TRAITÉ DE LA COMÉDIE ET DES SPECTACLES

selon la tradition de l'Église tirée des Conciles et des Saints Pères

M. DC LXVII. Avec Privilège et Approbation.

[ par Armand de Bourbon, Prince de Conti ]

À PARIS Chez LOUIS BILAINE au second Pilier de la Grand Salle du Palais.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 11/10/2015 à 15:02:57.



La critique ordinaire de la Comédie fonde ses jugements sur l'application qu'elle fait des règles de la Poétique aux ouvrages particuliers dont elle prétend découvrir les défauts, ou les beautés. Elle considère le choix du sujet, soit qu'il soit historique, fabuleux, ou mêlé. Elle en regarde le commencement la suite et le dénouement, si les passions y sont traitées avec délicatesse, ou avec force et véhémence selon leur nature, ou selon leur degré, si les caractères, et les moeurs des nations, des âges, des conditions, des sexes, et des personnes y sont gardés: si l'action, le temps, et le lieu sont conformes aux règles que les poètes se sont prescrites pour faire que l'esprit de l'Auditeur n'étant point partagé soit plus susceptible du plaisir, ou de l'instruction qu'on prétend lui donner: si la versification en est belle et pure, et si les vers aident par leur tour, par leur justesse, par leur son, par leur gravité, par leur douceur, par leur richesse et leur magnificence, par leur agrément, par leur langueur, ou par leur vitesse à la fidélité de la peinture que les pensées qu'ils expriment, doivent faire dans les esprits, ou à l'émotion du coeur qui doit être excité par les sentiments qu'ils représentent. Selon que ces choses se trouvent, ou manquent dans la composition d'un poème dramatique, il est reçu avec applaudissement, ou avec mépris.

La critique que j'entreprends aujourd'hui n'est pas de cette nature, elle laisse à la poétique toute sa juridiction, mais aussi elle lui est beaucoup supérieure, elle a droit de corriger ce qui est même selon les lois les plus étroites, et les plus sévères de cet art. Comme c'est la Religion de JESUS-CHRIST qui la guide, elle suit des règles infaillibles, et pourvu qu'elle les applique avec justesse et avec fidélité, elle ne se trompe point dans ses jugements.

Je n'écris pas ici pour ceux qui ne croyant point à la Religion chrétienne, encore qu'ils la professent extérieurement, ne doivent être regardés que comme des païens baptisés qui désavouent par leur irreligion, et par leur impiété, l'offre que leurs parents ont fait d'eux à l'Église, et rétractent les promesses les plus solennelles de leur baptême. L'abîme de leur aveuglément, et de leur misère leur fait rejeter avec mépris les vérités les plus certaines du christianisme, et comme elles sont les principes et les fondements de ce discours, ils sont assez malheureux pour n'en tirer aucun fruit. Elle n'est donc que pour ces chrétiens qui partagent en quelque façon l'Évangile, en reconnaissant ses mystères, parce qu'ils n'en sont pas incommodés; et ne reconnaissant pas ses maximes (au moins dans la pratique) parce qu'elles condamnent leur vie, et leur libertinage ; comme ils veulent s'abandonner aux désirs de leur coeur, ils corrompent les plus solides vérités, ils cherchent à trouver innocent ce qu'ils ne veulent pas cesser de faire, ils obscurcissent leurs esprits par des ténèbres volontaires, pour suivre sans remords la coutume qu'ils ne veulent pas surmonter  : et la peur qu'ils ont de découvrir des vérités qui les empêcheraient de pécher en repos, fait qu'ils demeurent dans des erreurs communes, sans vouloir examiner si ce sont en effet des erreurs. Ils y sont même fortifiés, parce qu'ils les voient autorisées par l'exemple, ou par l'approbation de beaucoup de personnes qui ont une piété feinte, ou peu éclairée ; et qui accommodent les maximes de l'Évangile au relâchement de leurs moeurs, au lieu qu'ils devraient former leurs moeurs sur les vérités de l'Évangile.

Comme ces personnes ne sauraient nier les principes de notre Religion, c'est à elles que j'adresse particulièrement cet ouvrage; j'espère leur prouver que la Comédie en l'état qu'elle est aujourd'hui n'est pas un divertissement innocent comme ils se l'imaginent, et qu'un chrétien est obligé de la regarder comme un mal. Pourvu qu'on veuille être de bonne foi, on en sera facilement persuadé, si on veut examiner la nature de la comédie, son origine, ses circonstances, et ses effets, et si on veut s'instruire de la tradition universelle de l'Église sur ce sujet par les sentiments des Pères qui en ont parlé, et par ceux de l'Église assemblée dans un très grand nombre de Conciles. Il me semble que voilà la meilleure manière et la plus sûre de trouver la vérité, et que cet ordre est le plus naturel, et le plus régulier que je puisse garder.

