LA MUSICOMANIE

COMDIE EN UN ACTE ET EN PROSE

Reprsente, pour la premire fois, Paris, sur le Thtre de l'Ambigu Comique, en 1779.

M. DCC. LXXXIII.

AMSTERDAM, et de trouve PARIS, chez CAILLEAU, imprimeur-libraire, vis--vis celle du Fouatre.


© Thtre classique - Version du texte du 30/11/2022 23:15:59.


ACTEURS.

LE BARON DE STEINBAK.

ISABELLE.

EUPHROSINE.

LANDRE.

VACARMINI.

DOUBLE-CROCHE.

ANODIN.

SCRIBANO.

UN PETIT VALET.

VALET TRANGER.

La Scne est chez Le Baron.


SCNE PREMIERE.
Landre, Double-Croche.

DOUBLE-CROCHE, part.

Voil un cavalier dont la tournure me revient assez. Nous pourrions bien nous tre vus quelque part.

LANDRE, part.

Voil un fripon dont la figure ne m'est pas inconnue.

DOUBLE-CROCHE.

Monsieur voudrait parler, sans doute, Monsieur le Baron de Steinbak ?

LANDRE, part.

Oui, c'est lui ; c'est mon coquin.

DOUBLE-CROCHE.

Ah ! Monsieur ! Mon matre ne mrite pas de telles pithtes.

LANDRE.

Mon libertin, mon ivrogne.

DOUBLE-CROCHE.

Quoiqu'Allemand et musicien, je vous rponds qu'il est fort sobre.

LANDRE.

Oh ! Le fripon, dont je parle, est bien le plus adroit coquin, le plus madr Ligeois....

DOUBLE-CROCHE.

Monsieur le Baron n'est pas Ligeois, Monsieur ; vous vous tes tromp de porte. Voyez plus haut.

LANDRE.

Non, je ne sortirai pas sans lui avoir coup les oreilles.

DOUBLE-CROCHE.

Monsieur veut-il que j'aie l'honneur de l'annoncer ? Mais je doute fort que mon matre soit d'humeur se laisser rien couper.

LANDRE.

Maraud ! Tu feins de prendre le change ; mais tu ne m'chapperas pas.

DOUBLE-CROCHE.

Comment, Monsieur, c'est votre serviteur que s'adressaient toutes ces politesses ?

LANDRE.

Que sont devenus mon cheval et ma valise ? Rponds, coquin.

DOUBLE-CROCHE.

Ah ! Monsieur, c'tait une rosse, en conscience. peine ai-je pu faire avec lui mon tour de France, et je n'ai pu le vendre ensuite que dix pistoles un fiacre.

LANDRE.

Et tout l'argent enferm dans ma valise ?

DOUBLE-CROCHE.

Bon ! Monsieur, vous le savez : quand on voyage, l'argent va comme la paille.

LANDRE.

Tu plaisantes encore, double fripon ?

DOUBLE-CROCHE.

Doucement, Monsieur, doucement ; un fripon souvent peut devenir bon quelque chose.

LANDRE.

Tu ne le seras jamais qu' pendre.

DOUBLE-CROCHE.

Ah ! Monsieur, si l'on pendait tous ceux qui l'ont mrit, que d'honntes Messieurs, en temps de guerre, en temps de paix, que d'intendants de bonne maison, que de noirs suppts de la chicane ! D'ailleurs, il faut bien passer quelques petites choses la jeunesse.

LANDRE.

Le drle est toujours le mme.

DOUBLE-CROCHE.

Eh ! Monsieur, chacun n'a-t-il pas ses petits dfauts. Le vtre tait d'aimer les femmes. Le mien tait aimer l'argent. Eh bien ! Ce qui nous brouilla jadis peut aujourd'hui nous raccommoder. Puisque je vous vois ici, vous n'tes pas corrig. Nous avons une jolie fille, et si vous vouliez oublier le pass....

LANDRE.

Je le disais bien, Matre Frontin. Vous tes le plus adroit coquin....

DOUBLE-CROCHE.

Que voulez-vous, Monsieur, on ne se fait pas soi-mme ; le destin...

LANDRE.

Mais, comment peux-tu savoir...?

DOUBLE-CROCHE.

Ce ton, cette parure, cet air de conqute... Vous tes beau, comme ces hros de roman, qui n'avaient qu' se montrer pour causer des insomnies aux Princesses ; mais ne vous avisez plus de vous battre pour vos Infantes.

LANDRE.

Ni toi de t'emparer de ma succession, avant qu'on ne m'ait couch sur le carreau.

DOUBLE-CROCHE.

Que voulez-vous ? Je n'aime pas le bruit. Vous vous battiez dans un endroit peu sr. La Marchausse pouvait passer, et m'arrter comme fauteur de ce duel.

LANDRE.

Et si j'avais eu le malheur de tuer mon adversaire ?

DOUBLE-CROCHE.

Vous avez trop d'esprit, Monsieur, pour ne pas savoir vous tirer d'affaire, et je vous dbarrassais par ma fuite d'un tmoin dangereux.

LANDRE.

Changeons de propos. Tu dis donc que le jeune objet qui m'enflamme...

DOUBLE-CROCHE.

Est ravissant, et reste ici ; qu'au pouvoir du plus singulier des pres, si vous n'tes pas au courant de son caractre, vous chouez dans vos projets.

LANDRE.

Oh ! Mon ami, que je t'aurai d'obligation !

DOUBLE-CROCHE.

Non, coupez-moi les oreilles.

LANDRE.

Ah ! J'oublie tout, et ma reconnaissance....

DOUBLE-CROCHE.

Non, faites-moi pendre.

LANDRE.

Ne me fais pas languir ; ce serait te venger trop cruellement.

DOUBLE-CROCHE.

Voil comme les extrmes se touchent ; comme l'intrt rapproche les humains !

LANDRE.

Trve de rflexions.

DOUBLE-CROCHE.

Vous aimez les femmes, et vous implorez le secours d'un fripon. J'aime l'argent, et j'oblige un galant homme.

LANDRE.

Je te promets, mon cher Frontin, de ne pas l'pargner.

