DIALOGUE D'ALCIPPE ET DE DIONICE

M. DC. LIX.

AVEC PRIVILÈGE DU ROI


Texte établi par Paul FIEVRE, décembre 2020

Publié par Paul FIEVRE, janvier 2021

© Théâtre classique - Version du texte du 29/05/2021 à 21:20:43.


ACTEURS

DRIONICE.

ALCIPE.

Extrait de "Recueil de pièces en prose, les plus agréables de ce temps. Composés par divers auteurs", Troisième partie. Paris : Charles de Sercy, 1659. pp. 97-104. Le dialogue est inséré dans "Le Voyage d'Alcippe"


DIALOGUE D'ALCIPPE E...

DRIONICE.

Est-il fort nécessaire d'avoir de l'esprit, quand on a de la jeunesse, et de la beauté ?

ALCIPE.

Oui sans doute, il est fort nécessaire d'en avoir ; car la beauté du corps est fort peu de chose, si elle n'est animée par la vigueur de l'esprit, qui lui donne tout l'agrément. Une beauté stupide, ou sotte, attire plutôt le mépris que l'amour ; ou si elle le fait aimer, ce n'est que pour un moment.

DRIONICE.

Puisque l'esprit est si nécessaire, qu'on ne s'en saurait passer, dites-moi donc ce qu'il faut faire pour en avoir ? Je vous avoue que j'en suis fort rebutée, s'il faut lire perpétuellement, et s'il faut parler souvent avec des savants, car ils vous entretiennent de cent choses dans lesquelles je ne trouve aucun goût.

ALCIPE.

Rien de tout cela ; il faut seulement aimer de bonne heure ; et le plus tôt qu'on peut, c'est assurément le meilleur.

DRIONICE.

Ah mon Dieu ! Que ce doit être un grand plaisir d'avoir de l'esprit ! Assurez-vous, Monsieur, que j'en aurai, et que ce sera au plutôt. Mais ne tient-il qu'à aimer ? De grâce, Monsieur, ne me trompez point ; je connais que j'aurai furieusement de l'esprit.

ALCIPE.

Aimez seulement, et ne vous mettez point en peine ; car si vous vous adressez comme il faut, vous deviendrez en peu de temps une des plus spirituelles, et des plus agréables personnes du monde.

DRIONICE.

En vérité vous m'en faites prendre envie ; et je crois qu'elle ne me passera de longtemps, si je rencontre un galant qui m'aime bien, et qui soit fait comme je le voudrais : mais le malheur est qu'on ne les fait pas tout exprès, et c'est ce qui me va faire enrager ; car dès qu'on entre une fois en appétit d'aimer, on aime presque tout ce qu'on rencontre.

ALCIPE.

Vous avez une erreur qui vous trompe. Nous naissons les uns pour les autres ; et vous devez être assurée qu'il y a un homme au monde qui n'est fait que pour vous. Si vous veniez jamais à vous rencontrer, vos esprits s'uniraient d'abord, et vous feriez également touchés de je ne sais quel attrait immortel qui porterait tous vos désirs à ne vous séparer jamais. Tous ceux qui seront formés sur un modèle approchant de celui-là, ne sauraient se défendre de vous aimer, pour si peu qu'ils vous voient. Delà viennent ces admirables empathies qui lient secrètement les coeurs. Si bien donc qu'il n'est point malaisé à vous qui êtes jeune, et bien faite, de rencontrer, sinon celui que le Ciel a fait naître pour vous seule, du moins entre tant d'autres, un qui ait quelque rapport d'inclinations avec celui-là. C'est dans cette sorte d'amitié que vous trouverez une source d'esprit, et de toute la protection que vous êtes capable de recevoir.

Toutes ces Dames étaient ravies d'entendre discourir Alcippe de la sorte, et Clarice en était merveilleusement attendrie : aussi était-ce pour ce dessein qu'il avait pris occasion de parler de l'amour de sympathie.

DRIONICE.