Je ne prétends pas en parlant de la Comédie traiter seulement de cette sorte de poème qui a premièrement, et plus proprement porté ce nom par l'institution des hommes ; mais comme ce nom d'une espèce particulière est devenu en France un nom général qui convient à toutes les pièces de théâtre, soit qu'elles soient effectivement des comédies, soit aussi que ce soient des tragédies, ou des tragi-comédies ; c'est sous ce nom que j'ai prétendu examiner toutes sortes de poèmes dramatiques, et en général, parce qu'ils ont de commun, et en particulier, par ce qui fait leurs espèces différentes.

L'idée générale qu'on peut former de la comédie, c'est à dire du poème dramatique, n'est autre chose que la représentation naïve d'une action, ou pour mieux dire, d'un événement, dans sa substance et dans ses circonstances. C'est une véritable peinture, les paroles y peignent les pensées; et l'action, les actions et les choses ; et si cette définition peut convenir en quelque sorte à l'Histoire, et à la fable ; le poème dramatique a cela de différent d'elles, qu'outre qu'elles ne lui servent que de matière ; il nous fait voir les choses comme présentes, que l'Histoire et la fable nous raconte comme passées, et qui les représente d'une manière vive, animée, et pour ainsi dire, personnelle ; au lieu que l'histoire et la fable ne nous les font voir que d'une manière morte, et sans action. Par l'Histoire nous rappelons les choses passées jusques à nous, et par le poème dramatique, ce sont pour ainsi dire, les choses qui nous font remonter jusques à elles. Dans cette idée générale, il n'est ni bon ni mauvais; il est susceptible de toutes sortes de sujets, et de toutes sortes de circonstances ; et tant qu'il demeure dans cette indétermination, qui n'a d'être que dans l'esprit des hommes, et dans les livres de poétique, il n'est digne ni d'approbation, ni de blâme. Ce n'est pas aussi par cet endroit que je prétends examiner la comédie  : le discours que j'ai entrepris appartient à la Morale, et non pas à la Métaphysique  : je veux parler de la comédie comme on la joue, et point du tout comme on ne la joue pas. C'est pour cela qu'il est nécessaire d'en venir à un plus grand détail; et après avoir dit ce qui est de commun à toutes les comédies, et qui compose comme leur genre, il faut faire voir ce qui est de particulier dans chaque espèce, et discourir de sa nature, et de son origine, en y joignant ses circonstances, et ses effets comme je me le suis proposé.

Les espèces du poème dramatique sont, la tragédie, la tragi-comédie, et la comédie  : cette dernière à encore ses subdivisions; car si elle est entre des personnes communes, elle retient simplement le nom de comédie ; et si elle a pour sujet une aventure de bergers et de bergères, elle s'appelle pastorale  : je laisse la dérivation de leurs noms à ceux qui ont traité de la poétique, on la peut voir dans Jules César Scaliger, si on a besoin d'en être instruit. L'idée qui y est attachée par l'institution des hommes, est ce qui nous en peut faire connaître la nature ; car ce qu'on entend par le mot de comédie, n'est autre chose que la représentation d'une aventure agréable et gaie, entre des personnes communes. Ce qu'on entend par le terme de tragédie, est la représentation sérieuse d'une action funeste, et considérable par l'imitation réelle des malheurs de quelques personnes de grande qualité, ou de grand mérite, et celui de tragi-comédie signifie la représentation d'une aventure dans laquelle les principales personnes sont menacées de quelques grands malheurs, qui sont effacés à la fin par un événement heureux.

On ignore l'origine de la tragédie, et on sait seulement que ça été le poète Thespis qui a commencé à la mettre dans un ordre plus régulier, encore que la manière dont les acteurs se gâtaient le visage, pour leur tenir lieu de masques, dont on n'avait pas encore l'invention, nous montre, que le siècle, les poètes, et les spectateurs étaient fort grossiers.

Pour la tragi-comedie, elle a été inconnue aux Grecs; et c'est aux Romains et à ceux qui les ont suivis, qu'il en faut attribuer et l'invention et le progrès.

À l'égard de la comédie, Scaliger en rapporte amplement l'origine dans le premier livre de sa poétique; et l'on y voit qu'elle a commencé par les débauches des jeunes gens.