DOUBLE-CROCHE.

Oh ! Plus de Frontin. J'ai chang de nom tout autant de fois que d'tat, et depuis que je vous ai quitt, je me suis fait successivement oprateur, clerc d'Huissier, tambour, espion, piqueur, hermite, comdien, postillon, colporteur, praticien, solliciteur, facteur, jur-crieur ; enfin, laquais. Je sers ici la chambre et l'orchestre, et je me nomme Double-Croche, vous servir.

LANDRE.

Le Baron est donc Musicien ?

DOUBLE-CROCHE.

Il aime la Musique, autant et plus que vous n'aimez les femmes. Il m'a nomm Double-Croche, comme vous m'appeliez Brin-d'Amour. Mais quels amis, quelles recommandations avez-vous auprs de lui ? car on n'entre pas ici de plein saut, sans un passeport.

LANDRE.

Que veux-tu dire ?

DOUBLE-CROCHE.

Que pour plaire au Baron, au pre de ma maitresse, il faut tre au moins violon, flte, organiste, basson, contrebasse, hautbois, timbalier, clarinette, chanteur, claveciniste, cor-de-chasse, timpanon, vielle, fifre ou tambour, et que sans la Clef de G R, Sol, celle de C Sol, Ut, ou d'F. Ut, Fa, aucune porte ici ne s'ouvre.

LANDRE.

Pas mme celle d'Isabelle ?

DOUBLE-CROCHE.

Ah ! C'est autre chose. Il est question de savoir sur quel pied vous la voulez voir.

LANDRE.

Comment, maraud !

DOUBLE-CROCHE.

Oh ! C'est que dans le sicle o nous sommes.... Tout est dit, vos vues sont lgitimes, j'en suis vraiment touch ; d'ailleurs, vingt-cinq mille livres de rentes sont une assez douce compensation des petits dsagrments du mnage. Erg, nous pousons.

LANDRE.

Oui, Monsieur Double-Croche, si vous voulez m'aider de vos lumires.

DOUBLE-CROCHE.

Chantez-vous ?

LANDRE.

Jamais.

DOUBLE-CROCHE.

Tant pis. Vous donnez du cor de chasse ?

LANDRE.

Tu connais la faiblesse de ma poitrine.

DOUBLE-CROCHE.

En ce cas-l vous faites bien de vous marier. Vous savez au moins un peu de violon?

LANDRE.

Point du tout.

DOUBLE-CROCHE.

Quel homme tes-vous donc ! Vous ne savez pas une note de musique ?

LANDRE.

Si fait : ce que l'ducation peut m'en avoir laiss.

DOUBLE-CROCHE.

Et vous n'avez pas cultiv ?

LANDRE.

Non, absolument.

DOUBLE-CROCHE.

Tant pis, Monsieur ; encore une fois, tant pis. Vous ne pouvez pas absolument sans cela vous prsenter ici.

LANDRE.

Comment donc faire ?

DOUBLE-CROCHE.

Monsieur, Monsieur, l'affaire devient bien dlicate ; j'y rverai.

LANDRE.

Mais je meurs d'impatience et d'amour.

DOUBLE-CROCHE.

Vous connaissez donc notre Isabelle ?

LANDRE.

Sans doute.

DOUBLE-CROCHE.

Vous vous tes dj vus ? Les yeux ont parl....

LANDRE.

Avec la plus vive loquence.

DOUBLE-CROCHE.

Allons, allons, vous n'tes pas si malade ; et ceux de la Belle ?

LANDRE.

M'ont paru comprendre ce langage.

DOUBLE-CROCHE.

Sans s'armer de colre ?

LANDRE.

Au contraire j'imagine....

DOUBLE-CROCHE.

Oh ! Vous en reviendrez : mon ancien matre, vous en reviendrez ; et votre connaissance s'est faite....

LANDRE.

Au Couvent, avant qu'elle ne revnt chez son pre.

DOUBLE-CROCHE.

Justement, les voil ces pestes de grilles ; rien ne rend amoureux et passionn comme cela. Je ne perdrai pas un instant, une occasion. Votre adresse ? Et laissez-moi faire.

LANDRE.

J'avais une lettre remettre au Baron, de la part de quelqu'un de la premire distinction.

DOUBLE-CROCHE.

Est-elle en musique ?

LANDRE.

Non.

DOUBLE-CROCHE.

Elle ne prendroit pas. Votre Htel? et partez.

LANDRE.

Voil une lettre qui m'est adresse...

DOUBLE-CROCHE.

Bon ! L'enveloppe. Lisez le Journal de Musique, ornez-vous la tte de dissertations sur la priode ; devenez Lulliste, Ramiste, ou Vacarministe : je me charge du reste.

LANDRE.

Tiens, voil pour te faire oublier le petit moment d'humeur...

DOUBLE-CROCHE.

Ah ! Comme nous nous connaissons ! C'est fort bien fait au reste un musicien est une terre aride qui ne produit qu' force d'tre arrose.

Landre sort.

SCNE II.

DOUBLE-CROCHE, seul.

Bon ! Me voil la tte en repos sur le cheval et la valise. Au fond, j'avais cette petite espiglerie sur le coeur. Mais Landre vient de m'absoudre, et je vais travailler son bonheur, avec autant de reconnaissance que d'inclination.

SCNE III.
Le Baron, Double-Croche, Un Laquais.

LE BARON, au Laquais.

la porte, pendard, la porte, et sur l'heure.

LE LAQUAIS.

Mais, Monsieur...

LE BARON.

Tu raisonnes, je crois.

LE LAQUAIS.

Ayez piti d'un malheureux.

LE BARON.

Tais-toi, coquin, tais-toi ; sors sans rpliquer.

LE LAQUAIS.

Je vous jure, Monsieur, que cela ne m'arrivera plus.

LE BARON.

Non, parbleu, je l'espre. la porte, sans rmission.

DOUBLE-CROCHE.

Que vous a donc fait ce pauvre garon ?

LE BARON.

Ce qu'il m'a fait... Ah ! Ce qu'il m'a fait ? bas ma livre, sur le champ.