Mais enfin, comment me dois-je gouverner avec un amant que je ne connais que depuis trois jours ? Qui me témoigne beaucoup d'amour, et pour qui je sens que j'en ai l'âme remplie ?   [ 1 Le changement de locuteur est indiqué par "reprit Drionice," après "Mais enfin,".]

ALCIPE.

Il faut se laisser conduire au Destin, car c'est un effet de sa puissance, lorsque deux coeurs sentent un même penchant à s'aimer. Il n'y a donc point de précaution à prendre contre un amant que le Ciel vous donne ; et puisqu'il n'y a rien de si doux au monde qu'un tel amour, autant de fois qu'on y résiste, c'est autant de fois qu'on fait pour s'éloigner de son bonheur ; enfin on perd tout le temps qu'on emploie à autre chose quand on peut s'aimer de cette manière. Figurez-vous que votre connaissance vient de plus loin que vous ne pensez ; que vos deux âmes se font autrefois connues, et qu'ayant toujours eu une secrète liaison ensemble, il y a longtemps qu'elles se cherchent : de sorte que s'étant rencontrées une fois, c'est pour ne se séparer jamais.

DRIONICE.

Si sous prétexte d'une si longue connaissance un Amant s'émancipe d'abord avec moi, dois-je approuver cette familiarité.

ALCIPE.

Un véritable amant songera plus à la personne qu'il aime, qu'à soi-même ; ainsi il ne fera jamais rien qui lui puisse déplaire : même ses actions auront un secret charme pour elle que les autres n'apercevront pas ; et leur mutuel amour produisant une complaisance mutuelle, ils auront une confiance toute entière l'un pour l'autre ; tellement qu'il n'est pas possible que deux coeurs si bien unis se puissent jamais brouiller.

DRIONICE.

Vous faites aller ce véritable amour un peu bien vite, ce me semble ; mais n'importe, il n'est que d'aller, pourvu qu'on aille sûrement. Je voudrais pourtant me réserver la liberté de pouvoir gronder quand je serais en humeur de cela : même pour me conserver quelque sorte d'autorité, je prendrais quelquefois plaisir à me fâcher pour rien. Mais venons au principal point ; le moyen que je puisse acquérir de l'estime, et attirer après moi plusieurs galants, si l'on connaît que j'en aime vu par dessus tous les autres ?

ALCIPE.

L'amour que vous avez dans le coeur vous ouvrira l'esprit, et vous donnera de nouveaux agréments, et de nouvelles grâces, qui feront soupirer mille amants ; vous aurez assez d'adresse pour vous savoir entretenir avec eux, et ils ne le persuaderont jamais que vous ayez une amitié particulière ; car ayant dans l'âme une source de prudence et de dissimulation, vous trouverez mille expédients pour contenter votre véritable inclination, et pour la cacher à tous les autres. Enfin mettez-vous à aimer d'un parfait amour, et l'esprit vous viendra d'abord. Nous voyons quelquefois des personnes qui l'ont fort surprenant, ne l'ayant eu que fort médiocre. Ne nous étonnons point de cela, puis qu'il est constant qu'à la plupart des jeunes personnes l'esprit leur tient au coeur.

DRIONICE.

Courage, mes belles Filles, nous allons toutes avoir de l'esprit tant que nous en voudrons.

Leur Dialogue finit ainsi ; après quoi ces Daines se retirèrent. Les Messïeurs les accompagnèrent jusques dans leur chambre, où Italmire chanta un air devant Alcippe. Il lui trouva la voix fort belle, mais elle était si mal conduite, qu'un Homme qui avait accoutumé d'entendre les voix les plus réglées, prenait plus de plaisir à regarder cette belle fille, qu'à l'entendre chanter. Clarice le tira en particulier, sous prétexte de lui en demander son sentiment ; mais c'était pour avoir le plaisir de causer avec lui pendant que les autres s'amusaient à ouïr parler Drionice.

 


Notes

[1] Le changement de locuteur est indiqué par "reprit Drionice," après "Mais enfin,".

[2] Le texte se poursuit ensuite sous forme d'une narration jusqu'à la page numérotée 162.

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