Inventus ergo vacui temporis otio atque licentia noctis abusa, secura imperiorum, vel heri, vel patroni, vel parentum, per pagos (nondum enim, in urbes convenerant) discurrere  : legimus enim apud Livium comessationes, qui mos cum ipso nomine simul ad nos deductus est, unde hi lusus quos vicatim exercerent [grec] apte Comoediam dixere.

Les pastorales ont commencé par les amours des bergers et des bergères, ce qui est rapporté dans le même Scaliger d'une manière peu honnête: Il est vrai que les satyres qui y jouent un rôle presque nécessaire, ne contribuent pas à les rendre plus modestes ; Le Tasse qui est l'auteur de la pastorale la plus belle et la plus délicate qui fut jamais, n'a pas crû se pouvoir dispenser d'introduire un satyre dans son Aminte, se faisant en cette occasion une espèce de religion de son immodestie.

Si l'on veut regarder la simple comédie dans son progrès, et dans sa perfection, soit pour sa matière, et pour ses circonstances, soit pour ses effets ; n'est-il pas vrai qu'elle traite presque toujours des sujets peu honnêtes, ou accompagnés d'intrigues scandaleuses ? Les expressions même n'en sont elles pas sales, ou du moins immodestes ? Peut-on nier ces vérités des plus belles comédies d'Aristophane, et de celles de Plaute, et de Térence.

Les Italiens qui sont les premiers comédiens du monde, n'en remplissent-ils pas leurs pièces ? Les farces françaises sont elles pleines d'autres choses ? Et même de nos jours, ne voyons-nous pas ces mêmes défauts dans quelques unes des comédies les plus nouvelles ? Les Espagnols n'y ajoutent-ils pas l'application des choses saintes à des usages ridicules ? Et si les Comédies qu'on a jouées depuis trente ans en France sont exemptes de ces vices, ne sont-elles pas dignes du même blâme que nos tragédies et tragi-comédies ? Par la manière d'y traiter nos passions ?

