transports qui me viennent saisir,

Cdez la fureur que Clorise m'inspire :

L'ingrate m'a quitt ! Dieux le puis-je bien dire

Et survivre, trahi, ce funeste moment ?

Non ne le faisons pas, mourrons, mais promptement

1400   Et puisque l'inhumaine a mon amour change

Recherchons pour lui plaire une fin enrage ;

Assemblons s'il se peut en une mille morts,

Et ne laissons partir mon me de ce corps

Qu'elle n'est pour sortir cent blessures mortelles.

CLORISE.

1405   Arrte, mon berger, tes fureurs criminelles,

Et si ton amiti n'est teinte pour moi

Permets que je t'impose encore cette loi.

Hlas ! Tu connais bien que ta douleur me touche,

Je t'en parle des yeux, autant que de la bouche,

1410   Et le Ciel m'est tmoin si je ne voudrais pas

Acheter ton repos au prix de mon trpas :

Mais puisqu' ce malheur tu n'as point de remde,

Tche au moins d'allger le mal qui te possde ;

Et surtout ne meurs point, mais cherche doucement

1415   Le moyen de gurir par un loignement :

Aussi bien, dans l'excs o se porte ta rage,

Je vois que mon honneur recevrait quelque outrage.

Ce qui n'adviendra point, si tu veux approuver

La loi que je te donne, et la bien observer.

ALIDOR.

1420   Oui, puisqu'elle vous plat, elle sera suivie

Jusqu'au dernier soupir qui marquera ma vie ;

Mais devant que je parte au moins trouvons un lieu

O je puisse vous dire un ternel Adieu.

CLORISE.

Tantt, que ce flambeau qui fait le tour du monde

1425   Sera prt de cacher sa lumire dans l'onde,

Je me droberai pour venir droit ici.

ALIDOR.

Je prendrai pour m'y rendre un semblable souci,

Heureux si ce moment mon repos funeste

Pouvait tre nomm le dernier qui me reste.

ACTE V

SCNE I.

ALIDOR.

1430   Vous, qui souliez jadis parler de mes douleurs,   [ 11 Souliez ; souloir. Terme vieilli dont il ne reste que l'imparfait, peine encore usit quelquefois. Avoir coutume. [L]]

Tratres yeux, qui retient la source de vos pleurs ?

Ah ! Souffrez que par vous mon dsespoir s'exprime,

Vous savez que la cause en est trop lgitime,

Et que s'en abstenir en cette extrmit

1435   Serait vraiment commettre un trait de lchet.

Il est donc ordonn qu' jamais je m'absente

De l'objet le plus beau dont la Terre se vante,

Et que me sparant de cet heureux sjour

Je perde mon soleil et je souffre le jour.

1440   Beaux arbres levs, dont les rameaux superbes

loignent de vos troncs la chaleur et les herbes ;

Enfin cette Beaut, trop prompte me changer

Prescrit ma demeure un Climat tranger,

Vous ne me verrez plus, mais quoi, s'il est possible,

1445   Que pour moi votre coeur ne soit pas insensible,

Encore que mon corps soit spar du sien

Ne sparez jamais son beau nom et le mien.

Et toi qui dans l'excs de ma douleur amre

As port mes regrets jusqu'au sein de ta mre,

1450   Lignon, s'il advenait que ce couple d'amants

Vint profaner tes bords de ses contentements,

Venge-moi je te prie, et dans tes bras humides

touffe en ma faveur leurs flammes homicides.

Et vous monts sourcilleux, dserts inhabits,

1455   Touchant ma passion tant de fois consults,

Qui trouvant une voix dedans vos roches creuses

Avez cent fois redit mes plaintes amoureuses,

Vous ne parlerez plus, cet esprit criminel,

Comme moi, vous impose un silence ternel :

1460   Mais d'o vient qu'au logis trop longtemps retenue

Cette ingrate Beaut n'est point encor venue ;

Voudriez-vous bien m'ter destins pernicieux

La dernire faveur que j'attends de ses yeux ?

Ah je vois bien qu' tort je fais cette reproche,   [ 12 Reproche : Le mot tait fminin. Malherbe crit encore au Trait des bienfaits de Snque, III, p. 16 : " On ne se pique point d'une reproche qu'on peut faire tout le monde. " Blme, dsaveu. [SP]]

1465   travers ces Ormeaux je la vois qui s'approche.

SCNE II.
Clorise, Alidor.

CLORISE.

