DE LA TRAGÉDIE

CONSEILS À UN JOURNALISTE SUR LA PHILOSOPHIE, L’HISTOIRE, LE THÉÂTRE, LES PIÈCES DE POÉSIE, LES MÉLANGES DE LITTÉRATURE, LES ANECDOTES LITTÉRAIRES, LES LANGUES ET LE STYLE. (10 mai 1737).

M. DCC XXXVII.

VOLTAIRE


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 11/10/2015 à 15:02:44.



SUR LA TRAGÉDIE.

Je dirai à peu près de la tragédie ce que j’ai dit de la comédie. Vous savez quel honneur ce bel art a fait à la France, art d’autant plus difficile et d’autant plus au-dessus de la comédie qu’il faut être vraiment poète pour faire une belle tragédie, au lieu que la comédie demande seulement quelque talent pour les vers.

Vous, Monsieur, qui entendez si bien Sophocle et Euripide, ne cherchez point une vaine récompense du travail qu’il vous en a coûté pour les entendre, dans le malheureux plaisir de les préférer, contre votre sentiment, à nos grands auteurs français. Souvenez-vous que, quand je vous ai défié de me montrer, dans les tragiques de l’antiquité, des morceaux comparables à certains traits des pièces de Pierre Corneille, je dis de ses moins bonnes, vous avouâtes que c’était une chose impossible. Ces traits dont je parle étaient, par exemple, ces vers de la tragédie de Nicomède. Je veux, dit Prusias,

NICOMÈDE.

PRUSIAS.

NICOMÈDE.

Vous n’inférerez point que les dernières pièces de ce père du théâtre soient bonnes, parce qu’il s’y trouve de si beaux éclairs  : avouez leur extrême faiblesse avec tout le public.

Agésilas et Suréna ne peuvent rien diminuer de l’honneur que Cinna et Polyeucte font à la France. M. de Fontenelle, neveu du grand Corneille, dit, dans la Vie de son oncle, que, si le proverbe Cela est beau comme le Cid passa trop tôt, il faut s’en prendre aux auteurs qui avaient intérêt à l’abolir. Non, les auteurs ne pouvaient pas plus causer la chute du proverbe que celle du Cid  : c’est Corneille lui-même qui le détruisit ; c’est à Cinna qu’il faut s’en prendre. Ne dites point avec l’abbé de Saint-Pierre que dans cinquante ans on ne jouera plus les pièces de Racine. Je plains nos enfants s’ils ne goûtent pas ces chefs-d’oeuvre d’élégance. Comment leur coeur sera-t-il donc fait, si Racine ne les intéresse pas ?

Il y a apparence que les bons auteurs du siècle de Louis XIV dureront autant que la langue française ; mais ne découragez pas leurs successeurs en assurant que la carrière est remplie, et qu’il n’y a plus de place. Corneille n’est pas assez intéressant ; souvent Racine n’est pas assez tragique. L’auteur de Venceslas, celui de Rhadamiste et d’Électre, avec leurs grands défauts, ont des beautés particulières qui manquent à ces deux grands hommes ; et il est à présumer que ces trois pièces resteront toujours sur le théâtre français, puisqu’elles s’y sont soutenues avec des acteurs différents  : car c’est la vraie épreuve d’une tragédie.

Que dirais-je de Manlius, pièce digne de Corneille, et du beau rôle d’Ariane, et du grand intérêt qui règne dans Amasis ? Je ne vous parlerai point des pièces tragiques faites depuis vingt années  : comme j’en ai composé quelques-unes, il ne m’appartient pas d’oser apprécier le mérite des contemporains qui valent mieux que moi ; et à l’égard de mes ouvrages de théâtre, tout ce que je peux en dire, et vous prier d’en dire aux lecteurs, c’est que je les corrige tous les jours.

Mais, quand il paraîtra une pièce nouvelle, ne dites jamais comme l’auteur odieux des Observations et de tant d’autres brochures  : La pièce est excellente, ou elle est mauvaise ; ou tel acte est impertinent, un tel rôle est pitoyable. Prouvez solidement ce que vous en pensez, et laissez au public le soin de prononcer. Soyez sûr que l’arrêt sera contre vous toutes les fois que vous déciderez sans preuve, quand même vous auriez raison  : car ce n’est pas votre jugement qu’on demande, mais le rapport d’un procès que le public doit juger.

Ce qui rendra surtout votre journal précieux, c’est le soin que vous aurez de comparer les pièces nouvelles avec celles des pays étrangers qui seront fondées sur le même sujet. Voilà à quoi l’on manqua dans le siècle passé, lorsqu’on fit l’examen du Cid  : on ne rapporta que quelques vers de l’original espagnol ; il fallait comparer les situations. Je suppose qu’on nous donne aujourd’hui Manlius, de La Fosse, pour la première fois ; il serait très agréable de mettre sous les yeux du lecteur la tragédie anglaise dont elle est tirée. Paraît-il quelque ouvrage instructif sur les pièces de l’illustre Racine ; détrompez le public de l’idée où l’on est que jamais les Anglais n’ont pu admettre le sujet de Phèdre sur leur théâtre. Apprenez aux lecteurs que la Phèdre de Smith est une des plus belles pièces qu’on ait à Londres. Apprenez-leur que l’auteur a imité tout Racine, jusqu’à l’amour d’Hippolyte ; qu’on a joint ensemble l’intrigue de Phèdre et celle de Bajazet, et que cependant l’auteur se vante d’avoir tiré tout d’Euripide. Je crois que les lecteurs seraient charmés de voir sous leurs yeux la comparaison de quelques scènes de la Phèdre grecque, de la latine, de la française et de l’anglaise. C’est ainsi, à mon gré, que la sage et saine critique perfectionnerait encore le goût des Français, et peut-être de l’Europe. Mais quelle vraie critique avons-nous depuis celle que l’Académie française fit du Cid, et à laquelle il manque encore autant de choses qu’au Cid même ?

J’y veux mettre d’accord l’amour et la nature,

Être père et mari dans cette conjoncture.

Seigneur, voulez-vous bien vous en fier à moi ?

Ne soyez l’un ni l’autre.

Eh ! que dois-je être ? 

5   Reprenez hautement ce noble caractère.

Un véritable roi n’est ni mari ni père :

Il regarde son trône, et rien de plus. Régnez.

Rome vous craindra plus que vous ne la craignez.

 


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