Quels effets peuvent produire ces expressions accompagnées d'une représentation réelle ; que de corrompre l'imagination, de remplir la mémoire, et se répandre après dans l'entendement, dans la volonté, et ensuite dans les moeurs ? Il y aura en cet endroit beaucoup de personnes qui assureront qu'ils n'ont jamais reçu aucune impression mauvaise par la comédie ; mais je soutiens ou qu'ils sont en petit nombre, ou qu'ils ne sont pas de bonne foi, ou que la seule raison par laquelle la comédie n'a pas été cause de la corruption de leurs moeurs, c'est parce qu'elle les a trouvé corrompus, et qu'ils ne lui ont rien laissé à faire sur cette matière. Il n'y a rien dans la nature de la tragédie, ni de la tragi-comédie qui puisse nous les faire désaprouver ; il paraît même que le but des premiers tragiques à été bon, et qu'ils ont voulu instruire les peuples d'une manière qui fût capable de les frapper davantage, que la simple exposition des choses qu'ils leur voulaient insinuer, n'aurait pu faire  : La Tragédie considérée par cet endroit ne paraît pas plus mauvaise que les paraboles des Hébreux, les hiéroglyphes des Égyptiens, et les emblèmes ; les tragédies même des premiers poètes sont toutes morales, et pleines de sentences ; et s'il y en a quelque fois qui soient contraires à la vérité, il s'en faut prendre à la morale des païens, et non pas à la tragédie, qui rapporte comme vertueux, ce qui passait pour vertueux en son temps, quoi qu'il eût le vice général de toutes les vertus païennes. Les anciens voulant donc instruire les peuples, et la forme de leur culte n'admettant que des sacrifices, et des cérémonies sans aucune exposition, ni interprétation de leur religion, qui n'avait point de dogmes certains  : ils les assemblaient dans les places publiques (car ils n'avaient pas encore l'usage des théâtres, qui ne furent même inventés qu'après qu'on se fût servi quelque temps de chariots pour faire que les acteurs fussent vus de plus loin) et ils leur inspiraient par le moyen des spectacles, les sentiments qu'ils prétendaient leur donner, croyant avec raison qu'ils étaient plus susceptibles de recevoir une impression forte, par l'expression réelle d'une personne considérable, que par toutes les instructions qu'ils eussent pu recevoir d'une autre manière plus simple et moins vive. La plupart des Tragédies de Sophocle et d'Euripide sont de cette nature, et si les siècles suivants n'avaient pas ajouté plus de corruption dans le choix des sujets et dans la manière de les traiter, il serait difficile de blâmer la comédie dans les païens, quoi qu'elle fût toujours très blâmable dans les chrétiens dont la vocation est si sainte et si relevée, que les Pères nous témoignent que les spectacles profanes leurs ont toujours été interdits  : mais outre cela il est très certain, que c'est à tort qu'on prétend justifier celles de ce temps par l'exemple des anciennes, rien n'étant si dissemblable qu'elles le sont. L'amour est présentement la passion qu'il y faut traiter le plus à fonds ; et quelque belle que soit une pièce de théâtre, si l'amour n'y est conduit d'une manière délicate, tendre et passionnée, elle n'aura d'autres succès que celui de dégoûter les spectateurs, et de ruiner les comédiens. Les différentes beautés des pièces consistent aujourd'hui aux diverses manières de traiter l'amour; soit qu'on le fasse servir à quelque autre passion, ou bien qu'on le représente comme la passion qui domine dans le coeur. Il est vrai que l'Herodes de Monsieur Heinsius est un poème achevé, et qu'il n'y a point d'amour  : mais il est certain aussi que la représentation en serait fort ennuyeuse. Car il faut avouer que la corruption de l'homme est telle depuis le péché, que les choses qui l'instruisent ne trouvent rien en lui qui favorise leur entrée dans son coeur. Il les trouve sèches et insipides, au lieu qu'il court pour ainsi dire au devant de celles qui flattent ses passions, et qui favorisent ses désirs  : Ce n'est donc plus que dans les livres de poétique que l'instruction est la fin du poème dramatique. Cela n'est plus véritable, ni dans l'intention du poète, ni dans celle du spectateur. Le désir de plaire est ce qui conduit le premier, et le second est conduit par le plaisir d'y voir peintes des passions semblables aux siennes  : car notre amour propre est si délicat, que nous aimons à voir les portraits de nos passions aussi bien que ceux de nos personnes. Il est même si incompréhensible, qu'il fait par un étrange renversement, que ces portraits deviennent souvent nos modèles, et que la comédie en peignant les passions d'autrui, émeut notre âme d'une telle manière qu'elle fait naître les nôtres, qu'elle les nourrit quand elles sont nées, qu'elle les polit, qu'elle les échauffe, qu'elle leur inspire de la délicatesse, qu'elle les réveille quand elles sont assoupies, et qu'elle les rallume même quand elles sont éteintes. Il est vrai qu'elle ne fait pas ces effets dans toutes sortes de personnes  : mais il est vrai aussi qu'elle les fait dans un grand nombre, qu'elle les peut faire dans toutes, et qu'elle les doit faire même plus ordinairement, si on considère de bonne foi quel est l'empire naturel d'une représentation vive, jointe à une expression passionnée sur le tempérament des hommes. Il est tous les jours émeu par l'éloquence des orateurs, il le doit être à plus forte raison par la représentation des comédiens: ils y ajoutent même tout ce qui les peut aider à ce dessein, leur déclamation, leur port, leurs gestes et leur ajustement. Les femmes ne négligent rien pour y parâtre belles: elles y réussissent quelquefois, et s'il y en a quelqu'une qui ne la soit pas, il ne faut pas s'en prendre à la comédie, rien n'est plus contre son intention, puisqu'elle lui fait tenir la place d'une personne qui a été l'objet d'une passion violente, qu'une comédienne sans beauté ne représente pas fidèlement  : mais ce qui est de plus déplorable, c'est que les poètes sont maîtres des passions qu'ils traitent, mais ils ne le sont pas de celles qu'ils ont ainsi émues ; ils sont assurés de faire finir celles de leur héros, et de leur héroïne avec le cinquième acte, et que les comédiens ne diront que ce qui est dans leur rôle, parce qu'il n'y a que leur mémoire qui s'en mêle. Mais le coeur ému par cette représentation n'a pas les mêmes bornes, il n'agit pas par mesures  : dès qu'il se trouve attiré par son objet, il s'y abandonne selon toute l'étendue de son inclination, et souvent après avoir résolu de ne pousser pas les passions plus avant que les héros de la comédie, il s'est trouvé bien loin de son compte, l'esprit accoutumé à se nourrir de toutes les manières de traiter la galanterie n'étant plein que d'aventures agréables et surprenantes, de vers tendres, délicats et passionnés, fait que le coeur dévoué à tous ces sentiments n'est plus capable de retenue, et quand même ces effets, que je n'ose faire entrevoir ne s'en suivraient pas, n'est-ce pas un terrible mal que cette idolâtrie que commet le coeur humain dans une violente passion, n'est-ce pas en quelque sens le plus grand péché qu'on puisse commettre ? La créature y chasse Dieu du coeur de l'homme, pour y dominer à sa place, y recevoir des sacrifices et des adorations, y régler ses mouvements, ses conduites et ses intérêts, et y faire toutes les fonctions de Souverain qui n'appartiennent qu'à Dieu, qui veut y régner par la charité qui est la fin et l'accomplissement de toute la loi chrétienne. Ne voyez-vous pas l'amour traité de cette manière si impie dans les plus belles tragédies et tragi-comédies de notre temps ? N'est-ce pas par ce sentiment qu'Alcionée mourant par sa propre main, dit à Lidie  :

Rodrigue ne parle-t-il pas de même à Chimène, lors qu'il va combattre Dom Sanche.