C'en est fait, ma raison, ne dlibrons plus,

Tous ces rudes combats enfin superflus,

Le sort en est jet, puisque Phdon l'ordonne

Je ne puis m'opposer la loi qu'il me donne.

1470   Respect injurieux, Tyran dont la rigueur

Partage avec l'Amour l'Empire de mon coeur,

Partage, je dis mal puisqu'on voit ma honte

Que ce tratre devoir me force et me surmonte.

Vous qui voyez ma peine et ne m'assistez pas,

1475   Grands Dieux : mais Alidor a devanc mes pas,

Allons souffrir du Ciel la dernire malice.

ALIDOR.

Semblable au malheureux qu'on destine au supplice,

Je viens pour recevoir et de vous et du sort

L'arrt de ma disgrce, et le coup de ma mort.

CLORISE.

1480   Et moi, que ta raison voit exempte de crime,

Je viens pour t'assurer que je sers de victime

Aux passions d'un pre, et que lui seulement

Par ce dernier Arrt nous perd galement :

Mais puisque j'ai du temps pour te dire ma peine,

1485   Reposons-nous Berger prs de cette fontaine.

SCNE III.
raste, Clorise, Alidor.

RASTE.

Clorise se drobe, o va-t-elle si tard ?

Il faut qu'un grand dessein l'appelle en quelque part ;

Un berger la caresse ah Dieux quelle insolence

coutons leurs discours ; ils gardent le silence.

Il se cache derrire un arbre.

CLORISE.

1490   D'o vient qu'en cet tat o t'a mis la douleur,

Tu manques aussi bien de voix que de couleur.

ALIDOR.

C'est de quoi je remarque, insensible et volage

Que vous manquez d'Amour autant que de courage.

RASTE, tout bas.

Secrte intelligence.

CLORISE.

Ah cruel ! Oses-tu

1495   D'un blasphme si grand offenser ma vertu ;

Juge que je ne puis en soulageant ta peine

Que me rendre coupable, et mriter ta haine :

Je le sais, mon berger, ton courage est trop haut

Pour aimer une fille aprs un tel dfaut,

1500   Vois que c'est mon devoir, et permets que je vive

Sujette quelque sort qu'un pre me prescrive.

ALIDOR.

Oui vivez j'y consens, si pour me secourir

Votre bouche me donne un pouvoir de mourir.

CLORISE.

Que je lis peu d'amour en ce que tu proposes,

1505   Si l'on nomme la mort la fin de toutes choses,

Ne vois-tu pas Berger, qu'en la perte du jour

Tu trouverais aussi celle de ton amour.

ALIDOR.

Je ne le pense pas, car je sais que ma flamme

N'tend point sa chaleur au-del de mon me,

1510   Et l'me ne meurt point.

CLORISE.

  Ah je t'y prends berger,

Ton discours me fournit de quoi te soulager,

Car s'il est vrai qu'Amour, comme tu viens de dire,

Seulement sur ton me exerce son Empire,

Quel sujet auras-tu de te plaindre de moi

1515   Si je brle toujours du mme feu que toi ?

Ce corps ne fut jamais digne de ta victoire,

Qu'un barbare en lve un Autel sa gloire,

Il n'aura pour objet de ses plaisirs divers

Que le sale butin de la Terre et des Vers :

1520   Ce n'est pas que celui dont l'accs m'importune

N'ajoutt quelque chose ma bonne fortune,

raste vaut beaucoup, il a des qualits

Capables de charmer les plus grandes beauts.

RASTE.

Voici mon intrt.

CLORISE.

Mais il est impossible.

1525   Qu' nul plaisir sans toi je demeure sensible ;

Pars donc, et sois certain que jusqu' mon trpas,

Je serai du penser compagne de tes pas.

Et bien que ce Rival te drobe une femme,

Il n'aura que le corps dont tu possdes l'me.

RASTE.

1530   Ce discours me dplat.

ALIDOR.

  Et bien, il faut partir

Notre destin l'ordonne et j'y dois consentir :

Je reconnais qu'en vain mon amour le dispute.

C'est un commandement qu'il vaut que j'excute :

Adieu ; souvenez-vous que je pars enrag

1535   De voir votre dsir autre part engag.

CLORISE.

O sera ta retraite ?

ALIDOR.

En quelque solitude

O je veux que la mort soit toute mon tude

L dans quelque Antre obscur, moins noir que mon malheur,

L'Enfer mme viendra consulter ma douleur,

1540   Pour savoir s'il est vrai qu'en l'horreur de son gouffre

Il soit quelque tourment comme ceux que je souffre.