DOUBLE-CROCHE.

Monsieur, daignez m'entendre.

LE BARON.

Non, malheureux, non ; rends-moi mon habit, tu le dshonores.

LE LAQUAIS.

Jamais un matre ne m'a trait...

DOUBLE-CROCHE.

Vous le chassez, en effet, durement. Quel peut tre son crime ?

LE BARON.

Il est impardonnable ; le maraud !

DOUBLE-CROCHE.

Eh bien !

LE BARON.

Le coquin ! J'touffe de colre.

DOUBLE-CROCHE.

Qu'est-ce, enfin ?

LE BARON.

Le tratre a jou faux dans une de mes sonates. Allons, mon habit ; voil tes gages.

DOUBLE-CROCHE.

Faites-lui grce pour cette fois.

LE BARON.

Prends garde toi. Je le chasserai, ne ft-ce que pour l'exemple.

Lui prenant son habit.

Donne. Je te laisse la veste par piti. Sors de ma prsence.

Le Laquais sort.

SCNE IV.
Le Baron, Double-Croche, Un Laquais, entrant.

LE BARON.

Un coquin ! Un bourreau qui ne sait pas mettre un violon d'accord !... Et toi, que sais-tu faire ? Es-tu Lulliste, Ramiste, ou Vacarministe ?

LE LAQUAIS.

Monsieur, je suis Baigneur-tuviste.

LE BARON.

Quoi ! Hein. Qu'est-ce qu'tuviste ?

LE LAQUAIS.

Sans vanit, Monsieur, je n'ai pas mon pareil pour le coup de peigne ; et quant ce qui regarde le rasoir, j'ai la main d'une lgret...

LE BARON.

Prends garde que je ne te fasse sentir le poids de la mienne. Ce n'est pas l ce que je te demande. Est-ce-l tout ce que tu sais faire ?

LE LAQUAIS.

Pardonnez-moi, Monsieur ; je vaux un coureur pour les commissions dlicates. Je vous dterre une jolie Grisette, loget-elle au Faubourg Saint-Marceau, au quatrime tage de l'escalier le plus obscur.

LE BARON.

Comment, faquin ! Et la musique ?

LE LAQUAIS.

Oh ! C'est mon fort. Je sais faire chanter l'Anglais le plus boutonn, le Hollandois le plus avare, quand l'un ou l'autre est amoureux d'une femme que je protge.

LE BARON.

Et toi, double pendard, de quel instrument joues-tu ?

LE LAQUAIS.

Quand j'arrivai de mon pays, je jouais de la poche avec les femmes tout comme un autre ; mais prsent, je jouerais au fin avec le diable.

LE BARON.

Le maraud me plaisante, je crois.

LE LAQUAIS.

Mais on m'a dit que Monsieur avait besoin d'un premier Laquais.

LE BARON.

C'est un premier violon qu'il me faut en mme temps, Bltre. Tu oses te prsenter ici, et tu ne sais pas une note de musique ? Qu'on me chasse encore ce drle-l.

LE LAQUAIS.

Jamais on ne me chasse, Monsieur le Baron ; je n'ai pas et n'aurai jamais l'honneur d'tre vous. Je sais comme je suis entr, je sors de mme ; si je suis trop ignare pour vous, vous tes trop bon musicien pour moi. Je craindrais que vous ne me payassiez mes gages avec du son.   [ 1 Son : bruit mais aussi Rsidu de la mouture des grains, qui est principalement compos des dbris de leur corce. ]

LE BARON.

Attends, maraud, attends-moi.

LE LAQUAIS.

Ne vous drangez pas, Monsieur le Baron ; je suis dehors.

SCNE V.
Le Baron, Double-Croche.

LE BARON.

Voila un effront coquin.

DOUBLE-CROCHE.

Sans le respect que je dois Monsieur le Baron, et s'il tait dcent de se gourmer devant un matre, je l'aurais trill d'importance ; mais si jamais je le rencontre....   [ 2 Se gourmer : v. rfl. Affecter un air roide et compos. [L]]

LE BARON.

Un insolent, qui ne sait pas une note de musique ! Je ne trouve aujourd'hui que des oreilles barbares, des instruments discords. Allons, ma canne, mon chapeau, que j'aille cette rptition. Ma fille est-elle prte ? Va voir. Non, reste. Vois si cette harpe est d'accord.

Il appelle.

Isabelle ! Euphrosine ! Isabelle !

SCNE VI.
Les Mmes, Euphrosine, Isabelle.

ISABELLE.

Nous voici, mon pre.

LE BARON.

Allons donc, Mademoiselle ; on a bien de la peine vous arracher votre toilette. Si vous restiez tous les jours autant de temps votre clavecin...

ISABELLE.

Mon pre, souffrez que je vous embrasse.

LE BARON.

Il est bien question de cela. Et cette Sonate d'Honavre, cette Ariette de la Colonie ?

ISABELLE.

Ces deux pices l sont bien difficiles.

LE BARON.

C'est que cela ne s'apprend pas au miroir, Mademoiselle ; cela ne s'apprend pas au miroir.

EUPHROSINE.

Ne grondez pas, Monsieur le Baron ; Mademoiselle y prend tous les jours une leon de got, et je lui chante chaque boucle un air d'Armide, ou de la Bonne Fille.   [ 3 Armide, opra de Lully et Quinault (1686)]

LE BARON.

De la Bonne Fille ! Ah ! Quelle coiffure ! On n'a pas l'air d'une bonne fille, d'une fille honnte avec cette coiffure.

EUPHROSINE.

N'en dites rien, Monsieur ; c'est une coiffure l'Iphignie.****

LE BARON.

Peste ! Cela devient diffrent. Les Marchandes de modes commencent donc avoir du got, se sentir de la rvolution ? Mais cette chaussure ! Quelle indcence ! A-t-on jamais vu de soulier plus dcollet ?

EUPHROSINE.

Monsieur, c'est une chaussure l'Olimpiade ; il n'y a rien dire, et Mademoiselle est en rgle.

LE BARON.

la bonne heure. Vous en savez plus que moi.

EUPHROSINE.