En vérité peut-on pousser la profanation plus avant, et le faire en même temps d'une manière qui plaise davantage et qui soit plus dangereuse. Quoi qu'on veuille dire que le théâtre ne souffre plus rien que de chaste, et que les passions y sont traitées de la manière du monde la plus honnête, je soutiens qu'il n'en est pas moins contraire à la Religion Chrétienne. Et j'ose même dire que cette apparence d'honnêteté, et le retranchement des choses immodestes le rend beaucoup plus à craindre. Il n'y aurait que les libertins qui pussent voir les pièces déshonnêtes  : les femmes de qualité et de vertu en auraient de l'horreur, au lieu que l'état présent de la comédie ne faisant aucune peine à la pudeur attachée à leur sexe, elles ne se défendent pas d'un poison aussi dangereux et plus caché que l'autre qu'elles avalent sans le connaître, et qu'elles aiment lors même qu'il les tue. Mais pour pousser encore davantage cette matière sans sortir pour cela des bornes de la vérité, peut-on appeler tout à fait honnêtes des ouvrages, dans lesquels on voit les filles les plus sévères écouter les déclarations de leurs amants, être bien aise d'en être aimées, recevoir leurs lettres et leurs visites, et leur donner même des rendez-vous ; j'avoue que nonobstant tout cela elles sont tout à fait honnêtes, puisqu'il l'a plu ainsi au poète  : mais en vérité y a-t-il personne de tous ceux qui sont les plus zélés défenseurs d'une si mauvaise cause qui voulût que sa femme, ou sa fille fut honnête comme Chimène, et comme toutes les plus vertueuses princesses du théâtre  : je pense qu'il souffrirait assez impatiemment dans les unes, ce qu'il respecte tant dans les autres, et que dès qu'il verrait cette sévérité tant vantée dans un sujet auquel il prendrait quelque intérêt, il reconnaîtrait bientôt ces fausses vertus pour ce qu'elles sont, c'est à dire, pour des vices véritables.

Mais avant que de faire voir plus à fonds qu'elle est l'opposition qui est entre la Comédie, et les plus solides fondements de la Morale Chrétienne, je dois répondre à deux objections que les défenseurs de la Comédie font pour l'ordinaire. L'y satisfais avec exactitude et avec ordre tout ensemble  : ils disent, qu'il est vrai que la Comédie est une représentation des vertus et des vices, parce qu'il est de la fidélité des portraits de représenter leurs modèles tels qu'ils sont, et que les actions des hommes étant mêlées de bien et de mal ; il est par conséquent du devoir du poème Dramatique de les représenter en cette manière  : mais que bien loin qu'il fasse de mauvais effets, il en a de tous contraires, puisque le vice y est repris, et que la vertu y est louée, et souvent même récompensée. Je ne puis mieux faire voir la faiblesse de cette objection, qu'en répondant avec un savant Prélat de notre siècle.

Telle est la corruption du coeur de l'homme, mais telle est aussi celle du poète, qui après avoir répandu son venin dans tout un ouvrage d'une manière agréable, délicate et conforme à la nature, et au tempérament, croit en être quitte pour faire faire quelque discours moral par un vieux Roi représenté, pour l'ordinaire, par un fort méchant comédien, dont le rôle est désagréable, dont les vers sont secs et languissants, quelque fois même mauvais  : mais tout du moins négligés, parce que c'est dans ces endroits qu'il se délasse des efforts d'esprit qu'il vient de faire en traitant les passions  : y a-t-il personne qui ne songe plutôt à se récréer en voyant jouer Cinna, sur toutes les choses tendres et passionnées qu'il dit à Émilie, et sur toutes celles qu'elle lui répond, que sur la Clémence d'Auguste à laquelle, on pense peu, et dont aucun des spectateurs n'a jamais songé à faire l'éloge en sortant de la Comédie.