L je veux que mes nuits craignent moins le Soleil

Que l'approche du Dieu qui verse le sommeil,

Et qu'au feu de ma rage et de mes rveries

1545   S'allument les flambeaux que portent les furies.

CLORISE.

Ah change ce dessein et rentre en ton bon sens,

N'accuse mes dsirs ils sont trop innocents ;

Je jure par les Dieux qui servent nos Druides,

Par leur foudre commise punir les perfides,

1550   Et partout ce qui voit ce dernier entretien

De ne chrir jamais d'autre nom que le tien :

cris mon ton sjour, Adieu, Pan te console.   [ 13 Il semble que l'expression "cris mon ton sjour" signifie : cris ton sjour : mon sjour. Car ton sjour est le mien.]

RASTE.

Il voit partir Alidor.

Il s'en va sans pouvoir former une parole,

Ses sanglots redoubls lui drobent la voix,

1555   Feignons de revenir du plus profond du bois.

CLORISE.

Ah surprise fcheuse !

RASTE.

quoi s'est divertie

La beaut que je sers depuis qu'elle est sortie ?

CLORISE.

chercher liante.

RASTE.

Et d'o viennent ces pleurs

Dont vous semblez hter la naissance des fleurs ?

CLORISE.

1560   C'est que dans le moment que vous m'avez trouve

J'avais pris un peu d'eau dont je m'tais lave,

Mais je n'ai pas pleur.

RASTE.

Qu'elle sait bien mentir

Et taire la douleur qu'on lui voit ressentir :

Chre moiti de moi, Beaut toute divine,

1565   D'o que vos dplaisirs tirent leur origine

Ne me le cachez plus, je suis prt de prir

Si vous jugez ma perte utile vous gurir.

Est-il quelque berger dans nos bois qui vous fche ?

Dites en quelque lieu que sa crainte le cache

1570   Contre sa trahison justement irrit,

Ce bras l'ira punir de sa tmrit.

CLORISE.

vitez ce pril.

RASTE.

Qu'elle est ingnieuse.

Bergre, si je mens que la Terre envieuse

Des plaisirs que je gote, et de ceux que j'attends

1575   Pour me perdre plutt s'ouvre en ce mme temps.

Mais je vois Philidan qui conduit liante.

CLORISE.

Qu' ma fortune hlas ! La sienne est diffrente.

RASTE.

Ds qu'il voit paratre Philidan, il lui va parler l'oreille.

Ils s'en viennent nous.

SCNE IV.
liante, Clorise, raste, Philidan.

LIANTE.

Je vous cherche partout,

J'ai couru tout ce bois de l'un l'autre bout

1580   Sans vous pouvoir trouver.

CLORISE.

  C'est fait je suis perdue.

LIANTE.

Depuis quel temps ?

CLORISE.

Depuis que je ne vous ai vue.

LIANTE.

Vous m'tonnez.

RASTE.

Allons faire un tour cependant

Et je vous apprendrai quel est cet accident.

PHILIDAN.

Vous m'avez mis en peine.

RASTE, se tournant Clorise.

Adieu ma chre vie,

1585   Je m'en vais vous attendre o l'Amour vous convie,

Surtout ne soyez point paresseuse venir

Notre heur doit commencer et le jour va finir.

LIANTE.

L'trange changement.

CLORISE.

Vous voyez ma disgrce,

Je ne puis l'viter quelque effort que je fasse,

1590   J'pouse ce Berger, Phdon l'a dsir.

LIANTE.

Et qu'en dit Alidor ?

CLORISE.

Il est dsespr,

Et pour mieux soupirer notre douleur commune,

Il change de Climat en changeant de fortune :

Mais le jour s'loignant avance mon trpas.

LIANTE.

1595   Retirons-nous.

CLORISE.

  Au moins ne m'abandonnez pas.

SCNE V.

ALIDOR.

Il revient sur ses pas.

Quoi donc ? Je permettrai qu'on m'impute la honte

De vivre et de souffrir qu'un autre la surmonte,

Qu'un Tyran, qu'un voleur, envieux de mon bien,

Triomphe d'un objet qui devrait tre mien ?

1600   Non non ne partons point, mon dsespoir s'oppose

ce commandement que Clorise m'impose,

Il vaut mieux que je meure, et que d'un mme sort

Nous recevions tous trous une pareille mort.