D'ailleurs, elle est chausse par ce petit cordonnier, qui joue si joliment les Colins en socit.

LE BARON.

Mais ce fichu ! Quel cart ! Quelle extravagance!

EUPHROSINE.

Monsieur, c'est une collerette au dsespoir d'Armide.

LE BARON.

la bonne heure; mais Armide n'a pas besoin de...

EUPHROSINE.

Pardonnez-moi, Monsieur ; c'est l'abandon de la douleur.

LE BARON.

Et chez une fille honnte, c'est celui de la pudeur ?

EUPHROSINE.

Voulez-vous que Mademoiselle ait un air engonc ?

LE BARON.

Je veux qu'il y ait de l'harmonie dans sa parure ; et la dcence, est la base fondamentale...

SCNE VII.
Les Mmes, Double-Croche.

DOUBLE-CROCHE.

Monsieur, vos chevaux sont mis.

LE BARON.

Le cocher a-t-il pris sa clarinette ?

DOUBLE-CROCHE.

Oui, Monsieur ; la contrebasse est sur l'impriale, et vos deux laquais ont leur violon.

LE BARON.

Eh bien ! Mesdemoiselles, venez-vous ?

ISABELLE.

Mon pre...

LE BARON.

Eh bien ! Mon pre?

ISABELLE.

Il n'y a que des hommes ce Concert.

LE BARON.

Eh ! Que veux-tu donc qu'il y ait ce Concert ? Des hiboux, des chats ?

DOUBLE-CROCHE.

Oh ! Ne craignez rien, Mademoiselle.

LE BARON.

Est-ce que tu n'es pas sre de ta voix aujourd'hui ?

ISABELLE.

Prcisment, mon pre.

EUPHROSINE.

Oui... Oui, Monsieur ; nous avons pass une partie de la nuit tudier ce Concerto.

LE BARON.

Restez donc. Mais qu' mon retour je vous trouve voire clavecin ou votre harpe.

ISABELLE.

Oui, mon pre.

LE BARON.

Morbleu ! Je n'entendrai pas le premier coup d'archet. Double-Croche ?

DOUBLE-CROCHE.

Monsieur.

LE BARON.

Vous descendrez ici le forte piano; vous renverrez ces guittares. Adieu, mes enfants.

Il sort.

SCNE VIII.
Isabelle, Euphrosine, Double-Croche.

ISABELLE.

Ah ! Ma chre Euphrosine, que j'avais de peine cacher mon trouble mon pre !

EUPHROSINE.

tes-vous bien sr que ce soit lui ?

ISABELLE.

Mon coeur ne me l'a que trop assur.

EUPHROSINE.

Croyez-vous qu'il ait vu Monsieur le Baron ?

ISABELLE, part.

Je tremble de m'en informer. Ce garon nous examine d'un oeil bien curieux.

DOUBLE-CROCHE.

Pourvu que l'on soit discret.

EUPHROSINE.

Je suis sre de lui.

ISABELLE.

Tout m'inquite, tout m'alarme. Sortons.

DOUBLE-CROCHE.

Il n'est plus temps, Mademoiselle ; il ne fallait pas, le laisser entrer.

ISABELLE.

Qui cela ? Comment ! Ah ! Monsieur Double-Croche, n'allez pas dire mon pre...

DOUBLE-CROCHE.

Quoi ! Que Monsieur Landre vous aime, que de tous les instruments vous tes le seul dont il voudrait pouvoir toucher ?

ISABELLE.

Oh ! Ma chre Euphrosine, je suis perdue!

DOUBLE-CROCHE.

Allons ! Vous faites l'enfant, aimable Isabelle. Est-ce qu'on ne sait pas son monde ? Est-ce qu'on tourdit les pres de ces fadaises-l ?

EUPHROSINE.

Mais on en peut parler la jeune personne pour la tranquilliser.

DOUBLE-CROCHE.

Le beau moyen, vraiment, de rendre le calme au coeur d'une Demoiselle, que de lui parler de ce qu'elle aime.

ISABELLE.

De ce qu'elle aime ! En vrit, Monsieur Double-Croche, voil des soupons...

DOUBLE-CROCHE.

Tenez, Mademoiselle, vous russirez mieux cacher votre trouble Monsieur votre pre, qu' moi.

EUPHROSINE.

En vrit, Double-Croche, je te croyais plus dlicat avec le beau sexe.

DOUBLE-CROCHE.

Vous en jugiez par vous-mme, mon coeur ; mais je suis offens de la rserve de Mademoiselle.

EUPHROSINE.

Tu vas voir qu'on t'apprendra des choses qu'on n'avouerait pas mme celui qui les inspire.

DOUBLE-CROCHE.

Pourquoi Landre n'oserait-il pas dire en face Mademoiselle qu'il est pris de ses charmes, qu'il n'est rien qu'il ne mette en usage pour obtenir sa main ?

ISABELLE.

Mon pre n'y consentira jamais.

EUPHROSINE.

Pourquoi, Mademoiselle ?

ISABELLE.

Il n'est pas musicien.

DOUBLE-CROCHE.

Il le deviendra, Mademoiselle, il le deviendra ; il ne serait pas le premier homme que l'amour aurait fait chanter, danser, extravaguer.

ISABELLE.

Vous parlez de l'amour heureux ?

DOUBLE-CROCHE.

Seriez-vous fille le dsesprer ?

ISABELLE.

Mais, encore une fois, mon pre peut seul disposer de ma main.

DOUBLE-CROCHE.

Comme il a dispos de votre coeur.

EUPHROSINE.

Allons, trve de plaisanterie. Dis-nous si Landre a vu le Baron, ce que nous devons craindre, esprer ?

DOUBLE-CROCHE.

Esprez, Soubrette incomparable, esprez, puisque Double-Croche s'en mle.

EUPHROSINE.

Encore dis-nous...

ISABELLE.

L'a-t il vu ?

DOUBLE-CROCHE.

Soyez tranquille, il n'a vu que moi. La puret de ses sentiments, l'ardeur de sa flamme, la noblesse de ses procds, ont trouv le chemin de mon coeur, et je lui accorde votre main.