La seconde chose qu'ils objectent, est qu'il y a des comédies saintes, qui ne laissent pas d'être très belles, et sur cela, on ne manque jamais de citer Polyeucte, car il serait difficile d'en citer beaucoup d'autres. Mais en vérité, y a-t-il rien de plus sec et de moins agréable que ce qui est de saint dans cet ouvrage ? Y a-t-il rien de plus délicat et de plus passionné que ce qu'il y a de profane ? Y a-t-il personne, qui ne soit mille fois plus touché de l'affliction de Sévère lorsqu'il trouve Pauline mariée, que du martyre de Polyeucte ? Il ne faut qu'un peu de bonne foi, pour tomber d'accord de ce que je dis ; aussi Dieu n'a pas choisi le théâtre pour y faire éclater la gloire de ses Martyrs  : Il ne l'a pas choisi pour y faire instruire ceux qu'il appelle à la participation de son héritage. Mais comme dit le grand évêque que je viens de citer:

L'amour n'est pas le seul défaut de la Comédie, la vengeance et l'ambition n'y sont pas traitées d'une manière moins dangereuse. Comme ces deux passions ne passent dans l'esprit de ceux qui ne se conduisent pas par les règles de l'Évangile, que pour de nobles maladies de l'âme, surtout quand on ne se sert pour les contenter que des moyens que le monde trouve honnêtes  : les poètes se rendant d'abord esclaves de ces maximes pernicieuses, en composent tout le mérite de leurs héros. Rodrigue n'obtiendrait pas le rang qu'il a dans la comédie s'il ne l'eût mérité par deux duels, en tuant le Comte, et en désarmant Dom Sanche  : et si l'histoire le considère davantage par le nom de Cid, et par ses exploits contre les Maures ; La Comédie l'estime beaucoup plus par sa passion pour Chimène, et par ses deux combats particuliers  : le récit même de la défaite des Maures y est fort ennuyeux, et peu nécessaire à l'ouvrage, étant certain qu'il n'y avait nulle rigueur en ce temps-là contre les duels, et n'y ayant pas d'apparence que la sévérité du Roi de Castille fut si grande en cette matière contre la coutume de son siècle, qu'il n'en pût bien pardonner deux par jour, même sans le prétexte d'une victoire aussi importante que celle-là. La vengeance n'est elle pas encore représentée dans Cornélie comme un effet de la piété, et de la fidélité conjugale jointe à la force et à la fermeté Romaine, au troisième acte de la mort de Pompée, scène quatrième, lors qu'elle dit à César.

On ne peut pas dire qu'en cet endroit le poète ait voulu donner de l'horreur de la vengeance, comme il a voulu en donner de celle de Cléopâtre dans Rodogune ; au contraire c'est par cette vengeance qu'il prétend rendre Cornélie recommandable, et la relever au dessus des autres femmes, en lui faisant un devoir, et une espèce même de piété, de sa haine pour César, qui attire le respect, et qui la fasse passer pour une personne héroïque. Mais il ne croit pas que sa vertu soit dans un degré assez haut, s'il ne fait monter sa piété vers Pompée, jusques à l'impiété et au blasphème vers les Dieux de l'antiquité, car il la fait parler dans la première scène du cinquième acte, aux cendres de son mari, en cette manière ;

Et sur la fin de la Scène quatrième du même acte  :

Ce serait une fort méchante excuse à cette horrible impiété, de dire que Cornélie était païenne, car cela prouve seulement qu'elle se trompait, en attribuant la divinité à des choses qui ne la possédaient pas, mais cela n'empêche pas que, supposé qu'elle leur attribuât la divinité, elle n'eût pas des sentiments effroyablement impies. Cette estime pour Cornélie que le poète a voulu donner en cet endroit aux spectateurs, après l'avoir conçue lui-même, vient du fonds de cette même corruption qui fait regarder dans le monde comme des enfants mal nés et sans mérite, ceux qui ne vengent pas la mort de leur père, ou de leurs parents, en sorte que le public attache souvent leur honneur à l'engagement de se battre contre les meurtriers de leurs proches ; qu'on les élève dans de si horribles dispositions, et qu'on mesure leur mérite à la correspondance qu'on trouve en eux, aux sentiments qu'on prétend leur donner, que ces sortes de représentations favorisent encore d'une manière pathétique, et qui s'insinue plus facilement que tout ce qu'on pourrait leur dire d'ailleurs.

Pour l'ambition qui est proprement la fille de l'orgueil, elle est trop honorée dans le monde pour ne l'être pas dans la Comédie  : Il faudrait un volume pour tous les exemples qu'on en pourrait donner presque dans toutes les pièces, comme il en faudrait un autre pour combattre cette passion autant qu'elle mérite de l'être.