Voici...

Il regarde un poignard qu'il tient dans la main.

qui punira l'excs de leur injure,

1605   Qui fera dans nos corps une mme blessure,

Et qui par ma fureur, pouss dans notre flanc,

Sparant nos esprits mlera notre sang.

Aprs mon attentat qu'importe qu'on m'accuse,

Il n'est point de pch que ma rage n'excuse,

1610   Et de quelque transport que je sois agit

Mon amour le rend juste en cette extrmit.

Ravisseur impudent, ta fortune est semblable

de beaux fondements, mais jets sur le sable ;

Au destin d'une fleur, mais qui n'a qu'un moment

1615   Qui spare sa fin de son commencement :

Voici d'o je prtends tirer mon allgeance,

C'est ici le Dmon qui fera ma vengeance,

Et que les tiens, surpris d'un prodige nouveau,

Te pensant voir au lit te verront au tombeau.

1620   Mais je ne songe pas en formant cette plainte

Au principal sujet d'o procde ma crainte ;

Peut-tre en ce moment, raste, mon rival,

Possde autant de bien que je souffre de mal,

Il se rit de mes pleurs, il embrasse, il caresse,

1625   Celle qu'il tient esclave et qui fut ma matresse ;

Il tche d'amollir, agrable dessein,

Par d'humides baisers la neige de son sein,

Possesseur absolu d'une belle victoire,

Il voit mille trsors prpars sa gloire,

1630   Et j'ajoute mes maux encor ce dernier point

Que Clorise le souffre et ne se dfend point.

Ah c'est fait, htons-nous de punir cet outrage

Achevons le dessein o se porte ma rage,

Vengeons-nous par sa mort de sa tmrit,

1635   Je dois cette victime ma fidlit.

Et donnant sa flamme un glorieux obstacle

Faire de notre histoire un tragique spectacle.

Mais ce dernier soupon ne me doit pas fcher,

peine le Soleil commence se cacher,

1640   Et pour joindre l'effet mes craintes funbres

Il faudra que la nuit leur prte ses tnbres.

S'il est vrai, beau Soleil, arrte ici ton cours,

Mais je t'appelle en vain tu t'loignes toujours,

Et sans avoir gard ma juste prire

1645   Tu m'tes l'esprance avecque ta lumire.

Ah suivons hardiment notre premier objet ;

Mais pour mieux russir en ce triste projet,

Dont le succs doit tre trois Amants funeste,

Laissons passer encor ce peu de jour qui reste.

SCNE VI.
raste, Philidan, Alidor.

RASTE.

1650   Depuis si peu de temps il ne peut tre loin,

Htons-nous toutefois sa peine en a besoin.

PHILIDAN.

Si les Dieux en ceci leur puissance ne montrent,

En vain nous esprons que nos pas le rencontrent ;

Je connais son esprit, il est trop violent

1655   Pour souffrir en son mal un procd si lent.

RASTE.

Faisant notre devoir, il est bien difficile

Que notre soin se perde et ne lui soit utile.

ALIDOR.

Ah nuit o tardes-tu ?

PHILIDAN.

Bons Dieux j'entends sa voix.

ALIDOR.

Viens joindre ton horreur celle o je me vois.

PHILIDAN.

1660   C'est lui-mme, destin que ta faveur m'oblige,

Voyez comme accabl du regret qui l'afflige

Il gt nonchalamment dessus l'herbe tendu.

Mais je vois sur cet arbre un poignard suspendu,

Cachez-vous pour un peu je crains qu'il n'entreprenne

1665   De se venger sur vous de l'excs de sa peine.

Je m'en vais l'aborder.

ALIDOR.

Dieux ! O vas-tu si tard ?

PHILIDAN.

J'ai pour mes conducteurs l'Amour et le Hasard

Deux dits sans yeux.

ALIDOR.

D'o viens-tu ?

PHILIDAN.

Du village.

ALIDOR.

Qu'y fait-on ?

PHILIDAN.

Rien du tout.

ALIDOR.

Et ce beau mariage,

1670   De Clorise et d'raste est-il point achev ?

PHILIDAN.

Peut-tre en quelque songe o vous l'avez rv.

ALIDOR.

Quoi tu l'ignores donc ! Hlas Clorise mme

M'a prononc l'arrt de ce malheur extrme.

PHILIDAN.

Clorise ! Nullement elle a l'esprit trop fort

1675   Pour pouser jamais qu'Alidor ou la mort.

ALIDOR.