ISABELLE.

Vous dcidez bien lgrement ?

EUPHROSINE.

Non, je le connais, Mademoiselle ; c'est, bien le plus intriguant vaurien... Le fourbe le plus adroit...

DOUBLE-CROCHE.

La friponne en sait des nouvelles. Reposez-vous sur moi.

EUPHROSINE.

Si tu russis, je te promets de couronner...

DOUBLE-CROCHE.

Ou ma flamme ou mon front.

EUPHROSINE.

Insolent !

DOUBLE-CROCHE.

Dj le Baron de retour ! J'entends sa voiture. Rentrez dans votre appartement, Mademoiselle. Toi, prends cette adresse, cris un billet Landre ; marque lui que dans une heure je suis chez lui, et que je l'amne en triomphe aux pieds de sa Princesse.

SCNE IX.
Le Baron, Double-Croche.

LE BARON.

Au diable les ostrogots avec leur musique ; point de chant, point d'harmonie, point de style ; des traits pills partout, du bruit, un vacarme enrag, pas une priode arrondie, et des accompagnements qui font piti.   [ 4 Ostrogot : Habitant de la Gothie orientale. Les Ostrogots ont occup l'Italie. Fig. et familirement. Homme, femme qui ignore les usages, les biensances, la politesse, la correction (avec une minuscule). [L]]

DOUBLE-CROCHE.

C'est donc l ce concert si brillant ?

LE BARON.

Ah ! Mon ami, tout est perdu ; le got expire, et sans une rvolution marque nous n'avons plus de musique ; des phrases accroches, un style obscur... Mais on siffle : vois qui ce peut tre. Est-ce que ce portier n'est pas musicien ? Son malheureux sifflet vient d'achever de m'corcher les oreilles ; qu'il le renvoie l'Opra.

DOUBLE-CROCHE.

Mais, Monsieur, c'est l'usage.

LE BARON.

L'usage est pour les sots. Dis-lui que je veux qu'il ait dans sa loge un corps-de-chasse, et s'il n'en sait pas donner, un orgue de Barbarie pour annoncer mes visites.

DOUBLE-CROCHE.

J'y vais, Monsieur.

SCNE X.

LE BARON, seul.

Ombres des Rameau, des Lully, des Campra, que vous tes heureuses de ne pas tre tmoins de cette dcadence !

SCNE XI.
Le Baron, Anodin, Double-Croche.

DOUBLE-CROCHE.

Monsieur, c'est, c'est Monsieur Anodin, votre trs digne Apothicaire.

LE BARON.

M'apporte-t-il un remde pour me rendre l'oreille un peu moins sensible aux sons aigus de la musique moderne ?

DOUBLE-CROCHE.

Non, Monsieur, c'est un petit bout de mmoire.

LE BARON.

Qu'il donne et qu'il repasse.

DOUBLE-CROCHE.

Permettez, Monsieur, ce mmoire est...

LE BARON.

Ce Mmoire est....

DOUBLE-CROCHE.

Pour qu'il soit enfin lu, Monsieur Anodin....

LE BARON.

Achve.

DOUBLE-CROCHE.

L'a fait mettre en musique.

LE BARON.

Ah ! Qu'il approche. L'ide est neuve ; elle est piquante.

DOUBLE-CROCHE, au Baron.

Vous avez gliss dessus.

ANODIN.

Parbleu !

DOUBLE-CROCHE.

Tout est dit.

ANODIN.

Souffrez, Monsieur, que j'aie l'honneur de vous faire ma petite rvrence.

LE BARON.

Pas si bas donc, Monsieur Anodin, pas si bas ; vous croyez toujours avoir affaire ... Morbleu, moins de courbette et plus de musique.

ANODIN.

Il y a longtemps que je dsirais avoir l'honneur de vous montrer, de vous faire entendre, dis-je, mon petit mmoire.

LE BARON.

Voyons, voyons.

ANODIN.

Lisez, Monsieur.

Il chante.

AIR : Lison dormait.

Petit lait pour Mademoiselle;

Ton clystre pour son papa ;

Sirop d'orgeat pour Isabelle ;

Sirop d'opium pour son papa ;

5   Un demi lock**** pour Euphrosine ,

Pour Isabelle un lock entier,

Pour purifier,

Pour fortifier

Son petit coeur et sa poitrine.

10   Rhubarbe et casse pour les gens:

Total quatre-vingt-quinze francs.

LE BARON.

Bravo. Monsieur Anodin, pas mal, d'honneur, pas mal. Ce chant-l frise un peu le Pont-Neuf ; mais il est gai, du moins, il est facile.

ANODIN.

Et le petit montant.

LE BARON.

J'en suis enchant, tara l, l, l, l, l, l.

ANODIN.

Le total.

LE BARON.

C'est tout--fait chantant, l, l, l, etc.

ANODIN.

Le petit montant, Monsieur le Baron.

LE BARON.

merveilles. Il va bien sur l'air.

DOUBLE-CROCHE.

Oui, mais il faut l'accompagnement de la poche.

LE BARON.

Tenez, voil quatre louis. Parbleu, je ne serais pas fch d'avoir compos ce petit morceau ; c'est une assez jolie boutade, t, l, l, l.

DOUBLE-CROCHE.

Vous tes donc musicien ?

ANODIN.

Eh ! Qui ne l'est pas aujourd'hui, Monsieur ? Mon garon de fourneau joue tous les Dimanches du violon la guinguette. D'ailleurs, ne suis-je pas, moi, au centre de la mlodie.

LE BARON.

Comment cela ?

ANODIN.

N'ai-je pas dans ma boutique l'harmonie des pilons, mortier de fonte, mortier de marbre, mortier de verre, pilon de verre, pilon de fonte, pilon de marbre ; tout cela fait un carillon....

LE BARON.

Vous avez raison, et c'est-l l'origine de l'harmonie imitative.

ANODIN.

J'ai bien l'honneur d'tre votre petit serviteur.

Double-Croche.

La musique a fait son effet.

DOUBLE-CROCHE.

Je vous l'avais bien dit.