Il est donc vrai que le but de la Comédie, est d'émouvoir les passions, comme ceux qui ont écrit de la Poétique en demeurent d'accord  : et au contraire, tout le but de la Religion Chrétienne est de les calmer, de les abattre et de les détruire autant qu'on le peut en cette vie. C'est pour cela que l'Écriture nous apprend que la vie de l'homme sur la terre est un combat continuel, parce qu'il n'a pas plutôt terrassé un ennemi, que cette défaite en fait naître un autre dans lui-même, et qu'ainsi sa victoire n'est pas moins à craindre pour lui, que ses pertes ; c'est avec ces armes que la chair fait cette cruelle guerre à l'esprit qui ne peut vivre qu'en mortifiant les passions de la chair  : elles appartiennent à cette loi de mort qui s'oppose continuellement à la loi de l'esprit, et c'est pour cela qu'on ne peut être parfait Chrétien, que ce corps de péché ne soit détruit, que l'Homme céleste ne règne, et que le vieil homme ne soit crucifié. Voila la Religion Chrétienne, voila qu'elle doit être l'application de ceux qui la professent, voila la doctrine de l'Apostre Saint-Paul, ou plutôt celle du Saint-Esprit  : et comme les exemples ont un grand pouvoir sur les hommes, dans le même temps que la Comédie nous propose ses Héros livrés à leurs passions, la Religion nous propose Jésus-Christ souffrant, pour nous délivrer de nos passions. Ceux qui courent après les premiers, regardent Jésus-Christ crucifié comme une folie, et comme une occasion de scandale ; mais ceux qu'il appelle à la participation de sa gloire par le renoncement à leurs désirs, et à leur cupidité, le regardent comme la force et la sagesse de Dieu. Si donc la Comédie en l'état qu'elle est présentement, est si opposée aux maximes du Christianisme, n'est-ce pas encore ajouter crime sur crime, que de choisir le saint jour du Dimanche pour la jouer ? C'est le jour du Seigneur, il lui appartient tout entier, et si la faiblesse de l'homme  : ne lui permet pas de le lui donner absolument par une application actuelle, au moins ne doit-on prendre que les divertissements nécessaires ; encore faut-il qu'ils ne soient contraires ni à la sainteté du jour, ni à celle à laquelle les Chrétiens sont obligés. Mais les Comédiens font céder toutes ces considérations à leur avarice, et les mauvais Chrétiens à leur plaisir  : Saint-Augustin assure que celui qui danse le Dimanche fait un plus grand péché que celui qui laboure la terre ; Je ne pense pas que selon cette règle on puisse justifier celui qui va à la Comédie, ni celui qui la joue  : Il déplore comme un grand égarement de ce qu'il pleurait la mort de Didon, et qu'il ne pleurait pas celle de son âme ; et les Chrétiens dont la vie est si courte, au lieu d'employer les jours saints à racheter leurs péchés par des fruits dignes de pénitence, les donnent à des divertissements défendus; Y a-t-il rien de pareil à cet aveuglement ? Si ce discours peut ouvrir les yeux à quelqu'un, je serai parvenu à la fin que je me suis proposée, pour ceux qui sont remplis des maximes de la chair et du monde, et que Dieu par un juste, mais terrible jugement, [Note  : Rom. I.] a abandonnés aux désirs de leur coeur  : Je ne m'étonne pas qu'ils trouvent de la faiblesse dans mes raisonnements ; ils en trouvent dans l'Évangile  : Ils n'ont pas accoutumé d'examiner les choses par les règles que j'ai suivies: Car, comme dit l'Apôtre, [Note  : I. Cor. 2.] l'homme qui est tout charnel n'est point capable des choses qu'enseigne l'Esprit de Dieu  : Elles lui passent pour folie, et il ne les peut comprendre, parce que c'est par une lumière spirituelle qu'on en doit juger.

Vous m'avez commandé de vaincre, et j'ai vaincu,

Vous m'avez commandé de vivre et j'ai vécu :

Aujourd'hui vos rigueurs vous demandent ma vie,

Mon bras aveuglément l'accorde à votre envie,

5   Heureux et satisfait dans mes adversités,

D'avoir jusqu'au tombeau suivi vos volontés.

Maintenant qu'il s'agit de mon seul intérêt,

Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt,

Votre ressentiment choisit la main d'un autre ;

10   Je ne méritais pas de mourir de la vôtre,

On ne me verra point en repousser les coups :

Je dois trop de respect à qui combat pour vous,

Et ravi de penser que c'est de vous qu'ils viennent,

Puisque c'est votre honneur que ses armes soutiennent,

15   Je vais lui présenter mon estomac ouvert,

Adorant en sa main la vôtre qui me perd.