Ah que ton jugement, d'ignorance coupable,

Connat mes les dfauts dont ce sexe est capable,

Mais.

PHILIDAN.

N'en murmurez point, votre flicit

Se voit au plus haut point qu'elle ait jamais t.

ALIDOR.

Oui

Il regarde le poignard qu'il a repris.

1680   Car je n'eus jamais un si proche remde

Que je pusse appliquer au mal qui me possde.

PHILIDAN.

Prophte, vous parlez mieux que vous ne pensez.

ALIDOR.

Tu retiens mes esprits en doute balancs.

PHILIDAN.

En un mot ce rival vos desseins autorise.

ALIDOR.

1685   Oui celui de mourir.

PHILIDAN.

  Non, d'pouser Clorise.

ALIDOR.

Ah faible invention qui ne peut russir

Tu crois par ce rapport mes travaux adoucir.

Mais tu n'avances rien, tes ruses nonpareilles

Ne sauraient dmentir mes yeux ni mes oreilles.

PHILIDAN.

1690   Vous ne me croyez point ?

ALIDOR.

  Cela m'est interdit.

PHILIDAN.

Voudriez-vous point qu'encor raste vous le dit ?

ALIDOR.

Oui vraiment pour gurir du mal que je supporte

Il n'en faudrait pas une preuve moins forte,

Mais cela ne se peut, il ne dmordra pas

1695   De ce riche butin qu'en faveur du trpas.

PHILIDAN.

raste.

ALIDOR.

Dieux ! Amis n'est-ce point quelque songe

O cette vision fantastique me plonge ?

RASTE.

C'est une vrit qui te donne cet heur

De revoir ta Clorise.

PHILIDAN.

Et bien suis-je menteur ?

ALIDOR.

1700   Berger digne vraiment de louange ternelle,

Excuse les transports d'une me criminelle,

Excuse un amoureux, qui se trouve en effet

Indigne des faveurs que ta grce lui fait.

RASTE.

Toi cher ami pardonne ma seule ignorance

1705   L'injure que j'ai faite ta persvrance :

Je la viens rparer et par mille serments

Attacher mon repos tes contentements

Nicandre trouvera s'il me veut satisfaire

Assez d'autres beauts capables de lui plaire,

1710   Pour moi, j'aimerais mieux tre priv du jour

Que de t'avoir ravi l'objet de ton amour

Ton Adieu m'a touch tantt de telle sorte

Qu'on m'et pris pour un Tronc dont la racine est morte,

En te voyant partir j'ai senti les efforts

1715   Que fait l'me en forant la prison de son corps

Mais sans perdre du temps retournons au Village

Que la nuit y commence avec ton Mariage

Mon pre en est content, Phdon le veut aussi,

Tout ce que j'y prtends je te le cde ici :

1720   Si bien que tu n'auras en cette entreprise

De plus fort ennemi que l'esprit de Clorise

Juge par ce discours de ta prosprit.

ALIDOR.

Unique et cher Auteur de ma flicit,

Quels prils recherchs, et quelle servitude

1725   Ne me laisseront pas noirci d'ingratitude

Par quelles actions pourrai-je m'acquitter

Des faveurs que la tienne a voulu mriter.

PHILIDAN.

Trve ces compliments, o l'on nous va surprendre

Je vois venir nous et Phdon et Nicandre,

1730   Clorise est avec eux, ma bergre les suit.

RASTE.

Je ne demande pas quel dsir les conduit

Nous sommes le sujet de leur impatience.

SCNE VII.
Nicandre, raste, Phdon, Alidor, Clorise, Philidan, liante.

NICANDRE.

Nos maux sont accomplis j'en vois l'exprience.

RASTE.

Vnrable Phdon voici le seul berger

1735   Qui doit, gendre accept, votre ge soulager.

PHDON.

Approche mon enfant, vraie et vivante image

D'un pre qui jadis fut l'honneur de notre ge.

Et qui sut le premier en cet heureux sjour

Faire rgner la Paix, la Justice, et l'Amour.

ALIDOR.

1740   Honneur de nos forts, si contre ce coupable

Votre me dsormais de vengeance est capable,

Qu'elle en fasse l'arrt, me voici rsolu

De suivre aveuglment ce qu'elle aura voulu

Disposez de mon sort au gr de votre envie

1745   J'y soumets ma franchise et mes biens, et ma vie.

PHDON.