SCNE XII.
Le Baron, Double-Croche.

LE BARON.

Tara l, l, tara l, l.

DOUBLE-CROCHE.

Monsieur le Baron, je suis bien fch.

LE BARON.

Tara l, l.

DOUBLE-CROCHE.

J'ai un vritable chagrin...

LE BARON.

Prends ton violon ; accompagne-moi ; cela te dissipera.

DOUBLE-CROCHE.

Je suis dsol d'tre forc de vous quitter.

LE BARON.

Plat-il ? Comment, mon ami, tu veux me quitter quand j'ai le plus besoin de toi, quand j'ai dix sonates, trois concerto monter ?

DOUBLE-CROCHE.

Monsieur, ma perte est bien peu de chose.

LE BARON.

Comment donc ! Comment donc ! Si - fait; tu as l'oreille juste, le got sr, un organe brillant, et tu lis la musique aussi bien que moi.

DOUBLE-CROCHE.

Prcisment, Monsieur, ce sont tous ces petits avantages qui m'ont fait faire la connAissance d'un jeune Seigneur qui me fait ma fortune.

LE BARON.

Il est donc grand musicien.

DOUBLE-CROCHE.

Presqu'autant que votre Seigneurie.

LE BARON.

Et je ne le connais pas !

DOUBLE-CROCHE.

Il arrive d'Italie.

LE BARON.

Arriverait-il des Antipodes, je dois au moins en avoir entendu parler s'il est aussi savant....

DOUBLE-CROCHE.

Monsieur, la modestie...

LE BARON.

Bon ! Tu plaisantes ? La modestie d'un musicien.

DOUBLE-CROCHE.

Je vais enfin avoir l'honneur...

LE BARON.

Tu me feras plaisir.

DOUBLE-CROCHE.

Et les choses se concilieront peut-tre de manire... que je pourrai partager mes services ; il a des vues.... que lui seul peut vous confier....

LE BARON.

Va donc le rejoindre. Engage-le te laisser au moins moi pour mes jours de concerts. Enfin c'est moi qui t'ai form le got.

DOUBLE-CROCHE.

Monsieur, je sais tous les gards, toute la reconnaissance que je vous dois, et je vais travailler vous le prouver ; voulez-vous que je fasse entrer ce Secrtaire que l'on vous a propos ; il attend vos ordres.

LE BARON.

Voyons-le.

DOUBLE-CROCHE.

Entrez Monsieur Scribano. Monsieur le Baron, j'aurai l'honneur de venir prendre vos ordre, avant qu'il soit une heure.

SCNE XIII.
Monsieur Scribano, Le Baron.

LE BARON.

Allons, avancez : on m'a parl de vous comme d'un sujet.

SCRIBANO.

Monsieur, je ferai tous mes efforts pour justifier l'opinion qu'on a bien voulu vous donner de moi.

LE BARON.

Copiez-vous correctement.

SCRIBANO.

Vous serez content, Monsieur.

LE BARON.

Vous-crivez sous la dicte.

SCRIBANO.

Avec la plus grande clrit.

LE BARON.

Prenez une plume, asseyez-vous ce bureau : il y a du papier tout rgl ; tes-vous prt ?

SCRIBANO.

Oui, Monsieur le Baron.

LE BARON.

Sol, r, r, r, r, mi....

SCRIBANO.

Plat-il, Monsieur ?

LE BARON.

Sol, ut, r, ut, r, mi, fa, mi....

SCRIBANO.

Comment, Monsieur ?

LE BARON.

Sol, ut, r, ut, r, mi. H bien?

SCRIBANO.

J'y suis, Monsieur.

LE BARON.

Fa, sol, la, mi, sol, fa, mi, r, ut... Avez-vous mis ?

LE BARON.

Quoi ! Monsieur ?

LE BARON.

Parbleu, ce que viens de dicter.

LE BARON.

Vous ne m'avez rien dit.

LE BARON.

Est-ce que vous tes sourd ?

SCRIBANO.

En honneur, Monsieur, vous n'avez pas prononc un mot.

LE BARON.

Voil dix fois que je rpte les mmes notes.

SCRIBANO.

Vous ne parlez donc pas d'criture?

LE BARON.

... ! Non, butor, il est question de musique.

SCRIBANO.

Mais, Monsieur le Baron, je ne sais pas....

LE BARON.

Copier de la musique ! Eh bien ! Faquin, qu'tes-vous donc venu faire ici ?

SCRIBANO.

crire, Monsieur.

LE BARON.

crire, crire, Monsieur l'ignorant, en termes de l'art, c'est noter.

SCRIBANO.

Je ne me croyais pas fait, Monsieur, pour copier de la musique.

LE BARON.

Tu ne te croyais pas fait, maraud, tu ne te croyais pas fait : viens-a, coquin, vois ce buste.

SCRIBANO.

Mais, Monsieur, je n'ai pas l'honneur de connatre Monsieur votre buste.

LE BARON.

Ah ! Tu n'es pas fait pour copier de la musique, et le plus beau gnie de l'Europe, le plus mle, le plus loquent a ddaign les bienfaits des demi-Dieux de la terre pour se livrer ce travail ; genoux, pendard, genoux; apprends de ce Philosophe qu'il n'y a de vil que l'intrigue ou la paresse, et que le travail honore galement tous les hommes.

SCRIBANO.

Mais, Monsieur, chacun a son talent.

LE BARON.

Ne dprimes donc pas ceux que tu n'as pas, et que tu n'auras jamais. Sors.

SCNE XIV.

LE BARON, seul.

Ce maraud-l, je crois, m'a mis en colre. Il m'a fait sortir de la tte le plus beau trait de musique que j'aie compos de ma vie.

SCNE XV.
Le Baron, Vacarmini.

VACARMINI.

Serviteur Monsieur le Baron de Steinbak.

LE BARON.

Bonjour, Monsieur.

VACARMINI.

Il parat que je n'ai pas l'honneur d'tre connu de Monsieur le Baron.

LE BARON.

Je ne crois pas, Monsieur.

VACARMINI.

Nous ne tarderons pas, je l'espre, faire connaissance.