Le remède y plaît moins que ne fait le poison.

Pour changer leurs moeurs, et régler leur raison

Les Chrétiens ont l'Eglise, et non pas le théâtre.

20   C'est là que tu verras sur la terre et sur l'onde

Le débris de Pharsale armer un autre monde:

Et c'est là que j'irai pour hâter tes malheurs,

Porter de rang en rang ces cendres et mes pleurs,

Je veux que de ma haine ils reçoivent des règles,

25   Qu'ils suivent au combat, des urnes au lieu d'Aigles;

Et que ce triste objet porte à leur souvenir

Les soins de me venger, et ceux de te punir.

Moi je jure des Dieux la puissance suprême,

Et pour dire encore plus, je jure par vous même;

30   Car vous pouvez bien plus sur ce coeur affligé

Que le respect des Dieux qui l'ont mal protégé.

J'irai, n'en doute point, au partir de ces lieux,

Soulever contre toi les hommes et les Dieux:

Ces Dieux qui t'ont flatté, ces Dieux qui m'ont trompée;

35   Ces Dieux qui dans Pharsale ont mal servi Pompée,

Qui la foudre à la main l'ont peu voir égorger:

Ils connaîtront leur crime, et le voudront venger;

Mon zèle à leur refus, aidé de sa mémoire,

Te saura bien sans eux arracher la victoire.

 


PRIVILÈGE DU ROI.

Louis par la grâce de Dieu Roi de France et de Navarre, à nos amés et féaux conseillers les gens tenants nos cours de Parlements, maîtres des requêtes ordinaires de notre hôtel, baillifs, sénéchaux, prévôt de Paris, ou eurs lieutenant : Salut, notre bien aimé PIERRE PROMÉ, marchand libraire à Paris, nous a fait remontrer qu'il lui a été mis en main un livre intitulé Le Traité de la comédie et des spectacles, etc qu'il désirerait faire imprimer et donne rua public ; mais il craint qu'en ayant fait la dépense, d'autres le voulussent imprimer à son préjudice ; s'il ne lui n'était par nous pourvu de nos Lettres de permission et privilège spécial, qu'il nous a très humblement fait supplier lui octroyer. À CES CAUSES, vouant favorablement traiter l'Exposant, Nous lui avons permis et accordé par ces présentes d'imprimer ledit Livre intitulé Traité de la la Comédie et des Spectacles, etc en tel volume, marge, caractères, et autant de fois que bon lui semblera, pendant le temps de sept années consécutives, à commencer du jour qu'il sera achevé d'imprimer, icelui vendre et distribuer ledit Livre, sous quelque prétexte que ce soit, même d'impression étrangère et autrement, sans le consentement dudit exposant, ou de ses ayants cause, sur peine de confiscation des exemplaires contrefaits, deux mille livre d'amende applicable moitié à l'exposant, et de tous dépens, dommages et intérêts : à la charge d'en mettre deux exemplaires en notre Bibliothèque publique, un autre en celle de notre cabinet des livres de notre château du Louvre, et un en celle de notre très cher et féal Chevalier Chancelier de France le sieur Séguier, à peine de nullité des présentes. Elles soient tenus pour dûment signifiées, et qu'aux copies collationnées par l'un de nos amés et féaux conseillers secrétaires, foi soit ajoutée comme à l'original. Mandons au premier notre huissier ou sergent faire pour l'exécution des présentes toutes significations et défenses, saisies et autres actes requis et nécessaires, sans demander autre permission : Car tel est notre plaisir. DONNÉ à Paris le 6ème jour de Novembre, l'an de grâce 1666 et de notre règne le vingt-quatrième. Signé Par le Roi en son conseil, BERTHAUT.

Le dit PROMÉ a fait part du présent privilège à LOUIS BILLAINE, suivant l'accord fait entre eux.

Registré sur le livre de la Communauté des Marchands libraires, suivant l'Arrêt du Parlement de Paris, Fait à Paris le 23 novembre 1666. Signe S. PIGET, syndic.

Achevé d'imprimer pour la première fois, le 18 décembre 1666.

Nous soussignés Docteurs en Théologie de la Faculté de Paris, certifions avoir lu un Traité de la comédie et des spectacles, etc lequel nous avons trouvé très chrétien et très pieux. Fait le 17. jour de Décembre 1666.

DU FRESNE DE MINCE

L. MARAIS

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