Lve-toi, je ne puis blmer tes actions

Que de m'avoir trop tard ouvert tes passions

Mais puisque la faveur d'raste et de Nicandre

Te veut cder un bien qu'ils te pouvaient dfendre

1750   Confesse que tu tiens ma fille et ta moiti

De ton propre mrite et de leur amiti.

ALIDOR.

Ah mon me se perd dans l'excs de sa joie.

CLORISE.

Est-il vrai que je vive et que je te revoie

Alidor. Mais pardonne au respect que je dois

1755   ceux de qui je tiens l'aise auquel tu me vois

Sans cela dans mes bras.

ALIDOR.

N'en dites plus mon me

Vous allez augmentant mon amoureuse flamme

Je vais remercier Phdon de ce bienfait.

PHILIDAN.

Sans doute nos dsirs auront un mme effet

1760   Les Dieux en soient lous, nous verrons nos courages

Unis en mme temps par nos deux mariages

Y consens-tu mon coeur ?

LIANTE.

Ton dsir est le mien.

PHILIDAN.

Que cette nuit m'oblige et me promet de bien.

NICANDRE.

Remettez ce discours et finissons l'affaire

1765   Il s'agit moins ici de parler que de faire.

RASTE.

Les corps n'ont dj plus d'ombres ni de couleur

Allons dans le repos perdre notre douleur.

PHDON.

Allons que de nos chants tout le Hameau rsonne

Que d'un Myrte amoureux votre chef se couronne ;

1770   Que les jeux, les festins, et les ballets encor

De cet ge de fer fassent un Sicle d'or :

Que dsormais nos sens loin des traits de l'envie

Gotent parfaitement les douceurs de la vie

Et qu'un docte travail tant de fois mrit

1775   Consacre votre histoire l'immortalit.

 


EXTRAIT du PRIVILGE DU ROI.

Par grce et Privilge de sa Majest, donn Paris le 3. jour de Septembre 1631. Sign par le Roi en son Conseil, Conrard, et scell du grand Sceau, il est permis Franois Pomeray, Marchand Libraire et Imprimeur Paris, d'imprimer, vendre et distribuer un Livre intitul, La Clorise du sieur Baro, Pastorale, pendant le temps de six ans entiers, avec dfenses tous autres Libraires et Imprimeurs de l'imprimer, vendre ni en dbiter d'autre impression, que celle qu'aura fait ou fait faire ledit Pomeray peine de confiscation des exemplaires contrefaits, et de quinze cents livres d'amende, dpens, dommages et intrts, voulant sadite Majest qu'en mettant le prsent extrait au commencement ou la fin dudit livre, il soit tenu pour dment signifi tous qu'il appartiendra, ainsi qu'il est plus amplement port par ledit Privilge.

Ledit Pomeray a cod et transport au sieur Balthasar Baro les droits lui octroys par ledit Privilge ; et ledit sieur Balthasar Baro en a fait cession et transport Anthoine de Sommaville Marchand Libraire Paris, pour en jouir conformment audit privilge, par Contrat pass entre eux par devant les Notaires du Chtelet de Paris.

Achev d'imprimer le dernier jour de Novembre mil six cent trente et un.


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Notes

[1] Impiteux : Qui est sans piti, qui est cruel. [T]

[2] Le passage entre parenthses est illisible.

[3] Tressaut : on devrait lire trsautte, mais la graphie est maintenue pour la rime.

[4] Fuitif : Fugitif [SP]

[5] Nocher : Vieux mot qui signifiait autrefois Pilote. [F]

[6] Forez : rgion montagneuse du centre de la France, au nord du Massif Central.

[7] Forcnement : Etat de celui qui est forcen. [SP]

[8] Rapartir : Subdiviser une chose dj divise. [F]

[9] Aprs dne : L'espace du temps qui est depuis le dner jusqu'au soir. [Acad. 1762]

[10] Forcener : Devenir forcen, perdre la raison. [L]

[11] Souliez ; souloir. Terme vieilli dont il ne reste que l'imparfait, peine encore usit quelquefois. Avoir coutume. [L]

[12] Reproche : Le mot tait fminin. Malherbe crit encore au Trait des bienfaits de Snque, III, p. 16 : " On ne se pique point d'une reproche qu'on peut faire tout le monde. " Blme, dsaveu. [SP]

[13] Il semble que l'expression "cris mon ton sjour" signifie : cris ton sjour : mon sjour. Car ton sjour est le mien.

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