LE BARON.

C'est une question.

VACARMINI.

Que je rsous en deux mots. Je me nomme Vacarmini.

LE BARON.

Quoi ! Vous tes ce fameux musicien qui avez tant fait de bruit en Italie ?

VACARMINI.

Ajoutez en Allemagne, Monsieur le Baron.

LE BARON.

Ah ! Monsieur Vacarmini, souffrez que je vous embrasse.

VACARMINI.

De tout mon coeur, Monsieur le Baron ; un amateur de votre mrite !

LE BARON.

Qu'appelez-vous, Monsieur Vacarmini ? Je me fais gloire d'oprer, d'tre artiste.

VACARMINI.

Je vous en estime davantage.

LE BARON.

Ah ! Monsieur Vacarmini, que vous arrivez propos pour dboucher nos oreilles, pour rveiller le gnie de la musique, pour oprer dans le got cette heureuse rvolution que votre nom seul annonce !

VACARMINI.

J'en accepte l'augure, et je compte russir.

LE BARON.

Que cette noble assurance sied bien aux [t]alents !

VACARMINI.

Vous me flattez.

LE BARON.

Non ; vos ouvrages ont fait trop de bruit.

VACARMINI.

L'Allemagne et l'Italie retentissent encore de mes succs, mais dix ans d'exprience ne me rassurent que faiblement contre la lgret d'un peuple qui n'a plus que des gots. Je ne sais peindre que les passions.

LE BARON.

Mais vous les peignez avec une vigueur... une nergie...

VACARMINI.

C'est ce que je crains. Vos Franaises ont la poitrine si dlicate, et mes chefs-d'oeuvres vont leur faire cracher le sang.

LE BARON.

On les doublera, Seigneur Vacarmini, on les doublera. Qu'est-ce qu'une poitrine de plus ou de moins, en comparaison des plaisirs de toute une Nation.

VACARMINI.

J'apporte ici des projets qui vont droit l'immortalit, si je russis les excuter.

LE BARON.

Peut-on vous demander....

VACARMINI.

Je compte mettre en Opra toutes les Batailles d'Alexandre, l'Histoire de France en Opra-Comique, et l'Encyclopdie en Vaudevilles.

LE BARON.

Bravo ! Seigneur Vacarmini, bravo !

VACARMINI.

Mais je voudrais que ma rputation prcdt mes ouvrages ; tre un peu plus connu.

LE BARON.

Rien n'est plus simple : faites-vous peindre, graver, modeler : que l'on vous trouve partout et fous toutes les formes, dans les ateliers de nos artistes, dans les cabinets des amateurs...

VACARMINI.

Vous avez raison. Seriez-vous curieux de voir un petit chantillon de mes talents ?

LE BARON.

Vous me comblez de joie.

SCNE XVI.
Les Prcdents, Landre, Double-Croche, Un Violon.

LANDRE.

chaque double raie, le Violon joue un refrain d'air connu.

Monsieur, je suis, avec la plus parfaite admiration. = L'tude particulire que j'ai faite de = et la rputation que vous avez d'tre le plus grand =, m'ont forc devenir rendre hommage =.

LE BARON.

On ne saurait se tromper, Monsieur, votre passion pour un art qui fait mes dlices.

LANDRE.

Oh ! Monsieur, vous tes =

Ici on commence L'AIR: Il est toujours le mme, que l'on continue chaque double raie, et qu'on finit avec le couplet.

Point de plaisir au monde sans =. Je ne fais pas plus de cas d'un homme qui ne fait pas = et d'une femme qui n'aime pas =, que d'un Compositeur qui est =.

LE BARON.

Il parat, Monsieur, que vous faites un cas particulier de l'Harmonie imitative. Mais parlons un instant sans figure et sans accompagnement. Retirez-vous, mes amis.   [ 5 Harmonie imitative : Arrangement de mots par le son desquels on cherche imiter un bruit naturel. [L]]

DOUBLE-CROCHE.

Vous voyez, Monsieur le Baron, le Seigneur Landre, et vous ne sauriez douter, sa manire de s'noncer, que ce ne soit le plus grand harmoniste, symphoniste, priodiste ; enfin, le plus grand Docteur en iste que vous ayez jamais vu.

LE BARON.

Je suis enchant, parbleu, que tu m'aies procur sa connaissance.

LANDRE.

J'ai mieux aim, illustre Baron, la devoir aux talents, au Dieu de l'harmonie, qu' l'amiti mme : car je suis neveu d'un de vos plus anciens amis, du Baron d'tourville.

LE BARON.

D'tourville ? Oui, nous tions fort lis ; brave, homme, excellent citoyen, bon ami ; mais, entre nous, pauvre musicien ; plus de tte, point de got, point d'oreille. J'ai cess de le voir ; mais je suis enchant de retrouver dans son neveu tout ce qui manquait l'oncle.

LANDRE.

Je suis ravi de l'accueil...

LE BARON.

Le talent ne peut qu'en obtenir un pareil. Souffrez que je vous prsente un des plus fameux virtuoses ; mais vous devez le connatre, vous avez voyag.

DOUBLE-CROCHE.

Eh ! Oui.

Landre.

Ferme et de l'effronterie.

Au Baron.

C'est de Monsieur que vous me parliez encore avant de sortir ; rappelez-vous votre voyage d'Italie: le Signor, le Signor....

VACARMINI.

Prcisment ; je suis il Signor Vacarmini, vous servir.

LANDRE.

Que je suis ravi de vous rencontrer ! Vous souvient-il de l'Orlando Furioso ?

VACARMINI.

Vous plaisantez : vous tes trop jeune pour l'avoir vu.

DOUBLE-CROCHE, Landre.

Lchez la piastre l'incrdule.   [ 6 Piastre : Monnaie d'argent qui se fabrique en diffrents pays. [L]]

LANDRE.

Pardonnez-moi, c'tait la...

Lui glissant de l'argent dans la main.

la reprise.

VACARMINI.

Ah ! Vous avez raison.

part.

A-t-on jamais tort avec d'aussi bonnes raisons?

LANDRE.

Eh bien ! Quelle musique ! Quelle harmonie ! Et vous vous souvenez des concerts que je donnais ?

VACARMINI.

Les plus beaux de l'Europe, en vrit.

LANDRE.

Quel choix de symphonies ! Quel choix de concertants !

Au Baron.

Eh bien ! Monsieur, j'apporte en France le projet le plus vaste, le plus sublime, et qui doit nous assurer le pas sur toutes les autres Nations de la terre.

LE BARON.

Si j'avais quelques droits votre confiance....

LANDRE.

Eh ! Peut-on rien imaginer en musique sans tre enchant de consulter l'illustre Vacarmini et l'illustrissime Baron de Steinbak.

LE BARON.

Vous me flattez.

DOUBLE-CROCHE.

Non, Monsieur, il le dit comme il le pense.

LANDRE.

Il s'agit d'un cole de musique universelle o l'on enverrait tous les enfants ds le berceau, o ils ne seraient allaits, servis que par des musiciens, on ne prononcerait pas un seul mot devant eux qui ne fut en musique, et jusqu'au plus petit besoin, au plus petit joujou on les forcerait tout demander en musique.

LE BARON.

Ravissant, admirable; je voudrais, pour ma terre de Steinbak, avoir imagin un pareil projet ; qu'en dites-vous, Monsieur Vacarmini.

VACARMINI.

Monsieur, cela pourrait souffrir des difficults de la part du Gouvernement.

LANDRE.

Des difficults, Monsieur Vacarmini, des difficults, vous n'y pensez donc pas ?

VACARMINI.

Ah ! Je vois que vous avez l'art de les lever toutes... Un gnie tel que le vtre.

LANDRE.

Enfin, Monsieur, n'avez-vous pas tous les jours les oreilles blesses, dchires par le peu d'harmonie qui rgne dans la socit. Entrez-vous dans un cercle, le ton flutt de ce petit matre vous affadit le coeur ; le ton aigre de cette prcieuse vous cause des crispations; le ton rauque de ce financier, sa triste monotonie vous assomme ; le parler gras de cette Marquise est inintelligible, et la voix de fausset de ce petit abb vous perce le tympan.

LE BARON.

Rien n'est plus vrai, d'honneur ; le tableau est frappant.

LANDRE.

Eh bien ! Si tout le monde parlait en musique, quelle douceur ! Quelle mlodie dans nos entretiens ! Quel nouveau charme on trouverait au plaisir d'tre ensemble.

VACARMINI.

Admirable !

LE BARON.

Vous m'enchantez, Monsieur Landre, et ce trait vient d'achever ma conqute. Personne encore ne m'a parl musique avec cet enthousiasme.

DOUBLE-CROCHE.

Ah ! Monsieur, c'est qu'ici on se sent inspir.

LANDRE.

Il faudrait, Monsieur le Baron, qu'un homme tel que vous donnt l'exemple ; que vous, que Monsieur Vacarmini, que moi, nous eussions des enfants au berceau, que nous fussions maris.

LE BARON.

Rien n'est plus simple, marions-nous, marions-nous ; commenons par vous comme le plus jeune.

LANDRE.

Voil l'embarras ; avec ma passion pour la musique, quel pre osera me donner sa fille ; je n'aurai pas le courage de lui cacher, moi, qu'il me faut tous les jours pour le moins un concert, et ma fortune...

LE BARON.

La mienne y supplera, Monsieur Landre, et je vous donne ma fille.

LANDRE.

Comment, divin Baron, vous avez une fille, et je ne l'ai pas encore entendu chanter.

DOUBLE-CROCHE.

Ce matre l seul tait digne de moi.

LE BARON.

La voici justement : venez, Isabelle ; approchez, la bont paternelle, sensible vos petits besoins, vous donne pour poux le premier musicien de la terre.

SCNE XVII et DERNIRE.
Les Prcdents, Isabelle.

ISABELLE.

Ah ! Mon pre, non, jamais...

LE BARON.

Comment donc, perronelle ?

ISABELLE.

Jamais je n'ai si bien senti le plaisir d'obir.

LE BARON.

la bonne heure.

LANDRE.

Eh bien, papa, comme cette phrase serait jolie en musique. Ah ! Permettez que j'imprime ma reconnaissance sur cette main charmante.

VACARMINI.

Je suis trop heureux de me trouver ici pour vous faire mon compliment.

LANDRE.

Je vous fais un des Directeurs de notre cole.

LE BARON.

Ah ! Ah, la belle, avec Monsieur vous allez travailler bien autrement ; il vous prpare une bien autre tude.

EUPHROSINE.

Monsieur, Mademoiselle a les plus grandes dispositions, et je rponds d'avance de sa bonne volont.

LANDRE.

Je parierais que Mademoiselle a le coeur aussi sensible, l'oreille aussi dlicate qu'elle a la voix juste et l'organe enchanteur.

LE BARON.

Ah ! a, nous logerons ensemble; et ce coquin l rentre ici.

LANDRE.

Je lui ai trop d'obligation pour pouvoir m'en sparer, mais il sera toujours vos ordres.

DOUBLE-CROCHE.

Oui, si vous voulez bien me permettre d'enrichir votre nouvelle cole de petits Double-Croches, dont Mademoiselle Euphrosine voudra bien me fournir le moule.

LE BARON.

J'y consens de bon coeur. Allons, enfants, grand concert pour clbrer ce double hymen.

 



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Notes

[1] Son : bruit mais aussi Rsidu de la mouture des grains, qui est principalement compos des dbris de leur corce.

[2] Se gourmer : v. rfl. Affecter un air roide et compos. [L]

[3] Armide, opra de Lully et Quinault (1686)

[4] Ostrogot : Habitant de la Gothie orientale. Les Ostrogots ont occup l'Italie. Fig. et familirement. Homme, femme qui ignore les usages, les biensances, la politesse, la correction (avec une minuscule). [L]

[5] Harmonie imitative : Arrangement de mots par le son desquels on cherche imiter un bruit naturel. [L]

[6] Piastre : Monnaie d'argent qui se fabrique en diffrents pays. [L]

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